Les Temps Modernes


Texte datant du début 1973 et écrit pour aider à la définition de la position du M.I.R. face au P.S.
Fernando Mires est membre du M.I.R. et l'un des théoriciens de la gauche révolutionnaire les plus connus au Chili.

BREVE HISTOIRE DU POPULISME

Ce travail fait partie d'un essai en cours sur le populisme au Chili. Il est sans doute nécessaire de préciser ici le concept de populisme, un des plus utilisés et des moins éclaircis par la théorie sociale et politique contemporaine.

1. Nous entendons par populisme la manifestation d'un retard idéologico-politique des masses en mouvement mais sans direction réelle ou avec une direction étrangère à leurs intérêts historiques même si celle-ci peut coïncider avec leurs revendications immédiates.

2. Nous nous référons fondamentalement au populisme latino-américain, un peu différent du populisme qui a présidé aux mouvements de masse des pays européens, au cours des siècles passés.

3. Nous laisserons de côté le populisme agraire, essentiellement régressif, que Lénine a inscrit dans la théorie marxiste. S'il est bien certain que le populisme latino-américain contemporain possède des caractéristiques agraires - au Chili on assiste d'ailleurs à une manipulation du populisme agraire par la D.C. - il s'agit surtout d'un populisme à prédominance urbaine.

4. En conséquence, nous nous référons aux mouvements qui ont marqué en Amérique latine l'entrée sur la scène politique de larges masses populaires, parallèle à des réorganisations économiques et institutionnelles et ayant très souvent une influence sur elles (industrialisation, démocratisation bourgeoise). Citons par exemple le péronisme, le varguisme, l'aprisme, le front populaire, l'ibañisme.

5. Enfin, par delà leur diversité, les mouvements populistes présentent de nombreux points communs. Us se caractérisent avant tout par le refus de l'ordre existant et par une idéologie et une pratique révolutiorrnaire conséquentes.

Au XXe siècle, l'histoire du Chili est en grande partie l'histoire du populisme au Chili. Le phénomène s'est cristallisé dans ce qu'on a appelé le Front populaire de 1938 [1] mais sa gestation remonte très loin ; pratiquement à la fin du XIXe siècle.

Un des points de départ qui nous paraît significatif est, en 1920, le triomphe électoral d'Arturo Alessandri Palma [2] , marquant de manière définitive la participation des masses à la vie politique. Derrière Alessandri s'étaient coalisés des secteurs de la bourgeoisie qui caressaient l'idée d'un projet d'industrialisation autonome. Ce populisme naissant avait pour perspective la restauration du pouvoir exécutif de l'Etat contre un Parlement réputé vénal. Le populisme de cette époque montre son visage le plus flou, le plus incohérent et irrationnel.

De cette façon, le «rapiéçage institutionnel» lancé par Alessandri fut mené à bien, malgré l'appui massif dont il bénéficiait, non tant par sa force propre que par l'intervention militaire de jeunes officiers qui conféra dès le début des traits bonapartistes au populisme naissant. Ses bases sociales furent la petite bourgeoisie, les couches moyennes, un prolétariat très inorganisé, les masses citadines en général et les militaires intéressés à l'ascension de ces couches.

Le phénomène du populisme se caractérise par d'incessants flux et reflux. Sa régression s'incarne en la personne de Carlos Ibañez [3] qui jalonne de décisions répressives son action restauratrice (liquidation de tous les partis politiques et de toutes les organisations syndicales) et satisfait, mais par la voie répressive et non populiste, la revendication politique exprimée démagogiquement par Alessandri, portant sur le renforcement de l'exécutif.

Il s'oppose aussi aux tentatives d'émancipation de quelques fractions de la bourgeoisie, renforce la dépendance traditionnelle en signant des accords sur le nitrate avec les Etats-Unis et en remettant dans les mains nord-américaines la totalité des excédents nationaux par le jeu de l'import-export.

Mais les conséquences de la crise de 1929 permirent de raviver le désir d'auto-suffisance de la bourgeoisie, qui eut recours au protectionnisme, comme la forme alors la plus viable pour développer l'accumulation sur une base nationale. Si à cela nous ajoutons la pression exercée sur les couches moyennes, la mobilisation ouvrière urbaine, fruit d'une meilleure organisation, et la brutale frustration subie pendant les années de crise, il apparaît que l'opposition à Ibañez fut pratiquement absolue et atteignit un niveau très profond de radicalisation politique.

