Le M.I.R. face a l' Unite Populaire


LE M.I.R. FACE A L'UNITE POPULAIRE

Cette interview donnée par Miguel Enríquez, secrétaire général du M.I.R., à l'hebdomadaire Chile Hoy et publiée le 25 août 1972, demeure, à ce jour, la déclaration de politique générale la plus explicite sur la position du M.I.R. face à l'Unité populaire et au gouvernement d'Allende.

Question : Quel rôle pensez-vous que le M.I.R. doive jouer dans le processus actuel ? Son sort est-il lié au succès ou à l'échec de cette expérience ?

Miguel Enríquez : Le sort du M.I.R. ne peut être lié à l'échec d'une expérience déterminée. Aucune organisation, aucune stratégie, aucune politique ne peut être liée à un moment tactique de la lutte des classes. Le fond du problème, c'est qu'en ce moment quelques dirigeants du P.C. et plusieurs secteurs de l'U.P. ont voulu affirmer que le sort du mouvement de masses et de la Gauche dans son ensemble était définitivement et directement lié à celui du gouvernement.

S'il s'agit de mettre en valeur ce qu'on a appelé le «processus » - ce que nous, nous appelons une situation de caractère pré-révolutionnaire, et qui a débuté en 1970 - en tant que condition objective, nous le faisons. S'il s'agit de mettre en valeur concrètement le gouvernement de l'U.P., nous le faisons aussi: nous avons dit qu'il créait de nouvelles conditions qui sont plus que la seule maturation des conditions générales. En premier lieu, il a permis d'en finir avec la routine répressive de l'appareil d'Etat et, à partir de là, il a libéré une énorme capacité de mobilisation et d'initiative des masses; il a incorporé à la vie politique de larges secteurs.

C'est pourquoi nous avons appelé à défendre la stabilité du gouvernement, mot d'ordre avancé par nous depuis le 4 septembre. Cette défense de la stabilité n'entraîne pas l'adhésion à chacun de ses actes ou de ses hommes politiques, elle signifie que nous soutenons sans restriction son existence.

Q.: Mais dans la pratique du M.I.R. ceci n'apparaît pas aussi clairement.

M.E.: Ça dépend de ce que tu appelles la pratique politique quotidienne; parce que si la mobilisation des masses et la conquête de leurs droits, si la lutte pour leurs intérêts, l'élaboration d'un programme, voire la polémique idéologique ne renforcent pas ce gouvernement, je me demande ce qui peut le renforcer.

Le problème ne se pose pas entre notre politique de masses et le gouvernement mais entre la politique du gouvernement face au mouvement de masses. C'est cela qui a fait que le gouvernement a été plusieurs fois en contradiction avec le mouvement de masses. Ce gouvernement n'a pas su reconnaître que sa force principale réside dans le mouvement de masses.

Q.: Les communistes accusent le M.I.R. de vouloir les isoler du reste des partis de l'U.P. Est-ce que vous croyez que le processus chilien peut se passer du P.C. ?

M.E.: Il est absurde de se poser la question de savoir si quiconque peut se passer d'une force politique. Le M.I.R. ne veut se passer d'aucune force; il souhaite vraiment les affronter ou les convaincre de le suivre. S'il s'agit de souligner l'importance et la force du P.C., nous le faisons. Mais sa mise en valeur seule, son poids, ne peut nous amener aux concessions qu'ont faites une quantité d'intellectuels, de journalistes ou d'indécis de gauche, qui ont affirmé que ce fait de souligner l'importance du P.C. supposait qu'on doive subordonner la politique des organisations politiques et du mouvement de masses à la politique réformiste du P.C. Il ne s'agit pas de combattre le P.C. en soi mais une politique déterminée.

Deux politiques s'affrontent: une politique révolutionnaire et une politique réformiste, ce qui n'a rien à voir avec la question de savoir si on peut se passer ou non du P.C.. Cela concerne en revanche le contenu et l'orientation que le P.C. donne à sa politique. Nous combattrons cette politique sans merci et nous pensons que la moindre concession sur ce plan ne fait que désarmer politiquement celui qui la fait.

