Les ouvriers et leur pouvoir


LES OUVRIERS ET LEUR POUVOIR

Le débat suivant a été organisé par la revue Punto Final à la fin de septembre 1972 à l'usine Sumar, avec la participation de dirigeants syndicaux et d'ouvriers militants de base de différents partis (de la D.C. au F.T.R.).

Question: Quelle impression vous fait le changement intervenu dans cette entreprise aujourd'hui passée au «secteur social» ?

Hugo Valenzuela (P.S.): Sans aucun doute, les rapports de production ont changé. La production a augmenté. Les gens travaillent plus tranquillement bien que nous soyons tous conscients que nous ne sommes pas propriétaires de cette entreprise. Nous savons qu'il nous reste beaucoup à faire pour pouvoir nous sentir propriétaires du «secteur social» . Nous devons lutter pour conquérir d'autres entreprises. Je parle dans un sens national. Mais je suis catégorique: les relations ont changé à 80%.

José Onate (P.S.): Pour compléter ce que vient de dire le camarde: nous voyons que la production progresse maintenant en fonction des intérêts du pays. Auparavant, dans le processus capitaliste, elle bénéficiait à un petit cercle fermé. Mais nous voyons aussi un manque en ce qui concerne la planification nationale, qu'on n'a toujours pas vu fonctionner.

Luis Mella (M.A.P.U.): Auparavant les gens avaient peur des chefs de Sumar. Aujourd'hui il y a une ambiance de libération. Je crois que c'est à ces détails que sont essentiellement sensibles les gens. Aujourd'hui les gens travaillent plus et avec un esprit critique, ils remarquent les failles. Nous critiquons beaucoup, tout en faisant un effort constructif. Cependant nous remarquons qu'il s'agit d'une étape de transition. Cela ne fait que commencer. Il y a aussi un peu d'irresponsabilité et de relâchement. Il manque une motivation adéquate pour comprendre le processus. Mais il y a une chose qui est sûre: personne n'accepterait ici qu'on rende Sumar.

Newton Morales (F.T.R.): Nous, nous pensons que, du point de vue du F.T.R., les relations de propriété privée ont été dépassées dans cette entreprise. Pas totalement, parce que nous croyons que l'exploitation continue. Pourquoi ? Parce que les produits qui entrent dans cette entreprise viennent de l'aire capitaliste et sont vendus à cette dernière, à la bourgeoisie commerçante. L'exploitation continue d'exister parce que nous ne sommes pas dans un Etat socialiste. Nous sommes à un moment de transition et nous devons faire prendre conscience à nos camarades de la nécessité de la conquête du pouvoir. C'est le point central du problème. Une fois que le pouvoir sera conquis, nous pourrons établir vraiment une nouvelle relation dans la production et établir la planification socialiste.

Mais on doit reconnaître que la planification est maintenant plus ouverte. Les travailleurs doivent se prononcer dans ce sens et je pose la question suivante aux camarades de la démocratie-chrétienne: êtes-vous ou non d'accord pour que cette entreprise soit rendue aux Sumar ?

Jorge Perez (D.C.): Je considère que le changement qui a eu lieu dans cette entreprise a été positif pour les travailleurs. A propos de la question du camarade F.T.R., je lui réponds qu'aucun travailleur de la démocratie-chrétienne n'est d'accord pour que l'entreprise soit rendue à Sumar. Sur ce point je suis totalement d'accord avec lui. Je crois que les gens qui se sont identifiés avec les travailleurs ne veulent pas que cette entreprise soit rendue à Sumar. Nous, les travailleurs, serons les premiers à nous opposer à cela, d'autant plus, je le répète, que le changement a été positif. Nous avons plus de liberté de travail, il n'y a plus le fouet comme il y avait avant. Mais il y a un problème, c'est que les gens de la démocratie-chrétienne ont peur de se montrer en public. Peur de quoi, je ne sais pas, parce qu'en fait il n'y a pas eu ici de persécution. Il se peut qu'il y ait eu des malentendus, mais jamais de persécution. Malgré cela les gens ont peur.

Jorge Cordoba (P.C.): Je ne comprends pas bien le sens des paroles du camarade F.T.R. quand il dit que l'exploitation continue. Nous, nous voyons qu'il y a une plus grande participation. Ce débat-même le démontre. Les gens se sentent plus libérés et travaillent avec conscience. Il y a eu des fautes mais elles peuvent être réparées en cours de route.