C'est dans ce cadre que s'explique la force immense que le socialisme acquit alors, en tant qu'idéologie, coexistant d'ailleurs avec d'autres, purement populistes, mais à nuances très souvent socialisantes. Ce phénomène très spécial d'osmose s'exprima dans :

- la junte socialiste du 4 juin 1932

- la fondation du parti socialiste.

Bien peu d'événements historiques sont teintés d'autant de couleurs populistes que ceux survenus au Chili dans les années 30 : les «œuvres» de la «République socialiste» [4] sont le meilleur exemple de cette radicalisation du populisme. Rien n'y manque : ni les politiciens charismatiques à l'idéologie balbutiante, ni le nationalisme militariste, ni la petite bourgeoisie gauchisante, ni les réformes spectaculaires, etc. [5]

Le P.S. est héritier de cette radicalisation sociale et du populisme. Et même, il apparaît comme le modèle du parti populiste chilien par deux aspects qui vont orienter non seulement son propre développement, mais aussi l'ensemble du populisme national. Le premier, c'est sa forte pénétration dans les masses ouvrières et le second, c'est son adhésion doctrinale au marxisme-léninisme, qui ne contredit pas cependant son caractère populiste.

L'explosion du populisme des années 30 fut si violente qu'elle ne pouvait guère être contrôlée par une reprise de la répression style Ibañez. Le retour au «civilisme oligarchique» durant la 2e présidence d'Arturo Alessandri ne put contenir la marée populiste ; le gouvernement oscilla alors entre la répression et les concessions démagogiques. A cela, il faut ajouter les assauts répétés des couches moyennes pour s'infiltrer dans le secteur public, assauts de la petite bourgeoisie ascendante à la recherche d'un modèle de développement économique relativement autonome, de la bourgeoisie parasitaire affolée par la dévalorisation progressive de ses revenus, enfin des propriétaires terriens (latifundistes) empêchés d'écouler leurs excédents, faute de débouchés extérieurs.

Le Front Populaire de 1938, fut, en fait, l'institutionnalisation de la montée du populisme.

Sur le plan économique on agite la bannière de l'industrialisation et on tente de substituer une production locale aux produits importés, avec deux objectifs principaux:

- créer des conditions qui rendront possibles l'accroissement des investissements sur une base nationale, pendant quelque temps,

- créer les conditions du plein emploi.

L'idéologie générale du Front populaire était la même que celle des populismes classiques : un nationalisme diffus dont l'incohérence masquait le caractère petit bourgeois et un anti-oligarchisme plus flou encore dans la mesure où on n'identifiait pas ceux qui étaient en fait les «oligarques».

Le parti radical et le parti socialiste étaient les deux partis populistes du bloc.

Le P.R., simple aile gauche du parti libéral au départ, avait dès le début du siècle cherché à se consolider en attirant les masses politiquement disponibles pour pouvoir se présenter comme une alternative de parti capable de négocier face aux partis classiques de la classe dominante.

Il avait trouvé une certaine base dans les couches moyennes de plus en plus parasitaires, dans la petite bourgeoisie, dans la bourgeoisie urbaine et marchande et jusque dans le prolétariat des mines et des villes. Plus se faisaient sentir les répercussions de la crise d'abord nationale, puis internationale, plus le «mécontentement social» prit pour cible les composantes de l'appareil d'Etat ; en 1920 ce fut la corruption parlementaire, en 1930 la dictature d'Ibanez, en 1938, ce fut «l'oligarchie».

Le populisme, avivé par la présence de ces symboles institutionnels, facilement identifiables, dut affronter tant de contradictions et de luttes avec eux que, poussé par l'effervescence sociale, il prit une forme idéologique «socialiste» dont le P.R. lui-même ne fut pas éloigné, accordant lors de nombreuses assemblées son adhésion au socialisme.

