Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


III. RENDRE LA PAROLE AU PEUPLE

L'objectif principal qui inspire la politique du nouveau moyen de communication de masse est de faire du peuple un protagoniste de ces moyens. Selon l'expression de la révolution culturelle chinoise, il s'agit de rendre la parole au peuple.

La proposition d'une communication populaire implique, à notre avis, la considération de deux niveaux, pour le moins. Il s'agit d'une part de redéfinir les normes qui président à la production des messages que transmet l'appareil technologique aux mains des partis populaires (TV, radio, cinéma, presse), et d'autre part de développer toutes les initiatives d'expression populaire qui se manifestent au fur et à mesure que se développe et se précise le mouvement de masses, et qui peuvent recourir à des formes artisanales (journaux de quartier, d'usine, théâtre populaire, spectacles...).

Notons — et il est très important de le faire — que, à moins que le premier niveau auquel nous faisions allusion ne soit régi par un principe bureaucratique d'action, il n'y a pas de raisons, il n'y a pas de fatalité qui veuille qu'un divorce se produise entre ces deux niveaux. Au contraire, ces deux niveaux peuvent, chacun à travers sa spécificité, mais aussi à travers une relation de réciprocité, manifester l'avance du pouvoir populaire, sur le plan de la culture. La condition préalable, et dirons-nous unique, est que la redéfinition de la production de culture au moyen de l'appareil technologique, qui admettra, nous le voulons bien, des modalités particulières, selon la spécificité des divers moyens, soit orientée par un nouveau principe d'organisation de la communication et de définition de la culture et de la vie qui entraîne forcément une revision du statut des masses populaires dans la production de cette communication, de cette culture, de cette vie. Tel sera le paramètre qui permettra de définir, à partir d'une perspective politique, le caractère populaire de la communication, et permettra également de définir la possibilité d'alliance, sur ce plan spécifique, entre le prolétariat et certains secteurs de la petite bourgeoisie.

UN NOUVEAU PROTAGONISTE

Rendre la parole au peuple, signifie, tout d'abord, ôter à la classe dominante la dynamique de l'information, et, en un sens plus général, comme nous le verrons plus loin, la dynamique de la culture. Jusqu'à présent, la classe dominante décide de la hiérarchie des priorités; c'est son critère qui prévaut quand il s'agit d'évaluer et d'établir l'importance des nouvelles et des thèmes qui sont appelés à circuler à travers les différentes couches sociales, en tant qu'éléments d'intégration informative, et de définir ce qui doit en dernière instance préoccuper l'«opinion publique» nationale, et à plus forte raison l'internationale. Gn constate la prépotence de ce critère particulariste non seulement dans les organes d'information que cette classe contrôle, mais encore dans la majorité des moyens qui prétendent diffuser une contre-idéologie, pour la bonne raison que ce critère continue à être la norme implicite qui vertèbre ces messages dits «de gauche». Ces moyens sont en effet victimes, en quelque sorte, d'un vice de genèse, nés qu'ils sont dans un contexte référentiel structuré selon les lignes fondamentales de l'idéologie bourgeoise de domination.

Dans certains organes d'information, journaux et radios en particulier, qui adhèrent à l'Unité Populaire, les nouvelles mises en relief par de grands titres n'ont pas jusqu'à présent été précisément inspirées par le but de mobiliser le public. Tout d'abord, il ne suffit pas que le journaliste de gauche annonce et examine les mesures du gouvernement pour se différencier du journaliste de droite: cette démarche est très ambiguë dans la mesure où elle peut faire croire que l'unique acteur du processus est et restera l'entité gouvernementale. (Et elle est en cela d'ailleurs très significative d'une conception bien particulière et essentiellement bourgeoise de la chose politique, sur laquelle nous reviendrons). En second heu, formulées en termes psychologistes, les attaques à la droite risquent, même si elles sont utiles dans un moment déterminé de la lutte des classes, d'être récupérées au moment même où elles sont proférées, parce qu'elles ne dépassent pas les lignes traditionnelles des débats de la démocratie formelle. L'ennemi de classe demeure dans les deux cas l'animateur du jeu discursif, même sans être présent. En troisième heu, on observe une tendance à pousser la rhétorique de la révolution au-delà des faits, et à tomber dans ce verbiage que condamnait Lénine, qui, à propos de l'assimilation trop rapide des mots, «commune» et «communiste», écrivait: «le mot «commune» est devenu chez nous d'un usage trop facile. Toute entreprise montée par les communistes ou avec leur concours est couramment et immédiatement proclamée «commune»; on oublie souvent que ce titre d'honneur, il faut le conquérir par un travail long et acharné, par des succès pratiques vérifiés dans la construction véritablement communiste [...] Il serait très utile d'éliminer le mot «commune» de l'usage courant, d'interdire au premier venu de s'emparer de ce mot, autrement dit de ne reconnaître ce titre qu'aux vraies communes qui ont vraiment démontré par la pratique (unanimement confirmée par la population locale) leur capacité, leur aptitude à mettre les choses en train de façon communiste» [1] . Dans notre milieu et dans notre presse, le mot «socialiste» tend, également, à se convertir en passe-partout.

