Les Temps Modernes


Yves Kerhuel

L'INSURRECTION DE LA BOURGEOISIE

Le problème du pouvoir est le problème central de toute révolution. Dans le cas du processus révolutionnaire commencé au Chili il y a maintenant deux ans et demi, il est évident que ce problème n'est toujours pas résolu pour la classe ouvrière et ses alliés. Bien plus: les premières ébauches du pouvoir populaire commencent seulement à s'élaborer. Mais, en contrepartie, le problème du pouvoir n'est pas non plus résolu pour la bourgeoisie. La brèche qui s'est ouverte dans son hégémonie menace de s'agrandir. En proposant des objectifs limités de lutte (contre l'impérialisme, les latifundistes et les monopoles), le programme de l'Unité populaire attaquait quand même directement les intérêts des secteurs concernés. Mais il ne mettait pas en cause la bourgeoisie en tant que classe, dont l'appareil de domination va bien au-delà de sa main mise sur quelques dizaines d'entreprises. Il est donc normal qu'une relative division se soit opérée d'emblée en son sein entre les groupes directement touchés par les premières mesures du gouvernement Allende et l'ensemble de la classe dominante, qui pouvait se permettre d'avoir une vision à plus long terme du processus. La réaction des premiers fut radicale: des complots de l'T.T.T. aux grands propriétaires fonciers s'entourant de mercenaires en armes, la lutte politique et militaire qu'ils se mirent à livrer se déroula dès l'abord sous les bannières de la contre-révolution armée et du fascisme.

Elle aurait pu toutefois se limiter à des secteurs isolés et minoritaires, si la neutralisation des forces explosives dont était porteuse l'élection de septembre 1970 avait été effective. En réalisant les tâches démocratiques-bourgeoises (réforme agraire, récupération des richesses de base...) que la bourgeoisie avait été incapable de mener à bien, l'U.P. servait même les desseins de l'aile dominante de la bourgeoisie, à condition de réduire à leur expression formelle ses tâches socialistes. Il y avait là la base élargie d'un capitalisme d'Etat, qui possède une longue tradition historique au Chili, comme moteur de l'accumulation. Cette neutralisation devait résulter de l'embourbement de l'U.P. dans un appareil politique, juridique et militaire dont elle ne «contrôlait» qu'une partie minime. De nombreuses expériences semblables s'en portaient garant. De plus, en dissociant la lutte immédiate des masses populaires des partis en qui elles avaient mis leur confiance, et qui, au lieu de la révolution qu'ils avaient promise, devaient s'en tenir à des réformes partielles arrachées au chantage politique et institutionnel de la classe dominante, celle-ci aurait assuré son hégémonie politique et idéologique pour de longues années. Au sein de la bourgeoisie chilienne, le choix d'une politique de «domptage institutionnel» du gouvernement de l'U.P. et du mouvement de masses l'a donc emporté, dans un premier temps. Les événements de 1972 et ceux des premiers mois de 1973 ont montré qu'elle y était mal parvenue. La dynamique du processus révolutionnaire s'est révélée beaucoup plus féconde que celle d'une banale expérience réformiste ou populiste. En particulier, la crise du pouvoir s'est manifestée dans toute son acuité pendant le mois d'octobre 1972. Dans toutes ses ambiguïtés aussi. A partir de l'analyse de cette «insurrection de la bourgeoisie», nous essaierons d'en rendre compte.

L'heure de l'action.

Santiago, mardi 10 octobre 1972. - La C.O.D.E. [1] a appelé ses partisans à descendre ce soir en masse dans la rue, pour défendre «la démocratie et la liberté». Cette manifestation revêt un caractère particulier: c'est la première fois, en effet, depuis le 4 septembre, que la droite mobilise ses forces pour tenter de faire contrepoids à celles que l'Unité populaire et le M.I.R. ont rassemblées un mois plus tôt. Au Chili, défiler est un acte politique fondamental. On évalue ses forces; l'adversaire aussi, et l'on en tiendra compte. Jusque dans les premiers mois de 1972, les manifestations rassemblées par la gauche et la droite n'avaient pas présenté de différences sensibles: au maximum, elles avaient réuni de part et d'autre trois cent mille personnes. Mais il y a quelques semaines, l'équilibre avait été radicalement rompu. Pour la première fois depuis l'accession d'AUende à la présidence, une foule immense avait déferlé des quartiers populaires pour venir soutenir la stabilité menacée du gouvernement: ils étaient environ huit cent mille.

Ce soir, ils se sont mobilisés en masse, par familles entières, par groupes, par syndicats, par commandos. Ils débouchent des beaux quartiers, et aussi de quartiers moins beaux... Jamais ils n'ont été aussi nombreux. Pas «n'importe quoi»: hommes d'affaires, cadres, professions libérales, etc. Les «cols blancs» défilent. Mais beaucoup d'autres aussi qui n'en portent pas: artisans, commerçants des faubourgs, des groupes épars de «pobladores» [2] , quelques ouvriers coiffés de casques qu'on ovationne (regardez: même les ouvriers sont avec nous...). Le visage de la foule pourtant ne trompe pas. Aux vêtements, à l'allure d'abord gauche et timorée, on reconnaît ceux qui hier encore n'avaient pas besoin de manifester, de se montrer en public pour se faire entendre. La rancœur et la frustration percent dans les conversations. Au milieu de cette foule de petits-bourgeois en colère, mais qui n'osent pas encore trop le montrer, d'autres groupes affichent leur détermination: en formation para-militaire, sur trois lignes, les commandos Rolando Matus et Patrie et Liberté [3] défilent. Ceux-là n'ont pas la hargne bonnasse: ils puent la haine de classe, le désir de casser «du roto» [4] . Avec la nuit qui tombe, la manifestation prend un autre caractère. Us ont commencé à allumer des torches, dans la tradition si joyeuse et si romantique des défilés hiltériens. Des dizaines de milliers de flammes qui continuent d'affluer, une immense veillée sur la principale avenue de Santiago. Ils se sentent entre eux, bien au chaud, nombreux, puissants; réunis par l'immense peur des partageux qui commence à sourdre sous les justifications formelles et les récriminations contre l'incapacité et les abus des «marxistes». La petite bourgeoisie de Santiago expérimente sa force de masse. Sensation enivrante pour elle, de toute évidence... Surmontés l'individualisme acharné, les fausses pudeurs, le qu'en dira-t-on, la respectabilité. Les circonstances obligent. Les barrières intérieures tombent sous la chaleur communicatve de l'effet de masse. Une immense agressivité surgit, se défoule, explose. Il y a deux ans, nombreux étaient les manifestants d'aujourd'hui qui, protégés par la hiérarchie stable de l'ordre bourgeois, s'indignaient, avec Tomic [5] ou d'autres, des injustices et de la corruption, ou partaient en guerre contre «l'impérialisme». Ce soir, ce verbiage socialisant a disparu. En passant devant le siège de Patrie et Liberté, il n'y en a pas un qui n'applaudisse bien fort ces «vaillants jeunes gens» qui se sont donné pour mission «d'écraser à tout jamais le communisme au Chili».

