Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


PRESSE ET LIGNE DE MASSE
DANS LES CORDONS INDUSTRIELS DE SANTIAGO

Suite à la grève générale des patrons, à la fin du mois d'octobre 1972, les travailleurs des zones périphériques de Santiago et de certaines autres villes de province, commencèrent à former les «cordons industriels», pour répondre à l'offensive croissante de la bourgeoisie. Ces cordons, jaillis de la base se transformèrent très vite en embryons de pouvoir populaire, en organes de démocratie directe, autour desquels la classe ouvrière commença à se mobiliser et à s'organiser. Au cours de cette montée du mouvement de masse, les travailleurs se donnèrent aussi de nouveaux instruments d'information et d'agitation. C'est ainsi qu'apparurent les journaux des cordons. Chaque cordon avait son organe d'information qui essayait de combler le vide laissé par la presse traditionnelle de gauche dans le champ de la bataille idéologique. Certains de ces journaux furent dirigés directement par les ouvriers mêmes, d'autres établis par des journalistes militants qui entreprirent de former des correspondants ouvriers. La question de la formation de ces correspondants suscita d'ailleurs de fortes polémiques dans certains cordons. Les moyens techniques dont disposaient les travailleurs pour réaliser leur presse étaient très disparates: certains journaux ne furent jamais que de simples feuilles ronéotypées; d'autres étaient imprimés sur les presses d'une imprimerie de quartier ou même parfois il fallait recourir aux presses du journal gouvernemental (La Nation) après les heures ouvrables. Ces journaux s'appelaient: Tarea Urgente (Tâche urgente), Cordonazo (Coup de cordon), Correo proletario (Courrier prolétarien), Orden del dia (Ordre du jour)... Certains conseils paysans suivirent le même chemin, sous l'instigation de fonctionnaires militants des institutions agraires. Ils éditèrent leur feuille ronéotypée ou un journal mural. Il faut enfin signaler que les campements urbains (poblaciones et campamentos) organisés par le MIR, disposaient déjà de leur propre presse locale. Dès le mois de février 1972, le campement Nueva La Habana publiait par exemple son journal El Grito del Pueblo (Le cri du peuple).

Depuis le mois de juillet 1973, nous avions entrepris d'évaluer avec les travailleurs des cordons industriels ces nouveaux moyens de communication de classe qu'avait créés le prolétariat dans sa lutte. Le putsch vint interrompre ce travail. Nous publions quelques parties de ces conversations et de ces débats. Nous les reproduisons sans y ajouter aucun commentaire. Ils constituent un hommage à la conscience de la classe ouvrière chilienne.


I. INTERVIEW D'UN DIRIGEANT SYNDICAL DU CORDON X (27/08/1973)

Question: Beaucoup de camarades des cordons ne cachent pas leurs critiques vis-à-vis des journaux de la gauche. Est-ce que tu trouves leur mécontentement justifié et penses-tu que la classe ouvrière a raison quand elle dit que la presse traditionnelle de gauche ne répond pas aux légitimes aspirations qu'elle a à l' heure actuelle?.

Réponse (E. a 35 ans et travaille dans une entreprise étatisée. II vit dans un campement. Sa femme est ouvrière d'usine. Ils ont 3 enfants): Il me semble qu'aucun journal de gauche ne représente les aspirations du prolétariat, en ce moment. Et la majorité des tra vailleurs sont de cette opinion. J'ai discuté de cela avec quelques journalistes de gauche. Ils l'admettent souvent eux-mêmes: ils sont sous la férule du directeur du journal, sous celle du censeur, ils sont soumis à la ligne politique du journal, ils dépendent d'intérêts éco nomistes, d'une ligne de publicité, bref d'un tas de choses qui les éloignent de la classe ouvrière. Les pressions quils subissent sont autant de facteurs qui châtrent le contenu de ce que le travailleur peut leur dire. Et non seulement cela, la plupart du temps ils s en balan cent complètement. Des journaux comme le Clarin (journal popu liste de gauche) par exemple ont une façon de traiter par dessus la jambe et d'une manière bêtement humoristique des problèmes très sérieux de la classe ouvrière. Cette façon d'informer ne correspond pas aux intérêts de la classe ouvrière. On ne peut pas prendre a la rigolade un problème des travailleurs sous aucun prétexte. Cest pourquoi il est si important de pouvoir compter sur un organe d ex pression de la classe ouvrière, écrit par la classe ouvrière. Nous avons discuté de ce problème dans le cordon, quand certains de nous se sont rendus compte de la nécesité d'avoir un journal du cordon; et tous les camarades n'ont pas été d'accord, loin de la. Il y en avait qui voulaient faire préparer des correspondants ouvriers selon la mé thodologie qu'utilise l'école de journalisme de l'université. Ils vou laient que l'ouvrier se transforme en correspondant, mais pour eux un correspondant c'est quelqu'un qui se contente d'envoyer les infor mations de l'usine ou du cordon à la direction du journal. Et moi je ne suis pas d'accord avec ça.

Q: Mais de toutes façons ce correspondant est un ouvrier de l'usine et non plus un journaliste qui vient chercher des données pour écrire un article?

R: Oui, bien sûr, mais à mon avis, ça ne suffit pas. Ce qui nous intéresse à nous, c'est d'extraire ce que l'ouvrier a au fond de lui-même, sans qu'une école vienne nous imposer un schéma, une façon de voir techniquement les choses. Ce qu'il faut, c'est exprimer dans la façon rustique de penser qu'a le travailleur, ce qu'il veut dire, en faisant comprendre comment il cause, quelle façon il a de dialoguer, comment il vit le problème de 6on foyer, comment il est avec sa compagne, comment il discute avec elle: voilà, c'est ça qui nous intéresse. Il s'agit donc de chercher cette expression du fond du travailleur lui-même, comment il s'exprime, et non comment pensent qu'il doit s'exprimer les écoles que la bourgeoisie a créé pour s'approprier le journalisme. Il faudra probablement enseigner certaines techniques aux camarades, la mise en page par exemple, mais ce qu'on veut c'est que l'ouvrier écrive comme il pense, comme il voit les problèmes et comme il les vit tous les jours.

Voilà assez longtemps que notre attention a été attirée par un certain phénomène, quelque chose que nous pourrions appeler un art d'expression. Dans le processus que nous vivons, ont jailli certains indices d'art. Quand les ouvriers occupent une industrie, apparaît le traditionnel mannequin qui singe le patron, pendu, avec sa cravate, la langue dehors, les pancartes et les inscriptions qu'on accroche aux grilles de l'usine. Nous voulons recueillir, et nous sommes en train de le faire, tous ces polichinelles, tous ces pantins, toutes ces pancartes, tout cet ensemble d'expression du peuple ouvrier qui pour nous est de l'art, même si pour d'autres ça ne l'est pas. La culture de la classe ouvrière, produite, née de ses luttes. Et quand nous en aurons un bon petit tas, nous chercherons un endroit pour faire une exposition. Tout comme la petite bourgeoisie expose ses cadres, de l'école de Raphaël, de Da Vinci, tous ces grandes peintres, nous autres nous ferons une exposition de l'art qui est né de la lutte prolétarienne, de l'art du peuple. Personne d'autre que nous ne pourrait avoir ce point de vue. L'art, l'expression de la culture du peuple, sa manière naturelle d'agir, qui surgit de la racine même de la classe qui travaille.

Q: tu crois réellement que la conception du journalisme qui s'exprime dans la presse traditionnelle de gauche est incompatible avec le but de représenter la culture de la classe ouvrière?

R: Evidemment qu'elle est incompatible. Les journaux de la gauche sont comme attrapés dans un moule qui a été fabriqué par les écoles. C'est le journalisme, avec ses lois, avec ses règles. Le problème de fond est que les journalistes doivent vendre leur journalisme. Il faut dès lors que leur information frappe, ils ont intérêt à ce que leurs nouvelles apparaissent sous de grands titres. C'est pour cela qu'ils éprouvent un penchant pour les faits divers, les crimes, puisque ce sont des thèmes qui font vendre beaucoup d'exemplaires. Mais ce genre de vente ne nous intéresse pas. Ce qui nous intéresse c'est que le travailleur voie la chose sous un autre angle, que le travailleur puisse réellement s'exprimer, que ce soient les travailleurs qui découvrent qu'eux aussi peuvent écrire, et qu'ils peuvent même aller jusqu'à trouver d'autres techniques, former toute une nouvelle école, si on peut l'exprimer ainsi, une nouvelle façon de transmettre au public ce qui constitue le monde ouvrier. Il est vrai que c'est difficile d'écrire pour le travailleur. Le travail est aliénant. On sort fatigué, l'esprit saturé, le corps las. Une fois sa journée terminée, l'ouvrier a envie de rentrer au plus vite chez lui pour se reposer. Il écoutera peut-être quelques informations dans son lit, mais rien de plus. Donc, ce qu'il faut faire, c'est stimuler sa réflexion sur ses propres problèmes, pour l'amener progressivement à se préoccuper des problèmes des autres. Et comme cela, on peut l'amener progressivement à écrire.

