Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


II. OU LE CONTENU NE REPOND PAS A LA FORME

Devant pénétrer sur un marché contrôlé par les normes de l'ennemi, les forces de l'UP essayèrent d'adopter la forme bourgeoise pour mettre la subversion à l'intérieur de celle-ci. Du moins est-ce ainsi que se définissait leur intention. Le premier présupposé qui dérive de l'acceptation des «lois du marché» est celui qui admet la possibilité de dissocier la forme et le contenu dans cette période précise par laquelle passe le processus chilien. Dans certains domaines plus que dans d'autres, on vécut sur un mode aigu cette dissociation entre la forme et le contenu.

LES GENRES

La première catégorie à laquelle on s'affronte quand on veut se servir des moyens de communication, «ces armes ébréchées que nous a léguées le capitalisme», d'après les mots de Che Guevara, pour atteindre un but contraire à celui que poursuit la bourgeoisie, est celle des genres ou des formats. Comme nous l'avons signalé en plusieurs occasions, tous les genres, qui donnent lieu à des programmes ou à des revues qui enferment leur problématique dans des univers restreints que ce soit l'univers féminin, l'univers du sport, le politique, le comique, qui comportent eux-mêmes des sous-divisions, comme le magazine féminin, la revue culinaire, le roman-photos, la revue humoristique, la revue de bandes dessinées, la revue pornographique, scindent le monde et donnent naissance à des mondes fermés, non contaminés, qui suivent les lignes du découpage de là réalité qu'opère une classe pour rendre son ordre indispensable. L'allergie, dont souffrent toutes ces chasses gardées par rapport au thème qui ne leur correspond pas, est totale: au lecteur de la revue sportive bourgeoise, le fait politique, ou même culturel, paraît insolite dans cet espace réservé. Ces genres unidi-mensionnels s'abritent dans la grande dichotomie qui se trouve à la base de la culture de masse de la bourgeoisie, à savoir le divorce entre le travail et le loisir, la production et la diversion, le quotidien et l'extraordinaire. Chaque genre en particulier matérialise les sous-divisions que comporte cette dichotomie' principale, par exemple: politique versus sport, politique versus académique, manuel versus intellectuel, maître versus élève, qui correspondent à une division sociale du travail et à l'ordre hiérarchique des statuts sociaux qu'ils recouvrent, qu'ils renforcent, qu'ils légitiment. Quand on s'en prend à cette catégorie bourgeoise, ce n'est pas tant le fait de répartir, de discriminer le public, de créer des clientèles spécifiques, des enceintes particulières que l'on conteste, mais le critère qui inspire et patronne cette opération discriminatoire. Si ce critère répond implicitement au dynamisme d'un ordre qui se propage et étend sa pénétration dans chaque parcelle de la vie individuelle et collective, il répond surtout à un critère d'efficacité mercantile. C'est ainsi que l'éditeur capitaliste ne maintiendra pas en circulation un programme qui ne recueille qu'une très faible audience ou une revue qui fait faillitte, et ne s'arrêtera pas à considérer le rôle de pénétration idéologique que ces produits peuvent remplir. L'un et l'autre seront supprimés puisqu'ils auront cessé de satisfaire au critère primordial qui les dote de cohérence dans l'ordre capitaliste: à savoir la concordance entre pénétration culturelle et bénéfice matériel. Pour une entreprise capitaliste de production et de divulgation culturelle, il n'y a pas d'incompatibilité possible entre la pénétration idéologique et l'efficacité mercantile. La seconde gouverne la première et les deux participent du même ordre. (Le concept de coût social n'apparaît que lorsque la bourgeoisie, acculée par son ennemi de classe, essaie de provoquer, même à perte, une surabondance de revues dans les kiosques, par exemple, pour semer la confusion parmi les acheteurs). Ce qui cesse d'être valable pour les forces de gauche, dans un processus de transition tel que celui qui se déroule au Chili, à l'heure actuelle, où le travail de pénétration idéologique n'est pas nécessairement compatible avec le succès financier.

Il est bien possible qu'il faille respecter une répartition par secteurs pour diffuser les messages. Mais partir sans mettre en question l'héritage bourgeois en matière de répartition des publics et de leurs centres d'attention que signifient les genres, peut se payer politiquement très cher.

Dans de nombreux secteurs de sa production, la maison d'édition de l'Etat a lancé plusieurs revues, en acceptant, au moins pour un certain temps, cette division en genres, héritée du schéma bourgeois de l'organisation de la communication. (Signalons qu'en matière de télévision, les programmations établies par l'Unité Populaire se sont basées sur le même principe). C'est ainsi que la maison d'édition de l'Etat a commencé à publier dès 1971 des revues pour jeunes en adoptant le genre fan's magazine (revue d'idoles), lancé par la bourgeoisie dépendante, tout en cherchant à véhiculer, à travers ces formes qui éveillaient déjà l'intérêt des jeunes, des contenus qui correspondaient à un autre type de rapports sociaux et pouvaient se dire en accord avec le projet socialiste de société. C'est ce que l'UP a appelé la tactique du «contenu implicite», sur laquelle nous reviendrons plus tard. Elle répéta la même opération dans le domaine des comics [1], des romans-photos et, à la fin de 1972, dans celui des magazines féminins. Le genre représente la première instance de conciliation avec les lois d'un marché et aussi — il ne faut pas l'oublier — l'unique forme connue et reconnàissable pour les possibles émetteurs et les possibles récepteurs. Le choix qu'a fait l'Unité Populaire de travailler sur cette base a été présenté comme une tactique de pénétration dans un contexte de réceptivité marqué par la présence d'un pouvoir culturel dominant adverse. Il s'insère dans les lois du pluralisme démocratique, qui empêche ou restreint l'irruption d'un autre univers culturel, entendu comme antagonique à l'univers culturel vécu, dominant. Pour poser le problème sous l'angle des alliances politiques, ce mécanisme de pénétration correspond à l'intention de gagner à un autre projet culturel et politique des éléments non définis de l'opinion. Il se présente comme «l'art de conquérir les couches moyennes de la population». Le genre qui continue à motiver le public selon les mêmes stimulants de base, la même forme, les mêmes thèmes, constitue un dispositif qui a une mission à remplir: celle de ne pas faire fuir un public qui est estimé encore perméable. Cette, politique se fonde sur la supposition qu'il existe encore un public ou un secteur du public qui peut être gagné à la cause de la construction du projet socialiste, ce qui sous-entend que les secteurs de l'opinion ne sont pas encore figés, que les secteurs de la lutte des classes manifestent encore une certaine élasticité.