Disons-le clairement, car c'est un raisonnement soi-disant logique qui prévaut dans de larges secteurs de la gauche: «Rien ne peut se faire sans le P.C. » et par conséquent: «Tout doit se faire avec l'accord du P.C.»; et si on a un avis différent du P.C. et que celui-ci impose ses conditions, eh bien il y a toute une série de choses qu'on ne fait pas ou qu'on ne dit pas en se justifiant toujours sur le même thème: «Le P.C. ne voulait pas». Le P.C. devient alors le responsable de tous les maux et tous les indécis se réfugient derrière cette phrase. C'est cela que nous refusons.

Q.: Certains analystes soutiennent que vous êtes une sorte de conscience révolutionnaire du gouvernement populaire. D'autres affirment que vous souhaitez l'échec de l'U.P. pour vous convertir ensuite à une nouvelle alternative. Qu'y a-t-il de vrai ou de faux dans ces affirmations ?

M.E.: Il y a ici deux suppositions. La conscience critique, c'est probablement ce qu'affirment ceux qui ont mauvaise conscience. Le M.I.R. est une organisation qui travaille dans le mouvement de masses et s'y exprime. Cantonner le M.I.R. dans un rôle de conscience politique c'est un peu ne pas voir la réalité.

Quant à savoir si le M.I.R. souhaite la chute ou l'échec de ce gouvernement et de cette expérience pour présenter une nouvelle alternative, je réponds: en aucun cas. Nous ne souhaitons rien de plus que la révolution. Le M.I.R. définit des tâches et travaille en fonction de cela; et quand il entre en contradiction avec des forces de l'U.P., il y a affrontement politique; mais cela n'a rien à voir avec le désir de voir échouer une exnérience déterminée.

Q.: Cet affrontement de deux positions à l'intérieur de la Gauche, affrontement qui paraît s'aggraver, ne peut-il parvenir à un degré tel que toute l'expérience s'effondre sans que les masses n'aient même la possibilité de prendre le contrôle et puissent ainsi assurer le processus révolutionnaire ?

M.E.: Si la contradiction devient très grave, alors elle affaiblit en effet le gouvernement. Mais ce n'est pas mécanique. La contradiction va se répercutant dans les partis de l'U.P. qui commencent à se radicaliser; se développent alors des courants que nous appelons révolutionnaires. Ces courants font pression au moyen de politiques différentes, en essayant de rendre compatible le contrôle d'une partie de l'appareil d'Etat avec le mouvement de masses et de mettre le premier au service du second. Mais ceci n'est pas encore fait et reste une bataille à livrer. Cependant, jamais on ne l'obtiendra en freinant le mouvement de masses ou en faisant des concessions à une politique réformiste. C'est la politique réformiste seule, de par sa nature, qui amène le chaos et la crise. Les révolutionnaires existent en tant que représentants de secteurs sociaux bien déterminés.

Q.: Le M.I.R. a toujours insisté sur le fait que le programme de l'U.P. n'était pas le sien. Le M.I.R. n'a-t-il pas confondu programme minimum et programme maximum ? Vous êtes en train d'élaborer un programme révolutionnaire qui devrait modifier celui de l'U.P. Quelles seraient les modifications ?

M.E.: Le fond du problème c'est la différence de conception du programme entre le M.I.R. et quelques secteurs de l'U.P.

Un programme se définit à partir des conditions qui existent dans un pays déterminé: la structure économique, les couches, classes et secteurs sociaux donnés et leur niveau de conscience. Ceci permet de connaître les ennemis, les couches motrices et les forces alliées, de prendre position face à l'appareil d'Etat et enfin face au modèle de développement de la lutte révolutionnaire des masses. Mais encore, les différences sur ce point existent en ce qui concerne la manière, tant pour l'U.P. que pour le M.I.R., d'adapter leur programme à chaque situation concrète.

Nous affirmons en premier lieu que l'objectif qu'une révolution doit poursuivre est de détruire ou de remplacer des systèmes de domination déterminés, ce qui implique que l'on porte atteinte aux intérêts de l'ensemble de la classe dominante. Les classes dominantes ne sont pas seulement quelques propriétaires de quelques moyens de production mais un complexe social et politique qu'il faut atteindre dans son ensemble et simultanément. La discussion instaurée au Chili porte sur ce point. Certains secteurs de l'U.P. ont fait prédominer une politique donnée dont se sont emparé certains secteurs des classes dominantes...