Q: A ton avis, est-ce qu'il y a une différence essentielle entre le journalisme que pratique la droite et celui que pratique la gauche? Ou crois-tu que la différence n'est qu'apparente?

R: Il n'y a pas grande différence. Ce qui diffère, c'est le langage, et la manière de traiter certains problèmes. Mais ils tendent aussi bien l'un que l'autre à une seule chose: la question commerciale, purement et simplement. Ce qu'ils veulent c'est que le professionnel qu'ils emploient travaille en fonction des pesos et non en fonction des intérêts de la classe. Selon moi, le journalisme ainsi conçu comme une pure question commerciale ou comme un simple métier, ne peut interpréter les intérêts de la classe qu'il croit représenter. Il y a une autre question qui inquiète les journalistes, même s'ils ne veulent pas l'avouer, qui les fait paniquer — j'en ai parlé avec plusieurs journalistes, et c'est pour cela que je le sais —; au fond d'eux-mêmes, ils se refusent à ce que les travailleurs écrivent, veulent que les travailleurs se contentent de leur livrer des informations pour pouvoir les interpréter eux-mêmes. Ils se méfient des interprétations des travailleurs.

Q: Et pourquoi crois-tu qu'existe cette panique?

R: Parce que les journalistes ont peur de se voir déplacés, eux qui sont allés à l'université, par des éléments qui décrivent une réalité plus quotidienne. Cela pourrait être une première raison. En plus, peut-être qu'ils ne sont pas très sûrs de la ligne idéologique qu'ils prétendent suivre. Il leur manque beaucoup pour descendre véritablement dans les rangs du prolétariat, pour voir ce que dit le peuple, ce que le peuple désire écrire, ce que le peuple pense finalement. Et ce que le peuple pense ce n'est pas forcément ce que lui croit que le peuple pense.

Q: Tu as fréquenté dans le cordon des ouvriers qui avaient suivi ces cours pour correspondants ouvriers, comme ceux qui se donnent à l'université? Crois-tu qu'ils reproduisent encore les schémas du journalisme que tu viens de décrire?

R: Quand le camarade arrive à avoir une certaine connaissance, une certaine technique d'expression, il a tendance à se mettre sur un autre pied, il commence à jouer à l'expert en journalisme. Il s'éloigne de sa classe. Il commence à se sentir supérieur à ses frères de classe. Comme on lui donne un papier qui correspond en quelque sorte au titre que l'on donne à un avocat par exemple, il s'imagine qu'il est expert en «correspondance ouvrière ». Avec ce papier, il se sent réalisé au fond de lui-même.

Ils vont à l'université avec l'idée qu'ils vont pouvoir adapter l'université à eux; mais dans la réalité c'est le contraire qui se passe, c'est l'université qui les pétrit. Les schémas de l'université se transposent dans sa tête, et alors il se sent supérieur à ses camarades de classe. Et il ne peut plus être l'interprète de ce que veut réellement exprimer la classe ouvrière. Il essaie de faire un article très fleuri, avec la technique qu'on lui a appris. Mais il n'interprétera pas réellement la culture et la manière de s'exprimer du peuple, sa façon de penser. Il a déjà tendance à ne plus penser comme pense le commun du peuple parce qu'on lui a déjà conditionné sa manière de penser, sa façon d'agir. Ceci est très semblable à ce qui se passe, quand un ouvrier est promu subitement à une catégorie supérieure alors qu'il est depuis dix ans sur la même machine et qu'un beau jour on lui dit: «Vous allez être contremaître ». Il se dit alors: «Contremaître, hum ! il va falloir que je me mette une cravate, je vais devoir mieux m'habiller, envoyer mes enfants au collège des curés. Ils ne peuvent plus avoir des souliers percés, parce que je suis contremaître, je ne suis plus ouvrier, je suis employé »... Il commence alors à changer et perd dans une grande mesure son sens de classe.

C'est là qu'on voit que ce qui manque, c'est le travail politique, un travail envisagé à partir d'un point de vue de classe. Ce qu'il faut, c'est arriver à apprendre à l'individu que le poste qu'il occupe dans la société, il doit toujours l'occuper sans renier son extraction prolétaire, qu'il doit continuer à penser en prolétaire, qu'il doit toujours rester ouvrier, même s'il doit un jour occuper la place de premier ministre. Il faut l'empêcher de passer de l'autre côté, du côté où la société capitaliste lui perturbe la mentalité, le conforme au système et le transforme en élément de répression de ses frères de classe, où il devient dépendant de ce système capitaliste. C'est là que l'on constate le défaut que fait l'éducation au travailleur, une éducation faite du point de vue de la classe ouvrière, pour éviter qu'il ne se corrompe lorsqu'il monte dans l'échelle sociale, lorsque pour un motif quelconque il peut aller à l'université ou qu'il peut suivre des cours du degré supérieur. Même si le travailleur monte en grade, même si son niveau de vie s'améliore, il ne doit jamais perdre sa condition de prolétaire. Dans sa façon de penser, d'écrire, de se comporter chez lui, dans sa famille, ou à l'extérieur, il doit toujours rester comme il était lorsqu'il n'était qu'un humble prolétaire. Il est probablement possible que l'individu puisse changer d'apparence, qu'il veuille commencer à porter une cravate, ou même un smoking. Mais cela ne l'empêche pas forcément de penser comme un prolétaire. C'est le cas de pas mal de petits bourgeois qui sont gagnés aux positions du prolétariat. Mais ce qui nous dépasse, c'est que beaucoup de prolétaires commencent à penser et à agir en petit-bourgeois. «Et c'est grave que l'individu commence à adopter les formes et les modes d'agir de l'arriviste. Une fois qu'il a adopté la façon d'agir du petit-bourgeois, eh ! bien notre ouvrier commence à penser en bourgeois et à vouloir en devenir un. Il commence à en exploiter d'autres, à se transformer en une des dents de l'engrenage oppresseur de la société capitaliste, vis-à-vis de ses frères de classe.

Q: Tu connais sans doute en plus du journal que vous faites dans ce cordon-ci, celui qui constitue le trait d'union entre tous les cordons, bien qu'il soit édité par l'un d'entre eux, Tarea Urgente. Qu'est-ce qui selon toi l'empêche de devenir un véritable organe de communication de la classe ouvrière?

R: Le premier problème, c'est celui dont je viens de te parler. Je ne suis pas d'accord avec leur façon d'envisager la formation des correspondants ouvriers, et donc avec leur façon de produire le journal. Nous avons beaucoup discuté sur ce journal dans le comité de direction du cordon et dans l'usine. Les journalistes qui l'élaborent ont déclaré qu'il était l'organe d'expression des cordons industriels et des commandos communaux. Certes, les journalistes vont dans les cordons. Ils parlent avec les ouvriers. Comme ils sont militants d'un parti, ils connaissent certains problèmes qu'ont les masses, cela ne fait pas de doute. Mais ce ne sont pas des travailleurs qui l'écrivent. Le journal est fait par des journalistes qui ont une ligne politique bien définie. Le second problème est celui de la lecture. Peu d'ouvriers lisent ce journal et s'ils le lisent ils le lisent comme n'importe quel journal.

Q: Explique un petit peu ce que cela veut dire.

R: Il faut remonter très haut. Cest une autre question fondamentale: comment éduquer les travailleurs dans ce domaine, comment leur apprendre à lire la presse? Je vais t'expliquer en prenant l'exemple des comics. Le nord-américain livre au lecteur une matière déjà à moitié mastiquée et digérée et qu'est-ce qui se passe alors chez l'individu? Ses facultés de raisonnement, son agilité d'esprit s'atrophient progressivement. Quand on lit un livre, par exemple, on recrée, on reproduit les scènes dans son esprit. On crée le paysage, les fleuves, bref on voit en imagination beaucoup de choses et pour moi c'est une manière d'assouplir l'esprit. Mais quand tu lis un comics, tout se passe différemment, puisque le récit que tu achètes est déjà à moitié mâché. Tout ce que tu fais, c'est consommer. C'est pour cela d'ailleurs que je considère tout à fait néfastes les revues de bandes dessinées.