Autre chose. Même s'il ne s'agit pas de tomber dans le caractère moraliste de la critique petite-bourgeoise à la chronique policière, il faut bien convenir que l'ampleur qu'on lui accorde dans notre presse de gauche tend à faire du peuple une source inépuisable de crimes et de violence, et que cette même ampleur entraîne surtout inévitablement la sous-estimation des faits dans lesquels le peuple intervient également comme acteur, faits qui sont infiniment plus édifiants et illustrent davantage la vie nouvelle.

Comment rendre la parole au peuple? Comment renverser cette dynamique que nous venons de décrire ? Il faut relier la nouvelle aux initiatives populaires que le processus suscite, les journées de travail volontaire qu'effectuent les ouvriers, la gestion populaire d'une nouvelle unité agricole, le combat que livrent les travailleurs d'une usine ou d'un secteur de réconomie pour résoudre le problème du manque de pièces de rechange et celui de la dépendance technologique entraînée par le sabotage des industries par les patrons, la lutte des femmes pour créer des crèches dans les usines où elles travaillent, les rapprochements concrets entre les divers acteurs sociaux du processus de changement... voilà quelques expressions et quelques témoignages de la pratique sociale du peuple, qui préfigurent la nouvelle société.

Pour éviter de tomber dans une approche de type prophétique et pour tirer parti des leçons de l'histoire révolutionnaire, nous citerons deux textes de Lénine qui nous permettent de définir — de ce point de vue — le rôle des organes d'information dans un processus de changements structurels. Dans la Pravda du 20 septembre 1918, Lénine écrivait ce qui suit:

«La presse bourgeoise du «bon vieux temps de la bourgeoisie» ne touchait pas au «saint des saints», à la situation intérieure des fabriques et des entreprises privées. Cette coutume répondait aux intérêts de la bourgeoisie. Nous devons nous en défaire radicalement. Ce n'est pas encore chose faite. Le caractère de nos journaux ne change pas encore autant qu'il le devrait dans une société qui passe du capitalisme au socialisme [...] Nous ne savons pas nous servir des journaux pour soutenir la lutte des classes, comme le faisait la bourgeoisie [...] Nous ne faisons pas une guerre sérieuse, impitoyable, vraiment révolutionnaire, aux porteurs véritables du mal. Nous faisons peu l'éducation des masses par des exemples vivants et concrets, pris dans tous les domaines de la vie; or, c'est la tâche essentielle de la presse lors du passage du capitalisme au communisme. Nous prêtons peu d'attention à la vie quotidienne des fabriques, des campagnes, des régiments, là où s'édifie la vie nouvelle plus qu'ailleurs, où il faut accorder le plus d'attention, faire de la publicité, critiquer au grand jour, stigmatiser les défauts, appeller à suivre le bon exemple. Moins de tapage politique. Moins de ratiocinations d'intellectuels. Se tenir plus près de la vie. Prêter plus d'attention à la façon dont la masse ouvrière et paysanne fait réellement oeuvre novatrice dans son effort quotidien. Vérifions de plus près à quel point ce nouveau est de caractère communiste». [2]

En juillet 1919 — alors que le pouvoir de l'Etat prolétaire avait déjà dix-huit mois — Lénine insistait:

«j'ai reproduit dans le plus grand détail possible les informations sur les «samedis communistes» parce que nous nous trouvons, sans aucun doute, devant une des manifestations les plus importantes de l'édification communiste, à laquelle nos journaux ne consacrent pas une attention suffisante et qu'aucun de nous n'a encore suffisamment apprécié. Moins de tapage politique et plus d'attention aux faits les plus simples, mais vivants, de l'édification communiste, pris de la vie et contrasté dans la vie: telle est la consigne que nous devons tous nous répéter sans répit, écrivains, agitateurs, propagandistes, organisateurs, etc.. Voyez la bourgeoisie. Comme elle sait admirablement bien orchestrer la publicité pour ce qui lui est utile ! Comme les entreprises «modèles», aux yeux des capitalistes, sont vantées à travers les millions d'exemplaires de leurs journaux; comme on sait faire des institutions bourgeoises «modèles» un objet de fierté nationale ! Notre presse ne se soucie point ou si peu, de décrire les meilleurs réfectoires ou les meilleures crèches, d'insister, tous les jours, pour que certains d'entre eux soient transformés en établissements modèles, d'en faire l'éloge... Production modèle, samedis communistes modèles, dévouement et honnêteté exemplaires dans la production et la répartition de chaque poud de blé; réfectoires modèles, propreté exemplaire de telle maison ouvrière, de tel bloc d'immeubles: tout ceci devrait dix fois plus retenir l'attention et les soins de notre presse, ainsi que de chaque organisation ouvrière et paysanne. Ce sont là les germes du communisme; les soigner est notre premier devoir à tous...». [3]

Nous nous contenterons d'ouvrir cette nouvelle perspective de définir l'information, tout en sachant que l'essentiel de cette nouvelle perspective est la place qu'occupe le peuple au sein de la nouvelle et de son commentaire.