Quand elle définit ses ennemis, l'U.P. se limite à atteindre certains secteurs de la classe dominante qu'elle n'attaque pas dans son ensemble ni comme ennemie de classe. En choisissant ses ennemis, l'U.P. est amenée de fait à attaquer certains secteurs mais à en défendre d'autres. L'U.P. se propose même en ce moment de renforcer certains secteurs de la bourgeoisie.

Du point de vue des classes motrices et de leurs alliés, le schéma utilisé est fondé sur deux sortes d'erreurs. La première vient de la conception erronée de ce que sont les ennemis du peuple. Signaler comme ennemis seulement des secteurs restreints de la bourgeoisie agraire, les latifundistes, pendant qu'on défend le reste, empêche de mettre sur le pied de guerre l'ensemble du paysannat pauvre, ensemble formé du prolétariat agricole, des demi-chômeurs, du sous-prolétariat agricole et des paysans pauvres. On renonce à l'utilisation de l'énorme force potentielle qu'ils représentent.

Il se passe la même chose avec les ouvriers urbains, y compris ceux des grandes industries. On ne fait qu'encourager les luttes des ouvriers des 91 [1] . Le reste des ouvriers de la grande, moyenne et petite industrie ne sont pas mobilisés. Pendant ce temps-là on continue de faire des déclarations et des propositions de politique conjointe aux propriétaires de la petite et moyenne entreprise.

La deuxième erreur vient du schéma essentiellement européen avec lequel l'U.P. analyse les classes motrices: il l'amène à ignorer - et par là-même à ne pas leur donner de direction politique - de nombreuses couches urbaines pauvres avec lesquelles le prolétariat industriel peut et doit absolument établir une alliance permanente.

Q.: Dans diverses déclarations le M.I.R. a parlé de la grande bourgeoisie et dans d'autres de la bourgeoisie dans son ensemble. Il semble donc que vous fassiez aussi la différence entre la grande bourgeoisie et l'ensemble de la bourgeoisie.

M.E.: Oui, bien que le problème ne puisse être réduit à la question de savoir s'il y a quatre-vingt-onze ou deux cents entreprises.

Dans le cas chilien en particulier, il faut déterminer ce qui rend irréversible un processus révolutionnaire. Nous pensons qu'il est fondamental de prendre en considération l'appareil d'Etat, le problème de la destruction de l'Etat bourgeois et celui, concomitant, du rôle donné au mouvement de masses.

Reconnaître par conséquent qu'il existe une contradiction entre l'appareil d'Etat dans son ensemble, qui n'est pas seulement le Parlement, et le mouvement de masses. C'est l'ensemble de l'appareil d'Etat, en tant que structure, en tant que fonction sociale, en tant que fonction politique, qui présente une contradiction fondamentale avec le mouvement de masses.

Il s'agit maintenant de se fixer comme objectif la destruction de l'Etat bourgeois et son remplacement. Cet objectif n'est pas présenté par l'U.P. comme une tâche. Le mouvement de masses n'a pas été dirigé dans ce sens.

Ce problème doit être au centre de toute définition et l'erreur de l'U.P. est liée à son modèle tactique de développement. C'est là le quatrième élément, le modèle de développement. C'est un modèle parlementaire dans lequel on ne peut prendre que les seules mesures qui, implicitement ou explicitement, sont susceptibles d'être approuvées par une majorité parlementaire; c'est-à-dire qu'il ne s'agit pas d'impulser la mobilisation des masses et, à partir de cette force, d'utiliser la légalité et l'institutionnalité. Personne ne cherche à discuter le fait que la légalité peut être utilisée. Qu'elle devrait être utilisée. Elle peut servir dans la mesure où elle s'appuie sur le mouvement de masses; et de ceci personne ne peut disconvenir. Le problème c'est de mettre réellement la légalité au service d'objectifs déterminés et non de s'entourer d'adorateurs de la légalité. Il s'agit donc d'utiliser de telles «portions » d'Etat comme d'instruments. Nous n'avons pas sous-évalué cette possibilité. Une grande thèse du réformisme est que le M.I.R. sous-évalue l'existence du gouvernement en tant qu'instrument. Ce n'est pas nous qui le sous-évaluons en théorie, ce sont les réformistes, dans la pratique, qui ne l'utilisent pas comme ils devraient. Il ne nous reste donc qu'à évaluer l'effet réel.

