Le P.S. et le «Gauchisme»


LE P.S. ET LE «GAUCHISME»
Déclaration de l'hebdomadaire du Parti socialiste Posición, fin août 1972.

Qui a raison ?

Dans tout processus révolutionnaire il y a des forces qui se situent à gauche, au centre ou à droite de sa ligne directrice. L'ennui c'est qu'il n'existe aucun moyen de savoir à l'avance quelle est la position relative des forces politiques au cours du développement du processus. Seule l'Histoire juge chaque parti politique et chaque personnalité et les situe d'une manière critique dans le contexte. C'est encore plus clair quand on pense qu'à l'intérieur même de la gauche, les forces politiques se situent d'une manière relative, de telle façon qu'il devient difficile de dire qui est de gauche et qui ne l'est pas. Plus encore, à l'intérieur de chaque parti, de chaque mouvement, il y a une lutte de tendances et une opposition d'idées politiques qui reflètent le désir de conduire le processus par des voies distinctes.

C'est là l'essence de la dialectique qui fonctionne non seulement pour les processus historiques dans leur ensemble, mais aussi pour ceux qui y participent: les partis politiques et leur direction. De plus, qui participe à un processus révolutionnaire et agit honnêtement, croit, ou doit croire que sa position est juste, qu'il est en droit de la défendre et qu'il doit essayer de l'imposer; de ce fait découle inévitablement son droit à attaquer les positions qu'il considère comme erronées pour que prévalent les idées de sa propre organisation politique. La position des différentes tendances dans le mouvement populaire s'inscrit dans le cadre d'une lutte politique plus ou moins intense, selon le caractère du processus révolutionnaire en cours. Et c'est ce qui se passe aujourd'hui au Chili.

La confirmation de l'Histoire.

C'est quelque chose d'archi-connu que seul le temps permet de reconnaître objectivement le rôle qu'a joué chaque parti, mouvement ou individu; après un certain laps de temps, l'opinion qu'on se forme est souvent différente du jugement partial porté pendant le déroulement du processus et l'histoire des luttes sociales a souvent modifié du tout au tout l'opinion qui prévalait aux moments des faits. [...]

Personne, individuellement, ni aucune organisation politique, ne peut se considérer comme le détenteur de la vérité absolue, et encore moins prétendre détenir une boussole qui lui permette à tout moment de dire où est le Nord de la Révolution. Il est encore plus prétentieux de croire posséder un thermomètre magique qui puisse mesurer la température révolutionnaire de chaque individu et diagnostiquer si elle est supérieure à la normale.

L'U.P. a pu se constituer et rester la force directrice du Gouvernement populaire grâce au fait que certaines tendances sectaires et dogmatiques, qui prévalurent pendant des dizaines d'années dans le mouvement populaire chilien, furent dépassées et qu'un nouveau style unitaire, passant outre aux division politiques, se développa et persiste aujourd'hui.

Le soi-disant problème de «l'ultra-gauchisme» met à l'épreuve les nouvelles méthodes pluripartistes et l'éventuel retour aux anciennes méthodes affecterait gravement l'existence de l'U.P.

Le processus chilien.

Il suffit d'observer le processus que nous vivons au Chili pour constater la confusion théorique qu'il déclenche, et combien il est difficile de distinguer entre les positions justes et les positions de droite parmi les révolutionnaires eux-mêmes.

Ainsi par exemple, après vingt-deux mois de gouvernement populaire, alors qu'une grande partie du programme de base de l'U.P. a été accomplie, affirmer que «nous ne sommes pas disposés à nous éloigner d'un millimètre du programme de l'U.P.», est-ce une position correcte ou une position de droite qui porte préjudice au processus ? Parce qu'il est évident pour tout bon marxiste que si le processus doit continuer à aller de l'avant, si nous tenons à avoir l'appui des masses laborieuses, l'approfondissement du processus exigera des changements dans le programme.