Les orateurs et les notables sont montés à la tribune. Les thèmes fondamentaux que les dirigeants agitent sont ceux-là mêmes qu'ils ne cessent de ressasser depuis maintenant plus d'un an. Mais ils rendent ce soir un son nouveau. On ne parle pas seulement de crise économique, mais de «catastrophe» et de «chaos». Non plus des «abus de pouvoir de l'Unité populaire», mais de la «dictature» et de «l'escalade totalitaire en marche». Baltra [6] , l'orateur de fond, transfuge du parti radical passé à l'extrême droite s'écrie: «Le gouvernement use de la répression sans aucun égard. Avec les extrémistes, il utilise la persuasion la plus douce, tolère qu'on s'empare légalement de l'usine et de la teire, qu'on détruise ce qui est le produit de toute une vie de sacrifices et d'efforts (sic). Par contre, la répression est impitoyable dès qu'il s'agit de Chiliens qui, avec raison, affirment leur désaccord. Sa tentative vise surtout la liberté d'information. Tant qu'il existera un journal libre, une radio libre, les Chiliens pourront connaître la vérité. Voilà ce que ce gouvernement ne supporte pas [7] ...» Ce même appareil juridique, hier encore intitulé par la droite «Démocratie libérale» et vanté comme le meilleur des régimes possibles, est donc devenu aujourd'hui une impitoyable dictature parce que la force de répression de l'Etat, au lieu de frapper systématiquement les manifestations de gauche et les mouvements populaires, arrive à s'en prendre maintenant à ses anciens détenteurs. La foule exulte et hurle «A bas la dictature marxiste» et surtout «Le Chili est et sera un pays de liberté». La phrase cent fois répétée résonne dans la nuit comme une incantation vengeresse. La radicalisation verbale des dirigeants n'a pas seulement pour but de provoquer ce résultat. La logique de leur discours les amène à une autre conclusion. «Le gouvernement, poursuit Baltra, est maintenant entré en pleine illégalité.» Tous les orateurs reprendront cette affirmation. Or, cette fameuse «théorie» de l'illégalité du gouvernement de l'Unité populaire était restée jusqu'alors l'apanage du seul Parti national, et n'avait pas recueilli l'adhésion des autres forces de droite. Ce soir, tous les partis semblent l'avoir adoptée. Sa logique, qui cherche à tourner le profond constitutionnalisme qui règne au Chili, est des plus simples: «Le gouvernement a commis tant d'actes illégaux (qui en juge ? La droite bien sûr) qu'il a dépassé le stade d'un gouvernement légal commettant parfois des illégalités, pour se transformer en lui-même en un gouvernement illégal.» Et sa conclusion apparaît alors, raison véritable de la création de cette «théorie»: «La résistance du peuple à l'oppression quand l'Etat abuse de son pouvoir est légitime. Depuis plusieurs mois, le Parti national avait périodiquement agité ce thème de «la résistance civile». Ce soir, il n'est plus seul. Le gouvernement, jour après jour, exacerbe les tensions politiques, car il sait qu'en mars, les Chiliens se feront entendre, imposeront leur volonté, et lanceront un «Assez!» à l'Unité populaire, à l'extrémisme, et aux tentatives de rompre nos normes institutionnelles. Pressentant la défaite électorale, il a déjà mis en marche une escalade totalitaire, et nous avons le suprême devoir patriotique d'y résister démocratiquement.» Baltra, on le voit, n'est pas avare de paradoxes. S'étant inventé, par un tour de passe-passe, une escalade totalitaire et une contre-légitimité, la bourgeoisie déclare de fait qu'elle a décidé de passer à l'offensive. Le devoir, la Patrie, la Démocratie, auréolent de leur prestige mythique, dans la conscience bourgeoise, cet autre concept qui jusqu'à présent lui était étranger: la résistance.

Quelques moments plus tard, l'orateur du Parti national explicite ce que signifient ces paroles: «Nous ne voulons plus d'autres déclarations. Assez de diagnostics, de protestations, de plaintes; l'heure de l'action est arrivée au Chili car, si le Président de la République attend de voir un pays tout entier paralysé, si c'est cela qu'il cherche, il l'aura.» Un pays tout entier paralysé... Pendant un mois, la classe dominante chilienne et celles de l'étranger vont s'évertuer à présenter la grève d'octobre comme «un mouvement spontané de révolte contre l'Unité populaire.» Le Parti national, quant à lui, n'a que faire de ces fausses pudeurs. Pendant près de quatre semaines, le Chili va connaître une terrible lutte des classes, une «guerre civile froide», à partir - et ce n'est que l'un des nombreux paradoxes de ce processus - d'un ordre de grève générale lancé... par la bourgeoisie.

Certains pourront dire, à posteriori, qu'elle a commis une «erreur» ou une faute tactique, en déclenchant la «grève des patrons». Sans doute. Mais cela revient à sous-estimer les déterminations concrètes qui ont pesé sur chacun des protagonistes, et, en particulier, à passer sous silence un aspect essentiel de la situation chilienne: l'existence de deux partis bourgeois en concurrence ouverte pour l'hégémonie. L'imposante masse de la petite bourgeoisie sur laquelle ils s'appuyent s'est polarisée depuis deux ans, sous leur direction et par leur surenchère. Lorsqu'elle eut acquis une force relativement autonome, la démocratie-chrétienne et le Parti national trouvèrent dans leur «créature» un interlocuteur avec lequel il faudra désormais compter. Ce n'était pas un hasard si les premiers, avant même les partis de droite, à avoir menacé le gouvernement de paralysie et de chaos, quelques jours auparavant, avaient été les syndicats de petits commerçants, d'artisans, etc., appuyés par le patronat directement lié à l'impérialisme.

Ce soir-là, les casseroles [8] , les klaxons, ont retenti plus fort que jamais dans le centre ou les quartiers bourgeois de Santiago. Il y régnait un climat d'hystérie collective. Les «momios» étaient déchaînés. N'était-ce pas l'heure d'agir ? Pour reprendre les termes du M.I.R., la petite bourgeoisie s'était «embrasée».

L' «embrasement» des couches moyennes.

Ce phénomène avait définitivement pris corps deux mois plus tôt. Ce qui s'est passé le 10 octobre n'a été en effet que l'aboutissement d'une crise amorcée à la mi-août. Le détonateur en a été la hausse des prix vertigineuse, décidée par un groupe de technocrates et par les ministres des Finances, O. Millas (P.C.), et de l'Economie, C. Mathus (P.S.). D'un jour à l'autre, les prix commencèrent à augmenter de + 60 %, + 90 %, + 150 %, voire + 300 %. Dans toute la population, la stupéfaction fut totale. Puis la panique. On commença à stocker, même dans les poblaciones, dans la mesure de leurs maigres moyens. La valeur de l'argent fondait à vue d'oeil. En une semaine, la pénurie, réelle cette fois (parce qu'auparavant, elle n'avait été qu'un thème de propagande de la droite), et le marché noir se répandirent. Pour la première fois depuis septembre 1970, un fort mécontentement populaire s'exprima contre le gouvernement. On n'y comprenait rien. Et les discours officiels rejetant tous les maux sur «l'impérialisme et l'oligarchie» ne convainquaient personne.

La droite, à travers sa presse et sa radio, exultait. Les chiffres concernant les produits de première nécessité s'étalaient en première page du journal de la démocratie-chrétienne, sous ce titre laconique: «Hausses du jour.» Ne l'avait-elle pas prédit ? Que tous ces «marxistes» étaient d'incapables faiseurs d'anges qui allaient «conduire le pays à la ruine ?» Le rire sarcastique d'un speaker, préenregistré, éclatait dans les bus et les cafés, en rappelant ce passage du programme de l'Unité populaire qui promet de «supprimer l'inflation, véritable vol pour les travailleurs.»

