Les Temps Modernes


Alain Wallon

PERSPECTIVES ACTUELLES DU MOUVEMENT OUVRIER AU CHILI

L'analyse politique du mouvement populaire chilien ne peut se réduire à celle des tendances qu'expriment les différentes lignes politiques des partis de gauche, ce qui reviendrait à confondre le niveau réel d'organisation des masses dans l'affrontement, avec l'expression idéologique qu'en donnent les secteurs d'avant-garde qui y interviennent. L'évolution historique du mouvement ouvrier se manifeste par toute une série de faits concrets qu'il s'agit de mettre en lumière si l'on veut comprendre le cours ultérieur du mouvement, les objectifs et les moyens qu'acquiert la classe ouvrière jusque dans le moment présent. Les partis politiques laissent apparaître alors plus clairement le fossé plus ou moins large qui sépare leur action sur la classe ouvrière du mouvement propre de la classe ouvrière.

Pour éviter une description trop «photographique» du mouvement ouvrier dans le processus en cours, il est indispensable de mettre au jour les déterminations qui relient sa pratique actuelle aux conditions spécifiques de son développement. C'est dans cette mesure que l'analyse des formes mêmes de l'insertion du prolétariat ouvrier dans la dynamique du mouvement de masse peut, dans un second temps, permettre de mieux évaluer son poids dans le rapport des forces en présence.

Qu'est-ce qui explique que le mouvement ouvrier chilien, loin de se débattre dans la même impuissance que la grande majorité des mouvements ouvriers en Amérique latine, soit parvenu à un stade de développement et d'autonomie vis-à-vis de ha bourgeoisie et de l'Etat suffisant pour que le processus mis en marche en 1970 continue, après deux ans et demi d'existence, à recueillir son soutien actif ? Quel a été le rôle du syndicalisme après 1970 ? N'a-t-il pas été un frein et un élément d'intégration des conflits, à partir du moment où les partis politiques qui le contrôlent devenaient les partenaires d'un gouvernement gestionnaire des entreprises où ils étaient le plus implantés ? Pourquoi le mouvement populaire, chaque fois que la bourgeoisie passe aux offensives frontales, parvient-il à durcir le caractère de classe, anti-capitaliste, de ses positions dans l'affrontement, quand ces dernières sont pourtant constamment désarmées par la pratique politique et idéologique du gouvernement de l'Unité populaire ? La classe ouvrière chilienne est-elle aujourd'hui en condition d'assumer rapidement le rôle moteur qui lui permettrait de polariser l'ensemble des secteurs non organisés qui ont donné au mouvement de masse ses plus fortes impulsions, et d'opérer ainsi une jonction indispensable pour affronter l'organisation croissante des forces de la bourgeoisie ?

Toutes ces questions voient leur réponse liée à d'autres analyses que celle de la seule classe ouvrière et certains ne manqueront pas de le souligner. Cependant, parce que le développement du mouvement ouvrier chilien depuis plus de deux ans démontre sa capacité d'autonomie, de dépassement des limites théoriques que lui fixait la stratégie de l'Unité populaire, il doit constituer non seulement le point de départ mais aussi le sujet central de référence d'une analyse du mouvement de masse au Chili.

Des conditions historiques favorables.

L'atout majeur du mouvement ouvrier chilien, à l'inverse des mouvements argentin ou mexicain, c'est pour beaucoup d'avoir toujours réussi à conserver son identité de classe tout au long de près d'un siècle de luttes, de répressions aussi bien que d'alliances politiques des partis ouvriers avec la petite et moyenne bourgeoisie, la social-démocratie, le radicalisme ou le populisme.

La naissance du mouvement ouvrier fut profondément liée, au Chili, au développement - fin du XIXe, début du XXe siècle - du prolétariat minier des entreprises d'extraction du nitrate, dans les déserts du Nord.

Déjà en 1885, 40% de la force de travail des provinces du nord était employée dans les mines et 45% des grèves au Chili entre 1810 et 1910 se déroulent dans les mines et ports du nitrate. C'est à partir de ces régions que se diffusera l'expérience des luttes les plus radicales du prolétariat de l'époque, en direction de l'ensemble du pays.

Premier fait important: l'organisation ouvrière chilienne prend donc racine dans le secteur de la production où les conditions de travail, l'exploitation sont les plus dures et qui regroupe en 1900 plus de cent mille travailleurs, dont l'ambiance de vie commune, la culture qui s'y exprime, échappent au contrôle idéologique des milieux paysans ou urbains traditionnels. Mais surtout, l'industrie minière constitue dès cette époque un secteur d'importance «stratégique» sans égal pour l'économie d'un pays soumis aux cycles de production que lui impose la logique du marché international. Non seulement ces conditions, auxquelles il faut ajouter l'extrême violence de la répression [1] , poussent les travailleurs des usines à adopter des formes toujours supérieures d'organisation, mais encore elles les conduisent à chercher constamment des appuis extérieurs à la mine ou à la seule région minière: en 1900 apparaît le premier syndicat unitaire, la Combinacion Mancomunal de Obreros qui, tout en remplissant à la fois le rôle de syndicat et celui de secours mutuel, déclare limiter volontairement ses adhérents aux membres de la classe ouvrière.

Un second fait important, pour comprendre la grande autonomie du mouvement ouvrier chilien, sa capacité de résistance aux politiques qui tenteront son intégration ou sa mise en sommeil, est la conscience chez certains de ses premiers dirigeants du grand danger que représentait pour le caractère de classe du mouvement l'essor des sociétés de secours mutuel. En effet, face à la violence des conditions de travail, de la répression de l'Etat, le mutualisme offrait aux travailleurs une forme d'autodéfense extérieure aux entreprises, protégées durant les périodes de persécution anti-syndicale par l'appartenance à l'association de représentants de la petite et moyenne bourgeoisie, contremaîtres, employés ou commerçants qui, en fait, contrôlaient ses destinées.

Fondateur en 1912 du Parti ouvrier socialiste, puis du Parti communiste chilien en 1922, Luis Emilio Recabarren jouera jusqu'à sa mort un rôle fondamental au sein du mouvement ouvrier chilien, dont il cherchera toujours à approfondir et à sauvegarder le caractère de classe. Pour Recabarren, l'urgence de réaliser l'unité des organisations ouvrières s'expliquait par la nécessité vitale de contrebalancer le poids, déterminant au Chili plus que dans aucun autre pays, de l'isolement géographique et celui, dans la vie économique et sociale, d'une bourgeoisie parasitaire dont les couches nouvelles seraient promptes à rechercher à tout moment les moyens d'utiliser ou de neutraliser les masses prolétaires en noyautant leur organisation. Ce raisonnement s'est avéré totalement justifié, dans la mesure où la fidélité de la bourgeoisie chilienne à un système constitutionnel généralement efficace, l'a souvent empêchée, au risque d'une crise passagère dans la direction de la classe dominante, d'utiliser ce même système à une répression suffisamment dure pour briser très longtemps l'élan du mouvement ouvrier.

De la dépendance économique du Chili a résulté que la bourgeoisie industrielle n'a jamais pu s'asseoir très longtemps au pouvoir d'Etat: le long maintien au gouvernement des représentants d'une oligarchie terrienne subsistant de son exploitation «féodaliste» des masses paysannes et des quelques miettes consenties par les centres impérialistes maîtres de la balance commerciale et des paiements, a fini par lier profondément propriétaires fonciers et monopolistes locaux avec l'industrie de substitution, tout au long d'une cohabitation forcée. Pourtant, chaque fois que l'étau impérialiste desserrait son étreinte, ces mêmes industriels ont cherché le pouvoir politique pour faire de l'Etat un instrument approprié aux nécessités économiques et sociales de l'industrialisation; il leur a toujours fallu pour cela vaincre les résistances de l'oligarchie traditionnelle. Etant donné la solidité des institutions et l'autonomie très limitée de l'Armée vis-à-vis d'elles, le seul moyen de pression décisif leur était fourni par la montée des luttes de masses, quand la détérioration de leurs conditions de vie, l'exode rural et le chômage consécutifs à la crise économique, étaient parvenus à un seuil critique. Mais, pour garder le pouvoir et obtenir la confiance et le soutien de l'Armée, il fallait freiner rapidement le mouvement de masse en optant entre deux solutions: soit tenter d'intégrer les organismes et les représentants du mouvement ouvrier aux organes de l'Etat, au risque de les voir déborder les objectifs politiques et économiques du libéralisme; soit les réduire par la force brutale, au risque de donner naissance à un mouvement plus vaste, contre lequel l'armée interviendrait en répresseur mais aussi en arbitre entre les fractions de la classe dominante, et qui ressur-girait un jour ou l'autre plus radical encore.