Pendant ces mêmes vingt-deux mois, ont été commises des erreurs de ligne politique, qui même aujourd'hui ne sont pas reconnues publiquement par l'ensemble des organisations qui forment l'U.P., et qu'on peut donc difficilement qualifier de déviations de gauche, du centre ou de droite.

Car il est important de souligner qu'à un moment donné, même une position centriste peut porter préjudice à un processus qui requiert une accélération, un trait d'audace décisif, caractéristiques d'une véritable révolution. Mentionnons à ce propos quelques mesures «raisonnables» adoptées pendant les premiers mois du gouvernement.

Cela ne fut-il pas une erreur de droite, qu'a reconnue publiquement le P.S., de n'avoir pas préparé le chemin légal à un plébiscite qui aurait permis de dissoudre le Congrès dans les cinq premiers mois de gouvernement, et de le lancer avec succès au lendemain du triomphe aux élections municipales d'avril 1971.

Cela fut-il juste d'interrompre en juin 1971 les réquisitions, prévues par le programme, des autres secteurs industriels, après avoir réalisé avec succès celles des secteurs du textile et du ciment ?

Etait-ce faire de Y «ultra-gauchisme» que de demander à ce moment-là qu'on poursuive les réquisitions dans les secteurs de la métallurgie, de la pêche, de l'alimentation, de la construction, du gaz et du téléphone ? La réforme constitutionnelle présentée par les sénateurs de la démocratie-chrétienne, Hamilton et Fuentealba, réforme qui annule le droit de faire des réquisitions à partir du mois d'octobre 1971, est peut-être la meilleure preuve qu'il eût fallu faire le plus tôt possible les réquisitions des entreprises devant passer au secteur social, et que ceux qui, d'une manière ou d'une autre, les retardèrent, se trompèrent gravement dans leur jugement et freinèrent le processus en adoptant une position de droite.

Et les occupations d'industries, destinées à forcer leur passage au secteur social, si souvent citées, ont été fréquemment critiquées sous le prétexte qu'elles étaient faites sans discrimination et qu'elles provoquaient l'éloignement de certains secteurs moyens. Mais était-il possible de se mettre d'accord pour une occupation justifiée, comme dans le cas d'une grande industrie qui doit impérativement passer au secteur social ?

Et pour citer un autre exemple: le retard apporté à créer une industrie automobile permit à un secteur parasitaire de la bourgeoisie de gagner et de récupérer ce qu'il avait perdu, en achetant à bas prix des véhicules pour les revendre très cher. N'est-ce pas la même erreur politique qui se renouvelle, quand on diffère l'implantation d'industries productrices de biens qui font l'objet d'une spéculation et d'un marché noir effrénés, comme l'électro-ménager et l'électronique ?

Il ne fait aucun doute que c'est dans le processus de réforme agraire et dans la politique paysanne que les opinions ont changé le plus rapidement et il est bon de citer quelques phrases du Secrétaire général du P.C., tirées d'un communiqué du 13 août: «Ni les Asentamientos (coopératives d'exploitation paysannes) instituées par la D.C., ni les C.E.R.A.S. créés par l'actuel gouvernement, ne satisfont pleinement les paysans, ni ne constituent, dans leur état actuel, les formes les plus adéquates de l'organÉ sation transitoire du secteur réformé. Dernièrement on a vu apparaître une nouvelle forme d'organisation transitoire, les Comités de paysans, moyen de faire démarrer le processus productif et d'éviter le conflit au sujet de l'extension des Asentamientos et des C.E.R.A.S. Il nous paraît fondamental et urgent de réviser toutes ces formes organiques, et indispensable de tenir compte de l'opinion et des intérêts des paysans, seule façon de compter sur eux pour accomplir de grandes tâches dans l'agriculture.»

