Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


III. AGITATION ET MASS MEDIA

Pour mettre en œuvre ses actions de masse, la bourgeoisie dut modifier ses modèles de domination idéologique. L'appareil idéologique d'Etat appelé «moyens d'information» subit un changement important. La bourgeoisie «léniniste» reprit le schéma léniniste d'organisation de la presse et transforma ses moyens d'information en «agitateurs et organisateurs collectifs». Ce changement dans ses modèles de communication n'est d'ailleurs qu'un exemple de la façon dont la bourgeoisie utilisa les superstructures de l'Etat dans la lutte politique quotidienne. Il ne lui suffisait plus de gérer cette superstructure du haut de son balcon de classe dominante; elle était obligée de la faire descendre au niveau de la rue pour l'utiliser dans la tâche de politisation des masses, et transformer celles-ci en défenseur actif de l'Etat bourgeois. Masses qui désormais se sentaient concernées par la défense du pouvoir judiciaire, de l'école, de la liberté de la presse, de la Constitution.

Nombreux sont les faits qui témoignent de cette réorganisation des mass média aux mains de la classe dominante, dont nous avons déjà ébauché les grands traits dans l'introduction de ce livre. Cependant, un des angles certainement les plus intéressants — bien que le moins connu — pour illustrer ce phénomène est celui de la mutation que subit le concept d'opinion publique dans le discours (et la pratique) de la classe dominante. Mutation qui, par ailleurs, ne peut s'envisager sans analyser l'évolution parallèle que subit dans ce même discours le concept de peuple.

LA MUTATION DE L'OPINION PUBLIQUE

De tout temps, les moyens d'information de la bourgeoisie chilienne — comme ceux de toute classe dominante — ont dissimulé les intérêts particuliers de la classe qu'ils protègent en s'arrogeant le droit de représenter l'opinion publique, c'est-à-dire la majorité. Ils ne faisaient en cela que reproduire la pratique et la théorie de l'opinion publique bourgeoises, qui légitiment, en leur conférant une apparence démocratique, aussi bien le fonctionnement du Parlement bourgeois que celui de la presse. La question est de savoir ce qu'il advient de cette notion et de cette théorie de l'opinion publique lorsqu'un président socialiste est élu à la tête du pays par une majorité relative, lorsque la classe dominante est prise au piège de sa démocratie formelle et se convertit — à moins d'une alliance — en une minorité électorale. C'est à cette question que nous répondrons en examinant l'attitude de El Mercurio sur ce point au cours des trois années du gouvernement populaire.

En caractérisant le «pouvoir grémial», nous avons évoqué certains paragraphes d'un editorial publié dans ce journal qui, lors de la grève patronale d'octobre 1972, décrétait tout bonnement que les grèves ne pouvaient être l'œuvre de la bourgeoisie, des exploiteurs, mais celle de «tout le peuple», puisqu'y prenaient part des commerçants, dès artisans, des femmes, des jeunes, des ingénieurs, des médecins. Ces propos représentent en fait l'aboutissement d'un travail de démolition systématique du concept de peuple, effectué par la presse depuis l'avènement du gouvernement populaire. Pour saisir ce changement au cours duquel les moyens d'information bourgeois passent du statut de «leader de l'opinion publique» à celui de «leader du pouvoir grémial», nous retracerons brièvement la trajectoire suivie par le «peuple» et «l'opinion publique» dans cette presse.

En Argentine, vers la même époque, les généraux, en lançant la consigne du «Grand accord national», recouraient cyniquement à la notion de peuple pour essayer de passer sous silence les intérêts antagonistes des secteurs sociaux qu'ils cherchaient à réconcilier. Au Chili, par contre, le choix de la bourgeoisie, pour répondre aux prétentions du prolétariat d'être le peuple, fut d'essayer de neutraliser et d'invalider le concept de peuple, patrimoine des partis populaires. Mise en question dans son rôle de représentante de la majorité, la classe hégémonique contre-attaqua en faisant apparaître le concurrent direct de son «opinion publique», c'est-à-dire le peuple lui-même et ses intérêts de classe, comme entité amorphe, voire inexistante dans la réalité chilienne. Cette offensive destinée à lui restaurer son droit d'être seule à représenter la majorité, la presse bourgeoise la réalisa selon une escalade rigoureuse qui passe par cinq grandes lignes de force.