Ce sont de telles conditions qui ont fait que le gouvernement populiste d'Alessandri de 1920 glisse progressivement aux mains des militaires; que son successeur, le général Ibanez, après avoir mis hors-la-loi les secteurs révolutionnaires du mouvement ouvrier et ouvert une première voie, encore très limitée, au syndicalisme légal, quitte le pouvoir sous le poids de la catastrophe économique et du mouvement de masse qu'elle a favorisé. La très violente répression que déclenche le gouvernement radical de Gonzalez Videla, élu avec l'appui des communistes après huit ans de Front populaire, n'empêchera pas la radicalisation croissante du mouvement ouvrier de 1952 à 1958 et l'unification syndicale en 1953; la montée des luttes, que la seconde tentative populiste d'Ibanez, pendant cette période, se montrera incapable de maîtriser, atteindra dans les années soixante les secteurs populaires les plus marginaux par rapport au mouvement ouvrier organisé. Sous cette poussée, fortement accrue par l'incapacité du gouvernement réactionnaire de Jorge Alessandri à juguler l'inflation, et par la dérogation de 1958 aux lois anti-ouvrières de 1948, les démocrates-chrétiens cessent dès 1966 de prêcher la «révolution dans la liberté» pour se retourner violemment contre le mouvement de masse, lequel atteint en 1970 le plus haut niveau auquel il soit jamais parvenu.

La capacité du mouvement ouvrier chilien à résister aux tentatives d'intégration auxquelles le soumettent les régimes populistes, y compris sa longue expérience de Front populaire, ne s'explique pas seulement par la détérioration croissante des moyens qu'avaient les classes dominantes pour régler le fonctionnement d'un système économique dont elles ne furent jamais les maîtres; en fait, les périodes de clandestinité et d'affaiblissement que traverse le parti communiste chilien (P.C.Ch.), aggravée par sa fidélité entre 1927 et 1935 à la ligne «ultra-sectaire» des Ve et VIe Congrès de l'Internationale puis aux consignes démobilisatrices du «Mouvement pour la paix» durant la guerre froide, auraient pu sonner pour longtemps le glas de l'indépendance du mouvement ouvrier. Seulement, la solidité du mouvement ouvrier, dont nous avons vu quelles furent les assises de sa force et de son caractère de classe au début du siècle, se renforcera aussi du fait qu'il reste à distance des dissensions que connaissent les socialistes européens avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale. La radicalisation des luttes entre 1928 et 1938 profitera au développement d'un courant révolutionnaire qui contribuera à donner naissance en 1933 au Parti socialiste du Chili. Le P.S., qui refuse d'adhérer à aucune internationale, la troisième ou la «deuxième-et-demi», mais affirme la nécessité d'une lutte continentale, apportera au mouvement ouvrier un canal d'expression politique que ni le parti radical, représentant officiel de la petite et moyenne bourgeoisie, ni le P.C.Ch. affaibli et divisé [2] n'avaient pu constituer durant ces années difficiles.

Les socialistes profiteront également du refus des communistes d'intégrer les syndicats légaux, jusqu'au tournant du VII' Congrès de l'Internationale communiste, alors que ceux-ci représentent rapidement la majorité des travailleurs organisés (61% en 1939).

Le P.S. et le P.C.Ch. unissent leurs fédérations syndicales dès 1936 en formant la Confédération des travailleurs du Chili (C.T.Ch.), en même temps que le P.S. adhère à l'alliance de Front populaire, lancée par le P.C. et dominée par le parti radical. Après la victoire de cette coalition aux élections présidentielles de 1938 et durant ses huit années de gouvernement, le mouvement ouvrier subit plusieurs influences contradictoires: s'il est certain que pendant cette période son organisation a pu se développer, que l'unité syndicale a affermi les positions de classe du mouvement, où la présence hégémonique du P.C.Ch. et dq P.S. limitaient la pénétration du parti radical, il n'en est pas moins notable que la force politique du mouvement même paraissait en 1946 singulièrement affaiblie.

Le soutien apporté par le P.C.Ch. et le P.S. à une politique qui ne concédait du terrain aux intérêts du prolétariat que pour mieux favoriser ceux des classes moyennes, aura eu un double rôle: tout en désamorçant la violence de l'affrontement entre le Capital et le Travail, il faisait entrevoir à la classe ouvrière la distance qui séparait sa place dans le fonctionnement de la société de sa dignité comme productrice de la richesse économique et sociale. Sous le Front populaire, les partis ouvriers parviendront à freiner le mouvement de masse, mais au détriment d'une perte importante de leur contrôle sur la majorité des luttes: il n'y aura que cent soixante-quatre grèves répertoriées de 1938 à 1945 [3] dont 59% dans les secteurs miniers et industriels où la syndicalisation est la plus élevée, mais la proportion de grèves illégales dépassera les 40%. Le Front populaire absorbait ainsi, assez efficacement, l'impact des luttes amorcées après la crise mondiale de 1929; il n'y parvenait cependant qu'à cause de l'hégémonie au sein de l'alliance au pouvoir d'un parti de la bourgeoisie, le parti radical. Cela supposait donc des objectifs très limités pour le mouvement ouvrier organisé. D'où l'abandon des mots d'ordre anti-impérialistes de la part du P.C. et le renforcement provisoire des sociaux-démocrates au sein du parti socialiste. Ce dernier perdait à partir de 1941 beaucoup de son influence en milieu populaire, du fait des revirements permanents de sa politique qu'occasionnèrent d'abord la défense par le P.C. du pacte germano-soviétique, puis l'alignement de l'aile opportuniste du P.S. sur les positions américaines pendant la guerre froide, ce qui provoqua la scission du parti en deux et la fin de l'unité syndicale. Aussi peut-on difficilement comparer la très fragile union entre socialistes et communistes à cette époque avec celle que forgera le Front et l'Alliance populaire, puis l'Unité populaire, entre 1958 et 1970.

Si le Front populaire avait contraint le mouvement ouvrier à une grave restriction de son expression politique de classe, il n'en n'avait pas moins consolidé une unité à la base qui allait lui permettre de traverser de façon autonome dix ans de répression, de contrôle quasi policier sur le syndicalisme légal. En dépit de l'interdiction du P.C., qui subit la baisse numérique et la division interne provoquées par la ligne pacifiste du Kominform dans tous les partis communistes latino-américains; malgré l'absence sur la scène politique des socialistes, réduits à d'obscures luttes groupsculaires, les travailleurs affronteront avec force un pouvoir d'Etat qui dévoile violemment les limites qu'il impose au mouvement ouvrier. L'année 1950 voit éclater des grèves importantes dans l'ensemble du pays.

Face aux tentatives du gouvernement populiste d'Ibafiez de combiner l'utilisation des lois anti-ouvrières de son prédécesseur avec une mainmise accrue de l'Etat sur les syndicats légaux, un certain nombre de syndicats d'ouvriers et d'employés prennent l'initiative en février 1953 de créer la «Centrale unique des travailleurs». La C.U.T., qui échappe à ce moment-là à tout contrôle politique extérieur au mouvement syndical, réussit à regrouper la majorité du prolétariat organisé autour d'une plateforme de luttes de caractère éminemment révolutionnaire.

