Les Temps Modernes


Fernando Mires

Exposé fait devant les étudiants en Sociologie de l'Université
de Santiago pendant le deuxieme semestre 1972

NATIONALISME ET REVOLUTION

C'est au retour d'un long voyage dans les pays socialistes, effectué avant le 4 septembre, qu'Allende exprima l'ideé d'un Front de la Patrie, préfigurant la future Unité populaire.

Ce Front de la Patrie ne peut qu'évoquer pour nous la constitution d'une espèce de Front de Libération nationale dans une perspective électorale.

Depuis son accession à la présidence, Allende n'a d'ailleurs pas renoncé à son projet -présent dans tous ses discours- de donner au processus commencé le 4 septembre des caractéristiques nationalistes.

Cependant, il est pour le moins surprenant que malgré une intense propagande, même une chose comme la nationalisation du cuivre ne semble pas avoir marqué profondément la conscience des travailleurs, du moins sur le moment. En un mot, aucune mystique anti-impérialiste ne s'est développée. Cela est d'autant plus frappant que ce sont ces mêmes travailleurs qui ont fait preuve, à de nombreuses reprises, d'une conscience anticapitaliste marquée. Il paraît donc nécessaire d'expliquer ce décalage ; d'autant qu'à l'intérieur de l'U.P., la seule stratégie cohérente et systématisée - celle du P.C. - a pour tradition historique la proclamation de fronts anti-impérialistes. Ceux-ci doivent réaliser l'unité sociale et politique avec des fractions de ce que l'on appelle couramment la «bourgeoisie nationale», sans d'ailleurs préciser le rôle hégémonique qui, socialement et politiquement, revient au prolétariat et à ses partis. Comme exemple, entre mille, nous pourrions citer le soutien du P.C. à Baltra comme candidat du bloc U.P., espoir de faire renaître de ses cendres le Front Populaire de 38.

Cette conception à dominante anti-impérialiste s'inspire apparemment de la révolution cubaine. Le caractère manifestement national de la révolution cubaine a conduit celle-ci à des réformes de plus en plus anti-impérialistes et l'extrême dépendance de l'économie cubaine à l'égard de l'économie nord-américaine les a transformées en réformes anti-capitalistes; comme le sujet actif de ces réformes était le prolétariat incarné par l'armée rebelle et le P.C. en transformation, ces réformes ont donné un sens de plus en plus socialiste à la Révolution. Ce qui explique la phrase de Fidel à l'Université de Concepción : «Puissent les Chiliens s'unir au moins face à l'impérialisme».

A Cuba un lien très étroit entre révolution nationale et révolution anti-impérialiste et anti-capitaliste a marqué les étapes de la lutte pour le socialisme. Ainsi, opérer la réforme agraire signifiait rendre la terre à la nation cubaine, et démontrer le caractère mercenaire de la soi-disant «bourgeoisie nationale». La lutte contre l'impérialisme a transformé en sujet actif de vaste couches prolétaires et paysannes, donnant un caractère socialiste à la révolution nationale; et, en retour, le caractère national de cette révolution socialiste a permis de regrouper autour de l'hégémonie des ouvriers et des paysans des couches de la moyenne et petite bourgeoisie. Autrement dit, les contradictions entre capital monopoliste et capital non monopoliste, entre grand, moyen et petit capital, étaient aussi les contradictions entre capital étranger et capital national. Ces contradictions furent assumées après quelques mois de lutte sourde non par les représentants du capital mais par le prolétariat et les paysans qui firent de la lutte une lutte contre le capital dans son ensemble. Le rôle dominant joué par le capital étranger rendit possible la neutralisation, voire l'incorporation à la lutte de vastes secteurs du capital national.

Or, dans le cas chilien, comme nous l'avons dit, la dynamique anti-impérialiste n'a débouché ni sur un anti-capitalisme accéléré ni sur un anti-impérialisme effectif. Pour déceler les raisons d'un tel phénomène nous pouvons retenir quatre facteurs : trois d'ordre structurel ou objectif - un à caractère stratégique ou subjectif.

1. Nous pouvons nous limiter ici à l'explication d'un phénomène particulièrement important en ce moment. A partir de 1938, on note au niveau national une forte poussée de reproduction élargie du capital, qui a pour caractéristique d'être planifiée, centralisée et placée sous la tutelle de l'Etat, au point de conférer des traits importants de Capitalisme d'Etat à l'économie chilienne; ceci durant la période qui suit la crise nord-américaine (1930). Après la Seconde Guerre mondiale, ces traits se modifient avec la reprise d'une soumission à l'impérialisme. Néanmoins, persiste l'essentiel de la reproduction intérieure du capital, fortement lié au marché extérieur mais non de manière directe. Ce qui signifie donc qu'il ne suffirait pas de liquider les manifestations extérieures pour liquider «ipso facto» les manifestations internes du capitalisme. Si, à Cuba, l'anti-impérialisme entraînait l'anti-capitalisme, au Chili, anti-impérialisme et anticapitalisme non reliés directement l'un à l'autre, impliquent un traitement parallèle, voire quelque peu différent.