C'est en réalité un changement de position si notable et si positif que s'il avait été effectué au début de 1971, on aurait pu éviter de nombreux reproches mutuels et on aurait coupé la voie aux ultras de droite ou de gauche. Parce qu'il est évident que cette largeur d'esprit pour aborder le processus dans les campagnes aurait conduit à faire des interventions d'une manière intensive et aurait déclenché la reprise immédiate des travaux dans les terres expropriées; cette position fut défendue par le C.O.N.A.S. - Conseil national agraire socialiste. On aurait ainsi évité, dans une certaine mesure, la baisse de production. Qu'il est donc difficile de juger si les positions adoptées dans le domaine de l'agriculture sont correctes ou non !

Imaginons un instant qu'une position analogue ait été prise pour aborder les problèmes du secteur industriel qui intéresse d'une manière tellement vitale le prolétariat, classe qui impulse avec le plus de force le processus. Combien d'accusations mutuelles d'ultra-gauchisme ou de réformisme disparaîtraient si ce qui dominait était le désir d'apprendre et d'écouter ce que sentent et pensent les masses, ef non le désir de leur imposer des schémas préconçus !

Deux conceptions du processus.

Comme le signala très bien le camarade Carlos Altamirano, le 1er août au Théâtre San Diego: «Bien qu'il existe des discussions internes, des divergences tactiques transitoires, nous sommes tous d'accord sur le but stratégique, à savoir la création d'une nouvelle société, la société socialiste au Chili; de telle manière qu'en fonction de ce grand but historique, nous devons dépasser nombre de ces difficultés momentanées et transitoires.»

Il est cependant rigoureusement certain qu'une grande partie des difficultés qui surgissent au sein de l'U.P. sont dues au fait que certains croient que le but stratégique de la construction du socialisme est assez éloigné, alors que d'autres, comme nous, pensent qu'il est proche et qu'il figure parmi les points du programme de l'U.P. Pour l'affirmer nous nous appuyons sur le point 9 du programme de base qui dit: «Le Gouvernement du Peuple a devant lui la tâche fondamentale d'en terminer avec la domination des monopoles, de l'oligarchie terrienne et celle d'entreprendre la construction du socialisme au Chili.» Le caractère simultané de ces tâches constitue peut-être un des traits les plus spécifiques du processus chilien: combiner les tâches socialistes avec les tâches démocratico-bourgeoises. Cette caractéristique ne fut pas le fruit du hasard mais le produit de l'expérience de toutes les révolutions socialistes triomphantes de l'histoire: la soviétique, la chinoise, la yougoslave, l'indochinoise et la cubaine.

On pourrait à juste titre nous répondre que la voie chilienne peut être différente et qu'il ne faut pas être dogmatique ni théoricien pour juger notre processus.

Supposons qu'après vingt-deux mois de gouvernement nous acceptions de reporter à une seconde étape les tâches socialistes; cela impliquerait qu'à l'intérieur de l'actuelle structure capitaliste, à l'intérieur de l'actuelle institutionnalité, le gouvernement de l'U.P. puisse faire un travail efficace, les partis un travail au sein des masses, qui leur assurerait une majorité écrasante, une majorité qui nous permettrait d'imposer la seconde étape: l'étape socialiste.

Cependant il est évident pour tous que ce n'est pas cela qui se passe, que les outils dont dispose le pouvoir exécutif ne sont pas suffisants pour transformer la société et que tenter de le faire avec les graves défauts du système ne fait qu'éloigner, pour une raison ou pour une autre, divers secteurs de la population et diminuer la majorité numérique. Pendant des années nous avons dit et répété que les maux du Chili provenaient de sa structure capitaliste, que sans changements structuraux il était impossible de sortir le Chili du sous-développement et d'en terminer avec le progressif endettement du pays vis-à-vis de l'étranger, avec l'inflation chronique et avec le chômage déclaré ou déguisé.

