Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


II. IDEOLOGIE ET PRATIQUE AUTORITAIRES DES MASS MEDIA

LE CARACTERE CLOS DE LA LIBERTE DE PRESSE BOURGEOISE

Au cours de ces derniers mois s'est singulièrement intensifiée la campagne qu'en défense de la liberté de presse et d'expression mènent la bourgeoisie créole et ses complices internationaux de la Société Interaméricaine de Presse (SIP). L'achat et l'étatisation de la maison d'édition d'ailleurs en faillite, Zig Zag — qui appartenait à un groupe bancaire lié à la démocratie-chrétienne — et l'enquête judiciaire auprès de l'administration du Mercurio, le plus grand journal de la bourgeoisie, accusé d'irrégularités fiscales, ont servi de prétexte pour dénoncer de prétendues mesures coercitives contre la «presse libre», contre la liberté d'information. Ces campagnes ne constituent d'ailleurs pas des cas isolés mais se représentent au contraire à intervalles réguliers. Les réponses que les plaignants reçoivent de la gauche méritent quelques instants de réflexion.

On peut discuter sur la possibilité ou l'impossibilité de faire la révolution avec l'appareil des lois de la démocratie, institué par la bourgeoisie. Une telle alternative perd toute validité quand le thème du débat est la possibilité de recourir à l'idéologie de la domination pour arrêter l'offensive idéologique de cette classe ou s'en protéger. En d'autres termes et pour reprendre une expression en vogue pendant la révolution culturelle chinoise, il n'est pas possible de s'opposer au drapeau de la bourgeoisie en agitant le drapeau de la bourgeoisie. Malgré les apparences, cette observation est loin d'être un truisme. C'est précisément quand la bourgeoisie amène son adversaire de classe sur le terrain de la liberté de presse et d'expression que l'on constate de façon particulièrement aiguë combien cet adversaire est sans défense. La bourgeoisie paraît, dans ce domaine, avoir monopolisé les clefs du code qui permet de statuer sur l'existence de cette liberté. C'est sa notion «classiste» qui homologue en dernière instance, tranche le débat et rend sa décision. Cette notion a une telle tendance à éluder ses racines de classe que toute la mythologie «totalitariste» à laquelle adhèrent ceux qui critiquent à partir d'une perspective de droite les régimes marxistes peut s'en réclamer. Une des failles magistrales des dénonciations que font ces critiques «socialisants» des régimes socialistes réside justement bien souvent dans le fait de recourir sans réserve, il semble même sans s'en rendre compte, aux mythes de l'idéologie bourgeoise, interprétée comme normes de perfection démocratique. Ces juges jettent trop souvent le bébé avec l'eau sale de la baignoire. Il va sans dire qu'ils apportent de l'eau au moulin Maccartiste et que l'amphytrion les reçoit très bien. La «liberté de presse et d'expression» — bien qu'historiquement elle soit progressiste — constitue le domaine le plus approprié pour cette forme de colonisation bourgeoise dans laquelle se laissent attraper même ceux qui s'auto-définissent comme les défenseurs de l'humanisme, un humanisme générique dont ils revendiquent l'exclusivité.

Au banc improvisé de la SIP, l'accusé croit qu'il doit faire face à l'accusation et s'installe dans la polémique. A l'offensive il répond par la défensive et, à l'image d'un enfant pris en flagrant délit, il cherche à démentir, à faire preuve de son innocence et à prouver que sa politique n'a pas dérogé à un code «universellement» accepté.

Quand il s'agit de répondre, le démenti semble être l'unique alternative. En vertu de raisons tactiques, nous en oublions de nous demander quel est exactement notre concept de liberté de presse et d'expression. S'il faut bien se garder de sous-estimer les exigences tactiques qui déterminent les termes de cette réponse, il ne faut cependant pas s'enfermer dans le concept de l'ennemi pour définir une position stratégique. Pourquoi cette attitude défensive ne peut-elle qu'échouer ?