Ainsi, tandis que le P.S. était l'expression institutionnalisée d'un populisme très à gauche, le P.R. représentait la conversion forcée d'un parti bourgeois en un parti populiste. Le P.S. était la pièce maîtresse du puzzle. D'un côté, il est certain qu'il y avait parmi ses militants les critiques de gauche les plus corrosifs envers le F.P. Mais en dépit des déclarations de certains de ses dirigeants, il joua dans les faits le rôle de «marieuse» entre le P.C. et le P.R. Bien plus encore, la critique de gauche pouvait rapidement se transformer en critique de droite quand en de nombreuses occasions, le P.S. demanda l'expulsion du P.C. du front sans remettre en question le front lui-même. Apparemment, de telles discordes prennent racine dans la «question internationale» - la politique du stalinisme pendant la Deuxième Guerre mondiale - mais il serait absurde de réduire les problèmes de politique intérieure à de simples contradictions dans les relations internationales. En effet, les conditions internes étaient réunies qui ont permis de donner une telle importance aux problèmes internationaux : deux partis se disputant une même base sociale, à savoir le prolétariat organisé ; prédominance de la petite bourgeoisie à la tête du P.S. et, bien sûr, importants différends idéologiques. Ainsi la critique de gauche des socialistes recouvrait souvent une position de droite. Et ces mêmes «gauchistes» - quelques dirigeants du P.S. ou les entristes trotskystes -, en demeurant dans ce bloc globalement populiste sans le mettre réellement en cause, en vinrent à jouer un rôle «fonctionnel» par rapport au P.C., à l'aile droite du P.S. et à l'ensemble de l'alliance.

D'autre part, la présence et le rôle du P.C. ne peuvent se comprendre qu'en référence au tournant stalinien ; mais le F.P. chilien n'eut guère de commun avec les F.P. européens que la forme et le nom.

Les F.P. européens, en accord avec la conception «dimitrovienne», apparaissent comme des digues polyclassistes opposées à l'avance internationale du fascisme. En revanche, la conception du F.P. chilien n'est pas défensive mais offensive, et doit être comprise comme une étape de la «révolution démocratique nationale». L'orientation offensive du F.P. met en lumière une adaptation nationale de la ligne stalinienne. Elle montrait dans son ensemble la décision du P.C. de promouvoir davantage la révolution bourgeoise que la révolution prolétarienne, qui paradoxalement requérait pour sa préparation la création de fronts défensifs contre la bourgeoisie. Pour cette révolution «démocratique», le P.C. n'hésita pas à rompre avec les paysans, liquidant rdnsi l'unique alliance révolutionnaire (ouvriers/paysans) capable de satisfaire des revendications démocratiques-bourgeoises sans que la bourgeoisie ou l'impérialisme en soient les bénéficiaires.

Rappelons la faible ingérence des militaires dans le populisme de 38, contrairement aux années 20 ou 36 où ils jouèrent pratiquement le rôle d'arbitre. Mis à part de multiples causes moins importantes qui expliquent cette non-intervention - poids idéologique du «civilisme» après les années 30, épuration dans l'armée des éléments les plus politisés -, nous pensons que ^élément fondamental reste que le populisme de 38 surgit comme ferment d'unité de différentes fractions de la bourgeoisie alors que les populismes des années 20 et 30 en accentuèrent les contradictions. Ainsi, c'est sur le dos du prolétariat, par la surexploitation manifeste des paysans et avec la collaboration directe ou indirecte des partis ouvriers eux-mêmes, que s'élabora un nouveau projet d'alliance hégémonique des diverses fractions de la bourgeoisie, des couches moyennes en ascension et des intérêts explicites de l'impérialisme. Le pilier central en était la politique d'industrialisation dirigiste, centralisatrice et planificatrice de l'Etat.

La forme populiste que revêtit la réunification de la bourgeoisie au niveau économique et politique entraîna le déclin progressif du front, mettant à nu une politique aux contour» de plus en plus franchement réactionnaires.

Une fois ressoudée, la formation sociale et politique dominante se retourna, dans son ensemble, contre le prolétariat, d'autant que celui-ci avait été réduit à la passivité face à ses ennemis, de par la confiance qu'il avait accordée tantôt à l'Etat, tantôt aux diverses fractions bourgeoises.

Victime de son propre échec, le P.C., comme quelqu'un qui rêve de revivre un amour défunt, continua de s'accrocher à des gouvernements aussi réactionnaires que celui de Gonzalez Videla. Le P.S., quant à lui, mû par ses propres contradictions, entrait et sortait du front, se divisant continuellement à l'appel des divers «caudillos» qui fleurissaient dans le désordre interne.

