Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


IV. LE CHANGEMENT DANS LE MODE DE PRODUIRE LA CULTURE

L'ensemble des développements antérieurs nous amène à constater que la stratégie de changement dans les moyens de communication de masse n'est inspirée que par la nécessité (qui se fait jour dans tous les domaines où doit s'effectuer le changement) de mobiliser les masses populaires, de les incorporer à la lutte pour le pouvoir total. C'est-à-dire qu'il s'agit de déterminer qui est, en définitive, l'acteur du processus révolutionnaire. On peut alléguer que les exigences tactiques obligent à établir des priorités, et à ajourner l'expropriation totale de l'appareil de communication contrôlé par la classe dominante. Mais il est hors de doute qu'il faille fixer une stratégie qui permette à l'idée du pouvoir populaire de prendre progressivement corps dans ce domaine de la lutte idéologique.

Nous avons pu aussi nous rendre compte que le moyen de communication de masse bourgeois s'inscrit dans un système culturel qui repose sur une série d'antinomies qui, au cas où elles demeurent indemnes, entraînent la reproduction des schémas de domination. Par exemple, l'antinomie travail-loisir rend la sphère du travail imperméable à la sphère des moyens de communication qui se proposent de remplir les moments de loisir, en évitant toute référence à la condition concrète de l'homme quotidien, en scindant sa personnalité et sa réalité, provoquant ainsi une rupture aliénante. Puisque la nouvelle politique de communication de masse cherche à réconcilier l'homme avec lui-même, elle ne peut continuer à engendrer ses messages à partir d'un divorce entre deux sphères d'action, divorce qui repose lui-même sur une conception unidimensionnelle, non stimulante de la conscience, non mobilisatrice du moyen de communication. Significative en un mot du but de désorganisation et d'atomisation, autant de la réalité individuelle que de la réalité sociale, que poursuit le moyen de communication. Ce qui finit par expliquer pourquoi le moyen qui porte ce sceau est un épiphénomène pour les masses populaires: parce qu'il n'inscrit pas l'homme dans son historicité quotidienne et concrète.

Le moyen de communication de masse libéral est hautement représentatif de la conception bourgeoise de la culture et de la politique culturelle, au sens classique du terme. Cette culture constitue un ensemble de biens et de produits élaborés par le génie de la création, qui contribuent à former le patrimoine d'une classe déterminée, même si leur inspiration se révèle subversive par rapport à l'ordre dans lequel ils s'inscrivent. Cette culture qui se définit comme élitaire et réservée à la consommation d'une clientèle déterminée, admet d'être d'une certaine façon altérée, abâtardie, pour se plier à la nécessité de servir de noyau à l'élaboration de la culture dite «populaire». Dans la perspective de la bourgeoisie, le populaire est en effet la copie de ses propres valeurs de classe, mises à la disposition du peuple, dans un geste paternaliste et avec un propos mercantile.

La qualité bourgeoise n'est pas nécessairement inhérente, bien au contraire, au produit qui nait sous le toit de la société capitaliste. Mais contrôlant aussi bien la distribution commerciale que la distribution du sens des œuvres qui constituent son patrimoine, la bourgeoisie monopolise aussi bien l'accès que le public peut avoir à ces œuvres que le code-sésame de leur valeur artistique. Ce que nous critiquons n'est évidemment pas le fait qu'on ménage l'accès des classes populaires à un ensemble d'œuvres qui participent des grands moments de la création artistique, mais tout d'abord l'absence d'un mécanisme de participation active à la jouissance de ces œuvres, qui traduit bien d'ailleurs, la conception bourgeoise du contact avec l'œuvre d'art, contact qui est caractérisé par le privilège de la «révélation» ou par l'extase, qui rejette toute tentative d'analyse, et qui, en fin de compte, évapore le sens historique de l'œuvre. Ce que nous contestons aussi c'est le fait de définir la culture et la politique culturelle hors de la sphère où se déroule la vie quotidienne de l'individu, au point de la sacraliser. Nous observons, dans le domaine de la culture, un processus analogue à ce qui se passe, dans la société bourgeoise, en matière de politique: de même que cette dernière reste circonscrite à l'enceinte parlementaire et exercée par les représentants ad-hoc, la culture crée également un territoire autonome, son musée, auquel pourvoient également les représentants adéquats. Il s'agit en toute évidence d'une culture statique qui va de pair avec les principes conservateurs de la classe qui possède le pouvoir.

La conception de la culture qui sert d'assise au nouveau projet de communication des masses repose sur un principe qui est le seul à pouvoir dépouiller la culture existante de ses traits autoritaires et du caractère privilégié que revêt sa jouissance: ce principe est celui de la nécessité que la culture ne se différencie pas de la pratique sociale des masses populaires.

LA RECONCILIATION DE LA PRATIQUE ET DE LA THEORIE

Les antinomies de la culture bourgeoise

Comme nous l'avons laissé entendre, le but que poursuit la culture socialiste pourrait se définir comme le dépassement des antinomies sur lesquelles repose la culture bourgeoise. Antinomies que la bourgeoisie a élevées au rang de dogmes et qu'elle a institutionnalisés (université-académique versus politique, par exemple), pour échapper à ses contradictions. L'antinomie la plus décisive est sans aucun doute celle que la bourgeoisie a établie entre la théorie et la pratique. C'est à partir d'elle que s'est formé le concept de culture livresque ou érudite et que s'est produit ce qui constitue la base de l'aliénation dans le travail, à savoir la séparation entre le travail intellectuel et le travail manuel. Cette disjonction se ramifie à l'infini et pour ne nommer que quelques-uns de ses rejetons, citons les antithèses suivantes: corps versus âme ou matière versus esprit, source de l'idéalisme qui scinde la conscience et la réalité concrète de l'homme social, travail versus loisir (que nous avons déjà citée), science versus idéologie, etc. Toutes ces oppositions qui constituent la trame des messages de la culture libérale légitiment la division de la société en classes, qui donne elle-même lieu à la division du travail et de l'espace territorial (ville versus campagne). Le but de la culture socialiste est de construire une société dans laquelle se résolvent ces contradictions qui ne font que soutenir l'idéologie de la domination et qui font de l'individu qui les héberge dans sa mentalité de dominé l'agent même de son aliénation. La nouvelle culture a dans son point de mire une société où les classes sont supprimées, où certains groupes cessent de s'approprier le travail des autres «à cause de la place différente qu'ils occupent dans une structure déterminée de l'économie sociale». Comme l'écrivait Lénine, «il est bien certain que pour supprimer entièrement les classes, il ne faut pas seulement renverser les exploiteurs, les grands propriétaires terriens, et les capitalistes, il ne faut pas seulement abolir leur propriété; il faut de plus abolir toute propriété privée des moyens de production: il faut effacer aussi bien la différence entre la ville et la campagne que celle qui existe entre les intellectuels et les travailleurs manuels». [1]

A travers cette réconciliation entre la théorie et la pratique, la culture a pour but ce que l'on a appelé le «polytechnicisme», ou formation polyvalente de l'individu. «Dans une organisation communiste de la société, disparaissent la claustration de l'artiste dans des limites locales et nationales, qui répondent purement et simplement à la division du travail, de même que son confinement dans un art déterminé de telle sorte qu'il existe des individus qui sont exclusivement peintres ou exclusivement sculpteurs; et le nom même indique déjà avec suffisamment d'éloquence la limitation de leur développement professionnel et leur soumission à la division du travail. Dans une société communiste, il n'y aura pas de peintres sinon, tout au plus, des hommes qui, entre autre, s'occuperont aussi de peindre» [2] . Ces paroles de Marx et Engels qui frisent le prophétisme trouvent leur écho dans les écrits de Lénine sur le rôle des syndicats. «Ceux-ci, écrivait Lénine, peuvent se transformer progressivement, au cours des années, en fédérations de production plus amples, moins corporatives (comprenant des secteurs complets de la production) et seulement à partir de là commencer, grâce aux associations de production, à dépasser la division du travail entre les hommes et à éduquer, à instruire, à former les hommes dans toutes les directions, dans toutes les disciplines, des hommes capables de tout faire». [3]

S'il est vrai que cette notion de culture, dans la phase supérieure de l'existence du communisme comme système de vie, constitue un but relativement lointain — on devrait aussi dans cette mesure analyser plus à fond les implications de la division technique du travail — de toutes façons la transition du capitalisme au socialisme doit toujours l'avoir présente comme source d'inspiration pour la praxis et doit toujours déterminer ses grandes lignes en fonction de ce but final. De fait, la nouvelle perspective d'un moyen de communication de masse révolutionnaire repose sur cette idée qu'il est nécessaire d'éliminer la différence entre les représentants privilégiés et les masses. Cette idée peut servir de point de départ à de nombreux développements. Elle nous fait par exemple, c'est une des plus importantes questions qu'elle suscite, redéfinir le rôle et le statut de la petite bourgeoisie intellectuelle et technique face au processus révolutionnaire. Nous aurons l'occasion de revenir à maintes reprises sur ce thème.