L'inconvénient que présente une telle politique consiste à devoir démarrer avec une division imposée d'avance par l'ennemi de classe et sa culture. Ce qui signifie choisir comme point de référence une thématique suscitée et produite par un système adverse. Jusqu'à présent, la plupart dès revues qui ont été créées ou reformulées ont finalement répondu à la dynamique que continue à donner la culture dominante. Il semble que, la plupart du temps, c'est l'image concrète de l'adversaire sur le marché qui impose la forme. Même si elle n'a pas d'intention compétitive au départ, la revue formulée en fonction du genre préexistant s'insère dans un marché qui l'assimile nécessairement à toutes les revues qui appartiennent au même genre, ou à la même matrice. Et les variations introduites n'arrivent pas à diluer les connotations imposées par le genre, qui réinstalle en définitive son règne, et au niveau de la décodification, quand elle s'opère dans un système mercantile, c'est le pouvoir culturel dominant qui se trouve réactivé. Pour la même raison, il n'échappe à personne que dans la conjoncture actuelle la bourgeoisie vend plus et mieux ses genres que les forces révolutionnaires. Il faut ajouter que cette fragmentation qu'instaurent les genres, est cohérente, fonctionnelle pour l'ordre de la bourgeoisie et quand les forces révolutionnaires la prennent sans plus d'ambages à leur actif, elles introduisent de l'incohérence et de l'anarchie dans l'ordre de la lutte des classes.

Etant donné ce que nous venons de dire, une question se présente pour tenter de surmonter les risques d'inefficacité dans ce secteur de la bataille idéologique: à partir de quand et moyennant quelles conditions essaiera-t-on d'évaluer le caractère de classe des genres consacrés, à partir de quand essaiera-t-on de se rendre progressivement autonome en créant des formes nouvelles de communication de masse qui rompent avec le concept bourgeois? C'est-à-dire quand pourra-t-on concevoir des organes de diffusion qui ne répondent pas nécessairement aux thématiques culturelles et d'information de l'ennemi et ne se contentent pas de répondre à sa dynamique? Cette découverte de formes nouvelles doit, bien sûr, sous peine de se transformer en un jeu formel stérile, avoir pour objet de recueillir les alternatives d'approfondissement qu'offre la lutte des classes et de jeter les bases de la nouvelle culture. La façon dont on répondra à cette première question dépendra essentiellement de la réponse positive ou négative que l'on donnera au problème de la nécessité de pénétrer l'opinion des «couches moyennes» de la population qui sont en définitive celles qui ont justifié l'adoption d'une telle politique officielle en matière de communication de masse. Elle est donc soumise à un diagnostic sur le degré de disponiblité que manifestent ces couches face au projet révolutionnaire. Une question se présente aussitôt: étant donnée l'aggravation actuelle de la lutte des classes tout produit qui émane d'une source de gauche ne provoque-t-il pas le rejet automatique de la majorité de ces secteurs moyens comme s'ils étaient saturés d'avance?

Seconde question qui dérive de la première: selon quel critère va-t-on répartir les publics? Le morcellement multiple de la communication bourgeoise n'est rien d'autre en réalité qu'un masque, étant donné qu'il n'a pas pour but de défendre des intérêts de classe distincts ou opposés: le profil de récepteur qui unifie la multitude des messages de la culture de masse et qui prend un caractère de norme universelle et naturelle renvoie à un modèle d'aspirations et de possibilités euphoriques, typique de l'homme petit-bourgeois. Derrière les revues qui sont destinées à la clientèle du spectacle sportif ou derrière les revues répandues dans les couches élevées, moyennes ou inférieures de la population féminine, il y a une image implicite, unificatrice, qui correspond au paramètre culturellement dominant. Nous sommes ici en présence d'un critère de répartition des clientèles: la mise en question des genres bourgeois nous amène à souligner la nécessité de porter en priorité l'attention sur les intérêts de classe et de rompre progressivement avec les lois qui gouvernent les domaines déterminés de façon univoque par la classe dominante selon des critères en apparence strictement écologiques ou biologiques. Si une des tâches politiques fondamentales du moment est celle de gagner les classes moyennes, encore faudrait-il en déterminer le contenu: les alliances réussies par le parti démocrate chrétien, commencées dans les années 30 et portées au pouvoir sous le régime antérieur, exercent peut-être trop leur séduction sur la gauche qui veut pareillement agglutiner des clientèles si antagoniques du point de vue des intérêts de classe (artisans et petits commerçants d'une part, professions libérales, cadres supérieurs d'entreprises, et même certains capitalistes moyens) qu'elles ne peuvent se réunir qu'autour d'un schéma politique petit-bourgeois. Tandis que la droite semble avoir compris que les «couches moyennes» qui pourraient lui échapper sont celles qui, au sein de cette catégorie, représentent les secteurs les moins favorisés, et accentue son travail politique parmi eux, la gauche a l'air de dédaigner ce potentiel et de revendiquer au nom de ses clientèles possibles — et elle s'agite pour cela — les secteurs les plus élevés, qui côtoient de très près dans la structure sociale chilienne les secteurs de la bourgeoisie hégémonique. Sans analyse sérieuse de la stratification sociale de la société que l'on veut combattre, il est impossible de rechercher et de proposer de nouveaux modes de communication qui répondent aux exigences révolutionnaires. Qui sont les récepteurs? Combien sont-ils? Quelles sont leurs caractéristiques psycho-sociales? Si nous ne sommes pas en mesure de répondre à ces questions, nous ne pourrons trouver les motivations à partir desquelles on puisse mobiliser les récepteurs pour la lutte révolutionnaire. Il est donc urgent de s'attacher à cette analyse et de préciser en quoi consisterait cette politique d'alliances dont on parle tant sans en préciser les contours; faute de quoi, on tendra toujours à être happé par cette image de l'homme moyen qui correspond à une classe moyenne indéfinie, qui se trouvera toujours consacrée comme source unique et exclusive de distribution de normes.