Les ouvriers, dont les revenus et les possibilités d'emploi avaient relativement augmenté pendant les premières années du F.P. avec l'expansion de l'industrie, virent réapparaître la surexploitation avec l'achèvement de la phase d'industrialisation.

Ainsi donc, avec la collaboration des partis prolétariens, le front ouvrier paysan cessa d'exister avant même d'avoir vécu. Incroyable politique de ceux-là mêmes qui parlaient d'abattre «l'oligarchie foncière et féodale».

L'impérialisme, quant à lui, sortait plus vigoureux de la crise. Non seulement Juan Antonio Rios et Gabriel Gonzalez Videla [6] ne tranchèrent pas les liens de la dépendance mais, bien au contraire, ils contribuèrent à les renforcer. Déjà la bourgeoisie n'avait plus besoin sur le plan politique du prolétariat. Le populisme paraissait épuisé. Le P.S. éclatait en morceaux et le P.C. était l'objet de la plus brutale répression qu'un parti ait connu au Chili.

Les échos du populisme de 38 étaient à peine étouffés qu'une nouvelle explosion populiste ébranla le pays : l'ibañisme. Le populisme avait été tenu en bride mais pas arrêté. Et il faut bien dire qu'étant donné la spécificité de la formation sociale chilienne et des caractéristiques économiques dues à la dépendance, le phénomène populiste ne peut être liquidé qu'à la condition d'éliminer toute possibilité d'infiltration des idéologies bourgeoise et petite bourgeoise au sein des masses, ce qui impliquait l'établissement d'une direction prolétarienne objectivement révolutionnaire à finalité socialiste. Or une telle direction n'existait pas quand apparut Ibanez. Les gouvernements radicaux, profitant de leur appui populaire et du désarroi idéologique des masses auquel avaient contribué les partis ouvriers eux-mêmes, réussirent à regrouper les intérêts des diverses fractions de la bourgeoisie, ce qui entraîna une séparation brutale d'avec la base sociale du P.R. et l'isolement de ces gouvernements non seulement par rapport au prolétariat mais aussi par rappport à de vastes secteurs hétérogènes des couches moyennes. Dans la mesure où le P.R. cessait d'être le parti typique de la «classe moyenne», celle-ci, tout comme en 20 et en 38, se trouva disponible, politiquement prête à adhérer à n'importe quel projet, si incohérent et irrationnel fût-il, ou à suivre n'importe quel «leader» teinté de charisme. A son tour, le P.R., de plus en plus lié aux «partis oligarchiques», adoptait leur comportement et servait de tremplin à ses militants et à sa clientèle pour leur permettre de faire main basse sur les structures fiscales. Ainsi donc étaient jetées les bases d'un populisme de relève.

La marée qui porta Ibañez au gouvernement s'apparente d'assez près au modèle classique du populisme. C'est d'abord une lame de fond contre la corruption administrative, manquant totalement de stratégie politique et de pouvoir réel, avec un leader pour tous les goûts, Ibanez, ressuscité d'entre les décombres historiques et qui reçoit l'appui explicite de secteurs rrrilitaires, etc. Et comme si ce n'était pas suffisant, voici que nous trouvons un parti ouvrier ou mieux une fraction de parti ouvrier, le parti socialiste populaire, qui, entraîné dans la marée populiste, appuie la campagne du candidat et ultérieurement participe même au gouvernement.

Cette attitude n'est pas celle d'un parti ouvrier égaré ; c'est, en fait, celle d'un parti ouvrier populiste qui tout naturellement adhère à un tel mouvement.

Mais ce populisme devait être de très courte durée. Il s'est agi de l'un de ces moments historiques où il y a une absence totale de correspondance entre les mouvements politiques, idéologiques qui l'emportent et la base économique de la société. Il est évident que les consignes populistes n'avaient aucune chance d'offrir des débouchés. Car à la différence du populisme de 1938, qui avait donné son soutien aux agents terrassiers du système et à la reconstruction de l'unité de la classe dominante par l'intermédiaire de l'Etat, le populisme d'Ibañez n'avait aucune issue économique. Il n'avait d'autre possibilité que de suivre la voie ouverte par les gouvernements radicaux contre lesquels il n'élevait qu'une protestation moribonde.