A propos de ce que disait le camarade D.C. quant à la peur de se montrer, je veux lui dire que c'est une erreur, parce qu'ici tous les travailleurs sont unis et nous devons tous en mettre un coup.

Newton Morales (F.T.R.): Je pense que l'exploitation continue parce que nous continuons à recevoir des matières premières du secteur capitaliste, nous vendons nos produits à la bourgeoisie commerçante, elle aussi capitaliste, et notre production ne profite pas directement au peuple, se retrouve dans les poches des bourgeois, donc... l'exploitation continue. Même si nous faisons dix mille fois plus d'efforts et que nous gagnons vingt mille batailles de la production, notre effort continuera à atterrir dans les poches des bourgeois. Il manque une planification qui nous permette de fabriquer par exemple plus de toile pour le peuple et moins de soieries pour la bourgeoise. C'est ce type de planification qui nous manque. C'est seulement comme ça qu'il n'y aura plus d'exploitation.

Question: Comment reliez-vous la participation à la question du pouvoir ? Jusqu'à quel niveau, dans cette étape, doit aller le pouvoir des travailleurs ? Comment doit se manifester ce pouvoir ?

Hugo Valenzuela (P.S.): Nous, nous le voyons comme ça. Dans les choses concrètes. Les travailleurs n'ont pas le pouvoir. Il y a eu des suggestions mais pas de pouvoir de décision.

José Onate (P.S.): C'est pas tellement l'usine qui est importante, mais l'influence qu'elle exerce à l'extérieur. Il y a eu la réunion générale du textile: les thèmes qu'elle a traités, les conclusions auxquelles elle parvient, voilà ce qui démontre un degré certain de développement de la participation.

Hugo Valenzuela (P.S.): Pour l'instant, la Convention C.U.T.-Gouvernement [1] donne surtout des suggestions, bien qu'il soit certain que les travailleurs participent à des niveaux supérieurs, dans les Conseils, etc..

José Onate (P.S.): La Convention C.U.T.-Gouvernement a créé un instrument qui peut consolider l'A.P.S. (Aire de Propriété Sociale). Parce que c'est la première fois, les travailleurs ne le comprennent pas bien, et nous avons ici l'un des principaux problèmes: l'absence d'une direction politique claire. Les partis qui forment l'U.P. n'ont pas su bien utiliser la Convention. Certains secteurs ont fait leurs tous les points de la Convention et ont tenté de les appliquer d'une manière schématique, ce qui les a conduit au désastre. Cela s'est répercuté dans les élections pour les organismes de direction. Les différentes idéologies à l'intérieur de l'U.P. se sont affrontées à ce moment-là. Les travailleurs ne savent plus où ils en sont. En voyant ces erreurs ils ne veulent pas s'intégrer réellement au système de participation et voudraient qu'on leur fournisse tout tout cuit. Certains camarades manquent de sérieux à cet égard. Théoriquement les organismes de participation nous autorisent à approfondir la question du pouvoir, mais en fait, dans la pratique, on s'aperçoit que notre liberté est limitée à cause des différences idéologiques qui régnent à l'intérieur de l'U.P. Il manque une direction idéologique unique. C'est seulement quand nous aurons réussi à unifier les critères politiques, idéologiques, que les travailleurs pourront commencer à exercer le pouvoir.

Newton Morales (F.T.R.): Nous, nous voyons la participation comme une ingérence dans les seuls problèmes administratifs, comme une forme de contrôle ouvrier. Nous n'avons pas envisagé la politique au niveau national. En tous cas, la participation que nous exerçons en ce moment nous permet de faire prendre conscience aux travailleurs de la nécessité de conquérir le pouvoir, afin d'être en mesure, tout de suite après, de faire le pas vers la dictature du prolétariat, qui doit être l'étape finale du processus.

Question: Que pensent les travailleurs de la Convention C.U.T.-Gouvernement passée dans ce sens-là ?