L'accusé s'enferme dans le cercle des arguments de son adversaire de classe, en recourant à des représentations collectives que l'ennemi a engendrées et qui lui sont propres. (On peut se demander si, en dernière instance, cette attitude ne signifie pas que l'adversaire identifié, au niveau du discours, comme ennemi de classe, ne se départit pas de cette identité, au niveau latent, lorsqu'il revêt son pouvoir occulte de domination). Les arguments de la défense sont empruntés à un fonds d'arguments qui consacrent sa condition de dominé. Ce qui paraît prouver de façon implicite que la notion de liberté-d'information dont fait usage la bourgeoisie est un modèle absolu. De la sorte l'adversaire déplace à sa guise l'intérêt du centre névralgique, c'est-à-dire du lieu où se manifeste la domination sociale, et où se fait jour la défense explicite de son pouvoir économique, vers un point où cette domination peut être dissimulée, diluée et camouflée. En d'autres termes, la défense de la liberté de presse ne constitue pour la bourgeoisie qu'un alibi qui lui permet d'intercepter l'attention des dominés et de la canaliser vers un foyer où n'éclatent pas de conflits susceptibles de révéler la présence de ses intérêts de classe. C'est parce que l'accusation qui est faite au gouvernement d'attenter à la liberté d'expression n'est qu'une mesure de diversion, c'est parce qu'au tribunal de la bourgeoisie le juge et l'avocat sont toujours de connivence, que l'accusé se voit réduit à l'impuissance et qu'il ne lui reste que le droit à trépigner de colère, tandis que le peuple, grand absent de ces joutes verbales, se verra infliger une condamnation par contumace.

Pour échapper à cette rationalité de la domination, il faudrait en provoquer l'éclatement, élaborer un nouveau concept de liberté de presse et d'expression, faire tomber la bourgeoisie en contradiction avec son propre concept («faire valser les rapports rigides en sifflant leur propre chanson», dirait Marx) et surtout matérialiser dans la réalité l'existence de ce nouveau concept de liberté de presse et d'expression. C'est ce que nous nous proposons plus loin. Pour l'instant, examinons le déroulement classique de la discussion et arrêtons-nous sur quelques points pour surprendre les contradictions du concept bourgeois.

1. La liberté de presse est la liberté de propriété. Elle est fonctionnelle aux intérêts des propriétaires des moyens de production. Le moyen de communication libéral ne peut émettre que des messages qui visent la protection de ces intérêts.

2. La bourgeoisie créole se sert du domaine international pour propager le désordre dans le. pays et resserrer les liens de la solidarité impérialiste. Comme chacun le sait, les défenseurs de la liberté de presse n'ont d'autre patrie que celle du capital. Sur quel mécanisme est montée la campagne de la SIP ? Ce n'est pas compliqué: le message émis par le journal chilien retourne à son point d'origine, renforcé par l'autorité que lui confère le fait d'avoir été reproduit à l'étranger. On arrive à de tels extrêmes que l'éditorialiste de Santiago, correspondant chilien d'un journal argentin, peut commenter dans son espace de Santiago l'éditorial qu'il a écrit deux jours avant pour le journal transandin: on démontre ce qu'il faut démontrer par ce qu'il faut démontrer. Nous sommes en présence d'une SIP tautologique. Sa campagne se résume en un gigantesque mordillement de queue. On pourrait croire que l'éditorialiste du journal brésilien O Globo, par exemple, bénéficie d'une certaine autonomie et d'une relative indépendance. Ce n'est qu'illusion. En réalité ce journaliste ne fait qu'appliquer les consignes tacites que les propriétaires de la SIP ont accordées entre eux.

3. «La liberté de presse» appartient au registre du système des principes libéraux bourgeois. La bourgeoisie est elle-même incapable de l'appliquer dans toute son étendue et recourt à la censure officielle quand ses intérêts se trouvent menacés: lois de censure en Uruguay, au Brésil; face à la menace des mouvements populaires, les bourgeoisies illuminées et les dictatures militaires se mettent à chanter à l'unisson.

