La gauche dresse son bilan


LA GAUCHE DRESSE SON BILAN

Les 24 et 26 novembre 1972, la IIe Rencontre nationale des Chrétiens pour le Socialisme avait convoqué à Santiago une table ronde des partis de gauche pour analyser la situation actuelle au Chili. Y prirent part: Mireya Baltra, membre du Comité central du Parti communiste et ex-ministre du Travail; Hernán del Canto, du Parti socialiste, secrétaire général du gouvernement; Miguel Enríquez, secrétaire général du M.I.R.; Bosco Parra, de la Gauche chrétienne, et José Antonio Viera Gallo, du M.A.P.U. (les interventions des deux derniers ne sont pas reprises ici).

Cette table ronde permet de faire le bilan de deux années d'Unité populaire.

Hernan del Canto (P.S.):

- (...) Nous affirmons que le Chili vit un processus révolutionnaire. Depuis le 4 septembre 1970, la lutte des classes s'est considérablement intensifiée. Son fondement est historique, économique et social.

Sur le plan historique, dès la fin du xixe siècle, avec l'industrialisation croissante et le développement de la classe ouvrière et de ses organisations, on assiste à de fréquents affrontements d'intérêts antagoniques entre la bourgeoisie et le prolétariat.

Le processus révolutionnaire et la lutte des classes ont donc débuté bien avant le 4 septembre 1970.

Au Chili, il est fondamental de souligner l'existence d'une classe ouvrière organisée, d'une tradition de luttes de ses partis, de secteurs intellectuels progressistes de la petite bourgeoisie, alliés de longue date de la classe ouvrière. Les luttes ouvrières ont également permis de maintenir un régime démocratique-bourgeois avec libertés et droits politico-sociaux.

Ce n'est pas un hasard si dans notre pays les forces de gauche, les forces révolutionnaires, ont participé aux consultations électorales. Ce n'est pas non plus un hasard si les forces populaires et révolutionnaires ont conquis une partie du pouvoir - l'exécutif - instrument d'importance dans le développement de la révolution chilienne, ou s'il n'y a pas eu dans ce pays de dictature fasciste ou de coups d'Etat militaires.

Aucune analyse politique ou théorique du Chili ne peut se permettre d'ignorer ces facteurs objectifs qui sont, répétons-le: ses conditions politiques, sociales, les structures de pouvoir de la classe ouvrière, les structures du pouvoir politique, entre autre les partis de prolétariat.

Nous poserons ici trois questions fondamentales dans le débat permanent du mouvement révolutionnaire chilien:

1) Quel est le caractère du gouvernement actuel?

2) Quel est le caractère de son programme ?

3) Quel est le caractère de l'alliance qui a appuyé ce gouvernement et son programme ?

Nous affirmons que le gouvernement populaire a comme force centrale et comme moteur principal la classe ouvrière. Il s'est donné des tâches politiques ou révolutionnaires selon deux lignes fondamentales: 1) remplir des tâches démocratiques-bourgeoises que la bourgeoisie, de par sa dépendance directe à l'égard de l'impérialisme et de par ses caractéristiques de classe sous-développée, n'a pas été capable d'accomplir; 2) combiner ces tâches démocratiques-bourgeoises avec des tâches socialistes ouvrant la voie à la construction du socialisme dans notre pays. Il s'agit donc d'un programme et d'un gouvernement ayant pour moteur la classe ouvrière, avec appui de secteurs de la petite bourgeoisie qui se sont donné pour mission de les défendre.

Nous ne sommes pas en face d'un gouvernement qui s'est proposé un programme socialiste «proprement dit». Nous ne pensons pas qu'un tel programme signifie l'épuisement des possibilités révolutionnaires - autrement dit, qu'une fois le programme accompli, les objectifs révolutionnaires seront atteints.

Nos objectifs principaux sont évidemment la conquête totale du pouvoir et la construction du socialisme. Le gouvernement est un instrument tactique dans la réalisation de ces objectifs stratégiques. Le programme a donc un caractère transitoire, tactique qui se propose de creuser le sillon du socialisme, de conquérir tout le pouvoir politique et économique pour le prolétariat.

Le caractère de l'alliance au sein de l'U.P. et du gouvernement ne peut être compris qu'en prenant en compte le développement politique au Chili. A partir des années 1940, 1942, la classe ouvrière chilienne s'accroît considérablement à cause du développement industriel. Cette classe ouvrière a créé les conditions et a recherché des alliés dont elle a besoin dans la période actuelle en fonction des objectifs proposés. Alliance, répétons-le, indispensable pour accomplir le programme actuel et ses objectifs: jamais la classe ouvrière n'a renoncé à rechercher des alliés pour réaliser ses objectifs révolutionnaires et sociaux - comme le montre d'ailleurs l'histoire de la révolution mondiale. Ces alliés, elle les trouve dans des secteurs de la petite bourgeoisie transformés en classes moyennes pauvres par la paupérisation croissante due aux difficultés économiques. Ces secteurs en viennent ainsi à conjuguer leurs objectifs et leurs intérêts avec ceux de la classe ouvrière. Nous affirmons la validité de cette alliance au sein de l'U.P. - partis ouvriers et partis de la petite bourgeoisie. Nous voulons la renforcer, la développer, introduire l'idéologie prolétarienne dans les secteurs petits bourgeois qui existent objectivement dans notre société. Pour nous, le processus chilien est un processus ininterrompu. Ce n'est pas un processus par étapes mais évidemment il connaît des flux et des reflux, des succès et des échecs. Pourquoi, d'ailleurs, ne pas reconnaître, à la lumière du léninisme, que jamais une classe ouvrière n'a renoncé à la possibilité, dans des conditions bien déterminées, de concessions tactiques pour se permettre d'accomplir ses buts stratégiques. Il y a là un élément essentiel pour tout marxiste-léniniste: la nécessité absolue d'avoir un rapport de forces sociales favorable pour porter de sérieux coups à l'ennemi qui s'oppose à la réalisation des objectifs révolutionnaires et socialistes que se propose l'étape actuelle.

Il n'y a donc pas de quoi se laisser «abattre» si la classe ouvrière, parfaitement consciente de ses objectifs fondamentaux (le pouvoir et le socialisme), confiante en elle-même et en ses alliés, doit conclure, à un moment déterminé, à la nécessité de faire un pas en arrière pour mieux avancer ensuite. Nous ne renoncerons pas à cette position léniniste - ce serait pour nous renoncer au caractère scientifique du marxisme et de l'expérience historique de la révolution.

Un processus révolutionnaire rencontre de nombreuess difficultés et nous le savions lorsque nous avons cherché nos alliances, énoncé le programme pour conquérir le gouvernement et arraché à la bourgeoisie chilienne une partie importante de son pouvoir.

Mais les difficultés rencontrées ont développé non seulement la conscience dé classe des travailleurs, mais aussi leur conscience idéologique révolutionnaire. Personne ne peut nier le durcissement de la lutte des classes ni l'accomplissement des réalisations prévues par les programmes.

Je n'entrerai pas dans le détail de ces réalisations sauf sur un point: il ne suffit pas que les moyens de production passent des mains du capitalisme à celles de l'Etat. Il est nécessaire de développer un authentique pouvoir de la classe ouvrière qui seule peut animer et conduire le secteur social de l'économie, l'économie et le pays.

Il est bien certain que nous sommes loin d'avoir atteint un tel niveau du pouvoir ouvrier qu'il nous permettrait de proclamer la transformation de l'Etat bourgeois, capitaliste, en Etat prolétaire, populaire et révolutionnaire... mais nous avons mis en place de nouvelles formes de pouvoir ouvrier, étapes nécessaires pour construire ce nouvel Etat.

Et c'est pour cela que nous accordons une grande importance à tout le travail qui a pour but de créer les organes de pouvoir. C'est pour cela aussi que nous accordons une grande signification au surgissement des commandos communaux comme instrument d'un pouvoir qu'aujourd'hui nous n'avons qu'en partie, comme instrument de pouvoir de la classe ouvrière, laquelle est la base et le fondement de ce processus, de ce gouvernement, de ce programme que nous voulons accomplir sans renoncer à rien de ce qu'il contient.

Nous n'avons guère le temps de parler ici des difficultés fondamentales du processus, tant des difficultés internes qui sont évidentes, que des difficultés venues de l'extérieur. Nous voulons seulement dire un mot sur cette question.

Nous pensons qu'il y a des gens, y compris dans le mouvement révolutionnaire chilien, qui estiment mal l'importance des difficultés de notre processus, qui n'évaluent pas scientifiquement ce que signifie la politique des ennemis du socialisme, qui méconnaissent le rôle de l'impérialisme dans notre pays, qui ont tendance à sous-estimer ces difficultés, et qui se bornent à dénoncer les erreurs, les déformations, les concessions, les défauts. Nous pensons que c'est une conception fausse que d'analyser le processus en ces termes. Nous devons analyser les obstacles qui se dressent devant le processus, nous devons analyser les forces de l'ennemi et comprendre les contradictions qui existent au sein de la bourgeoisie, les voies qu'elle se donne pour reprendre au moins le pouvoir exécutif et les tactiques qu'elle emploie pour nous empêcher d'accomplir ce processus révolutionaire.