Le gouvernement de Carlos Ibafiez, qui sous l'uniforme de généra! avait été, comme nous l'avons vu, à la fois le promoteur des lois du travail et un des plus durs répresseurs du mouvement ouvrier, avait commencé par favoriser l'unité syndicale dans le mouvement du courant populiste qui lui avait permis de gagner en 1952 un second mandat; un mois plus tard, il croit tenir suffisamment en main la situation sociale pour éliminer de son cabinet les éléments de gauche qu'il y avait installés à cet effet. Mais l'inflation, la force inattendue du syndicalisme libre vont précipiter l'affrontement entre le mouvement ouvrier et le pouvoir central.

Le moyen le plus puissant entre les mains de la C.U.T. fut, jusqu'en 1960, la grève générale dont les objectifs principaux furent le plus souvent politiques: abrogation de la «Loi maudite», libération du président de la C.U.T., Clotario Blest; mais aussi d'ordre économique, exprimés au travers de «plates-formes de lutte»: revendication d'une législation nouvelle du salaire minimum vital, de l'inamovibilité de l'emploi, solution immédiate des conflits en cours, protestation contre la hausse des prix des produits de première nécessité etc. [4] . Huit grèves générales en seize ans, sous trois gouvernements différents, dont trois en deux années et demi, sous le régime d'Ibafiez, deux en cinq ans, sous Alessandri, et trois entre 1964 et 1970, sous le gouvernement démocrate-chrétien d'Eduardo Frei. Le rythme suivi par la C.U.T. dans ses premières années ne s'explique pas seulement par la détérioration de la situation économique et l'impopularité de mesures anti-inflationnistes comme le gel des salaires; c'est bien sûr ce qui a été déterminant mais il faut prendre également en compte l'orientation politique de la centrale à cette époque.

Les communistes, si l'on met à part leur refus de dépasser, face à la situation et à la radicalisation des luttes, les dogmes du Kominform et de forger une plate-forme politique anti-impérialiste et socialiste, ne pouvaient mettre toutes leurs forces, considérablement diminuées, dans le sillage du syndicalisme illégal de la C.U.T. sans risquer de perdre leur place dans les syndicats légaux et d'y laisser le champ libre aux tentatives de dissolution du traditionnel caractère de classe du mouvement, là où il était le plus fortement protégé.

Malgré tous les efforts de nombreux militants ouvriers pour faire de la C.U.T. une centrale combative et révolutionnaire, les poids importants des syndicats d'employés dans la C.U.T. à ses débuts représentait un danger réel de minimisation des intérêts prolétariens, ce qui explique en partie la complaisance manifestée à son égard par le président Ibanez de 1952 à 1954.

La rapide analyse que nous venons de faire de cette période nous permet ainsi de vérifier que l'alternance entre des périodes de répression et des périodes de soutien du pouvoir d'Etat au syndicalisme légal, voire la simultanéité de ces deux tendances, a eu pour conséquence de cimenter solidement les bases d'un syndicalisme de classe qui, s'il perd de sa force politique pendant les périodes de collaboration des partis ouvriers à la gestion de l'Etat, en reprend suffisamment au contact de la répression et des mouvements plus spontanés qui l'irriguent de l'extérieur; ceci pour résister ensuite avec plus de force, grâce à sa radicalisation nouvelle, aux tentations permanentes que suscitent l'appareil et le pouvoir d'Etat pour briser l'unité prolétarienne et l'intégrer ainsi plus facilement. Le P.C., malgré des déterminations de sa stratégie étrangères aux conditions historiques de la lutte des classes au Chili, a joué un rôle non négligeable dans la sauvegarde du caractère de classe du mouvement ouvrier chilien dans la mesure où, même dans les pires moments auxquels le contraignaient sa fidélité inconditionnelle à un modèle extérieur ou des conditions de lutte relativement indépendantes de ses propres erreurs, il continuait à se nourrir de l'expérience quotidienne des luttes concrètes. Le P.C. a eu jusqu'en 1925 un rôle déterminant dans la formation du mouvement ouvrier. Il ne pourra freiner qu'au sommet une force qui désormais le dépasse: les mobilisations des masses restent porteuses de ferments révolutionnaires qui ont été trop douloureusement ravivés par l'incapacité de la classe dominante à maîtriser l'usure des rouages économiques pour disparaître longtemps.

Une autre raison, complémentaire à celle-ci, de la progression continue du mouvement ouvrier chilien, malgré les déterminations extérieures et les contradictions internes, réside dans le fait que le parti socialiste, lorsqu'il eut dépassé sa première crise de croissance et retrouvé en partie les bases de son développement des années trente, a de plus en plus pallié la défaillance du P.C. dans la tâche de radicalisation du mouvement ouvrier. En 1957, le P.S. parvient à refaire son unité, peu avant lgs élections présidentielles de l'année suivante, auxquelles lé candidat du Front d'action populaire (F.R.A.P.) qu'intègre le P.C., Salvador Allende, obtient 28,8% des voix. Mais c'est surtout dans les années suivantes qu'il pourra reprendre de sa force et de son influence en milieu ouvrier. Après l'échec d'une grève générale de la C.U.T., en 1956, et les dissensions qui se font jour en son sein (le P.C. s'y est officieusement intégré depuis la fin de la guerre froide), le mouvement ouvrier passera par une période de faiblesse relative qui, paradoxalement, permet le regroupement de ses forces politiques. En effet, la violente répression qui s'abat sur les dirigeants de la C.U.T. met en question à la centrale l'autonomie du syndicalisme, trop longtemps privé du soutien d'un programme politique que les partis avaient été incapables de lui fournir.

Le passage au pouvoir du président Jorge Alessandri, représentant de la bourgeoisie la plus conservatrice, va contribuer à rassembler socialistes et communistes autour d'un projet politique commun: la fin du «sondage» entre Américains et Russes sur leurs puissances militaires respectives et le niveau réel du rapport des forces, aussi bien que le relâchement des liens unissant les partis communistes latino-américains et les successeurs de Staline, vont permettre au P.C.Ch. de reprendre la bannière anti-impérialiste et de trouver ainsi plus facilement un terrain d'accord avec le reste de la gauche; il parvient également, après 1960, à prendre progressivement le contrôle de la C.U.T. La centrale unique perd, sous cette direction, son rôle d'impulsion et de radicalisation des luttes ouvrières, pour devenir peu à peu un instrument de canalisation du mouvement ouvrier le plus structuré et, par là-même, une garantie de contrôle du prolétariat sans laquelle ni le F.R.A.P. ni la future Unité populaire n'étaient censés parvenir à intégrer la «bourgeoisie progressiste» à la lutte anti-impérialiste et anti-oligarchique. Après la levée de la «loi maudite» [5] en 1958 et le retour du syndicalisme à son ancien statut légal, le P.C. entreprend plus rapidement la réalisation de cet objectif.

Pourtant il devra pour cela se maintenir à la hauteur des luttes qui reprennent avec force dès 1960, sous peine de s'aliéner la majorité des bases syndicales; pendant la période 1960-1970, le mouvement des grèves s'étend à tous les secteurs, en dépit des restrictions légales: si l'on soustrait du total des grèves celles qui correspondent aux secteurs minier et de l'industrie manufacturière, qui font l'énorme majorité des syndiqués ouvriers, on s'aperçoit que les autres secteurs qui représentaient en 1961 29,6% du total des mouvements de grève, passent en 1966 à 72%. La baisse est particulièrement sensible en ce qui concerne le secteur minier.

On peut se demander si, dans ces conditions, les communistes ne faisaient pas un mauvais calcul: en fait, en consultant l'indice essentiel que constitue le nombre de jours de travail perdus par individu [6] , on remarque que le chiffre que fournit le secteur le plus organisé, minier et industriel, représente 86,7% des jours de travail perdus dans l'ensemble des activités du pays en 1961, puisqu'il enregistre une baisse importante jusqu'en 1966 (54,2% du total), pour remonter à 65,4% en 1967.

Jusqu'à cette date donc, la baisse vertigineuse de la participation du mouvement syndicalisé dans le nombre des grèves déclenchées n'empêche pas qu'il reste encore très nettement le plus puissant. De larges secteurs marginaux font pourtant leur entrée dans le mouvement de revendication: beaucoup de grèves illégales sont, durant cette période, le fait des paysans qui n'obtiendront une extension réellement significative du droit de syndicalisation qu'en 1967.