D'autre part, si nous adoptons notre propre répartition des publics en fonction d'un projet politique spécifique, il ne s'agit pas d'établir par exemple un univers fermé de la ruralité, à travers des publications réservées aux paysans. Tout en respectant des normes d'efficacité qui ont une incidence directe sur la programmation des organes de diffusion (champs sémantiques particuliers, diagrammation adéquate, études préalables de la décodification), il s'agit de recueillir la réalité rurale et de faire passer à travers elle l'universalité des signifiés de classe, de l'être de classe et de la lutte de classes dans la conquête du pouvoir et la construction du socialisme. Ce qui fait que cet organe de diffusion destiné au milieu paysan ne sera pas fermé aux nouvelles et à la problématique du prolétariat urbain mais au contraire consolidera l'union ouvrière paysanne. C'est dans cette prespective qu'il convient d'estimer le degré d'urgence ou au contraire la possibilité d'ajourner la création de fronts de masse dans les moyens de communication de masse de la gauche, qui, à partir du même projet politique, des mêmes intérêts de classe, permettraient de pénétrer dans le public en suivant les lignes déterminées par les intérêts spécifiques suscités par la pratique des secteurs particuliers qui donneraient l'occasion de ces fronts de masse. Par exemple, comment résoudre l'absence de publications féminines, dans la production de la gauche? Convient-il de respecter la division biologique et de créer un front féminin? En cas de réponse affirmative, comment d'une part s'éloigner du stéréotype extra-social de la «femme chilienne» que véhiculent les magazines bourgeois, qui efface les contradictions de classe présentes dans le public féminin, et comment par ailleurs éviter la platitude et la triste mine des publications qu'éditent les organismes d'Etat qui s'occupent de la question féminine? En fonction de quel profil social de femme faut-il concevoir cet organe de communication? Ne serait-il pas préférable de reviser la manière dont est traitée la question féminine dans les publications de la gauche déjà existantes? Questions qui devraient se poser pour tous les secteurs qui sont susceptibles de former des fronts de masse. Il est sûrement nécessaire de s'interroger ici sur le degré d'efficacité qu'a dans la lutte de classes, dans une corrélation de forces déterminée, le concept générique et socialement amorphe de communication de «masse» imposé par la bourgeoisie.

Un autre problème que pose l'observance du principe des genres est le manque de flexibilité qu'il entraîne. Comme ils sont établis sur une relation étroite et rigide entre un type de stimulants et un secteur du public, il est très difficile que le programme ou la revue, conçus selon les lois de tel ou tel genre, puisse évoluer constamment et subir des modifications d'importance. Autrement dit, il y a un conflit latent entre la rigidité de la loi du marché et la flexiblité avec laquelle il est nécessaire d'affronter la lutte des classes, tant du point de vue des thématiques que l'on offre au lecteur que des secteurs à atteindre et à pénétrer. La lutte des classes interdit qu'un message ait un récepteur, un public, défini une fois pour toutes. Elle interdit aussi que ce message soit fixé, délimité, imposé, sans prendre en considération la dynamique propre d'un processus, ses alternatives, son évolution. Signalons enfin que le temps et la persévérance, la continuité de l'effort, sont également des facteurs importants pour mener à bien la transformation du moyen et le critère mercantile gêne souvent ce processus de maturation. Raison pour laquelle il s'avère nécessaire de chercher des solutions qui permettent de publier même à perte, certaines revues, par exemple, et de soutenir leur tentative de pénétration. Ces formules pourraient consister, entre autres, à imprimer sur les presses de la maison d'édition de l'Etat, du matériel de service (textes d'études, annuaires, guides, etc..) qui aideraient à financer ce travail de lutte idéologique. On oublie trop que dans la bataille idéologique se passe la même chose que dans l'affrontement armé. Les balles et les fusils coûtent cher et ne tapent pas toujours dans le mille.