José Onate (P.S.): Si le travailleur ne s'intègre pas, ne la demande pas, il n'y aura pas de participation. On peut trouver un exemple de ce qu'ils pensent de la Convention dans la première rencontre des travailleurs du textile. Nous considérons qu'il est dangereux que le travailleur soit impliqué dans des tâches administratives et de contrôle — forme de bureaucratisation du travailleur — parce que pour pouvoir prendre des décisions en cette matière nous devons commencer par assimiler parfaitement les mécanismes, comme le faisait auparavant le chef d'entreprise. S'il n'y a pas un véritable contrôle de la part des bases, la participation des travailleurs dans les organismes mentionnés dans la Convention tend à bureaucratiser les travailleurs. A ce sujet, il y a eu des exemples de graves erreurs dans certaines entreprises de l'A.P.S.

Newton Morales (F.T.R.): Nous pensons que les organismes créés par la Convention peuvent servir à donner une impulsion à la participation. Mais nous ne croyons pas à des changements radicaux dans ces organismes. Nous pensons, par exemple, que dans une étape supérieure, le socialisme, ce doit être le syndicat qui décide des questions d'élection des administrateurs. Le syndicat est l'organe qui représente le mieux les bases, mais dans une étape supérieure. Actuellement, il tend plutôt à développer le sectarisme de parti et les divisions, en raison du manque de clarté politique du parti qui conduit notre révolution.

José Onate (P.S.): Sur ce point-là il y a un accord unanime pour dire que la Convention C.U.T.-Gouvernement est en général bénéfique. Il y a des erreurs à corriger et chaque entreprise, en accord avec ses caractères propres, doit établir son programme.

Une erreur importante qui a été faite, et le P.S. l'a dénoncée, c'est le système d'élection des représentants aux organismes. Nous, nous voulons que tous les travailleurs élisent l'ensemble des représentants et non que cela se passe par secteurs. Cependant un parti de l'U.P. propose que les techniciens votent pour élire leurs représentants, que les employés votent à part etc.. Nous savons tous, camarades, que les techniciens étaient compromis avec le patron. Ils étaient son bras droit. Maintenant il ne doit plus y avoir de secteurs intouchables et les représentants doivent satisfaire aux intérêts de la majorité des travailleurs. Je vais dire son nom; il s'agit du parti communiste. C'est lui qui a avancé cette idée qui a été une grave erreur. Et la conséquence de cela c'est qu'il n'existe pas actuellement au Conseil d'administration une représentation des plus larges secteurs, des masses. U est indispensable que tous les secteurs soient représentés les techniciens, les employés, les ouvriers, etc.. mais ils devraient être élus par l'assemblée au complet. C'est cette idée que nous soutiendrons maintenant. C'est ainsi que nous éviterons des cas comme celui du technicien Yanco qui est parti pour l'Europe, envoyé par l'entreprise, avec l'argent des travailleurs, avec des dollars pour acheter des machines et suivre quelques cours, et qui est revenu pour présenter sa démission et aller travailler ensuite dans l'un des pays où on l'avait envoyé. On doit empêcher cela.

Jorge Perez (B.C.): Je suis d'accord pour que tous les travailleurs élisent leurs représentants mais nous ne devons pas sous-estimer la qualité technique requise pour chaque poste. Je voudrais vous demander si vous avez envisagé ce problème.

Hugo Valenzuela (P.S.): Le problème ne se pose pas tant dans cette usine, où tous les travailleurs, nous élisons nos représentants, qu'ils soient techniciens, administratifs, ouvriers, etc.. Mais dans les quatre autres usines de Sumar on a voté secteur par secteur, selon les consignes du P.C., et c'est pour cela que nous avons miantenant un Conseil d'administration bureaucratique.

Jorge Perez (B.C.): Pour moi le problème n'est pas que tous les travailleurs élisent les représentants: les techniciens doivent être élus par les seuls techniciens.

Hugo Valenzuela (P.S.): Pour nous, il s'agit d'élire l'homme le plus compétent avec la participation de tous les travailleurs.

Newton Morales (F.T.R.): La conclusion de ce que nous venons de dire c'est que nous devons penser à la nécessité de créer un syndicat unique, rassemblant prolétaires et techniciens. C'est inadmissible par exemple qu'un technicien qui gagne vingt-trois mille escudos par mois touche à la fin de l'année quarante-six mille escudos de prime alors qu'un ouvrier qui gagne quatre escudos à l'heure n'obtient que cinq cents escudos de prime.

