Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


MASS MEDIA ET «LIGNE DE MASSE» DE LA BOURGEOISIE

Notes rédigées après le Coup d'Etat pour l'édition française.

Les modèles de communication qu'ont adoptés la bourgeoisie chilienne et l'impérialisme pour s'opposer au gouvernement populaire pendant trois ans dépendent essentiellement de leur stratégie pour récupérer le pouvoir. C'est pourquoi nous croyons qu'il est impossible d'analyser l'action qu'ont développée les moyens de communication de masse des forces réactionnaires sans, au préalable, examiner l'alternative politique qui a doté de cohérence toute leur offensive idéologique, et qui a donné naissance à un nouveau type de relation entre les mass media bourgeois et leur public.

LA BOURGEOISIE A L'ECOLE DE LENINE

«Quelle que soit la forme selon laquelle l'opposition se structure, ses méthodes d'action devront, de toute évidence, s'appuyer plus fortement sur les bases de la société que sur les classiques instruments assembléistes et de propagande générale qui appartiennent aux partis traditionnels. Les conseils de quartier (juntas de vecinos), les associations féminines (centros de madres), les coopératives, les syndicats et les autres organisations grémiales [1] requièrent la présence permanente (et non pas réduite aux campagnes électorales) de ceux qui représentent les grands courants de l'opinion des citoyens. [...] De l'union explicite ou implicite des secteurs de l'opposition peut surgir une action concrète sur le lieu de travail, dans le quartier et aux points de ravitaillement qui fasse contrepoids à la dictature que les marxistes sont en train d'exercer à la base. Il ne suffit pas que les secteurs démocratiques accèdent au public à travers les grands moyens d'information. Ils doivent se lier aux masses. Ceci suppose de grands sacrifices et souvent un changement substantiel dans les habitudes et le style de vie des gens. Quoi qu'il en soit, notre démocratie ne pourra se racheter à moins de partir d'une conviction intime qui surgisse au sein des organisations de base [...] La tâche de pénétration dans les masses est difficile, surtout quand le régime en place peut entretenir une démagogie active...» [2]

Ce texte militant n'appartient pas à un réquisitoire de Lénine contre Kautsky, Martov et autres héros de l'Internationale jaune de Berne qui prétendaient résoudre le problème de la lutte contre l'ennemi de classe au moyen de lieux communs sur la liberté, l'égalité, la démocratie en général. Il appartient ni plus ni moins à un éditorialiste du principal et du plus ancien journal de la bourgeoisie chilienne (El Mercurio), et il parut sous le titre de «Démocratie à la base», quelques jours après les élections parlementaires de mars 1973. Il n'a rien d'exceptionnel. Au cours des trois années du gouvernement populaire, la bourgeoisie, dans ses journaux, dans ses pamphlets, au cours de sa pratique certes parfois tâtonnante, a continuellement lancé comme mot d'ordre la nécessité d'un retour à la base, d'un contact avec les masses pour résister activement au régime populaire. «Aucune maîtresse de maison, aucun habitant, aucune personne aujourd'hui capable de s'exprimer et d'agir n'a le droit d'attendre que d'autres défendent la liberté du pays. Les organisations de base sur le plan du quartier, de l'école, de l'entreprise et des autres domaines doivent compter sur l'appui de ces masses démocratiques...» (El Mercurio, 9-11-71). «Une expérience importante actuellement est la restauration spontanée du rôle élevé de la politique dans la société [...] La femme, le paysan, l'artisan se rendent compte maintenant de ce que le nettoyage des rues, le droit à la vie, l'alimentation pour les foyers et la possibilité de trouver un emploi dépendent de positions politiques [...] La lutte des secteurs démocratiques exige de nouvelles attitudes morales, des hommes nouveaux, des secteurs sociaux plus amples, des idées réalistes, et des volontés inébranlables.» (Ibid., 27-1-72).

Sous forme de boutade, et si l'on ne craint point les analogies formelles, on peut dire que dans son opposition au gouvernement populaire la classe dominante chilienne a été une bourgeoisie léniniste. Une bourgeoisie qui, au cours des dernières années, a adopté un modèle de «ligne de masse» pour essayer de récupérer la part de pouvoir politique qu'elle avait perdue et lutter corps à corps avec les masses populaires. Que ces actions placées sous le signe de la «ligne de masse» se soient terminées par un coup d'Etat militaire, cela ne leur enlève en aucun cas leur valeur. En fait, l'intervention des généraux n'a fait que compléter cette stratégie en «réduisant» les coûts — et les risques de défaite — de la phase insurrectionnelle, commencée par une grève générale des secteurs séditieux, sur laquelle débouchait tout naturellement ce nouveau type de «ligne de masse» préconisé et appuyé par la bourgeoisie chilienne.

Comment s'est développée, dans une situation de classe donnée, l'idéologie qui a alimenté cette pratique bourgeoise de la «ligne de masse» ? Comment la bourgeoisie a-t-elle mis en œuvre son mouvement de masse ? Quel rôle ont joué les moyens de communication de masse aux mains de la bourgeoisie dans cette stratégie de mobilisation des secteurs opposés aux forces populaires ? Telles sont les trois questions que nous poserons et qui vont orienter cette réflexion qui nous permettra de retracer le mouvement progressif de fascisation d'un appareil idéologique aux mains de la bourgeoisie dépendante.


Notes:

1. Les termes «gremio» (et son adjectif «gremial») et «gremialismo», à proprement parler, n'ont pas d'équivalent en français. Comme nous le verrons au cours du texte, la traduction qui s'en rapprocherait le plus serait «corporation » et «corporatisme». Nous garderons cependant les termes espagnols dans tout ce travail.

2. «La Democracia en la Base», El Mercurio, 10-3-1973.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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