En prenant la charge du gouvernement nous avons effectué d'importants changements dans les structures (nationalisations des banques et des richesses minières, liquidation des grandes propriétés terriennes, création d'un secteur social restreint au sein des secteurs de l'industrie et de la distribution), mais ces changements sont intervenus à l'intérieur de la structure capitaliste et c'est pour cette raison qu'ils n'ont pas affecté profondément le système, bien que les règles du jeu aient changé dramatiquement pour les couches les plus parasitaires. En observant la situation dans son ensemble, nous constatons que le pouvoir économique de la classe capitaliste est presque intact et prêt à récupérer les positions perdues si nous lui en donnons la moindre possibilité.

Ceux qui croient à la progression par étapes défendent la thèse selon laquelle le travail du gouvernement est suffisant et décisif pour résoudre les problèmes. C'est-à-dire que les tâches immédiates ne seraient efficaces que dans le cadre du système et ne pourraient changer la structure capitaliste dans laquelle nous vivons. En ce qui concerne le problème agricole par exemple, il ne s'agirait pas d'établir de nouvelles relations de propriété qui conduiraient à de nouvelles relations de production, mais d'utiliser d'une manière plus efficace les tracteurs, d'augmenter le nombre des machines agricoles, d'empêcher que les rats continuent à manger une partie du blé que nous importons, etc. Dans le domaine industriel, par exemple, l'objectif fondamental serait la bataille de la production, l'amélioration de la discipline dans le travail, l'augmentation des heures de travail utile, la lutte contre le sabotage, la création d'industries de substitution aux importations... Dans le domaine de l'Administration publique la tâche essentielle serait d'éliminer la bureaucratie, d'éviter la multiplication des fonctions, d'en terminer avec les salaires de millionnaires, etc.

Mais il est aussi rigoureusement certain que, d'une manière ou d'un autre, tous les gouvernements précédents ont essayé d'aborder ces mêmes problèmes et qu'ils ont échoué, en dépit du fait qu'ils avaient bénéficié de facteurs plus favorables que le gouvernement de l'U.P. (attitude de collaboration des professionnels et des techniciens, abondance de devises et de crédits, discipline rigide dans le travail, etc.). C'est pour cela que nous n'avons aucune raison de penser que nous réussirons là où les autres gouvernements ont échoué; mais, et c'est là la force de cette analyse, nous avons obtenu de la part des masses populaires un changement total d'attitude dans les villes et dans les campagnes, dans leurs relations de production, ce qui nous permettra de compter sur un appui massif pour remplir toutes ces tâches qui firent échouer les gouvernements précédents, lesquels ne comptaient pas et ne pouvaient compter, en raison de leur caractère de classe, sur l'appui des masses.

L'expérience de ces vingt-deux mois nous apprend que l'appui des masses ne peut se gagner que dans la seule mesure où on fixe aux travailleurs à la fois des tâches démocratico-bour-geoises et des tâches socialistes. On l'a constaté d'une façon irréfutable dans les cas de réquisitions d'entreprises, de défense des entreprises nationalisées et dans la mobilisation massive des travailleurs quand il s'est agi d'en empêcher la restitution aux anciens propriétaires. C'est de là que vient le mot d'ordre, lancé par les socialistes, «Avancer sans concession». C'est de là que vient l'impressionnant appui dont bénéficie le P.S. dans les entreprises industrielles, grâce à son affirmation de l'absolue continuité du processus jusqu'au socialisme. Au contraire, ceux qui ne mentionnent pas le socialisme, et ce qu'il signifie concrètement pour les masses dans un futur immédiat, affaiblissent la base d'appui du gouvernement, freinent son action et ne laissent pratiquement aucune autre issue aux masses que de souhaiter un changement de gouvernement, même si le nouveau gouvernement n'incarne pas sa revendication fondamentale: le socialisme, qui pour elles signifie la fin de l'exploitation, la fin des riches, la fin de ceux qui occupent des postes de décision sans avoir été élus démocratiquement par les travailleurs.

On ne peut à la légère qualifier d' «ultra» les différentes tendances qui existent au sujet de ces problèmes fondamentaux parmi les révolutionnaires. Car elles se fondent sur différents points de vue pour juger le processus et, dans le fond, ce dont on discute est de savoir si nous allons vivre un processus révolutionnaire ou si nous allons continuer le processus réformiste.