LE PEUPLE PRODUCTEUR DE SES MESSAGES

Les cellules d'information

Dans un processus révolutionnaire, le moyen de communication de masse doit se transformer — comme on le sait depuis Lénine — en organisateur, en agent de mobilisation et, en même temps, d'identification des groupes dominés. Or, cette mobilisation est un processus d'accumulation et ne peut se dérouler sous l'égide de consignes qui tombent dans le piège de l'autoritarisme; le peuple doit mobiliser le peuple. Les moyens de communication — à condition de permettre cette identification des intérêts des groupes dominés, préalable à toute solidarité des pauvres de la ville et de la campagne — pourraient être des chaînons de ce phénomène de mobilisation.

La définition du peuple comme protagoniste exige en premier lieu que la classe ouvrière élabore ses nouvelles et les discute. Cela signifie qu'elle peut être l'émetteur direct de ses propres nouvelles, de sa communication. Pour satisfaire ce besoin et cette exigence, il faut évidemment qu'elle ait sous sa responsabilité, avec les moyens techniques correspondants, la production d'un organe de communication, dans l'orbite où gravite sa pratique sociale: journaux d'usines, de quartier, d'organisations féminines... Avant de poursuivre, précisons que ces initiatives requièrent la création d'une infrastructure spécifique, relativement simple et qui n'excède pas les services d'un moniteur quand il s'agit d'un organe d'information aussi peu complexe qu'une feuille ronéotypée ou imprimée dans un atelier de quartier. (Il faudrait dans cette perspective reviser, de façon critique, le contenu et le mode d'élaboration des journaux des syndicats qui, depuis 1920, date à laquelle le fondateur du mouvement ouvrier chilien, L.E. Recabarren, a semé le pays de ses initiatives, ont préfiguré cette presse ouvrière). On peut même penser à une formation technique élémentaire et rapide et, surtout, à l'acquisition progressive de matériel, par la communauté elle-même. Pour en rester au niveau du maniement de la technique, les formes de collaboration entre la base et le personnel qualifié professionnellement acquièrent une complexité croissante. C'est ainsi qu'on peut penser à réaliser des films et des diapositives sur la pratique spécifique d'un groupe de travailleurs, auxquels participent concrètement ces derniers, assistés par des camarographes et d'autres spécialistes qui peu à peu leur enseignent leur métier. Ce matériel élaboré par et avec les travailleurs servirait de base à la prise de conscience d'autres groupes. Soumis à leur critique, il pourrait revenir à son point d'origine, et ainsi s'accomplirait un mouvement de circulation dialectique qui donnerait aux travailleurs qui émettent le message la possibilité de tirer parti de la critique faite par les autres groupes, ce qui convertirait le matériel en une source de conscience [4] . Il est même possible d'imaginer que ces films élaborés avec et par la classe ouvrière finissent par s'intégrer aux programmations de la télévision. Le but de cette circulation doit être d'établir un pont de solidarité et une communication véritable entre les divers secteurs de la classe ouvrière depuis le paysannat jusqu'aux mineurs. Nous nous proposons de réfuter la perspective réformiste en matière de communication qui consiste à promouvoir des initiatives compartimentées, des campagnes et des stratégies qui touchent des secteurs déterminés et visent à créer des enclaves, qui élèvent des cloisons entre le monde ouvrier et le monde paysan, par exemple. La lutte des classes exige la rupture de ce schéma traditionnel. C'est ainsi qu'on ne peut continuer à prétendre élever le degré de conscience des paysans dans les zones de réforme agraire seulement à partir de la pratique agraire. La lutte des classes n'a pas de clientèles spécifiques, celles que sont habitués à avoir les différents ministères qui se répartissent le pouvoir d'Etat.

Pour se garder de l'utopisme et de l'anarchisme libéral, cette position se doit de bien préciser les organisations qui la rendront possible. Quelle est l'école du travailleur ? Fondamentalement ses organisations de classe. Chaque secteur, chaque usine, chaque exploitation agricole constitue un lieu où peuvent se créer ces cellules d'information, qui ne seraient que l'extension des organes de participation des masses, déjà existants ou en gestation, et constitueraient leur mode particulier de peser sur le pouvoir idéologique et de participer à ce pouvoir. Il s'agit d'abord d'y discuter les nouvelles, c'est-à-dire d'effectuer l'analyse de l'offensive idéologique de l'ennemi de classe. Cette discussion ne se conçoit que comme le prolongement de la tâche de formation des masses. L'information quotidienne que livre la propre classe dominante — reflet de sa praxis et expression de sa stratégie — est, en effet, comme le reconnaissait Lénine, une matière première excellente pour entamer le processus de conscience des masses [5] . Ces cellules sont par ailleurs les seuls centres — véritables embryons de pouvoir populaire — d'où puisse surgir une authentique presse populaire. En effet, en plus de procéder à la discussion des nouvelles, elles devraient comme nous le proposions au début de ce paragraphe se charger d'élaborer des informations. Pour que tant ces discussions que ces élaborations de matériel puissent parvenir massivement à d'autres groupes, il serait important de reprendre, d'adapter l'idée de Lénine sur les cercles de lecture et les correspondants ouvriers qui auraient pour mission d'assurer la circulation de cette nouvelle matière d'information. C'est enfin dans ces cellules que se développeraient les diverses initiatives qui cherchent à faire des masses organisées le producteur de leurs messages (programmes de TV, ciné, etc.). Il est indispensable de relier ce projet — dont l'application ne peut être que progressive — à ces organisations de base qui peuvent s'échelonner (et se diversifier) tout au long du pays à travers tous les secteurs des travailleurs. II serait très long de les énumérer; elles comprennent depuis les syndicats, les conseils paysans, jusqu'aux centres culturels, aux Comités d'Unité Populaire... Le travail sur l'information donne l'occasion d'ancrer la formation idéologique dans la réalité et permet à la classe ouvrière de sécréter ses antidotes du pouvoir de la classe dominante.