«La vérité est concrète», disait Brecht, parce que la vérité se découvre dans l'union de la vie et de la pratique. L'idéologie de la domination opère précisément à travers l'abstraction et l'idéalisation qui confèrent un caractère universel à l'expression d'intérêts particuliers. Ainsi, quand le projet bourgeois, abandonnant les sphères panégyriques de sa «démocratie pure», doit concrétiser sa notion abstraite et son idéal de liberté de presse et d'expression, il se voit contraint d'accepter la médiation de l'entreprise capitaliste, productrice de l'information, et d'accepter comme condition sine qua non l'alignement mercantile et la professionalisation de cette liberté. La libération de l'expression du citoyen passe par le patron et la plus-value. C'est là que réside principalement la mystification. Comme l'écrivaient Marx et Engels, «la toute première liberté de presse consiste à ne pas être un métier». [1]

L'OBJECTIVITE COMME DEONTOLOGIE ET STATUT

La même logique abstraite imprègne le système quand il s'agit de légitimer et d'enrégimenter la pratique sociale desdits «professionnels de la nouvelle». L'«objectivité» devient alors la règle d'or de la pratique journalistique, la base de son code de déontologie professionnelle et l'équivalent du serment d'Hyppocrate, ce qui lui confère enfin son caractère respectable.

Etre véridique, objectif, s'interdire de juger «sinon de l'extérieur», voilà la ligne de conduite à respecter. Ce code éthique détermine le caractère autonome, extra-social, de l'espace du journalisme qui, de par sa neutralité aseptique, ressemble en quelque sorte à celui de la science. C'est un micro-univers qui n'est apparemment pas soumis aux lois de gravité des jugements de valeur, de l'idéologie et où le professionnel cesse d'être contaminé par son conditionnement social. Nous marquerons quelques points de référence pour la discussion.

1. Comme pratique, le concept d'objectivité suppose de la part du journaliste une vision capable de pénétrer sélectivement la réalité, en déterminant ce qui en elle est important et ce qui ne l'est pas. En quoi consiste ce pouvoir de sélection ? Il y aurait la réalité extérieure, il y aurait les données de cette réalité, les événements; quelques événements seraient choisis, caractérisés comme nouvelles, exposés selon une priorité déterminée. Ce n'est rien d'autre que la sélection intéressée de ces données que nous propose ladite objectivité. Intéressée veut ici dire marquée par la praxis sociale du groupe auquel on appartient, auquel on est lié ou auquel on est soumis. De sorte que cette «intuition fondamentale» du journaliste, qui est la faculté de remarquer «la nouvelle» dans le monde extérieur opaque, n'est qu'un masque où se trouve sacralisée la méconnaissance des mécanismes qui sont à la base de la sélection, qui la rendent possible. En résumé, l'objectivité est la consécration d'un intérêt idéologique et d'un intérêt de classe comme valeur universelle. En l'érigeant en valeur technique, individuelle, on perfectionne cette sacralisation et on arrive à cacher le caractère aliéné de la pratique journalistique soi-disant objective.

2. Ce concept d'objectivité propose que la description des faits (tels qu'ils sont et non tels que le journaliste les voit) n'aille pas au-delà des faits eux-mêmes, que la qualification de l'événement émane du monde extérieur qui est décrit, que l'effet ne se produise que dans l'inter-action nouvelle-lecteur. (Comme le disent les sociologues nord-américains de la «communication research»: «Le dernier censeur de toute communication est celui qui la reçoit») [2] . Or nous savons tous que la description de la réalité «telle quelle» est de fait connotée idéologiquement et que dès lors cette inter-action n'est qu'une illusion: le lecteur recevra du journaliste «objectif» une réalité qui a déjà une qualification, la réalité de la classe dominante, son mode de la conscience fausse qui laisse au cadre valorisant de la domination le soin de codifier les événements transmis selon cette norme. La qualification est en effet implicite dans la sélection, et dans cette perspective il est clair que cet apparent miroir de la réalité qu'est la photographie n'est pas seulement idéologique quant à la sélection du thème, mais aussi quant au cadrage, à l'assignation des plans principaux et secondaires, et même quant au filtre utilisé pour nuancer ou pour donner des couleurs. L'«objectivité» sous prétexte de ne pas aller plus loin qu'elle-même, va effectivement au-delà d'elle-même. Et cette façon d'aller au-delà d'elle-même est une des caractéristiques de la structuration idéologique bourgeoise de la pratique du journalisme les plus difficiles à saisir.

