Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


«RUPTURE ET CONTINUITÉ DANS LA COMMUNICATION:
POINTS POUR UNE POLÉMIQUE»

Rapport rédigé en collaboration avec Michèle Mattelart au cours des mois de janvier et février 1972
et publié à cette date au Chili. Revisé et complété en janvier 1973.

«Nous ne sommes pas responsables du monde d'hier...
mais nous sommes responsables du monde de demain»...
Fidel Castro.

Le temps qui s'est écoulé depuis que les forces de l'Unité Populaire sont au gouvernement, permet de tirer quelques conclusions et de tracer quelques perspectives qui sont susceptibles d'apporter de nouveaux éléments à la réflexion sur le problème de la transformation des moyens de communication de masse. Cet apport dépasse les frontières nationales, à l'intérieur desquelles une révolution est en train de faire ses premiers pas; il vaut également pour les autres pays du Tiers-Monde: en effet, l'originalité qui caractérise le cas chilien par rapport à d'autres processus socialistes en matière de lutte idéologique, le prédispose à constituer un exemple d'un autre type que ceux qui ont été jusqu'à présent consacrés dans le domaine révolutionnaire. L'existence, et la vitalité de la bourgeoisie et l'impérialisme, ennemis acharnés du projet révolutionnaire, constituent un facteur déterminant, qui fait que la réalité quotidienne du Chili, malgré le feu révolutionnaire, se rapproche de celle d'autres pays du Tiers-Monde. La situation chilienne offre des exemples de résistances et d'offensives de la part de l'ennemi et permet d'apprécier la trajectoire effectuée par la gauche dans le domaine des formes et des contenus, le changement perpétré contre et dans un système qui demeure sous le contrôle d'une classe culturelle-ment dominante. L'expérience chilienne se transforme ainsi en sujet d'observation et d'étude pour les forces de gauche qui, dans d'autres pays latino-américains, sont engagées dans une lutte idéologique contre la domination bourgeoise et impérialiste, à travers les inass média auxquels elles ont accès. Sujet d'observation qui présente deux zones principales d'intérêt: la découverte de la tactique de l'adversaire, c'est-à-dire de la faculté qu'il a d'activer les ressorts de sa culture dominante pour faire échouer ou pour récupérer les tentatives du prolétariat; l'examen de la tactique et de la stratégie qu'adoptent les forces de gauche pour affronter idéologiquement l'ennemi et exprimer à travers les mass média le projet total de la construction socialiste.

Il est évident que, dans cette perspective, toute interrogation sur la communication de masse débouche nécessairement sur une mise en question du contenu de la voie chilienne. Il convient d'analyser la signification de ladite voie, de la dépouiller de son auréole mythique, de lui restituer sa réalité contradictoire et de se garder de faire de sa spécificité une panacée qui permettrait d'assumer dans la révolution des positions de classe en fait contraires à la révolution. Peut-être arriverons-nous ainsi à apprécier les difficultés et les impasses éventuelles que recèle la voie chilienne, si on la comprend véritablement comme voie de transition au socialisme.

I. LA BOURGEOISIE ET L'IMPERIALISME CONSOLIDENT LEURS POSITIONS

Avant d'entrer dans le vif du sujet, il convient de signaler les changements qui se sont opérés dans la répartition quantitative des moyens selon les forces politiques, au cours de cette première période, tout en évitant cependant de définir le pouvoir culturel comme la propriété plus ou moins étendue d'organes de diffusion et d'information [1]. En matière journalistique, la Droite a ajouté aux quatre journaux métropolitains qu'elle possédait, deux autres quotidiens, le Parti National en contrôle un, la démocratie-chrétienne contrôle l'autre. Chaque jour, ce bloc émet un total de 541 000 exemplaires. Dans deux organes seulement de la presse de province, qui dans son ensemble gravite sur l'orbite de la bourgeoisie, la pression des travailleurs a abouti au résultat suivant: ils ont obtenu le droit d'exprimer des opinions divergentes de celles des propriétaires en queue des éditoriaux écrits par ceux-ci. En face, les forces de la coalition gouvernementale comptent sur l'appui de cinq journaux, tous édités dans la capitale, qui atteignent ensemble un tirage de 312 000 exemplaires. Il faut ajouter que le Mouvement de Gauche Révolutionnaire (MIR) a commencé à éditer un hebdomadaire de parti (50 000 exemplaires). En ce qui concerne les revues d'information, aux deux hebdomadaires contrôlés par la démocratie-chrétienne, qui atteignent un tirage total de 150 000 exemplaires par semaine, et à un troisième aux mains de l'extrême-droite (10 000), se sont ajoutées trois autres revues, dont deux de caractère franchement putschiste. Des démocrates-chrétiens continuent à contrôler la totalité des comics nord-américains édités au Chili (entre 650 000 et 750 000 exemplaires par mois); au cours du dernier trimestre de 1971, sont apparues deux nouvelles revues de ce genre et en ce moment se publient toutes les semaines des comics qui auparavant ne se publiaient que tous les quinze jours. La revue Sélections du Reader’s digest vend toujours près de 150 000 exemplaires chaque mois.