Les déclarations du camarade Corvalan au dernier plénum du P.C. sont franchement encourageantes: «A propos de l'ultra-gauchisme, nous avons dit et nous redisons aujourd'hui que nous combattons ses positions dans les domaines idéologique et politique et que nous ne proposons pas contre lui de mesures répressives.» Nous disons qu'elles sont encourageantes parce qu'une autre position aurait signifié la répression de la grande majorité des socialistes et, dans un futur proche, de nombre de travailleurs. Cette politique erronée, qu'on a réussi à appliquer à Lo Hermida - bidonville de Santiago - jetterait sans aucun doute le discrédit sur le gouvernement et annoncerait la fin de l'U.P. L'attitude décidée et vaillante du camarade Allende et du P.S. y a mis fin définitivement, espérons-le.

Le terrorisme et l'action directe.

Après avoir signalé le caractère relatif des «déviations» au sein de la gauche, et pour rendre justice à nos «ultra-gauchistes», il convient de dire que le problème des terroristes et des partisans de l'action directe doit être traité totalement à part, bien que quelquefois, heureusement rarement, leurs positions puissent apparaître similaires. En général, on exagère l'importance des terroristes. Comme l'a dit Lénine dans son article «Aventurisme révolutionnaire»: «La passion de la terreur n'est qu'un état d'âme transitoire et fugace.» Dans la grande majorité des cas, ce qu'on a appelé l'ultra-gauchisme dans le processus chilien a trait à différentes options de la lutte des masses, comme, par exemple, l'occupation de terres et d'usines, l'augmentation du nombre des entreprises qui doivent passer au secteur social, l'organisation paramilitaire des bidonvilles marginaux, l'opposition par voies de fait aux manifestations de la droite, la mobilisation pour des actions de masse qui pourraient conduire à la rupture de la légalité (cas de l'Assemblée du Peuple à Concepciòn), etc. Ces divergences dans la conduite du processus n'ont rien à voir avec le terrorisme ou avec l'action directe. Essayer d'assimiler les gauchistes, comme il serait correct de les appeler, à la poignée de terroristes de la V.O.P., relève d'une mauvaise foi évidente et révèle le refus de traiter les divergences idéologiques à leur niveau.

Le fait que certains camarades détiennent des armes et des explosifs ne peut être qualifié d'acte terroriste, parce qu'on ne peut pas connaître sûrement leurs intentions quant à leur utilisation.

Les qualifier de têtes brûlées, d'instruments de la CI.A., et les assimiler automatiquement aux terroristes, est totalement injuste; certains considèrent cependant comme nécessaire et indispensable de toujours attribuer des tares à ceux qu'il faut anéantir.

Le M.I.R. et ses perspectives.

On peut observer que parmi la vingtaine d'organisations révolutionnaires qui sont nées au Chili ces dix dernières années, et qui sont à peu près toutes constituées à l'origine d'ex-militants communistes ou socialistes, seul le M.I.R. est encore vivant et exerce une certaine influence sur le processus. Les autres groupes qu'on appelle «pékinistes», «trotskystes» ou «foquis-tes» ont perdu toute importance, surtout ces deux dernières années et ne pèsent d'aucun poids à l'heure actuelle.

Le M.I.R. a démarré il y a sept ou huit ans comme un mouvement essentiellement étudiant et a atteint un rapide développement parce qu'il symbolisait devant les masses juvéniles la rup-