Les caractéristiques nouvelles qu'apporte au mouvement ouvrier cette période sont aussi fonction de la politique de la démocratie-chrétienne au pouvoir qui, dépassée par le mouvement de masse que provoquent ses velléités de réforme, se retourne contre lui après 1966 et le réprime brutalement. Ceux que ne touche pas la réforme agraire déplacent les clôtures, occupent la terre. Les mesures anti-inflationnistes du gouvernement, le non-paiement des salaires, les licenciements, déclenchent des grèves dans l'ensemble des secteurs de production, mais le mouvement se développe à partir de la petite industrie, moins défendue, vers le prolétariat organisé; de nombreuses usines seront occupées entre 1967 et 1970: cette dernière année, en pleine campagne électorale, 89,2% des grèves se font dans des conditions illégales et la grève générale de la C.U.T. en juillet 1970 est suivie par 80% de non syndiqués. Le nombre des grèves passe de 977 en 1969 (275 000 travailleurs) à 1 813 en 1970 (674 000 travailleurs), malgré les efforts de la C.U.T. pour ne pas transformer une année électorale en épreuve de force.

Le P.C.Ch. multipliera les appels au calme, à la «responsabilité» de la classe ouvrière, alors que la campagne électorale elle-même gagnait par ces actions un impact considérable.

Quant au parti socialiste, la majorité de ses bases sont, en 1970, profondément liées aux secteurs les plus radicalisés de la classe ouvrière. La tiédeur des syndicalistes communistes pendant la montée du mouvement de masse et ses répercussions dans les entreprises permettent aux militants socialistes de leur prendre du terrain lors des élections syndicales.

L'Unité populaire, les syndicats et les bases ouvrières.

Quand, en décembre 1970, l'U.P. commence sa première année de gouvernement, l'application de son programme est d'une telle urgence économique et politique que, sous la conduite des dirigeants conscients de la fragilité de leur position dans le rapport des forces, les travailleurs vont accélérer l'offensive de 1970. Dans le seul premier semestre de 1971, on comptera 1 266 grèves qui mobilisent 138 027 travailleurs: ce sont à ce moment-là les petites et moyennes entreprises, non concernées directement par les mesures antimonopolistiques du gouvernement U.P. qui font la majorité des conflits. Ces grèves seront en moyenne plus longues et plus dures (occupations d'usines) que dans les mois suivants.

Périodes

Nbre de grèves

Durée (en jrs)

Jours/ individu perdus

Nbre travailleurs par grève

1er semest. 71

1265

10 147

138 027

109,11

2e semestre 71

1444

9 094

154 371

106,90

1er semest. 72

1763

6 679

200 476

113,70

Si l'on fait le total des grèves et du nombre des travailleurs concernés pour l'année 1971, on obtient 48,9% de grèves en plus par rapport à 1970, mais aussi 54,8% de participation en moins par rapport à cette même date, ce qui confirme la diminution de la part des grands secteurs syndiqués dans l'ensemble des conflits.

Cette tendance diminuera cependant dans la première moitié de l'année 1972, si l'on tient compte du fait que la légère remontée du nombre de travailleurs par grève (106,90 au deuxième trimestre 1971, 113,70 au premier trimestre 1972) marque le retour à l'action des mineurs du cuivre sur lesquels la démocratie-chrétienne augmentera son influence jusqu'aux événements d'octobre 1972.

Mais avant de revenir sur ce point, particulièrement important si l'on veut saisir avec précision les conséquences de la politique de l'U.P. sur le mouvement ouvrier, il est nécessaire de donner un rapide aperçu sur les syndicats eux-mêmes, leur repré-sentatitivté et leurs structures, sous l'U.P.

Notons en premier lieu que l'accroissement très faible de la force de travail (32,3% de la population en 1960 à 37,1% en 1970) pendant dix années de migration rurale accélérée, s'explique par une incapacité chronique du système à l'absorber dans l'industrie, qui n'augmente sa part dans la force de travail urbaine que de 1% (18% en 1960, 19% en 1970) sur les 75% du total de la force de travail que regroupent les noyaux urbains.

Lorsque les hauts dirigeants de la C.U.T. affirment - comme ils ne manquent pas de le faire chaque fois qu'ils en ont l'occasion ou l'urgent besoin - que la «légitimité» de l' «organe suprême du mouvement ouvrier» leur fournit automatiquement le droit «indiscutable» de le conduire là où ils veulent, ils savent pourtant parfaitement que les prémisses d'un tel raisonnement sont en réalité bien différentes. En décembre 1971, les statistiques du ministère du Travail (dont le responsable est aujourd'hui le président de la C.U.T., le communiste Luis Figueroa) montraient un taux de syndicalisation de la force de travail de 27%. Les mêmes chiffres indiquaient que seulement 30,6% du total de la force de travail ayant droit de se syndiquer (dix-huit ans minimum, pas d'avis préalable) l'était effectivement; 23% seulement de syndiqués chez les travailleurs salariés du secteur privé contre 95,7% pour les travailleurs du secteur public.

Or le secteur public n'emploie que 294 976 salariés et le secteur privé 2 566 000, soit respectivement 10 et 90% du total des travailleurs salariés. Ce sont là seulement les chiffres valables au 1er janvier 1972, mais il est intéressant de souligner les taux de syndicalisation de la classe ouvrière après une année au cours de laquelle ont été effectuées les neuf dixièmes des nationalisations ou réquisitions réalisées de décembre 1970 à mars 1973.

En avril 1972, le nombre des travailleurs syndiqués augmentait plus rapidement que l'année précédente puisqu'il parvenait à cette date à constituer 28,75% du total des travailleurs salariés du secteur privé (augmentant de presque 6%) et 96% du secteur privé (augmentant de 0,3% seulement). Etant donné l'importance du secteur privé (2 460 000 salariés) vis-à-vis du secteur public (365 000 salariés), le pourcentage de la force de travail salariée et syndiquée passait alors de 27% en 1971 à 37,5% au 1er avril 1972. [7]

Quant à la C.U.T. elle regroupe officiellement [8] 716 000 travailleurs - soit 22% de la force de travail - dont à peine la moitié appartient au prolétariat industriel et minier (47%); 40% des affiliés sont des employés et 23% appartiennent à la paysannerie. La C.U.T. est donc encore loin d'être représentative d'un prolétariat industriel fort de plus d'un million et demi de travailleurs, surtout si on observe la façon dont se déroulent ses élections et dont s'organisent ses structures internes.

La formation du syndicat d'une entreprise se fait de manière totalement indépendante et des fédérations de syndicats et de la centrale. Une fois satisfaites les conditions légales, ceux qui ont décidé sa formation appelent les travailleurs à élire la direction du syndicat. La première majorité obtient automatiquement la présidence, et les postes restants sont distribués aux autres candidats par ordre d'importance des postes et proportionnellement au nombre de voix. La direction syndicale est entièrement renouvelée tous les ans sur la base du travail que les candidats ont réalisé durant l'année écoulée et d'une plate-forme de revendications qu'ils établissent pour l'année suivante. Le choix de la date de ces élections est déterminé en fonction du moment convenu avec le patron pour la présentation du Cahier de revendications (Pliego de Peticiones), c'est-à-dire peu de temps avant cette échéance. Les candidats sont toujours jugés en fonction de leur activité réelle dans l'entreprise, ce qui les oblige à un travail d'agitation, à une présence active, même dans les grandes entreprises. Toutes ces conditions limitent, sans pour autant l'éliminer, la bureaucratisation du syndicat, et en font une arme de lutte irremplaçable. De plus, les instances supérieures du syndicat, quand elles existent, n'ont théoriquement aucun rôle direct dans la conduite des luttes de chaque entreprise. D'autre part il existe des fédérations syndicales par branche d'activités ou inter-branche, et bien sûr la Centrale unique des travailleurs.