Ce que ces cellules garantiraient, c'est que dans la lutte idéologique contre la droite, l'unique interlocuteur cesse d'être un gouvernement qui reste sur la défensive et se contente de démentir les accusations, et que cette offensive trouve son véritable interlocuteur dans un pouvoir populaire naissant. Le débat doit sortir du cercle dans lequel il se meut, ce va-et-vient d'arguments qui élude de fait l'apparition de l'acteur principal de la révolution. Le gouvernement peut bien sentir à juste titre la nécessité d'apporter un démenti aux accusations du pouvoir bourgeois, mais il ne faudrait pas que cela aille à l'encontre de la formation progressive d'un pouvoir populaire et de la tâche d'élever le degré de conscience des masses, qui constitue la seule réponse valable, en définitive, qui puisse être donnée à l'offensive bourgeoise.

Les ateliers populaires

Dans l'étape de transition au socialisme, de nombreux messages continueront à être élaborés par les techniciens des moyens de communication de masse, qui procèdent la plupart du temps d'un milieu petit-bourgeois, et y demeurent inscrits. Notre propos de rendre au peuple la faculté de contrôler les messages qu'il reçoit reste valable. Il faut éviter que le critère de sélection et d'appréciation échappe au pouvoir de la communauté intéressée. Un exemple qui nous fait connaître la manière dont se réalisaient ces opérations de sélection et d'évaluation dans la maison d'édition qui devait se transformer en l'éditorial Quimantu (maison d'édition de l'Etat) nous révèle l'apparente aberration de l'ancien système, qui renvoie cependant à la conception extrêmement logique de l'ordre impérialiste, et redonne à ce dernier son véritable sens d'anarchie: proprement emballés, arrivaient chaque semaine à l'adresse de cette •maison d'édition les planches, avec les scénarios correspondants, qui devaient composer les revues de comics que distribuait cette maison qui les achetait à un trust international. Entre le moment où ce matériel arrivait par le courrier et le moment où il était distribué au public (six revues bi-mensuelles, chacune avec une moyenne de vente de 40 000 numéros, ce qui représente un chiffre approximatif de deux millions quatre cent mille lecteurs) il n'y avait que la secrétaire du directeur, trop occupé lui-même, qui pouvait les juger, au hasard de ses moments libres. C'était elle qui donnait le laissez-passer en décrétant: «ce n'est pas trop ennuyeux; ça vaut la peine». Elle ne faisait en réalité que se couler dans la logique bourgeoise pour laquelle la bande dessinée ne remplit que la fonction de distraire. Que faut-il admirer le plus ? La perfection de la machine patronale qui peut se permettre de faire confiance ainsi à chacun de ses rouages, ou la disproportion paradoxale entre les chiffres: une secrétaire-arbitre et 2 400 000 lecteurs !