Quelques jours plus tard, le syndicat des commerçants lançait un ordre de grève qui fut très largement suivi. A Santiago, des affrontement très violents eurent lieu. Dans tout le Chili, les couches moyennes, et surtout la petite bourgeoisie propriétaire (commerçants, petits industriels, etc..) entraient en ébullition sur une base corporatiste et fascisante. L'apparition en masse de ce secteur social sur le devant de la scène politique lui donna un moment l'apparence de la révolte spontanée. Mais très rapidement, il apparut encadré et canalisé par les forces politiques traditionnelles. Dans le centre de Santiago, des affrontements quotidiens avaient lieu. Parmi les manifestants, des commandos de vingt à trente membres, très organisés, déjouaient pendant des heures les manœuvres de la police, et maintenaient la rue en état d'effervescence. Patrie et Liberté passait à l'action. Très signifi-cativement, un nouveau groupe apparut à ses côtés, le commando Rolando Matus, «brigade spéciale» du Parti national qui venait à point nommé faire la jonction entre l'appareil politique de la bourgeoisie «dure» et les groupes fascistes, abondamment pourvus en armes et en dollars. Dans les villes de province, des meetings très agressifs contre l'Unité populaire étaient organisés sous la présidence des hommes d'action du P.N. et de la D.C. La droite disposait maintenant de la base de masse dont elle avait besoin pour mener à bien ses projets contre-révolutionnaires.

Il y avait longtemps que ses stratèges attendaient ce moment et l'avaient préparé. Après novembre 1970, la bourgeoisie s'était efforcée, soit de créer les conditions politico-militaires pour un coup d'Etat (stratégie du P.N.), soit d'enfermer Allende et le gouvernement dans le carcan des mécanismes institutionnels (stratégie D.C). Avec le Parlement, les tribunaux, la Cour suprême, la majorité des fonctionnaires et bien sûr le «privé» contre lui, une armée et une police légalistes mais susceptibles d'assurer une médiation «active», il ne pourrait aller bien loin sans se montrer conciliant. Prisonnière de sa propre idéologie, elle avait mésestimé un facteur essentiel: la puissance latente du mouvement de masse qui avait porté Allende à la présidence.

La classe dominante se préoccupa alors de créer ses propres instruments pour conserver son hégémonie. Puisque l'appareil d'Etat n'était plus directement à son service, elle développa sa propre force de répression: gardes blanches dans les campagnes, troupes de choc et réseaux para-militaires dans les villes. Et surtout, elle se constitua une base de masse «active» pour appuyer soit le projet putschiste de certains, soit la tactique de «domp-tage institutionnel» d'autres secteurs; et cela en organisant les groupes sociaux politiquement et idéologiquement sous son contrôle: commerçants, cadres, employés, lycéens, etc. Le coup d'essai d'une telle force de masse fut, en décembre 1971, la fameuse «marche des casseroles vides». Son relatif échec mit en évidence et le caractère élitaire de ces structures et l'absence de maturation des conditions politiques, économiques, sociales et institutionnelles nécessaires au succès d'un projet de ce type. En effet, entre le demi-million de femmes descendues dans la rue en 1964 au Brésil, qui permit la liquidation de Jao Goulart par un coup de force au sommet, et les dix mille bourgeoises qui avaient défilé ce jour-là dans Santiago, encadrées par une bande de provocateurs, il y avait une marge. C'est celle-ci que la bourgeoisie s'efforça de réduire au cours de l'année 1972 par la réactivation de syndicats, de collèges, de groupements en tous genres, par la création de nouveaux fronts (en particulier de femmes et de jeunes) et l'établissement de réseaux de «solidarité» dans les quartiers résidentiels, etc..

Au cours des mois, ce travail souterrain prit de plus en plus d'ampleur, et commença à porter ses fruits. L'organisation se développait sur plusieurs terrains à la fois. Et ce furent d'abord les «tâches économiques» qui passèrent au premier plan. Les limites de la politique économique menée par l'Unité populaire au cours de l'année 1971 se faisaient sentir. La réactivation de la demande par accroissement du pouvoir d'achat des travailleurs, conjuguée avec l'utilisation à plein de la capacité installée de production, avait permis un «boom» économique pratiquement sans inflation. Jamais, depuis plus de dix ans, l'économie chilienne ne s'était mieux portée. Industriels et commerçants avouaient qu'ils n'avaient pas depuis longtemps gagné autant d'argent. Politiquement, leur opposition à l'U.P. était encore tiède. Mais leur hostilité et leur défiance se manifestaient dans le fait qu'ils refusaient d'investir. La politique de séduction «économique» pratiquée par le gouvernement (octroi en masse des crédits, réduction d'impôts, etc.) n'y faisait rien. Leurs exigences n'étaient pas économiques, mais politiques. En 1971, le Parti national et la D.C. criaient déjà à la pénurie et à la crise économique, quand celle-ci, pour l'immense majorité de la population, n'existait pas. Mais, dès les premiers mois de 1972, l'inflation reprit peu à peu.

La crise intervint au cours du second semestre, au moment où se joignirent ces effets «mécaniques» et une politique d'asphyxie habilement coordonnée: «blocus invisible» de l'impérialisme et création artificielle de goulots d'étranglement par certains secteurs patronaux. A partir d'avril 1972, en effet, il ne se passait pas un jour sans que les inspecteurs de la Direction du commerce et de l'industrie ne découvrent dans des entrepôts clandestins les stocks de pneumatiques, de sucre, etc.. qui manquaient sur le marché. L'ensemble du circuit productif commença à s'en ressentir. Ce boycott n'était pas encore une politique de masse. Mais ses effets se répercutaient de plus en plus sur la conscience boudeuse de la petite bourgeoisie, avivée par une agitation syndicale et corporatiste radicalisée. Le mécontentement croissait. La propagande sur la catastrophe économique se rapprochait rapidement du vécu quotidien. De plus, les structures d'accueil pour encadrer ces secteurs avaient été considérablement renforcées au cours des derniers mois. Ce ne sont pas tant les partis de droite qui jouèrent ce rôle, que les «gremios», les groupements dont les dirigeants étaient affiliés à l'un ou l'autre parti.

Lorsqu'à la crise rampante qiu se développait, le gouvernement répondit lamentablement par une opération «Vérité des prix» pour chercher à se concilier une nouvelle fois ces secteurs en rupture de ban, sa politique produisit très exactement l'effet inverse de celui recherché: une extraordinaire polarisation des classes. La petite bourgeoisie se souleva en masse contre lui. Les secteurs populaires eux aussi s'étaient au départ indignés. Il fallait faire la queue pour le ravitaillement, pour le bus, pour tout maintenant: les commentaires n'étaient pas tendres pour le gouvernement. Mais deux éléments provoquèrent une réaction contraire. D'abord la garantie donnée par Allende, que le pouvoir d'achat des travailleurs serait intégralement maintenu. D'autre part, et surtout, la répétition des affrontements quotidiens, l'hystérie du Parti national qui appelait ouvertement à la résistance, les rumeurs de coup d'Etat qui se propageaient... induirent une forte réaction de classe, défensive, contre les momios. Les problaciones, les ceintures industrielles se mobilisèrent en masse, organisèrent leur auto-défense. Le gouvernement convoqua une manifestation pour le deuxième anniversaire de l'élection, le 4 septembre.

Les rumeurs de coup d'Etat devenaient de plus en plus alarmantes. Des bruits couraient sur l'armée, les carabiniers... Le cardinal lança, par radio et télévision, un appel pressant pour que soit évitée la guerre civile. La manifestation pourrait-elle même avoir lieu ?

Ce fut un raz de marée. Beaucoup d'ouvriers, de pobladores, d'employés qui auparavant ne s'étaient jamais déplacés, venaient soutenir le gouvernement. Une foule dure, résolue, menaçante, faisait irruption dans le centre bourgeois de Santiago, où la veille encore la rue avait appartenu à la droite. Le meeting avait pris une autre dimension, un caractère de classe différent des précédents. Pour la première fois, on pouvait affirmer que l'unité du peuple avait germé, même si elle était encore fragile et peu structurée. Un exemple significatif, et qui fut beaucoup commenté par la suite: un ouvrier défila en brandissant une pancarte où il était inscrit: «Ce gouvernement est une merde, mais c'est le mien, et je le défends.» Ce jour-là, il s'avéra que si la bourgeoisie voulait récupérer son pouvoir par un coup de force, elle déclencherait, une guerre civile. C'est ce qu'elle tentera de faire pourtant un mois plus tard.