3. Par la consécration de cette technique «objective», dans laquelle disparaîtrait la subjectivité du travailleur de la presse, s'achève l'articulation bourgeoise de cette fonction sociale. L'écriture, dit-on, doit être claire et détaillée pour manifester le comment-où-pourquoi, où la technique adhère parfaitement à la nature mercantile et «éducatrice» des faits décrits: en ce sens, il convient à ladite objectivité que la technique supposée pure produise un emballage intéressant et efficace pour la consommation de la nouvelle. Mais on doit remarquer que cette abstraction du moi journalistique suppose la présence du moi et de la conscience de l'idéologie bourgeoise que transmettent les moyens et l'absence du moi conscient du travailleur. La technique objective est la technique de l'aliénation du travail du journaliste. De même que l'ouvrier considère son propre produit, le fruit de son propre travail, comme un fait étranger et extérieur, la technique de l'objectivité journalistique aliène le travailleur de presse de son propre produit, aliénation qui est non seulement grave comme instance individuelle mais qui devient encore plus douloureuse quand on pense que c'est une aliénation qui se transmet, qui se propose comme conscience collective, qui se propage. Professionnel privilégié en apparence, souvent peint avec des touches romaniques, le journaliste est en fait doublement condamné par la nature de sa pratique dans la société capitaliste: condamné à ne pas se reconnaître dans son propre produit, condamné à être l'agent de l'aliénation idéologique des secteurs exploités qui consomment son produit.

4. L'«objectivité» prescrit des formes de transmission du savoir, qui ne sont en définitive que fonctionnelles à la mission qu'accomplissent les mass média de contribuer à désorganiser et démobiliser les classes dominées, et de consolider au contraire la solidarité de la classe dominante. Pour mieux discerner cette fonction d'adjuvant du démembrement des classes dominées, et pour repérer à partir de là les points délicats de la reformulation de la communication de masse, on peut s'interroger sur le concept de nouvelle qui préside au travail informatif de la bourgeoisie. En effet, l'organe de presse dissout les éléments de la solidarité entre les exploités non seulement en diffusant des modèles de conduite compétitive et individualiste mais en organisant en fonction des intérêts de la domination tout le schéma de transmission de l'information. (Nous aurons l'occasion de revenir sur ce schéma lorsque nous traiterons la répartition de la communication en genres). C'est un autre aspect de la soumission des individus au mouvement d'atomisation qu'entretient le système économique fondé sur la compétition.

Comme nous avons pu l'insinuer, le fait est isolé, coupé de ses racines, vidé des conditions qui expliquent son apparition, soustrait au système social qui lui confère un sens, et dans lequel il a une place significative. Le royaume de la nouvelle pourrait être peint comme le royaume de l'anarchie, réglementé par le code typographique. Il fournit à l'auditoire un ensemble de données prélevées sur une réalité qui se définit comme éphémère, transitoire, conjoncturelle et anecdotique par excellence, mais sans jamais révéler le contexte du fait, c'est-à-dire en omettant de livrer au lecteur ou à l'auditeur les éléments qui lui permettraient de juger, d'intégrer ce fait dans un processus de connaissance active. En cela il répond à la loi du sensationnalisme qui a été érigée par le journalisme bourgeois en loi d'airain de l'information. Et ce n'est pas la rhétorique auto-publicitâire de l'organe d'information bourgeois qui est capable de briser le cercle dans lequel évoluent le message et le lecteur: «L'homme de Vision. L'homme qui est acteur de la réalité actuelle, tellement complexe et passionnante, a besoin de plus d'information: précise, complète, utile pour son action. La revue Vision le lui offre». Pour remplir un rôle formateur, la nouvelle devrait arracher le lecteur à sa passivité de consommateur et lui permettre de poser un diagnostic, en vue de l'action. Elle contribuerait ainsi, avec sa quote-part, à alimenter un processus de mobilisation. Evidemment le caractère anarchique du monde de la nouvelle a son bien-fondé et remplit sa fonction: celle d'alimenter l'ordre qui détient le plan des connotations.