S'il est certain que l'intéressé ne peut, dans tous les cas, produire le message qui exprimerait ses conditions réelles de vie et interpréterait sa problématique de classe, il est néanmoins indispensable de briser le caractère fermé, emballé, prêt-à-porter, du message, qu'il s'agisse d'une revue, d'un film, d'un programme de télévision, caractère qui lui fait perdre la possibilité d'être critiqué, d'être soumis à une révision éventuelle, à une reformulation, c'est-à-dire de rester ouvert pour mieux servir les vues qu'il se propose. Il s'agit de partir en guerre contre cette dimension unilinéaire émetteur-récepteur, qui n'établit de relation que factice et mercantile entre les deux pôles. Le matériel doit se soumettre à l'exigence de la circularité, expression d'un authentique circuit de communication, et cela sur un mode non mystificateur, c'est-à-dire que, largué aux «masses» par l'émetteur, il doit revenir à l'émetteur, désaliéné, enrichi des résultats de son passage à travers les masses. (A partir de l'expérience de rénovation de l'expression théâtrale, qu'il commença à mener après la Révolution d'Octobre, Meyerhold soulignait l'urgence d'une véritable communication et utilisait le terme de fluide pour la typifier. «Le but du théâtre n'est pas de montrer un produit artistique achevé, mais de faire coopérer le spectateur à la création du drame. Le fluide doit passer de la scène au public, mais l'inverse doit aussi se produire»). L'infrastructure qui rend possible ce retour à l'émetteur est très semblable à celle que nous avons précédemment esquissée. Elle s'adapte évidemment aux caractéristiques des publics particuliers; l'échantillon de population qui permettra d'évaluer à quel point un conte illustré est adapté aux jeunes enfants ne sera pas le même que celui qui sera sollicité pour critiquer un programme de télévision pour adultes en vue de lui apporter des modifications. Il faut éviter que cette nouvelle version de la censure d'une part ne soit monopolisée par certains groupes (qui fendraient à devenir des professionnels en matière de censure), et d'autre part soit exercée par des personnes qui ne sont pas aptes à comprendre le cas particulier dans toutes ses nuances et à en pénétrer toute la complexité. Un laissez-passer délivré par une autorité politique, au sens bourgeois du terme, ne constituerait pas forcément l'idéal. L'accepter sans chercher plus loin reviendrait, dans de nombreux cas, à retourner à un schéma autoritariste, qui substituerait l'intéressé par un représentant. C'est dans la mesure où il ne satisfait pas le moins du monde les conditions réciproques de représentation que tout le caractère inopportun de ce schéma de relation apparaît. L'important est de s'interroger, à propos de chaque matériel particulier, sur le groupe qui conviendrait le mieux et serait à même de collaborer de la manière la plus efficace à la critique et à la confection des messages. On peut bien sûr faire quelques propositions de base pour jeter les fondements et organiser le travail de ce qu'on pourrait concevoir comme des ateliers établis dans les quartiers périphériques («poblaciones»), les quartiers ouvriers, les nouvelles unités agricoles (toujours en relation étroite avec les organisations de masse). Mais il faut surtout et essentiellement souligner la nécessité de briser les stéréotypes qui ajournent chaque fois plus la possibilité d'une véritable révolution culturelle. La discussion d'une revue féminine par exemple ne doit pas forcément, fatalement, aterrir dans une organisation féminine. C'est dans la puissance d'images comme celle de la ségrégation des sexes, par exemple, que réside la possibilité qu'a la culture bourgeoise de faire péricliter des initiatives révolutionnaires.

Le résultat, dans la mesure où on peut le prévoir, devrait s'approcher de ceci: le moyen de communication remplirait un rôle d'actiyation de la conscience et servirait d'agent, parmi d'autres, de mobilisation permanente des masses. En faisant revenir de façon réitérée le message à sa base de discussion, on éviterait le danger de la pétrification du genre et on permettrait au message de gagner une agilité et une actualité révolutionnaire, qui serait renouvelée jour après jour, semaine après semaine. Le lecteur peut alléguer qu'il existe des formules de participation «équivalentes» dans la presse bourgeoise. La plus commune est certainement la section du courrier du lecteur. Pour réfuter, sans détails superflus, cet argument, disons que ce mécanisme de participation ne déborde pas les normes implicites de la démocratie bourgeoise représentative. Dans un contexte qui côtoie tellement la démocratie formelle, cette ouverture qui a l'air de se jouer du code de la domination, outre le fait que très rarement le magazine doit faire face à une majorité de lettres de protestation, devient un alibi, et lui rapporte les dividendes du libéralisme.

Cette dernière observation nous amène à contester un certain type d'analogie. La situation présente nous oblige à donner un sens radicalement distinct aux mots qui ont évidemment été utilisés dans le passé. Elle nous fait également envisager les processus avec une nouvelle rationalité. Mais cela n'est pas sans provoquer des désajustements. Un exemple nous permettra de préciser jusqu'à quel point un nouveau concept peut être dévié par les habitudes et les réflexes hérités de la rationalité mercantile de l'entreprise de communication de masse bourgeoise. Au cours d'une conversation avec le scénariste d'une revue d'aventures, récemment achetée par l'Etat et soumise à une révision de contenu, surgit une discussion sur la manière d'envisager la rénovation de la revue. Le scénariste approuva la proposition qui fut faite de prendre contact avec la base populaire juvénile pour qu'elle serve de variable-contrôle dans la nouvelle orientation de la revue. Et d'ajouter: «Dans cette maison d'édition a toujours existé un département spécial de promotion qui jusqu'à présent n'a fonctionné que de manière déficiente. Il s'agirait de l'activer». Le scénariste en revenait à la classique enquête de marché, d'inspiration strictement commerciale, et il passait complètement à côté de l'inspiration de la nouvelle politique, en projetant dans le concept «promotion» (de la vente, pour lui, implicitement) ses réflexes conditionnés de travailleur d'une entreprise capitaliste. Pour répondre à l'accusation de la bourgeoisie «les révolutionnaires ne cherchent pas le rendement», précisons qu'il nous faut revendiquer un autre concept d'efficacité. Nous n'avons pas la faillite pour but. Nous ne voulons pas d'entreprises déficitaires. Nous souhaitons que cette revue ait le double de lecteurs. Mais nous inscrivons notre effort de promotion dans un programme de recherche qui a pour but de donner dignité au récepteur et de lui permettre d'accéder à sa propre identification.