La division de la droite.

En produisant cette polarisation des forces sociales, la crise d'août n'avait pas seulement mobilisé de nouveaux contingents populaires. Elle avait aussi scellé une nouvelle alliance de fait: celle de la bourgeoisie putschiste et de la petite bourgeoisie propriétaire. Le processus chilien reproduisait ce que d'autres expériences historiques avaient enseigné: que faute d'avoir été gagnée ou neutralisée à temps, cette couche sociale constitue par excellence la base d'appui d'un projet contre-révolutionnaire fascisant. Elle avait aussi dévoilé publiquement un facteur qui avait été entouré jusque-là d'un silence pudique de part et d'autre: la permanence au sein de l'armée d'éléments favorables à un coup d'Etat, pour peu que les conditions s'y prêtent. Après les diverses évictions opérées entre 1970 et mars 1972, le limogeage d'un général haut placé, quelques jours après le 4 septembre, venait confirmer l'existence menaçante d'un tel courant. Les événements de début septembre n'avaient donc pas changé radicalement le rapport de force. Ils n'avaient été plutôt qu'un préambule. Les classes sociales en présence avaient été considérablement actives, et des fissures étaient réapparues dans l'institutionnalité. Face à cette situation, la classe dominante commença par se diviser une fois de plus sur la tactique à suivre.

Le 8 septembre, le Conseil national de la D.C. oriente sa politique dans la perspective des élections de mars. H insiste sur le fait que la Confédération de la Démocratie où la D.C. cohabite avec le P.N. est fondamentalement une alliance électorale, sans plus. Que la mobilisation de masse ne saurait être «déviée» de sa finalité (appuyer la lutte institutionnelle), qu'il est nécessaire de promouvoir une politique de «changement». La D.C. reprend son jeu de balance, et réaffirme ses distances vis-à-vis du P.N. La crise consécutive à la manifestation du 4 septembre lui a montré les dangers qu'il y avait à pousser trop loin la lutte extra-institutionnelle. Son salut comme parti et comme «futur» parti dominant, dépend de sa capacité à maintenir la cohésion de l'amalgame populiste qui le compose. Le P.N., quant à lui, n'a pas à chercher l'appui d'importantes masses populaires, mais à disputer à la D.C. la direction des couches moyennes radicalisées, à imposer au sein de la bourgeoisie son propre projet de domination, que son chef, O. Jarpa, résume en ces termes éloquents quelques jours plus tard: «Nous avons dit, et nous le répétons: il ne suffit pas de s'opposer au projet totalitaire du communisme international, il faut en outre établir les bases pour la rénovation du Chili... Etablir un gouvernement efficace, réalisateur et nationaliste.» L'instauration de cet ordre nouveau passe par la modification radicale de l'appareil politique existant et suppose la création d'un nouveau mode fascisant de dictature de la classe dominante. Pour l'instant, la stratégie jarpiste est minoritaire au sein de la bourgeoisie. Mais le P.N. ne désespère pas de la voir prochainement triompher, et d'obliger les autres secteurs à la suivre. Pour cela, pendant le mois de septembre, il relance et développe son offensive en commençant par attaquer systématiquement le haut commandement militaire, en dénonçant le «miroir aux alouettes» des élections, en s'appuyant à fond sur la résistance civile de la petite bourgeoisie en colère. Le résultat lui semble tel que, dans les premiers jours d'octobre, Jarpa peut s'écrier dans un meeting: «La lutte contre ce gouvernement est déjà gagnée». Et, si le problème n'est pas encore résolu, c'est «parce qu'il y a dans ce pays beaucoup de faux-jetons».

La tactique jarpiste a porté ses fruits. Les syndicats et groupements de commerçants, professions libérales, etc. viennent en effet de menacer le gouvernement de la paralysie et du chaos s'il ne leur donnait pas des garanties de démocratie. La D.C. abandonne alors toute politique de changement, et s'aligne sur les positions du «mouvement de résistance». Les «faux jetons» et les vrais publient une déclaration commune constatant «l'illégalité» du gouvernement, et réaffirmant leurs exigences de «garanties». Résistance et garanties n'ont évidemment pas le même sens pour les uns et pour les autres. Pour Jarpa, il s'agit de lancer un mouvement insurrectionnel pour abattre l'U.P., ou au moins pour lui imposer un pouvoir militaire qui la viderait de toute substance. Pour l'aile majoritaire de la D.C., groupée autour de Frei, il s'agit d'acculer l'U.P. à sortir de ses ambiguïtés, à restreindre son champ d'action aux tâches démocratiques bourgeoises de son programme, à l'amener à réprimer le noyau dur du mouvement de masse et les forces révolutionnaires. Et le meilleur garant que cette redéfinition sera respectée, qui pourrait-il être, sinon l'armée ? La façade institutionnelle serait ainsi préservée, et les partis de l'Unité populaire devraient cautionner, bon gré mal gré, la «sale besogne » d'un mouvement alors décidément réformiste, arrivé au point de développement de ses contradictions où se vérifie ce que les Jacobins avaient affirmé il y a longtemps: «Ceux qui font la Révolution à moitié ne font que creuser leur propre tombe.» Et c'est ce que la D.C. cherche avant tout, pour préparer son retour au pouvoir.

Ce mardi 10 octobre, face à une assistance d'au maximum trois cent mille personnes, les orateurs proclament donc que l'heure d'agir est venue. Et cela, précise l'orateur du P.N., «parce que tous les partis démocratiques sont tombés d'accord sur l'illégalité du gouvernement». L'unification de la direction politique de la classe dominante s'est donc opérée sur une ligne médiane, semi-insurrectionnelle. Non sans divergences sous-jacentes et non sans volonté de faire prévaloir au bout du compte sa propre ligne. Mais le mouvement qu'ils vont déclencher permettra seul d'en décider.

Le coup d'Etat civil.

En deux jours, le lendemain et le surlendemain du meeting de la C.O.D.E., les partis et corporations de droite dévoilèrent ce que signifiait «l'heure d'agir». Le point de départ fut une querelle entre le syndicat des propriétaires de camions et le gouvernement. N'obtenant pas «satisfaction» sur un cahier de revendications ouvertement politique, le syndicat décréta une grève générale et illimitée dans tout le Chili. Dans un pays où plus des deux tiers des transports s'effectuent par route, cela signifiait clairement bloquer l'approvisionnement des villes en produits alimentaires, en essence, etc., arrêter les fournitures de matières premières à l'industrie. Pour une économie déjà extrêmement fragile, c'était le premier pas vers l'étranglement rapide... ou l'abdication. Allende et le gouvernement répliquèrent immédiatement à l'ordre de grève en utilisant à plein les mécanismes institutionnels dont ils disposaient, c'est-à-dire en décrétant l'application de la loi de sûreté de l'Etat. Les camions seraient réquisitionnés, les dirigeants du syndicat poursuivis en justice. Les rôles étaient ainsi parfaitement distribués pour légitimer le mouvement de résistance à l'oppression. Les radios de droite se lancèrent alors dans une campagne effrénée d'intoxication: des marches militaires résonnaient à longueur de journée, le syndicat des industriels, celui des commerçants, la Fédération d'Etudiants de l'université catholique, les dirigeants de divers syndicats de transports urbains, tous appelaient à la grève générale pour le vendredi matin. Une foule de corporations, de collèges, étaient convoqués à des assemblées générales pour «examiner la situation».