Les événements du mois de septembre et du mois d'octobre de cette année, comme tous les événements qui se sont produits depuis ces deux dernières années, sont des démonstrations évidentes du fait que l'ennemi possède réellement une force extrêmement puissante, qu'il a dans ses mains des instruments de pouvoir très importants, qu'il possède des réserves jusque dans des secteurs où il ne devrait pas en avoir et qu'en conséquence, à un moment déterminé de ce processus, il porte des coups très violents, aux forces révolutionnaires et au gouvernement populaire.

Je voudrais terminer en posant une question importante et d'actualité dans ce pays, à savoir l'existence aujourd'hui d'un cabinet civilo-militaire. Nous ne voulons pas éluder cette question, parce que nous considérons que c'est un problème préoccupant pour la classe travailleuse chilinne, pour les révolutionnaires chiliens, pour les forces qui sont pour la transformation et pour la révolution.

Nous soutenons que l'étape que nous vivons actuellement est le produit d'une analyse réaliste de la situation que le pays vivait et le produit des obstacles qui se sont dressés devant nous pendant le mois d'octobre, et nous pensons que ceux qui sortent victorieux de cette crise du mois d'octobre, ce sont les travailleurs. Nous estimons que l'issue actuelle est une issue temporaire, une issue conjoncturelle. L'issue politique qui a été donnée à la crise ministérielle au mois de novembre, doit être comprise comme une étape tactique des forces révolutionnaires dans leur désir de réaliser le programme et de mener le pays au socialisme. Nous ne sous-estimons pas les antagonismes qui subissent à l'intérieur des institutions. Ces institutions sont prises dans un contexte d'intense lutte de classes, idéologique et politique, et en leur sein même il y a contradictions et ces contradictions sont le fruit de l'influence culturelle, sociale, idéologique et politique de classes qui subsistent dans la société chilienne et nous pensons que les révolutionnaires n'ont pas le droit de sous-estimer cette situation objective et d'introduire l'antagonisme entre les intérêts du programme de l'Unité populaire et les intérêts révolutionnaires des partis de la classe ouvrière, entre les partis qui composent l'alliance de l'Unité populaire. C'est une erreur, c'est un crime politique que nous ne pouvons nous permettre avec les forces dont nous disposons. L'influence et le pouvoir qu'ont acquis ici la classe ouvrière et surtout le prolétariat, sont tellement puissants et tellement difficiles à contrecarrer que leur faire confiance est aussi une obligation des révolutionnaires. Croire qu'en un moment déterminé, les questions se résolvent seulement par l'action superstructurelle des ministères est pour nous une grave erreur. On dit que le ministère va freiner la lutte des classes et imposer la paix sociale. C'est une grave erreur. La lutte des classes, ce n'est pas la superstructure de la société qui l'arrête. Dans notre pays, elle est le produit d'un antagonisme puissant, fondamental, qui existe entre la classe ouvrière, entre les intérêts de la classe ouvrière, et la bourgeoisie. Voilà ce que nous pensons et nous croyons qu'il ne doit pas y avoir d'antagonisme entre les intérêts populaires et la politique aujourd'hui développée dans notre pays.

Mireya Baltra (P.C.):

- Je remercie, au nom du Comité central du Parti communiste, cette possibilité qui nous est offerte de procéder à un échange de vues, de faire connaître ici les opinions de la direction du Parti et d'entrer dans ce débat en faisant un effort pour développer une analyse de la situation politique actuelle.

Je voudrais commencer en disant que les révolutions sont l'œuvre de millions d'hommes mais que leur moteur est la classe ouvrière. La direction du mouvement politique incombe aux partis d'avant-garde de la classe ouvrière. Et quand il y a des situations aussi particulières que celles qui se présentent dans notre pays, où convergent au sein de la direction politique des partis ayant des idéologies différentes, des organisations différentes, des points de vue différents sur les problèmes concrets qui se posent au développement révolutionnaire dans une société comme la nôtre, il devient incontestablement important - c'est un défi historique - d'avoir un critère unique, un but organique, une tactique, une stratégie pour conduire cette révolution.

La révolution chilienne est une révolution insolite, a dit Fidel Castro au Stade National. Nous pensons nous aussi qu'elle a quelque chose d'insolite. Le Chili est le seul pays capitaliste du monde à posséder une Centrale unique des travailleurs qui représente toutes les tendances politiques existant dans le mouvement syndical et je pense qu'il n'est pas moins insolite qu'il y ait dans notre pays, peut-être plus que dans les autres, un mouvement comme le vôtre, celui des Chrétiens pour le socialisme.

Et c'est aussi une particularité en ce moment, particularité que soulignait le camarade Hernan del Canto, que dans un gouvernement révolutionnaire avec un programme anti-impérialiste, anti-oligarchique, anti-féodal, les forces armées partagent la direction des affaires.

Quand la révolution est faite par des millions d'hommes et quand l'affrontement des idées anime incontestablement la lutte politique, il pourrait paraître comme une nouvelle particularité passionnante du processus chilien que les forces armées partagent un cabinet avec des travailleurs, des ouvriers, et cela avec un programme qui, je le répète, est anti-impérialiste. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous devons expliquer ce qui s'est passé et si nous sommes conséquents, si nous sommes scientifiques, si nous sommes marxistes, nous devons nous interroger sur ce qui s'est passé et nous devons parvenir à une analyse totale, de fond, pour comprendre les événements de septembre et d'octobre et nous devons tenir compte de la tendance naturelle de la réaction et de l'impérialisme à nous déloger des positions que nous avons conquises, et à nous faire revenir sur les mesures révolutionnaires prises de façon irréversible par le gouvernement populaire. Us n'allaient pas quitter le pouvoir comme quelqu'un qui prend congé d'une maison. Délogés du pouvoir, ils s'accrochent au pouvoir qui leur reste encore pour durcir la lutte des classes. Cette lutte, c'est la lutte pour le pouvoir. Mais tout cela implique aussi notre propre autocritique. Quelle classe révolutionnaire serions-nous si nous présentions sous une couleur rose un processus tourmenté, inhabituel, nouveau, comme si des erreurs n'étaient pas commises. Ces erreurs existent et elles sont d'importance. Nous expliquerons comment, nous les communistes, nous voyons ces erreurs. Nous pensons que ce qui s'est passé est dû aux erreurs du Front populaire. Nous avons payé nos propres fautes. Il y a des faiblesses au sein de l'U.P., il y a des lenteurs pour passer des accords au sein de la direction politique suprême du mouvement populaire, il y a des différences transitoires sur différents points et nous pensons fermement qu'il faut les dépasser et que cela oblige à une unité plus solide, plus précise, plus analytique et plus rapide devant les décisions à prendre. Nous pensons qu'il manque une politique claire à l'égard des couches moyennes. Pour les classes moyennes, le gouvernement a pris un certain nombre de mesures comme par exemple la prévision pour les commerçants. Nous pensons que les transporteurs, les propriétaires d'autobus ont été entraînés dans le mouvement policier parce que nous manquions d'une politique claire à l'égard des couches moyennes.

Le programme de l'Unité populaire, élaboré avant la nomination du camarade Président, est un programme fondamental qui marque une étape de transition anti-impérialiste, anti-oligarchique, anti-féodale. La solution des différents problèmes qui affectent les couches moyennes, nous l'avons écrite en lettres de feu dans l'engagement pris avec le peuple.

Ces couches moyennes, nous ne devons pas les apporter sur un plateau à la réaction, à l'impérialisme. Et je m'inspire là de Fidel qui signalait, si je me souviens bien, à l'Université de Concepciôn, qu'une révolution est faite pour additionner des forces et que ce sont des millions d'êtres humains qui la font, et que nous devons par conséquent arracher au camp adverse les forces qui nous sont nécessaires pour conduire ce processus révolutionnaire avec ampleur, avec beaucoup de gens, avec beaucoup de conscience révolutionnaire. Nous pensons que l'extrême-gauche a fait beaucoup de mal au processus révolutionnaire.

Et nous pensons aussi que nous n'avons pas fait tout ce que nous aurions dû faire, c'est-à-dire mener une lutte idéologique très profonde contre les positions de l'extrémisme de gauche. 

Nous croyons qu'au sein du M.I.R. existent des positions et des révolutionnaires honnêtes, mais je crois que les positions de l'extrême gauche, du révolutionnarisme petit-bourgeois peuvent se caractériser ainsi: il agit comme quelqu'un qui au matin ouvrirait la fenêtre de sa chambre et trouverait le soleil de la Révolution, et, aveuglé par lui, voudrait tout faire en vingt-quatre heures, en se substituant à la direction sereine, conséquente, de la classe ouvrière. Je pense que l'extrême gauche est aveuglée par le soleil de la révolution, qu'elle doit mûrir davantage, qu'elle doit expliquer d'autres processus avec plus de précision.

C'est dans la mesure où nous accumulerons des forces, dans la mesure où nous affirmons les positions du prolétariat, où nous gagnons d'autres secteur de la société, que nous serons capables de coincer avec plus de force l'ennemi principal, qui se mobilise avec beaucoup d'habileté au sein même du peuple chilien.

