Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


ARMAND MATTELART

MASS MEDIA, IDÉOLOGIES ET MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE

CHILI 1970 - 1973

Traduction de l'original espagnol : Michele Mattelart
La comunicación masiva en el proceso de liberación,
Buenos Aires - Mexico, Ed. Siglo XXI, 1973. Suivi de deux chapitres (1974).
Copyright by Editions Anthropos 1974
2ème édition 1977


POUR COMPRENDRE POLITIQUEMENT LES MEDIA

Introduction à l'édition latino-américaine publiée en novembre 1973
(Buenos Aires-Mexico, Editorial Siglo XXI).

I

Les travaux qui composent ce livre s'échelonnent sur les trois années du gouvernement populaire chilien.

Leur dessein était à l'origine de contribuer à la discussion sur le rôle de la communication de masse dans la lutte idéologique. Ils se proposaient de présenter, d'ordonner, un ensemble d'idées conçues dans le feu du processus, débattues dans les discussions d'équipe avec les camarades travailleurs de la presse, de la radio et de la télévision et des diverses organisations de masse. Nous n'avons pas voulu enlever à ces notes leur caractère de document de travail militant. Elles ne se veulent que le témoignage d'étapes parcourues dans cette question. Il ne fait aucun doute que l'approfondissement de la lutte des classes, la radicalisation progressive de l'affrontement entre le prolétariat et la bourgeoisie, alliée de L'impérialisme, et aussi la manifestation de contradictions au sein des forces de la gauche, constituent les principaux facteurs qui firent mûrir notre réflexion sur les dimensions du problème de la communication et de la lutte idéologique, dans ce processus que l'on a dénommé la «voie chilienne».

Pendant ces trois ans — et tout paradoxal que cela puisse paraître — nous avons ressenti presque physiquement combien il était difficile pour certains secteurs de la gauche, de concevoir la lutte idéologique comme partie intégrante de la lutte des classes. On interprète fréquemment le fait de partir du phénomène de la communication pour entamer la discussion sur une voie ou un processus, comme tentative de «rendre autonome» une instance superstructurelle, de prendre un biais qui escamott la question du pouvoir matériel et risque de laisser supposer que la bourgeoisie et l'impérialisme ne commettent que des agressicns idéologiques. Le premier malentendu qui pourrait expliquer pourquoi fleurissent ces objections provient semble-t-il du fait que ceux qui les formulent sont incapables d'envisager un mode alternatif de communication, distinct de celui qu'ont introduit et intronisé les théoriciens bourgeois de ladite « opinion publique» ou les prophètes tout aussi bourgeois du déterminisme technologique. Un mode de communication coupé de l'expérience sociale des masses, des lecteurs et auditeurs, auxquels sont imposées les préoccupations et les thématiques particulières aux classes dominantes comme si elles étaient universelles et omniprésentes. Evidemment si on accepte que l'unique concept de communication de masse possible est celui qu'a naturalisé la classe propriétaire des moyens de production matérielle et idéologique, et si on réduit en somme le processus de transformation des mass média à un simple changement de signe des messages émis, il est évident que toute insistance sur ce thème spécifique nous éloigne des exigences, des thèmes et des tâches de la révolution. Seulement, comme on le verra au long des pages qui suivent, notre point de départ n'est pas précisément celui-là. Notre propos est de réfuter ce concept «naturalisé» de communication pour lui en substituer un autre qui relie les formes de communication à la pratique des masses, actrices des processus sociaux, et qui réconcilie le phénomène culturel avec l'expérience de leurs luttes.

Néanmoins la véritable raison de ces objections, il faut la chercher ailleurs et au-delà des traces que laissent les habitudes de la culture bourgeoise et ses sophismes. Elles révèlent en effet l'héritage mécaniste d'un «marxisme ventriloque» qui dans la lutte politique quotidienne tend à se métamorphoser en son contraire, c'est-à-dire qu'il devient le contraire de ce qu'il prétend être, un frein pour l'avance de ce pouvoir matériel du prolétariat. Cette conception, surgie d'une pratique abstraite ou des schémas qui légitiment. le pouvoir bureaucratique, finit par isoler tellement l'«instance idéologique» qu'elle en devient une abstraction, autonome, douée d'une légalité propre, et qui se juxtapose à la lutte des classes. Sous prétexte de réconcilier la réalité avec elle-même, cette conception manifeste sous-estimer l'importance de la conscience sociale en tant qu'instrument de la prise du pouvoir par les masses populaires. Nos critiques limitent ce qui devrait être à ce qui est.