Le jeudi soir, dans une intervention à la radio et à la télévision, Allende définit la position du gouvernement. Elle consiste fondamentalement à s'appuyer sur l'appareil d'Etat et à confier à l'armée le soin du maintien de l'ordre. L'armée était donc objectivement engagée aux côtés du gouvernement pour affronter le mouvement de grève. Et, par le fait, elle intervenait au milieu des protagonistes en tant qu'arbitre du conflit. En décrétant l'état d'urgence dans la province de Santiago et dans quelques autres, le pouvoir passait des mains des civils à celles des militaires. Le second volet de la politique de l'U.P. fut de tenter par tous les moyens d'enrayer le mouvement de grève et de maintenir la production.» D'emblée, la classe ouvrière avait été placée dans une position défensive, et cantonnée dans ses lieux de production.

Un point d'interrogation, et non des moindres, subsistait ce jeudi: jusqu'où le mouvement allait-il s'étendre ? Le fer de lance de l'offensive, en effet, était constitué par la petite bourgeoisie logée dans les secteurs de la distribution. Et les secteurs de la production ? Non seulement la classe ouvrière, mais aussi les employés, les techniciens, comment allaient-ils réagir ? Dans ces secteurs, la démocratie-chrétienne exerçait une forte influence. Dans la Santé, l'Education, de nombreux syndicats avaient une direction où elle était majoritaire. Même chez les ouvriers, n'avait-elle pas enregistré une forte progression aux élections syndicales de mai 1972 ? Elle était arrivée en troisième position, juste derrière le P.C. et le P.S. Dans les branches les plus favorisées, le cuivre, la métallurgie lourde, la chimie, son poids était parfois prédominant. Pourquoi ceux qui votaient il y a six mois contre la politique «étatiste et bureaucratique» de l'U.P. ne se seraient-ils pas mis en grève ? Car le mouvement affichait publiquement une image de révolte des bases contre les «abus du pouvoir».

La D.C. n'avait négligé aucun effort pour les engager dans le conflit. De nombreux syndicats, depuis plus d'une semaine, avaient été «travaillés» en sous-main, et devaient intervenir une fois l'offensive déclenchée. Il était essentiel, en effet, que le mouvement soit polyclassiste et apparaisse comme un «sursaut ' national de résistance». Sa force, son succès, et le sort de la D.C. comme parti bourgeois de masse en dépendaient. Le vendredi matin, l'industrie et le commerce devaient donc s'arrêter, le gouvernement, les divers partis de l'Unité populaire et le M.I.R., réunis une fois de plus par la formule «Marcher séparés et frapper ensemble», appelaient à maintenir coûte que coûte la production et à déjouer le lock-out. La décision, ce matin-là, appartenait aux travailleurs.

Le résultat, dans la classe ouvrière, ne se fit pas attendre. A 8 heures, ou avant, les ouvriers étaient aux portes des usines. Les trouvant fermées, ils les forcèrent et occupèrent les locaux. Des assemblées générales se tiennent dans la matinée. Partout la grève est rejetée. Il n'y a pas une seule exception. Les usines marchent, et même mieux que d'habitude. Les plans de production seront en général dépassés. La classe ouvrière est en train de faire l'expérience concrète de sa force, de son pouvoir. Les gérants et les directeurs ont dû rester à la porte de l'usine. Ingénieurs et cadres, pour la plupart ont déserté ! Un certain nombre d'employés aussi. Les ouvriers, eux, sont tous là. Des miristes aux démocrates-chrétiens, tous sont réunis dans un même refus du chantage patronal.

Sur le plan du contrôle des usines, la bourgeoisie industrielle qui avait décrété le lock-out était totalement vaincue. Mais la petite bourgeoisie propriétaire, les transports, certains services, s'étaient massivement engagés dans la lutte. La puissance et la radicalisation du mouvement étaient surprenantes, même pour les initiateurs. Les portes des magasins s'étaient fermées, jusque dans les quartiers périphériques. Le centre des villes était désert, les routes coupées par les camionneurs et les commandos d'extrême droite. D'autres secteurs étaient peu à peu gagnés au mot d'ordre de grève. C'était assez pour paralyser le pays, neutraliser l'appareil de production qui fonctionnait. Dès les premiers moments, la résistance civile eut donc pour résultat de diviser la société chilienne en deux blocs de classe, groupés autour de deux noyaux durs: d'un côté, l'ensemble du patronat et la petite bourgeoisie propriétaire, de l'autre la classe ouvrière. Deux camps absolument définis, où se révélait avec une clarté rarement atteinte l'antagonisme fondamental de la société capitaliste, par delà les positions idéologiques. Entre ces deux pôles, un marais social, encore peu engagé. La netteté avec laquelle ce fossé s'était creusé en un ou deux jours mettait en danger tout parti recrutant ses forces dans l'un et l'autre camp. C'était le cas pour la D.C.: la division sociale présageait la division à l'intérieur du parti.

En un rien de temps, la D.C. avait vu fondre l'importante clientèle ouvrière qu'elle avait mis des années à gagner. D'autres secteurs de salariés ou de paysans, qui jusque là l'appuyaient, ne paraissaient guère enthousiasmés par sa conception du devoir patriotique et démocratique. Elle connut donc une crise aiguë. Le samedi soir, au lendemain de l'ordre de grève des commerçants, elle amorça un mouvement de recul. Certains secteurs proposèrent la reprise du travail pour le lundi. Le dimanche, elle convoqua en hâte une réunion des cadres de base de Santiago. La petite bourgeoisie urbaine y était majoritaire. Le président de la D.C, réputé centriste, lut un rapport assez modéré. La réaction qu'il provoqua fut éloquente: il fut sifflé par l'auditoire. De toute évidence, celui-ci était plus sensible aux thèmes radicaux développés par le P.N. Il fallait choisir: le lendemain, le président fit une déclaration où il appelait ses partisans à «l'action jusqu'au bout». La tactique insurrectionnelle du P.N. triomphait.

A partir du lundi 16 octobre, la seconde vague de l'offensive de la bourgeoisie consiste à lancer dans la grève générale tous les secteurs encore indécis. Des luttes acharnées se déroulent dans les assemblées syndicales entre la gauche et la droite. L'alliance D.C.-P.N. provoque parfois de fortes réactions de rejet dans les bases acquises à la D.C. Mais beaucoup de syndicats, secteur par secteur, branche par branche, votent la grève. La majorité des professions libérales et des cadres s'engage aux côtés de la droite. Les employés, les étudiants et les lycéens se divisent en deux blocs. La grande majorité des paysans pauvres, coopérateurs et salariés, poursuivent les semailles de printemps qui, elles, n'attendent pas, et refusent de se mettre en grève. En second lieu, la politique d'asphyxie économique se systématise. Le pays est réellement menacé de paralysie, non seulement parce que l'essentiel des circuits de distribution est bloqué (Santiago ne reçoit que 40% de l'approvisionnement normal en combustible), mais aussi parce qu'une politique de sabotage commence à se développer sur une grande échelle.

Des groupes s'organisent le long des routes pour empêcher la circulation des camions réquisitionnés. Tout transport de nuit est impossible. Les pneus des camions, des bus, sont systématiquement crevés. Seuls parmi les moyens de transport, les trains continuent de marcher. Des convois extraordinaires sont mis en place, surtout pour assurer l'approvisionnement en blé et en combustible depuis Valparaiso, mais les voies ferrées sont sabotées en permanence. Dans les campagnes, les gardes blanches s'activent. Il s'agit d'empêcher par tous les moyens les paysans de ravitailler les villes. Dans le sud surtout, des affrontements ont lieu. Le lait, les aliments sont déversés sur les routes; mais ces agissements provoquent une forte réaction de la part des paysans. Ceux-ci se solidarisent de plus en plus avec le gouvernement. Faute de camions, les vivres sont acheminées par convois de tracteurs. Les centres urbains sont l'objet d'une politique identique. Des réservoirs d'eau explosent. Les commerçants qui tenteront d'ouvrir leurs magasins seront menacés et souvent agressés. Malgré l'interdiction due à l'état d'urgence, les manifestations de rue recommencent dans le centre de Santiago. Les quartiers bourgeois montrent également l'efficacité de leur organisation. Ils sont quadrillés par des groupes de jeunes veillant à la fermeture des commerces, multipliant les contacts amicaux avec les soldats et les officiers qui montent la garde, etc. Vers le milieu de la semaine, la situation, du point de vue économique et social, devient très critique.