Dans le domaine des publications féminines, la droite dispose de quatre revues, ce qui signifie un tirage approximatif de 220 000 exemplaires par semaine. Il faut ajouter à cet ensemble de revues appartenant aux forces de la réaction un fan's magazine (revue d'idoles) renforcé dernièrement par un autre, et qui, à eux deux, atteignent un tirage de 150 000 exemplaires environ. En février 1971, l'ancienne maison d'édition Zig-Zag, propriété d'un groupe économique démocrate-chrétien, passa aux mains de l'Etat, qui commença à éditer au cours de l'année deux revues d'information (l'une d'elles disparut au bout de huit mois), une revue enfantine, une revue pour les jeunes, une revue d'éducation politique populaire. Cette maison d'édition de l'Etat hérita de l'entreprise Zig-Zag, une revue de romans-photos et une revue féminine (que la gauche essaya de transformer et qu'elle finit par supprimer au bout de quelques mois), plusieurs comics, certains de facture nationale et d'autres importés de l'étranger, une revue de vulgarisation historique et une revue de sports. A la fin de 1971, la maison d'édition de l'Etat entreprit la diffusion massive de livres dont les titres se renouvelaient toutes les quinzaines. Au patrimoine antérieur des forces de gauche (deux revues d'analyse et d'agitation politique) vint s'ajouter une revue d'information pour jeunes, contrôlée par les Jeunesses Communistes. Il faut signaler que les frontières sont ouvertes à la libre importation de matériel imprimé à l'étranger, au Mexique et surtout aux Etats-Unis.

Quant à la radio, les stations de l'opposition ont un total de 400, 12 Kw, tandis que les radios favorables à l'UP en réunissent à peine 222,27, c'est-à-dire 33%. L'hégémonie de la bourgeoisie est notable en ce domaine. Elle conserve en effet les trois chaînes de radiodiffusion les plus puissantes du pays, qui s'étendent sur tout le territoire national. Un des partis de l'Unité Populaire, a obtenu, moyennant rachat, le contrôle d'une chaîne de la capitale et deux chaînes en province, et la Centrale Unique des Travailleurs (la CUT) a reçu en concession une chaîne de faible puissance. Quant à la télévision, qui a de tout temps échappé au contrôle direct de la bourgeoisie, le gouvernement compte sur la chaîne nationale (Canal 7) et la chaîne de l'Université du Chili (Canal 9), qui est reçue dans les provinces de Santiago, et de Valparaiso. Restent complètement en marge de cette orbite le Canal 13 de l'Université Catholique de Santiago et le Canal 4 de l'Université Catholique de Valparaiso. Néanmoins l'homogénéité idéologique n'existe dans aucune de ces institutions. En effet, le conseil de direction de la chaine nationale de TV comprend des représentants des forces de l'opposition, représentation que l'on retrouve parmi les directeurs de programmes. Sur les sept principaux cadres dirigeants de TV nationale, il n'y en a que deux à s'indentifier avec l'Unité Populaire. L'opposition bénéficie en outre de la faculté de recourir au droit de réplique, quand elle s'estime lésée. Tandis qu'au canal 13, dominé par la réaction, travaillent des journalistes et des directeurs de programmes favorables au processus de changement. L'audience des diverses chaînes est inégale. Les préférences vont au canal 13, au moins dans la capitale, étant donné que la province n'a que la possibilité de recevoir la chaîne de l'Etat. Des sondages effectués auprès des téléspectateurs en 1970 et en 1971 présentent les résultats que l'on pouvait prévoir et qui découlent naturellement du changement d'orientation imprimé par le gouvernement populaire aux programmations. En un an, et suite au changement de contexte idéologique dans les chaînes 7 et 9, on observe un repli du public qui abandonne ces chaînes, si on en croit les sondages, pour aller grossir les files du canal 13. On peut essayer de comparer les pourcentages d'audience globale, à un an d'intervalle: en 1970, canal 13: 50%; canal 9: 10%; canal 7: 40%. En 1971, le premier était monté à 60%, le dernier était descendu à 30%. En termes absolus, la répartition serait approximativement la suivante: C 13, 720 000 téléspectateurs; C 7, 350 000; C 9, 120 000. Dans cet échec et mat d'un système de télévision basé sur la concurrence, pour triompher sur le marché le canal 13 a été celui qui a acheté le plus grand nombre de programmes importés, nord-américains de préférence. Programmes qui continuent à recueillir l'audience la plus considérable; donnons quelques exemples: Quand une série comme Le Grand Chaparral paraît sur le petit écran, elle recueille 84% des téléspectateurs du moment. Bonanza: 76%; Combat: 74%; Le FBI en action: 72%; Johnny Quest: 69%. Les chaînes favorables au processus révolutionnaire n'obtinrent les meilleures audiences partielles de l'année que lorsqu'elles présentèrent des programmes de ce genre: Mod Squad (62%) et Simplemente María (80%). [2]