Luis Mella (M.A.P.U.): L'élection doit être universelle. Il faut intégrer les techniciens et les cadres administratifs qui, après tout, ne sont que des prolétaires en col blanc et cravate. La Convention C.U.T.-Gouvernement était bonne. L'erreur fut de manquer d'imagination pour l'appliquer dans chaque entreprise. La pratique nous a montré que maintenant il fallait changer. Il ne faut pas rester seulement dans les organismes. Tout doit venir des bases.

Hugo Valenzuela (P.S.): Sans participation des bases nous ne parviendrons jamais à la révolution et encore moins à la dictature du prolétariat. Nous avons tergiversé sur la participation en croyant que ce que nous faisions s'appelait le pouvoir. Pour parvenir au pouvoir nous devons prendre conscience que nous sommes tous des travailleurs, du technicien à l'ouvrier. La bourgeoisie est propriétaire des moyens de production et c'est nous les prolétaires qui vendons notre force de travail. Nous devons résoudre les contradictions qui se présentent au niveau de l'usine, pour pouvoir conquérir le pouvoir.

Luis Mella (M.A.P.U.): Ce que dit le camarade est vrai. Mais aussi il y a la peur que les travailleurs participent plus et prennent le pouvoir. Les comptes que donne l'administration ne sont pas discutés par les bases. En plus, les travailleurs ne participent pas à l'élaboration des comptes.

Jorge Perez (D.C.): J'aimerais ajouter que pour que le travailleur participe il doit avoir une conscience du travail. S'il ne produit pas et ne participe pas, il ne sert pas avec efficacité. Ceux qui doivent donner l'exemple sont ceux qui sont au point de départ de ce mouvement de participation. Par exemple les camarades de l'U.P. doivent être les premiers à arriver au travail volontaire. C'est seulement ainsi qu'ils deviendront une lumière sur le chemin, comme nous disons.

Luis Rubio (F.T.R.): J'aimerais signaler un point fondamental qui est le manque d'union entre les partis de gauche à l'intérieur de l'usine. On ne peut admettre que tout le monde tire de son côté, si nous voulons parvenir à une participation efficace. Tous les camarades doivent participer au travail volontaire et pas seulement les dirigeants.

Hugo Valenzuela (P.S.): H nous semble que l'U.P. et ses bases participent au travail volontaire. Par contre, quand il s'agit de monter des gardes, ne viennent que certains secteurs de l'U.P. et le F.T.R.

José Onate (P.S.): Nous devons prendre garde à ce qui se dit du processus à l'intérieur de l'U.P. Pour nous, Allende représente l'outil pour parvenir à la dictature du prolétariat. Beaucoup de camarades espèrent trouver une solution à leurs problèmes économiques à travers leur position politique. Ils croient que c'est cela que signifie la présence d'Allende au pouvoir. Us se trompent. C'est pour cette raison qu'ont été présentés des cahiers de revendications démesurées. Us ne veulent pas reconnaître les efforts économiques certains qu'a faits le gouvernement. Un exemple: auparavant les Sumar gaspillaient soixante-quinze millions de dollars en pièces de rechange, matières premières, outils, etc. Aujourd'hui que l'entreprise est étatisée, on dépense seulement soixante millions de dollars. Ce sont des faits. Je crois que, de quelque manière que ce soit, nous allons continuer à faire partie du gouvernement parce que même les travailleurs de la démocratie-chrétienne sont avec nous.

Question: Il semble qu'il y ait ici unanimité entre les camarades pour dire que la dictature du prolétariat est l'expression maxima du pouvoir ouvrier. J'aimerais vous demander ce que vous entendez par dictature du prolétariat dans un processus comme le nôtre.

Hugo Valenzuela (P.S.): La dictature du prolétariat apparaît avec le socialisme, quand une fois pour toutes la bourgeoisie disparaît et que le prolétariat décide de la politique économique du pays en général. Quelle doit être sa forme ? Je ne veux pas donner de recettes, mais nous avons l'exemple d'expériences internationales. A Cuba, par exemple, où n'importe quel projet de loi se discute à tous les niveaux, jusque dans les Centres de Mères. Tous sont conscients de ce qu'ils font dans leur propre intérêt. C'est dans ce sens que nous devons travailler. En créant des Centres communaux, des Assemblées du peuple...