En général les ouvriers et surtout les femmes ouvrières lisent beaucoup de revues illustrées, des romans-photos, des feuilletons à l'eau de rose, etc.. Beaucoup de revues argentines, mexicaines et nord-américaines continuent à circuler au Chili et à entraîner notre camarade ouvrière dans un monde faux où elle croit encore au prince charmant. A la télévision, passent des séries comme Simplemente Maria qui sont de la même veine. Tout cela aide à maintenir la société capitaliste qui exerce sa pénétration culturelle en distordant jusqu'à un certain point la mentalité du travailleur. Je crois que ces revues et tous ces programmes abêtissants ont beaucoup d'effet sur l'élément prolétarien et beaucoup moins sur les autres classes. De quoi se préoccupe le petit bourgeois? Il a en général reçu une certaine éducation, peut-être a-t-il pu réaliser certaines études supérieures ou secondaires, peut-être même a-t-il été à l'université, peut-être a-t-il raté ses études, mais il s'en fiche, il a son travail et son désir intime est de continuer à monter, d'arriver à être un bourgeois. Il est très difficile de trouver des bourgeois qui retournent en arrière et font faux-bond à leur classe pour aller rejoindre les rangs du prolétariat. Ils sont réellement très peu. Dans leur grande majorité, les petits bourgeois veulent avoir une maison, un téléviseur, un frigidaire, une voiture. S'il en a une, il veut en changer. Tandis que le prolétaire et la femme du prolétaire, qu'est-ce qu'il leur reste? Peut-être qu'elle travaille. Sinon elle reste chez elle et comme elle aussi veut acquérir certaines choses mais que pour elle ce n'est pas possible matériellement, l'unique moyen qui lui reste c'est d'acheter une revue et d'essayer de se sentir interprétée par cette fille qui va à la recherche du prince charmant. A mon avis, la bourgeoisie est très habile; elle essaie de détruire mentalement nos camarades de classe. Je crois que la grande question c'est d'apprendre, non seulement à nos compagnes, mais aussi à nos camarades d'usine, à lire, parce qu'il y a beaucoup d'analphabètes par faute de pratique, parmi nous. Ils sont analphabètes parce qu'ils ne lisent pas. Ils ne font qu'écouter la radio, ils gobent les nouvelles et rien d'autre. La grande tâche, par conséquent, c'est d'apprendre à lire aux camarades. Qu'ils lisent des livres, qu'ils commencent à s'intéresser aux lectures politiques, à l'idéologie du prolétariat. Ainsi ils s'ouvriront l'esprit et pourront se cimenter comme prolétaires.

Q: Comment conçois-tu cette formation? Quelle serait à ton avis la meilleure manière d'apprendre à lire? Quelles organisations pourraient s'en charger?

R: Voilà longtemps que nous voyons cela et que nous le Vivons. Un travailleur ne veut pas laisser voir qu'il ne Ut pas ou qu'il ne sait pas lire. Il essaie de le cacher, sauf aux personnes en qui il a entièrement confiance. Pour le travailleur c'est un grand défaut que de ne pas savoir Ure et U se sent mal à l'aise quand quelqu'un apprend qu'il est analphabète. La première partie de l'opération consisterait donc à détecter les analphabètes à 100%, et ensuite les analphabètes par laisser-aller, par manque de pratique. Il faut utiliser les services des travalleurs qui ont un degré d'éducation supérieur, et ceux des étudiants en prenant toutefois garde que ces derniers ne mettent pas leurs intérêts avant ceux des prolétaires. Créer des équipes de travail qui, sur la base d'une méthode simple, apprennent à lire aux travailleurs et déclenchent des discussions ou des conversations à partir des problèmes personnels qui les affectent pour arriver à entamer le thème de l'éducation politique. Ce qu'il ne faut pas, c'est imposer les choses au travailleur et se mettre sur le devant de la scène en disant: «Regardez comme nous sommes formidables. Il faut que vous deveniez comme nous ». Non. Que ce soient les travailleurs qui arrivent à raisonner, à penser, à se déterminer par eux-mêmes. Et ainsi, demain, personne, ni les patrons, ni le fascisme, ni la bourgeoisie ni les apprentis-gorilles, ne pourra leur imposer une façon de penser. Qu'ils apprennent à discerner, à raisonner, à faire face à la situation qui se présente à eux, qu'ils ne se déterminent pas à l'aide de livres de recettes. Qu'ils arrivent à diriger de grands contingents de classe ouvrière. Il s'agit de former des cadres ouvriers qui formeront leurs frères de classe.

Q: Ce travail, tu le vois possible dans ton usine? dans ton syndicat?

R: Oui. Et si dans un syndicat, cela n'était pas possible, il faudrait voir la manière d'utiliser les organisations que nous avons créées en ce moment: les cordons. On pourrait lancer un plan pilote dans un cordon et dans certaines usines, et traiter cette question comme nous en traitons d'autres, dans nos réunions où nous examinons des problèmes de revendications, des problèmes politiques, économiques et sociaux. Nous pourrions former un comité dont une des branches serait chargée de toutes ces questions de culture, en partant du souci élémentaire de l'éducation de base des camarades, et en respectant l'exigence de ne pas livrer la chose toute mastiquée, mais d'obliger à penser.

Il y a déjà. 16 ans que je suis ouvrier et je me sens parfois réellement impuissant quand je parle avec des camarades qui ont les idées très courtes. Je me sens impuissant et je voudrais pouvoir les aider à décoloniser leur tête, à les faire parler d'autre chose que de joueurs de football ou des dernières séries de télévision. Ce sont là les sujets les plus courants de conversation dans ma fabrique. Le camarade discute très rarement et quand il discute c'est très court. La bourgeoisie est très habile: elle a mis dans la tête la question du football, les astres, les étoiles, les chanteurs, une montagne de chanteurs. Et notre camarade ne se préoccupe pas de la hausse du prix du pain et du lait, même si cela signifie que ses enfants auront moins à manger et que, si le prix du tissu monte aussi, il y aura moins de pantalons; il né se rend pas compte de cela. Ce qu'il faut étudier c'est la manière d'ouvrir ces camarades sur leurs problèmes immédiats pour ensuite les amener à penser aux problèmes sociaux, et de là se mettre aux problèmes politiques. On ne peut pas commencer d'emblée par les problèmes politiques, ou par l'aspect politique des problèmes: ce serait sauter une étape. Nous devons commencer par les problèmes immédiats pour passer ensuite aux problèmes politiques. Le prix du lait a monté? Ce n'est pas seulement un problème économique, c'est aussi un problème politique. Le prix du pain a monté lui aussi? Cela s'explique par le fait qu'on n'a pas semé de blé, que s'est produit le boycott des semences et des récoltes, parce qu'au lieu de planter dublé le bourgeois a planté des pins. Et c'est comme cela que ça s'est passé dans les provinces du Sud. De grandes étendues qui avaient autrefois été des greniers à blé se sont transformées en plantations de pins. Il faut montrer au camarade que toutes ces choses sont des problèmes politiques. Et vaincre au passage l'image de la politique que le réformisme et la droite ont propagée chez l'ouvrie

R: la politique est une affaire sale, les politiciens sont tous les mêmes, il ne faut pas se mettre en politique. Il faut savoir distinguer entre politique et politiquaillerie. Il faut amener le travailleur au pourquoi des choses. Et sans le point de vue de la classe qui est la véritable politique, on ne peut arriver au pourquoi des choses. «La politique est sale », alors voyons pourquoi. «Parce que mon grand-père me l'a dit », ce n'est pas une raison, commençons à discuter, commençons à entamer un dialogue avec les travailleurs. Le travailleur ne parle pas avec n'importe qui ni à propos de n'importe quoi. Quand il sent qu'il a devant lui quelqu'un qui du point de vue de la classe lui est supérieur, il devient collet monté et ne dit pas les choses comme il devrait les dire.

Il y a donc une première phase qu'on ne peut éviter. Il faut faire en sorte que l'individu ait confiance en ceux qui vont le guider dans ce processus d'auto-éducation. C'est fondamental: on ne peut éduquer l'ouvrier en allant contre ses goûts et sa volonté.

Q: Tu ne crois pas que pendant ces trois dernières années une des principales faiblesses de nos forces de gauche a été précisément de délaisser le front idéologique et de ne pas s'être suffisamment préoccupés de cette éducation des masses à partir des faits de la lutte des classes tels qu'ils répercutent dans la vie quotidienne des travailleurs?

R: Bien sûr. Mais cela aussi nous devons le dénoncer dans une réalité concrète. Pour la plupart de ceux qui sont au gouvernement, fa révolution ne doit pas être dirigée par les travailleurs. Il est évident qu'énormément de choses sont en train de se réaliser. Mais beaucoup ne sont pas intéressés à éduquer le travailleur. Si le travailleur commençait à penser et à interpréter la réalité, à partir d'un autre point de vue — celui de sa classe — sans aucun doute ceux qui orienteraient le pouvoir seraient les travailleurs. C'est par là qu'il faut répondre à fa question. Le problème de fond, le problème réel et concret, est un problème politique et idéologique. Ce qu'il faut c'est se demander si la ligne politique et idéologique qui préside au destin du pays est celle qui veut que ce soient les travailleurs qui orientent la révolution.

Q: Dans ton usine ou dans ton cordon se sont déjà produites des initiatives de ce genre?

R: Oui. Le problème c'est que nous sommes très peu à avoir conscience de ces choses. Et nous sommes absorbés par divers travaux, qui nous empêchent de nous consacrer à plein à cela.

Q: Depuis la nationalisation, as-tu remarqué un changement en ce qui concerne l'accès des travailleurs à la presse et aux produits de la communication?

R Nous ne pouvons pas nier l'évidence. Il est sûr et certain que nous avons progressé mais pas comme nous, la classe ouvrière, nous le voulions.

Auparavant, aucun journal ne pénétrait dans l'usine et maintenant les journaux arrivent. C'est déjà un grand changement.