L'autre alternative possible aurait été qu'Ibañez opère une rupture avec le système, ce qui ne faisait partie ni de ses projets, ni de ses possibilités, ni de celles des incohérentes forces sociales et politiques qui l'accompagnaient. Ibañez n'eut d'autre choix que de se réfugier dans l'appareil d'Etat et d'y agir selon la conjoncture en se protégeant derrière tout ce qui était bureaucratique et technocratique. Au bout du compte, il ne fut rien de plus qu'un agent gouvernemental au service des grandes entreprises étrangères. Ses principales préoccupations furent d'éliminer tous les restes de l'ancien protectionnisme des gouvernements radicaux, de libérer de toute charge les entreprises étrangères et de diminuer les revenus des travailleurs par la manipulation du système inflationniste. Ce furent les Etats Unis, par l'intermédiaire de la mission Klein Saks, qui l'aidèrent dans ce beau travail. A cause de cette politique, Ibanez se retrouva rapidement sans base sociale, avec pour seul appui implicite les partis classiques de la droite qui désiraient maintenir une certaine stabilité gouvernementale.

Ce fut précisément cet écroulement rapide du populisme comme idéologie, ou somme d'idéologies, ou restes d'idéologies, qui facilita une certaine autonomie du mouvement des masses pour la première fois dans l'histoire du pays. Certes, il ne s'agit pas là d'autonomie politique, étant donné le manque de direction révolutionnaire, mais du moins d'une émancipation par rapport à des directions typiquement bourgeoises, ce qui entraîne une certaine spontanéité dans l'action des masses. Notons en ce sens le rôle révolutionnaire que jouèrent de nombreux cadres syndicaux de la C.U.T. qui assumèrent alors une direction politique qui ne leur correspondait pas. Non seulement ils ne déméritèrent pas mais ils s'avérèrent encore supérieurs à bien des états-majors politiques qui n'avaient fait que masquer les objectifs historiques du prolétariat en les subordonnant à des fractions de la bourgeoisie. De nombreux affrontements des masses contre l'Etat permirent à celles-ci de s'émanciper de la tutelle du populisme. Ce qui ne signifiait nullement leur adhésion à un projet révolutionnaire à perspective socialiste. La rupture par les masses de leurs liens avec la bourgeoisie ne coïncida pas avec l'adoption du point de vue historique du prolétariat. Pour cela manquait un parti du prolétariat. La combativité exprimée par le mouvement de masse eut un retentissement au moins sur les conduites traditionnelles des partis. Le P.S. se réorganisa. Le P.C. sortit de la clandestinité tout en maintenant intacte sa suicidaire ligne collaborationniste, sans pouvoir toutefois mettre cette dernière en pratique, aucune fraction de la bourgeoisie n'étant disposée à s'allier avec lui. Le bloc politique composé des communistes et des socialistes fut cependant sur le point, en 1958, de porter Allende à la présidence.

4. Mais après le triomphe d'Alessandri en 1958 - candidat de l'extrême-droite, il sut utiliser dans sa campagne un certain nombre d'hameçons populistes -, on commença à prendre conscience de ce qui constitue un trait spécifique de l'histoire chilienne au XXe siècle, à savoir la permanence ou la chronicité du populisme.

Sa perpétuelle réapparition, sous des formes d'ailleurs nouvelles, a obligé les formations politiques, tant de la classe ouvrière que de la bourgeoisie, à agiter des thèmes populistes pour gagner des voix lors des élections. Et c'est précisément parce que ni la gauche ni la droite n'ont été capables de le museler qu'il réapparaît continuellement, déteignant sur tous les partis sans exception. Il pourrait donc y avoir là une des sources de cette illusion d'un équilibre social permanent et de ces angoissants ballottements politiques.

L'élection d'Alessandri montra jusqu'à quel point le populisme avait pénétré les partis ouvriers. On était en effet en droit de penser que l'avènement des «gérants» et le caractère nettement pro-impérialiste du gouvernement allaient provoquer une reprise aiguë des conflits sociaux. Bien au contraire, le gouvernement d'Alessandri a joui d'une «paix sociale» et d'une stabilité institutionnelle inconnues des gouvernements antérieurs. Si la destruction des barrières protectionnistes et la création d'un marché intérieur adapté au nouveau style de production avaient été accomplies par Ibañez, il revenait à Alessandri de mettre sur pied les nouvelles bases de la dépendance économique que Frei et la P.C. utiliseront par la suite. L'afflux de dollars, l'augmentation de la rente nationale et l'accélération relative de la nouvelle base d'accumulation permirent de créer de nouveaux emplois et, momentanément, de procéder à une meilleure distribution des revenus.