Le rôle le plus actif est tenu par les fédérations: grèves par secteur, soutien financier et juridique, intermédiaire auprès des autorités, etc. La C.U.T. n'a aucun moyen de contrôle direct, organique sur les syndicats; c'est essentiellement une présence morale, un prestige qu'elle impose aux organisations de base et qu'elle utilise plus aujourd'hui pour freiner et désamorcer les conflits qui échappent à la logique du gouvernement Allende, qu'au service des revendications qu'on lui demande d'appuyer. Déjà peu représentatifs de l'ensemble du mouvement ouvrier chilien, les cadres locaux, régionaux et nationaux de la C.U.T. n'ont été élus en juin 1972 que par 70% des affiliés. Les paysans qui forment 21% des affiliés à la C.U.T. n'apparaîtront avoir voté qu'à 5%. Quand on sait que la plupart des syndicats paysans sont contrôlés par la démocratie-chrétienne, qui ne fut pas loin d'enlever la première majorité au parti communiste, il reste peu de doute quant à la façon dont ont été manipulés les résultats, qui tardèrent un mois à être publiés.

Pourtant, malgré sa qualité de superstructure bureaucratique, la C.U.T. représente l'unité de fait des travailleurs organisés et l'élément indispensable à l'affermissement de la conscience que prend le prolétariat de sa force historique. La remontée actuelle des courants les plus radicaux au sein de la classe ouvrière, traduite par exemple dans le progrès très sensible enregistré par le P.S. de 1968 à aujourd'hui, non seulement à la C.U.T. mais dans tout le mouvement ouvrier organisé, sur la base d'une plateforme politique plus proche des réelles inquiétudes des bases que celle du P.C.Ch., rend plausible l'hypothèse d'un changement positif de la Centrale unique.

Nouveau venu parmi les organisations proches de la classe ouvrière, le M.I.R. agit également dans cette direction. Fin 1971, il crée le Front des travailleurs révolutionnaires (F.T.R.) dont la croissance à l'intérieur et en dehors du mouvement syndical sera, en moins de deux ans, vertigineuse. A partir d'une action réduite au départ aux secteurs les plus facilement péné-trables, petite et moyenne industrie privée, les noyaux les plus exploités, les laissés-pour-compte du syndicalisme traditionnel et du programme de l'U.P., le F.T.R. remporte rapidement d'importants succès aux élections syndicales, jusqu'au sein de la grande industrie: dans le secteur textile récemment étatisé, dans le syndicat minier de Lota-Coronel; même à Chuquicamata et dans les mines de nitrate, le F.T.R. fait aux côtés de militants socialistes un travail de diffusion et de conscientisation notable qui vient combler en partie le grave vide politique et syndical que le P.C.Ch. creuse sous ses propres pieds. La «grève patronale» d'octobre 1972 puis la soudaine contradiction entre le «révo-lutionnarisme» démagogique des hauts dirigeants de l'U.P. avant les dernières élections de mars 1973, le freinage brutal des deux derniers mois, autant d'occasions pour le mouvement ouvrier de prendre conscience des dangers qui le menacent. Nombreux sont les ouvriers, du P.C.Ch. au F.T.R. qui prennent conscience aujourd'hui de ce qui les rapproche. La longue histoire de l'acquisition qu'il a faite de sa dignité, à travers les répressions les plus sanglantes et celles, quotidiennes et plus subtiles, de l'exploitation et de l'humiliation, a conféré au mouvement ouvrier chilien des atouts qui sont loin d'avoir été digérés par son contact rapproché avec les mécanismes d'intégration du pouvoir d'Etat. Ces derniers ne touchent d'ailleurs qu'une minorité: les bénéficiaires du système de la participation, élaborée entre le gouvernement et les instances supérieures de la C.U.T., sont les travailleurs du secteur «social» ou «mixte» (capital privé/capital d'Etat). Nous ne voulons pas nous lancer ici dans une étude approfondie du processus de participation mais indiquer rapidement les changements qu'il apporte à l'organisation ouvrière au sein de l'entreprise, ainsi que les perspectives plus générales qu'il lui a ouvertes. En tant que forme d'organisation qui ne remet pas en cause les rapports sociaux de production, qui subordonne leur légitimité à une nécessité économique (la production), la participation fournit cependant à la base ouvrière des éléments qui vont dans le sens de son émancipation. De la participation au contrôle ouvrier ? Peut-être. Dans la mesure où une avant-garde consciente du pas à donner sait profiter des conditions favorables à la lutte idéologique et politique pour modifier en sa faveur l'équilibre existant de façon durable. Une des contradictions de la participation dans le processus actuel au Chili réside dans la simultanéité du rôle passif qu'elle attribue aux travailleurs et du discours pseudo-révolutionnaire qui y est infailliblement adjoint. Dans les conditions présentes de la lutte permanente entre tendances et partis, on a vite fait de concéder du terrain à ceux qui risqueraient de remettre trop violemment en cause l'équilibre fragile de la construction. Certains interventores (administrateurs nommés par le gouvernement) des usines textiles, de la pétrochimie, ont dû accepter de se rendre responsables de leur gestion devant l'assemblée générale des travailleurs de l'entreprise. Ailleurs, l'intégration rapide des dirigeants syndicaux à la logique de l'administration étatique, conduit les comités de production par atelier et par section à devenir les interlocuteurs organisés dans les conflits qui opposent la direction aux bases. A l'usine textile Sumar, certains ateliers obtiennent d'embaucher eux-mêmes de nouveaux ouvriers dont ils se rendent alors responsables du travail à l'essai, jusqu'à leur intégration définitive. Dans une autre entreprise, les travailleurs revendiquent que les calculs de la productivité ne portent plus sur chaque machine mais sur toute la section: «A travail égal mais conditions inégales, salaire égal.»

Bien sûr la situation est beaucoup moins claire dans beaucoup d'autres entreprises du secteur social; dès le début le mouvement syndical traditionnel a pris une attitude très réservée vis-à-vis des organes de participation, dans la peur de voir de nouvelles structures et des hommes nouveaux remettre en question à moyen ou à long terme ses habitudes et la forme de contrôle que représente le syndicat pour les partis politiques. Le document officiel sur les normes de base de la participation dans le secteur social souligne l'importance du syndicat dans le système: «L'organisation syndicale de l'entreprise a la responsabilité d'orienter de façon organisée et créatrice la participation de tous les travailleurs de l'entreprise.» N'étant préparés ni techniquement ni politiquement à cette nouvelle structure, les dirigeants syndicaux ont immédiatement cherché à en contrôler les instances par tous les moyens. Les travailleurs élus au comités de production, au comité coordinateur et au conseil d'administration, n'ont pas, dans la majorité des cas, les caractéristiques traditionnelles du dirigeant syndical; plusieurs directions syndicales refusèrent les moniteurs de la C.U.T. chargés de former les travailleurs aux tâches de la participation et désignés par la centrale en fonction d'autres critères que celui de leur appartenance au même parti que les dirigeants en place. Il y eut même, fin 1971, la brève existence d'un front syndical des industries Ferrocret, Socométal et des industries textiles Hirmas et Caupolican, dans le but de s'opposer à la forme actuelle du système de participation, «nuisible au syndicat et donc anti-ouvrière».

Mais ce n'est pas seulement le rôle traditionnel du syndicat qui limite ses capacités d'adaptation aux nouvelles tâches que lui imposent la radicalisation de la conscience ouvrière et les changements intervenus dans l'usine au stade actuel du processus. Complètement légalisé, intégré au fonctionnement de l'entreprise, le syndicat du secteur public devient un organisme de fonctionnaires jaloux de leurs prérogatives accrues, d'organisateurs, de co-gestionnaires des «intérêts des travailleurs» avec le «gouvernement des travailleurs», et il utilise l'impact de l'idéologie véhiculée par la propagande de l'U.P. à ses fins propres. Cependant, s'il s'agit là d'un comportement assez fréquent, un nombre croissant de syndicats du secteur concerné par la participation a réussi à dépasser certaines de ces contradictions et a joué un rôle actif dans les mobilisations des derniers mois de l'année 1972.