Pendant la phase de préparation à la nationalisation, nous avons constitué un petit groupe de travailleurs et après avoir longuement discuté, nous sommes tombés d'accord pour créer notre propre organe de diffusion. Nous avons commencé à écrire (et c'est pour cela que je peux te dire que ça coûte beaucoup au travailleur d'écrire. Le crayon lui paraît même difficile à manier et il met un jour entier à écrire un petit article. On ne peut pas dire que les idées lui foisonnent dans la tête). Enfin, après beaucoup de problèmes, apparut un bulletin ronéotypé qui s'appelait Puño obrero (le poing ouvrier) et que finançaient les ouvriers. On en sortait peu pour susciter une lecture collective: ceci fut très positif, parce que la lecture se transforma en une occasion pour l'ouvrier de discuter et de connaître l'opinion de ses camarades. Nous avons tiré de cette expérience les principales lignes qui nous ont permis d'orienter le journal du cordon.

Q: Dans ces trois dernières années, est-ce qu'il y a eu des publications de l'extérieur à pénétrer massivement dans l'usine?

R: Oui. Quimantu (maison d'édition de l'Etat) est venu nous offrir tous les livres qui s'y publiaient en nous faisant une réduction.

Q: Avez-vous discuté ces livres entre vous? Et quel genre de livres avez-vous discuté de préférence?

R: Non et c'est là que l'on voit que la question n'avait pas été posée.

Beaucoup d'ouvriers achetèrent ces livres et même en assez grande quantité, seulement je ne sais pas s'ils les lisaient. L'autre jour je demandais à un camarade comment était le livre qu'il était en train de lire (La sangre y la esperanza, un des premiers romans chiliens à traiter le thème du prolétariat). Il me répondit: «C'est bien. C'est un bon livre ». «Et en quoi c'est un bon livre?» «Euh... parce qu'il traite de la vie d'un conventillo » (équivalent aux corons des zones minières, ensemble de maisons caractérisées par la promiscuité qui y règne). Rien de plus. Je ne l'avais pas lu, alors je l'ai acheté et je l'ai lu. Mais lui ne m'avait rien apporté comme jugement. On ne discute pas comme on devrait.

Q: Crois-tu que l'idée de Lénine de créer des «cercles de lecture » pour lire collectivement certains textes, ou même discuter les journaux de la bourgeoisie en groupe, est réalisable?

R: Je crois qu'elle est toujours valable, parce que je la vois insérée dans la réalité nationale du point de vue de la classe ouvrière. Elle tient compte de nos besoins concrets. Ce serait très important de créer des cercles où chacun pourrait lire et commenter. D'ailleurs j'ai déjà du le faire. En plus, le fait de lire à haute voix prépare l'individu à pouvoir mieux s'exprimer, à ne pas se sentir inhibé face à d'autres personnes. Il s'agit là d'un problème qui se pose à tous les niveaux, et comprend depuis le besoin d'apprendre à lire jusqu'à celui de se préparer et discuter pour créer un pouvoir populaire réel sans bla-bla.

Je crois que des initiatives de ce genre pourraient se développer malgré tout le travail que nous avons et tous les problèmes auxquels nous devons faire face dans le cordon. Il faudrait voir comment ces centres pourraient fonctionner à l'intérieur de l'usine; ils pourraient dépendre des organisations révolutionnaires qui y sont représentées et au niveau du cordon, c'est le comité de production où participent tous les travailleurs qui devrait s'en occuper. La semaine prochaine, avec six autres camarades, nous allons même lancer dans l'usine quelque chose qui va dans ce sens-là. Nous essaierons de le faire en interprétant les intérêts des travailleurs.

Q: Ton expérience dans les cordons te permet-elle de dire qu'est en train de naître la possibilité de renforcer le travail idéologique?

R: Certainement. C'est sûr qu'on est en train d'avancer. Un exemple significatif: avant personne ne pouvait bouger de la machine à laquelle il travaillait. Il était difficile de 6e déplacer, d'aller dans une autre section parce que le patron avait donné des uniformes aux travailleurs et que ces uniformes étaient verts ou bleus ou blancs suivant la section. Si bien que quand un ouvrier qui portait un uniforme blanc circulait dans la section où travaillaient les bleus, il était immédiatement repéré. Ce n'était pas un caprice, mais bien une forme systématique de contrôle. Le travailleur pouvait se déplacer uniquement à l'intérieur de sa propre section. Maintenant il y a plus de liberté. Tout le monde a le même uniforme et on l'utilise seulement quand on veut. Le camarade peut se rendre dans une autre section et parler avec d'autres camarades. Maintenant il y a parfois quatre ou cinq camarades autour d'une machine et ils commencent à discuter, même si le plus souvent ils ne parlent pas de problèmes idéologiques ou politiques. Mais quand même on discute de la situation nationale, du coup d'Etat qu'on sent venir, des militaires, du fascisme qui veut nous mettre sa botte dessus. On discute quand même plus et ça c'est positif.

Q: Crois-tu que l'on puisse séparer la lutte contre la dépendance culturelle de la lutte économique ? Comment vois-tu cette réalité dans ton usine?

R: La lutte, il faut la livrer sur un seul plan. Les deux aspects sont intimement liés. La dépendance économique a sans aucun doute les mêmes racines que la dépendance culturelle. Si la dépendance culturelle a déformé la mentalité d'une personne, il est évident que dans le domaine économique cette personne est aussi dominée. C'est une seule et même chose.

Q: Prenons un point concret de la lutte contre la dépendance technologique, qui est un problème à la fois culturel et économique. Avez-vous eu dans ton usine des problèmes de machines, de pièces de rechange, suite au boycott de la droite et de l'impérialisme?

R: Oui, nous avons eu beaucoup de problèmes de pièces de rechange, Nous avons essayé de fabriquer certaines pièces de rechange et nous avons réussi. Les cerveaux que nous avons ne sont pas si mauvais. Si bien que maintenant il n'y a que quelques pièces à venir de l'étranger. Le reste se fabrique au Chili, bien souvent dans notre usine. Nous avons créé une division où on fabrique les matrices pour chaque pièce et aussi une division de planification de la production. Nous avons eu de sérieux problèmes avec les pièces les plus compliquées mais là où nous avons rencontré les pires embûches c'est avec les matières premières. Nous importons la matière première comme certaines pièces de métal par exemple, des Etats-Unis, d'Angleterre et d'Allemagne, les fours qui permettent de cuire la porcelaine par exemple.

Q: Quelles sont les principales lignes de production de l'entreprise?

R: Nous fabriquons des prises de courant, des interrupteurs, des appareils électro-ménagers, des éléments pour la haute tension. Il y a une section qui fabrique les articles électriques de porcelaine. Il y en a d'autres qui en fabriquent en plastique ou en bakélite. Pour certaines parties du produit nous avons besoin de bronze. Et là nous avons eu des problèmes même avec la matière première nationale qui manquait de consistance. Nous avons eu beaucoup de difficulté à nous procurer certains axes aussi. Avant, certaines industries nous faisaient des axes spéciaux. Mais elles préfèrent fabriquer des axes en série. Comme il y a une grande demande d'axes en général pour les autres entreprises, nous avons souvent manqué de ces éléments. En outre, notre usine était auparavant aux mains d'actionnaires privés qui étaient membres de «Patria et Libertad». Leurs autres usines fournissaient la bakélite à la nôtre. Quand l'usine fut nationalisée ils essayèrent évidemment de nous boycotter. Il était plus intéressant pour eux de vendre la bakélite aux fabriques de cosmétiques et de produits de beauté, pour faire des étuis pour les crèmes et les poudres Max Factor Hollywood,, pour les bourgeoises. Nous autres avec la bakélite nous faisions des interrupteurs pour les maisons. Eux ils la vendaient plus cher aux laboratoires et comme ça ils alimentaient aussi le marché noir. Tandis que nous, nous devions vendre les produits au prix officiel. Par la suite, nous avons cherché à nous mettre en relation avec les ouvriers des industries qui nous fournissaient la matière première, et c'est comme cela que nous avons occupé d'autres entreprises. Mais ces firmes allèrent se plaindre auprès du tribunal et elles firent bloquer tous les embarquements qui apportaient des pièces détachées pour monter le produit ici. La matière première resta donc bloquée dans le port de Valparaiso et certains ports d'Allemagne et des Etats-Unis. Et nous avons dû pour cela fermer certaines sections.

Q: Pour affronter le boycott des propriétaires et de l'impérialisme, avez-vous envisagé la possibilité d'introduire dans votre production d'autres produits, de recourir à d'autres types de matières premières? Avez-vous discuté de cet éventail de possibilités dans les organismes de participation des travailleurs?

R: Oui et c'est un problème très intéressant, parce que, quand j'étais chef du syndicat, j'ai pu constater que cela ne dépendait pas seulement de l'initiative de quelques personnes, mais que les organismes de participation devaient 6e charger de ces questions et qu'il fallait arriver à ce que ce soit la grande masse qui se préoccupe d'innover, de créer de nouveaux produits et même promouvoir de nouveaux marchés.