1. Introduction dans son journal d’«analyses de classe» sommaires, si toutefois on peut ainsi les appeler.

La presse redéfinit le concept de peuple qui, dès le début, va de l'humble pêcheur artisanal à l'ingénieur en chef du monopole du papier que le gouvernement populaire veut étatiser. En ordre synchronisé, on assiste à un élargissement des «classes moyennes», catégorie qui, lentement, colonise et absorbe la notion de peuple. En armant son projet politique d'un profil de stratification sociale fonctionnel, la presse bourgeoise convertit le Chili en un pays où le peuple serait composé quasi exclusivement de «classes moyennes». Quelques exemples suffiront pour illustrer cette démarche.

«Beaucoup caractérisent ce moment où s'ouvre une nouvelle période dans l'histoire du pays comme l'arrivée du peuple au pouvoir [...] L'ampleur du concept de peuple travailleur est très importante si l'on veut se maintenir et progresser dans les tâches de la communauté nationale. Un pays qui perd ses techniciens, ses professionnels et ses chefs d'entreprise s'expose à des retours en arrière souvent irréparables» (El Mercurio, 3-11-1970).

«Le mot peuple, prononcé sur un ton démagogique, ressemble aux éloges conventionnels que l'on adresse au Soldat Inconnu, c'est-à-dire à personne» (18-11-1970).

«Au Chili, la classe moyenne est très vaste. Elle comprend aussi bien l'artisan, l'ouvrier qualifié, certains paysans salariés ou petits propriétaires, que les professionnels de haut rang, les cadres supérieurs de l'industrie ou les chefs d'entreprise de tout type, auxquels il faudrait ajouter les techniciens, les artistes, les écrivains, les journalistes, les professeurs des différentes sortes d'enseignement. Toutes ces catégories forment un ensemble varié qui ne se définit pas en vertu de ses revenus, de son origine familiale, ni même de sa culture mais bien en fonction de certaines habitudes de vie, de certaines valeurs morales et de certaines aspirations collectives qui sont essentielles. A cette vaste classe moyenne chilienne, beaucoup d'individus aspirent à appartenir... Dans ce pays de classe moyenne, une politique de prolétarisation est une erreur d'envergure» (9-2-1972).

«Les classes moyennes représentent la majorité du pays, parce que notre démocratie est vraiment égalitaire. La grève des gremios est. dès lors, le «non» des couches moyennes, c'est-à-dire le «non» de la majorité.» (29-10-1972).

2. L'«opinion publique» se métamorphose en «opinion populaire».

Ce glissement permet une réhabilitation progressive et un assainissement du vieux concept d'opinion publique qui se convertit ainsi en synonyme d'opinion populaire.

«Un fossé profond est en train de se creuser entre l'U.P. et ce que nous appellerons l'opinion populaire. L'U.P. est une minorité politique au Chili. Cela, tout le Chili le sait et les dirigeants du bloc politique en place le constatent en termes douloureux. Mais il y a plus que cela. L'U.P. contredit à tel point son appellation populaire qu'elle se voit dépourvue d'une opinion publique favorable. Et pour que l'on n'entende pas par opinion publique le seul jugement de certains journalistes ou de certains cercles restreints, il faut la définir comme opinion populaire, comme le jugement spontané de tout le peuple; cette opinion populaire est en ce moment très sévère à l'égard du bloc marxiste.» (4-6-1972).

3. La bourgeoisie étend son interrogation sur la notion de peuple à tout organisme et initiative susceptible d'avoir une relation avec le «populaire»

Ce sont alors les escarmouches ou les batailles frontales contre la liberté populaire, l'assemblée populaire, la justice populaire, le contrôle populaire.

«Le combat pour la liberté au Chili se livre entre deux conceptions de cette valeur: celle de la liberté des personnes en chair et en os, et celle de la liberté abstraite du peuple, qui est dans la réalité concrète une dictature d'une minorité. Les «libérations» économiques et politiques se convertissent ainsi en un sarcasme cruel». (18-2-1971).

4. Le recours à la notion purifiée de peuple

Lavée de ses «impuretés» prolétarisantes, la notion de peuple, remaniée par la presse bourgeoise, s'oppose systématiquement à la notion de peuple des forces populaires et devient le signe de ralliement des secteurs d'opposition à l'U.P. Le cas que nous citions à propos des grèves patronales d'octobre en est l'exemple le plus patent. Mais il y en a d'autres.

«Les communistes parlent toujours au nom du peuple, d'un peuple qui n'est pas tout le pays, mais qui est composé des citoyens qui les suivent. Ce peuple limité qui fait confiance aux communistes, ne constitue pas une proportion stable du pays. Ce sont des adhésions qui fluctuent selon le degré d'efficacité du Parti Communiste et de l'Unité Populaire» (27-2-1972).