Ainsi la grève patronale et capitaliste a été menée dans le cadre d'une grande offensive impérialiste contre notre cuivre dans des mers étrangères.

La grève patronale a empêché la réalisation d'une grande unité nationale anti-impérialiste. La C.I.A. mobilise. La C.I.A. planifie. L'impérialisme ne va pas faire ici ce qu'il fait à Saint-Domingue, au Brésil, ou en Bolivie. L'impérialisme joue ici ses | cartes, jour après jour, dans un affrontement quotidien que nous, révolutionnaires, nous devons vivre. Il faut mener une lutte idéologique contre l'extrême gauche parce que nous pensons que celle-ci déforme les accords passés avec le peuple par le gouvernement populaire. H est vrai - et cela il faut le dire bien franchement - qu'il y a au sein de l'Unité populaire et du gouvernement lui-même une tendance opportuniste de droite. A cause d'elle, nous avons par exemple laissé beaucoup trop de temps à l'ennemi. Le problème de la liberté et de la démocratie, nous ne l'avons pas soulevé, mais nous avons permis aux réactionnaires d'en faire une bannière, un thème de lutte dans l'abstrait. Nous pensons au contraire que la liberté et la démocratie, problèmes concrets qui naissent dans une société, appartiennent au patrimoine exclusif des forces révolutionnaires de la | classe ouvrière. En outre, nous avons de sérieuses faiblesses dans le mouvement syndical. Les transports terrestres, les commerçants, les petits industriels. Il y a cinquante mille camions dans tout le pays dont douze mille sont contrôlés par l'organisation de Vilarin [1] et cela aucun des partis de l'U.P. ne l'a jamais exposé autrement que d'une façon très superficielle.

Nous avons vu qu'il est d'une importance vitale d'analyser la signification de la distribution et du commerce dans un processus révolutionnaire. Nous aurions pu les contrôler davantage, nous qui sommes au gouvernement, qui occupons le pouvoir et qui usons de ce pouvoir pour changer l'idéologie des travailleurs et du peuple. Pourquoi n'étions-nous pas capables de former notre propre organisation dans le transport et dans le commerce ? Nous pensons que ce qui a été fait est insuffisant parce que nous sommes restés à la remorque des positions de la réaction et de l'impérialisme.

Avec les commerçants il en est allé de même. Et les petits industriels ? Pourquoi devraient-ils être du côté de l'impérialisme, alors que le programme de l'U.P. leur dorme toutes les garanties nécessaires ?

On perd ainsi de vue l'objectif principal qui est de renforcer le secteur social de l'économie, de rétablir la discipline des ouvriers dans le travail pour créer de grands complexes industriels capables de produire les bénéfices qu'on peut en attendre. Au lieu de cela on en arrive à exproprier de petites entreprises employant huit, dix, quinze ou vingt ouvriers, qui, en dernier ressort, ne font pas partie du prolétariat, dont le noyau central se trouve dans les mines, dans l'industrie textile, dans la métallurgie et qui seul peut diriger le processus révolutionnaire. Nous pensons que ce sont là nos principales faiblesses. Mais il y en a au moins une autre, qui est la faiblesse de la lutte idéologique et politique sur tous les fronts.

Regardons la presse. Regardons comment les réactionnaires mettent tous les jours le même titre sur leurs journaux alors que nous, les révolutionnaires, nous mettons le titre qui est passé par la tête du journaliste qui était de garde cette nuit-là au journal.

On en est encore à penser, dans une étape révolutionnaire, que celui qui fait la une, c'est soit le ministre, soit tel ou tel chef et l'on oublie ou on ne comprend pas que ceux qui font réellement l'actualité dans cette étape révolutionnaire, ce sont les ouvriers, les paysans, les femmes, l'homme de l'entreprise Sumar, Luis Torrès, qui a inventé une machine qui permet d'économiser neuf heures de travail. Ça, c'est une nouvelle. Ou le camarade de Secométal qui a inventé trois ou quatre machines qui permettent d'accélérer la production. Or, il y a maintenant un fait concret, c'est que nous devons unir tout le peuple contre le fascisme. Le fascisme est le plus grand danger, et le fascisme, camarades, ici au Chili a pris des allures de masse. Il mobilise les masses, il dispute les masses aux partis de la classe ouvrière. Il ne fait aucun doute que, grâce à son organisation, la classe ouvrière est capable d'abattre le fascisme comme elle a pu déjà freiner un certain nombre d'intentions putschistes, et cela non pas par des paroles mais par une très grande mobilisation des masses, quotidienne, permanente, une mobilisation qui ne s'exprime pas pour nous seulement dans les manifestations mais dans le fait par exemple que quand les patrons ont appelé à cette grève anti-patriotique, aucune industrie n'a été paralysée. Notre classe ouvrière est une armée extraordinaire, très disciplinée, et nous pensons que ce changement de cabinet a aidé en premier lieu à déjouer les plans putschistes et c'est l'action de la classe ouvrière elle-même qui a décidé les forces armées à s'incorporer à présent au Gouvernement.

Hernan a dit: «Pour nous, c'est un fait transitoire.» Voyons cela. Peut-être que non. Analysons. S'est-il opéré ou non un changement dans la mentalité des forces armées ? Le général Prats a dit textuellement dans une interview le 2 novembre: «Maintenant ce n'est plus le prolétariat mais un secteur de professions libérales et de patrons qui développent principalement une action d'opposition et de résistance. Ce secteur reçoit l'appui d'une majorité parlementaire et est soutenu par la partie la plus influente des moyens de communication di masse. On peut ainsi comprendre l'importance de la pression psychologique qui s'exerce sur l'armée et on peut expliquer aussi que les coups les plus durs soient dirigés contre celui qui commande cette institution.»

Et Prats ajoute: «Il y a ici un gouvernement qui a commencé à la fin de l'année 1970 et qui sera en place jusqu'en 1976. Il n'y a pas eu d'interruption dans ce gouvernement. C'est un gouvernement constitutionnel qui a le droit légitime d'appliquer son programme et le président Allende développe ce programme en respectant la constitution et la loi.»

Quand la journaliste lui demande si les forces armées appuient le programme de l'Unité populaire, si elles sont d'accord avec l'instauration du socialisme, le général Prats répond: «Je suis un militaire et je n'ai pas à prendre position. C'est le pays qui a accepté ce programme et comme militaire je dois attendre que le gouvernement applique le programme.» Or ce programme est anti-impérialiste, anti-oligarchique, anti-féodal et il permet de développer le secteur social, fi permet d'exproprier les grandes propriétés foncières, il permet de renforcer les positions de la classe ouvrière.

La réaction chilienne veut la guerre civile, elle ne veut pas des élections de mars. Sa lutte sans espoir est un mirage. Elle veut nous conduire à l'affrontement; nous autres, nous savons que les travailleurs sont capables de prévenir l'affrontement et de gagner des positions idéologiques et de pouvoir qui empêcheront une guerre civile. Cela nous paraît la position juste. Mais si à un moment déterminé, la volonté des révolutionnaires, le fascisme et l'impérialisme créent une situation d'affrontement, personne dans ce pays ne va rester avec les bras croisés. Pourquoi devrions-nous brandir un pistolet pour dire que nous sommes révolutionnaires ? Nous l'utiliserons et nous saurons où prendre les armes pour que le peuple défende sa révolution. Et c'est là une chose que nous soulignons. Nous les communistes, nous ne sommes pas réformistes, nous n'avons pas peur de l'affrontement; nous voulons l'éviter parce qu'il signifie une guerre civile inutile, qui va couper en deux notre pays. Mais en aucun cas, et cela tout le monde doit le savoir, nous les révolutionnaires, nous allons rester assis sur une chaise en théorisant. Nous saurons être à la hauteur de la tâche patriotique qui à cette heure nous est fixée par la révolution.

Ce qui compte, et je termine là-dessus, pour arrêter le fascisme, c'est la mobilisation de masse. Personne ne nous ligote pour nous empêcher de développer cette mobilisation; nous comptons sur les commandos communaux unitaires dans chaque commune pour organiser le ravitaillement et les transports. Et puisque nous sommes dans une révolution, fi faut nous organiser, organiser notre défense quartier par quartier. Il nous faut savoir où vivent la milice, les fascistes. C'est vraiment là un processus passionnant. Il faut s'y donner corps et âme. H faut faire un effort d'imagination.

La révolution ne se fait pas sans création, sans pouvoir de création. Ici, réellement, nous devons mener la lutte idéologique, dire la vérité entière au peuple, aux secteurs qui veulent nous aider.

Et quand nous faisons état de nos difficultés, c'est parce que nous voulons dépasser ces erreurs, passer à un niveau supérieur, plus scientifique, plus politique, qui nous permette de développer le programme de l'Unité populaire.

Miguel Enríquez (secrétaire général du M.I.R.):

- Nous voudrions tout d'abord expliquer un peu ce que nous allons essayer d'exposer ici.