Cependant, reconnaissons dès maintenant qu'à travers ses réussites et ses échecs, l'approche que réalisa la maison d'édition de l'Etat des genres bourgeois (comics, romans-photos, magazines, revues d'idoles, revues d'information) est une des tentatives les plus intéressantes qui soit, et constitue un exemple unique en son genre, dans les régimes qui se sont définis comme des régimes de transition au socialisme, d'approfondissement de la complexité des rouages de la culture de masse de l'impérialisme et de la bourgeoisie. La politique de subversion des formes bourgeoises — compte tenu de ses limites — a démontré être la plus compatible avec la thèse léniniste de la continuité culturelle. Sauvegardant des éléments du mode de distraction traditionnel, prêtant une grande attention aux stimulants bourgeois auxquels est soumis le sujet lecteur, cette politique a pu, au moins, permettre d'entrevoir comment on pourrait à condition d'appliquer le principe de la critique et de l'auto-critique, éviter de mettre le loisir entre parenthèses, dans une période de transition au socialisme. D'autres révolutions socialistes ont pu supprimer les comics, les magazines, le reader's digest, mais n'ont pas pour cela tranché les pseudopodes de la culture de masse, malgré la pratique révolutionnaire des masses. La pression qu'exerce le désir de diversion, refoulée au début, peut surgir quelques années plus tard avec une force accrue et un caractère anarchique et exiger que les forces révolutionnaires entreprennent un jour ou l'autre l'étude des formes de la culture massive «populaire», qui avaient été supprimées par décret.

LES CONTENUS IMPLICITES

Ayant adopté les genres bourgeois, les forces de l'Unité Populaire essayèrent donc d'entreprendre, à travers la forme traditionnelle créée pour le loisir, un processus de réorientation des contenus. Quelles difficultés a rencontrées sur ce point précis ce mode d'affronter la lutte des classes?

Première source de difficultés, quand on adopte le genre avec l'intention de mettre la subversion à l'intérieur, on finit généralement par se contenter d'inverser les signes du message bourgeois et par adopter la même notion unilatérale de politique que la classe dominante. Au manichéisme des forces de la réaction, on oppose le manichéisme des forces progressistes. Cette tendance s'est faite jour dans toutes les revues de la gauche. C'est ainsi que dans les comics on essaya de prendre point par point la contrepartie des valeurs négatives véhiculées par le message établi sous le signe impérialiste: individualisme excessif du héros, manque de participation des autres personnages, importance du destin, de la magie, du surnaturel, concurrence effrénée, récompenses matérielles, défense de la propriété privée et de l'ordre sacralisé, culte de l'action etc.. Le héros individuel disparaissait au profit de la collectivité, prônait la solidarité, le désintéressement, l'emprise de la réalité. Dans le domaine des romans-photos, par exemple, l'héroïne ne se laisse plus séduire par le fils du patron, et se déclare pour l'émancipation de la femme, tandis que le réseau de ses motivations sentimentales reste intouché. Dans tous ces cas, on opérait un réagencement des éléments sans aboutir à une altération de la signification.

Quand les élaborateurs de ces nouveaux produits abandonnent cette notion sectaire et «consigniste» de la politique et essayent d'appliquer au pied de la lettre cette tactique du contenu implicite à l'intérieur des genres consacrés, un autre type de problèmes se pose à eux. L'implicite, dans le système bourgeois d'émission des messages, renvoie à un mode de vie et d'organisation des rapports sociaux que, sans en être conscient, chacun vit quotidiennement. Or, dans l'optique des forces de gauche, l'implicite répond à un projet superstructuraliste, c'est-à-dire un projet qui n'est pas enraciné dans des modes de vie généralisés dans la quotidienneté [2]. Prenons l'exemple d'une chronique de modes, dans une revue pour jeunes, chronique destinée à redresser un ensemble de désirs et d'aspirations suscitées par la société qui reste placée sous le signe bourgeois. Que se passe-t-il? On veut réduire l'importance de la mode comme déterminant collectif. On veut en démontrer le caractère colonisateur, réducteur des décisions, des goûts, des déterminations personnelles; on veut dénoncer ses relations camouflées avec la machine de l'impérialisme économique et culturel; on veut enfin démasquer sa nature de motivation aliénée. Mais la photo qui est là pour illustrer et renforcer la chronique et qui révèle le modèle cher, copié, universalisé, «aliéné», s'ajuste étroitement à une façon de trouver jolie, belle, élégante, «dans le vent», la jeune fille ou la jeune femme qui le porte. Le pouvoir ou l'intention démystificatrice de la chronique s'annule pour ainsi dire dans la mesure où le projet bourgeois qui se revitalise tous les jours, continue à façonner d'une manière généralisée, les goûts, les désirs, les appréciations, les rêves. Dans ce contexte, on comprend pourquoi la chronique peut avoir un résultat aussi mince que les complots des Lilliputiens contre Gulliver.

Une troisième remarque que l'on peut faire, quand on discute sur la valeur de la tactique de l'implicite et celle des genres, comme arme efficace dans la lutte idéologique, est la suivante: en concentrant les objectifs de pénétration idéologique sur un secteur déterminé de la population, on oublie les autres secteurs qui ont voté pour la gauche mais qui ont besoin d'être suivis, d'être stimulés, qui ont besoin de cette impulsion qui crée infatigablement la conscience, qui alimente et approfondit le processus de la lutte des classes. Or il ne s'agit pas d'offrir à ces secteurs déjà acquis, des messages faits de consignes; il ne s'agit pas de renforcer leur adhésion et leur participation à un programme de changements sans prendre en considération la formation de l'homme futur, sans considérer tous les aspects de «sa» révolution, de son accès à une nouvelle façon de voir les choses.