Acquérir ou développer sa conscience de classe ne signifie pas obligatoirement s'ennuyer. Il s'agit de transformer ce qui a été exclusivement un article de plaisir et de loisir en objet d'instruction. Mais la délectation artistique, le plaisir, la jouissance et l'instruction doivent aller de pair. «C'est trop peu demander au théâtre, écrivait Brecht, que de lui demander uniquement de la connaissance, des images instructives de la réalité. Notre théâtre doit susciter l'envie de connaître la jouissance que l'on ressent à transformer la réalité. Nos spectateurs ne doivent pas seulement apprendre comment on libère Prométhée enchaîné, mais aussi s'exercer au plaisir qu'on prend à le libérer. Tous les désirs et toutes les joies des inventeurs, des découvreurs, les sentiments de triomphe des libérateurs doivent s'enseigner à travers notre théâtre». [6]

Un journalisme révolutionnaire

Dans la démocratie représentative, le mécanisme du représentant est à ce point ancré qu'au dernier maillon, face à soi-même, on est finalement représenté par un autre que par soi: c'est l'aliénation. («Je est un autre», constatait Rimbaud). L'un voit toujours la réalité et l'interprète pour un autre. L'émetteur est un des premiers. Le récepteur un des seconds. Le projet de création d'un nouvel organe de presse exige de redéfinir le rôle du professionnel ou du travailleur de la nouvelle, et dans un sens plus général, le statut de celui qui produit et qui transmet le savoir. Dans un processus où le peuple acquiert le droit de produire et d'avoir l'usufruit de ses informations, si le journaliste ne disparaît pas, le journalisme représentatif tel que le conçoit la bourgeoisie doit disparaître. Le journaliste, même s'il est de gauche, ne peut, de fait, dans une société bourgeoise qu'évoluer dans les limites du journalisme représentatif sans que ce statut de représentant soit homologué par celui qu'il incombe au journaliste de représenter. C'est précisément cette situation qui, en coupant le journalisme qui conteste la société bourgeoise de ses racines légitimes avec le peuple (ce qui cesse d'être vrai pour certaine presse de parti), l'a fait se transformer la plupart du temps, en un journalisme populiste. Ce que prétend la nouvelle perspective en respectant le rythme que fixe l'histoire c'est que le journaliste reçoive son mandat du peuple, du pouvoir populaire, non en vertu d'une délégation formelle, mais en occupant toutes les lignes, toutes les positions qui permettent qu'à travers lui le peuple ne soit pas trahi dans son expression. Il acquiert la qualité de moniteur du sens, au lieu d'en être le détenteur. La difficulté majeure réside dans la nécessité d'établir une osmose entre ce nouveau journalisme et l'idée du pouvoir populaire. Cette nouvelle forme de journalisme — contre laquelle conspire non seulement le caractère de salarié du journaliste mais encore ladite «idéologie du journalisme» dont nous avons parle — a besoin de s'appuyer sur une formation idéologique pour éviter que ce recours aux masses ne se convertisse en un simple exercice formel de sélection et de présentation des nouvelles. Les journalistes ont la responsabilité de créer avec le peuple une presse révolutionnaire. Cette tâche incombe aux partis, mais elle doit aussi se ramifier dans les écoles qui forment les journalistes et les communicateurs et qui ont le privilège d'être contrôlées par la gauche. (Dans ces écoles, cette tâche commencerait par le questionnement de la formation traditionnelle). C'est un travail de longue haleine, une entreprise dans laquelle les pays socialistes n'ont pas jusqu'à ce jour remporté de résultats satisfaisants.

LE CONTROLE DES MASS MEDIA

Il va sans dire que parallèlement à cette restitution de la parole au peuple — et pour que cette politique puisse être viable — il faut constituer un front de lutte pour arracher à la bourgeoisie et à l'impérialisme le contrôle des moyens de communication. Si nous avons tellement insisté sur la nécessité de créer le pouvoir idéologique des masses, c'est parce que nous croyons que cette nécessité n'a pas fait l'objet d'une attention suffisante de la part des partis populaires et qu'elle constitue l'unique alternative pour que le pouvoir de la communication cesse définitivement d'être le pouvoir de manipuler les masses. Revendiquer que les travailleurs de la presse, de la radio, de la TV exercent le contrôle des moyens de communication où s'effectue leur pratique ne saurait épuiser les consignes; l'exercice de ce contrôle ne peut constituer le but exclusif de la révolution dans la communication de masse. Cela étant, insistons sur quelques points.