Nous sommes venus pour analyser la situation, pour essayer de comprendre et d'expliquer les événements et pour expose notre politique. Nous ne sommes pas venus faire de l'agitation de masse. Cela, nous le faisons dans les fronts de masses.

Ici, nous sommes venus pour dire ce que nous pensons Cela va être un peu difficile pour nous, car depuis plusieur mois et même ici en notre présence, on déforme les position que le M.I.R. défend. Il ne manque pas de théoriciens habile pour développer des élucubrations théoriques en fonction de moulins à vent qu'ils construisent à partir de notre politique.

Il est relativement facile de caricaturer une politique ensuite de passer son temps à la détruire. On joue avec les caricatures, avec les adjectifs, avec les stéréotypes, on suppose des contradictions et des divergences. Qu'est-ce que cette histoire de pistolet, quels sont les problèmes des couches moyennes, etc. ?

En second lieu, nous essaierons -mais le problème du temps va être vraiment dramatique étant donné tout ce que nous aurions à exposer - de synthétiser un peu tout cela.

Que se passe-t-il au Chili ? Quelle est l'évolution des événe ments depuis deux ans ? Quelle est notre politique et quelle perspective pouvons-nous dessiner ? Il nous faudra aussi répondre à quelques affirmations et spécialement à celles de la camarade Mireya Baltra.

Pour commencer, nous dirons qu'il n'est pas possible de prétendre comprendre ce qui se passe au Chili si l'on joue avec les mots, si on se sert d'affirmations simplistes. Les alliances de classe ne se font pas sur le papier. La question n'est pas de savoir si nous voulons ou non gagner les classes moyennes, mais bien plutôt quelle politique nous développons pour nous les gagner. Il ne suffit pas de dire qu'à l'intérieur de l'alliance il y a le sous-prolétariat et les pauvres, il s'agit de savoir comment incorporer les pauvres à cette alliance. Ce qui veut dire, concrètement, qu'on ne peut bâcler la discussion idéologique et qu'on ne peut prétendre exposer une politique et comprendre ce qui se passe en jonglant avec les mots, aussi sympathiques et aussi passionnés soient-ils. Il nous faut un peu de rigueur.

Nous nous considérons comme des marxistes-léninistes. Le marxisme-léninisme nous donne les instruments conceptuels qui permettent de comprendre ce qui se passe. Il n'est pas nécessaire de recourir aux caractéristiques insolites d'un processus. Il n'est pas nécessaire de chercher des variables secondaires pour démontrer qu'il est complexe, très riche, qu'il bouge, qu'il est dynamique. Tous les processus révolutionnaires sont ainsi. Le problème est de définir exactement, grâce à ces instruments conceptuels pour le moins relativement rigoureux, ce qui se passe. L'un des instruments conceptuels du marxisme-léninisme consiste à caractériser les périodes. Et, utilisant cet instrument conceptuel, nous caractérisons cette période comme une période pré-révolutionnaire. Cette période a commencé pour nous le 4 septembre. Une période pré-révolutionnaire est une période dans laquelle coïncident au même moment deux phénomènes. D'un côté une crise profonde de la classe dominante, tant de la classe comme telle que de ses représentants politiques, et d'un autre côté une mobilisation accrue au sein du peuple, une conscience et une organisation plus grandes des secteurs d'avant-garde de la classe. Cela existait déjà avant le 4 septembre et cela s'est cristallisé à un moment de cette période dans le gouvernement de l'Unité populaire. Il nous semble que valoriser le gouvernement comme objectif, comme fin en soi, c'est abandonner les conceptions de classe. Une période pré-révolutionnaire était en train de commencer; les mouvements de masses, des couches moyennes, des pauvres, des paysans, des ouvriers, des pueblas prenaient de la force. D'un côté, la classe motrice, la classe ouvrière, non seulement augmentait son activité, mais élevait aussi sa capacité d'organisation et son niveau de conscience. En même temps, dans la décennie 1960-1970, la classe dominante comme telle, et les partis qui représentent fondamentalement ses intérêts, entrèrent en crise. Ce qui explique qu'il y ait eu deux candidatures le 4 septembre. Car ce n'est pas seulement la force du peuple qui a porté au gouvernement l'Unité populaire. Bien sûr que c'est là l'aspect important, fondamental, mais il faut considérer également la crise de la classe dominante. Qu'est-ce qui caractérise encore une période pré-révolutionnaire ? La crise, la vacillation et la division à l'intérieur de la petite bourgeoisie. Eh bien c'est ce que nous avons vu à partir du 4 septembre.

Pour l'instant, nous ne faisons qu'essayer d'appliquer un modèle conceptuel à la réalité; il s'agit, pour un révolutionnaire, au moins d'aider cette période pré-révolutionnaire à se transformer en période révolutionnaire, afin de permettre la prise de pouvoir.

Et ici, pour être clair, il ne s'agit pas d'une révolution hors de la loi ou dans la loi, d'une révolution armée ou sans armes, ni de savoir s'il faut monter les pistolets ou ne pas les montrer; le problème est ici celui de la conquête du pouvoir, d'un nouveau gouvernement révolutionnaire d'ouvriers et de paysans, de la dictature du prolétariat qui s'instaure dans une société concrète.

Voilà l'objectif que l'on doit se donner pendant une période pré-révolutionnaire. Et qu'on y parvienne ou pas ne dépend pas de l'évolution passive des différents facteurs, cela dépend fondamentalement de la direction que se donnent et du rôle qu'assument les avant-gardes politiques. Et ceux qui revendiquent le rôle d'avant-gardes doivent avoir comme objectif de faire mûrir cette situation. Voilà le problème qui se pose depuis le 4 septembre et, avec un certain nombre d'éléments supplémentaires, depuis 1971. Et pour cela, que pensons-nous qu'il faut faire ou qu'il aurait fallu faire ? Certes, il fallait valoriser le gouvernement comme l'instrument puissant mis au service du renforcement des positions de la classe ouvrière. Personne ne doute de cela. Il est certain que le gouvernement de l'Unité populaire a augmenté les libertés démocratiques, a ouvert la voie à la mobilisation des masses, à son organisation, qu'il a eu un effet multiplicateur sur les progrès accomplis par la classe ouvrière. Cela non plus ne fait aucun doute et il n'y a pas ici d'extrême gauche qui ne valorise pas le gouvernement. Elle le valorise et le valorisera plus que le réformisme. Cette ultra-gauche, que nous autres, nous appelons la gauche révolutionnaire, se proposait - et il y a d'ailleurs des secteurs au sein de l'U.P. qui défendent le même point de vue - de considérer ce gouvernement non comme un instrument bureaucratique ou, comme certains l'appellent, superstructurel, mais comme un instrument au service de la mobilisation du peuple, et qui aurait comme objectif fondamental de permettre le renforcement des positions de la classe ouvrière, ce qui permtetrait ainsi de porter des coups à l'ennemi, ce qui permettrait d'accumuler des forces.

Comment pourraient s'accumuler ces forces ? Serait-ce en se répartissant les ministères, serait-ce en cherchant des alliances avec les démocrates-chrétiens dans les cabinets militaires ? Où s'accumulent ces forces sinon dans le mouvement de masses lui-même ?

Qu'est-ce qu'il y avait donc à faire ? Précisément ce que nous disons ici et qui était d'ailleurs inscrit dans le programme de l'Unité populaire, à savoir qu'il fallait incorporer les différentes couches. Il s'agissait de les incorporer réellement, en profitant des occasions que le processus, que la lutte des classes nous donnent. Il s'agissait, concrètement, de mettre cet instrument au service de la montée des luttes du peuple, en canalisant la mobilisation du peuple, mais non pas en la freinant, en la paralysant, en la désarmant, en la trahissant, en la déconcertant; non pas non plus en réprimant idéologiquement les formes de lutte que le peuple se donnait, en allant même jusqu'à la répression policière.

Qu'avons-nous demandé aux mouvements de masses ? La défense de quelque chose de correct, à savoir la stabilité du gouvernement. Il n'y a pas de succès de la révolution s'il n'y a pas succès du gouvernement, avec le président Allende, avec le programme de l'Unité populaire.

C'est avec le peuple qu'il fallait être et nous avons essayé de le démontrer. Nous ne disons pas que les courants réformistes ne cherchaient pas aussi à réaliser ces objectifs, mais là où nous nous différenciions sensiblement d'eux, c'était dans la manière de les réaliser.

Quelle est la direction qui prédominait le 4 septembre ? Nous le disons clairement et sans détour: dans les faits, c'est la direction réformiste. Non pas que le gouvernement soit dans sa totalité réformiste, mais le courant réformiste prédomine.

Quelle fut concrètement la politique générale du gouvernement ? Sur le terrain économique, il est certain qu'on a pris des mesures, qu'on a exproprié quelques entreprises, que l'on a avancé dans le processus des réformes agraires, que l'on a porté des coups aux intérêts de l'impérialisme. Mais il y a eu des erreurs importantes qui ont déclenché une grave crise inflationniste et entraîné dans le pays un manque de ravitaillement qui nous a éloigné du peuple.