Luis Mella (M.A.P.U.): Nous ne sommes pas arrivés au socialisme. Nous sommes à une étape et, en fonction de la situation, on définira les moyens, les pas tactiques. La stratégie est claire: nous voulons parvenir à la dictature du prolétariat. Nous devons commencer par détruire l'Etat bourgeois pour que surgisse le nouveau pouvoir des ouvriers.

Newton Morales (F.T.R.): Avant toute chose je voudrais dire que nous sommes en train de vivre une dictature qui est celle de la bourgeoisie. La pauvreté, la prostitution, la mortalité infantile, la mauvaise santé, etc. Tout cela c'est la violence bourgeoise contre le peuple. Si vous ne me croyez pas, allez à la Légua (bidonville) et dans les beaux quartiers, vous verrez la différence. La seule voie que nous croyons possible pour parvenir à la dictature du prolétariat est la voie des armes. Parce qu'il n'y a pas de «voie chilienne», comme il n'y a pas eu de «voie russe» ou de «voie cubaine»; il n'y a que la voie de la lutte de classe. Notre bourgeoisie n'est pas spéciale. Elle est pareille aux autres et défendra ses intérêts avec des armes, si c'est nécessaire, en employant des mercenaires, en trompant le peuple comme cela se passe maintenant.

Jorge Perez (D.C.): Si la dictature du prolétariat vient des bases de travailleurs, je suis totalement d'accord avec les camarades et je pense qu'elle est en bon chemin. J'aimerais dire cependant que je ne suis pas d'accord avec le camarade F.T.R. quand il dit que la seule voie possible est en ce moment celle des armes... Je pense que la voie la pire en ce moment serait celle des armes. Elle signifierait la fin du gouvernement U.P. et la perte de ce qu'a acquis le gouvernement jusqu'à présent. Parce qu'en fin de compte, nous avançons. De chute en chute, comme a dit le camarade Allende, mais nous avançons.

Jorge Cordoba (P.C.): Je pense que nous allons arriver à la dictature du prolétariat. Nous sommes dans un processus et il est lent, ce qui ne doit pas nous inquiéter. Nous progressons et c'est cela qui est important. A propos de ce que dit Morales du F.T.R. quant à la nécessité de développer le processus par les armes, je pense qu'il se trompe. Nous n'arriverons nulle part comme ça. Nous sommes en train de gouverner avec les lois bourgeoises et malgré tout nous avons avancé. Il y a des obstacles mais à long terme nous parviendrons à la dictature du prolétariat. La dictature du prolétariat c'est que les ouvriers prennent le contrôle des entreprises du secteur social et du secteur étatisé.

Luis Rubio (F.T.R.): Ce qu'on oublie de dire, camarades, c'est que les morts ce sont toujours les travailleurs qui les alignent. La droite nous tue dans tous les affrontements, camarades, et nous ne répliquons pas. Si cela continue nous devrons répondre de la même manière et en finir une fois pour toutes avec ce qui arrive tous les jours dans le pays.

Hugo Valenzuela (P.S.): Il y a aussi un autre problème. Nous gouvernons avec les lois bourgeoises; mais ces lois nous permettent seulement de faire quelques pas en avant; d'autre part, elles nous répriment et limitent notre avance. Il y a ici deux forces sociales antagonistes et nous allons parvenir à un point donné où, comme nous allons vers le socialisme, c'est-à-dire la dictature du prolétariat, la Constitution ne va plus le permettre. Et la bourgeoisie ne va pas permettre non plus que nous mettions en danger ses intérêts. En fait, c'est elle qui va provoquer l'affrontement armé, pas nous. Nous ne voulons pas faire de provocation. Parce que nous savons tous qu'une guerre, un affrontement armé, entraîne une crise économique, une immense catastrophe nationale. Mais malheureusement ce sera la seule manière de parvenir au socialisme. Et dans cette bataille nous nous retrouverons tous. Pas seulement le F.T.R., mais le P.S., le M.A.P.U., la I.C., le P.C. et le P.D.C. Parce que ce sera l'affrontement du prolétariat contre la bourgeoisie.

Question: Quel est le rôle du syndicat dans cette étape ?