Il est à peu près certain que c'est cette séparation entre pouvoir matériel et pouvoir idéologique, infrastructure et superstructure, qui constitue la pierre d'angle des débats qui n'ont cessé et ne cesseront de se dérouler sur la place qu'occupe la communication de masse dans la lutte des classes. Comme nous le disons dans les pages qui suivent, les divergences qui se font jour sur le rôle de la conscience sociale, de l'instance superstructurelle, dans un processus révolutionnaire dérivent inévitablement de la façon dont les organisations politiques, les partis, envisagent la nécessité de mobiliser les masses, et le rythme selon lequel ils estiment que doit s'effectuer cette prise de contrôle direct sur la vie sociale par les masses. Déplacer la question de la lutte idéologique au nom de la priorité exclusive de la construction du pouvoir matériel, signifie reléguer à un plan secondaire le rôle des masses organisées dans la consolidation du pouvoir à partir de leur pratique quotidienne de la lutte des classes. Cela implique refuser à ces masses de peser de façon déterminante, en tant qu'élément conscient, sur le projet d'une nouvelle société, et limiter leur participation à la transformation révolutionnaire à celle d'acteurs qui ne seraient mobilisables qu'à partir de consignes improvisées au hasard de la conjoncture et dictées d'en haut.

II

L'usage que fit la bourgeoisie des mass média et de toute l'instance idéologique, de même que la réponse que lui ont donnée à divers niveaux les forces de gauche sont à plus d'un titre illus-tratifs de la relation intime qui existe entre la superstructure et l'entreprise de mobilisation des masses. On voit comment, dans une réalité concrète, disparaissent les dilemmes artificiels auxquels nous faisions allusion. Les conditions de l'affrontement avec le prolétariat obligèrent la classe dominante à changer ses modèles de communication, à les aligner sur les alternatives dont elle disposait pour reprendre le pouvoir politique. Les moyens de communication de masse de la bourgeoisie, d'habitués qu'ils étaient à émettre dans un sens strictement vertical des messages adressés à un récepteur générique — admettant le profil de lecteur ou d'auditeur prescrit par le concept bourgeois de culture de masse — se trouvèrent reliés de façon beaucoup plus étroite au projet de résistance active au changement. La bourgeoisie mit son appareil de communication au service de sa «ligne de masse», en même temps qu'elle procédait à l'activation de toutes les autres instances superstructurelles qui relevaient de son pouvoir, (l'appareil judiciaire, le Parlement, et autres appareils idéologiques). A partir du moment où ils se transforment en organes de relation avec les bases du projet politique de la classe dominante et où ils recueillent leur pratique de résistance civique, les journaux, les revues (depuis le magazine féminin jusqu'à la revue enfantine), les radios et la télévision contrôlés par la réaction, abandonnent leur fonction de toujours : atomiser et démobiliser leur public. Ils assument un rôle «d'agitateur et d'organisateur collectif», pour reprendre la formule de la presse préconisée par Lénine, et se proposent d'appuyer «un nouveau concept de solidarité» et de briser la norme individualiste de leurs clientèles politiques. Ce n'est pas sans raison qu' on janvier 1972, le meilleur porte-voix journalistique de la bourgeoisie constatait déjà : «Aujourd'hui les choses sont en train de changer. L'individualisme du petit agriculteur ou du commerçant se rompt devant l'urgence de la solidarité». La classe dominante laisse donc de côté l'apparente anarchie culturelle qui règne dans ses moyens de communication qui, gouvernés par la rationalité mercantile, se révèlent efficaces quand c'est elle qui contrôle et administre tout le pouvoir. Dans tous ses organes de diffusion, elle inaugura des fronts sociaux qui correspondaient fidèlement au découpage de ses fronts de lutte dans la réalité de la conspiration. Ces fronts, qui comprenaient depuis les jeunes jusqu'aux petits commerçants, en passant par les médecins, se transformèrent en normes implicites de sélection de la matière information et loisirs. Dans cette offensive idéologique, la bourgeoisie, reliée à ses «masses», essaya de «faire conscience» à partir des faits de la lutte des classes, en lançant dans l'affrontement tous les dispositifs de son appareil superstructurel. Ce travail d'agitation et d'organisation couvrit les secteurs sociaux les plus divers et s'étendit sur les points les plus variés. Cette activité de la droite ne fut évidemment possible qu'à cause des vides laissés par la gauche dans l'ensemble de la lutte idéologique.