Dans le secteur textile particulièrement, l'Unité populaire et surtout le parti communiste ont été surpris par le haut niveau des revendications là où ils s'y attendaient le moins, après l'incorporation au «secteur social» des plus grosses entreprises de cette branche. Le partage des responsabilités gouvernementales avec le P.S. n'était acceptable à moyen terme par le P.C. que s'il parvenait à élargir et consolider suffisamment ses bases d'appui dans les masses et à lier solidement ses partenaires de l'U.P. aux accords écrits. La convention C.U.T.-gouvernement instituant la participation donnait aux syndicats un rôle moteur officiellement reconnu et encouragé; par les moyens accrus de propagande et d'organisation à sa disposition, un syndicat aux mains de militants du parti avait l'opportunité de canaliser progressivement les luttes en fonction de l'évolution du processus politique: pressions sur la démocratie-chrétienne ou manifestations de «sérieux», de bonne volonté à son égard. Le contrôle bureaucratique de la C.U.T. et la constitution de syndicats uniques par entreprise, puis par branche dans un futur proche, permettaient de fonder de sérieux espoirs sur le succès de l'opération.

Mais cette analyse sous-estimait plusieurs faits. D'abord la faculté de mobilisation autonome des bases ouvrières dans un contexte beaucoup moins répressif de la lutte à l'intérieur des entreprises, du fait de la définition idéologique de la nouvelle administration; ensuite le développement d'une gauche révolutionnaire au sein même de la base ouvrière, la remarquable faculté d'adaptation aux failles du nouveau système dont elle sut faire preuve après le succès électoral d'Allende. On surestimait aussi les possibilités de transformation progressive de l'appareil syndical, lequel ne pouvait en réalité que se renouveler de l'intérieur ou perdre de son influence par suite d'un choc violent entre les dirigeants traditionnels et la volonté des bases de voir accentuer leur pouvoir naissant. La pénétration de la démocratie-chrétienne dans les syndicats miniers du cuivre, à la C.U.T., la puissance de l'offensive générale de la droite conduiront peu à peu les militants socialistes à adopter des mots d'ordre de lutte moins abstraits et plus offensifs que ceux de la «bataille pour la production» ou du «soutien au gouvernement des travailleurs». Bien sûr il ne s'agit souvent que de «coller» opportunément aux revendications de la base dans le cadre d'élections où chaque parti, en dépit des alliances conclues à un niveau supérieur, cherche à faire un maximum de voix; mais tôt ou tard, les mots d'ordre lancés à cette occasion créent leur propre dynamique, quand ils continuent d'exprimer des situations réelles.

Parmi les faits les plus notables, il n'y a pas seulement l'entrée dans la lutte fin 1971 et début 1972 des secteurs jusque-là plus fermement contrôlés par la ligne politique officielle de l'Unité populaire mais également l'accroissement régulier de la participation du secteur privé et le maintien de celle du paysannat dans l'ensemble des mouvements de grève. On remarque d'abord le pourcentage toujours plus élevé des grèves illégales qui, entre autres choses, prouve nettement la caducité de la législation du travail ainsi que l'impossibilité croissante où se trouve le gouvernement de contrôler efficacement le mouvement ouvrier à partir des seules «forteresses» du secteur social, insuffisamment élargies depuis le freinage des réquisitions prévues au programme de l'U.P.

Périodes

Total des grèves

Grèves légales

Grèves illégales

1" semest. 71

1265

107 (8,5%)

1 158 (91,5%)

2e semestre 71

1444

71 (5,0%)

1 373 (95,0%)

1" semest. 72

1763

60 (3,4%)

1 703 (96,6%)

Le projet initial qui prévoyait l'entrée ou le maintien dans le secteur de production contrôlé par l'Etat de quatre-vingt-onze entreprises jugées d'importance stratégique pour la politique économique du gouvernement, sera réduit cependant après la crise d'octobre de près de la moitié (projet Millas): il s'agirait de profiter du succès électoral de mars 1973 pour parvenir à un accord politique de non-agression avec la démocratie-chrétienne, sur la base d'une réduction sensible des objectifs économiques de l'U.P., ce qui signifie également une baisse dramatique du nombre de bases politiques sur lesquelles le gouvernement peut directement s'appuyer.

Pourtant tout indique, et le mois d'octobre l'a prouvé d'une façon éclatante, que la perte de contrôle de la C.U.T. et, à travers elle, du gouvernement sur la majorité des conflits, n'en a pas moins eu pour conséquence paradoxale d'accroître considérablement le soutien que lui apportent les masses ouvrières.

GREVES ILLEGALES DANS TROIS SECTEURS-CLES ET
% DU TOTAL DES GREVES DE CHAQUE SECTEUR

Secteurs

1er semestre 71

2e semestre 71

1er semestre 72

Grèves illégales

Total grèves

Grèves illégales

Total grèves

Grèves illégales

Total grèves

MINES

51

65

54

60

141

147

% du total:

78,5%

 

90,0%

 

96,0%

 

INDUSTRIE

174

232

214

241

249

278

% du total:

75,0%

 

88,8%

 

89,6%

 

CONSTRUCTION

87

98

133

137

198

200

% du total:

88,8%

 

97,0%

 

99,0%

 

(Source: Ministerio del Trabajo, Santiago.)

En ce qui concerne les travailleurs des mines, ce sont essentiellement ceux du cuivre qui sont cause des variations notables du nombre des conflits dans ce secteur entre décembre 1970 et juillet 1972. La nationalisation qui intervient effectivement dans le courant de l'année 1971 a pour effet tout d'abord de freiner les mouvements de revendication; mais le premier semestre 1972 voit un accroissement très sensible du nombre de grèves, et l'on peut évaluer le pourcentage des travailleurs miniers qui participent aux grèves de toute l'année 1972 à plus de 50% du total des salariés du secteur. En effet, la détérioration de leurs salaires qui ne sont plus payés en dollars, en fera un terrain de pénétration facile pour la propagande de la D.C. qui y a fortement accru son influence au détriment des syndicalistes communistes.

Les grèves illégales, plus nombreuses, touchent beaucoup plus les mines petites et moyennes du cuivre et les exploitations de nitrate où le niveau politique des revendications est nettement plus élevé; les conflits y durent plus longtemps en moyenne que dans les grandes mines, où tout arrêt prolongé de la production est beaucoup plus dramatique.

Les ouvriers de la construction n'ont toujours été légalement syndiqués que dans de très faibles proportions: la tradition anarcho-syndicaliste de ce secteur, où le chômage est fréquent, contribue à en faire depuis 1971 une des courroies de transmission les plus efficaces des consignes révolutionnaires; ceci plus particulièrement depuis le mois d'octobre, période durant laquelle Les travailleurs de la construction ont eu un rôle important dans la coordination des luttes.

Dans le secteur industriel, qui emploie proportionnellement le plus de travailleurs, les conflits se sont développés à partir des petites et moyennes entreprises où le taux de syndicalisation est très faible, pour se propager ensuite aux grandes entreprises, surtout du secteur privé, la C.U.T. contrôlant à 90% le «secteur social».

Le pourcentage de travailleurs syndiqués impliqués dans les grèves de ces deux dernières années a été en constante progression: 22,3% au premier semestre de 1971 - 26,6% au semestre suivant - 32,4% au premier semestre de 1972. Ce changement est dû pour beaucoup à l'entrée dans les luttes des travailleurs des industries sous contrôle de l'Etat; il n'est pas imputable à un accroissement de la participation des employés dans les grèves de cette période, participation qui a plutôt tendance à diminuer, passant de 44,2% début 1971 à 38,1% début 1972. On note cependant un léger renversement de cette proportion dans les derniers mois du premier semestre 1972, et les événements d'août à octobre de la même année ont marqué un bouleversement complet de ces données, si l'on tient compte des grandes grèves lancées par les partis de droite dans le commerce, les transports et dans les administrations du secteur public.

Octobre 1972 et le mouvement ouvrier.