Hugo Valenzuela (P.S.): Le rôle du syndicat a changé à cent pour cent dans cette étape. Il a maintenant de nouveaux rôles à jouer. Je pense que le syndicat doit rester autonome par rapport aux organismes de participation. Nous devons continuer à lutter pour les revendications. Mais il doit être en même temps le moteur politique et idéologique des travailleurs. Il doit éveiller la conscience car il est le représentant des travailleurs et il est composé d'ouvriers. Les travailleurs le comprennent mieux que toute autre personne qui vient leur dire la position sociale qu'ils doivent prendre. Le syndicat doit d'abord s'éduquer politiquement et ensuite devenir le moteur idéologique de tous les travailleurs.

Newton Morales (F.T.R.): Pendant cette étape, et nous dirons le mot, les syndicats sont devenus un peu «jaunes». Ils ont beaucoup défendu les intérêts de l'Administration. Mais heureusement ça commence à changer. Dans une étape supérieure, le socialisme, je pense que le syndicat pourra résoudre des problèmes tels que les nominations aux postes de niveau supérieur.

Jorge Cordoba (P.C.): Je suis d'accord pour dire que le travail du syndicat a changé à cent pour cent. Nous sommes en ce moment dans un gouvernement d'Unité populaire. Je ne pense pas que les syndicats soient devenus «jaunes». Le gouvernement a changé et le travail du syndicat est de faire pénétrer la lutte idéologique dans les masses. Empêcher que les revendications soient exorbitantes et voir les problèmes réels des travailleurs. C'est comme cela que je vois le syndicat.

José Onate (P.S.): En tant qu'organisation prolétarienne, en tant qu'organisation de masse, le syndicat joue un rôle fondamental dans cette étape. Ne serait-ce que dans l'orientation politique, idéologique, syndicale ou légale. Tout en gardant son autonomie, il doit veiller à ce que les tâches soient accomplies dans les organismes de participation.

Luis Mella (M.A.P.U.): Les syndicats ne doivent pas craindre des comités de participation qu'ils leur enlèvent des pouvoirs, etc. Le rôle des syndicats est de faire connaître grâce à un contact étroit avec les travailleurs, leurs inquiétudes. Ils sont représentants de la classe. Vis-à-vis du gouvernement il y a moins de problèmes. Quand le syndicat défend le gouvernement ça ne veut pas dire qu'il est lié à lui mais qu'il voit, dans le gouvernement, la défense de ses intérêts de classe. Après tout ce sont eux-mêmes qui ont rendu possible le gouvernement.

Luis Rubio (F.T.R.): Le syndicat joue un rôle très important dans l'entreprise. Il doit défendre les intérêts des travailleurs, de tous ceux qu'il représente. Le syndicat est un instrument politique et c'est ce que doivent comprendre les travailleurs. Le syndicat doit voir les intérêts des travailleurs et ceux du gouvernement et les coordonner.

José Onate (P.S.): Une des tâches importantes du syndicat #n ce moment est de tenter d'abolir la législation du travail réactionnaire qui tend à diviser les travailleurs en deux organisations totalement distinctes: d'une part les syndicats ouvriers et d'autre part les professionnels. Nous devons rechercher l'union de tous les travailleurs pour parvenir à former un syndicat unique.

Hugo Valenzuela (P.S.): Devant les accusations de Morales que nous avons été «jaunes», je dois reconnaître que nous avons commis des erreurs. Mais nous avons été suffisamment honnêtes pour les reconnaître en assemblée. Nous sommes disposés à rectifier nos erreurs par la critique ou l'autocritique. Mais quant à dire que nous avons été «jaunes», je crois qu'il se trompe. Notre erreur fondamentale a été de ne pas être assez durs afin d'établir une meilleure discipline dans l'usine. On aurait dû faire cela dès le début.

Question: Que pensez-vous des entreprises de travailleurs [2] ou des entreprises auto-gérées ?

Hugo Valenzuela (P.S.): En ce moment, au stade où nous en sommes du processus, créer des entreprises de travailleurs reviendrait à en faire de nouveaux capitalistes, de nouveaux riches. Les profits et les bénéfices doivent être utilisés pour créer de nouvelles sources de travail, pour éponger le chômage.

Carlos Miranda (D.C.): Nous recevons une bonification mensuelle qui correspond au profit. Plus il y a de profit, plus la bonification est grande.

Hugo Valenzuela (P.S.): Il ne s'agit pas de répartir le profit, il s'agit d'augmenter la production. La D.C. propose exactement le contraire.