ture avec le système capitaliste et les nouvelles formes de luttes violentes. De 1966 à 1968, la création de l'O.L.A. et la campagne héroïque du camarade Che Guevara en Bolivie, lui ont assuré un appui continental et l'ont entraîné vers une position nettement foquiste, qui fut sa caractéristique jusqu'au début de la campagne présidentielle de 1970. Les continuelles promesses non tenues d'ouverture d'un foyer guerrillero entre 1967 et 1968 soumirent le M.I.R. et ses militants impatients à une série de divisions et de crises internes qui l'affaiblirent énormément. C'est dans ces circonstances que l'affaire Osses le fit passer à la clandestinité pendant près de deux ans, jusqu'au triomphe du camarade Allende. Durant cette période, le M.I.R. organisa des hold-up contre les banques, afin de financer ses activités. Ces «expropriations» furent sévèrement critiquées par le P.C., qualifiées d' «aventuristes», accusées de porter préjudice au processus électoral en marche. Les faits démontrèrent que le M.I.R. n'a pas porté préjudice au résultat des élections et qu'au contraire il a joué un rôle d'une grande utilité pour démasquer la conspiration de droite qui a atteint son point culminant avec l'assassinat du général Schneider.

Au début du gouvernement de l'U.P., lorsque furent graciés les militants du M.I.R. qui étaient prisonniers ou exilés, lorsque le M.I.R. récupéra sa totale légalité, une conjoncture extraordi-nairement favorable se présenta à lui pour se transformer en une grande organisation de masse. Son prestige, le souffle héroïque avec lequel il se présentait devant la jeunesse, le fait de compter dans ses rangs plusieurs dizaines de cadres qui avaient une expérience de la lutte armée, lui offrirent une occasion unique.

Cependant il ne sut pas en tirer parti. Au lieu d'utiliser la légalité pour transformer son prestige en organisation, au lieu de créer de nombreux liens avec les masses, le M.I.R. préfère adopter des formes d'action qui l'isolent des travailleurs. Il préfère se consacrer aux spéculations intellectuelles, aux contacts de «haut niveau» avec les partis de l'U.P. Pendant douze mois son journal n'est pas paru, et il n'existe aucun local public légal qui permettrait aux travailleurs d'entrer en contact avec son organisation. Le travail dans la masse est conçu dans le style guerrillero: concentrer toutes les forces à un ou deux endroits, chercher avec impatience et précipitation des résultats propagandistes. C'est ainsi qu'est né le bidonville Nueva La Habana et que se produisirent les occupations de Cautin.

Quand, en septembre 1971, il devint évident que l'affrontement armé au Chili ne pouvait être prévu pour une date fixe, le M.I.R. essaya de changer de style et concentra ses efforts dans les Fronts révolutionnaires: le F.T.R., le M.C.R., le F.E.R. et le F.P.R., autour desquels il prétendait cristalliser tout le mécontentement qui existe à différents niveaux dans la société capitaliste. Il commettait en cela une autre erreur décisive: au lieu d'utiliser ces fronts au service des mécontents, pour fortifier son action de masse et son organisation, ce sont les mécontents qui utilisent le M.I.R. Dans leur désir d'apparaître plus importants qu'ils ne le sont, les miristes se sont discrédités en patronnant n'importe quel type d'aventure, comme l'occupation d'entreprises réquisitionnées, les grèves pour des revendications économiques qui paralysent les activités vitales pour le pays et portent préjudice aux autres travailleurs. N'importe quel travailleur qui se sent une ambition de leader ou qui désire obtenir un avantage personnel en marge de tout compromis idéologique ou de discipline se proclame F.T.R., et le M.I.R. en paie les conséquences.

Les élections de mai pour la C.U.T. furent le point culminant de ce processus. Le M.I.R. obtint à peine 1,9% des voix, alors que ses leaders espéraient en obtenir au moins 10%.

Pendant des années de lutte, le M.I.R. a fait preuve d'une grande vitalité, de valeur et d'audace, mais il a aussi commis des erreurs constantes qui l'ont empêché de se transformer en une organisation révolutionnaire de masse et en une alternative de direction révolutionnaire au Chili. Sa direction est une élite infime, ce qui provoque une crise constante au niveau des cadres intermédiaires.

Sa recherche permanente du succès publicitaire lui fait grossir sa véritable force et son influence sur les masses. D a fait un mauvais choix pour un parti révolutionnaire, en adoptant la méthode des entrevues de presse, de radio et de télévision, dont on sait bien qu'elles n'atteignent pas les couches pauvres.