Un front culturel ample

La nécessité de briser les antinomies bourgeoises fait pendant à l'exigence de rompre la stratification sociale — qui lui est fonctionnelle — qui gouverne l'activité productrice en matière idéologique et culturelle. Le premier champ où se manifeste la séparation nait de la distinction entre travailleurs manuels et travailleurs intellectuels. Distinction qui sépare des masses ceux qui monopolisent le savoir et qui, à l'intérieur du moyen de communication de masse par exemple, sépare les élaborateurs de la matière première intellectuelle (qu'ils soient journalistes, scénaristes ou dessinateurs, eux-mêmes hiérarchiquement répartis) des ouvriers (typographes, imprimeurs, etc). Cette première répartition dichotomique se combine en outre avec un ensemble d'habitudes, de préjugés et de réflexes acquis dans les entreprises capitalistes d'élaboration des nouvelles et des produits destinés à meubler les loisirs. Non seulement existent ces cloisonnements qui empêchent le groupe qui est chargé de réaliser des bandes dessinées par exemple de discuter son travail en fonction d'un objectif culturel explicite, mais il y a aussi cette habitude qui provient de la norme autoritariste du moyen de communication bourgeois: le technicien peut se trouver dans une conditon de dominé, et contraint directement ou indirectement par le patron dont dépend son salaire, mais il se convertit lui-même en maillon de la domination en livrant aux masses un message qui n'est pas ratifié par elles, si ce n'est à travers le plébisciste de l'institutionnalité dont nous avons déjà parlé. C'est dans ce refus implicite à mettre en question son propre travail, à soumettre sa propre création à la critique des masses, si ce n'est par le biais mercantile, que réside l'un des réflexes capitalistes les plus enracinés chez les émetteurs de messages inscrits dans l'entreprise capitaliste de production culturelle: protection du domaine réservé dans lequel l'entreprise l'a confiné, limitation consentie de la sphère des préoccupations et enfin résistance à entrer dans le jeu dialectique de la critique. La société bourgeoise peut bien avoir développé son orgueil professionnel, son sens de la perfection, mais en échange elle a laissé en jachère sa responsabilité sociale. La responsabilité du travailleur du moyen de communication libéral consiste à accomplir son travail sans se préoccuper des répercussions que son message peut avoir dans le public, son sens professionnel se résumant à rechercher la perfection formelle et technique et l'efficacité commerciale. Pour ce travailleur, le travail n'est pas une source de conscience sociale, ni en ce qui le concerne, ni en ce qui concerne le public. C'est la négation de l'idée socialiste de la désaliénation de l'homme. «L'étude et le travail feront partie de l'activité quotidienne de tous les êtres humains, et cesseront d'être des activités sans objectif ni sens, et surtout sans fruits. Elles cesseront surtout d'être une obligation, une coercition, pour se transformer en activités que tous les êtres humains rempliront tous les jours avec enthousiasme [...] Dans le futur, pratiquement toutes les fabriques, toutes les zones agricoles, tous les hôpitaux, toutes les écoles seront l'université». [4]

Une autre ségrégation provient du fait que la zone culturelle est confinée dans un territoire pratiquement autonome et donne lieu à une nouvelle division: les travailleurs de ladite production culturelle et les travailleurs des autres secteurs de la production. Cette répartition par spécialisation — pour justifiée qu'elle paraisse dans le domaine de la production industrielle par exemple — nous fait poser la question suivante: cette ségrégation ne serait-elle pas pour beaucoup dans l'attitude technocratique de ceux qui contrôlent les sphères d'activité non «culturelles»? En d'autres termes, le fait d'abandonner l'activité culturelle aux mains de spécialistes en la matière ne constitue-t-il pas un alibi pour que d'autres s'en désintéressent ? Sous-jacente à cette notion se trouve l'idée que le travailleur culturel se meut dans une sphère d'activité décollée d'une réalité quotidienne et concrète: idée qui ne fait, en fait, que reproduire l'antinomie bourgeoise qui sépare la sphère de la matière de la sphère de l'esprit, et qui correspond à ce concept d'art auquel nous avons pu faire allusion précédemment. Cette dissociation de deux praxis (celle de l'ingénieur par exemple ou de l'agronome dont l'activité a quelque chose à voir avec la «matière» et celle de l'écrivain réfuigé dans la sphère de la spiritualité) empêche d'un côté de «culturiser» les branches d'activité qui ne relèvent pas c à proprement parler» du domaine culturel, c'est-à-dire de la production d'idées et d'images, et interdit par conséquent de percevoir tout travail comme source de culture, comme d'un autre côté, elle empêche d'enraciner dans la vie concrète la création culturelle, et consomme cette autre dichotomie: politique et culture.

On constate aussi l'incidence de cette discrimination parmi les travailleurs de l'activité culturelle, qui se répartissent en autant de catégories qu'il y a de sous-divisions dans le domaine artistique.

Ces observations nous paraissent fondamentales parce qu'elles préconisent une stratégie qui échappe au caractère apparemment utopique que comporte le but final du polytechnicisme. Un principe directeur en émane qui permet d'aboutir à une organisation commune. Un changement culturel substantiel — et plus précisément un changement des moyens de communication de masse — exige non seulement un mouvement centrifuge vers les masses mais encore une mobilisation solidaire de tous les travailleurs de la zone culturelle, qui pourraient ainsi exercer la pression nécessaire pour remplir les objectifs fixés. C'est ainsi que l'ont compris les journalistes de gauche quand, au cours de leur première assemblée générale, ils décidèrent de s'unir pour élaborer une stratégie commune contre l'ennemi de classe. Toute la ligne d'éducation idéologique des journalistes qui s'est trouvée définie, dans ces circonstances, a précisément pour but de rompre ce compartimentage qui empêche une vision globale du travail journalistique. Mais cette initiative ne peut constituer qu'un premier pas vers la création d'un front culturel ample qui rassemble les travailleurs de la communication et de la culture qui appartiennent aux forces populaires. Parallèlement à la formation idéologique des masses et à leur mobilisation dans le processus révolutionnaire, il est urgent d'arrivé, à mobiliser tous ces secteurs en fonction d'une ligne de masse.

Une praxis concrète

La constitution de ce front est d'autant plus urgente qu'il ne s'agit plus de déterminer des objectifs généraux ou de faire des déclarations de principes, mais d'unir les efforts en vue d'une tâche concrète. Il y a des zones de travail qui se créent, dans lesquelles une nouvelle pratique sociale devient possible et où un nouveau concept de culture peut trouver sa place. La campagne pour la production et la productivité par exemple, devrait être un lieu de confluence, où culture et économie cesseraient d'être des territoires autonomes La réalisation de cette campagne permet tout d'abord d'établir un nouveau concept de production, de productivité et d'efficacité, qui rompe avec le concept patronal que manie la technocratie moderniste, un concept de rendement qui s'éloigne du contexte de la plus-value capitaliste, et par ailleurs cette campagne est susceptible de fomenter la création de nouvelles formes d'expression plastique liées à la tâche concrète de la construction de l'économie socialiste, qu'il s'agisse de brochures, de films, d'affiches, etc. Ce qu'il faut, c'est permettre que l'art combine la délectation et la jouissance avec la mobilisation permanente des masses. De nombreuses aires de recherche s'ouvrent dans cette perspective, depuis celle qui est inspirée par la nécessité de réorienter les harmudes de consommation de la population, — de créer un consom;..:.. nrr qui aspire aux biens que l'accumulation socialiste peut offrir — jusqu'à celles qui se proposent d'introduire un nouveau concept d'art dans la production industrielle. Notons que sur ce point précis, il s'agit, une fois mises à nu les deux lignes fondamentales de l'orientation de l'art contemporain dans les sociétés capitalistes, de combattre aussi bien l'une que l'autre. D'une part, la ligne d'avant-garde, qui produit pour un public chaque fois plus restreint, qui se recrute toujours davantage dans la sphère des initiés. D'autre part, la ligne qui dénote une tendance à coloniser le contexte quotidien au moyen de sous-produits qui interprètent et vulgarisent certains aspects de la culture élitaire. Lorsque des représentants de cette avant-garde cherchent à rendre familière leur expression créatrice, se manifeste la médiation du système qui assimile cet effort à son profit et en châtre en quelque sorte la dynamique.

Récupération d'une culture

La culture socialiste ne s'élabore pas dans un laboratoire ou dans un micro-univers, à partir de l'imagination. Le processus de formation d'une culture est dialectique, il est à la fois la négation de la culture antérieure, son dépassement et aussi sa récupération. Il ne faut pas oublier que la classe qui fait la révolution est une classe qui a reçu les élérner's de sa révolte d'une société bourgeoise. La bourgeoisie, comme nous l'avons déjà dit, présente sa culture comme la phase définitive — et en ce sens intangible — d'un processus oe dépassement de la féodalité et prétend cristalliser toutes les valeurs de l'humanisme.

 

«La culture prolétarienne ne surgit pas on ne sait d'où, elle n'est pas l'invention d'hommes qui se disent spécialistes en la matière. Pure sottise que tout cela. La culture prolétarienne doit être le développement logique de la somme de connaissances que l'humanité a accumulées, sous le joug de la société capitaliste, de la société des propriétaires fonciers et des bureaucrates. Tous ces chemins et tous ces sentiers ont mené et continuent de mener à la culture prolétarienne, de même que l'économie politique, repensée par Marx, nous a montré à quoi doit aboutir la société humaine, nous a indiqué le passage à la lutte des classes, au départ de la révolution prolétarienne...» [5]

«Le marxisme a acquis une importance historique en tant qu'idéologie du prolétariat révolutionnaire du fait que, loin de rejeter les plus grandes conquêtes de l'époque bourgeoise, il a — bien au contraire — assimilé et repensé tout ce qu'il y avait de précieux dans la pensée et la culture humaines plus de deux fois millénaires». [6]

C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre la nécessité de ménager l'accès du peuple à un ensemble d'oeuvres, littéraires ou autres. Cependant pour ne pas tomber dans la version bourgeoise de la politique culturelle, il faut planifier la sélection et la distribution des œuvres, et prévoir une infrastructure de réception qui leur permette de pénétrer effectivement et d'être comprises et assimilées. Il ne suffit pas par exemple, de lancer des éditions populaires «de poche». N'oublions pas que le système capitaliste a pu inventer le pocket book. Pour que le livre devienne occasion d'accumulation de culture, il doit suivre ce même circuit critique auquel on veut soumettre précisément le message du nouveau moyen de communication de masse. La critique littéraire et la critique d'art auxquelles nous a habitués la société bourgeoise se trouvent dès cet instant dépouillées de leur caractère d'exclusivité et de leur fonction monopolisatrice de l'interprétation de l'œuvre, une critique qui fait et défait, selon les caprices des intérêts d'une classe.