Nous avons créé cette division de planification qui n'existait pas avant. Là nous avons commencé à recenser et à cataloguer les pièces que nous fabriquons. Pour la première fois, dans ma vie d'ouvrier, j'ai commencé à savoir combien il y en avait et quelles pièces nous ne faisions pas. Nous fabriquions plus de 300 produits et nous n'en avions pas la moindre idée. Nous nous sommes même rendus compte, à travers ces informations que certaines industries passaient commande à notre usine pour certains produits et pour certains composants de produits. Et notre entreprise les fabriquait uniquement pour ne pas perdre ce client et en plus, on ne le faisait pas payer selon le coût réel, mais à des prix bien inférieurs. C'était donc une façon très idiote de faire du commerce. Premier résultat de cette planification: on a essayé de mettre un peu d'ordre dans la commande des produits. Maintenant on ne fabrique plus que certaines catégories de produits. Sur les 300, nous fabriquons pas plus de 100. Nous donnons la priorité aux produits qui s'écoulent facilement sur le marché et si d'autres besoins, d'autres demandes apparaissent, nous fabriquerons d'autres produits. En plus, on essaie de stimuler les travailleurs. Deux ouvriers travaillent dans la section de planification, un comme dessinateur et l'autre comme assistant de planification. Auparavant, personne ne se préoccupait de cela. Maintenant s'ouvre la possibilité pour les travailleurs de créer de nouveaux articles et d'innover sans augmenter les coûts.

Q: En fonction de quel critère êtes-vous en train d'innover et de découvrir d'autres produits? Avez-vous discuté à ce sujet dans les organismes de base?

R: Non. Tu touches là le problème qui affecte toutes les entreprises du secteur étatisé: celui de la difficulté d'arriver à faire réellement participer les ouvriers. Il existe encore un pouvoir central, un pouvoir omniprésent, le pouvoir du gérant, de l'administrateur, de «l'interventor ». Cela dépend des cas. Apparemment la participation des travailleurs existe. Mais comme ils ne sont pas préparés politiquement pour en faire un plein usage ils se laissent écraser dans une grande mesure par la suffisance intellectuelle, appelons-la ainsi, des «interventores », des administrateurs, et aussi par la ligne politique des partis d'où proviennent, selon les lois du quota, les gérants, les administrateurs, etc.. Voilà pourquoi il est difficile d'arriver à une réelle participation de la base.

Ce que nous voulons, c'est que cette participation des travailleurs arrive à être réelle et concrète. Il y a deux jours, nous avons eu une assemblée générale de tout le personnel de l'usine, parce qu'un technicien a quitté l'entreprise: il avait présenté sa démission, il avait donné les antécédents de son cas, et l'administration n'en avait pas fait part à l'organisme de participation des travailleurs, alors que ce technicien était essentiel à la marche de l'usine. Nous n'avons pas accepté cela comme ça et dans une assemblée générale nous avons discuté le cas de ce technicien, qui venait d'être limogé à notre insu. L'important pour nous était la participation réelle qu'aurait dû avoir la masse à cette décision, on nous soumettait le problème à la dernière minute, alors qu'il était déjà résolu, pour remplir les formalités de cette pseudo-participation. Et cela ne nous intéressait pas. L'important aurait été d'intervenir quand s'est produite la rupture de relation entre le technicien et l'administration. C'est à ce moment-là que l'on aurait dû commencer à discuter, dans l'organisme de participation des travailleurs, pour que ces derniers décident des modalités d'engagement des techniciens. Voilà comment on peut concevoir une participation réelle des travailleurs à la marche de l'usine. Sinon, on nous consultera toujours pour ratifier une chose déjà décidée.


II. DEBAT AVEC DES OUVRIERS DU CORDON Y (26/07/73)

Le débat que nous reproduisons à présent s'est déroulé dans une usine nationalisée, du secteur métallurgique, du cordon Y de Santiago. Participèrent à ce débat douze ouvriers, de différents degrés de spécialisation et d'âges divers, tous membres du syndicat de l'usine.

Question: Il y a déjà plus d'un an, en mai 1972, plusieurs ouvriers avaient manifesté leur désaccord avec la manière dont la gauche utilisait ses organes de communication et se comportait dans la bataille idéologique (cf. revue Chile Hoy, 1972, Nº 4 et 5). Quels changements se sont opérés dans la presse de gauche depuis ce moment, à votre avis?

Réponse: Dans la presse traditionnelle de gauche, rien n'a changé. Rien de fondamental, pour le moins. La critique faite il y a plus d'un an est toujours valable. A cette époque nous critiquions la presse de parti parce que tout ce qui s'y publiait était trop en faveur du parti. Tout ce que faisait le parti était célébré; et rien d'autre n'existait. Il n'y avait pas de contre-attaque à la presse dé droite comme il y en a dans les journaux des patrons vis-à-vis de la gauche. Tous les jours, ces journaux nous provoquent, nous agressent, et nos journaux ne savent pas attaquer la bourgeoisie et ne savent pas non plus se défendre comme ils le devraient.

Réponse: Sur la première page du Clarin, ne paraît jamais rien qui aille dans le sens de la révolution. C'est toujours la même chose, et ça n'a jamais rien à voir avec nous. Il continue à exhiber les «lolitas » (adolescentes chiliennes) au lieu d'asséner des coups à la bourgeoisie. Il y a parfois des travailleurs à vouloir exprimer leur opinion. Mais dans le fatras de ce journal tout se perd. En échange, les journaux de la droite font feu de tout bois. Dans les journaux traditionnels de gauche on ne nous donne pas cette possibilité. Un ouvrier ne peut aller placer un article, alors que les journaux de droite, si tu es toi-même de droite, te publient tout ce que tu veux.

Q: Vous trouvez donc que les journaux traditionnels de la gauche ne sont pas à l'offensive, en ce moment.

R: Je crois que non. La presse est un des principaux moyens qui te permet de prendre une position. Si les journaux n'étaient ni chauds ni froids, d'un côté comme de l'autre, ta position ne serait également ni chaude ni froide parce que c'est la presse qui permet au travailleur de s'informer de ce qu'il se passe en dehors du monde où il vit. Si nous avons comme travailleurs le désir dans notre for-intérieur d'aller à l'offensive, il est logique que nous voudrions que la presse y aille aussi et qu'elle nous indique un chemin.

R: Il y a cependant quelque chose qui a changé depuis un an. Il y a moins d'un an, il n'existait pour ainsi dire pas de journaux de base comme Aurora de Chile, Tarea Urgente, Cordonazo et tant d'autres, et aucun type de publication n'arrivait à l'usine. Au début, certains journaux arrivèrent mais ils s'empilaient dans les bureaux et personne ne les lisait. Aujourd'hui c'est différent, les camarades se préoccupent de les répartir, et la plupart les lisent, sûrement pas totalement, mais quand même c'est un progrès parce que je crois que chez les ouvriers il y a très peu d'intérêt pour la lecture. Et donc qu'un journal arrive à l'usine et qu'on le lise, même superficiellement, eh bien c'est un grand pas d'accompli.

Q: Pensez-vous que les journaux des cordons remplissent ce rôle de mobiliser la classe ouvrière?

R: Oui, parce que ces nouveaux journaux sont à l'offensive, ils s'identifient davantage avec le travailleur, ils portent des coups, ils vont à la bagarre et c'est justement ce que nous voulons.

R: Nous sommes pour ces nouveaux journaux parce qu'on y sent la participation de la base. Ils sont le reflet de notre lutte et c'est pour cela que je l'achète. Quand je lis «Le cordon Cerrillos avance », je vois que ce cordon est dans la bagarre, et que d'autres y sont aussi, parce qu'il y a des informations sur les autres cordons. On se dit alors: «d'autres sont comme nous en train de livrer la bataille et ils doivent comme nous la continuer ».

Q: Les journaux traditionnels de gauche contiennent un autre type d'information et de matériel que celui que présentent les journaux des cordons industriels. Il y a par exemple les informations internationales, les programmes de cinéma, etc.. Comment voyez-vous les journaux des cordons par rapport à cette presse? Pensez-vous que ces journaux doivent continuer à être avant tout des organes qui unissent les diverses usines qui font partie de ces cordons?

R: Il s'agit de deux choses différentes, qui doivent exister toutes deux. Il est important qu'existe un journal comme Tarea Urgente qui doit avoir pour but principal que les travailleurs se connaissent entre eux, qui doit agiter, attaquer, et orienter l'opinion du travailleur, exprimer ce qu'il pense. Il est également important que le journal traditionnel de gauche existe. Le travailleur a besoin de ces deux types d'information. Mais dans le Chili d'aujourd'hui, il faut accorder la priorité à des journaux comme Tarea Urgente.

Q: Pour résoudre le problème de l'autre presse, celle qui est, selon vous, décollée de votre réalité de lutte, comment envisa-geriez-vous la participation des travailleurs à ce type de journal traditionnel, si jamais l'occasion se présentait? Comment pourrait-on éviter que dans la conjoncture actuelle subsistent deux presses parallèles: une qui est le reflet de la base et l'autre qui continue à tourner dans la superstructure.

R: L'ouvrier chilien serait capable d'avoir une participation dans la presse traditionnelle. Parfaitement. Il connaît la réalité dans laquelle il vit. Il peut donc participer, collaborer. Mais je le répète, en ce moment ce n'est pas ça qui presse le plus. Plus tard, peut-être, quand le panorama se sera éclairci, quand le processus révolutionnaire se sera affermi, épuré. Pour le moment, ce n'est pas le plus urgent.