Il est certain que la production a augmenté, mais d'énormes parties des moyens de production sont restées entre des mains privées. Il s'est produit un accroissement de l'excédent qui est resté entre les mains de la bourgeoisie. Celle-ci devait investir pour augmenter la capacité productrice et absorber l'augmentation de la consommation (qui correspondait elle-même à l'augmentation de la production, de la main-d'œuvre employée, à l'incorporation des chômeurs). Il fallait contrôler cet excédent et obliger la bourgeoisie à investir. Or, ce gouvernement n'a rien fait de tel et la bourgeoisie n'a pas investi; cet aspect du problème apparaît régulièrement dans tous les rapports économiques.

La production a augmenté, mais surtout la consommation augmentait anormalement et l'excédent de production restait entre les mains de la bourgeoisie qui a rompu le cycle économique. Pour des raisons politiques, elle n'a pas investi et il en est alors résulté l'inflation, la pénurie. De vastes couches du peuple ont été déçues. Certaines couches de la bourgeoisie se sont renforcées. C'est ainsi que sont nées des contradictions qui mettent en cause l'efficacité d'une politique. H n'y a pas lieu ici de discuter du problème des difficultés. Une révolution rencontre nécessairement d'énormes difficultés. Mais ce qu'il ne faut pas faire, face aux difficultés, c'est éviter de s'en prendre à leurs causes.

Le manque de ravitaillement, l'inflation sont des faits réels, et la droite ne se prive pas de les dénoncer.

Le problème n'est pas celui de telle ou telle pièce de rechange que la classe ouvrière doit construire - bien qu'il s'agisse là d'un problème dont nous tenons compte bien entendu - ni que nous ayons ou non exproprié un cimetière. Le nœud du problème c'est il y a une tâche de classe qui n'a pas été accomplie. Il aurait fallu contrôler le quota d'excédents. Cela n'a pas été fait.

Je dois dire qu'à l'intérieur du gouvernement, quelques-uns ont énoncé des critiques - même en avril 1971 - et ont présenté un projet pour essayer de résoudre certains problèmes; la mort de Perez Zukovitch a remis à plus tard la solution de celui-ci.

D'ailleurs, nous ne considérons pas l'U.P. et le Gouvernement comme un tout.

Dire que ce sont des erreurs et rien de plus, voilà la marque de la conciliation, de la faiblesse, la marque de ceux qui n'accumulent pas les forces là où elles sont et qui veulent les trouver dans les couloirs du Congrès, par la manipulation, par la manœuvre politique.

Dans le domaine politique, qu'a-t-on fait face à l'appareil d'Etat? On nous a dit que la particularité de ce processus consistait à s'appuyer sur la légalité, la constitution, la justice établies par la classe dominante. Les arguties légales peuvent être cependant des instruments utiles. Nous n'allons pas jeter par-dessus bord tous les instruments légaux. Les fronts de masses du M.I.R., comme par exemple le Front des travailleurs révolutionnaires, utilisent les législations syndicales, l'organisation syndicale, mais nous ne pouvons pas accepter les limitations légales. Nous devons développer nos mobilisations de masse, nos rapports avec le peuple.

On a théorisé sur l'origine populaire de la législation, sur le fait que les élus ont imposé certaines des lois au Chili. C'est vrai, aucune loi au monde n'a été dictée par le ciel. Toutes sont nées à l'intérieur de la lutte des classes et représentent les normes que la bourgeoisie avait mises en place pour équilibrer les classes et pour les dominer. Evidemment, à l'intérieur de ces normes, on a fait des concessions à la classe ouvrière.

On nous dit par ailleurs que l'Etat est capitaliste, qu'il faut le modifier. Qu'a-t-on fait avec les structures de l'Etat ? On les a nourries comme un fétiche, on ne les a pas combattues. On a subordonné le mouvement de masses pour qu'il entre dans un cadre qu'aussi bien la légalité que l'appareil d'Etat imposaient. L'appareil d'Etat est un instrument d'oppression et de répression du peuple. Il cherche à maintenir l'exploitation et l'oppression d'une minorité sur une majorité.

Autre chose est de savoir comment nous allons accumuler les forces sociales nécessaires pour pouvoir faire les modifications indispensables et pour éliminer les limitations. Il ne s'agit pas du tout du problème de «l'ultra gauche» qui veut essayer de tout faire en vingt-quatre heures. Nous avons déjà beaucoup plus de deux ans. Ce que nous demandons, c'est que l'on définisse les voies, que l'on désigne les ennemis, que l'on dise que l'appareil d'Etat, tel qu'il est aujourd'hui, est un ennemi du peuple. On dit: «L'ultra-gauche veut par décret dissoudre l'appareil d'Etat.» Jamais nous n'avons posé ainsi le problème. Ce qu'il faut, c'est dénoncer au peuple l'appareil d'Etat comme un ennemi. Il faut dire la vérité au peuple et cela s'appelle l'aliment idéologique du peuple. Il ressent jour après jour, dans sa lutte permanente, le poids de l'appareil bureaucratique de l'Etat. Il ne s'agit pas de théoriser sur la haute bureaucratie militaire qui compose l'appareil d'Etat bourgeois. Les forces armées sont-elles des alliés de la révolution ? Est-ce que c'est là l'armée que le peuple doit construire ? Nous devons incorporer les soldats, les sous-officiers, etc. mais à quoi ? Devons-nous les aider à aller se nicher au sommet de l'appareil bureaucratique de l'Etat sans avoir discuté avec eux d'un certain nombre de points programmatiques, de leur alliance avec le peuple ? A cela nous disons non.

Parce que si nous prenons en compte les déclarations d'un général, pourquoi ne pas relever également les déclarations du général Bravo ? Nous avons tous lu les ordres édictés par lui et dans lesquels il appelait à dégager les usines qui avaient été occupées.

Nos relations ne seraient-elles pas meilleures si elles étaient fondées sur la mobilisation du peuple, sur un programme, sur une politique en ce qui concerne les forces armées ?

Mais voyons un autre problème soulevé par un camarade: quel est aujourd'hui le caractère des affrontements politiques, de quelle manière avons-nous affronté la démocratie-chrétienne ces deux dernières années, qui a mis en valeur Yungue, chef de l'aile populiste du fascisme, dans le stade du Chili et sur les premières pages des journaux ? L'ultra-gauche ? Non, ce furent des courants réformistes qui, une fois de plus, ont confondu le peuple et les étudiants dont Yungue est aujourd'hui le chef de droite...

Quel caractère sommes-nous en train de donner aux affrontements politiques ? Disons au peuple avec qui nous sommes en train de nous allier. Ne le trompons pas, ne le désarmons pas idéologiquement, ce qui a été fait systématiquement en ce domaine. Sur la question du rapport du gouvernement avec le peuple, on a divisé le peuple. En effet, il n'est pas aussi facile que cela de dire que les «pauvres» sont dans l'alliance de l'U.P. Ils ne le sont pas. Il ne suffit pas de dire alliance ouvriers-paysans. Il faut parler d'une alliance du prolétariat industriel et agraire avec les pauvres de la campagne et de la ville. Nos sociétés intègrent aujourd'hui une composante qui n'a jamais existé dans une autre société. Les pauvres de la ville - chômeurs, semi-chômeurs, petits marchands ambulants, etc. - sont les alliés de la révolution. C'est une nécessité absolue d'avoir une ligne politique concernant leurs problèmes.

Il est certain qu'il y a eu un moment ou on a essayé spontanément d'exproprier des petites usines. Ce n'est pas là le problème. Ce qu'il faut, c'est créer une politique pour la petite et moyenne industrie, pour les ouvriers qui souffrent de la plus grande exploitaiton, une surexploitation encore plus féroce que dans la grande industrie. En fait, le gouvernement n'avait aucune politique face à ce secteur.

C'est ainsi que naît l'anarchie et l'absence de ligne de conduite. Parce que ces ouvriers n'ont pas l'impression d'être dirigés, qu'il n'y a personne pour résoudre leurs problèmes, ils suivent logiquement le seul modèle que leur offre le gouvernement: l'expropriation.

A partir de là surgit ce que nous appelons la division du peuple. Quand on frappe certaines fractions de la bourgeoisie et que d'autres demeurent indemnes, des contradictions naissent au sein du peuple qui reste soumis à des secteurs de la bourgeoisie qui n'ont pas été touchés. Cette question est très importante.

On n'a pas non plus opéré une incorporation totale du peuple, particulièrement d'une couche étendue représentée par les pauvres de la campagne. Ces couches du peuple n'ont aucun canal auquel elles puissent s'incorporer. Seule la classe ouvrière a été incorporée. Cela n'est pas négatif, au contraire: la classe ouvrière, c'est l'avant-garde, la classe motrice; mais ce n'est pas la seule. On n'a pas conclu d'alliance avec ces pauvres. On ne leur a pas proposé une politique concrète de logement, etc. Il fallait prévoir une ligne politique sur tous les terrains et trouver le mode organique qui leur permette de s'exprimer. Nous nous référons à ce que nous appelons les organismes embryons du pouvoir, les commandos communaux de travailleurs. Nous estimons que c'est par cette voie que nous parviendrons à l'incorporation des pauvres d'une manière organique, qui leur permette de s'exprimer autrement que par leur présence à un meeting ou par leur bulletin de vote.