L'HOMME MOBILISE

L'image de l'homme nouveau se profile derrière cette proposition d'un nouveau moyen de communication. Un homme concret et pas une vague référence pseudo-mystique, une consigne de la rhétorique prétendument révolutionnaire.

L'homme fragmenté de la bourgeoisie

En analysant au passage le concept de nouvelle dont fait usage la bourgeoisie nous avons pu voir à quel point l'organe d'information libéral est régi par un profil de récepteur déterminé: un homme isolé, individuel, qui se désolidarise de ses camarades de classe et se retranche de l'histoire; un homme, objet d'une histoire conçue dans une dimension linéaire; un homme, enfin qui vit l'ordre particulariste d'une classe comme s'il s'agissait d'un ordre universel. Cette notion se transpose dans la nouvelle, et l'image de l'acteur du fait qui est relaté est fidèle à cette même image de l'homme coupé de sa classe. Les mécanismes que nous avons souvent dénoncés dans la presse libérale chilienne ne font que mettre en œuvre cette image d'homme a-historique, et s'articulent sur le fameux fonds d'arguments du psychologisme. Base des stratégies de récupération auxquelles recourt la presse bourgeoise, le modèle psychologiste (modèle qui interprète les phénomènes et les processus sociaux à l'aide de lois psychologiques) parvient à couper le phénomène de la lutte contre le système, de la réalité socialement définie et, l'amenant sur le terrain des conflits de personnalité, ravale ce phénomène au rang de produit d'une déviation de la psychologie individuelle ou au rang de manifestation d'états psychopathiques d'un groupe déterminé. (Nous n'avons pas l'intention de démontrer à quel point ce modèle a contaminé l'expression idéologique de certains journaux de gauche qui circulent dans notre milieu). C'est ainsi par exemple que la violence politique des ennemis du système est expliquée comme étant l'expression d'un état pathologique des acteurs, ou est ramenée à un débordement du subconscient, et que l'origine des révolutions est recherchée dans l'ambition personnelle de leurs leaders. Nous avons démontré, dans une autre occasion, que le moralisme, auquel la presse créole fait aussi constamment appel qu'au psychologisme n'est que l'expression vulgaire de ce dernier, sa variante commune et courante. Quand il explique par exemple les déficiences d'une société par les défauts personnels des politiciens et autres hommes-clefs (manque d'austérité, d'autorité et de fermeté surtout) le moralisme vulgarise l'explication psychologique de la crise institutionnelle et accomplit le même travail d'évacuation des structures sociales. Le système demeure indemne, puisque le mal est isolé sur des individus et que seul un individu qui exhibe un programme de «rectification morale» peut y porter remède.

Pour la presse libérale, parler de l'homme c'est parler de son individualisme, de ses problèmes privés et personnels, c'est l'envisager comme être social uniquement dans la mesure où il accepte comme principe d'intégration à la société la loi de la compétition qui l'érigé en ennemi du reste de la communauté, et réciproquement. La libération de l'homme que propose la bourgeoisie ne se fait qu'au prix de la non-libération des autres. (Œil pour œil, c'est la règle, il est bien bête celui qui compte sur l'exception. Dans son système, être humain, voilà l'exception», B. Brecht, dans la Règle et l'exception). Son concept d'individu est à la base de son but de désorganisation idéologique des classes opprimées [7] . De même que ces individus abstraits que la bourgeoisie désigne sous le nom euphémique de citoyens sont des atomes isolés dans un ensemble étatique, qui ne peuvent capter que la relation pseudo-démocratique qu'ils ont avec l'Etat est une relation abstraite qui cache le caractère d'instrument de la domination de toutes les institutions de l'Etat de classe; de même les récepteurs, à travers tous les mécanismes du modèle normatif individualiste, sont soumis à l'illusion de la communication. Dans le fétichisme de la communication réside précisément la mystification suprême de cet appareil idéologique de l'Etat bourgeois, qui fait constamment usage de la terminologie de «la communication» sans jamais lui permettre de se réaliser concrètement. Même proposition, même déviation, à propos de «l'information». Nous entrons dans la spirale de la fausse conscience et dans la rhétorique de la domination.

Socialiser l'homme

Pour reprendre la question que nous posions au début du paragraphe précédent, il s'agit à présent de définir les éléments qui pourraient configurer le concept d'homme nouveau. Il faut opposer à cette image naturalisée d'un homme pseudo-universel, redondant, solitaire dans une société émiettée, le concept de l'être humain comme convergence de tous les rapports sociaux, comme être social déterminé par un système, et porteur de ses contradictions, un homme qui refuse de continuer à se définir comme séparé des conflits que vit la collectivité et se refuse à s'enfermer dans sa personnalité et sa liberté «bourgeoise». Il s'agit de socialiser l'homme en socialisant tous ses réflexes, c'est-à-dire en le faisant parvenir à la conscience que la création d'une nouvelle société le concerne lui aussi. Socialiser l'homme signifie aussi conférer une autre signification, un autre sens à tous les domaines dans lesquels se déroule son activité concrète, à tous les objets qui peuplent son environnement; domaines et objets auxquels correspondent des réflexes, des attitudes, dont la bourgeoisie a fait des espaces neutres, dépolitisés, extra-sociaux, pour préserver son système de domination, et permettie le reproduction la plus quotidienne et intime possible de l'adhésion du dominé à ce système de domination. Le réveil de l'homme nouveau peut parfaitement coincider avec la rébellion contre l'environnement et le fait de revendiquer ce dernier comme Tune des sphères où opérer le changement, où promouvoir un nouvel état des êtres et des choses. Cette idée est si peu utopique que celui qui nous l'a donnée est un indien mapuche de 25 ans, dirigeant du syndicat d'une exploitation agricole du Sud, récemment expropriée et livrée aux paysans. Il s'exprima en ces termes: «Ecoute. Je te reçois dans mon living, parce que mon living est propre. Derrière cette cloison, il y a la cuisine. Dans le living, on peut se faire des illusions sur les conditions dans lesquelles je vis avec ma famille. Mais la cuisine révèle la manière dont nous vivons. A mon avis il ne devrait pas exister de séparation entre la cuisine et le living, où on reçoit seulement les visites. En entrant dans la maison, tu devrais sentir qui nous sommes, comment nous vivons. C'est cela que j'entends par homme nouveau. Nous avons décidé avec les camarades d'engager avec notre argent un camarade architecte qui vivra deux mois avec nous pour que nous trouvions un nouveau système d'arrangement des maisons et des autres lieux de réunion de la communauté. Nous ne voulons plus de cette séparation artificielle entre la cuisine et le living, ni non plus de maisons tellement éloignées les unes des autres». Cet exemple nous permet d'insinuer le caractère englobant que doit revêtir l'apparition de l'homme nouveau qui revendique son individualité comme une individualité sociale dans tous les aspects de son activité. Ceci suppose non seulement de nouveaux modes de travail, de production et de distribution, mais encore de nouvelles façons de sentir, de penser et de vivre. «Dans la société bourgeoise, écrivaient Marx et Engels dans le Manifeste, le capital est indépendant et personnel, alors que l'individu qui produit n'a ni indépendance, ni personnalité. Or, l'abolition de cet ordre, la bourgeoisie la désigne comme la fin de la personnalité et de la liberté. Elle ne se trompe pas ! Il s'agit bien en effet de supprimer la personnalité, l'indépendance et la liberté bourgeoise». Quelles conséquences ce présupposé a-t-il sur la formation du nouveau moyen de communication de masse?

1. Rappelons que c'est la rupture de la dimension autoritaire et verticale du processus de communication (et la participation corrélative des masses à la création des messages destinés à instaurer et à promouvoir un nouveau concept de culture) qui constitue le point fondamental, inévitable, du projet de construction d'un nouveau message pour un nouvel homme.

2. L'apparition de l'homme nouveau oblige à mettre en question tous les concepts qui président à la transmission des messages de tout type, depuis la nouvelle jusqu'à la série télévisée, par exemple. Comme nous l'avons, à l'excès, souligné, l'information se limite, d'après le concept bourgeois, à livrer l'événement à l'individu isolé, lui offrant ainsi une vision fragmentaire de la réalité.

L'information destinée à l'homme social doit apporter une imagî du monde. C'est le principe qui fonde le projet de création de cellules d'information articulées sur les organisations de masses, où seraient soumises à la discussion les informations livrées par les journaux de la classe dominante. Cette discussion qui permet de découvrir l’axe implicite autour duquel s'organisent les nouvelles, fait affleurer l'ordre ou la rationalité de la domination qui est sous-jacent à l'apparente anarchie informative. Elle permet d'incorporer la nouvelle à un processus d'accumulation de connaissance, et, source de conscience qu'elle est, elle sert à mobiliser les masses. La structuration des nouvelles autour d'un axe, qui est celui que déterminent les conditions de la lutte de classe, contribue à créer, dans la conscience des masses, une forme de pensée qui correspond à un style de vie cohérent. Cette zone d'action est d'une importance capitale, puisque subsistent dans la société chilienne les moyens de communication de masse bourgeois auxquels la classe ouvrière continue à être quotidiennement soumise; moyens qui actualisent tous les jours l'institutionnalité dans laquelle baigne cette classe et que, dans sa volonté révolutionnaire, elle se propose de vaincre.