S'il est vrai que le but final est que l'Etat des ouvriers et des paysans contrôle les moyens de production idéologique et culturelle, il n'est pas moins vrai qu'une étatisation complète ne peut s'effectuer au Chili, dans les conditions actuelles. Etant donné les conditions actuelles de la lutte des classes, le contrôle sur les moyens est appelé à prendre des formes variées qui permettront aux travailleurs de contrôler effectivement la communication. Nous avons l'exemple des récentes luttes menées par les travailleurs de journaux comme «El Sur» de Concepcion et «La Mañana» de Talca, et l'actuelle maison d'édition de l'Etat, qui ont abouti aux premières conquêtes. Cette relative flexibilité ne peut cependant pas faire oublier le but final dans lequel culminera l'affrontement victorieux avec l'ennemi de classe. Dans cette perspective, il est important de signaler les dangers de certaines solutions et de détacher celles qui nous paraissent les plus appropriées pour orienter l'époque de transition. Parmi les premières se trouve la revendication coopératiste. La coopératisation, comme toute division de la propriété, nie le grand monopole mais généralise le monopole. Comme le dit Marx à propos de la division de la grande propriété terrienne: «Elle n'abolit pas le fondement du monopole, la propriété privée. Elle attaque l'existence du monopole, mais pas son essence. Il en résulte qu'elle tombe victime des lois de la propriété» [7] . La bourgeoisie n'a jamais ignoré que ce qui constitue en définitive le pouvoir idéologique réel, c'est-à-dire la possibilité de former la conscience sociale, c'est son institutionnalitè, et celle-ci se traduit dans notre cas, par la remise d'une propriété individuelle au travailleur de l'entreprise journalistique. La coopératisation des moyens de communication pourrait bien suivre la même ligne que la coopératisation, qui a été une des formules appliquées dans la réforme agraire intégrationniste du régime antérieur qui a engendré une couche privilégiée, non solidaire de sa classe, réticente à effectuer le saut pour entrer dans l'étape de socialisation de la propriété. Raison pour laquelle nos préférences vont à une plateforme de lutte plus ample, celle du contrôle, et nous recueillons en cela plusieurs lignes de travail exprimées au cours de la première assemblée nationale des journalistes de gauche.

«Il nous semble donc qu'il peut convenir de formuler comme objectif de transition celui du «contrôle des moyens de communication de masse par les travailleurs». Remarquons que cet objectif est reconnu comme valable seulement dans la mesure où il remplit une fonction de mobilisation progressive de tous les travailleurs de ces moyens. Mais s'il existait parmi ces derniers un appui majoritaire pour la forme supérieure de contrôle, qu'est l'étatisation, et si la relation de forces avec la bourgeoisie se révélait favorable, alors l'objectif de transition acquerrait immédiatement sa forme supérieure : l'étatisation pure et simple. Le contrôle des moyens de communication de masse par les travailleurs doit être compris comme un droit de regard progressif et croissant que ces travailleurs imposent aux propriétaires qui conservent provisoirement leur condition. Cette surveillance revêtira des aspects communs à toute entreprise, comme le contrôle des opérations financières et des profits, la détermination des salaires, l'engagement de personnel, etc., et des aspects propres aux fonctions journalistiques. La lutte pour la direction collective des moyens de communication, avec participation directe des journalistes et des autres travailleurs, permettra non seulement de développer la conscience politique de ces travailleurs, mais en plus de faire les premiers pas pour l'unité de classe entre les travailleurs manuels et intellectuels de l'entreprise. On doit aussi appuyer chaleureusement dans cette étape la lutte du syndicat des travailleurs des moyens de communication pour obtenir que leur soit réservé un espace pour exprimer leur opinion à travers les moyens dans lesquels ils travaillent. Ceci ne signifie pas oublier que notre politique ne consiste pas à laisser chaque journaliste écrire ce qu'il veut (ce qui est une variante du concept bourgeois de liberté d'expression) mais que les journalistes écrivent, commentent et qualifie les nouvelles en fonction des intérêts de la classe ouvrière». [8]

Toujours dans cette perspective, il est fondamental d'envisager la nécessité de nationaliser le monopole de la production et de la distribution du papier (une seule entreprise aux mains de la bourgeoisie créole monopolise presque 90% de la production de cette matière première du journalisme) et reviser rigoureusement le commerce importateur de machines d'imprimerie, encre, pellicule vierge, etc. Jusqu'à présent, au sein de l'activité économique, le secteur des moyens de communication a été privilégié et cela, en vertu de la définition de principe de la communication comme service public. La loi a instauré un régime de faveur en accordant aux entreprises d'édition, de presse, de TV, de radio, un ensemble de franchises fiscales et douanières. Ces entreprises sont par exemple exemptes d'impôts sur le revenu, les prestations, le chiffre d'affaires. Les propriétaires de journaux ne paient pas non plus de droits de douane pour faire entrer des machines, des pièces de rechange et autres éléments destinés exclusivement à l'impression des journaux et des revues et à la vente de services d'information. Dans la réalité mercantile et monopoliste, ce régime n'a fait que fortifier la structure du pouvoir économique et idéologique de la classe dominante. Par de telles mesures, il s'agit maintenant de créer les conditions d'infrastructure pour une organisation populaire de la communication de masse. Soulignons enfin l'importance capitale de la création d'une agence d'information nationale, avec ses services propres et ceux des agences du camp socialiste, qui constitue l'unique façon d'échapper à la dépendance des grandes agences de presse impérialistes du genre UPI, AP, ORBE, etc.

Pour compléter cette brève référence au contrôle ouvrier et paysan sur les moyens, il convient d'ajouter que, parallèlement à la création de ce que nous appelons les cellules d'information et les ateliers populaires, on devra rechercher des formes de participation plus classiques des organisations de masse à l'orientation des contenus des moyens (intégration au conseil de la maison d'édition de l'Etat, au comité de programmation de la TV, etc).