A partir de ce que l'on a appelé au Chili la «crise d'octobre» et la «grève patronale», toutes les tendances que l'analyse de l'évolution des conflits, du niveau d'action des syndicats nous a permis d'isoler, vont continuer à se manifester, en même temps qu'apparaissent un certain nombre de données nouvelles, surtout en ce qui concerne les formes d'expression du mouvement ouvrier.

Les ouvriers des ceintures industrielles de Santiago s'organisent dans le courant du mois d'octobre en «Commandos communaux», ceux du quartier Nord et de la région immédiate de Conception forment des Comités coordinateurs et des Conseils communaux de travailleurs. Il s'agit d'organisations unitaires chargées de la liaison entre les syndicats des entreprises qui y sont représentées, les Comités de contrôle de l'approvisionnement et des prix (J.A.P.), qui fonctionnent dans les quartiers populaires, et l'ensemble des groupements communautaires, des associations de caractère populaire d'une même zone géographique.

C'est un des faits les plus nouveaux pour le mouvement ouvrier chilien que la naissance d'un type d'organisation systématiquement ouverte sur l'extérieur et dépassant à ce point les limites d'un grève isolée; bien sûr, une des traditions les plus anciennes et des mieux ancrées chez les travailleurs en lutte consiste à rechercher lors d'une grève la solidarité morale et matérielle de la population proche du lieu de travail; la marmite des grévistes (la olla común), dressée à la porte de l'usine ou du syndicat, et où les ménagères viennent enrichir la soupe commune de quelques oignons et de viande de porc, reste aujourd'hui encore le symbole vivace de la solidarité de classe. Mais la paralysation des circuits de distribution et des transports, les menaces d'agression et les sabotages auxquels seront sujettes les entreprises occupées par leurs ouvriers pour résister au lock-out généralisé, tout cela contribuera à faire des Comités coordinateurs et des commandos de travailleurs les détenteurs légitimes, aux yeux des masses, du pouvoir de contre-offensive du peuple chilien contre ses exploiteurs. Pour beaucoup, il s'agira de défendre les outils de production faisant déjà partie du secteur social contre leur destruction ou leur récupération par une bourgeoisie, par un patronat dont on ne savait pas jusqu'où irait l'offensive; pour la majorité, ouvriers et petits employés du secteur privé, il était question de leur droit même au travail, au salaire déjà entamé par l'inflation et les mois impayés; ce sont eux qui manifesteront alors le plus de détermination au sein des comités et des commandos pour obtenir la réquisition officielle de leurs entreprises, pour continuer à distribuer et à vendre leurs produits, pour organiser le ravitaillement des quartiers populaires. A Santiago ce sont les Comités coordinateurs de Maipú, San Miguel, Conchalí, Ñuñoa, de la Gare Centrale, les commandos des ceintures industrielles de Cerrillos, Vicuña Mackenna, du secteur Nord; à Concepciòn, ceux de Madesal, du quartier Nord, le Chiguayante, Tomé et Coronel, le commando zonal des travailleurs du pétrole; Arica, Valparaiso, Puerto Montt... il ne reste pas une ville importante du Chili où il n'y ait pas à la fin du mois d'octobre un ou plusieurs comités coordinateurs. Les syndicats jouent dans la création et l'impulsion de ces organisations un rôle primordial, alors que le contrôle du mouvement échappe totalement à la C.U.T. dont l'inactivité, le silence et les coups de frein continuels qu'elle porte aux initiatives des bases organisées, seront publiquement dénoncés par plusieurs responsables des principaux commandos de Santiago.

Après l'entrée au gouvernement du général Prats, vingt entreprises sur les vingt-huit officiellement réquisitionnées en octobre seront rendues à leurs anciens propriétaires. Les trente mille travailleurs d'Arica (quatre-vingt-quinze mille habitants) continueront un moment d'occuper une dizaine d'industries électroniques avant que les pressions de la C.U.T., puis directement du Président Allende, parviennent à liquider leurs dernières forces. Le cas d'Arica est particulièrement intéressant car il montre les conditions qui ont pu être favorables à la radicalisation de tout un nouveau secteur de la classe ouvrière; les industries électroniques y emploient une main-d'œuvre composée en grande partie de jeunes ouvriers et ouvrières de seize à dix-sept ans, automatiquement marginalisés par rapport aux organisations syndicales, puisque la loi fixe toujours à dix-huit ans l'âge minimum des syndiqués. Aussi les grèves dans ce secteur sont-elles toujours illégales.

Le M.I.R. est parvenu, avec la création du Front des travailleurs révolutionnaires (F.T.R.), à organiser rapidement une frange non négligeable de ces travailleurs nouveaux, délaissés jusqu'ici par les partis ouvriers traditionnels. Le F.T.R. jouera un rôle fondamental dans l'impulsion de nombreux comités coordinateurs à Santiago; à Concepciôn et à Arica, il sera à l'origine de tous les comités et conseils de travailleurs de ces deux zones. Mais octobre n'est qu'une première expérience; le gouvernement populaire utilise l'inertie des structures bureaucratiques des organes de contrôle de l'Etat, de la C.U.T., pour désamorcer chaque fois que cela est possible tout embryon d'un réel pouvoir populaire, au profit d'organismes de caractère purement consultatif. Tandis que les ouvriers de l'usine textile Yarur organisent des «ferias» populaires où ils vendent eux-mêmes une partie de leur production, que le P.S., le M.A.P.U., le M.I.R. implantent dans les quartiers ouvriers des «magasins populaires» directement approvisionnés par les agences de distribution, les hauts fonctionnaires du gouvernement et le P.C. soutiennent l'action timide de «Fronts patriotiques» de commerçants, de camionneurs, de techniciens et de médecins restés fidèles à l'Unité populaire; l'impact pratiquement nul des mesures gouvernementales, alors que les sabotages se multiplient (incendie de l'usine textile de Chiguayante), contribue à démontrer à la classe ouvrière que c'est son organisation propre, indépendante des liens traditionnels, qui en fait le meilleur garant de la défense du gouvernement qu'elle s'est choisi.

De nombreux travailleurs avaient pu être séduits dans les mois précédents par les promesses démagogiques de la D.C. qui utilisait les résistances des moins politisés à l'égard de la nouvelle bureaucratie d'Etat, les désillusions face à la pauvreté des changements intervenus dans les rapports de production, pour agiter son modèle d' «entreprise des travailleurs». La campagne menée en mai-juin 1972 pour les élections de la C.U.T. avait été en ce sens fort révélatrice des inquiétudes présentes au sein du mouvement ouvrier le plus organisé: il était pratiquement impossible, pendant cette période, d'allumer un poste de radio sans tomber sur un message «publicitaire» vantant les mérites de l'entreprise «auto-gérée», du «socialisme communautaire». La D.C. tablait sur l'ignorance généralisée au Chili, et à plus forte raison en milieu ouvrier, de l'expérience yougoslave ou des théories européennes de l'autogestion révolutionnaire, pour déguiser habilement un projet beaucoup plus proche de la cogestion allemande ou de la participation gaulliste que des formules avancées en France en mai 1968 et reprises aujourd'hui par la C.F.D.T. Face aux promesses d'un actionnariat ouvrier revêtu des oripeaux rutilants d'un paradis «socialiste-communautaire» inspiré de la philosophie de Maritain, les partis ouvriers se retrouvaient désarmés idéologiquement pour n'avoir défendu et mis en pratique jusque là qu'une bien timide «participation».

Le parti socialiste adopta alors une attitude essentiellement opportuniste en axant sa campagne sur le contrôle ouvrier, alors qu'il n'avait pris aucune initiative publique dans cette direction depuis les débuts au gouvernement de l'Unité populaire, et que le comportement de ses dirigeants syndicaux vis-à-vis de la participation avait été surtout marqué par leur hostilité à toute atteinte aux pouvoirs qui étaient les leurs. Quant au parti communiste, il avait repris sans modification aucune ses mots d'ordre de «bataille de la production», de «soutien au gouvernement populaire», malgré le peu d'écho qu'ils recueillaient à la base. Le F.T.R. était, lui, trop isolé du gros de la gauche, trop identifié encore à l'image d'un parti petit-bourgeois, «anti-communiste», partisan d'une violence systématique, que donnaient du M.I.R. les anathèmes du P.C.Ch., pour pouvoir apparaître aux yeux des travailleurs comme une alternative réaliste; le programme anticapitaliste que le F.T.R. soutenait à ce moment-là avait tendance également à sous-estimer les revendications économiques immédiates, ou encore à ne pas montrer explicitement le lien existant entre ces revendications et le programme politique global.