Le projet de redéfinition de l'information s'affronte à une seconde exigence: celle d'installer un nouveau concept de nouvelle dans les organes d'informations tributaires de la gauche. Ces moyens doivent progressivement donner aux masses une vision globale du processus qui se déroule. Rappelons la nécessité de se centrer sur les protagonistes de ce processus pour parvenir à cette vision globale et cohérente. Ce n'est que de cette manière que la nouvelle exprimera la confluence des rapports sociaux, le point de vue de classe du prolétariat.

3. Revenons sur l'opposition entre travail et distraction ou loisir. Une règle de l'organisation du loisir dans la société bourgeoise est que la distraction ne doit rien contenir de ce que contient le travail. «Dans l'intérêt de la production, les distractions sont condamnées à la non-production». Dans le sens strict comme dans le sens large, elles ne font que participer à la création de la plus-value. Le moyen de communication de masse, dans sa fonction de remplir les moments de loisir, consomme et consume l'activité du récepteur mais ne l'éveille pas: en d'autres termes, le plaisir et l'éducation sont en général incompatibles. Pour réconcilier les deux propos, il est nécessaire de modifier l'image d'homme, implicite dans la communication manipulatrice, et dans cette perspective substituer l'homme supposé connu par l'homme objet d'examen critique, l'homme intransformable par l'homme transformable, doué de capacité d'action sur le monde, l'homme statique par l'homme envisagé comme processus. Pour reprendre la problématique brechtienne, il convient de se demander si la forme dramatique est compatible avec le nouveau but de motiver le public que doit assumer le spectacle. En effet, si nous caractérisons cette forme dramatique par sa progression liénaire, par le fait que l'intérêt du spectateur soit accaparé par le dénouement, englué dans l'action, nous voyons qu'elle contredit point par point la forme qui doit prévaloir dans le spectacle nouveau et que Brecht a définie comme devant satisfaire aux exigences suivantes: une progression circulaire, un spectateur dont l'intérêt est accaparé par le développement, dont l'attitude est critique, un spectateur qui n'est pas subjugué mais qui juge et qui étudie, dont les sentiments s'élancent vers la connaissance. Ces principes de base peuvent et doivent servir de points de référence permanents pour la construction de n'importe quel message, sans distinction de genres ou de formats. C'est seulement à cette condition que sera présent dans les moyens de communication de masse de la gauche, un homme social, doué d'un rôle historique, dont les conflits ne se déterminent pas en termes psychologistes, mais en fonction d'une activité collective, un homme en qui se fond d'une manière particulière le général et le singulier.

LA CULTURE MILITANTE, CULTURE QUOTIDIENNE DE TRANSITION

Une articulation difficile

Nous sommes tous d'accord pour sourire de cette interprétation ingénue et simpliste de la théorie marxiste de la relation entre la base économique et la superstructure idéologique, qui expliquait l'œuvre de Mickiewitz, «Les ancêtres», par l'augmentation des prix du blé en Lithuanie [8] . Nous avons tous l'air de reconnaître la complexité des mécanismes de l'inter-action entre l'infrastructure et les facteurs superstructurels et d'admettre avec Engels que l'application de la théorie marxiste à une époque déterminée de l'histoire ne se résoud pas avec la même facilité qu'une équation au premier degré.

Les problèmes et les polémiques surgissent quand on essaie de préciser le sens de l'inter-action entre les deux composants et de démêler l'enchevêtrement de leurs relations. C'est là qu'on pénètre sur un terrain particulièrement fertile en précisions conceptuelles, mais beaucoup plus pauvre en orientations pratiques qui permettraient de déterminer quelques principes pour établir les lignes d'un changement culturel révolutionnaire. A ce moment surgissent les partisans de la vision mécaniste qui jettent le discrédit sur l'expérience de pays, en plein processus de construction du socialisme, qui, cherchant à modifier les rapports sociaux avant d'avoir suffisamment développé les forces productives, osent faire avancer massivement les consciences au-delà des bases réelles de la vie sociale. La discussion devient encore plus vive quand il s'agit de déterminer quand ce degré de développement devient suffisant pour autoriser le saut de la superstructure et pour faire en sorte qu'il ne se produise pas dans le vide. Polémiques et anathèmes qui, escamotant la complexité de la réalité de la lutte des classes dans la période de transition au socialisme, ne tiennent pas compte du fait que ces expériences qui souvent paient les erreurs et les vicissitudes du passé et cherchent à y remédier, mettent en même temps à nu le nœud gordien de toute révolution socialiste.

Nous pouvons nous demander si l'adhésion à la théorie mécaniste — et donc antidialectique — du changement superstructurel n'est pas précisément à la base de toutes les déviations du processus révolutionnaire. La relation entre les deux composants est dialectique et, en ce sens, il serait «plus adéquat de parler de causes «objectives» (qui sont nombreuses) et de se demander si la superstructure avec toutes ses formes et ses dogmes figés, n'a pas freiné et ne continue pas à freiner la base et si certains changements ne sont pas nécessaires dans la superstructure pour permettre à la base de progresser». [9]

Aux antipodes de la vision mécaniste se dressent les positions et les politiques qui rompent avec les «idéologies de l'ordre» et qui proclament que «la démocratie n'est pas une fin mais un moyen pour atteindre la démocratie». «Mettre en premier lieu le «oser» et mobiliser audacieusement les masses». «On ne peut qu'adopter la méthode de laisser les masses se libérer elles-mêmes et non celle de gouverner toutes les affaires en leur nom. Il faut faire confiance aux masses, s'appuyer sur elles et respecter leur initiative. Il faut se défaire de la «crainte». On ne doit pas craindre que se produisent des cas de désordre». «La grande révolution culturelle prolétarienne a pour objectif de rendre plus révolutionnaire la conscience de l'homme, ce qui permettra d'obtenir de meilleurs résultats, plus nombreux, plus rapides, et plus économiques dans tous les domaines où s'effectue notre travail. Si les masses populaires sont pleinement mobilisées et si on procède aux ajustements qu'il faut, il est possible de mener à bien tant la révolution culturelle que la production, sans qu'elles ne soient affectées ni l'une ni l'autre et garantir une qualité élevée dans notre travail. La grande révolution culturelle prolétarienne est une force motrice puissante pour le développement des forces productives sociales dans notre pays. Tout point de vue qui oppose la grande révolution culturelle au développement de la production est incorrect». [10]

Soulignons — sans entrer dans les détails — que la discusion sur l'importance et l'influence des facteurs superstructurels atterrit forcément sur le fait concret de la mobilisation des masses et le rythme selon lequel doit se dérouler ce processus de participation consciente et directe. Toute position qui tend à écarter la question de la nouvelle culture ou de la révolution culturelle, du champ de ces dilemmes, champ incertain, mouvant, s'il en est (quand on fuit le dogmatisme), l'écarté de ce fait du champ des besoins de la révolution toute entière.

Créer une nouvelle culture signifie avant tout libérer la parole des masses. Ce processus de récupération de la parole — si on veut éviter qu'il reste sur le plan de la rhétorique et donc du populisme — implique que les masses puissent exprimer leur pratique en construisant un système de nouveaux rapports sociaux; que cette expression arrive à déterminer la nouvelle période historique et à configurer une nouvelle vie. C'est la raison pour laquelle nous pouvons caractériser cette culture, dans ses différents aspects, de culture militante, par opposition à la culture passive et contemplative, achevée et manipulatrice du régime capitaliste où les masses consomment et reformulent les valeurs de la classe dominante, dans leurs pratiques spécifiques. Une culture militante, non pas dans le sens de cet enrégimentement strict où l'entend la bourgeoisie, mais une culture qui se propose et s'efforce de surmonter la séparation, propre à la bourgeoisie, entre culture et travail, entre culture et politique et qui restitue à la politique toute sa dimension dans la lutte des classes, touche tous les niveaux et engage toutes les instances de la vie individuelle et collective [11] . Une culture qui implique donc la redéfinition de la notion de politique et par conséquent,de la pratique qui y correspond. Mobilisation — pouvoir populaire — conscience — nouvelle culture: tels sont les termes sur lesquels s'articule le changement superstructurel où la conscience aide à faire avancer l'état des forces productives et vice-versa.

Le double processus de conscience

«Pour plus brutales et matérielles que soient en général, dans les cas particuliers — écrivait Lukacs — les mesures coercitives de la société, il n'empêche que le pouvoir de toute société est essentiellement un pouvoir spirituel, dont seule la connaissance peut nous libérer. Mais pas une connaissance simplement abstraite ou purement cérébrale (beaucoup de socialistes possèdent cette connaissance), mais une connaissance faite de chair et de sang, c'est-à-dire, selon l'expression de Marx, une activité critico-pratique». [12]

1. Nous touchons ici le premier élément d'une mobilisation révolutionnaire fondée sur un double processus, intellectualisation et prolétarisation. Ce n'est cependant pas sans quelque réticence que nous employons ces expressions de prolétarisation des «maîtres» du savoir, de l'art et de la technique, et d'intellectualisation du prolétariat. En effet les connotations habituelles qu'ont ces termes vont en sens contraire du processus qu'ils devraient sous-entendre. Tout d'abord, prolétarisation paraît indiquer ou impliquer un phénomène de nivellement, sans que l'on sache à quel niveau il doit se produire. Pour éviter de tomber dans le populisme, il faut élucider ce premier aspect. En second lieu, le terme d'intellectualisation renvoie inévitablement aux concepts de savoir et de théorie au moyen desquels la bourgeoisie a manipulé aussi bien les intellectuels que le prolétariat. Une fois cela dit, nous pouvons commencer à entrer dans le détail des exigences que comporte ce double processus d'élévation de la conscience, dans lequel les deux parties s'éduquent mutuellement. Lénine est implacable quand il réclame de ne pas admettre pour norme de niveler à partir d'en bas.