Q.: Vous semblez dénier au gouvernement le droit de diriger la mobilisation des masses et vous pensez que le gouvernement doit donner son appui aux masses dans leurs mobilisations «pour que le peuple se dirige lui-même». Pourriez-vous agir de la sorte si vous étiez le gouvernement?

M.E.: Il n'y a pas d'alternative. Si tu n'as pas conquis le pouvoir, tu détiens seulement une partie, une portion de l'appareil d'Etat. Tu te heurtes donc à une série de limitations, à une attitude hostile d'autres segments de l'appareil d'Etat, à un rapport de forces défavorable. Quel est ton objectif? La conquête du pouvoir. Tu as besoin de forces pour le réaliser. Le problème c'est de savoir comment accumuler des forces. Tu découvres que tu as deux grands instruments en main: une portion de l'appareil d'Etat et ta position dans le mouvement de masses. Bon, que s'est-il passé ? Les forces ne se sont pas réunies parce qu'il n'a pas été porté de coups à l'ensemble des ennemis, l'ensemble du peuple n'est pas uni parce qu'on n'a pas permis de proclamer les revendications de l'ensemble du peuple, le mouvement de masses n'est pas suffisamment mobilisé parce qu'on l'a limité aux accords parlementaires. On n'a pas mis la portion d'appareil d'Etat au service de la mobilisation de masses. Prévalent donc la routine du système et la contradiction entre l'ensemble de l'appareil d'Etat, quels que soient ses segments, et le mouvement de masses.

Nous ne nions pas le rôle du gouvernement au point de vue politique. Le problème c'est que lui se refuse à l'assumer ou essaie de faire dévier le mouvement de masses de ses objectifs historiques.

En ce moment il y a deux grandes lignes politiques qui représentent deux tendances de programme distinctes. L'une qu'a présentée Orlando Millas le 5 juin dans El Siglo [2] et que le discours d'Allende sur la politique économique a clairement exprimée. Il part d'un rapport de forces défavorable. La solutior qu'il propose est d'augmenter la production et, pour y parvenir, de donner des garanties à certains secteurs de la bourgeoisie. Millas le dit explicitement: il faut aller jusqu'à leur donner des possibilités d'enrichissement.

Il s'agit essentiellement soit de nous subordonner à la part de pouvoir que détient la bourgeoisie soit de gagner la force propre à renverser le rapport des forces, chose pour laquelle il faut s'attaquer à l'ensemble de la grande bourgeoisie. La question est de savoir si on se définit ou non comme ennemi de l'ensemble de la grande bourgeoisie industrielle. Suivant le rapport des forces on pourra porter atteinte sous des formes diverses à différentes couches de la bourgeoisie, ceci est parfaitement exact. Mais on ne peut épargner certains de ses secteurs ni les présenter comme des alliés, ni les protéger, ni leur donner des garanties. Quelle garantie y aurait-il à donner ? La garantie de propriété, mais contrôlée. Organiser une politique de contrôle ouvrier, ne pas permettre à la bourgeoisie de s'enrichir sans limite, quand en plus elle n'investit pas ni n'augmente la production .

Q.: Ne croyez-vous pas que vous avez eu une politique opportuniste dans les entreprises du secteur social en appuyant des revendications «économicistes » ?

M.E.: C'est un des plus grands mensonges du réformisme: la confusion volontaire entre la lutte économique et l'économicisme. Parce que la lutte économique est le point de départ de la conscience de classe des travailleurs. Il suffit de revoir Lénine.

Précisément dans le secteur social le F.T.R. n'a jamais développé une politique économiciste et c'est pour cela qu'il y a eu des affrontements avec les secteurs réformistes; parce qu'il n'est précisément pas économiciste d'organiser un programme qui exige la rapide nationalisation de toutes les entreprises de la grande bourgeoisie industrielle, commerciale et financière, un programme qui demande que le «secteur social » devienne le secteur dominant de l'économie, que s'établisse la direction ouvrière et plus seulement des formes limitées de participation.