Le volontarisme politique, éloigné d'une bonne analyse théorique et pratique, amène les miristes à croire que ce qu'ils veulent ou ce qu'ils proposent est inévitablement ce qui doit se passer.

Et, très liée aux erreurs antérieures, ce que nous pourrions appeler l'impatience politique les oblige à se fixer des délais très courts pour accomplir des tâches de masses qui nécessiteraient des temps plus longs, puisqu'elles ne dépendent pas de l'état d'âme des dirigeants révolutionnaires.

Quelle que soit l'impartance des erreurs commises par le M.I.R. ces dernières années, le facteur déterminant de sa stagnation a été l'action du P.S. C'est la ligne politique révolutionnaire de notre parti qui a principalement suscité la prise de conscience des paysans, des pobladores et du prolétariat, et leur a offert une voie organisée et sérieuse. C'est notre parti qui a recruté les meilleurs lutteurs à la ville comme à la campagne, et les a transformés en militants disciplinés. Le pôle de regroupement de tous les vrais révolutionnaires se trouve actuellement au sein de notre parti. Et ceci provient du fait que c'est le P.S., grand parti de masse, qui expose clairement sa lutte pour la société socialiste.

Vers le dépassement des divergences.

Quand notre parti défend sans intransigeance l'application simultanée de toutes les tâches du programme de l'U.P. et qu'il informe les masses sur les moyens concrets qui conduiront le Chili vers le socialisme, il créé les conditions nécessaires pour dépasser dans un cadre unitaire les divergences entre les révolutionnaires.

L'important c'est que le Parti socialiste, pour accomplir cette tâche unitaire, se place franchement sur une position de gauche à l'intérieur du processus, puisque son analyse de la réalité l'a convaincu qu'à l'heure actuelle la seule manière de consolider le gouvernement est d'avancer. Et avancer en accomplissant des tâches socialistes est aujourd'hui une position de gauche qui n'est pas acceptée par tous au sein de l'U.P.

Ceci exige une discussion fraternelle entre les partis et au sein des masses afin que ce soient elles, finalement, qui décident du cours de la révolution chilienne. Dans cette discussion n'ont aucune place les partis bourgeois et les classes oppressives. C'est un problème qui concerne les travailleurs et ils doivent s'exprimer eux-mêmes. A la grande balance politique que représentèrent les élections de la C.U.T., doit aujourd'hui succéder une prise de position au niveau de tous les organismes de masse dans lesquels se discutent ouvertement tous les problèmes: socialisme ou réforme du système actuel. Avance ou retour en arrière. Et, à chaque niveau, il faut traduire en consignes concrètes ce que l'application de ces deux politiques signifie dans le futur immédiat. Le Parti socialiste n'a pas peur de ce débat. Ses militants y sont entrés de plain-pied et ils ont pour eux l'absolue certitude de se gagner l'immense majorité des ouvriers, des paysans, des employés et des étudiants, des intellectuels et des professionnels révolutionnaires; ce seront eux, qui, en définitive, décideront du cours de l'Histoire pour toute la nation chilienne.

REPONSE DU M.I.R.
(parue dans Rebelde, hebdomadaire du M.I.R.)

Une des constantes du processus chilien a été la lutte systématique menée par les secteurs les plus attardés de la gauche contre les secteurs révolutionnaires existant au sein ou en dehors de l'Unité populaire. La cible préférée du réformisme a été le M.I.R. Les arguments utilisés ont été d'un niveau intellectuel extrêmement bas et n'ont presque jamais respecté les plus élémentaires principes d'honnêteté qui doivent primer à l'intérieur des organisations du peuple.

Dans son article sur le «gauchisme», dont une des parties essentielles est réservée au M.I.R., Posicion ne se situe pas dans cette tendance du réformisme. Nous ne pouvons que saluer le haut niveau et le sérieux avec lesquels la revue socialiste pose les problèmes du «gauchisme».