C'est pour cela que le concept d'implicite, si on y tient réellement et si on veut en faire la pierre d'angle d'une nouvelle pratique de la communication de masse, à l'heure actuelle, devrait être appliqué différemment. Il est plus facile de s'en rendre compte à travers un exemple. Prenons le cas d'une revue pour jeunes, qui essaie de pénétrer les couches auxquelles nous faisions allusion plus haut. L'implicite dans ce cas devrait se définir comme l'englo-bement de chaque fait tributaire de la politique contingente dans la logique qui en fait un élément d'une structure: il sera par exemple nécessaire de resituer l'occupation violente d'une univer site par des groupes réactionnaires, dans une analyse de la stratégie de ces groupes politiques et une apprécation qui aille au-delà du conjoncturel et renvoie à un questionnement des concepts de science, de justice, de légalité, d'égalité et de violence au moyen desquels ces groupes justifient leur action et leur attitude subversive et autour desquels ils essaient d'articuler la «ligne de masse» de la classe dominante, sur le front jeunesse. Dans ce cas, l'explicite consisterait à n'exprimer que le premier niveau de la réalité, c'est-à-dire se limiterait au récit des faits et à leur évaluation à partir d'une prise de position qui risque de ne pouvoir éviter d'être partisane. Ce dernier exemple nous fait voir la nécessité de doubler toujours le niveau explicite par le niveau implicite, pour élever le niveau de conscience et échapper au jeu de la politique bourgeoise. C'est là que l'on voit que l'implicite ainsi défini permet non seulement de pénétrer les secteurs non acquis au processus mais encore de consolider, de parfaire la formation idéologique des jeunes sympathisants ou au besoin militants des forces de gauche. Ce qui nous renvoie à la nécessité de décider une nouvelle fois s'il convient de continuer à utiliser la dynamique des genres pour susciter les thématiques, qui donneront lieu à cette lecture différente de la réalité. Le «contenu implicite» est, selon le concept d'une pédagogie et d'une communication révolutionnaires, celui qui démonte les relations sociales et les mécanismes de domination idéologique vécue de l'ennemi de classe, même à partir des faits les plus banals, et qui à partir de ces faits, de ces objets, des événements les plus triviaux, crée un mode propre et cohérent d'interpréter la réalité, d'orienter les attitudes et de libérer la dimension «multivoque», les multiples aspects de ces faits, de ces objets, de ces événements. Ainsi conçu le «contenu implicite» institue un ordre, tend à l'enraciner et à l'universaliser.

LA LOI DU SENSATIONNALISME

Le problème de l'explicite et de l'implicite dans une politique révolutionnaire de communication de masse, est intimement lié à la survivance d'un critère de sélection ou d'un principe d'action hérite de la bourgeoisie. Elément essentiel de l'idiosyncrasie mercantile dans laquelle s'inscrivent le circuit et la pratique de la communication, ce principe ou cette règle d'action constitue la loi d'airain de la culture de masse de la «société moderne»: le sensationnalisme. Loi qui est non seulement présente, sous sa forme vulgaire et banale, dans la presse sensationnaliste, mais qui s'insinue subtilement dans tous les produits de la culture de masse que divulguent tous les jours la bourgeoisie et l'impérialisme. A travers le prisme du sensationnalisme, le fait, l'événement qui fait nouvelle et qui permet de vendre, d'entrer sur le marché, apparaît isolé, coupé des autres faits qui le préparent, qui en permettent l'existence, séparé de la multitude des acteurs qui l'ont produit.

Nouvelle = insolite = contre la nature des choses = en marge de toute normalité = en dehors du temps et de l'espace; séparée du futur et du passé, l'information se réduit à un présent éphémère et anecdotique. Elle a le caractère transitoire de tout objet de consommation. La revue qui se vend chaque semaine est un monde fermé, un ensemble d'informations et de reportages, de «faits divers nouveaux», qui la semaine suivante seront déjà surannés. La semaine suivante, surgiront d'autres événements, d'autres nouvelles qui donneront l'impression d'un «autre nouveau» qui polarisera l'attention du lecteur, et ainsi de suite tout au long de l'année. Une fois consommée, la revue est bonne à jeter; celle qui suivra n'aura pas besoin de la précédente pour être comprise; elle n'a pas sa place dans un processus organisé d'accumulation de connaissance, de conscience. La réalité n'est pour elle qu'une immense redondance de commérages hebdomadaires. Dans cet univers sensationnaliste, interviennent nombre d'éléments qui contribuent à le couper de la réalité quotidienne: le commerce du sexe, le crime, la magie, le sport de compétition.

La loi du sensationnalisme ne consiste ni plus ni moins qu'à observer strictement l'immédiat: le fait intéresse dans la mesure où sur le moment il fait sensation. Suivre cette loi signifie choisir de façon anarchique les faits importants. Or nous savons tous que c'est la bourgeoisie qui tire profit de l'anarchie de l'information, anarchie qui lui permet de fondre dans son ordre les produits d'information. Une nouvelle «objective» livrée par la bourgeoisie répond toujours, en fait, à un schéma d'organisation qui demeure implicite pour le lecteur. La décodification de la nouvelle fait appel aux connotations, aux signifiés sociaux dominés et universalisés par la bourgeoisie. C'est précisément afin d'empêcher que son ennemi de classe ne livre à ses lecteurs une vision totale et cohérente du système que la bourgeoisie a naturalisé cette manière de transmettre la réalité. Le journal, la revue ne font que permettre de consommer la fausse nouveauté, le faux changement, la fausse révolution.

C'est cette soumission à la loi du sensationnalisme qui confère à la communication de masse de la gauche un caractère superstructurel, décollé de la vie quotidienne, lui enlève de la prise, de l'efficacité dans la bagarre idéologique, et qui tend par ailleurs à provoquer une certaine saturation dans le propre public de gauche, déjà acquis à l'Unité Populaire.