5. Enfin, l'objectivité répond à une notion de lecteur passif, une conception de lecteur qui est implicite dans la division entre travail manuel et travail intellectuel, selon laquelle la fonction journalistique consiste à donner une voix et une présence à la réalité de ceux qui- doivent recevoir leur voix et leur présence de ces personnages que la division du travail a proposés comme techniciens en la matière. Si d'un côté, l'idéologie bourgeoise postule la condition active du lecteur, en induisant le journaliste à laisser la qualification à l'inter-action nouvelle-lecteur, d'un autre côté elle refuse à ce lecteur ce caractère actif, en lui refusant de s'incorporer créa-tivement au monde, et en l'obligeant à recevoir, avec soumission, la marchandise préparée et qui ne peut être activée par sa conscience. L'objectivité, dès lors, propose comme appât au journaliste ce qu'elle refuse au lecteur concret.

Après ce rapide examen, point n'est besoin d'ajouter que ces mécanismes idéologiques qui se retrouvent dans le domaine juridique, philosophique et éthique, légitiment la forme de transmission autoritaire qui caractérise les moyens dans la société bourgeoise. En ce sens, les idées sur l'objectivité, la liberté de presse et d'expression, la déontologie, la profession même des communicateurs, arrivent à constituer l'idéologie du journalisme, consacrée comme l'unique manière de faire du journalisme. Interroger cette idéologie signifie interroger le rapport social imposé aux communicateurs par la classe dominante. Rapport qui explique en dernière instance la structure hiérarchisée et autocratique des moyens.

LA VERTICALITE DU MESSAGE

Le concept de liberté de presse qui permet que le pouvoir de l'information appartienne à une minorité propriétaire est apparenté à une conception de l'organisation du moyen de communication de masse, qui trouve son expression dans la verticalité du message. D'après ce schéma, le moyen de communication de masse obéit à une direction unilinéaire, qui va de haut en bas: c'est-à-dire d'un émetteur qui transmet la superstructure du mode de production capitaliste à un récepteur, un public qui, dans sa grande majorité, ne voit pas reflétées dans les messages ses préoccupations et ses formes de vie sinon les aspirations, les valeurs et les normes que la domination bourgeoise estime être celles qui conviennent lé mieux à sa survie. On observe l'imposition d'un message confectionné par un groupe de spécialistes sur un public récepteur dont l'unique participation à l'orientation des programmes qu'il va consommer, consiste à se prêter périodiquement aux enquêtes de rating, qui ne sont en général que des études de marché sur la viabilité commerciale d'un produit-programme déjà pré-établi. Ces enquêtes mercantiles ne sont en fait que des plébiscistes à soi-même. Elles font partie des nombreux sophismes qui assoient les bases idéologiques de la domination bourgeoise. Au cours d'une réunion de presse, le directeur d'un journal de la droite chilienne disait à l'assistance: «Vous êtes tous contre la liberté de presse en alléguant qu'elle n'est que la liberté de propriété. Les faits ne vous donnent pas raison. En effet, vendre tous les jours 300 000 exemplaires constitue un véritable plébisciste. Or ce plébisciste est l'expression la plus haute de la liberté de décision personnelle». Ce que tait notre bourgeoisie c'est qu'il s'agit d'un plébisciste à l'institu-tionnalité bourgeoise qui non seulement impose mais encore préfigure des attitudes et des goûts, et une fois ceux-ci déterminés, fixés, peut s'accorder le luxe de simuler la démocratie. Ceux qui défendent l'idée que, dans la société capitaliste, la sphère de la production est déterminée par la «dictature des consommateurs», adhèrent à la même perspective. Ce schéma bourgeois relève en toute évidence d'une culture hiérarchisée, compatible avec la division de classes, qu'elle perpétue d'ailleurs.