Sans pouvoir nous permettre d'analyser ici les divers aspects de l'article, nous voudrions cependant relever quelques inexactitudes dans son évaluation du M.I.R.:

1) Fidèle à un lieu commun développé par ceux qui combattent le M.I.R., Posicion met en avant la «position nettement foquiste» qui nous aurait caractérisé jusqu'au début de la campagne présidentielle de 1970. La vérité est que le M.I.R. a combiné les méthodes de lutte légale et illégale qui n'ont jamais eu d'autre fonction que celle de revendiquer le droit des masses à combattre frontalement le régime répressif de Frei, droit d'ailleurs annulé par les réformistes qui, au lieu de se poser comme instruments au service des masses, ont préféré utiliser les masses pour leurs propres fins. Ce sont les faits et non les déclarations qui témoignent du type de lutte menée de manière responsable par le M.I.R.

2) Ces faits appartiennent au passé du M.I.R. et nous en sommes fiers. Comme le signale d'ailleurs l'éditorialiste ces faits ont construit notre «prestige». Qu'aurions-nous besoin alors du «halo héroïque» de quelque lutte armée. Ce que le M.I.R. a fait, c'est lutter pour le peuple, se mettre à son service pour la réalisation de ses aspirations et le succès de ses combats.

3) C'est pour cela qu'il est incorrect d'affirmer que le M.I.R. «au lieu de créer des liens avec les masses... préfère se livrer à des activités d'information et de contre-espionnage» et «à des contacts au plus haut niveau avec les partis de l'U.P.». Jamais, les services d'information, aussi nécessaires soient-ils, ne remplaceront le travail politique au sein des masses. Il nous suffit simplement de signaler l'existence nationale des divers fronts de masses (F.I.R. - M.C.R. - M.P.R. - F.E.R. - M.U.I.) pour repousser cette accusation. En référence au dernier argument, n'oublions pas que c'est l'U.P. qui a convoqué le M.I.R. à des conversations... et pas précisément parce que nous nous dédions à «l'information».

4) Quant au Rebelde il en est au n̊ 46 de sa seconde étape. S'il est certain que sa création ne remonte pas à bien loin, il est en tout cas plus ancien que d'autres publications comme la revue Posicion elle-même.

Il serait donc bon que le journaliste fasse attention à ses arguments.

5) Posicion a raison d'affirmer que le M.I.R. n'a jamais prétendu «utiliser les mécontents pour renforcer son action de masse», mais là où il fait une grave erreur, c'est en pensant que c'est ce que nous aurions dû faire. Jamais nous n' «utili serons les mécontents»; un parti révolutionnaire ne manipule pas les masses mais constitue leur instrument d'avant-garde.

6) Les arrivistes seraient bien frustrés dans leur désir de «gloire personnelle» en se joignant au F.T.R. ou au M.I.R. Ce n'est pas un hasard si, au M.I.R., il n'y a pas de «pistonnés», bureaucrates ou arrivistes jouissant au sein du pouvoir d'Etat de salaires de millionnaires, comme on le voit dans les partis directeurs de l'U.P., et cela, Posicion doit bien le savoir.

7) Pour ce qui est de la fameuse «constante crise interne» que provoquerait la «très petite élite» de notre direction, un camarade socialiste est bien mal placé pour en parler. Avant de voir la paille dans l'œil du voisin, il est bon de voir la poutre qui est dans le sien.

8) Nous ne croyons pas que le Parti socialiste ait été le facteur d'un prétendu «essoufflement» du M.I.R. Bien au contraire. Les liens les plus fraternels nous unissent aux secteurs révolutionnaires du P.S., liens fondamentaux dans le combat contre le réformisme de gauche.

Ce sont précisément ces liens de solidarité, forgés dans nos luttes communes, qui nous obligent à rectifier les erreurs de Posicion.

(5 septembre 1972.)


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
Capitulo Anterior Proximo Capitulo Sube