Cette présence du sensationnalisme se manifeste certes sous sa forme grossière dans notre presse populiste de gauche, mais on peut la déceler dans la norme qui préside à la sélection des matières traitées dans les divers moyens de communication. L'absence de rubriques pédagogiques dans les revues et les programmes de la télévision est significative de cette déviation. On préfère multiplier les programmes de «consommation», destinés à meubler le temps libre, qui prennent la relève de la fonction bourgeoise du moyen de communication et on écarte les programmes qui sont capables de susciter une lecture didactique et démystificatrice de la réalité de l'information manipulée par les organes contraires au processus révolutionnaire. On ne se préoccupe guère non plus de livrer du matériel qui serait d'une utilité directe dans la pratique spécifique de certains groupes sociaux, des chroniques sur la photosynthèse par exemple, sur l'utilisation des engrais, à travers les revues dites d'information populaire. Or il est très significatif que ce soient les quelques revues qui contiennent le plus d'éléments pédagogiques et qui échappent le plus à la culture exclusive du loisir «pur», qui ont atteint jusqu'à ce jour le tirage le plus élevé, parmi les publications de la maison d'édition de l'Etat. Mieux, on ne connaît pas encore de revues ou de programmes dirigés vers des secteurs spécifiques qui soient conçus dans cette optique. On peut aussi constater le manque d'intérêt à préparer la population de façon didactique, aux mesures et aux actions du Gouvernement Populaire, aux difficultés qu'il rencontre. L'optimisme béat supplante l'attitude correcte qui consisterait à former les consciences à partir des contradictions et des difficultés de la transition. C'est là que se manifeste à nouveau cette politique de «tranquillisation» des couches moyennes qui remplace une politique concrète de conquête de ces secteurs et d'approfondissement de la conscience des secteurs progressistes. Comme nous l'avons vu, ce déficit renvoie d'ailleurs à une interrogation plus vaste sur les formes que doit assumer la communication de masse au cours de cette période. Il est urgent de définir, en premier lieu, les fronts, les publics, qu'il est nécessaire de toucher, définition qui est susceptible d'entraîner la modification, voire la substitution de certains genres. Cette nouvelle définition possible de la communication de masse implique en second lieu la suppression du monopole qu'exerce le groupe professionnel des journalistes sur l'élaboration de l'information. Pat exemple, une revue sportive, conçue dans une perspective révolutionnaire, c'est-à-dire une revue qui ne se contente pas de donner à consommer des événements sportifs et qui tienne compte de l'éducation physique, de la santé, du sport populaire, des jeux, ne devrait pas demeurer dans l'orbite d'une maison d'édition, aux mains de journalistes spécialisés dans la question du sport. Les organisations sportives de l'Etat constitueraient un lieu beaucoup plus approprié pour l'élaborer et la distribuer. A moins d'arriver à concilier les deux émetteurs possibles qui, partant de la réalité du sport-spectacle, reconnaissent la nécessité de marcher de pair avec les nouveaux plans du gouvernement populaire en matière de sport et d'éducation physique. Ce qui situe évidemment la maison d'édition de l'Etat à la confluence d'une infrastructure qui la fait se départir de son caractère de monopole de la production de messages. Cette confluence qui tend d'ailleurs à s'établir dans de nombreux domaines se trouve présentement en butte à de nombreuses difficultés dans le domaine journalistique, au sens traditionnel du terme: les journalistes se refusent à abandonner leur monopole.

Pour en revenir à ce que nous disions plus haut, la nécessité d'incorporer des rubriques didactiques et en général d'approfondir l'information pour éviter de tomber dans la superficialité sensation-naliste est en relation directe avec cette autre nécessité de stimuler tant la participation des organisations de masse et des institutions d'Etat, que celle des centres de recherche universitaires à l'élaboration et à la transmission massive des connaissances pratiques et théoriques. Dans cette perspective, l'université s'affronte à l'urgence de redéfinir ses thèmes de recherche, c'est-à-dire de planifier l'activité de ses chercheurs en fonction de l'intérêt des masses, tout en prévoyant la nécessité de reformuler, dans un langage accessible, les matières élaborées par ces centres. Comme on le voit, l'«idéologie du journalisme» n'est pas la seule à être affectée par cette reformulation de la communication de masse. L'académisme scientifique doit lui aussi faire l'objet d'un procès et la possibilité d'une collaboration organique entre les deux élaborateurs et diffuseurs du savoir devrait être un objet d'étude, pour permettre la naissance d'une nouvelle pratique journalistique. Ceci évidemment n'exempte pas la nécessité de relier journalistes et «scientifiques» à la réalité vécue et créée par les masses. On éviterait ainsi que la communication de masse continue à être largement caractérisée par le fait d'être une aliénation et une vulgarisation de produits qui comportent une version élitaire et qui se contentent de s'insérer dans une pratique du loisir.