Pour y faire face, l'Unité populaire mobilise, avec retard, toutes ses forces. Constatant qu'un «coup d'Etat est en marche», et que «la D.C. est passée d'une attitude légaliste à une position séditieuse», elle redéfinit en ces termes sa ligne de conduite: «La première tâche est d'assurer la défense du gouvernement.» Pour cela, elle compte sur l'armée; la mobilisation de masse reste subordonnée à la défense institutionnelle. «La tâche patriotique de la classe ouvrière», affirme le secrétaire du P.C. le 17 octobre, «est de faire marcher le pays, tâche pour laquelle elle dispose de l'appui des forces armées, de la jeunesse chilienne, et de nouveaux secteurs.»

De fait, à l'intérieur des limites où elle reste cantonnée, la mobilisation populaire connaît, à partir du lundi, un fantastique essor. Les ouvriers, avec dévouement et ingéniosité, réalisent des prodiges pour éviter la paralysie de l'appareil productif. Le travail volontaire de déchargement, de distribution s'organise sur une grande échelle. Dans les quartiers populaires, les organisations de prise en charge du ravitaillement se multiplient. D'énormes secteurs de la population commencent ainsi, par nécessité, à prendre en main leurs propres affaires. Cette expérimentation concrète de la lutte des classes et du pouvoir des travailleurs entraîne de profondes modifications dans la conscience populaire. Une réaction très générale commence à poindre: «Nous sommes en train d'apprendre qu'on peut se passer d'eux». L'organisation populaire atteint ensuite rapidement un second niveau. Devant la menace contre-révolutionnarie, des comités d'autodéfense et de vigilance se mettent en place. Le prolétariat en tant que classe, envisage l'imminence de l'affrontement et s'y prépare. Même si ces tâches seront assumées de façon très inégale selon les secteurs, un énorme pas en avant aura été fait. Enfin, le mouvement de masse, sous la direction des forces révolutionnaires opère ses premiers regroupements organiques. Dans les faubourgs de Santiago, l'organisation des ceintures industrielles se multiplie sous l'impulsion des cadres ouvriers du P.S. et du M.I.R. Dans tout le Chili, des comités coordinateurs s'implantent. Ces structures rassemblent ouvriers, paysans, pobladores, petite bourgeoisie, sur la base de la défense active de leurs intérêts communs (ravitaillement, transports, santé, etc.) Ce sont les premières ébauches, encore limitées et minoritaires, d'un pouvoir populaire alternatif à l'appareil politico-juridique de la bourgeoise.

Néanmoins, cette extraordinaire mobilisation reste sur la défensive. Elle permet d'éviter la paralysie générale du pays. Le ravitaillement des quartiers populaires est pour l'essentiel assuré. La conscience de classe des travailleurs s'approfondit, leur niveau d'organisation progresse considérablement. Mais l'essentiel du pouvoir est ailleurs. La décision finale a été remise entre les mains de l'armée.

La recette à Franco.

Sur vingt-quatre provinces, vingt sont en état d'urgence. Le couvre-feu est instauré à Santiago, l'armée monte la garde dans tous les lieux publics. Les commandants des zones d'urgence prennent des arrêtés sous le seul contrôle du gouvernement. Sollicitée à la fois par l'U.P. et par la droite, l'armée joue le rôle d'arbitre. Le gouvernement peut compter sur le constitutionna-lisme du haut commandement militaire, mais dans quelles limites ? Sur la base de quels compromis ? Et jusqu'à quand l'actuelle discipline de l'armée va-t-elle se maintenir ?

Le vendredi 20 octobre, l'éditorial du quotidien du P.N. se termine par ces mots: «Tout le monde attend que l'agonisant meure vite, quoique dans le pire des cas, il faudra attendre mars pour lui délivrer son certificat de décès au milieu de joyeux sons de cloches.» Le P.N. voit donc sa victoire à portée de la main, et pour mieux la situer, un «lecteur» écrit dans la même édition: «Qu'aurait été l'Espagne si, il y a trente ans, elle était tombée dans les griffes du communisme international? H est indiscutable qu'elle ne serait pas aujourd'hui placée dans le concert européen, comme l'une des trois premières puissances de ce continent... que n'avons-nous demandé plus tôt la recette à Franco.» Ce fasciste ingénu peut être rassuré: le P.N. croit le moment venu de l'appliquer. L'armée, lit-on dans le même édito-rial, est invitée à accomplir son devoir. Il s'agit donc explicitement de destituer le gouvernement, ou pour le moins, de prendre le pouvoir de fait en lui laissant une existence formelle pendant quelques mois, pour pouvoir ensuite, au moment des élections, le déposer en douceur. La tactique publique suivie par la droite pour y parvenir est double. Elle consiste, d'une part, à transformer la résistance civile en désobéissance civile, et, d'autre part, à couper les chefs notoirement constitutionnalistes du reste de l'armée pour y opérer un renversement du pouvoir. La désobéissance civile va être appliquée systématiquement par les partis et les syndicats de droite. Il s'agit d'ignorer les institutions civiles et le gouvernement, pour ne reconnaître que le pouvoir des militaires, une fois l'état d'urgence instauré. Les pétitions, les cahiers de revendications, etc., ne sont plus remis au gouvernement ou au préfet, mais aux chefs des zones d'urgence. Ceux-ci sont invités à trancher les conflits en cours, et de fait, les dirigeants de droite font preuve à leur égard d'une «bonne volonté» et d'un esprit de conciliation qui ne peuvent que favorablement les impressionner et les amener à douter des affirmations de l'U.P. sur le caractère séditieux du mouvement et sur l'illégitimité de leurs revendications. Par ailleurs se multiplient les appels flatteurs aux forces armées qui «seules peuvent rétablir l'ordre» et qui «jouissent de la confiance de tous». La Chambre de commerce par exemple vient remercier le commandant de la place de Santiago pour «son attitude compréhensive». N'a-t-il pas pris un arrêté ordonnant de dégager toutes les usines occupées par les ouvriers ? Le gouvernement avait aussitôt obtenu le retrait de cet ordre et son remplacement par un autre, allant en sens contraire. L'affrontement a été évité, mais il s'en est fallu de peu pour que certains militaires n'aient fait prévaloir leur propre conception sur celles de l'exécutif.

Le second volet de l'offensive publique de la droite en direction de l'armée consiste à discréditer les officiers légalistes dont le général en chef, Prats, apparaissait comme le chef de file. Les manœuvres pour le faire apparaître, non pas comme constitution-naliste, mais, au contraire, comme politiquement engagé à l'égard de l'U.P., se multiplièrent. D'autres officiers, par là-même, étaient incités à se délier de leur obéissance et à s'engager eux aussi politiquement. Le neutralisme officiel de l'armée paraissait cependant bien ancré. Pour l'engager aux côtés de la bourgeoisie, il fallait faire «sauter ce verrou légaliste». C'est ce que le P.N., dans l'ultime étape de son escalade, entreprit. Le jeudi 19 octobre, Jarpa déclare: «Nous étudions une accusation constitutionnelle contre le président de la République pour donner au peuple la possibilité d'élire librement un nouveau gouvernement. Légalement, une telle accusation ne peut être votée; il manque à la droite une voix pour obtenir la majorité requise des deux tiers, mais le but du P.N. se situe précisément là: démontrer que le sort légal de l'exécutif n'est lié qu'à une mince voix de parlementaire. Le même jour, Prats déclare: «Nous vivons un moment historique.» Des rumeurs alarmistes se propagent, la Centrale unique des travailleurs lance un appel à «maintenir une attitude vigilante.» Une conférence de presse d'Allende aux journalistes étrangers, prévue pour le vendredi, est remise. Une agence d'Allemagne de l'Ouest annonce que civils et militaires s'affrontent dans les rues de Santiago, que l'on compte déjà onze morts, que, d'autre part, la principale base navale s'est soulevée contre le gouvernement. D'autres, comme l'Agence France Presse donnent dans le même type d'intoxication. Un triumvirat civico-militaire serait prêt à marcher sur la Moneda [9] . Les ceintures industrielles sont sur le pied de guerre. Ces deux journées du jeudi et du vendredi voient d'obscures et fiévreuses tractations, dans un climat social à couper au couteau. On sait que jusqu'à ces derniers jours, la tendance putschiste était minoritaire dans les Forces armées. Mais la tendance favorable à la gauche aussi...