La période pré-révolutionnaire s'est prolongée. Elle n'a pas mûri et n'est pas arrivée à une situation révolutionnaire en soi. C'est alors que sont apparues les particularités de ce processus. En Amérique latine, ces périodes prennent un caractère tout à fait particulier. Nous préférons donc parler de période pré-révolutionnaire prolongée.

En premier lieu, l'Etat s'est ouvert comme un éventail. Ses différentes composantes se dissocient: le Parlement se dissocie de la Justice, se dissocie du Gouvernement. Les forces armées prennent une autonomie relative.

En même temps, les classes elles-mêmes s'ouvrent de manière analogue. L'ensemble de la société commence à s'agiter. Non seulement le peuple, mais la petite bourgeoisie et la classe dominante sont entrés en action dès le début du processus. De larges couches du peuple qui étaient restées passives ont commencé à se mobiliser et à développer une ligne sur leurs intérêts propres. Chaque secteur social a posé ses propres revendications et un regroupement s'est effectué pour une plus grande cohésion et une plus grande cohérence. Ce qui a amené la crise entre les classes, est leur représentation en tant que partis politiques. Une série de phénomènes a surgi qui a provoqué le renforcement de tous les partis politiques, pas seulement des partis révolutionnaires et de ceux que nous appelons réformistes, mais de tous les autres partis également.

Il nous paraît intéressant de se pencher sur deux aspects du problème: d'une part, la relative autonomie des forces armées et, d'autre part, ce que nous avons appelé l'embrasement de la petite bourgeoisie. A partir de phénomènes de ce type, dans d'autres périodes de l'histoire, ont surgi différentes solutions en Amérique latine: la première, c'est le triomphe de la révolution, avec d'énormes difficultés, la seconde, c'est le triomphe du fascisme, la troisième c'est le triomphe du «gorilisme», qui est une autre forme particulière pour résoudre la crise de la classe dominante en Amérique latine.

Selon nous, cette crise ne s'est pas résolue; mais la classe dominante a trouvé une base sociale d'appui dans la petite bourgeoisie et elle est passée à l'offensive. Quant au gouvernement, il n'a pas su conserver son ancienne base sociale; il est donc passé à la défensive. Voilà le résultat de sa direction réforn miste. La crise d'octobre a parfaitement montré que là où il n'y a pas de politique de classe nettement définie, il faut se soumettre aux règles de jeu traditionnelles, se résoudre à un affrontement entre partis, avec tous les procédés démagogiques, populistes ou fascistoïdes que cela suppose de la part de la bourgeoisie. Nous venons de le voir: il est vrai que la classe ouvrière a fait de grands pas en avant, qu'elle a développé sa conscience, sa force, sa capacité d'organisation; mais en dépit de cela, c'est bien la bourgeoisie qui a mené le jeu, et la classe ouvrière a dû rester sur la défensive. Voyons le résultat: le cabinet militaire. Qui l'a proposé le premier ? Frei, à travers son lieutenant Rafael Moreno. La bourgeoisie s'en est réjouie, parce qu'elle comprend parfaitement la nature de l'alliance qui s'est faite. Quand le peuple a-t-il eu son mot à dire ? Avec qui cette alliance s'est-elle faite ? Avec l'armée dans son ensemble, y compris les soldats, ou avec quelques généraux ? C'est tout le caractère du gouvernement qui a changé. Il y a une heure la camarade nous disait qu'à son avis, Prats n'avait rien d'un révolutionnaire... et il s'agit du ministre de l'Intérieur, du chef du gouvernement. Il y a un an, on disait tous les ministres révolutionnaires; maintenant on dit que quelques-uns ne le sont pas. Au sein du cabinet, le rapport des forces s'est modifié. Car enfin, quelles sont les caractéristiques de l'armée ? C'est une institution qui refuse toute emprise du peuple, qui se pose comme autonome, hiérarchique, apolitique. Et comment fait-on les révolutions ? Avec de l'apolitisme, du professionnalisme et du verticalisme ou en trouvant les moyens pour que le peuple influe sur le rapport des forces au sein de l'armée ? Dans un éditorial du quotidien du P.C., on a même pu lire que le cabinet militaire avait été la «Baie des Cochons» chilienne. Cela nous semble du fétichisme, de la mythologie; on est en train de mentir au peuple...

Notre politique face à cette situation peut se résumer en quatre points. D'abord, une rectification du programme. Cette rectification est en train d'être appelée dans les ceintures industrielles, dans les comités coordinateurs. Le cordon Vicuña Mackenna a déjà élaboré un «Manifeste du peuple» qui va dans ce sens. Il ne s'agit donc pas du tout d' «élucubrations de cerveaux fiévreux». C'est la classe ouvrière, c'est le peuple qui est en train de décider de cette rectification. Ensuite, trouver les formules pour attaquer la bourgeoisie en tant que classe. Il ne s'agit pas d'exproprier la petite et la moyenne bourgeoisie industrielle, mais de contrôler leur excédent, au niveau du peuple. Il faut développer les embryons de pouvoir populaire, le contrôle populaire sur la bureaucratie. En troisième lieu, nous proposons une politique d'alliances, y compris avec le réformisme. Nous continuerons à mener contre lui la lutte idéologique la plus dure. Mais nous pensons que certaines alliances tactiques sont nécessaires et nous sommes disposés à les conclure. Enfin, nous pensons que l'alliance fondamentale qui est en train de se faire entre la classe ouvrière, les paysans pauvres et les pobladores doit être développée dans ce que nous appelons une politique de regroupement des forces. Des courants révolutionnaires se sont renforcés dans l'U.P. et c'est extrêmement important. Nous ne croyons pas que nous sommes les détenteurs exclusifs d'une vérité ou d'une politique révolutionnaires.

Pour terminer, précisons encore une fois que la lutte contre le réformisme nous paraît une tâche fondamentale. Elle doit se livrer sur le terrain qui convient, et, pour ce qui nous concerne, nous ne voyons aucune raison pour qu'elle prenne la forme d'un affrontement physique.

Hernán del Canto (P.S.):

- Camarades, je pense tout d'abord que cette discussion a été très intéressante et je crois qu'il serait positif que le camarade Miguel Enríquez et la direction du M.I.R. aient davantage de débats de ce genre pour qu'ils perdent moins de temps lors des réunions.

J'estime qu'il serait bon aussi qu'ils aient des contacts plus étroits avec les syndicats, la classe ouvrière et la paysannerie, car en constatant ce qui se passe sur place, ils auront une conception plus réaliste de la situation. Les révolutionnaires ne doivent pas prendre leurs désirs pour des réalités. Nous désirons conquérir la totalité du pouvoir, nous désirons la dictature du prolétariat, la liquidation complète de toute forme d'exploitation capitaliste, ainsi que la désagrégation de l'Etat comme instrument coercitif.

Oui, bien sûr nous le désirons, mais nous voyons aussi clairement nos possibilités actuelles qui sont: un gouvernement qui n'est pas une fin, mais un moyen, un instrument pour atteindre ces objectifs stratégiques - le pouvoir total, le pouvoir pour construire le socialisme -, un programme transitoire qui prenne en compte les problèmes vitaux qui se posent à cette heure même dans la société chilienne, une alliance entre les différents secteurs de la société qui ont des objectifs communs.

Nous savons que nous ne pouvons pas réaliser tout ce que nous voudrions, car il faut que nous comprenions quel est le rapport des forces, quelle est l'accumulation de forces que le peuple a entre ses mains, que les révolutionnaires ont.

Nous pouvons caractériser les instruments de l'Etat bourgeois, les instruments de répression. Nous ne pouvons pas les caractériser en termes mécanistes, en termes qu'on pourrait nommer «manuellistes», mais nous, devons considérer les institutions de l'Etat bourgeois comme des institutions perméables à l'influence de la classe ouvrière, à son idéologie, à la lutte idéologique que livre la classe ouvrière.

Nous devons comprendre que nous sommes en train de vivre un processus révolutionnaire plein d'obstacles et de difficultés, que ce processus révolutionnaire ira de l'avant dans la mesure où la classe ouvrière aura une direction pour agir dans le sens de ce processus, dans la mesure où on comprendra qu'ici il y a des partis qui ont devant la classe ouvrière des responsabilités non seulement théoriques mais aussi historiques et pratiques, que ces partis sont estimés par la classe ouvrière, qu'elle les comprend, qu'ils prennent en ligne de compte ce qu'elle désire, qu'ils remportent tous les jours des victoires à l'intérieur de la classe ouvrière.

Donc, il ne suffit pas de s'interroger comme s'il s'agissait de donner une définition limpide, théorique, sans tenir compte des réalités et des circonstances concrètes dans lesquelles se produisent les phénomènes sociaux et politiques, et sans tenir compte du rapport des forces concrètes dans un moment déterminé.

Nous autres, nous croyons qu"un problème de fond a été posé ici. La question est de savoir si nous sommes capables de conduire ce processus révolutionnaire pour qu'il ne dévie pas, pour que ne soit pas altéré son caractère fondamental, son caractère révolutionnaire, sa tâche de transformer un Etat bourgeois en Etat prolétarien...