Q: Cependant, croyez-vous que la solution consiste à laisser aller à vau-l'eau le potentiel d'action de l'appareil de communication de la gauche?

R: Les journalistes ne se sont pas encore faits à l'idée que nous pouvions travailler avec eux, dans les publications de la gauche. Il est certain que nous devrions tirer un meilleur parti du fait qu'un journal comme le Clarin vende une somme très considérable d'exemplaires, le dimanche (130 000 approximativement), en milieu populaire, et cela dans tout le pays. On pourrait par exemple glisser le dimanche un supplément avec une compilation des meilleurs articles parus au cours de la semaine dans la presse de gauche. Deux pages suffiraient et comme cela les groupes qui n'auraient pas eu accès à cette information pourraient l'intégrer à leurs discussions dans les cellules. On pourrait également inclure dans ce supplément une section qui pourrait s'appele

R: «Ici parlent les syndicats ». Il s'agirait de choisir une usine et de faire en sorte que ses travailleurs expriment leur réalité, à travers ce qui se passe dans les assemblées syndicales. Il faut enlever toute cette pornographie qui tapisse notre presse le dimanche, accorder une page au travailleur pour qu'il se sente interprété par ce journal, pour que le peuple sache ce que pense le dirigeant anonyme. Nous avons nous aussi nos idées sur ce qui se passe et le plus souvent elles ne franchissent pas les quatre murs de notre réunion, de notre assemblée syndicale.

R: Comme disait le camarade, il faut surtout aller à l'usine. La presse de droite est toujours en train de dire que ça va mal chez les ouvriers, que leur situation a empiré, que nous n'avons rien à nous mettre sous la dent. Elle excite les travailleurs en leur disant: «Vous ne devez pas permettre qu'on nationalise votre usine. Vous n'y gagnerez rien. On vous privera de vos droits, de vos bonifications, etc.. » Tout le monde dit pis que pendre à propos des industries étatisées. Avec un supplément, comme dit le camarade, ou quelque chose dans le genre, tout le monde se rendrait compte, en lisant le Clarin ou un autre journal de gauche, que toutes ces affirmations de la droite sont mensongères. Par exemple, dans telle usine, si on interviewait un camarade et qu'on lui demande: «Comment ça va, bien ou mal », le camarade pourrait répondre, si on lui demandait: «Comment va la production? Est-ce que vous avez de la matière première? », parce que dans beaucoup d'endroits circule la rumeur que la production est en baisse, que l'usine travaille au ralenti, deux ou trois heures par jour. Dans les radios de la droite et à la TV, voilà ce qu'on entend à longueur de journée. Il faut que le pays sache comment allait le travailleur avant, et comment il va maintenant. Et pas seulement l'ouvrier, mais aussi l'employé, qui est bien mieux que lorsqu'il y avait un patron. Au moins il peut sortir plus facilement ! Bref, il y aurait tant de choses qu'il faudrait publier au moins un jour par semaine, comme je te le disais, dans un supplément qui paraisse dans un journal qui a beaucoup de vente le dimanche. Ce serait très positif.

R: Les travailleurs doivent représenter une source d'information et cela en toute logique puisque nous représentons la dynamique du processus. Toutes les mesures qui ont été prises, la classe ouvrière les a suscitées. Quand ça va mal, comme par exemple lors de la tentative du coup d'Etat fasciste du 29 juin, le travailleur dit «présent ! ». Ce jour-là, le travailleur, armé ne serait-ce que de sa conscience, s'est rapidement mobilisé. Il est sorti de chez lui très tôt, parce qu'il savait qu'il devait avant tout défendre son droit au travail. Quand nous sommes mariés, à plus forte raison, parce qu'il faut se préoccuper du bien-être des enfants. Et nous devons nous mettre dans la bagarre, surtout nous, les travailleurs du secteur étatisé. Nos femmes ne peuvent pas sortir de chez nous parce qu'elles doivent rester avec les enfants. Les travailleurs sont ceux qui doivent soutenir la lutte, dans tous les sens du mot. Parmi nous, et nous le savons bien, il y en a encore beaucoup qui ne sont pas très avancés. L'éducation, particulièrement l'éducation politique, nous fait grandement défaut. Il faut surtout faire en sorte que le travailleur ait davantage d'esprit de décision, face à la nécessité d'agir. Il nous faut bien reconnaître que sur 20 travailleurs il n'y en a qu'une dizaine à assister aux réunions auxquelles les travailleurs sont convoqués. Ces problèmes-là il faut les reconnaître parce que c'est le seul moyen d'avancer. Nous commettons des erreurs et il faut les corriger en cours de route.

Q: Revenons un peu sur les critiques que vous formuliez à la presse de gauche. Vous pensez que ces journaux sautent à pieds joints par-dessus les préoccupations concrètes des travailleurs, à l'heure actuelle?

R: Oui c'est normal, puisqu'elle s'adresse à la bourgeoisie, parce qu'il y a une bourgeoisie de gauche comme il y a une bourgeoisie de droite. Cette presse s'adresse à ces gens et non aux travailleurs.

Q: Qu'est-ce qui te permet de dire cela?

R: Normalement la presse traditionnelle veut tranquilliser l'opinion publique. Elle éteint un peu l'information pour qu'elle ne soit pas trop alarmiste ou bien elle l'oriente jusqu'à mi-chemin. Ce qui ne convient pas toujours aux travailleurs.

R: La différence que je remarque entre la presse de gauche et les journaux comme Tarea Urgente, c'est que la presse de gauche est toujours derrière les faits. Les choses se passent d'abord et ce n'est qu'après qu'on les commente. Elle donne au lecteur une vision tranquillisatrice et lui permet de voir les choses sous un jour mi-figue, mi-raisin, comme si nous ne vivions pas un processus révolutionnaire, ou bien comme si nous vivions un processus révolutionnaire trop spécial. Pendant ce temps-là, dans la rue, on passe par des moments véritablement critiques, comme celui du «Tancazo », par exemple (coup d'Etat manqué du 29 juin).

Q: Et toi, à quoi attribues-tu le fait que la presse de gauche ne reflète pas cette lutte journalière?

R: A une certaine réticence à affronter ouvertement ce qui se passe sous l'apparence des choses, à s'interroger par exemple sur le pourquoi d'un changement de ministres, etc..

Q: A quoi cela tient-il? A un défaut des journalistes? à un manque de projet politique suffisamment clair ou au système même de la presse dans lequel évoluent les journaux de la gauche?

R: Cela tient fondamentalement au fait que la presse de gauche croit encore qu'elle écrit pour l'homme commun, c'est-à-dire pour un homme moyen. Or cette catégorie a cessé d'exister dans ce pays, parce que nous savons qu'il y a un homme commun de gauche et un homme commun de d'opposition, mais l'homme moyen, l'homme normal dans le sens.„où on l'entendait auparavant, cette homme-là n'existe plus parmi nous. La presse de gauche continue à écrire pour la personne qui passe devant le kiosque à journaux et achète le journal, attirée par les grands titres, ou bien parce que le ton sur lequel est racontée l'histoire lui plait. Elle n'écrit vraiment pas pour les gens qui sont en train de vivre le processus. Il n'y a que ceux qui sont en dehors de la lutte à se sentir interprétés par ce qu'ils lisent dans ces journaux.

Q: Où faut-il aller chercher les racines du problème? chez les journalistes qui sont encore trop embourgeoisés, dans l'organisation même des journaux ou dans la réalité politique que nous vivons.?

R: Les journalistes font preuve d'inertie devant les événements. Ils se cantonnent là-haut, ils restent dans la superstructure, au lieu de remonter à l'origine des choses.

R: Les journalistes préfèrent parler avec les grosses légumes, les administrateurs, les ministres, peut-être parce qu'ils se connaissent entre eux, parce qu'ils ont à peu près le même niveau d'éducation et peut-être, en plus, est-ce que je sais, moi, parce qu'ils sous-estiment l'ouvrier et pensent qu'il ne va pas les comprendre. Ou bien parce qu'ils pensent que l'ouvrier va leur parler comme parlé un ouvrier et alors peut-être se sentent-ils mal à l'aise parce qu'ils sentent qu'ils vivent à un autre niveau, qu'ils ont un autre type d'éducation. Par ailleurs, le journaliste n'a rien fait pour apprendre à parler avec l'ouvrier. C'est ce qui se passe par exemple quand nous émettons des opinions, des critiques dans des assemblées. Arrive un type d'un autre niveau d'éducation que nous, de n'importe quel parti, et il commence à parler du processus et il parle des heures. Nous, on paraît des idiots, parce que cet individu utilise des termes que nous ne comprenons pas. Et eux qui ont de l'éducation, ils n'ont rien fait pour se mettre à notre niveau, ce qui leur serait pourtant plus facile. Parce qu'il est plus facile d'apprendre le langage de l'ouvrier que d'apprendre le langage du journaliste.