Le peuple fournit souvent la matière première de l'information. On assiste alors à l'appropriation d'un fait ou d'une nouvelle dont l'acteur est le peuple, et ce, pour légitimer le système de domination. De la même manière que le prolétariat ne reconnaît pas dans la marchandise le fruit du travail qui l'a rendue possible, son travail, les masses — actrices des processus sociaux — ne se reconnaissent pas dans les produits élaborés par un centre émetteur qui assure le sens des processus historiques culturels. En s'appropriant la nouvelle, la classe dominante s'approprie le produit des forces sociales et s'érige en maîtresse absolue, en interprète exclusive des intérêts de l'ensemble de la société. Raison pour laquelle on peut dire que, dans la société bourgeoise, la bourgeoisie possède la dynamique de l'information. Quels que soient les acteurs des faits, elle les accrédite à son compte. Le moyen de communication libéral est le spectacle que la classe dominante se donne, à elle-même et aux autres, de sa propre vie. Conçu dans cette perspective, le message reflète, de fait, la pratique sociale de la bourgeoisie et jamais la pratique sociale du peuple. Notons que cette chaîne de mécanismes autoritaires est infinie, puisque toutes les conséquences de la dépendance culturelle se font ici sentir.

Disons enfin que la bourgeoisie nous a imposé non seulement un mode d'organiser la transmission des messages mais encore un concept de communication. Jusqu'à présent nous avons été incapables d'envisager la communication de masse en dehors ou en marge de la haute technologie. Fait qui découle bien sûr du concept autoritariste de communication, étant donné que ceux qui détiennent le pouvoir technologique sont ceux qui peuvent transmettre les messages.

Dans un processus révolutionnaire, il faut démystifier ce mécanisme de colonisation d'une classe par une autre, en établissant un flux de communication entre l'émetteur et le récepteur. C'est-à-dire qu'il faut faire du moyen de communication de masse un instrument qui exprime la pratique des groupes dominés. Le message ne s'impose plus d'en haut, le peuple lui-même crée les messages qui lui sont destinés, en est facteur. Déloger la bourgeoisie créole et le pôle impérialiste de leur statut de créateur et d'arbitre de la culture, fait perdre au moyen de communication massive son caractère transcendentaliste. Comme conséquence, la notion de liberté de presse et d'expression se dépouille de son caractère abstrait: au cours de ce processus de concrétisation, le privilège de l'expression est arraché des mains d'une, minorité et la notion de liberté d'expression cesse d'être une utopie de classe.

LA DIVISION SOCIALE DE LA COMMUNICATION

La forme marchandise

L'analyse des origines de cette compartimentation autoritaire entre émetteur et récepteur, que manifeste l'organisation de la communication massive, dépasse le champ de la pratique de la communication et renvoie à l'examen des principes et des mécanismes qui gouvernent l'ensemble des rapports sociaux. Dans la société capitaliste, l'activité créatrice prend la forme de la production'de marchandises, c'est-à-dire de biens interchangeables sur le marché. Les résultats de l'activité humaine adoptent la forme de marchandises. C'est dans le fait qu'ils soient interchangeables que réside la caractéristique universelle de tous les produits, de toutes les activités. «La richesse, dans les sociétés où règne le mode de production capitaliste, se définit comme une immense accumulation de marchandises [...] La marchandise est d'abord un objet extérieur, une chose qui, en vertu de ses propriétés, satisfait des besoins humains de tout genre. Que ces besoins naissent de l'estomac ou de la fantaisie, cela ne change rien à l'affaire». [3]

La distance que l'on remarque entre l'émetteur et le récepteur est la simple reproduction de l'espace qui sépare le producteur du consommateur. Les hommes qui vivent ce rapport social dominant ne voient là que l'expression, dans l'un des multiples domaines de leur activité quotidienne, d'une modalité omniprésente de la forme sociale capitaliste. De la même façon que les décisions qui touchent la nature et la hiérarchie des biens matériels de consommation, échappent au consommateur aliéné et moléculaire, il ne lui appartient pas non plus de participer à la détermination des produits télévisés, radiodiffusés ou imprimés. Cette passivité, résultat du processus d'aliénation, affecte tout autant l'émetteur que le récepteur, puisque le consommateur aliéné est aussi un agent de production.