C'est aussi l'expérience d'octobre qui transforme sensiblement ces données. La nécessité évidente d'avoir recours à l'occupation, puis à la réquisition des entreprises abandonnées par le patronat pour répondre aux mots d'ordre de production, pour réduire au maximum la portée de l'offensive de la droite, aura eu pour conséquence d'augmenter progressivement la compréhension chez les travailleurs de la force que leur donnait une direction ouvrière sur les moyens de production; «pour porter des coups aux anti-patriotes, il nous faut agrandir et renforcer le secteur social de la production», «nous sommes des ouvriers patriotes et nous voulons que notre entreprise passe au secteur social»: les discours et les banderoles à la porte des usines et des ateliers occupés en octobre apportaient la preuve certaine que, de plus en plus, la majorité des travailleurs entendaient répondre aux besoins «patriotiques» de la production, de la «défense» du gouvernement populaire, avec d'autres moyens que ceux qu'on avait prévus à l'origine. Socialistes ou démocrates-chrétiens, les dirigeants syndicaux des entreprises réquisitionnées se battront ensemble pour tenter d'empêcher, la plupart du temps sans succès, que les usines soient rendues au patronat.

Mais une fois terminée la grève des transports, des commerçants et des patrons, les limites de cette prise de conscience apparaîtront plus clairement. Malgré l'effort du M.I.R. pour prolonger les conséquences positives d'octobre dans l'organisation populaire, malgré la grande combativité des militants ouvriers du P.S. et, exclusivement à la base, de certains militants communistes, la dynamique plus générale de l'alliance d'unité populaire va récupérer et désamorcer beaucoup de cette force nouvelle. En effet, les événements qui suivirent immédiatement la suspension de l'affrontement direct, montrèrent que l'autonomie dont avait fait preuve le mouvement populaire n'avait pas entamé suffisamment le contrôle qu'en avait le gouvernement, et ses partis, pour que soient radicalement remises en cause la direction du processus, et la confiance donnée à ses dirigeants actuels par le mouvement de mases. Pour les plus réformistes, et plus particulièrement pour la stratégie du P.C.Ch., octobre révélait brutalement la fragilité de certains mécanismes de contrôle du mouvement ouvrier qui avaient toujours été les leurs: la C.U.T. et d'autres intermédiaires de direction politique n'agissaient guère sur les luttes quotidiennes d'un prolétariat dont nous avons pu voir quelles étaient les grandes lignes de son évolution: le faible taux de syndicalisation des travailleurs du secteur privé, la caducité de la législation du travail, l'écart creusé entre les bénéficiaires des avantages du «secteur social» et ceux qui continuaient d'affronter les conditions de travail ou de salaires que leur octroyait un patronat enclin à licencier le plus de travailleurs possible, à regagner en plus-value relative ce qu'il perdait par l'application des relèvements de salaires, etc., autant de conditions peu favorables à une canalisation efficace des luttes par des organismes bureaucratiques incapables d'étendre leurs ramifications à l'ensemble du système productif.

On s'apercevait ainsi d'un caractère très particulier du processus en cours: vouloir limiter le mouvement ouvrier chilien à des revendications, à un type d'organisation conciliables avec le caractère non socialiste du programme de l'U.P., c'était d'abord se heurter à brève échéance aux réserves de force que ne pouvait manquer d'en retirer l'opposition au régime et, en premier lieu, le patronat du secteur privé. Voilà qui constituait pour la bourgeoisie industrielle un excellent moyen d'amasser un capital qu'elle s'est bien gardée ensuite de réinvestir sur place, là où l'U.P. lui suggérait de le faire. Mais aussi, cela contribuait à donner à la dynamique du mouvement des masses une orientation contradictoire, à moyen terme, avec les objectifs du gouvernement populaire, en accentuant progressivement le poids des secteurs les plus exploités et aussi les plus marginaux par rapport aux canaux de contrôle politique traditionnels; nous avons vu que cette tendance était antérieure au démarrage du processus en 1970, année qui a été marquée par une hausse brutale du nombre des conflits et une participation élevée des travailleurs non-syndiqués.

Dans la mesure où la politique générale du gouvernement Allende tend à renforcer le pouvoir économique de la bourgeoisie en lui laissant la propriété et l'administration de secteurs de haut profit - puisqu'il s'agit de produits concernés par le marché noir et la contrebande -, cette même bourgeoisie en retire une puissance suffisante pour pouvoir retarder son offensive et mieux la préparer. Car plus elle attend, plus la démobilisation relative des masses qu'opère en soi la stratégie de l'U.P. déblaie en sa faveur le terrain choisi pour l'attaque.

Seulement, la radicalisation de plus amples secteurs du mouvement ouvrier que tend à créer, contradictoirement aux effets que nous venons de noter, l'exploitation accrue des «laissés-pour-compte» du programme de l'U.P., a pour résultat de précipiter l'offensive de la droite et d'offrir à celle-ci un front toujours plus résistant. La longue tradition de lutte des travailleurs chiliens révèle alors plus clairement son caractère anti-capitaliste; les secteurs les plus favorisés mais aussi les plus organisés de la classe ouvrière ont tendance à se laisser gagner aux combats plus décisifs menés à leur périphérie, parce que leur isolement est de plus en plus relatif et que le contrôle qu'exerce sur eux l'Unité populaire maintient leur engagement à l'égard du gouvernement.

Si les concessions faites par ce dernier aux partis de la bourgeoisie semblent devoir toujours s'accroître un peu plus, c'est une politique qui tend par ailleurs à provoquer une prise de conscience plus aiguë dans les masses populaires de la nécessité d'approfondir le processus dans une direction révolutionnaire. C'est à partir de là qu'est susceptible de se réaliser une unité d'action des révolutionnaires qui sera moins éphémère que par le passé, et plus liée également à la dynamique réelle du mouvement de masse.

Certains indices, comme la réduction très sensible des attaques du P.C.Ch. contre la gauche révolutionnaire au cours de ces dernières semaines, alors que l'extrême-droite lançait une série d'attentats contre les locaux des partis de gauche, laissaient penser que les communistes sont actuellement conscients du fait que la poursuite même du processus dépend directement de la capacité qu'a le mouvement populaire d'élever son niveau d'organisation autonome. Pourtant, si ce niveau est certes supérieur à ce qu'il était avant le mois d'octobre, ce changement en lui-même n'est pas suffisant pour qu'on puisse assurer que le processus mis en route en décembre 1970 garde toutes ses chances de déboucher sur une victoire des forces populaires qui puisse ouvrir la voie à une révolution socialiste.

Alain Wallon.


Notes:

1. Le massacre par l'armée des mineurs venus de la Pampa à Iquique en 1907 fait 3 600 morts.

2. En 1937, l'opposition trotskyste du P.C.Ch. rejoint en sa grande majorité les rangs du P.S.

3. Cité par M. Barrera: Perspectivas de la huelga obrera en Chile. Cahiers du CEREN. nº 9.

4. Ct. Manuel Barrera. Op. cit. page 141.

5. La loi de «défense permanente de la démocratie» qui, à partir de 1948 met le P.C. hors la loi et permet un contrôle policier sans précédent sur les syndicats

6. Toutes les statistiques employées sont tirées de E. Sader: «Movilizacion de masas y sindicalizacion en el gobierno UP». Document interne du CESO

7. Chiffres recueillis au Bureau des Statistiques du Ministère du Travail (Punto Final. Nº 177. Fév. 1973).

8. Le F.T.R. estime à 460 000 le nombre réel d'affiliés à la C.U.T. (Documentation interne - Elections CUT.)


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