2. Les nouveaux traits de l'économie impérialiste. Entre 1960 et 1970, le capital étranger met au point divers mécanismes dont le contrôle lui permet de s'approprier une grande partie de la plus-value à travers les relations d'échange. En conséquence, son intérêt pour les matières premières traditionnelles (cuivre par exemple) persiste mais c'est aujourd'hui plus par le biais d'un «complexe multinational» que par une main mise directe que sa domination s'exerce.

Les Etats-Unis peuvent ainsi tolérer les «nationalisations» à condition de garder le contrôle des relations de marchés.

3. Dans les conditions actuelles, loin d'empêcher le développement de la petite bourgeoisie, la concentration monopoliste l'accélère en suscitant l'apparition d'une petite bourgeoiseie parasite. Le phénomène s'est trouvé accentué par la gestion économique de l'Etat qui, indirectement ou directement (gouvernement Frei), a «créé» une petite bourgeoisie autant urbaine que rurale.

4. Le gouvernement actuel n'a pas prétendu s'ériger en représentant du prolétariat face au capital étranger mais en représentant d'une alliance entre le prolétariat et des secteurs nationaux de la bourgeoisie, supposés anti-impérialistes. Il s'est voulu antiimpérialiste sans être franchement anti-capitaliste, c'est-à-dire prolétarien, tout en ne recevant pas l'appui de la bourgeoisie.

Donc, jusqu'ici, deux erreurs dans la façon de mener la lutte anti-impérialiste:

1) Supposer que l'anti-impérialisme porte en soi l'anti-capitalisme. Nous avons voulu souligner que si les deux luttes sont liées, elles sont aussi parallèles et réclament par là deux traitements différents à mener de front.

2) Admettre, ce qui découle de la supposition précédente, que l'anti-impérialisme peut mobiliser, en tant qu'axe stratégique, des secteurs dénommés nationaux de la bourgeoisie.

Mais il y a une troisième erreur qui est peut-être plus grave, même si elle prétend s'opposer aux deux premières : à savoir que, à lui seul, l'anti-capitalisme engendrerait l'anti-impérialisme. Cette erreur est sous-jacente chez quelques critiques de gauche du réformisme. En effet, dans leur effort pour détruire la stratégie qui fonde son action sur l'appui d'une «bourgeoisie nationale», ils aboutissent

a) au niveau théorique, à dépouiller la bourgeoisie locale de tout caractère national;

b) à ne pas reconnaître les contradictions internes de la bour geoisie, en négligeant de considérer les différences d'intégration au marché extérieur, ou les différences de composition ou d'im portance du capital, ou encore les différents projets politico-idéo logiques qui la représentent dans la sphère politique.

Une telle stratégie tombera inéluctablement dans l'isolement en offrant des revendications nationales soit à la bourgeoisie soit à des secteurs réformistes.

Elle ne saura pas où et comment agir, dans la mesure où elle ne tiendra pas compte des contradictions internes du camp opposé. Elle sera incapable d'élaborer une théorie rendant compte de toute la réalité et de neutraliser la petite bourgeoisie au niveau idéologique. Elle ne pourra pas se présenter comme force nationale et par là-même restera limitée comme force sociale.

Enfin, pour ce qui est de l'armée, nous croyons qu'une grande partie de ses motivations idéologiques réside dans un nationalisme prononcé. Si des secteurs de la bourgeoisie font leurs les revendications nationales contre le prolétariat, l'armée agira comme garant de la nation contre celui-ci. Si au contraire le prolétariat assume à la fois des tâches sociales et nationales, l'idéologie nationaliste, bourgeoise de l'armée entrera en crise. Ce qui permet à l'armée de légitimer son action anti-prolétarienne s'effondrera alors et la crise ne sera plus seulement idéologique.

Ainsi, ni le réformisme qui assigne des tâches libératrices à une supposée bourgeoisie nationale, ni le «mécanisme» qui fait dériver la lutte anti-capitaliste de réformes anti-impérialistes ou inversement, ni enfin «l'infantilisme gauchiste» qui se réfugie dans la vision facile d'une seule bourgeoisie monolithique et homogène ne permettent de créer les conditions pour une véritable théorie et une véritable pratique anti-impérialistes.

Comprendre l'étroite relation qui existe entre les deux tâches fondamentales du processus actuel (anti-impérialisme et anti-capitalismes), leurs interactions et leur spécificité, permet une lutte correcte sur le plan économique et politique.

Mais à la condition expresse et absolue que la lutte pour le socialisme, qui est sociale et nationale, ait pour sujet actif le prolétariat. Ne pas le comprendre, c'est subordonner les tâches socialistes à de supposées tâches nationales qui, dans la mesure où elles ne sont pas prolétariennes, apparaissent comme bourgeoises et par conséquent cessent d'être, avec le temps, nationales.

Fernando Mires.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
Capitulo Anterior Proximo Capitulo Sube