L'ensemble des rapports sociaux de production dans lesquels se déroule la pratique de la communication ne cesse de se reproduire dans les messages livrés aux divers publics. C'est ainsi que le circuit fermé — en sens unique — de la bipolarité mercantile, se projette à tous les niveaux, prescrivant des formes d'expression de la réalité ou de la fiction. Le message-marchandise que le producteur sert au consommateur arrive scellé. C'est un produit, c'est-à-dire qu'il est sorti du processus de production, et qu'il est, comme son étymologie l'indique, accompli, achevé, «parfait». Il s'agit évidemment d'un produit qui peut parcourir toutes les gammes qui s'étalent entre le paternalisme et l'autoritarisme: il suggère, il insinue ou il impose mais il élude toujours la participation de l'usager et détermine un mode de réception univoque. C'est une des raisons pour lesquelles on peut affirmer que le langage de la communication de masse de la bourgeoisie a un caractère essentiellement répressif; c'est un langage qui contraint le récepteur en l'emprisonnant dans un produit hypnotisant. C'est ce même effet d'hypnose qui donne, paradoxalement, au récepteur l'impression qu'il se libère, alors qu'il s'asservit de plus en plus. Telle est toute la magie du discours publicitaire, pseudo-dialectique, entre le maître et le serviteur. Si l'on devait découvrir la dernière instance de ce discours «rituel et autoritaire» — qui comprend depuis le mode de transmettre le fait divers jusqu'au feuilleton télévisé — il faudrait remonter très certainement à la notion d'ordre au moyen de laquelle la classe dominante manipule les masses et qui fait de la société bourgeoise une société fermée. C'est dans le fait que cette classe considère l'ordre qu'elle a instauré comme la forme absolue et définitive de la production sociale que réside le caractère malthusien, et donc répressif, de cet ordre. Le moyen de communication — doué de la fausse dynamique de la fausse conscience — s'institue en bureaucratie du pouvoir idéologique des forces dominantes. Bureaucratie qui administre avec son langage vertical les présupposés intouchables de la légitimité de cet ordre, et l'érigé en code d'harmonie sociale, code qu'elle réajustera certes, sans jamais le changer. Si l'ordre peut apparaître en tant que principe d'équilibre, c'est précisément grâce à la mystification de la classe qui a organisé toutes les institutions sociales à travers son prisme. La première coercition — d'aucuns l'appellent violence institutionnalisée — consiste en cette fausse conscience qui transforme en valeur absolue un concept partiel et une vérité relative, qui promeut la vision particulière d'une classe au rang de norme suprême pour le comportement des masses.

L'univers morcelle de la communication

Les formes autoritaires de transmission massive des produits culturels cristallisent la division sociale inhérente à la société bourgeoise. La fragmentation de la pratique de la communication en genres et formats stéréotypés (magazines, romans-photos, revues de sport, comics, etc.) introduit le lecteur ou l'auditeur dans des mondes particuliers, qui apparaissent comme autonomes et cloisonnés, et qui, en dissimulant leur caractère fragmenté, empêchent de comprendre le monde comme une totalité à l'intérieur de laquelle se manifestent des oppositions de classes. A travers la détermination de ses divers publics, le pouvoir bourgeois et impérialiste assure le bon fonctionnement de sa société, matérialise la division entre les individus et les classes et concrétise les dichotomies de son langage et de sa culture de la domination en privilégiant pour ces usagers compartimentés, des sphères, des règles de conduite, des tabous et des domaines réservés. (C'est si vrai que dans les forums télévisés par exemple on pense que les jeunes doivent parler de choses de jeunes, les femmes de choses de femmes). Même dans une société comme la société chilienne cette opération de marquetterie culturelle contredit le concept bourgeois de communication de masse, du moment où le tracé des différentes clientèles obéit à la ligne de démarcation des classes sociales. Par exemple, tandis que les magazines féminins nationaux ou importés, recrutent la presque totalité de leurs clientèles dans les couches supérieures de la population, les romans-photos se voient réservés à un public populaire. «Caractéristique qui d'ailleurs ne manque pas de se refléter dans la diagrammation du matériel. Les premières revues — les magazines féminins — se soumettent aux nouvelles exigences formelles, aux impératifs actuels de structure technologique, vulgarisée par les biens de consommation en général et en particulier les autres moyens de communication basés sur l'image (cinéma, TV). Autrement dit, ces revues s'intègrent au circuit compétitif formel du monde technologique. Les romans-photos subissent cet effet de démonstration d'une manière plus lente et plus partielle: la dialectique émetteur/récepteur est finalement conditionnée par le respect de la discrimination des désirs, qui détermine la fixation de registres parallèles d'expression, version formelle de la relation dominant-dominé dans le domaine des sollicitations esthétiques». [4]