Mais expliquer par cette bien minime expansion économique la plus faible combativité de la classe ouvrière reviendrait à ne comprendre ses luttes qu'en termes «économistes». Car si la classe ouvrière est incapable de dépasser Péconomisme c'est soit que sa direction est inexistante, soit qu'elle est incapable... ce qui apparaissait alors amplement évident.

La radicalisation observée dans l'ensemble de la gauche avant le triomphe d'Alessandri lui fut d'ailleurs imposée par le mouvement des masses, fondamentalement par le prolétariat. Avec le déclin de la mobilisation des masses, la gauche freina sa radicalisation et commença à institutionnaliser sa ligne politique. Pratiquement, la campagne pour la candidature d'Allende à la présidence en 1964 débuta au lendemain des élections de 1958. Le virus du populisme avait infecté la gauche dans sa presque totalité, même si la maladie présentait des symptômes différents selon les partis.

Le P.S. sortait d'une longue orientation collaborationniste, ce que nous refusons d'expliquer d'ailleurs comme étant le résultat d'erreurs ponctuelles ou de l'action de personnages «néfastes» : le P.S. est un parti ouvrier populiste. La confusion qui l'entoure résulte de son adhésion au marxisme-léninisme qui nous apparaît comme un trait distinctif de son populisme, mais qui ne nie pas celui-ci.

Les faits corroborent d'ailleurs notre affirmation. Nous ne considérons pas non plus l'origine populiste du P.S. comme une détermination irréductible. Mais on ne peut nier que l'expérience vécue par ce parti depuis sa naissance l'a marqué aussi bien au niveau d'une composition plus petite-bourgeoise que celle du P.C., que de son organisation, ou désorganisation. Pour compléter ce tableau, ajoutons-y la franc-maçonnerie. Nous avons là un parti ouvrier mais qui n'est pas le parti du prolétariat, même s'il a donné de nombreuses preuves de loyauté envers le marxisme-léninisme.

De par ses caractéristiques organiques, et bien sûr, de par sa base à prédominance prolétarienne le P.S. connaît des périodes de radicalisation lorsque le mouvement de masses est en plein essor. Quand vient le reflux, les groupes les plus radicaux en son sein éclatent en multiples fractions et l'unité du parti se ressoude alors autour de quelques têtes.

Comme dans tous les partis populistes, les «caudillos» du P.S. ne sont pas des hommes de parti mais plutôt des hommes de masses ; de sorte que bien souvent la lutte idéologique au sein du parti devient lutte pour des hommes plus que pour des idées. Le P.S., en raison précisément de sa racine populiste, présente la particularité d'être extraordinairement réceptif aux nouvelles formes idéologiques qui surgissent de la lutte des classes au Chili et dans le monde.

Ainsi la révolution cubaine a eu un grand impact sur le parti et a entraîné le surgissement de certaines tendances et d'attitudes englobant parfois la totalité du parti. Nous insistons encore sur le fait que loin de contredire le caractère populiste du parti, une telle réceptivité le confirme. Elle est rendue possible par l'absence d'une stratégie unique, respectée par tous ; ce qui est un trait commun aux populismes mais non à un parti de direction.

C'est cette même absence qui permet de maintenir l'unité avec le P.C. - qui, lui, a une stratégie uniforme.

Les critiques du P.S. au P.C. portent ainsi sur des aspects tactiques et ponctuels de la stratégie mais non sur celle-ci dans son ensemble.