On pourrait dire que, faute de ne pas avoir choisi la rue comme terrain où affronter la bourgeoisie, les forces de gauche cédèrent aux réactionnaires la possibilité de leur répondre en occupant les rues et de transformer leurs journaux et leurs radios en tribunes d'où furent lancées les exhortations à la sédition, à la prise de la rue. Conformant progressivement le nouveau schéma de stratification sociale avec lequel allaient travailler les forces de la réaction, des clientèles organisées à partir d'intérêts spécifiques firent leur entrée, Se croisèrent, s'alternèrent dans tous leurs moyens de diffusion. Il y eut un front féminin, les revendications qu'on lui prêta puisaient leurs racines autant dans la rareté de certains produits et dans le manque d'approvisionnement que dans les modèles génériques de tranquillité familiale et individuelle. Les jeunes, on les mobilisa à partir des prétendues manœuvres que faisait le «marxisme totalitaire» pour modifier les textes d'études et les systèmes de participation de l'effectif scolaire. Les corps professionnels, médecins, hommes de loi, ingénieurs, agronomes, journalistes, on les stimula en soutenant les principes de défense de leur profession, de leur compétence garantie et consacrée par le fait qu'ils soient les seuls à pouvoir rendre la justice, exercer la science, professer leur technique et leur spécialité, faire du «journalisme objectif», alors que les travailleurs faisaient pression pour contrôler la production, créer des tribunaux et des assemblées populaires, établir leur propre communication au moyen de correspondants ouvriers et paysans ; enfin la politique d'agitation de la droite pénétra dans les secteurs ouvriers, essayant de diviser le front prolétaire, d'en capturer une partie en faisant miroiter l'image de la «maison», de l'automobile, et en général les types de consommation et les modèles participationistes propres à «l'entreprise des travailleurs» promue par la démocratie-chrétienne.

Dans cette stratégie de captation des consciences, la classe dominante rendit aux secteurs les plus hétérogènes leur parole manipulée. Elle prêta une voix à la «majorité silencieuse» pour la transformer en une «masse séditieuse», en lui faisant croire que cette voix lui appartenait en propre, que la sédition dans laquelle elle se lançait répondait à ses propres intérêts. En un mot elle lui fit croire que c'était elle qui décidait de son destin. Drainant la structure des motivations individualistes qui comportent en elles-mêmes, dans ces périodes d'offensive, une dimension unificatrice, la bourgeoisie parvint à faire la jonction avec ses «bases», à les mobiliser à partir de stimulants profondément démobilisateurs en eux-mêmes. Peut-être l'exemple le plus imagé est-il celui de ces femmes qui, lors des fameuses «manifestations des casseroles» sortirent dans la rue, au nom de leur libération politique, en brandissant le signe le plus pur de leur exploitation ancestrale : la casserole. La bourgeoisie leur offrait leur esclavage travesti en liberté et leur inertie enrobée d'activisme. Ce projet eut pour effet de politiser toutes les zones de la vie quotidienne. En stimulant l'organisation de ces bases, les organes de diffusion de la droite préparaient le terrain aux manifestations appuyaient les sabotages économiques, aiguillaient les prises d'écoles et de lycées, les soulèvements de certains secteurs ouvriers contre l'expropriation des industries et à partir d'octobre 1972 les tensions de l'armée. De toute façon on ne peut expliquer le succès que remporta la bourgeoisie dans son entreprise d'agitation permanente des consciences, alors que cette même bourgeoisie dépendante n'avait pas réussi à accumuler les capitaux suffisants pour développer le pays, si on ne tient pas compte de l'intervention de la Centrale d'Intelligence Américaine (C.I.A.) et des compagnies multinationales, et du soutien qu'elles apportèrent au boycott systématique autant qu'invisible. Par ailleurs au niveau international derrière les campagnes de diffamation, on décèle la coordination exercée par la Société Interaméricaine de Presse qui groupe tous les propriétaires des journaux des Etats-Unis et du Continent latino-américain, et la présence, de plus en plus insidieuse dans les processus politiques du Tiers Monde, de ces- agences de publicité nord-américaines qui ne sont autres que celles qui ont planifié la promotion mondiale du mythe du «miracle brésilien».