Q: Si je comprends bien, la grande différence qui existe entre la presse traditionnelle de gauche et celle des cordons, c'est que cette dernière est une presse de classe, de la classe ouvrière, et que l'autre obéit à des modèles, propres à la presse bourgeoise et à sa fameuse communication de masse qui, comme le disait bien un camarade il y a quelques instants, suit le critère de l'homme moyen qui paraît n'avoir de racines dans aucune classe mais dont les intérêts se confondent au bout du compte avec ceux de la classe dominante.

R: Exactement. Et je vais ajouter quelque chose. Avec cette règle qui favorise l'homme moyen qui est un homme qui habite en ville, la presse de gauche est en train d'isoler entre eux les différents secteurs de travailleurs. Sans le savoir ils font une division entre eux, ils ne montrent pas que l'ouvrier et le paysan ont des intérêts communs. J'ai une partie de ma famille qui est paysanne. Eux-mêmes me critiquent, pas moi, mais la presse, et nous reprochent de sous-estimer le paysan, parce que nous travaillons à l'usine, en ville.

R: Le moment que nous vivons explique pourquoi nos journaux sont nés. Cela s'est dû exclusivement au fait que la classe ouvrière n'était pas écoutée par les organes officiels de la gauche. Qu'est-ce qui s'est passé? Les travailleurs ont dû créer leurs journaux parce qu'ils voulaient faire voir leurs problèmes et que dans la presse traditionnelle on n'écoutait pas le travailleur. Une fois nous avons voulu insérer dans un journal de gauche des critiques au patron et aux actionnaires. Nous vivions le boycott invisible, et ce n'était pas une lubie, c'était bien réel. Les journalistes prirent note de nos dénonciations mais ils ne publièrent rien. Et cela est dû au contexte même dans lequel s'est formée la presse de gauche, et qui la maintient dans un système bourgeois. Toujours cette volonté de ne pas franchir une certaine limite je ne sais pourquoi, sans doute à cause de ce réformisme traditionnel de la presse. Et nous autres, nous croyons que la classe ouvrière en ce moment ne veut pas le réformisme.

R: La classe ouvrière, consciente du processus qu'elle est en train de vivre se rend compte parfaitement que la presse de gauche se souvient des travailleurs seulement en cas de crises. La plupart du temps les interviews, parmi nous, ne sont que de l'opportunisme. Et avant, cette presse n'a rien fait pour informer sur les travailleurs ou pour nous éduquer. Je le répète. Les journaux des cordons qui sont apparus dernièrement, et qui vont à la racine des inquiétudes des travailleurs, sont nés justement parce que la presse de gauche n'arrivait pas à la base. Elle n'arrivait qu'à la superstructure, c'est-à-dire aux fédérations, à la Centrale Unique des Travailleurs, et seulement certaines choses, rien de plus. Il s'ensuivait que tout ce qui se passait à la base demeurait inconnu. Mais quand le pays traverse une crise, alors ils viennent nous voi

R: «Qu'est-ce que vous pensez de cela? Et de cela?» Et après ils s'en vont, et c'est fini.

Dans l'usine nous avons eu beaucoup de problèmes internes avec les employés qui sont de droite, dans leur majorité. La presse devrait intervenir ici, pour recueillir certaines informations, pour voir ce qui se passe dans les entreprises nationalisées surtout, évidemment pas tous les jours, mais au moins une fois par mois, ou une fois tous les deux mois. Que les journalistes voient ce qui se passe, posent des questions, organisent un petit débat, d'une demi-heure. Ainsi, la presse pourrait élever la conscience des masses.

Q: Qu'est-ce que tu entends par «élever la conscience des masses? »

R: Les éduquer politiquement, parce que, il y a deux ans, nous autres on ne pigeait rien à la politique. Vinrent des compagnons qui commencèrent à nous parler du processus et c'est là que nous avons commencé à comprendre où nous voulions arriver. Des journalistes qui travaillent dans les journaux des cordons sont venus nous donner des conférences, mais des journalistes des journaux traditionnels, nous n'en n'avons jamais vu.

Q: Ces critiques que vous formuliez à la presse de gauche sont-elles également valables pour les chaînes de radio et de télévision?

R: Oui dans une certaine mesure. Le canal national, s'il est vrai qu'il donne certaines informations qui favorisent la gauche, ne donne aucune participation aux travailleurs, tandis que le canal 9 de l'Université du Chili, lui, la leur donne. Je pense qu'en grande mesure cela se doit aux mêmes facteurs que ceux qui jouent pour la presse. Cette peur de faire venir les travailleurs pour dire ce qu'ils ont à dire. Nous savons que dans la chaîne de télévision nationale, ils s'affrontent à une forte opposition mais ils devraient nous prêter plus d'appui.

R: Le canal 9, éduque politiquement le travailleur. L'autre jour, pour te donner un exemple, j'ai vu dans ce canal un programme sur la Commune de Paris et cela m'a'beaucoup intéressé. Parce que quelque temps plus tard, un camarade qui travaille dans une. radio quelconque a aussi parlé de la Commune de Paris et nous a fait comprendre les erreurs qui s'y étaient commises.

R: Le canal 9 est ouvert à la participation aux travailleurs. Ils passent des films sur les pays qui ont fait la révolution, les problèmes qu'ils ont dû affronter, comme ici. Ils montrent le travail, le travailleur. Ce sont des films instructifs, qui traitent les problèmes propres aux travailleurs, toute la lutte qu'ils doivent mener pour arriver à mener à bien leur cause, les conflits syndicaux, etc. Le canal 7, par contre, se contente de passer des nouvelles et des programmes sportifs, et sauf une ou deux exceptions, n'a pas de bons programmes. Ce samedi, vers 8 heures du soir, le programme du journaliste X a montré toutes les usines occupées par les travailleurs, les gardes qu'on y montait, etc. L'autre samedi, dans le même programme, ont été interviewés les mineurs de la mine de cuivre «El Teniente ». Ce programme est bon, on se sent identifié avec.

Q: Est-ce que vous regardez plus la télévision maintenant qu'il y a un ou deux ans?

R: Oui, parce qu'il y a davantage de préoccupation pour ce qui se passe dans le pays. Les nouvelles ont pris plus d'importance pour nous, que les films ou autres choses du même genre et on laisse vraiment tout de côté pour voir les nouvelles. En ce moment le travailleur voit tous les jours les journaux parlés à la télévision.

Q: Avez-vous remarqué un changement dans les programmes des radios de la gauche?

R: Moi, je me sens pleinement identifié avec la radio X; le matin, il y a un programme d'éducation politique, dans lequel un journaliste montre aux dirigeants comment parler à la base, comment se comporter dans les assemblées, pour que les gens ne s'endorment pas, etc. Parfois, dans certains programmes, Us donnent la possibilité de s'exprimer à tous, ils font des interviews dans les organisations féminines de base, les conseils de quartier, etc.

R: La radio qu'on devrait fermer sur le champ c'est la radio de la Société Nationale d'Agriculture, qui est contre les travailleurs.

R . Il y a teUement à faire, camarade et si ça ne se fait pas, c'est parce que le gouvernement n'a pas la main ferme, et parce que dans ce processus, comme nous le disions il y a un moment, la bourgeoisie a toute liberté d'agir contre les travailleurs.

R: Il faut tenir compte du fait que, malheureusement, ce sont encore les lois bourgeoises qui nous gouvernent. L'idéal serait qu'on puisse fermer toutes les radios séditieuses et leur télévision également. Mais il se fait que l'appareil de la justice ne nous favorise pas, le parlement non plus. Combien de décrets et de projets envoyés par le gouvernement dorment du sommeil éternel, parce que les parlementaires de la bourgeoisie ne les ont même pas ouverts. Ce qui les intéresse est tout de suite voté. Mais les initiatives des révolutionnaires, on leur barre le chemin. Il faut tenir compte de tout cela. Il faut en plus y ajouter la main trop molle du gouvernement, que nous avons critiquée surtout dans les cordons industriels.

Un camarade disait que les cordons avaient été baptisés d'«ultra », parce qu'ils ont dressé des barricades, parce qu'ils ont bougé, et qu'ils ont exprimé leurs inquiétudes avec combativité. Souvent aussi la presse de gauche nous a attaqués. Le journal du PC a attaqué un jour le Cordon Y. Ici nous sommes tous travailleurs et cependant nous avons été accusés d'ultras. Mais ce qu'il ne disait pas, c'est qu'un jour avant la droite avait rossé une paire de travailleurs et qu'elle en avait arrêté quelques-uns. Non, ce que le journal disait, c'est que les ultras pour créer des problèmes au gouvernement, s'étaient mis à provoquer du désordre. Et ça ne s'est pas du tout passé comme ça.

Q: D'autres publications sont-elles entrées dans l'usine? Par exemple, les brochures que publie la maison d'édition de l'Etat?

R: Quimantú livra une quantité de livres pour la somme de plus de 70 000 escudos. Et quelle coïcidence ! plus de 90 % des ouvriers qui achetèrent ces livres, achetèrent des livres et des brochures d'éducation politique. Les employés qui ont plus d'éducation achetèrent des collections de reproductions, de comics pour les enfants, mais l'ouvrier lui acheta, dans 90% des cas, des livres d'éducation politique. En deux heures, tout était parti. On recommença l'opération et de nouveau tout s'épuisa. C'est là qu'on peut se rendre compte que ce dont a réellement besoin le travailleur, c'est d'éducation.