LA DEMOCRATISATION DE LA RECEPTION

Un des principaux obstacles à la démocratisation de la communication de masse et à sa transformation en instrument d'agitation culturelle et politique, est sans aucun doute, le type de relation avec le public qu'impose le système de distribution traditionnel. Cette distribution travaille avec une image de récepteur individualiste qui est en harmonie avec le but implicite d'atomiser la masse des récepteurs pour la démobiliser. Comme dans tous les domaines, les corporations professionnelles qui détiennent le monopole de la distribution fixé par le système mercantile traditionnel s'opposent à tout changement. Pour prendre un cas précis, celui des revues, les agents de distribution et les propriétaires de kiosques à journaux peuvent boycotter les nouveaux produits et, s'ils résistent, ils subissent la pression organisée des concurrents qui appartiennent à la droite. On a en effet constaté à plusieurs reprises que se déroulaient de véritables campagnes pour empêcher l'affichage dans les kiosques de revues produites par les organismes de l'Etat. Les tactiques parallèles que la droite est en train d'utiliser pour «torpiller» la production des forces de gauche se prolongent jusqu'au dernier maillon de cette chaîne de domination et de manipulation que représente le tenancier du kiosque à journaux. L'étroitesse de son local de vente, facilement encombré, et le caractère réduit du capital dont il dispose sont autant d'obstacles à l'écoulement de la production de la gauche qui la placent sur un pied d'inégalité. Il y a d'abord une surproduction de revues: aux revues bourgeoises qui circulaient les années précédentes sont venues s'ajouter les revues et autres produits éditoriaux lancés par la maison d'édition de l'Etat, en particulier, mais la droite aussi a augmenté de façon substantielle le nombre de ses hebdomadaires. Entre les mois d'août et de décembre 1971, le nombre de revues présentes dans les kiosques a monté de 49 à 81. De nombreux indices prouvent que la droite pratique une stratégie consciente de suroffre de marchandises. Ainsi, dans le domaine des publications destinées aux jeunes, une entreprise privée de création récente a lancé dernièrement six revues, parmi lesquelles d'après ce que nous avons pu vérifier, quatre sont en déficit. Une question: d'où viennent les fonds? Les revues s'accumulent autant à l'intérieur de ces kiosques exigus que sur leurs parois; elles tendent à se neutraliser et, d'autre part, c'est cette compétition très âpre qui sert de point de référence pour décider d'une couverture susceptible d'attirer l'attention de manière décisive, dans cette avalanche de formats et de couleurs sous laquelle disparaît le kiosque. Dans ces conditions on comprend que le tenancier du kiosque préfère acheter et vendre un nombre réduit de revues chères, qui encombrent moins son poste et lui rapportent autant, sinon plus, de bénéfices qu'un nombre élevé de revues bon marché, dont il doit vendre une plus grande quantité pour réaliser le même chiffre d'affaires [3]. C'est-à-dire qu'indirectement il introduit une autre variable qui tend à fixer et à maintenir des prix élevés pour les publications dessinées pour être diffusées en milieu populaire. Depuis qu'elle est vendue dans les kiosques, la revue d'éducation populaire politique «La Firme», a dû augmenter son prix et adopter une couverture et quelques pages en couleur. Nous pouvons remarquer une contradiction entre le contenu de cette publication et le profil implicite de lecteur avec lequel elle travaille, et sa clientèle réelle qui provient des couches de la petite bourgeoisie, la seule à pouvoir l'acheter dans les kiosques. Heureusement cet obstacle vient d'être contourné, au moins en partie, grâce à l'établissement d'une relation directe avec les organismes de base qui peuvent s'en servir comme produit d'information, de connaissance et de conscience. Evidemment la communication de masse ne perdra ce caractère de produit de consommation que l'on peut acquérir sur le marché que si se modifie la voie d'accès au public et si on met en place les mécanismes qui permettent d'assurer une réception consciente. On doit considérer la revue comme élément d'appui à la discussion et à la formation idéologique des groupes de base. Ce point renvoie à l'idée globale de la création du pouvoir culturel populaire. Gramcsi adopte un point de vue très semblable quand il traite du problème de l'activité journalistique et plus spécifiquement du thème des revues «culturelles»: «Si les directions ne sont pas en relation avec un mouvement de base discipliné, elles tendent ou bien à se transformer en cénacles de «prophètes désarmés», ou à se diviser selon les mouvements décomposés et chaotiques qui se produisent dans les différents groupes et les différentes couches de lecteurs. C'est pourquoi il est nécessaire de reconnaître ouvertement que les revues sont en elles-mêmes stériles si elles ne parviennent pas à être la force créatrice d'organisations culturelles de masse». [4]

Ici se manifeste la nécessité de concevoir la réception — et donc, à moyen ou à long terme, la formulation même de la revue par ses propres lecteurs qui font irruption dans la phase de la création où auparavant n'intervenaient que quelques individus — dans le contexte politique de participation des divers secteurs sociaux à la gestion et à la création de leur propre culture: une revue pour public de jeunes, par exemple, produit de la culture juvénile dans la mesure où elle s'insère dans un processus global de mobilisation de la jeunesse. Dans le régime capitaliste, tout produit de la communication de masse apparaît comme désagrégé et épiphénoménique. Dans les circonstances présentes, alors que les forces de gauche ont accepté les règles du jeu du marché, la revue ne peut continuer à porter cette marque d'objet passif. On n'impose pas une nouvelle culture. Une nouvelle culture, ce sont les divers secteurs révolutionnaires qui la créent, qui la font en participant organiquement à sa création. C'est seulement dans la mesure où cette revue destinée à des jeunes détruit le statut de récepteur atomisé et désorganisé de l'organe bourgeois et passe par une masse structurée de jeunes que la lutte mercantile peut cesser de laisser aux mains de l'ennemi toute la dynamique de la décodification des produits qui entrent sur son marché. Il ne s'agit évidemment pas d'organiser des fan's clubs qui ne soient que des clubs de consommation. Il s'agit de faire de la revue un prétexte, une occasion parmi d'autres (à côté de la bataille pour la production, des discussions sur les indemnisations du cuivre, par exemple) pour que les jeunes participent à un processus. Ce serait une erreur de mobiliser la jeunesse autour de tâches strictement partisanes et en fonction uniquement de sa personnalité «politique». La formulation d'une nouvelle culture passe aussi par une nouvelle sensibilité, une nouvelle façon de sentir les choses. La quotidienneté d'une nouvelle culture, et le combat contre la culture de masse dans la jeunesse, ne se structure pas à partir des thèmes dont traitent en général les catéchismes et les manuels de parti. Une mobilisation de ce genre s'avère répressive et volontariste. C'est dans cette optique de culture-pouvoir popu-lair qu'ont été créés pour discuter et élaborer les revues, les premiers ateliers populaires, établis dans les lycées et les centres de récréation pour jeunes dans les «poblaciones»: non pas comme un. emprisonnement dans le monde de la revue, non pas comme simples sources d'information où on va puiser la matière première de la revue, mais comme des centres de discussion et de participation des jeunes à la détermination d'une culture à travers le processus qu'ils vivent. Il est facile de voir qu'une telle politique de communication échappe au cadre étroit d'une maison d'édition et doit englober les organisations de masse, les institutions d'Etat et même s'intégrer dans une politique de jeunesse. Pour en finir avec les dichotomies bourgeoises dans la culture de masse, il faut en premier lieu rompre avec la conception qui veut qu'une revue ou tout autre produit de la communication de masse se définisse comme un domaine autonome, en marge de la politique. C'est en cela que consiste le grand défi du moment présent. Si nous nous contentons de reformuler les contenus de la culture de masse à l'insu des masses, nous nous contentons en fait de ravaler le schéma culturel bourgeois. Le respect des normes du marché ne peut, en aucune façon, servir d'alibi à la peur d'enraciner le processus dans les masses organisées, la peur de leur donner le droit de faire leur culture. Les émissions de messages qui jaillissent de la superstructure, toutes parées qu'elles puissent être des meilleures intentions du monde, seront toujours dans la lutte sur le marché, récupérées par la culture dominante.