La réponse des forces de gauche à cette bataille idéologique que la droite livra en réactivant les éléments de la culture dominante dans de nouvelles motivations et de nouveaux comportements individuels et sociaux, est loin de présenter un caractère monolithique. Cette réponse admit deux axes principaux.

D'abord, attrapé dans les limites objectives d'une alliance de classes imposée par le moment politique, l'appareil de communication de la gauche — avec des nuances il est vrai — marque une tendance à se réfugier dans un modèle superstructuraliste en reprenant les modes de produire la culture, l'information et le loisir, hérités de la vieille société. Ce premier type de réponse soumet la bataille idéologique à l'efficacité mercantile et aux lois du marché comme si les consciences étaient le produit d'un acte d'achat ou de vente sur le marché des idées. (Dans le domaine juridique, ce projet s'exprime dans la défense d'un «Etat de Droit» imposé historiquement par la bourgeoisie, au-delà de toute considération politique). En choisissant de s'acquérir les «classes moyennes» dans le jeu pluraliste, une grande partie des moyens de diffusion contrôlés par la gauche adoptent pour guider leur action l'image d'un public global, mésestimant ainsi ou reportant à plus tard la nécessité, urgente et inévitable, de pondérer cette ligne tactique par une autre plus stratégique : le contact avec les masses déjà convaincues et acquises au processus de transformation révolutionnaire et le besoin de les accompagner dans leur éducation quotidienne et leur réflexion à partir des faits de la lutte des classes pour ainsi les préparer à la prise totale du pouvoir. A la différence de la droite qui reprend au moins formellement le schéma léniniste de la presse, comme nous l'avons vu très rapidement, la gauche, au moins celle qui se trouve concernée par ce premier type de réponse, ne peut se dégager des leurres de la théorie et de l'organisation de la communication de masse, caractéristiques des sociétés capitalistes. Au lieu d'être des instruments de mobilisation des masses organisées, les moyens de la gauche servent, malgré eux, à tranquilliser les classes moyennes. A ces limites imposées par les conditions de l'affrontement avec la réaction s'ajoutent les contradictions des secteurs de la petite bourgeoisie qui avaient régné jusqu'alors sur la transmission de l'information et de la culture et qui essaient de faire prévaloir leur privilège d'émetteur en établissant les normes qui doivent régir la participation du prolétariat à la production de la culture. On ne peut comprendre l'acuité de ces contradictions, que si l'on tient compte du poids qu'avait le projet de classe de la petite bourgeoisie, tant celle de gauche que celle de droite, quand il s'agissait de déterminer la façon d'appréhender le moment politique.

Par ailleurs, toutes ces réflexions qui se nouent autour^ de la question particulière de la communication de masse, peuvent être appliquées à toutes les instances politiques, puisqu'en définitive l'enjeu est toujours le même: il a nom la création du pr uvoir populaire, l'urgence de reprendre la rue à la bourgeoisie qui l'avait usurpée. Nous avons là, bien sûr, un indice du caractère politique de la communication.

L'autre réponse que donnent les forces de gauche à l'offensive idéologique est celle qui fait éclater le concept restreint de communication et de culture, qu'essaie d'imposer la bourgeoisie. Cette réponse, ce sont les masses qui l'ont donnée progressivement à travers les journaux ouvriers et paysans, ronéotypés ou imprimés, qui sont apparus précisément lorsque se sont développées de nouvelles formes d'organisation, les cordons industriels et les conseils paysans, après l'offensive séditieuse de la droite au mois d'octobre 1972. Voilà l'instance où la gauche admet au moins sans équivoque le modèle léniniste de presse et exprime dans ses moyens d'information la pratique sociale des masses. Quand dans les époques de crise elles passent à l'action, les masses organisées démontrent entre autres le caractère d'épiphénomène de l'appareil technologique de communication de la gauche que continuent à alimenter les illusions de son énervement rhétorique. Au fur et à mesure qu'à partir de ces embryons de pouvoir populaire se déroule le combat, les formes de communication, — tout autant que la classe qui les a créées et qui les contrôle — se voient réfutées dans leur existence, parce que. réfutées dans leur nécessité sociale, de la même façon d'ailleurs que, dans les périodes de crise, se trouve démontrée l'inutilité de ces organisations patronales qui en sont réduites à regarder comment le pays peut fonctionner sans elles.