Les cinq agences publicitaires les plus importantes du pays continuent à être les filiales d'entreprises inter-continentales nord-américaines. Jusqu'à ce jour, une seule a pris le parti de quitter le pays. Il faut signaler que le régime antérieur avait assisté à -la création de nombreuses agences de publicité qui sont dans leur majorité contrôlées par des groupes ou des personnages de la démocratie-chrétienne. Un indice du malaise qu'éprouvent cependant les firmes nord-américaines: en 1971, la McCann Erickson n'a facturé que 934 000 dollars alors qu'en 1970, son chiffre d'affaires était de plus de 2 millions et demi de dollars. En matière cinématographique, à part une société de production et de distribution qui a toujours été contrôlée par l'Etat, Chile Films, un des partis de l'Unité Populaire a négocié l'achat de l'entreprise qui se charge d'élaborer les actualités cinématographiques et de porter à l'écran la publicité commerciale. Enfin, en ce qui concerne l'industrie du disque, la RCA Victor associée à l'Etat, s'est maintenant pleinement incorporée au secteur étatisé et s'est transformée en 1TRT (Industrie de Radio et Télévision). L'importation de disques était depuis longtemps interdite au Chili. A part l'actuelle IRT, une seule maison grave des disques nationaux et étrangers: la marque Odéon.

Une première conclusion, très brève, s'impose: la répartition de la propriété des moyens n'est pas spécialement favorable aux forces de gauche. Il y a d'autres indices qui pourraient permettre à l'observateur d'abonder en ce sens: le fait par exemple qu'aucun collège de journalistes, que ce soit au niveau national ou au niveau régional, ne soit contrôlé par la gauche. Mieux, aux élections qui ont eu lieu dans le courant du mois de décembre 1971, les candidats de l'Unité Populaire n'obtinrent que 3 339 votes tandis que les journalistes «libres» en obtenaient 3 750, ce qui fait que le Conseil National du collège de journalistes se compose aujourd'hui de 7 membres de l'opposition et de 3 de gauche. Au collège régional des provinces centrales de Santiago - O'Higgins, furent élus 7 journalistes «libres» et 4 des forces de gauche. La situation revêt parfois des aspects insolites: au début du mois de décembre 1971, la réaction gagna les élections au syndicat de la Télévision Nationale. La DC obtint les 5 places de la direction du syndicat professionnel des employés et ouvriers. Elle obtint toutes ces charges grâce au système de vote anti-démocratique imposé et maintenu par ce syndicat, négation du pluralisme, si souvent défendu par les leaders du PDC: il s'agit du bien connu système de liste ouverte, qui empêche la représentation proportionnelle des minorités. C'est ainsi que la liste de la gauche unie, malgré 547 votes en sa faveur (c'est-à-dire 40% des votes), put être totalement exclue. Par contre, à la fin de ce même mois, les candidats UP remportèrent une victoire sur les forces de l'opposition aux élections du syndicat d'ouvriers et d'employés dans la chaîne favorable à la réaction, la chaîne 13. Enfin dans un autre registre, il faut signaler que toutes les grandes agences de presse internationales sont présentes dans le pays, UPI, AFP, ANSA, LATIN, REUTER, AP. Après s'être vue brusquement fermée, l'agence UPI continue ses activités en toute liberté. En outre on sait à quelles tensions et à quelles résistances de la part de l'opposition se voit en butte l'Etat qui veut acquérir l'entreprise qui monopolise la production du papier.