Je voudrais simplement conclure en disant qu'il me paraît que ce débat qui a commencé, c'est évidemment vous qui allez le continuer, qui allez lui donner sa valeur, et nous aussi nous sommes d'accord avec la politique que le camarade Miguel Enri-quez a proposé ici: ne pas polémiquer, ne pas faire de l'agitation pour l'agitation. Ce n'est pas agréable de dire à un moment déterminé du processus que l'on est obligé de faire des concessions, des conciliations, de dire qu'il faut faire un pas en arrière, de dénoncer parfois les divergences qui peuvent exister à l'intérieur du camp révolutionnaire, mais il faut le dire, il faut que cela soit compris, parce que se sont les faits de la vie même qui nous obligent à comprendre ces problèmes.

Nous pensons qu'il est vital pour des révolutionnaires conséquents de ne pas lancer des attaques de l'extérieur, de voir que le développement du processus n'est pas dû au hasard, au sponta-néisme, bref, de reconnaître une direction au processus. Cette direction existe, c'est la direction de la classe ouvrière, la colonne vertébrale de la gauche, représentée par les partis de la classe ouvrière: le parti socialiste et le parti communiste.

A condition de reconnaître ces faits concrets, à condition de reconnaître la valeur de ce processus, le programme, le caractère du gouvernement, le caractère de l'alliance, à condition de reconnaître que le gouvernement est le meilleur instrument aujourd'hui pour la lutte pour le pouvoir, à ces conditions, nous acceptons toutes les critiques.

Nous croyons qu'il convient que le débat idéologique ait lieu, mais à condition de reconnaître ces faits qui ne sont pas le produit de notre seule action, mais aussi le produit de générations entières qui ont lutté pour construire ce que nous sommes en train de faire aujourd'hui et pour atteindre ce que nous avons atteint.

Nous avons commis des erreurs, tous l'ont reconnu. Nous allons sûrement en commettre d'autres parce que dans toute bataille de classes, les contradictions des intérêts font commettre des erreurs à ceux qui dirigent le processus.

Mais nous ne devons pas nous contenter de dénoncer ces erreurs sans reconnaître la valeur et les côtés positifs de ce processus parce que ce serait méconnaître le cours des événements historiques qui se sont produits dans ce pays.

Mireya Baltra (P.C.):

- Camarades, je ne sais pas si Miguel Enriquez, quand il parlait de faire de l'agitation, pensait à la camarade qui représente le Comité central du parti communiste, mais je veux qu'il sache, parce qu'il n'a pas été avec moi en d'autres occasions, que c'est ma façon de parler et que je ne l'ai apprise ni à l'université, ni dans les couloirs de la Chambre des députés; je l'ai apprise dans le sein même du peuple, dans les usines, dans les industries, dans les écoles et dans les hôpitaux.

Je pense qu'il est nécessaire de clarifier les choses: nous, pour aucun motif au monde, nous n'allons perdre de vue l'ennemi principal, pour aucun motif nous allons abandonner la lutte de la classe ouvrière et du peuple et de toutes les couches progressistes du Chili contre l'impérialisme, contre l'oligarchie, contre les monopoles.

Le M.I.R. exige du gouvernement révolutionnaire ce qu'il n'a pas été capable d'obtenir des gouvernements réformistes. Le M.I.R. ne sait pas utiliser l'instrument engagé dans la lutte pour le triomphe du gouvernement populaire: le peuple, l'homme anonyme, la femme, l'ouvrier, ceux qui ont fait sa propagande, qui ont mené sa lutte idéologique, ceux qui ont élaboré le programme, et cela, il faut que ce soit clair. La classe ouvrière n'a pas besoin de conseillers. Cette classe ouvrière n'est pas réformiste car elle a des partis d'avant-garde, le P.S. et le P.C. et d'autres partis, qui forment l'Union populaire.

Si on dit, ce qui est vrai, que cette classe ouvrière, à la suite de la grève des patrons - la grève capitaliste - a fait un immense pas en avant, c'est donc que la classe ouvrière est combative, mûre et organisée. Par conséquent, c'est une classe ouvrière non réformiste et l'expression de cette classe, ce sont les partis politiques qui orientent, qui analysent, qui discutent en tant qu'état-major de la révolution, l'Etat, les alliances, les luttes et les organisations de masses que nous avons envisagées. Il y a une contradiction inacceptable dans le fait de ne pas le reconnaître.

Il est très important pour nous de préciser que le succès du gouvernement populaire, c'est le succès de la révolution. Nous considérons que ce n'est pas une étape pré-révolutionnaire et je regrette beaucoup que le camarade du M.I.R. soit en contradiction avec le camarade Fidel Castro qui, après analyse, a déclaré catégoriquement qu'il s'agissait d'une étape révolutionnaire et non pré-révolutionnaire [2] , Le succès du gouvernement nous parait important et c'est pour cela que cette classe ouvrière mûre prend en mains ces tâches positives que sont la mobilisation des masses, le travail volontaire, le Front patriotique des femmes, le Front patriotique des transporteurs, le Front patriotique des commerçants, je Front patriotique des professions libérales, et ce seront des points d'appui pour porter la lutte idéologique dans le sein des organisations réactionnaires. Et là, je fais appel à Lénine. Lénine disait que jamais un révolutionnaire ne doit se priver de la possibilité de porter la lutte idéologique dans les organisations réactionnaires. Et - ceci est très important - qui prend part au travail volontaire? Des hommes et des femmes de l'Unité populaire et des hommes et des femmes qui ne sont pas de l'Unité populaire. Le M.I.R. ne participe pas, il théorise. Pour la bataille de la production aussi, je me réfère à Lénine. Lénine a dit: pour arriver au socialisme, il faut gagner la bataille du blé. Nous communistes, nous prétendons que pour consolider cette étape révolutionnaire, nous devons gagner la bataille de la production, nous devons changer la mentalité de notre peuple: Lénine a dit que la force de la coutume était beaucoup plus puissante parfois que les offensives du capital impérialiste.

Il suffit de rejoindre un syndicat et de livrer la lutte idéologique au sein d'une masse ouvrière, dans différents secteurs, de ne pas se contenter de jouer au démagogue auprès de la masse, de ne pas hésiter à lui dire qu'il faut supprimer certains points d'un cahier de revendications, parce que c'est là la politique économique du gouvernement. Il est beaucoup plus facile de soutenir, comme le fait l'ultra-gauche d'une manière opportuniste, les revendications «économistes» les plus immédiates de la classe ouvrière. Il faut dénoncer ce qui ne va pas et poser la nécessité de développer les conduites correctes de la classe ouvrière, de lui donner conscience de ses responsabiltiés, de faire disparaître l'absentéisme, «le saint lundi» pendant lequel on ne vient pas au travail, de contrôler réellement les machines du secteur social parce qu'elles sont passées du côté des travailleurs et du peuple dont elles sont maintenant la propriété... On ne peut arriver à des accords lorsque l'on est en train de fouler au pied un programme qui représente un engagement à l'égard du peuple. En tant que communiste je ne l'accepte pas et j'estime que ce qu'a dit Miguel Enriquez est tout à fait intolérable. Je demande au camarade qu'il prouve et qu'il dise réellement face aux masses que Frei a proposé un cabinet militaire «au travers de son lieutenant Moreno».

On ne peut pas tenir de tels propos avec une si inacceptable frivolité; c'est faire beaucoup de tort à l'image du gouvernement populaire, à l'image de la révolution et pour cette raison, nous, communistes, nous ne l'acceptons pas. Je remercie beaucoup pour cette invitation au débat, mais des choses de ce genre sont inacceptables. Ce n'est pas de la lutte idéologique, c'est de la vulgaire calomnie. Tout en vous félicitant d'avoir mis sur pied ce débat, je me retire.

Le prêtre qui dirige le débat:

 Nous avons organisé ce débat politique pour que l'on discute au plus haut niveau. Je crois que si la camarade Mireya Baltra a trouvé inacceptable cette partie de la position du camarade Miguel Enriquez, celui-ci pourra donner une explication tout à l'heure.

Je crois que l'intérêt de tous les camarades qui sont ici était d'entendre une analyse sérieuse, de savoir comment chaque parti voyait la situation dans cette conjoncture et au-delà. Nous-mêmes nous pensons qu'il est important d'entendre cette analyse. C'est pour cela qu'au nom du Comité coordinateur du secrétariat et face à tous les camarades, je demande fraternellement à la camarade Mireya Baltra qu'elle reste jusqu'à la fin, car elle a compris notre intention commune d'écouter avec beaucoup de sérénité et d'hauteur de vue les explications de chacun. Pour cela, parce que nous avons un profond respect pour le parti qu'elle représente, nous lui demandons qu'elle reste.

Mireya Baltra (P.C.):

- Excuse-moi, camarade, mais il y a eu ici une affirmation qui, selon mon point de vue et selon le point de vue du parti qu'en ce moment même je représente, est inacceptable. On ne peut présenter les choses de cette façon, c'est pour cela que je propose que, lui, parle face à la masse, à l'extérieur, parce que je ne puis accepter - et ce n'est pas du sectarisme - des affirmations qui blessent le gouvernement populaire que je représente. On ne peut accepter et partager une place dans ces conditions.