Il n'est que trop facile de comprendre pourquoi dans le cas chilien on constate une apparente hypertrophie de la discussion sur la fonction des mass média dans un processus de transformation socialiste, alors que la réalité des faits nous met au contraire en présence d'une certaine indigence et d'une inefficacité indubitable de la gauche, pour poser et résoudre le problème de la lutte idéologique, dans un de ses aspects spécifiques : l'usage de cet appareil idéologique d'Etat que sont les moyens de communication de masse. La question de savoir «que faire» avec cet appareil était du même ordre que celle qui se posait à la gauche lorsqu'elle prit possession du gouvernement. De la réponse que l'on donnait à la question globale de l'utilisation de l'Etat bourgeois, une fois acquis le gouvernement, allait dépendre celle qu'on donnerait à la question particulière de la politique de communication qui allait être adoptée par la gauche. C'est précisément pour cela que le problème du changement en matière de communication dépasse celui de la communication elle-même, à moins que l'on abandonne la notion figée de communication.

III

Ce que l'expérience chilienne, à notre avis, apporte de plus important aux débats sur les politiques de communication dans les pays latino-américains où, à partir de degrés de conscience divers les masses populaires luttent pour leur émancipation, c'est de dévoiler ou tout au moins de permettre d'approfondir au cours de trois ans d'affrontement concret et ouvert avec le pouvoir culturel bourgeois, la nature de classe du phénomène de la communication de masse qui jusqu'à présent avait été relativement ignorée, aussi bien par les chercheurs que par les hommes politiques. Evidemment, pour.beaucoup, revenir à ce stade du problème, qui paraît si banal et si évident, à savoir le caractère social de la communication, équivaut à un retour à l'alphabet. Néanmoins la trivialité n'est ici qu'apparente, puisque la question n'est pas de retourner ou non à l'alphabet sinon de savoir à quel alphabet retourner! C'est-à-dire que toute l'affaire est de choisir les paramètres qui permettent de définir en quoi consiste le caractère de classe de la communication sous ses diverses modalités. Quand il s'agit de trancher sur ce point, les divergences et les ambiguïtés ne se font'pas attendre. Ce qui apparaît à certains comme connoté et susceptible de plusieurs sens et de plusieurs lectures, n'a pour d'autres qu'un caractère neutre, objectif et transparent. Ce premier carrefour dément déjà l'apparente évidence de nos propos et légitime l'analyse de ces «truis-mes» au point de nous faire déboucher sur le terrain où se perd toute évidence et où tout se départit de son caractère banal et naturel.

C'est ainsi qu'on ne peut ignorer que le journalisme, par exemple, est avant tout une institution sociale, dans laquelle se manifeste la généralité des mécanismes de production en vigueur dans une société de même que la spécificité des conflits de classe qui se déroulent en son sein. C'est d'ailleurs pourquoi il est difficile d'accepter un concept de « presse mondiale», uniforme et socialement amorphe. Sinon McLuhan pourrait être coude à coude avec Lénine, ce qui reviendrait à dire que l'histoire se déroule dans une tasse de lait, sans coupure épistémologique ni sociale. Le cas chilien nous a démontré que la neutralité est une illusion et que très peu des catégories que l'on manie dans le domaine des moyens de communication peut s'en réclamer ; la communication et la culture de masse ne sont pas de simples contenants qui pourraient recevoir n'importe quel contenu. En d'autres termes, aussi grossier que cela puisse paraître, il ne suffit pas de mettre à travailler des journalistes de gauche dans un journal, une revue ou une radio, pour obtenir un instrument qui serve la révolution et un produit révolutionnaire. Le message qui en résulte peut ressembler à un tir par la culasse, dans la mesure où sa dynamique échappe au prolétariat. Il ne suffit pas non plus — comme d'aucuns le prétendent — de vouloir, pour changer la communication et la départir de son caractère manipulateur, «imiter le raffinement et les méthodes éprouvées de la presse de droite qui défend son idéologie en la propageant de façon expresse ou subliminale».