«Dans un journal qui serait l'organe du Parti, il y aura des articles que l'ouvrier moyen ne comprendra pas, ou des questions théoriques et pratiques complexes qu'il ne saisira pas complètement. Il ne s'ensuit nullement que le journal doive s'abaisser jusqu'au niveau de la masse de ses lecteurs. Au contraire il se doit précisément d'élever leur niveau et de contribuer à former dans la couche des ouvriers moyens, des ouvriers d'avant-garde. Absorbés par l'activité pratique locale, s'intéressant par-dessus tout à la chronique du mouvement ouvrier et aux questions immédiates relevant de l'agitation, ces ouvriers doivent rattacher à chacun de leurs actes ridée de l'ensemble du mouvement ouvrier russe, de sa mission historique, du but final du socialisme, et c'est pourquoi le journal dont les ouvriers moyens forment le gros des lecteurs doit absolument rattacher à chaque question locale et étroite le socialisme et la lutte politique.

Enfin, après la couche moyenne, vient la masse des couches inférieures du prolétariat. Il est très possible que le journal socialiste leur soit entièrement ou presque entièrement inaccessible [...] mais il serait absurde d'en inférer que le journal doive s'adapter au niveau le plus bas possible des ouvriers. Il en résulte seulement que, pour agir sur ces couches, il faut d'autres moyens d'agitation et de propagande: des brochures très populaires, l'agitation orale..». [13]

Comme nous le voyons, il s'agit d'un travail diversifié qui sélectionne au départ des dénominateurs, dans le but de permettre aux diverses couches des masses populaires d'accéder à un plus haut degré de conscience critique, progressivement. Le dénominateur commun que fixe la bourgeoisie à travers sa fausse démocratisation ne peut servir de mesure pour établir le rythme selon lequel élever la conscience des masses. Même position chez Lou-natcharski qui discrédite sans embages l'attitude iconoclaste qui s'explique par l'ignorance.

«Si quelqu'un s'approche d'une œuvre d'art en disant: «Je ne la comprends pas, donc elle ne vaut rien», à qui sera la faute? à l'œuvre d'art ou à celui qui aura dit ces mots ? Peut-être d'ici dix ans, regrettera-t-il d'avoir mis en pièces des œuvres d'art quand il n'était pas encore en mesure de les comprendre. Nous pouvons dire aussi: si des prolétaires — manœuvres ou paysans moyens, à moitié ignorants — trouvaient Le Capital de Marx, ils n'y comprendraient rien. Cela est inévitable, même lorsqu'il s'agit d'un condensé de sagesse prolétarienne, du plus grand livre prolétarien qui ait jamais été écrit, mais écrit pour un niveau élevé de compréhension, et il est nécessaire de divulguer ce livre, en compilant un fac-similé de la Mécanique récréative de Dickstein, pour le rendre plus accessible.

Evidemment, cela se rapporte également à l'art. Si Vladimir Ilitch mettait en garde contre la morgue communiste, nous devons nous rappeler que c'est justement dans ce domaine que celle-ci peut se manifester le plus facilement. Une personne qui ne comprend pas la musique symphonique, qui n'est jamais allée dans un théâtre sérieux, n'a jamais examiné attentivement un tableau, peut se tromper en exprimant des jugements absurdes mais si le prolétariat apprend à connaître ces choses-là à fond et ensuite estime inadaptées quelques-unes d'entre elles, il a pleinement le droit de le faire». [14]

On ne tient pas compte en général de ces observations, pour banales qu'elles paraissent, et maintes formes subreptices de populisme en profitent pour se répandre. On vérifie cela aussi bien auprès du spectateur d'hier qui du jour au lendemain veut assumer son rôle d'émetteur qu'auprès de l'émetteur d'hier qui brûle aujourd'hui de transmettre «la réalité du peuple». Car le spon-tanéisme est polymorphe. Il se manifeste dans les thèmes que les représentants d'une classe sélectionnent pour les distribuer aux autres classes; et c'est encore lui que l'on retrouve quand il s'agit de fixer le rythme et les modalités de la participation des masses à la création des messages. Donnons des exemples. Une des manifestations les plus notoires de l'attitude populiste — un groupe s'approprie la représentation du prolétariat — est peut-être celle qui consiste à supposer que les masses peuvent arriver à créer leurs messages en se contentant d'improviser. Cette attitude traduit une approche inorganique des masses et manifeste qu'il les considère en définitive comme la matière première de la reformulation du moyen de communication, ou de façon plus générale, comme un nouveau terrain d'inspiration sur lequel un groupe d'émetteurs vient quêter ses sources d'expression et à partir duquel il prétend élaborer ce que doit être, à son avis, la nouvelle culture des prolétaires. Cela sous-entend que les masses possèdent la faculté naturelle d'exprimer spontanément toute l'expérience vécue, toute l'idéologie de l'exploitation et de l'oppression, en la redressant, en la remettant «tête en haut» pour adapter l'expression de Marx. Or, dans la réalité, les résultats de telles expériences indiquent qu'elles sont incapables de démasquer le fétichisme qui imbibe toute la société; elles se contentent de laisser affleurer la mentalité petite-bourgeoise qui les inspire, offrant au public le spectacle moralisant des tares et des injustices sociales. Des deux côtés, émetteur et récepteur, le contenu social qui transparait à travers cette réalité dépeinte est tamisé par la vision subjective et en cela un préjudice direct est porté à la relation dialectique qui doit exister entre la vision subjective de l'individu et les facteurs objectifs, c'est-à-dire la réalité obscurcie par l'idéologie de la domination.

Un autre exemple de spontanéisme est l'explosion de la créativité de certaines individualités qui veulent donner à leur œuvre — et pour cela elles s'adressent à l'appareil des mass-media la divulgation que la bourgeoisie avait jusqu'à ce jour entravée. Rien de nouveau sous le soleil.

«Le centre de gravité du théâtre révolutionnaire naissant, je l'ai maintes fois répété, doit se situer dans les «studios». Il faut créer un nouveau type d'acteur, et cela pourrait se faire, non dans quelques années mais peut-être dans quelques mois, étant donné qu'on y travaille depuis deux ans déjà. Il faut créer un nouveau répertoire, l'ai sur la table des piles de pièces écrites par des camarades. Elles sont passables sur le plan de la propagande, mais il ne serait pas possible d'offrir à quelque théâtre de tels modèles d'un nouvel art prolétarien. Elles sont trop faibles. Il s'agit là d'expériences et d'auteurs avec lesquels il est bon d'entretenir des relations épistolaires, en prodiguant de bons conseils pour qu'ils puissent devenir des dramaturges de valeur». [15]

Cette citation n'est pas sans nous rappeler les nombreux scénarios écrits pour d'éventuels espaces de télévision ou pour des bandes dessinées, et les multiples projets de revues qui affluaient à la télévision et à la maison d'édition de l'Etat. Inspirés la plupart d'entre eux par une légitime intention révolutionnaire, ils se contentaient trop souvent malheureusement de réinterpréter le substrat idéologique qu'a affermi la domination dans toutes les classes, quand ils n'allaient pas jusqu'à confondre le nouvel art et la nouvelle culture avec le message propagandiste. Il ne s'agit cependant pas de sous-estimer ces initiatives, surtout lorsqu'elles proviennent de la classe ouvrière et que c'est la libération de la petite bourgeoisie qui a le loisir, en ce moment, de triompher en général, avec tous ses stéréotypes de classe, et qui arrive à s'imposer bien que ses trouvailles «géniales» ne soient pas toujours les plus heureuses. Mais il ne s'agit pas de passer d'un extrême à l'autre et d'adhérer à la conception de Kautsky qui préconisait l'anarchie totale dans l'art au cours de la première phase de la révolution. Et cela pour la bonne raison que c'est l'ordre d'une classe qui profite de cette anarchie.

La libération de la création culturelle des masses ne peut se faire qu'à travers un long processus: d'abord d'emmagasine-ment, d'accumulation de connaissances — Lénine dirait de récupération de la culture antérieure — et ensuite de formation de la conscience critique ancrée dans la pratique quotidienne des masses. C'est seulement dans cette mesure que la création culturelle ne s'exposera pas au risque de drainer des stéréotypes. Toute approche des masses et toute expression qui provienne de celles-ci — dans le cadre de leurs organisations — doivent se convertir en un acte pédagogique. C'est une longue tâche qui demande une infrastructure qui permette d'émettre des messages de façon organisée, qui requiert l'existence de cellules d'information, d'ateliers populaires et surtout la formation de correspondants ouvriers et paysans, capables d'aiguiller la classe vers la libération de son expression de classe et de se substituer aux diffuseurs traditionnels de la culture.