Mais c'est quelque chose de très différent de l'économicisme que d'insister sur la nécessité de mobiliser les masses en vue d'étendre et d'accélérer la politique de nationalisations des grandes entreprises plutôt que de tout attendre de l'approbation des représentants des patrons au Parlement ou d'accords politiques de couloir.

D'autres théoriciens, politiciens et idéologues nous accusent d'économicisme parce que nous appuyons la lutte économique des masses dans la défense de leurs salaires et de leur niveau de vie, dans les entreprises du secteur social comme dans celles du secteur privé. Mais il se trouve qu'ici également nous avons toujours présenté la lutte pour de meilleurs salaires comme une lutte des ouvriers et des travailleurs ayant pour fin d'arracher aux patrons, aux capitalistes, une plus grande part du revenu national. Nous avons dit que cette lutte pour de meilleurs salaires était liée à la lutte menée pour étendre le «secteur de propriété sociale », pour mettre fin aux bénéfices des capitalistes, pour établir le contrôle ouvrier de la production dans le secteur privé, le contrôle de la distribution, etc..

D'autre part, on peut demander à la classe ouvrière et aux travailleurs de faire des sacrifices en ce qui concerne la lutte économique, mais jamais quand les bureaucrates qui les demandent jouissent de salaires de millionnaires; mais jamais quand une politique déterminée de prix, de salaires, quand les mécanismes de l'inflation, quand toute une conception économique a pour orientation de donner des garanties de stabilité et d'enrichissement à certains grands capitalistes.

Enfin, l'économicisme est une des composantes du réformisme, de ceux qui restent à moitié chemin, de ceux qui n'osent pas pousser en avant la lutte révolutionnaire.

Q.: Pourquoi vous êtes-vous refusé à assumer de plus grandes responsabilités dans cette expérience ?

M.E.: Si, par assumer des responsabilités dans cette expérience, on entend: se placer à un poste bureaucratique avec un salaire de millionnaire, il est évident que le M.I.R. ne l'a pas fait; mais nous avons assumé la responsabilité la plus grande: essayer de donner une direction politique au mouvement de masses, défendre le processus, combattre la sédition, affronter le réformisme.

Si la question posée est différente: pourquoi le M.I.R. n'est il jamais entré dans le gouvernement, il s'agit-là d'un autre problème, qui ne fut jamais abordé; mais nous avons signalé depuis le début que ce n'était pas dans nos intentions.

Nous avons recommencé à le dire ensuite dans chaque conversation avec l'U.P. C'est fondamentalement à cause de cette différence de conception du programme et d'autre part à cause du «modèle de développement » parlementaire auquel nous faisions allusion un peu plus haut. De fait, l'U.P. présente certaines orientations de son programme dans la pratique, avec lesquelles le M.I.R., dès le début, n'a pas été d'accord.

Q.: Mais, au sein de l'U.P., on note un affrontement des deux tendances. Votre présence dans le gouvernement n'aurait-elle pas favorisé le triomphe de celle que vous considérez comme révolutionnaire ?

M.E.: Je crois qu'une des limites les plus grandes des tendances révolutionnaires qui sont à l'intérieur du gouvernement est justement d'avoir à rendre des comptes devant l'appareil bureaucratique de l'Etat. C'est une des choses qu'affirme le plus clairement Lénine quand il répond à Kerensky qui souhaitait que le parti bolchevique entre au gouvernement. Lénine disait que la première tâche d'un révolutionnaire est de ne jamais se charger du poids de l'Etat capitaliste sans l'avoir auparavant modifié substantiellement et il soulignait la nécessité de conserver l'indépendance du mouvement de masses pour qu'il puisse faire ce qui lui semblait nécessaire, pour combattre, pour avancer.

Cela ne veut pas dire que nous appelons d'autres forces à sortir du gouvernement. Chacun doit accomplir son rôle là où il est placé historiquement à un moment donné. Mais si le M.I.R. a pu organiser un mouvement de masses ou mettre en œuvre un certain nombre de mots d'ordre c'est parce que justement il n'est pas lié à l'appareil bureaucratique de l'Etat.