La conférence de presse d'Allende a lieu le samedi à midi. Il affirme: «Le mouvement a échoué... Il y a deux oppositions: la constitutionnaliste et l'autre, qui a déchaîné la violence contre le peuple. Je peux vous dire que nous avons vécu des heures très dures et très difficiles, mais je crois qu'elles sont passées.» Les dirigeants de l'U.P. abondent dans le même sens. L'affrontement a été évité parce que la D.C. a retrouvé sa ligne légaliste. En quarante-huit heures, ce revirement s'est opéré. Le jeudi soir, Allende analysait devant la franc-maçonnerie, «la minute du Chili», et affirmait qu'il ne sortirait de la Moneda que dans un «pyjama de bois». Deux jours plus tard, La Tercera, journal à grand tirage de la droite, analysait ainsi la situation: «Les corporations prétendent seulement qu'Allende change de politique», et elle commentait: «Le fantasme de la guerre civile a rôdé dans l'esprit des dirigeants politiques et dans celui de l'opinion publique. Les sept jours qui s'achèvent resteront dans la mémoire des Chiliens comme l'un des moments les plus critiques de notre histoire. Le président de la République a eu recours à toute son habileté politique pour discuter avec l'Eglise, les collèges de professions libérales, les secteurs des Universités et la Franc-Maçonnerie, pour tenter de sortir de la plus grave impasse qu'ait connue son gouvernement. Pendant ce temps, le commandant en chef de l'armée s'entretenait avec le président de la D.C. pour lui faire sentir la gravité de la situation. Mais en vérité, personne ne prétend renverser le gouvernement... L'heure est venue, au contraire, pour Allende de s'imposer dans le fauteuil présidentiel et de ne plus se laisser influencer par quelques thermocéphales qui, de l'intérieur ou de l'extérieur de l'U.P., lui demandent qu'il fasse la révolution au grand galop, ce qu'il n'a jamais promis au peuple.» Voilà, en effet, le prix à payer pour le «légalisme» de la D.C. Ce même jour, deux faits significatifs interviennent: la loi sur le contrôle des armes, qui donne un pouvoir d'intervention très étendu à l'armée en ce domaine, est publiée au journal officiel; Frei, le lendemain, en parlera à la télévision, comme d'un «acte positif». D'autre part, une délégation des syndicats en grève vient déposer un nouveau cahier de revendications nettement moins conflictuel que le précédent. Elle a à sa tête cette fois le président de la Chambre de la construction, la seule corporation du patronat qui ne s'était pas engagée radicalement dans la résistance civile.

De fait, en proposant une accusation constitutionnelle contre Allende, le P.N. était disposé à aller jusqu'au bout de la tactique qu'il avait suivie, à tenter une division, même aléatoire, de l'armée, et à déclencher une guerre civile. La D.C. avait refusé de le suivre sur ce terrain. La division des deux partis de la bourgeoisie réapparaissait. Le président de la D.C, qui appellait ses bases à l'action une semaine plus tôt, déclarait maintenant devant une assemblée de militants: «Nous ne sommes pas naïfs. Nous savons parfaitement qu'il existe des ultras, tant de droite que de gauche, qui veulent dévier ce mouvement, mais la D.C. est là pour empêcher la réussite de ces tentatives...»

Le pouvoir du peuple et celui des généraux.

En tant que mouvement insurrectionnel, l'offensive avait donc échoué. Le P.N. et les groupes fascistes refuseront pourtant de s'avouer vaincus. Dans les dix jours qui suivent, ils essaieront à plusieurs reprises de réamorcer leur politique. Mais la direction d'ensemble appartenait désormais à l'aile dominante de la D.C, groupée autour de Frei. Les «garanties» que celui-ci exige sont draconiennes: répression des «ultras», c'est-à-dire principalement du M.I.R. et des secteurs de gauche du P.S., restitution des entreprises réquisitionnées pendant la grève (alors que le gouvernement avait promis le contraire), limitation définitive de la réforme agraire, mise à l'écart de plusieurs points du programme de PU.P., intervention directe et contrôle de l'armée sur le gouvernement; enfin, Frei définit les prochaines élections parlementaires comme un «plébiscite». Si l'U.P. n'obtenait pas la majorité des voix, ce qui était certain, elle devrait se retirer de l'exécutif. Pour l'U.P. en tant que bloc, ces mesures, si elles étaient imposées, équivalaient à un suicide. Mais leur rejet paraissait exclu. Trop de forces, même au sein de l'U.P. considéraient d'un œil favorable certaines de ces exigences. Les négociations qui s'engagent pas à pas mettent en jeu le rapport de forces qui existe au niveau institutionnel et, secondairement, au niveau du mouvement de masses.

Une première chose était évidente: si le statut de l'armée n'avait pas été officiellement modifié, les derniers événements l'avaient portée au premier rang de la lutte politique. Son retrait n'était souhaité ni par Allende, ni par Frei. Elle était la meilleure garantie de la consolidation de l'équihbre précaire qui venait d'être instauré. Mais le rôle que l'un et l'autre entendaient lui faire jouer n'était évidemment pas le même. Officieusement, l'U.P. déclarait qu'un remaniement ministériel allait avoir lieu. De son côté, la D.C. proposait, pour résoudre le conflit, l'intégration de l'armée dans le cabinet. Le problème était de savoir quelle serait la nature de cette intégration.

Par ailleurs, la grève se poursuivait. Mais le rapport des forces au sein du mouvement de masses tendait à s'inverser. L'organisation populaire se renforçait chaque jour. Et les contradictions au sein des couches moyennes étaient de plus en plus fortes. Les commerçants des quartiers populaires, par exemple, recommencèrent presque tous à travailler. Le contrôle et l'organisation des pobladores, à travers les J.A.P. [10] , la gêne financière qui commençait à se faire sentir, la mise en évidence de «l'aventure» où on les avait engagés, les amenaient à abandonner la grève. Des syndicats «patriotiques» naissaient et recueillaient d'emblée de nombreuses adhésions. Par contre, d'autres secteurs se radicalisaient en sens inverse, et durcissaient leur attitude. Les médecins décrétaient la grève des soins d'urgence. Des sabotages s'exerçaient dans les hôpitaux. L'état d'urgence permettait aux commerces du centre de faire durer la grève à l'abri des patrouilles de l'armée. Ouvriers et pobladores y assistaient sans pouvoir intervenir.