On ne change pas les mass média en inversant le signe des messages. On ne les change qu'en interrogeant le rapport de production sur lequel s'édifie la communication. Les conceptions qui insinuent le contraire réduisent la lutte idéologique, dans ce domaine, à des joutes entre deux types d'agence de publicité, où un des adversaires a accordé la caisse de résonnance qui cristallise le sens des messages pour dominer ainsi leur signification sociale. Pour continuer dans cette logique, la lutte entres les intérêts du prolétariat et ceux de la bourgeoisie s'engage dans un cadre préfabriqué par cette dernière : la presse de gauche se lance contre la presse de droite dans un marathon idéologique, forte de l'illusion que «le recrutement et l'adhésion mercantiles» peuvent substituer la conscience réelle et concrète des phénomènes sociaux.

La bourgeoisie et l'impérialisme nous ont imposé des formes de communication qui correspondent à un mode de produire la vie. C'est de cette participation intime de la communication à l'ensemble des rapports de production et des rapports sociaux qu'il faut tenir compte pour comprendre sa fonction reproductrice de la légitimité quotidienne de ces relations bourgeoises de domination. Le mode de produire la culture et la fausse conscience est édifié sur un rapport de classe qui se retrouve à tous les niveaux de l'organisation de la communication. Une certaine structure de pouvoir et un certain modèle de propriété des moyens, un certain rapport (unidimensionnel) entre l'émetteur et le récepteur, qui à son tour ne fait que reproduire la relation entre producteur et consommateur : autant de relations qui répètent le processus d'appropriation, que ce soit l'appropriation du travail de l'ouvrier, que ce soit celle des faits où ce dernier est l'acteur et dont l'émetteur dominant s'empare pour les convertir en nouvelles et en faits divers. C'est toujours la même appropriation du produit des forces sociales' et la même classe qui s'érige en propriétaire du sens de la vie quotidienne. De plus, ces genres et ces formats qui permettent la répartition des publics et le cloisonnement des savoirs font-ils autre chose que reproduire la division sociale intrinsèque à la société bourgeoise ? Et ainsi de suite, comme nous le verrons.

La manière dont la bourgeoisie, dépendante chilienne a colonisé le domaine de la communication fait revivre, devant nos yeux, toutes proportions gardées cependant, et compte tenu de la brèche énorme qu'on ne peut manquer de souligner, les thèses léninistes sur la presse ouvrière. Lénine soutenait tout particulièrement que la presse révolutionnaire devait en premier lieu apprendre à discerner les différents degrés de conscience de ses interlocuteurs, et en fonction de ce critère il établissait et recommandait diverses formes de communication. La sociologie bourgeoise de la communication n'a retenu de Lénine que l'idée de faire de la presse un instrument d'agitation et d'organisation collective. Il n'est pas question, loin de là, de restreindre l'importance de cet aspect, mais on ne saurait le comprendre sans l'autre, qui lui confère un caractère de classe. Un instrument de conscience ne peut admettre le profil socialement amorphe des masses hétérogènes que l'industrie bourgeoise de la fausse conscience prétend agglutiner et niveler. Lénine écartait toute conception du récepteur qui ne tienne pas compte de sa condition de classe et le dilue dans ladite « opinion publique». De Lénine nous retiendrons encore que pour démocratiser réellement la communication, il est nécessaire que les récepteurs organisés deviennent un jour ou l'autre les émetteurs de leur propre pratique. Les sociologues bourgeois ont tu ces thèses et se sont contentés de prêter à Lénine quelques truismes qui pouvaient concorder avec la rationalité de l'univers journalistique capitaliste.

Le lecteur trouvera dans le dernier travail qui est repris dans ce livre quelques témoignages des ouvriers des cordons industriels sur les premières tentatives d'une communication à partir des bases, qui nous en disent long sur le saut de conscience qui s'est produit à ce sujet au cours des trois années de gouvernement populaire. Il s'agit d'une nouvelle direction possible pour la recherche, dont les résultats pourraient nier les conclusions limitées de ces études de marché que sont bien des recherches sur les effets des moyens de communication de masse et qui indiquent le besoin chaque fois plus impérieux d'approfondir l'approche anthropologico-politique de la réalité du prolétariat, afin de connaître les modalités de sa réponse aux messages de la culture dominante. De telles méthodes de recherche ne peuvent qu'être le produit d'une science militante, une science soumise à la dynamique qu'acquièrent les luttes libératrices des masses populaires.

Buenos Aires, octobre 1973.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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