Nous ne sommes pas des puristes ou alors Lénine l'était aussi.

Q.: Dans le travail de masses que vous développez n'avez-vous pas inclu des tactiques de la lutte insurrectionnelle ?

M.E.: La première chose qu'il faudrait souligner, c'est que la lutte insurrectionnelle est une forme supérieure de la lutte de masses. Le M.I.R., en aucun cas, n'utilise des tactiques qui sont propres à une forme particulière de la lutte de masses à tous les moments de la lutte des classes.

Au Chili, en ce moment, on fait deux erreurs quant à la lutte de masses. L'une de droite et d'autre de gauche.

Celle de droite est typique du réformisme et vient du fait que celui-ci pense qu'on peut parvenir au socialisme par les voies légales mieux que par les voies illégales; l'action parlementaire est élevée au rang de seule forme légitime de lutte des masses. Les réformistes prétendent que les objectifs du prolétariat, dans la situation actuelle, peuvent être atteints principalement par la voie législative, par une évolution organique et sans rupture, par un ensemble de réformes. Ce qui, en définitive, signifie limiter l'activité des masses au cadre délimité par la légalité bourgeoise et empêche que le prolétariat et les masses puissent accumuler les forces dont ils ont besoin pour vaincre leurs ennemis de classe.

D'un autre côté, il y a l'erreur du «gauchisme» qui part d'une analyse erronée du moment et d'une définition fausse du caractère de classe du gouvernement. Il convient de souligner que la critique que nous faisons des gauchistes est totalement différente de celle que font les réformistes, qui les accusent d'être des délinquants ou généralement les traitent d' «ultras-gauche». Pour nous, il s'agit de problèmes qui se manifestent dans le peuple et au travers de la lutte idéologique. Le M.I.R. évite les erreurs de droite et de gauche par des méthodes qu'il emploie dans la lutte de masses et il soutient que le prolétariat doit maintenir son indépendance et avancer à travers des formes légales et illégales de lutte en s'appuyant principalement sur l'initiative politique et l'activité des masses; il utilise les formes légales et l'appareil d'Etat mais sans jamais s'y subordonner.

Q.: Que pensez-vous de la consigne: «Le mot d'ordre est de détruire le Parlement » ?

M.E.: C'est une chose que de détruire le Parlement et une autre que de le faire maintenant.

Notre objectif est de détruire l'appareil d'Etat bourgeois; jamais le M.I.R. n'a demandé de détruire le Parlement actuellement.

La dissolution du Parlement est un objectif stratégique et unificateur des luttes du peuple. Qu'on ne puisse le faire maintenant ne signifie pas que la destruction de l'Etat ne soit pas un mot d'ordre à donner, ni qu'il ne faille rien faire maintenant. Cela signifie établir une politique qui permette de réunir les forces nécessaires pour le dissoudre, en établissant un programme pour l'ensemble du peuple, programme qui puisse porter l'attaque contre l'ensemble de ses ennemis. Il est possible et nécessaire de trouver des solutions comme celle proposée par le P.S. et la I.C. [3] et que nous appelons, nous, les Conseils communaux de travailleurs.

Q.: Et quelles seraient les tâches concrètes de ces organismes ?

M.E.: Fondamentalement, unir l'ensemble du peuple en établissant un programme qui puisse contenir les revendications de l'ensemble de ces secteurs. C'est ce qu'on essaie de faire en ce moment à Concepciôn, Cautin et Santiago, dans une plus petite mesure, en alliance avec d'autres forces. C'est ici qu'on trouve la réponse concernant l'offensive idéologique de la Gauche. Si la polémique peut s'exprimer, au sein des masses, dans des organismes comme ceux-ci, la situation change totalement. Une polémique vivante dans ces organismes permettra de renverser le rapport des forces en faveur de la Gauche. C'est une perspective et c'est là la seule porte de salut pour le processus. El ne pourra jamais y avoir d'issue révolutionnaire avec un appareil bureaucratique, un mouvement de masses fragmenté et désuni.