Jorge Perez (D.C.): La répartition doit prendre en considération les dépenses de l'entreprise, son développement, les réparations, etc.. C'est ce que fait la D.C.

Hugo Valenzuela (P.S.): Il y a un exemple important. Pensez que c'est le cuivre qui produit des dollars. Le dollar nous permet d'importer différents produits comme la matière première du secteur textile. Si le cuivre était une entreprise de travailleurs et que ceux-ci dépensaient les bénéfices pour réparer ou arranger la mine et qu'ils se distribuaient le reste, d'où sortirions-nous les dollars dont nous avons besoin ? Toute l'industrie textile serait en chômage parce que nous avons besoin de dollars pour les matières premières ou pour importer du blé. C'est pour cela que nous préconisons que tout soit centralisé.

Newton Morales (F.T.R.): Nous avons ici un exemple de faiblesse du gouvernement. Dans le textile les bénéfices sont investis pour l'agrandissement de l'industrie, parce qu'elle est réquisitionnée. Si elle était étatisée, ils pourraient servir à un autre secteur dont bénéficierait une partie plus large de la population. On doit considérer ce problème du point de vue national et social. On ne peut pas considérer les bénéfices d'un point de vue revendicatif par secteur, comme le proposent les entreprises de travailleurs.

Luis Mella (M.A.P.U.): Je crois que Newton a mis dans le mille. Il suffit de regarder Sumar. C'est une usine qui ne travaille pas seulement pour nous-mêmes. Nous, avec notre excédent, nous travaillons pour tout le pays. Il faut créer de nouvelles écoles, de nouvelles industries, ouvrir de nouvelles routes, construire des logements, payer les employés des postes, de la police, de l'armée etc.. Il y a tout un secteur qui, s'il n'est pas directement productif, fait partie intégrante de la vie nationale.

Question: Comment voyez-vous la relation des travailleurs avec les organismes de planification et de décision au niveau national ?

Luis Mella (M.A.P.U.): Nous souhaitons que les comités de secteurs assurent vraiment des tâches de participation mais avec la participation réelle des travailleurs.

José Onate (P.S.): Nous avons décidé dans notre Rencontre nationale du textile une série de normes pour la participation des travailleurs dans la planification nationale. Il vaut mieux que je te donne les accords pour que tu puisses les faire paraître.

Question: Que ressentez-vous, vous qui faites partie de PA.P.S., face à tous les autres camarades ouvriers qui n'ont pas la chance de bénéficier comme vous des mêmes avantages et qui sont la majorité ?

Hugo Valenzuela (P.S.): Effectivement, l'A.P.S. est un secteur privilégié. D'autres camarades continuent d'être exploités. Je crois que notre première tâche est de fortifier l'A.P.S., ce qui attirera des gens nouveaux au socialisme.

Jorge Perez (D.C.): Comment pouvez-vous dire qu'il y a exploitation dans d'autres usines quand dans bien des endroits du secteur privé ils gagnent plus que nous ? Qui est donc le plus exploité ?

Hugo Valenzuela (P.S.): Je ne parle pas de bénéfices économiques. Nous ne sommes pas exploités parce que nous ne travaillons pas pour remplir les poches d'un Monsieur quelconque; nous travaillons pour le pays.

Maintenant à propos des camarades du secteur privé, je leur dis que nous travaillons en ce moment pour arriver à étendre nos avantages à eux tous. En même temps je dis aux camarades qui ont d'autres formes de participation, comme les comités de vigilance, qu'ils doivent surveiller le patron pour qu'il ne commette pas de délits fiscaux, qu'il paie bien ses impôts, etc.. L'important aujourd'hui c'est de liquider les monopoles, les «latifundios» et les investissements étrangers qui font main basse sur notre économie, pour ensuite pouvoir parvenir à la dictature du prolétariat qui éliminera enfin la propriété privée.


Notes:

1. Accord entre le gouvernement et la C.U.T. qui institua la «participation» des travailleurs aux organismes de direction des entreprises de l'A.P.S.

2. Contre-projet de la D.C. à la politique U.P., proposant de remplacer «l'étatisation» par des «entreprises de travailleurs», conçues en fait comme une co-gestion très régressive (réintégration du patronat)


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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