La lutte qui se déroulait «au sommet» ne dépendait-elle pas, en dernière instance, du rapport des forces à la base? Le moment n'était-il pas venu de lancer une contre-offensive populaire ? A ce sujet de profondes divergences réapparurent au sein de l'U.P., et entre le M.I.R. et l'U.P. Allende, le P.C. et les partis sociaux-démocrates s'étaient mis d'accord sur la formation d'un cabinet U.P.-militaires et l'octroi de certaines garanties en matière d'institutionnalité. Toute contre-offensive allait accentuer les contradictions entre le pouvoir populaire et l'appareil d'Etat, en particulier dans cette institution hiérarchisée et hors de tout contrôle des masses qu'est l'armée. Pour le M.I.R., telle était bien la question que les circonstances posaient avec urgence et qu'il fallait mettre à l'ordre du jour. De même pour le P.S. et la gauche chrétienne au sein de l'U.P. Mais ces deux formations eurent beau présenter des menaces de démission, elles ne purent obtenir que des garanties mineures. Une politique avait déjà été définie: la contre-offensive populaire ne devait pas avoir lieu.

Le 3 novembre, les chefs des trois armées devenaient ministres du gouvernement. La presse de tous bords s'en félicitait et présentait l'événement comme une victoire. Quelques jours plus tard, le nouveau chef du cabinet, le général Prats, concluait une série d'accords avec les «gremios». La grève des patrons était terminée.

Il est indubitable que ses résultats n'ont pas correspondu à ce que ses promoteurs en attendaient. Le mouvement s'est retourné contre eux. «Nous en avons plus appris en un mois qu'en deux ans», telle est la réaction générale du côté du peuple. Un saut qualitatif s'est produit dans l'unité, dans la conscience, dans la capacité d'organisation et l'apprentissage politique des masses populaires. Même si elles ont dû rester dans une position de défense et si leur direction politique demeure incertaine. Il s'en faut de beaucoup pour que les embryons de pouvoir populaire puissent se présenter comme une réelle alternative de pouvoir. L'unification politique et organique du peuple est encore en gestation, et donc éminemment réversible. Mais les premiers germes ont éclos. A la suite d'octobre, les mobilisations combatives qui auront lieu en janvier-février 1973, puis les élections de mars permettent de mesurer les progrès accomplis. La sanction d'octobre est intervenue en mars et elle a dépassé toutes les prévisions.

En second lieu, au sein même de Pinstitutionnalité, la bourgeoisie n'a pu remporter une victoire. Le type d'alliance U.P.-armée qui se réalise n'est pas celui que Frei entendait imposer au gouvernement. En outre, certaines des garanties essentielles qu'il exigeait (répression du M.I.R. et de certaines forces dans l'U.P., encadrement du mouvement de masse) ont été, une fois de plus, repoussées. Mais pour combien de temps ? La crise d'octobre a en effet mis plus que jamais en évidence à quel point le sort de l'U.P. et du gouvernement dépend de la tactique «légaliste» de la D.C.

Or, on l'a vu, cette tactique peut, à tout instant, être remise en cause. La division politique de la classe dominante chilienne ne persiste qu'à partir du moment où ses intérêts et son hégémonie d'ensemble ne sont pas directement menacés. S'ils l'étaient, il est fort probable que ces contradictions, somme toute secondaires, seraient surmontées.

La perspective d'une guerre civile se rapproche donc de plus en plus, et même les forces qui ont le plus refusé de l'envisager, comme le P.C., déclarent aujourd'hui que cet affrontement est «probable» . A l'inverse, la «paix» sociale que la D.C. négocie en permanence, ne pourra indéfiniment s'accommoder de la radi-calisation du mouvement de masses, et de l'existence de forces résolument anti-capitalistes, comme le M.I.R., et aussi, à un autre niveau, au sein de l'U.P., comme l'aile dominante du P.S., le M.A.P.U., la gauche chrétienne. La D.C. peut «tolérer» la nationalisation de cent ou même deux cents monopoles. Mais elle n'acceptera pas que le prolétariat, en tant que classe, concrétise ce dont il a commencé à prendre conscience en octobre: qu'on peut parfaitement «se passer d'eux» (la grande bourgeoisie industrielle).

Enfin, ce modus vivendi implicite, et périodiquement ébranlé, n'est dû qu'à l'intervention croissante de l'armée. Et sa présence, avec toutes ses ambiguïtés, pèse lourdement sur la dynamique du processus, en tant qu'il se veut de «transition vers le socialisme».

L'extraordinaire complexité de la situation chilienne, où les lignes d'action des divers protagonistes se conjuguent, s'entrecroisent ou s'opposent dans un équilibre instable, a empêché jusqu'à présent toute définition claire. Après deux ans et demi, cette situation reste «ouverte». L'ascension du mouvement de masse se poursuit. Les forces révolutionnaires ont incontestablement gagné beaucoup de terrain. La bourgeoisie putschiste s'est constitué une force sociale et un appareil politico-militaire de plus en plus redoutable. Et de Frei à Allende, en passant par les militaires, l'institutionnalité vacillante se maintient au milieu de luttes aiguës suivies de compromis toujours remis en cause. Même si un affrontement était déclenché, dans un avenir proche, par la bourgeoisie ou certains de ses secteurs, il est probable qu'il se produira selon des formes sociales et politiques originales, qui ne recouperaient pas nécessairement le clivage ultime capitalisme/socialisme.

La dynamique du processus révolutionnaire chilien peut encore déboucher sur plusieurs types de «consolidation» possibles, dont le socialisme n'est que l'un des termes. Car toutes les victoires remportées depuis deux ans, toutes les agressions de l'impérialisme et de la bourgeoisie ne doivent pas faire oublier ce facteur fondamental: que la classe ouvrière ne possède pas pour l'instant la force politique révolutionnaire, c'est-à-dire prolétarienne et anti-capitaliste, capable de lui assurer la victoire. Aucun des partis marxistes existants ne peut seul jouer ce rôle: ni le P.S., grevé par tout un passé populiste et une organisation de type social-démocrate; ni le M.A.P.U., malgré son évolution récente, ni le M.I.R. Celui-ci a dit et répété qu'il ne prétend pas, à lui seul, assumer cette direction dans la conjoncture actuelle. Sa politique consiste bien plus à créer «un pôle de regroupement des forces révolutionnaires» qui sera capable de réaliser cette tâche.

A travers les dédales des affrontements et des alliances, des avances et des reculs, les révolutionnaires chiliens se trouvent donc confrontés en permanence à cette question: quelle est la ligne politique, quels sont les pas tactiques qui ont permis et permettront au processus de dépasser ses tendances populistes ou réformistes et de parvenir à ce moment où, selon les termes de l'un d'eux, «le peuple tend vers l'infini, et la bourgeoisie égale zéro ?» Sur ce point, un intense débat se poursuit depuis deux ans. De quelque manière qu'on l'aborde, l'expérience chilienne a en tout cas montré surabondamment qu'à cette question, on ne pouvait répondre par des stéréotypes.

Yves Kerhuel.


Notes:

1. Confédération de la Démocratie, alliance des partis de droite.

2. Habitants des quartiers pauvres et des bidonvilles.

3. Patrie et liberté: groupe d'extrême-droite, né au lendemain de l'élection d'Allende.

4. Commando Rolando Matus: brigade «spéciale» du Parti national, apparue en août 1972. Roto, momio. Sobriquets par lesquels la bourgeoisie appelle le peuple, et vice-versa:
Roto = va-nu pied.
Momio = fossile

5. Leader de la gauche de la démocratie-chrétienne.

6. Sénateur du parti de la gauche radicale.

7. La même semaine, une enquête révélait qu'au 1er octobre 1972 :
Sur 155 chaînes de radios, 115 étaient contrôlées par la droite, 40 par la sauche.
Sur 72 journaux (nationaux et provinciaux), 47 sont de droite, 16 de gauche, 9 «Peu définis».

8. L'une des formes les plus bruyantes d'agitation de la droite est de faire tinter les casseroles, tous les soir à heure fixe, en signe de protestation contre la penurie.

9. L'Elysée chilien.

10. Comités de contrôle du ravitaillement et des prix. Comités de quartier prenant en charge le contrôle de la distribution


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