2. Au cours de ces processus d'élévation de conscience, surgiront sans nul doute les contradictions que l'institutionnalité bourgeoise a installées chez le dominé. Nous voulons mentionner une des plus graves, celle qui se manifeste déjà dans l'attitude antiintellectualiste de nombreux travailleurs de la presse, de la radio, de la TV; lesquels, malgré _ leur place dans la production des idées font preuve d'une réticence réelle à mettre structurellement en question leur pratique sociale dans la société capitaliste, en alléguant qu'une telle exigence ne reflète que la préoccupation de c théoriciens». C'est là que remonte à la surface la fameuse «idéologie du journalisme» qui, malgré les apparences, réconcilie les pratiques journalistiques les plus diverses, voire les plus opposées, invoquant la neutralité de la technique journalistique. Chez les plus dynamiques (qui disent: « l'important c'est de faire des choses !»), cette attitude débouche sur l'activisme. Ceux qui soutiennent cette position ou sont victimes de cette tendance, allèguent qu'il est temps d'agir, que la réflexion des théoriciens n'est d'aucun secours pour l'action. Ils ne font ainsi que confondre la praxis avec le pragmatisme. Ce comportement irréfléchi (et ennemi de la réflexion) pour appeler les choses par leur nom, est de fait la forme la plus courante que revêt l'idéologie bourgeoise pour déjouer l'action révolutionnaire. Elle ne fait en dernière instance que consacrer la disjonction manichéiste, introduite par la bourgeoisie entre la théorie et la pratique, abandonnant à une classe privilégiée sans relation avec les masses le soin d'élaborer la première (théorie) et laissant en partage aux masses le soin de réaliser leur pratique d'une façon mécanique et pragmatique. De fait, l'anti-intellectualisme — qui provoque une scission artificielle entre les secteurs de la petite bourgeoisie — renforce la notion bourgeoise de théorie qui empêche que la réflexion s'enracine dans le quotidien et nie la notion dialectique de théorie qu'a le marxisme. «Sans théorie, il n'y a pas de mouvement révolutionnaire». Ceci vaut pour la reformulation des moyens de communication. Sans théorie, on laisse la porte ouverte aux mythes de l'idéologie technocratique. Idéologie présente dans toute la pratique de la communication, mais qui sévit tout particulièrement dans certains moyens dans lesquels malheureusement la technique fétichisée a encore le statut d'un jouet formidable qui trouve sa fin et sa justification en soi, à travers une recherche formaliste. C'est là que se manifestent avec une virulence accrue les effets de l'attitude corporaliste qu'a inculquée le régime bourgeois. A quoi cela sert-il de contrôler les moyens de production idéologique si nous demeurons dans notre condition d'«anaphalbètes de l'institutionnalité bourgeoise» ? Loin de nous faire grief à ces travailleurs des moyens de communication, de leur attitude antiintellectuelle; ce sont dans une grande mesure les intellectuels, réfugiés dans l'académisme, qui sont responsables du surgissement et de la persistance d'une telle attitude stéréotypée. Pour paraphraser les affirmations de Marx et Engels dans l’idéologie allemande: les idées «pures» du travail intellectuel coupé du travail manuel, sont la «conscience de la pratique existante». Or, dans la société capitaliste, cette pratique est précisément une pratique abstraite. Il serait par ailleurs trop long de faire l'inventaire, de dénombrer, de rechercher tous les composants de la psychologie du dominé qu'ont engendrés la faible possibilité de monter dans l'échelle sociale, la séparation des tâches et la concentration du savoir académique dans les amphithéâtres universitaires. Ce sont des éléments, des conditionnants, que nous recevons d'une société et avec lesquels il nous faut compter. Il ne sert à rien d'adopter une attitude psychologiste et de faire grief à l'un ou à l'autre de ses défauts. C'est la structure, la division de la conscience en chacun de nous, qu'il faut dénoncer. Cet héritage est d'autant plus lourd que la catégorie sociale à laquelle on se réfère a frôlé de plus près l'université sans pouvoir y entrer, à cause de facteurs structurels. Et le fossé entre «intellectuels» et ouvriers est parfois moins grand, malgré des registres sémantiques opposés, que celui qui sépare les diverses catégories de la même petite bourgeoisie.

Un changement radical dans la culture et dans la communication de masse passe nécessairement par la «conscientisation» des travailleurs en même temps que par leur participation à tous les niveaux de la création des messages (qu'il s'agisse de la presse, de la radio, de la télévision ou du cinéma). Etudier chaque fois plus doit devenir la consigne, pour surmonter la conception implicite qui a jusqu'à ce jour aliéné aussi bien le travailleur que le message. Il faut souligner que l'étude volontaire a autant d'importance que le travail volontaire. Non pas une étude livresque qui «oblige les gens à assimiler une foule de connaissances inutiles, superflues, sans vie, qui encombrent le cerveau et transforment la jeune génération en bureaucrates construits sur le même modèle» [16] , mais bien plutôt une étude qui enracine la connaissance dans une nouvelle pratique sociale, qui retire aux universités le monopole de la conscience critique et propulse les intellectuels dans le mouvement de libération du prolétariat.

«Pour rénover notre appareil d'Etat, nous devons à tout prix nous assigner la tâche que voici: premièrement nous instruire; deuxièmement nous instruire encore; troisièmement nous instruire toujours. Ensuite avoir soin que le savoir ne reste pas chez nous lettre-morte ou une phrase à la mode (ce qui, avouons-le, nous arrive bien souvent); que le savoir pénètre vraiment dans l'esprit, devienne partie intégrante de notre vie, pleinement et effectivement». [17]

Cela, Lénine l'écrivait dans un de ses derniers articles Mieux vaut moins mais mieux, pour attaquer les formes bureaucratiques; il l'écrivait après avoir rappelé: «Si je pose ici la question de la culture, c'est parce qu'on ne doit considérer comme acquit en ces domaines que ce qui est entré dans la culture, dans la vie quotidienne, dans les coutumes». L'impératif de l'étude acquiert de l'importance tant pour élever le niveau formel technique des travailleurs de la communication qui, à cause de leur condition d'autodidactes, n'ont pas eu l'occasion d'approfondir les éléments nécessaires pour pouvoir mieux dominer leur chronique, leur caméra, que pour élever leur degré de conscience politique. On n'insistera jamais assez sur les carences techniques dont souffrent beaucoup de travailleurs de la communication. Et cette carence est encore plus cruciale quand on aborde la nécessité de chercher de nouvelles formes expressives.

L'exigence primordiale, celle de la création de l'homme nouveau, homme conçu comme processus, requiert l'insertion de l'homme dans un processus permanent de connaissance, une praxis qui ne connaît pas de fin. Et cette nécessité concerne autant le prolétariat que l'intelligentsia. A ce point de vue, nous ne pouvons souscrire au mythe petit-bourgeois selon lequel la redéfinition de la pratique scientifique ne peut s'opérer qu'en lançant l'intellectuel dans le travail manuel. Combien de représentants du populisme ne profitent-ils pas de cet argument pour excuser leur tendance bureaucratique et éviter de questionner réellement leur propre pratique ? La «pratique de la pelle et de la pioche» n'est pas nécessairement celle qui réconciliera la vie avec la science, la vie avec l'art, la vie avec la culture. Ces arguments renouent en fait indirectement avec la dichotomie bourgeoise travail/science, mais en opérant une régression, puisqu'ils cachent le second pôle, l'expulsant définitivement des zones qui font problème. La question de fond est de lutter pour que la pratique scientifique sorte de son académisme, et que l'idée fraternise avec la pratique. Ce qui signifie en fin de compte mettre à l'ordre du jour la véritable notion de théorie, qui a besoin d'être confirmée par la réalité concrète et une pratique qui la légitime. La pratique manuelle peut évidemment enseigner énormément à l'intellectuel et réparer le divorce entre le corps et l'esprit, entre les mains et la tête. L'essentiel est cependant qu'il arrive à redéfinir sa pratique scientifique en livrant aux masses les éléments de sa connaissance. C'est seulement à travers cette confrontation progressivement critique que l'intellectuel pourra, avec le prolétariat, contester et combattre la science bourgeoise et mettre le savoir au service du processus révolutionnaire. C'est seulement dans la mesure où toutes les catégories professionnelles, séparées par ces cloisons qu'a élevées la bourgeoisie, reviseront leur pratique spécifique en fonction des masses que toutes les pratiques sociales convergeront vers ce qui est l'unique pratique valable dans cette société, la pratique révolutionnaire, et que se réalisera l'interpénétration réelle de tous les groupes à travers leurs pratiques propres.

Dans une perspective d'élévation globale et mutuelle de conscience — critique et autocritique — tout lieu de travail ou de loisirs doit se transformer en un centre d'éducation et de discussion, depuis la galerie d'art jusqu'à la salle de réunion du syndicat ou le siège du Conseil Communal Paysan. Les réunions ou les séminaires entre techniciens et scientifiques qui se célèbrent à huis clos, et dans lesquels, on fait état de projets culturels avec une apparente objectivité et en se réclamant de la neutralité doivent se laisser envahir non seulement par la problématique du peuple mais encore par sa présence. C'est l'unique façon qu'ils se transforment, une fois terminés, en ces «congrès en action» pour reprendre les paroles de Fidel Castro. Tout contact des masses avec ces centres et ces manifestations culturelles doit se transformer en un double acte didactique.