Ce bref résumé révèle les conditions mercantiles et le contexte compétitif dans lequel se déroule le processus de changement dans les moyens de communication. Ces conditions découlent en droite ligne des prémisses imposées par le caractère global du processus national et ne reflètent que les tendances fondamentales du Gouvernement Populaire qui a décidé de situer le processus de changement dans le cadre du respect de la légalité, de la démocratie formelle et du pluralisme idéologique. Ce sont ces présupposés qui conditionnent le mode d'approche à la lutte idéologique contre l'ennemi de classe et c'est de ces postulats qu'il faut tenir compte quand on veut évaluer et critiquer la politique de l'Unité Populaire en matière de communication. Un des buts de ce rapport est d'essayer d'expliciter les contradictions objectives qu'implique la coex-sistence de deux critères dans le projet révolutionnaire:

1. Nécessité de vaincre l'ennemi sur le marché déterminé par ce dernier, et de pénétrer le public non contaminé, c'est-à-dire qui n'a pas encore rallié les positions de la bourgeoisie et de l'impérialisme.

2. Nécessité de démontrer une certaine efficacité dans la lutte des classes, telle qu'elle s'exprime dans ce domaine de la culture et de l'idéologie, et d'une façon plus générale, dans la lutte pour le pouvoir et pour l'avance du socialisme.


Notes:

1. Le panorama quantitatif couvre la situation des moyens de communication de masse jusqu'en février 1972. Au cours de 1972. et jusqu'au mois de septembre 1973, on peut dire que la répartition des moyens selon les forces politiques n'a guère changé. Pendant ces années, sur 64 journaux et 134 chaînes de radiodiffusion, seuls 10 journaux et 36 radios soutenaient le gouvernement populaire, tandis que les forces d'opposition comptaient sur 45 journaux et 82 chaînes de radiodiffusion. Le reste des journaux et des chaînes se définissait comme «indépendants». Au cours de 1972, la maison d'édition de l'Etat lança une revue féminine, type magazine, mais au début de 1973. elle décida de fermer son hebdomadaire pour enfants, sa revue populaire d'informations et plusieurs des comics qu'elle avait essayé de reformuler. (Avec un tirage de plus de 300.000 exemplaires lorsqu'elle démarra en mars 1971, la revue hebdomadaire pour enfants ferma ses portes avec 35.000 exemplaires vendus par semaine). En mai 1972, en marge des institutions gouvernemantales, un groupe appartenant au parti socialiste fonda l'unique revue — mis à part Punto Final, contrôlé par le MIR — d'analyse de l'actualité et de discussion politique (Chile Hoy) que comptaient les forces de gauche. En juin 1972, la maison de production et de distribution cinématographique de l'Etat. Chile Films, commença à contrôler les maisons de distribution cinématographique nord-américaines qui jusqu'alors contrôlaient à leur guise 80% du commerce cinématographique. Le nombre moyen de téléspectateurs qui suivent assidûment les séries de télévision nord-américaines n'a guère changé: plus de 518.000 personnes regardaient chaque émission de Bonanza et 422.000 la série Mission Impossible, produit ouvertement contre-révolutionnaire que transmettait la chaîne de télévision de l'Université Catholique du Chili. Signalons enfin la lutte des travailleurs de la chaîne de télévision de l'Université du Chili (Canal 9) qui entre janvier et août 1973, résistèrent à la décision du Conseil de l'Université qui leur ordonnait de livrer la chaîne aux forces de l'opposition (qui avaient mis la main sur l'université). Appuyés par la classe ouvrière de tout le pays, à laquelle cette chaîne accorda toujours une large audience, les travailleurs n'abandonnèrent les lieux qu'une semaine avant le Coup d'Etat suite à une provocation de la Cour d'Appel qui accorda l'appui de la force publique pour les déloger.

2. Données extraites du rapport de recherche sur Télévision et Processus de Mobilisation par Michèle Mattelart et Mabel Piccini. Centre de Recherches sur la Réalité Nationale, CEREN, 1972, Santiago.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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