UN ORGANE DE SOLIDARITE

Intégrer la classe ouvrière au moyen de communication de masse (et par lui) entraîne la révision des profils de récepteur qui ont orienté jusqu'à présent la pratique de la communication. En effet — et pour résumer brièvement ce que nous avons déjà dit — l'apparition de cette classe dans le processus de communication se manifeste sous trois grands aspects. En premier lieu, un changement dans les acteurs: l'organe d'information doit refléter la pratique sociale des acteurs de la révolution; en second lieu, un changement dans le statut du consommateur qui de récepteur passif de l'information et de la culture passe au rang de producteur et de sujet des nouveaux messages; enfin, une modification des normes du destinataire-type qui régissent les divers moyens. Nous avons déjà commenté les deux premiers aspects. Le dernier mérite qu'on s'y attarde un peu. Ce n'est un secret pour personne que les divers moyens de communication de masse ont touché de manière relativement différenciée, les diverses couches sociales qui constituent la population chilienne. La radio est le moyen le plus populaire, tandis que la télévision continue à être le privilège de certains groupes et ne franchit guère les limites de la petite bourgeoisie. Pour dix téléspectateurs qui appartiennent aux couches professionnelles, on en trouve cinq parmi les ouvriers spécialisés, deux parmi les habitants des bidonvilles et pour ainsi dire personne dans les zones rurales. On peut dire la même chose des journaux. La presse ne circule pour ainsi dire que dans les zones urbaines; la campagne ne reçoit que sporadiquement quelques publications des institutions agraires. On peut donc dire que certains moyens ne justifient guère leur définition de moyens massifiés, quand on les confronte avec une portion de public socialement indiscriminé. Le degré de massification se répercute inévitablement sur le degré de démocratisme qui caractérise les messages. Certains moyens en sont restés au niveau de «l'élite», aussi bien quant à leur public, que quant à certains contenus. Il faudrait réaliser une analyse détaillée des programmes de télévision pour bien cerner ce critère implicite. Beaucoup de formats et de genres sont conditionnés par le fait d'être destinés à un récepteur-type. C'est dans cette perspective qu'on pourrait mettre en question le format du «forum» qui a pris tellement d'importance à la télévision.

Le fait que la pénétration des divers moyens de communication ne soit pas homogène oblige à respecter des voies différentes pour leur transformation. On peut faire certaines réflexions à ce sujet. Le changement en matière de télévision par exemple devrait suivre un rythme plus lent que celui de la radio, parce qu'il implique non seulement de redéfinir le protagoniste mais encore de ménager l'accès de ce dernier aux messages de la télévision. Si on ne tenait pas compte de cela, on ne ferait que transformer les contenus de ce moyen pour son public normal. Faire du peuple le protagoniste ne sert à rien, si le peuple ne peut recevoir le message. En effet si cette dernière condition n'est pas respectée, la reformulation des contenus équivaut à offrir le peuple en spectacle aux classes qui sont usagers du moyen de communication. Une première condition de la transformation de ce moyen nous semble être la massification et ici il est obligatoire de décider un ordre de priorités. Avec quels moyens doit-on d'abord travailler ? En fonction de cela on dessine toute la politique de créaton de l'infrastructure, comme nous pourrions l'appeler, qui viserait à élargir la base quantitative des destinataires. Signalons par exemple la nécessité de déterminer une politique de production d'appareils de télévision pour les classes populaires, d'extension du réseau national et d'autonomisation de circuits régionaux; et, en cas de besoin, l'utilisation de circuits fermés, qui permettraient d'unir entre elles certaines unités agricoles par exemple. L'application de cette politique est forcément lente et c'est pourquoi il ne faut pas négliger d'autres formules qui permettent d'arriver aux masses. Tel serait par exemple le rôle des équipes de cinéma mobile. Dans cette optique, entrent aussi tous les moyens qui s'éloignent de la conception technologique massive, comme les affiches, les journaux muraux. Il va sans dire que l'installation d'une infrastructure, comme la production de téléviseurs, ne doit pas être envisagée comme un simple mécanisme d'extension des biens de la «société de consommation» et qu'elle doit échapper à la loi anarchique du marché capitaliste.


Notes:

1. V.I. Lénine. «La grande initiative», op. cit., p. 103.

2. V.I. Lénine. «Ou caractère de nos journaux», Lénine et la presse, Moscou, Editions du Progrès, pp. 298-301.

3. V.I. Lénine, «La grande initiative», op. cit. pp. 104-105.

4. Cf. l'expérience de Alexandrov Medvedkin dans la révolution russe dont le journal a été traduit du russe et publié en espagnol sous le titre El cine como propaganda politica, Buenos-Aires - Mexico, Editorial Sifilo XXI, 1973.

5. «Rassembler tout ce qui a de la valeur, surtout dans les journaux bourgeois (qui livrent leurs «concurrents» mieux que quiconque) s. «Recommandations aux camarades Préobrajenski et Boukharine», Lénine et la presse, op. cit., p. 318.

6. B. Brecht. Petit Organon pour le Théâtre, Paris. l'Arche.

7. K. Marx, «Economie et philosophie», Œuvres, Paris, La Pléiade, p. 52.

8. Première Assemblée Nationale des Journalistes de gauche. Document présenté par le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria), Santiago du Chili, avril 1971. p. 4.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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