Cela dit, il n'est guère facile de comprendre pourquoi le mouvement de masses de la fin du gouvernement Ibañez ne s'est pas poursuivi sous Alessandri. Sans doute parce qu'il avait manqué d'une direction révolutionnaire dans sa période d'essor. Ceci explique aussi pourquoi les masses et le P.S. lui-même ont trouvé leur ligne stratégique dans le P.C. Celui-ci proposait pour le moins une ligne cohérente pour une prise du pouvoir, à terme, et un objectif attrayant pour l'idéologie petite bourgeoise : gagner les élections de 1964. C'est dans sa forme électorale que la stratégie «par étapes» du P.C. a pris son expression la plus hypertrophiée. Quand, plus tard, la critique de gauche s'élèvera contre «l'électoralisme» ce ne sera pas contre l'électoralisme en soi mais contre la manifestation la plus visible d'une stratégie qui requiert pour son accomplissement l'institutionnalisation de la lutte des classes en rejettant toujours plus loin la révolution, pour remplir une telle mission, le P.C. a besoin de s'allier aux partis populistes et d'y pénétrer pour en prendre la tête. Autrement dit, le populisme est une manifestation du retard politique des masses, dont le P.C. a besoin pour imposer ses projets d'évolution progressive tant au niveau économique qu'au niveau de la démocratisation de l'Etat. Il mutile ainsi la théorie marxiste au nom d'un faux réalisme qui à son tour déforme la réalité objective en inventant des classes sociales inexistantes, comme la fameuse «bourgeoisie nationale», auxquelles il peut alors attribuer des missions historiques. Parce qu'il est un parti dirigeant à expression réformiste, le P.C. a dû prendre toutes les précautions politiques et organiques pour se protéger du virus du populisme, et tout en se défendant d'être un parti populiste, il a pourtant besoin de cet argile modelable au gré de son projet historique.

Ainsi, un parti réformiste n'est pas nécessairement populiste mais il a besoin pour son développement historique de partis et de masses populistes.

A l'exception de l'ibanisme, privé de toute direction et livré à son irrationnelle spontanéité, le populisme a pu de manière générale être conduit et institutionnalisé par des partis non populistes qui se sont de manière intéressée incorporés à lui. Sous Alessandri, ce qui restait de l'ibanisme se réorganisa en deux blocs : l'un conduit par le P.C., l'autre par la D.C. H ne faut d'ailleurs pas considérer ces deux courants comme absolument contraires ; ce fut précisément la politique populiste animée par la gauche qui apporta force et appui des masses à la D.C. Car avant de faire connaître son projet pro-impérialiste celle-ci s'était apparemment unie à la gauche et avait bénéficié ainsi d'un certain appui populaire.

La gauche vit dans la D.C. plus un allié qu'un ennemi, car elle la jugea davantage sur certaines attitudes opportunistes que sur sa conception historique. Autre trait essentiel du populisme : son éternel va-et-vient entre la radicalisation politique et une répression qui peut aller jusqu'à des traits fascistoïdes. La D.C. réalisait ainsi, avant même d'être au gouvernement, son plus vieux rêve : devenir un parti bourgeois de masse après avoir longtemps et vainement cherché à s'enraciner dans le mouvement de masse. Elle avait, pour cela, longtemps caché son projet essentiellement intégrationniste. Son innovation fut également de porter le populisme dans les campagnes et dans les secteurs «marginaux» maintenus à l'écart de la politique traditionnelle. Son originalité fut aussi d'appliquer un modèle de développement dépendant de l'impérialisme non pas tellement en ayant recours à la coercition, mais plutôt en s'appuyant sur certaines couches sociales. De nouveau nous retrouvons un rapport dialectique : un parti qui pour réaliser son projet historique utilise le populisme d'une masse mais est à son tour pénétré par lui, attirant ainsi une clientèle et même des cadres qui donnent des traits populistes à l'ensemble du parti. En ce sens, la D.C., parti, bourgeois de masse, avait beaucoup moins de défenses contre le virus populiste que le P.C. La base sociale de ce dernier est beaucoup plus homogène que celle de la D.C., essentiellement polyclassite, et par là-même son action politique est beaucoup plus définie et cohérente.

Le projet intégrationniste de l'équipe Frei prévoyait une série de réformes structurelles pour adapter l'ensemble du système aux besoins d'une industrialisation «venue de l'extérieur», autrement dit aux nouvelles formes de la dépendance. Les manipulations populistes ne tardèrent pas à pénétrer le parti, à le ronger, le diviser, voire à se retourner contre ses sujets visibles... et de nouveau le populisme devait se diviser en deux : populisme de gauche et populisme à nuances plus conservatrices.

La base sociale qui a permis l'accession d'Allende au gouvernement est en grande partie héritière de ce nouveau fractionnement.