On retrouve la même ambiguité dans les méthodes de publicité qu'utilise la gauche. Jusqu'à quel point les motivations auxquelles elle a recours pour vendre ses produits ne reproduisent-elles pas trop fidèlement les stimulants occupés par le marché capitaliste? Les posters qui sortent en ce moment toutes les semaines pour soutenir les campagnes de ventes des livres et des revues (avec les visages de Lénine, du Che...) comportent-ils un minimum de valeur de mobilisation et dans quelle mesure ne se réduisent-ils pas à n'être que des artifices pour faire monter un tirage et permettre de mieux vendre un objet de consommation? Dans les consignes de publicité des livres destinés à être écoulés sur un marché populaire, on retrouve les formes autoritaires de la communication bourgeoise, bien souvent à l'état pur: «Seul celui qui sait peut progresser», refrain qui à la télévision est renforcé par l'image du passage miraculeux du statut de pauvre employé à celui de jeune et brillant cadre, petit livre populaire en main. L'approche publicitaire, on ne le dira jamais assez, ne peut se contenter (ce en quoi d'ailleurs elle s'aligne sur toute autre démarche en matière de communication) d'avoir pour but la vente d'un produit. Elle doit s'instituer en entité porteuse de signification socialiste.


Notes:

1. Voir a ce propos une analyse de l'expérience de transformation des bandes dessinées au Chili sous l'Unité Populaire: Naín Nómez, «La Historieta en el proceso de cambio social», Comunicación y Cultura, Buenos Aires 1974, nº 2.

Sur le travail de démystification de bandes dessinées nord-américaines et françaises, cf. A. Dorfman et A. Mattelart. Para leer al Pato Donald, Buenos Aires - Mexico. Ed. Siglo XXI, 1972; A. Dorfman, «Inocencia y neocolonialismo: un caso de dominio ideológico», Cuadernos de la Realidad Nacional, Santiago du Chili, 1972, nº 8; J. Vergara, «Comics y relaciones mercantiles», Casa de las Americas, La Havane, 1973, nº 77.

Pour l'analyse d'autres genres, consulter M. Mattelart, «Apuntes sobre lo moderno: una manera de leer el magazine», Casa de las Américas, La Havane, 1973, nº 77; A. Dorfman, «Salvación y sabiduría del hombre común: la teología del Reader's Digest», Casa de las Américas, La Havane. 1973, nº 77; M. Piccini, «El cerco de las revistas de ídolos», Cuadernos de la Realidad Nacional, Santiago du Chili. 1970, nº 3; M. Mattelart. «El nivel mítico de la prensa seudoamorosa», ibid.

2. Nous ne nions évidemment pas ici l'importance des «éléments minoritaires d'une culture démocratique et socialiste s (Lénine), présents dans la pratique des classes dominées et qui essayent de se dégager lace à la culture dominante. C'est une tâche fondamentale de la politique de la communication de les découvrir, les cultiver et les prendre comme tremplins pour une nouvelle culture. Mais en aucune façon, l'entreprise dynamique de découvrir ces éléments ne peut être la seule ligne qui oriente la politique de communication de masse dans la lutte contre la bourgeoisie. Si elle est considérée d'une manière trop univoque, cette entreprise risque de déboucher sur l'ouvriérisme.

En outre, il est nécessaire de souligner que ces «éléments minoritaires d'une culture démocratique et socialiste s ne se trouvent pas seulement sur les lieux de travail, là où surgit la possibilité de nouvelles pratiques. Ces éléments sont aussi présents dans toute la vie quotidienne et tous les domaines de la personnalité de l'homme. Ces derniers aspects qui sont moins liés à une perspective «productiviste » de la révolution ont coutume d'être ignorés par les moyens de communication de la gauche.

3. D'après un sondage effectué au cours de l'année 1971, une des prin cipales maisons d'édition capitalistes a essayé de gratifier les revendeurs de revues en leur offrant 100 pesos par revue invendue et retournée à l'éditeur (ceci à une époque où le prix moyen de vente des revues était d'environ 5 escudos, l'escudo vaut 1000 pesos). La maison d'édition de l'Etat, elle, n'offre aucune prime au revendeur lorsqu'il lui retourne les exem plaires invendus. Par ailleurs, les forces de gauche ne disposent pas d'une force de pression suffisante auprès des syndicats de revendeurs pour établir un système de distribution parallèle. Les entreprises d'édition contrôlées par la réaction, en offrant au revendeur une plus grande quantité de produits, peuvent forcer le revendeur à refuser les produits d'une seconde chaîne de distribution.

4. A. Gramsci, Los intelectuales y la organización de la cultura, Buenos Aires. Lautaro, p. 147.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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