Q: Et c'est aussi un indice que vous êtes en train de vivre une autre réalité, parce qu'avant il n'y avait pas le même intérêt pour s'instruire pas vrai?

R: C'est vrai et ce sont des choses intéressantes à étudier. Malheureusement nous n'avons pas fait d'assemblées pour discuter la question des livres,'pour évaluer ce que les compagnons avaient appris. Il y a très peu de temps, un camarade qui était en train de lire un de ces livres me demandait la signification d'un mot qu'il ne comprenait pas, «les germes populaires » ou «les germes du pouvoir populaire ». Nous avons besoin de discuter entre nous, et que viennent des camarades de l'extérieur pour nous instruire.

Q: Est-ce que vous connaissez certaines autres publications? comme la revue féminine «Paloma» par exemple, que publie la maison d'édition de l'Etat, également.

R: Non, cette revue-là coûte trop cher pour nous. Mais dans la «poblacion » où je vis qui est une «poblacion » d'employés, la majorité desquels sont de l'opposition, on lit davantage les revues féminines de la droite, comme Paula par exemple, ou Vanidades. Ces revues-là attaquent l'Unité Populaire, et en plus, elles présentent des choses d'une façon que lés" travailleurs ne peuvent pas reproduire. Par exemple, les menus de cuisine, ce ne sont pas des plats que peut s'offrir une famille d'ouvriers. Jambon avec avocat, du poisson auquel on donne un autre nom, etc..

Q: Je voudrais approfondir le thème de la conscience des femmes, mais sous un autre angle. Le fait que vous ayez pris en mains l'appareil productif du pays vous a permis de faire un bond en avant, dans ces deux dernières années et beaucoup le reconnaissent parmi vous. Vos compagnes ont-elles évolué pareillement? Sont-elles plus conscientes qu'avant dé ce qui se passe? ou trouvez-vous qu'il y a encore un grand déséquilibre entre ce que pense votre compagne et ce que vous pensez?

R: Il y a un déséquilibre. Le problème dû ravitaillement peut servir à éclairer cela: la femme dit qu'elle n'a pas ci, qu'elle n'a pas ça, qu'il lui manque ci, qu'il lui manque ça, qu'elle a des problèmes pour obtenir les choses, tandis que l'homme il assiste à des réunions, il peut parler de certaines choses ou entendre dire certaines choses. Certaines femmes se rendent un peu compte de ce qui se passe mais en général à ce point de vue là il y a encore beaucoup à faire. Même parmi les dirigeants que je connais et qui sont de gauche, il y en a beaucoup qui ne peuvent pas parler avec leurs femmes comme ils devraient rmuvoir le faire, parce que s'ils étaient politiquement d'accord, comme cela devrait être, bon sang, comme ça marcherait bien !

R: Mais nous sommes aussi coupables; parce qu'auparavant il y avait comme une peur de parler avec la femme de ce qui se passait dans l'usine. On ne les faisait pas participer aux problèmes du travail. Je sens que j'ai changé avec ma compagne parce qu'à présent je lui parle de tous les problèmes que je vis. Et dès lors elle se sent participer davantage. Elle est en train de se rendre compte que ce n'est pas le gouvernement qui est responsable du manque d'approvisionnement, mais l'Opposition. L'homme se sentait avant plus homme quand il ne racontait rien à la femme. C'est un problème que j'ai, disait-il dans son for-intérieur, et je dois le garder pour moi. Il n'en est plus ainsi. Homme et femme forment une seule conscience. Les problèmes de l'un sont aussi les problèmes de l'autre. Aujourd'hui il n'existe plus ce problème de se sentir diminué en racontant les choses à la femme.

R: Ce que dit le camarade est bien jusqu'à un certain point. Je crois pour ma part qu'il y a encore des femmes qui ne comprennent pas le processus. Je ne crois pas que ce soit de leur faute. Il y a des compagnons qui lui disent qu'ils vont à une réunion et la femme peut penser qu'il va ailleurs, qu'il sort avec une autre femme par exemple.

R: Je crois que tout se résoud au fur et à mesure que l'homme s'éduque politiquement. Si le chef du foyer voit clairement là où veut en venir le processus, il peut surmonter les problèmes qu'il a pour le faire comprendre à sa femme comme on a pu surmonter les problèmes que nous avons eu nous-mêmes pour le comprendre. En grande mesure cela dépend de l'homme: qu'il lui fasse voir de quoi il s'agit, qu'il lui donne le plus de détails possibles. Pourquoi y-a-t-il un manque d'approvisionnement? Pourquoi poursuivre ce but que nous poursuivons? Pourquoi ce processus existe-t-il? Pourquoi l'exploitation existe-t-elle? Pourquoi est-il nécessaire que nous nous édu-quions? Il s'agit de le lui faire voir progressivement, de lui en parler tous les jours et croyez-moi, cela ne va pas être si difficile. Si nous ne participons pas au processus, ou si nous ne le comprenons pas, nous n'allons jamais pouvoir l'expliquer à notre femme. Mais si nous le comprenons, nous allons pouvoir le lui expliquer et elle va pouvoir le comprendre, parce que quand même ce n'est pas pour rien qu'elle est notre compagne, que nous nous sommes compris et que nous nous sommes mariés. Tout marchera dans la mesure où le travailleur s'instruira politiquement, et saura expliquer à sa compagne ce qu'est le processus. Si nous nous étions tous attelés à ce travail, si nous nous étions préoccupés de cela avant, alors nous aurions amplement gagné les élections législatives de mars. Nous aurions non seulement obtenu 43 % des votes, mais au moins 60 %. Parce qu'il y a beaucoup de camarades ici dont les épouses ont voté pour la droite. On lui demandait au camarade: «Et ta femme? Pour qui va-t-elle voter?» «Ah, ça c'est pas mon affaire; ça ne me regarde pas ». Alors que se passe-t-il. La femme n'a pas le panorama très clair. Elle souffre du manque d'approvisionnement qui l'oblige à faire la queue tous les jours. Elle entend toute la journée lès rumeurs et les mensonges de la droite, à la radio, dans les queues, alors la femme vote contre le gouvernement. Et qui est le coupable? le mari, qui n'a pas fait son travail comme il aurait dû le faire. C'est un travail obligatoire pour tous ceux qui se sentent intégrés au processus.

Q: Toutes les critiques que vous faisiez à la presse de gauche valent d'autant plus quand on voit le problème sous l'angle de la femme? La presse traditionnelle a négligé le problème que pose la formation de la conscience des femmes. Vous autres, vous avez votre travail qui est un facteur essentiel pour la formation de la conscience. Mais elles doivent souvent rester à la maison et. elles sont dès lors beaucoup plus exposées au jeu de la propagande de la droite.

R: Oui: C'est certain. Si on éditait toutes les semaines, dans les journaux de gauche, un supplément sur l'état des usines que rédigeraient les travailleurs, beaucoup de femmes se rendraient compte de ce qui se passe au Chili.

R: Il s'agit d'un problème qui est grave. Si nous travaillons dans le secteur étatisé, nous gagnons plus d'argent, nous avons plus de responsabilités. Mais s'il arrive moins d'argent à la femme qu'avant, ou s'il ne lui en arrive pas plus, parce que le travailleur gaspille le reste au bistrot, il est impossible de la convaincre de ce que son mari a bénéficié dé ce processus. Elle va dire: «Non, c'est pire qu'avant ». Là manque la conscience révolutionnaire du travailleur. Si le lundi le travailleur ne va pas travailler, la femme lui dira: «Ça se voit que tu vas mieux qu'avant, c'est toujours la même chose, tu veux djre. Tu ne vas pas travailler. Tu m'apportes moins d'argent pour le pot-au-feu. Et en plus il y a des problèmes d'approvisionnement ». Le mari doit réellement démontrer à la femme que si matériellement ça a changé pour lui à l'usine, ça a aussi changé humainement. Il doit se préoccuper davantage des enfants, de la femme, leur donner plus d'éducation, etc. Parce que les paroles ne servent à rien. Les paroles ne donnent pas à manger à la famille. Il faut que les deux aillent de pair, le travailleur doit prendre davantage conscience et se préoccuper davantage du travail. Nous sommes dans un processus dans lequel il est impossible de dire: «Demain je ne vais pas travailler et voilà ». C'est cela qui produit du retard dans les usines étatisées. Certains travailleurs croient que, parce que nous avons un gouvernement populaire il peut y avoir du laisser-aller. Et après il faut lui appliquer des mesures de discipline pour qu'il se rende compte qu'il ne peut en être ainsi. Une conscience de classe bien définie devrait suffire.

Si on publiait cela dans la presse, si on y faisait la critique des travailleurs qui n'assument pas leurs responsabilités, nous avancerions dans la conscience et dans la production. [1]


Notes:

1. Pour une analyse plus détaillée du comportement de la classe ouvrière chilienne face aux mass media sous l'Unité Populaire, cf. Michèle Mattelart et Mabel Piccini. «La télévision y los sectores populares, Santiago de Chile (1971-1973)», Comunicación y cultura, Buenos Aires, 1974.


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