Chacun de ces genres ou de ces formats (présents dans tous les moyens, qu'il s'agisse de la presse, de la radio ou de la télévision) isole le lecteur dans un langage particulier, sectorialisé, classé, et allergique en définitive à la réalité totale. Nous pourrions dire que chacun reconstitue un faux monde total. En s'introduisant dans ces univers fermés, le lecteur est induit à concevoir le sportif, le politique, le policier, le romanesque, comme des totalités indépendantes qui ne s'articulent pas l'une sur l'autre, qui évoluent en dehors de son expérience quotidienne, et établissent leur propre légalité en marge de l'histoire. C'est le domaine des «règles du genre» qui se convertissent en code universel pour déchiffrer le monde. Ainsi le langage de la revue de sport est le langage opérationnel du sport, tel que le prescrit le code de la classe dominante sur le rôle réservé à la pratique sportive, et en termes plus généraux, ce langage est significatif du statut qui est prescrit au corps. Un code qui fait abstraction du «conditionnement politique du corps», et manifeste la conception que cette classe a du loisir, de la force physique. Pour se convaincre davantage, il faudrait s'interroger sur le signifié autoritariste et la connotation idéologique de l'innocente consigne qui se trouve en filigrane dans nombre de nos revues sportives: «Mens sana in corpore sano». Le magazine féminin, par ailleurs, enferme la femme dans le monde — sans cesse ravalé et modernisé — du mythe de la féminité, en lui refusant de fait le droit à l'émancipation qu'il prétend promouvoir. Le roman-photo l'enferme dans l'«ordre du cœur». Chacune de ces productions culturelles reproduit à sa manière les fausses antinomies qui condamnent systématiquement le désir de changer les relations sociales existantes (esprit-matière; travail-loisir; tradition-modernité; famille-politique). Entendons-nous bien: ce n'est pas la variété ou l'embarras du choix qui est coercitif en soi, mais bien le découpage de la réalité qu'effectue une classe et, en fin de compte, sa façon d'approcher la réalité. C'est ce présupposé, sur la base duquel travaille chaque revue, chaque frange de la programmation d'une chaîne de TV, qui lui confère un signe répressif. C'est si vrai qu'il serait aberrant de trouver dans une maison d'édition capitaliste une revue sportive qui s'interroge sur le concept de sport auquel elle se réfère implicitement et qui la légitime comme telle. De même qu'on ne peut contester la notion globale d'ordre, on ne peut non plus mettre en question les «ordres particuliers» qui l'animent.

Cependant, le caractère clos du moyen de communication peut encore se manifester sous des formes plus insidieuses et inespérées. Qu'on prenne pour exemple cette morale de l'histoire (sur laquelle se ferme la trame du récit, du drame en particulier), significative du principe coercitif qui gouverne tous les produits de la culture de masse. Rien ne peut mieux caractériser cette clôture du discours que cette «morale de l'histoire», qui résoud dans un sens particulier les énigmes qu'elle prétend offrir à l'activité participatrice du consommateur. A travers leurs mécanismes répétitifs, leurs refrains obsessionnels, ces discours ou ces récits érigent l'homme au rang de choses, autant l'homme qu'ils représentent que l'homme qui les reçoit, les lit, les voit, les écoute. Le dénouement dramatique boucle la boucle de l'ordre.


Notes:

1. K. Marx et F. Engels, Débats du Sixième Landtag Rhénan.

2. M. Janowitz et R. Schulze. «Tendencias de la investigación en el campo de la comunicación de masas», Efectos de las comunicaciones de masas, Buenos Aires, Ed. Jorge Alvarez, 1969, p. 62.

3. K. Marx. Le Capital, Paris. Editions Sociales. Livre I, p. 81.

4. M. Mattelart, «El nivel mítico de la prensa seudoamorosa», Los medios de comunicación de masas: la ideología de la prensa liberal en Chile, op. cit.. p. 221.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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