Je ne sais pas si vous serez bienveillants en fonction du christianisme que vous représentez, si vous me comprendrez (rumeur de désapprobation dans l'assemblée), ce n'est pas du sectarisme. Seulement, en tant que membre du gouvernement, je ne peux accepter une situation de ce genre et je lui demande qu'il dise aux masses, qu'il dise dans une déclaration du M.I.R. que ce fut Frei qui a proposé un gouvernement militaire.

Miguel Enriquez:

- Cela a été dit, camarade, et écrit dans la presse, c'est une information qui a paru dans tous les journaux du Chili: voir la conférence de presse donnée par le sénateur Moreno. Si la camarade ne l'a pas lue, ce n'est pas de ma faute. Mais ce n'est pas la peine de s'énerver ainsi, camarade, parce qu'avec les faits, on ne peut se mettre en colère. Il suffit de lire les journaux et d'écouter la radio: la conférence de presse du sénateur Moreno a été diffusée dans tout le pays.

Mireya Baltra: Il s'agit d'autre chose.

Miguel Enriquez: Le sénateur Moreno a proposé, au nom d'Eduardo Frei, que soit constitué un gouvernement militaire au Chili (cris dans l'assemblée).

Mireya Baltra: Moi, j'ai donné une explication. Comprenez-moi.

Le débat a été très bon et j'espère que nous ne le regretterons pas, mais ma situation est très inconfortable, pardonnez-moi. (Mireya Baltra se retire et le débat continue.)

Miguel Enriquez:

- Je vais être très bref. Je vais m'épargner tout jugement de valeur en ce qui concerne l'attitude de la camarade, mais je crois nécessaire d'éclairer ce que j'ai dit et rien de plus. Des preuves de l'exigence du sénateur Moreno de constituer un cabinet militaire se trouvent très facilement dans les journaux sept à dix jours avant que cela se soit produit. Il l'a fait dans une conférence de presse qu'il a donnée dans le Sénat de la République. Ce n'était ni une conspiration ni un secret et cela n'aurait pas dû offenser la camarade. Enfin, si la camarade veut se mettre en colère, qu'elle le fasse contre les démocrates-chrétiens, ce qui de plus serait de bonne politique pour le parti communiste.

Ce n'est pas là le problème actuel dans les termes où nous le voyons. En ce qui concerne la demande faite au M.I.R. de présenter cette affirmation publiquement, je réponds que le M.I.R. l'a présentée dans une déclaration nationale qui a été publiée par insertion dans le journal La Tercera [3] , parce qu'aucun autre journal n'a voulu la publier, parce qu'on l'a supprimée au dernier moment dans Ultima Hora [4] Elle a été publiée aussi dans El Rebelde [5] .

En ce qui concerne notre droit à la critique, les camarades de l'U.P. se trompent s'ils croient que le processus est en train d'être réellement discuté dans ce soi-disant état-major de la révolution. Bien sûr, on en parle, mais ceux qui posent actuellement les vrais problèmes, ce sont les ouvriers, les paysans, les pobladores, les étudiants... Que l'U.P. soit une majorité - ce qui est vrai bien sûr - est un autre problème, comme il est vrai aussi que tous les révolutionnaires, un jour ou l'autre, ont été une minorité. Nous ne croyons pas non plus que tous ceux qui sont à l'intérieur de l'U.P. et qui constituent une minorité, suivent la ligne de pensée que la camarade a exprimée ici, loin de là. Nous sommes convaincus qu'à l'intérieur de l'U.P. il y a un énorme courant, un torrent révolutionaire qui jour après jour prend tournure, commence à présenter des politiques que nous appuyons et que nous estimons semblables aux nôtres. A partir de là, nous acceptons plusieurs de ces politiques; mais en ce qui concerne le fait que la classe ouvrière n'a pas besoin de conseillers, d'accord; ce que la classe ouvrière réclame, ce sont des dirigeants conséquents et cette direction se gagne à l'intérieur de la classe ouvrière et de la paysannerie, et cela c'est la bataille que sont en train de livrer le F.T.R., le M.C.R. et le M.P.R.

Quant à savoir si nous apprécions mal ou non le rapport des forces, et si c'est de l'utopie ou non de penser à des objectifs déterminés, je suis tout à fait d'accord avec tous ceux qui, ici, sont intervenus, sur le fait que le vrai problème n'est pas «vouloir faire ce qu'on ne peut pas faire». Mais il ne s'agit pas non plus de «ne rien faire» parce qu'aujourd'hui nous n'avons pas les forces nécessaires et c'est justement là le problème. Tous ces dilemmes à la Hamlet qui, en littérature, peuvent avoir de l'importance, en politique n'en ont aucune et bien moins encore en politique révolutionnaire. Il s'agit de présenter des programmes précis, des objectifs précis, des formes de mobilisation de masses précises, des débats idéologiques clairs qui nous permettent de réaliser cette accumulation de forces nécessaires; mais quand nous faisons le contraire, quand nous essayons de freiner, de combattre idéologiquement et politiquement les formes de lutte et les secteurs qui justement cherchent à accumuler ces forces, c'est le résultat inverse que nous obtiendrons.

Un autre point: j'essaye de répondre à la question de la politique des salaires. Je crois qu'il n'est pas possible de présenter une politique irresponsable de type économiste. Une telle politique ne peut en aucun cas entrer dans la ligne d'un parti à l'intérieur de la classe ouvrière.

Mais il y a un certain nombre de choses qui doivent être claires: la classe ouvrière n'a aucune raison de payer de sa poche les hésitations du réformisme à exproprier la bourgeoisie et à établir le contrôle ouvrier sur l'excédent que la bourgeoisie a accumulé et qu'impunément elle n'investit pas. Il lui appartient de résoudre le problème de la direction qui s'impose et qui est une direction réformiste en ce domaine. Ce n'est pas non plus à la classe ouvrière de payer avec ses revenus les salaires énormes des postes administratifs; et l'on ne peut exiger des sacrifices de la classe ouvrière quand, en même temps, une bureaucratie énorme reste en place, se renforce et est en train de croître.

Nous sommes bien d'accord pour ne pas présenter une politique irresponsable. De la même façon nous estimons que la classe ouvrière ne doit pas payer de sa poche les frais des oscillations du réformisme. Elle a le droit de présenter ses revendications et au moins la défense de ses revenus. La politique de hausses du gouvernement est liée à sa crainte d'arracher à la bourgeoisie la part de richesse et de pouvoir qu'elle enlève à la classe ouvrière. Il n'a donc pas d'autre ressource que de faire marcher la planche à billets, de provoquer des hausses de prix, de faire des réajustements de salaires et d'augmenter l'inflation. Il n'augmente pas la capacité productrice et la bourgeoise continue d'accumuler des excédents énormes. Voilà le problème qui est aussi posé à la classe ouvrière. Pour ce qui est de gagner la majorité sur le terrain électoral, nous sommes absolument d'accord, nous pensons que la lutte électorale est une des formes de la lutte des masses sur le terrain politique, absolument légitime dans un moment comme celui-ci. Le problème de la participation électorale, comme nous l'a appris le léninisme, est un problème de tactique. Nous pensons que les élections sont importantes et qu'il faut y participer, particulièrement par la propagande.

Un autre problème est de savoir de quel programme il s'agit et dans quel sens nous le réalisons. Ce sont deux choses très différentes que de considérer les élections comme la voie de la prise du pouvoir ou de les considérer comme un instrument d'appréciation, un thermomètre qui permet d'évaluer les forces qui ont été accumulées sur d'autres terrains, sur le terrain de la mobilisation, sur le terrain des organisations. En ce qui concerne la participation en soi à la lutte électorale, il n'y a pas de contradictions.

Quant au problème de l'ennemi principal, je ne le développerai pas, mais je crois que l'un des problèmes des réformistes, c'est qu'ils confondent avec beaucoup de facilité l'ennemi principal. Ils l'ont confondu à plusieurs reprises, y compris dans leurs débats à notre sujet. Les camarades communistes ne se retirent pas de débats télévisés avec le Parti National et les démocrates-chrétiens, mais, toujours, dans quelque débat que ce soit, quand il y a le M.I.R., ils se retirent, parce que il y a toujours un fait quelconque qui «offense le parti de la classe ouvrière» ou offense le gouvernement. Il nous semble que c'est un artifice qui masque son sectarisme, rien de plus.

Je termine sur ce point, en vous disant que vous avez assisté à l'une des pires formes dans lesquelles puisse se livrer la lutte idéologique à l'intérieur du peuple et à l'intérieur de la gauche, et je crois qu'il vous appartient de jouer dans ce domaine un rôle assez important et que vous avez la possibilité de jouer. Merci. (Applaudissements.)


Notes:

1. Président du syndicat des propriétaires de camions qui a déclenché la grève.

2. Fidel Castro avait parlé de «commencement du processus révolutionnaire». (N.d.T.)

3. Journal de droite de très grande diffusion.

4. Journal du P.S.

5. Journal du M.I.R.


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