Alors la bureaucratie ne limitera pas le changement à la base, en empêchant tout développement de la superstructure, et le projet culturel petit-bourgeois ne rayonnera plus comme un prophète. Le changement culturel n'est ni plus ni moins que cela. Sans cet élan — qui paraît tantôt simple et tantôt compliqué —, le consensus obtenu dans le feu d'une campagne électorale ne pourra se transformer en un consensus conscient, vécu dans la quotidienneté d'une culture, qui mobilise toutes les dimensions de l'être humain. Sans cette transmission de pouvoir spirituel, l'homme restera toujours au rang de «zoon politikon», d'animal politique qui porte dans sa personnalité la marque de la discrimination manipulatrice entre culture et politique, et la liberté continuera à être une utopie. De toutes façons le point qui permet de détecter le moment où il devient nécessaire d'opérer le virage superstructurel reste un point d'Interrogation et il n'y a aucun manuel qui permette d'y répondre d'avance. Ce n'est pas par un décret que se déchaînera la révolution culturelle. Elle commence avant que le prolétariat assume effectivement le pouvoir. Le premier acte de cette révolution culturelle est précisément celui qui, dans une institutionnalité adverse, libère les embryons démocratiques et socialistes de la future «nouvelle culture». (Comme le disait Lénine à propos de la culture nationale: «Chaque culture nationale comporte des éléments, même non développés, d'une culture démocratique et socialiste, car dans chaque nation il existe une masse laborieuse et exploitée, dont les conditions de vie engendrent forcément une idéologie démocratique et socialiste» [18] . Les dominés n'ont pas attendu de gagner les élections pour supplanter l'institutionnalité et la légalité bourgeoise. Leur culture quotidienne est, sous beaucoup d'aspects, une manière de les nier précisément. Justice populaire, organisation familiale authentique, autant de formes qui contiennent en germe ces éléments démocratiques qui laissent loin à la traîne les codes civils et pénaux de la classe dominante. Le processus de création et de mobilisation culturelle a besoin de s'appuyer critiquement sur eux pour enraciner les nouvelles formes de vie. Les paramètres uniques, on peut les découvrir dans le rythme de la lutte que livrent les masses pour faire triompher leurs intérêts. C'est un long processus d'assimilation consciente des changements que subit la base de la société. Assimilation qui permet en même temps d'anticiper les étapes qu'il reste à parcourir. Les changements introduits dans la base annoncent les nouveaux rapports sociaux de la même façon que dans la société bourgeoise le prolétariat à travers l'expérience de ses luttes préfigurait les éléments de sa nouvelle culture. C'est la raison pour laquelle le processus d'élévation de la conscience des masses à partir de leur propre praxis n'admet pas de retard et ne peut être remis à plus tard sous le prétexte — aberrant — que la construction de la base mérite une attention prioritaire. L'articulation est intime et ne fait que concrétiser l'impératif de Lénine: «Sans théorie, il n'y a pas de mouvement révolutionnaire». (Bien souvent le désir de fixer un paramètre abstrait qui permette de déterminer le rythme du changement dans la superstructure n'est que l'expression d'un distancement par rapport au concept de processus qui noyaute toute la théorie de Marx). Cette articulation est d'autant plus difficile à réussir que tout processus de «conscientisation» risque d'être détourné par les groupes qui — légitimés par une certaine structure — servent dans une première étape d'intercesseurs pour les masses. C'est un processus contradictoire dans lequel précisément le médiateur révolutionnaire qui s'institue en avant-garde cherche la mort de la médiation, c'est-à-dire la négation de son propre statut. Si l'expression de révolution culturelle a pris un sens tellement sensationnaliste parfois et tellement dramatique, c'est parce que la plupart du temps, elle a du être un processus draconien de rectification de ces déviations. La question est de savoir si toute révolution culturelle doit nécessairement passer par ces vicissitudes pour effectuer le saut vers une nouvelle superstructure.

Un dernier mot sur ce sujet: la nécessité de mettre le contenu de la mobilisation en relation avec les changements qui s'effectuent dans la base, c'est-à-dire, avec la praxis des acteurs du processus révolutionnaire, exige de tenir compte du rythme inégal d'évolution des rapports sociaux de production et en général des contradictions et de la complexité propres à la période de transition où subsistent des formes et des relations mercantiles sous diverses modalités. A ce point de vue, par exemple, l'ouvrier qui travaille dans une entreprise étatisée — quoiqu'il soit encore exposé au risque de vivre des relations fétichisées — se trouve dans une position très différente de celle du petit propriétaire agricole soumis, pour un temps encore indéfini, à l'exigence de vivre un ensemble de représentations et d'aspirations propres aux rapports sociaux de la propriété individuelle privée. Si oh ne prend pas en considération ces déséquilibres qui se manifestent tant au niveau de la société globale qu'au niveau de chaque strate en particulier .peuvent se former des enclaves, des poches sociales, qui ont des effets négatifs, et fomentent des déviations dans l'évolution de la formation sociale dans un sens socialiste. C'est la même perspective qui devrait être adoptée quand il s'agit de promouvoir dans toutes les aires de la production, par exemple, les initiatives de travail volontaire collectif. Si cette mobilisation, de caractère conjoncturel, ne veut pas se limiter à n'être qu'un palliatif du changement aussi bien de la base que de la superestructure, il est nécessaire que la classe ouvrière perçoive ces initiatives comme des mesures marquées du sceau du divorce entre la forme et le contenu, qui est propre à la période de transition. On ne peut par exemple pas laisser passer inaperçu le fait que l'ouvrier d'une entreprise privée — l'exemple est extrême, mais il s'est néanmoins présenté récemment — qui fait du travail volontaire pour augmenter la production, même s'il cède son salaire au profit des œuvres sociales, produit plus, soit, mais augmente en même temps la plus-value de son patron. Ce que d'aucuns appellent la mystique de la transition n'est pas de l'optimisme béat: c'est une mystique déchirante, comme l'est tout projet de transformation sociale qui se fonde sur le concept de processus et tient compte de la réalité hyper-concrète de la lutte des classes dans la construction du socialisme. Il convient aussi, dans cette époque de transition, d'avoir présente à la mémoire cette maxime populaire: «Il n'y a rien d'aussi définitif que le provisoire».

Un parti de masse

1. La problématique du pouvoir de création de l'individu dans une société où les masses ne peuvent pas encore évaluer son caractère révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, est intimement liée à ce que nous venons de dire. C'est là tout le paradoxe du créateur dans une période de transition. D'un côté les masses dont il faut élever le niveau culturel, de l'autre, la nécessité de laisser au créateur culturel la liberté de créer, en partant du principe que, comme sa création anticipe ou préfigure la nouvelle société, elle peut fort bien entrer en conflit ou tout au moins être en désaccord tant avec le niveau atteint par les masses qu'avec le degré de développement des forces productives. Il ne s'agit certainement pas de poser ici le problème en termes régressifs — c'est-à-dire de souscrire au contre-courant implicite dans la conception libéraliste de la création — comme le font les fameux arbitres «anti-totalitaires». Il s'agit bien plutôt de situer une nouvelle fois les termes exacts dans lesquels devrait se dérouler un débat qui reprenne une ligne de réflexion qui est présente chez les théoriciens révolutionnaires. A ce sujet Trotsky écrivait: «Evidemment, sur le terrain artistique le parti ne peut pas suivre non plus le principe libéral du laissez faire-laissez passer, même pas un seul jour. Le problème consiste à savoir à quel moment il faut intervenir et dans quelles limites. Et ce n'est pas un problème aussi simple que veulent bien le croire les théoriciens de Lef, les apôtres de la littérature prolétaire et les critiques [...] Tout cela doit être soigneusement analysé et avec beaucoup de sens critique. Un parti qui prétend — et espérons que ce soit avec une certaine raison — à un rôle de direction idéologique ne peut laisser ces questions de côté ni passer sur elles superficiellement» [19]. Lounatcharski fait un avertissement dans le même sens:

«Il faut être très prudent en ce qui concerne le critère de l'intelligible pour tous. Notre littérature journalistique, notre littérature de propagande, comportent des livres, des revues ou des journaux très compliqués, qui exigent beaucoup du lecteur, mais des ouvrages de vulgarisation élémentaire, nous en avons aussi. Nous ne devons pas adapter notre littérature aux grandes masses paysannes, ni même ouvrières, dont le niveau culturel n'est pas très élevé. Ce serait une erreur gigantesque. La tâche de l'écrivain est de dépasser «les thèses déjà élaborées de notre programme». C'est justement dans la mesure où il défriche une terre nouvelle, où il pénètre avec son intuition dans un domaine où la logique et les statistiques ont du mal à pénétrer que l'artiste prend de la valeur. Il n'est pas facile de juger si un artiste est fidèle à la vérité ou de juger s'il est arrivé à concilier la vérité et les efforts fondamentaux du communisme et il est très possible qu'en ce domaine comme en beaucoup d'autres, seul le choc d'opinions entre critiques et lecteurs puisse donner naissance à un jugement valable». [20]

Nous sommes loin de la discussion limitée par certains secteurs de la petite bourgeoisie à l'écrivain, comme conscience critique autonome et nous entrons d'emblée dans celle qui a pour sujet la nécessité de confronter cette expression particulière au jugement des autres dépositaires de la conscience critique: les masses.