Pour éviter cette polémique, le réformisme a calomnié l'Assemblée du peuple [4] , disant que le M.I.R. souhaitait dissoudre le Parlement aujourd'hui. Cette affirmation est aussi stupide que celle qui consisterait à prétendre qu'existe une polémique au sein de la direction du F.N.L. au Vietnam entre ceux qui voudraient dissoudre l'armée américaine et ceux qui la combattent.

L'objectif était de faire une assemblée d'agitation et de propagande: créer des conditions politiques qui se refléteraient ensuite dans les Conseils communaux. C'est cela qui fut l'origine, le développement et la conclusion de l'assemblée de Concepciòn.

Q.: Nous avons appris que les conversations que vous aviez eues avec l'U.P. avaient assez avancé. A quoi est due leur interruption et quelles possibilités y-a-t-il de les reprendre dans le futur?

M.E.: Il y a eu plusieurs périodes de conversations.

La première va de décembre 1970 à la nuit de la mort de Pérez Zujovic [5] . Le P.C. a exigé à ce moment-là que nous livrions Ronald Rivera et que nous participions à la répression de la V.O.P., chose à laquelle nous nous sommes refusé. Es considérèrent alors que cette attitude ne leur offrait pas des garanties suffisantes et ils interrompirent les conversations. Le P.C. présenta ensuite ceci au reste de l'U.P. comme la raison de fond de la rupture.

Le deuxième essai de conversations eut lieu en décembre 1971, juste après le départ de Fidel Castro du Chili. On ne parvint qu'à faire une seule réunion, parce que cette fois différents secteurs étaient absents, mais pas nous.

Au mois d'avril, sur une initiative d'Allende, les conversations reprirent. Elles durèrent à peu près un mois et demi. On y parvint à des accords importants, notamment à élaborer une politique agraire qui contenait une série de points absolument contradictoires avec la politique agraire défendue aujourd'hui tant par Allende que par le Parti communiste.

Il y avait des accords sur le contenu d'une nouvelle loi de réforme agraire. Sur la plateforme à donner au mouvement de masses et sur l'utilisation, pendant cette année, de l'actuelle loi de réforme agraire.

Il y eut aussi des accords concernant le problème industriel; avec la seule différence que peu de jours avant la fin des conversations on a annoncé qu'on remettait ces accords à l'étude.

Ces derniers contacts furent unilatéralement rompus par l'Unité populaire dans son ensemble, et sans donner aucune explication, à partir des événements de Coneepciôn du 12 mai. [6]

Quant à la possibilité de reprendre les conversations, cela dépend de l'Unité populaire. Nous sommes prêts à n'importe quel type de conversations, que ce soit pour chercher un mode de cohabitation ou que ce soit pour parvenir; à des accords. A l'heure actuelle, c'est du côté de l'Unité populaire que se trouve le problème.


Notes:

1. N.d.t. Il s'agit là des 91 entreprises qui devraient passer au «secteur social ».

2. Article paru dans le quotidien du P.C. sur les «déviations de gauche » dans l'U.P. et leur «nécessaire rectification». Millas entra au gouvernement après que sa ligne eut triomphé en juillet 1972. Il ne l'a pas quitté depuis. Sa politique économique inaugura un fort virage à droite, prenant le contrepied de celle de son prédécesseur, Pedro Vuskovic (membre du P.S. depuis décembre 1972).

3. Gauche chrétienne, parti le plus « gauchiste» de l'U.P.

4. Réalisée fin juillet 1972, avec la participation du M.I.R., du P.S., du M.A.P.U., de la gauche chrétienne et même du parti radical Seul le P.C. s'en est exclu, et l'a violemment combattu. Ce fut la première tentative pour créer des structures de pouvoir populaire à la base.

5. Leader de la D.C., ex-ministre du gouvernement Frei. Assassiné en juin 1971 Dar un commando «ultra-gauche ».

6. Alliance de fait réalisée pour combattre la droite ce jour-là, qui donna naissance au «Groupe des cinq»: PS, MIR, MAPU, Gauche chrétienne, et PR, au niveau régional. Ce groupe fonctionna jusqu'à l'Assemblée du peuple.


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