Au Chili, il y a eu, il y a, il y aura probablement encore du populisme. Pour nier son existence, on s'est fondé sur le fait qu'il ne s'est jamais cristallisé d'une façon aussi nette que dans le cas du péronisme, du varguisme... D'accord. Mais s'il n'a pas existé un modèle achevé intégrant sur une brève période tous les éléments qui le constituent, c'est qu'il a existé un populisme prolongé, parfois moribond mais toujours renaissant sous de nouveaux visages, au point de rendre son identification difficile. On l'a vu surgir quand déjà n'existaient plus les conditions matérielles objectives de son épanouissement (Ibañez)... et ne pas apparaître quand ces mêmes conditions existaient (1958).

Les formes diverses prises par le populisme dépendent principalement du type de manipulation qui a présidé à sa naissance, réforme libérale, anti-parlementarisme, industrialisation, «tout-à-la-fois» (Ibañez), intégrationnisme et «socialisme». Manipulation dans le temps, mais aussi dans l'espace. Ne connait-on pas le cas de deux populismes ou mieux d'un même populisme adhérant à des directions différentes qui se combattent sauvagement un jour pour pactiser le lendemain ? La manipulation du populisme a laissé son empreinte jusque sur ses propres manipulateurs et ses états-majors. Les partis, pour cette raison, ont dû s'agrandir à l'extrême et se soumettre aux mille règles du jeu institutionnel.

Le seul de tous les partis traditionnels qui ait réussi à rester imperméable aux influences populistes est le P.C. Cette imperméabilité n'a nullement servi à modifier l'ensemble de sa politique mais bien plutôt à la maintenir «coûte que coûte» puisque de ce maintien dépend paradoxalement son projet par étapes. Le P.C. s'est ainsi défendu des influences extérieures non à la manière du scientifique qui combat les superstitutions mais à la manière du moine qui oppose à celles-ci sa propre foi et sa propre superstition.

Ce sont deux choses différentes que, d'une part, diriger et orienter le populisme en lui assignant le rôle de force auxiliaire de la révolution et, d'autre part, se perdre en lui, sans le mener d'une manière révolutionnaire, en cherchant seulement à le maintenir tel quel et à s'immuniser contre son influence.

Nous ne prétendons pas que le populisme dont les masses sont pénétrées peut se déraciner d'un coup. Rosa Luxembourg, déjà, signalait que les conditions nécessaires à la révolution sont toujours insuffisamment mûres, et que le processus révolutionnaire est aussi le processus de maturation de ces conditions. Toute révolution socialiste a eu un profond passé populiste qui, bien que lui fournissant une énergie «primaire», doit ensuite être éliminé dans son développement vers le socialisme. Le populisme et le socialisme ne deviennent historiquement antagoniques que lorsqu'ils se combattent.

Le problème du populisme n'est pas seulement un problème d'idéologie. Il s'agit aussi du terrain, de la formation sociale où une telle idéologie peut être opérante. Qu'on nous permette de terminer sur un corrolaire qui pourrait bien servir de «morale de l'histoire» : pour supprimer le populisme, il faut lui donner une orientation révolutionnaire ; mais pour cela, il est absolument nécessaire d'être soi-même lavé de tout péché, de toute tentation populiste.

Fernando Mires.


Notas:

1. Front populaire de 1938 - bloc politique formé du P.R. - P.S. - P.C., phalange nationale ensuite la D.C. et autres groupes. Il porta à la présidence le radical Pedro Aguirre Cerda.

2. Président du Chili entre 20 et 25 puis, entre 32 et 38, de ce qu'on appelle «Alliance libérale». Il est le père de Jorge Alessandri, président entre 58 et 64.

3. Président entre 27 et 31, défait par le mouvement populaire et ultérieurement représentant d'un mouvement populiste qui le porta à la présidence entre 52 et 58.

4. On appelle «République Socialiste de 32», la brève période de deux mois durant laquelle gouverna une junte civico-militaire, représentante du populisme extrémiste né d'une réaction irrationnelle à la dictature d'Ibañez.

5. Dans son «manifeste» la junte de 32 se proposait:
- la création d'une Banque d'Etat,
- le contrôle du commerce extérieur et intérieur,
- le plein emploi,
- la restructuration de l'éducation.

6. Présidents radicaux qui ont succédé à Pedro Aguirre Cerda. Videla fut l'auteur de la «loi maudite» qui mit les communistes hors la loi.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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