Lénine, dont certains commentateurs ont voulu réduire la vision artistique et culturelle à certaines directives émises pour le parti dans le but de créer une presse et une littérature de l'organisation dont certains purent extraire les consignes du réalisme socialiste, exhorte à restaurer l'individu dans sa «liberté de création purement individuelle de l'esprit»:

«Il est indubitable que l'activité littéraire est celle qui se prête le moins à un égalitarisme mécanique, à un nivellement, à une domination de la majorité sur la minorité. Dans ce domaine il est absolument nécessaire d'assurer une place plus grande à l'initiative personnelle, aux inclinations individuelles, à la pensée et à l'imagination, à la forme et au contenu». [21]

Tous ces textes font apparaître le divorce possible entre le créateur et les masses. Le pari central de la période de transition est précisément de rétablir l'homme individuel en tant que créateur et de permettre que cette création rétablisse tous les hommes dans leurs prérogatives. Une institutionnalité révolutionnaire en formation devrait assurer les mécanismes qui permettent de fixer le point d'équilibre entre les deux projets et faire en sorte que la libération de la création s'achemine vers la modification des rapports sociaux, en arrachant définitivement la production culturelle à la conception selon laquelle l'art n'est que le simple reflet de ce qui existe, et en écartant pour toujours la contre-proposition conservatrice du formalisme.

2. Il ne fait aucun doute que dans la discussion sur les médiateurs intellectuels, artistiques et techniques, est implicite la mise en question de toutes les formes de médiation. Il conviendrait d'élargir le débat et de centrer la discussion sur les formes d'organisation qui relient les masses à leur avant-garde: le parti. Ce n'est pas le but de ce travail d'analyser en profondeur cette question fondamentale pour la révolution. Mais nous ne pouvons laisser passer l'occasion sans faire quelques brèves réflexions d'ordre général.

Nous avons souligné avec emphase que ce qui caractérise le projet révolutionnaire c'est l'installation d'un nouveau concept de politique qui ne découpe plus la personnalité et l'institutionna-lité en sphères régies de façon autonome. Or ce but qui consiste à supprimer l'antinomie fondamentale de la domination sociale requiert précisément que l'on combatte les schémas et les formes d'organisation qui ont rempli un rôle transcendantal quand la classe dominante limitait strictement la vie politique à l'enceinte parlementaire de la démocratie représentative. La scission artificielle entre politique et culture n'a pas manqué de marquer profondément la conception implicite de culture que manient les «hommes politiques». Et c'est contre cette notion qu'il faut lutter. Dans la société bourgeoise la culture est une des nombreuses divisions de l'activité sociale. Dans l'institutionnalité en vigueur, cette fragmentation se reproduit également dans l'activité des partis de gauche qui délèguent la tâche ou la préoccupation culturelle à une section déterminée douée de fonctions spécifiques. Par voie de conséquence la chose culturelle est laissée au soin de spécialistes: d'où l'augmentation considérable de l'influence de ces derniers dans le domaine culturel qui contribue à fausser bien souvent les discussions sur le thème, en les confinant dans une dimension superstructurelle.

Une discussion sur la culture qui ait un caractère révolutionnaire, passe nécessairement par une étape d'interrogation sur la relation qui fonde la possibilité de l'existence d'une nouvelle culture et de la révolution: la relation entre le parti et les masses populaires. Le peuple ne peut rester ce «prince moderne sans sceptre» [22] . En ce sens, la verticalité qui caractérise en général la relation du parti avec les masses populaires semble incompatible avec le but de briser l'archétype autoritariste et «représentatif» de la culture et de la communication, et participe de ce concept qui préside à l'organisation de la communication dans la société bourgeoise. Si cette mise en question n'a pas lieu au sein des partis populaires, la culture libératrice de l'homme total restera lettre morte. Cette démarche s'avère d'autant plus urgente et décisive qu'on peut constater que même les organisations qui se sont décidément mises en marge de l'institutionnalité bourgeoise, ont également adopté ce modèle vertical, qui contraste avec le principe de l'organisation horizontale de la vraie «révolution dans la révolution» qu'on peut observer dans les mouvements politiques du type Vietcong. Tout banal que cela paraisse, la création d'une institutionnalité révolutionnaire commence par là. Sinon, la structure autoritaire récupérera toujours l'intention de faire des masses la source protagoniste du pouvoir. Si Mao a dit un jour: «Le pouvoir nait du fusil», il a également écrit: «Nous ne pouvons en aucun moment négliger la bataille contre les ennemis sans fusils».

Evidemment ces changements ne se feront pas par décret. La lutte des classes elle-même les mettra progressivement ou brutalement à l'ordre du jour. La nécessité d'élever le degré de conscience, d'éduquer à partir des faits mêmes de la lutte des classes pour renverser le pouvoir dominant dans tous les domaines, requerra les instruments de la «nouvelle culture» (qui comprendra, ne l'oublions pas, depuis les tâches de production et de distribution économique jusqu'à celles de la confection de messages): une organisation vaste des masses et une direction révolutionnaire. C'est là que réside le grand défi que lance le pluralisme des partis qui existe au sein des forces de la gauche chilienne et qui, dans la bataille idéologique contre la bourgeoisie et l'impérialisme, peut sombrer en sectarismes réciproques débouchant sur des positions tactiques et stratégiques les plus opposées.

Novembre 1970 - avril 1971.


Notes:

1. V.I. Lénine, «La grande initiative», op. cit.

2. K. Marx et F. Engels, L'idéologie allemande, Paris, Editions Sociales.

3. V. I. Lénine, cité par E. Fischer, A la recherche de la réalité (contribution d une esthétique marxiste moderne), Les Lettres Nouvelles, Paris 1970, p. 102.

4. F. Castro, discours prononcé à l'Université del Oriente. 3-12-1968.

5. V. I. Lénine, «Les tâches des unions de la jeunesse», Culture et révolution culturelle, op. cit. p. 121.

6. V. I. Lénine, «De la culture prolétarienne». Culture et révolution culturelle, op. cit. p. 139.

7. Comme le dit Marx, dans La question juive: «l'homme tel qu'il est, membre de la société bourgeoise, est considéré comme l'homme proprement dit. l'homme par opposition au citoyen, parce que c'est l'homme dans son existence immédiate, sensible et individuelle, tandis que l'homme politique n'est que l'homme abstrait, artificiel, l'homme en tant que personne allégorique, morale. L'homme véritable, on ne le reconnaît d'abord que sous la forme de l'individu égoïste, et l'homme réel sous la forme du citoyen abstrait», Paris, Collection 10/18, p. 44.

8. Cité par A. Schaff, Le marxisme et l'individu, Paris, Armand Colin.

9. E. Fischer, A la recherche de la réalité, op. cit., p. 69.

10. Documents sur la révolution culturelle chinoise, Pékin, Editions en langues étrangères.

11. «Mais comment comprendre la politique ?» écrivait Lénine. «Si l'on prend ce mot dans son acceptation ancienne, on peut commettre une grave erreur. La politique, c'est la lutte entre les classes; la politique, c'est le comportement du prolétariat en lutte pour sa libération, contre la bourgeoisie mondiale. Dans la conception bourgeoise du monde, la politique était comme détachée de l'économie. La bourgeoisie disait: paysans, travaillez pour pouvoir subsister, ouvriers, travaillez pour acquérir sur le marché ce qui est Indispensable pour vivre, mais ce sont vos patrons qui s'occupent de la politique économique. Mais il ne doit pas en être ainsi, la politique doit être l'affaire du peuple, l'affaire du prolétariat». Tout cela. Lénine l'écrivait à propos de l'enseignement: s Nous ne pouvons manquer de poser ouvertement la question, en affirmant publiquement, contrairement au mensonge d'autrefois, que l'enseignement ne peut qu'être lié à la politique [...]. En un tel moment, noua devons défendre l'édification révolutionnaire, combattre la bourgeoisie par les armes, et encore davantage sur le plan idéologique, par l'éducation, afin que les habitudes, les usages et les convictions que la classe ouvrière a acquises durant des dizaines d'années de luttes pour sa liberté politique, afin que l'ensemble de ces habitudes, coutumes et idées deviennent les moyens d'éducation de tous les travailleurs; et c'est le prolétariat qui doit résoudre la question des moyens à employer». (V. I. Lénine, «Discours à la Conférence de Russie des directions de l'enseignement politique auprès des sections de province et de district de l'instruction publique, 3 nov. 1920». Culture et révolution culturelle, pp. 146-183-184.

12. G. Lukacs, «Legalidad e Ilegalidad», Teoría marxista del partido político, Córdoba, Argentina. Cuadernos de Pasado y Presente, 1969.

13. V. I. Lénine, «Un mouvement rétrograde dans la social-démocratie russe», Lénine et la presse, op. cit., pp. 33-34.

14. A. V. Lounatcharski, «les bases de la politique théâtrale du pouvoir soviétique», Partisans, Paris, nº 47, avril-mai 1960, pp. 137-138.

15. A. V. Lounatchanki. «La théâtre et la révolution». Partisans, Paris, nº 7, avril-mai 196S, p. 56

16. V. I. Lénine, «La tâche des unions de jeunesse», Culture et révolution culturelle, op. cit. p. 119.

17. V. I. Lénine, «Mieux vaut moins mais mieux». Culture et révolution culturelle, pp. 205-205

18. V. I. Lénine, «Notes critiques sur la question nationale». Culture et révolution culturelle, p. 38.

19. L. Trotsky. «La posición del partido ante el arte». Literatura y revolución, Paris, Ruedo Ibérico, 1969, pp. 151-152.

20. A. V. Lounatcharski, Die révolution und die kunet, Dresden, Fundus Büscher, pp. 10-11 (cité par E. Fischer, op. cit.. p. 155).

21. V. I Lénine. «L'organisation du parti et la littérature de parti». Ecrits sur l'art et la littérature, Moscou. Editions du Progrès, 1989. p. 21.

22. U. Cerroni, «Para una teoría del partido político», Teoría marxista del partido político, Córdoba, Argentina, Cuadernos de Pasado y Presente, 1969.


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