5. Abandon du niveau générique des messages

Les «acteurs collectifs» des événements que rapporte l'organe d'information bourgeois sont personnifiés de plus en plus clairement afin de faciliter une plus grande identification avec les «intérêts» de ses lecteurs. La presse ne s'adresse donc plus à l'opinion publique en général, au citoyen, au votant abstrait, mais au contribuable, au consommateur; elle ne s'adresse plus à la femme chilienne mais à la maîtresse de maison, etc. Ces changements, en définitive, substituent aux récepteurs génériques d'autres destinataires, certes plus spécifiques mais tout aussi indéfinis socialement que les précédents.

L'unique zone où la presse bourgeoise continue à lancer de véritables campagnes génériques pour alerter ce qu'elle appelle l'«opinion publique» dans le style de sa manipulation traditionnelle, est celle des événements extraordinaires comme les catastrophes naturelles (tremblements de terre, tempêtes, raz de marée). Utilisant à fond ces adversités de la nature qui ont frappé le Chili en maintes occasions au cours de ces trois dernières années, les moyens d'information de la droite essayèrent d'en effacer le signe de classe et réclamèrent la conciliation et la trêve pour lutter en commun contre les dégâts occasionnés par ces phénomènes naturels. Le fait que par exemple plus des trois quarts des maisons des bidonvilles de Valparaiso aient été détruites par des pluies torrentielles et cet autre que seulement une infime proportion de résidences appartenant à la bourgeoisie aient souffert quelques égratignures, sont assimilées dans cette entreprise de mystification humanitaire. Citons pour nous convaincre ces quelques extraits d'un éditorial paru sous le titre «Vers une société solidaire» dans El Mercurio au mois de juillet 1971, lors du séisme de Valparaiso.

«Les thèses marxistes des partis de la coalition gouvernementale postulent l'existence de contradictions dans la société chilienne, qui ne pourront être résolues que par le déplacement d'une classe par une autre. Par conséquent, les partis admettent la lutte totale comme un fait qui est le résultat de l'analyse scientifique de l'histoire et de la société. Du côté de la politique, il devient de plus en plus difficile d'intégrer les Chiliens, de les unir autour de tâches communes, d'éveiller en eux la conscience de leur solidarité fondamentale. C'est pourquoi il se peut qu'un malheur collectif comme le dernier tremblement de terre soit l'occasion unique qui manquait pour unir tous les Chiliens... L'aide de peuple à peuple est au-dessus des partis et des intérêts politiques; elle se propose de mobiliser authentiquement la solidarité volontaire de la population, elle respecte la liberté des différentes communautés d'accourir à l'aide de leurs frères en détresse et se fonde sur la certitude que cet effort généreux résoudra les problèmes les plus urgents dans les zones touchées par le tremblement de terre et permettra d'intégrer l'ensemble des citoyens aujourd'hui découragés et sans buts réellement communs» (15-7-1971).

FRONTS DE MASSE

Ces grandes lignes de force se sont entrecroisées dans toute la presse bourgeoise au cours des trois années du gouvernement populaire. Point n'est besoin d'insister sur le fait que ces actes d'appropriation de la notion de peuple et de solidarité par la bourgeoisie ne sont pas de simples emprunts sémantiques. La classe dominante s'empare des signes de la gauche parce qu'elle essaie de s'approprier, dans toutes ses actions politiques, un droit de représentation des secteurs sociaux qui lui échappent. Le rapt sémantique ne se conçoit pas en dehors de ce processus permanent d'appropriation des intérêts du prolétariat. Le vol sémantique est une tentative de vol politique et ce fait est confirmé par l'autre versant de l'offensive idéologique de la droite.

En effet, le travail de sape réalisé autour de la question de la représentativité des forces populaires est contrebalancé, dans cette même presse, par un travail de construction de fronts de masse. Au fur et à mesure qu'il faisait éclater la notion de peuple et redéfinissait la notion classique d'opinion publique, le journal bourgeois étendait et précisait les nouvelles clientèles réparties selon leur front de lutte concret et du même coup modifiait la relation verticale qu'il avait entretenue jusqu'alors avec cette opinion publique. Notion qui se révélait n'être valable que pour les périodes où la presse se contente d'«informer» son public, pour cesser de l'être dès qu'il s'agit de transformer ce public en «homme d'action».

Les fronts de masse devinrent donc le distributeur quasi cybernétique qui répartissait les événements selon les intérêts propres à chaque front et permettaient aux organes d'information de la bourgeoisie de mobiliser contre le prolétariat, à partir de ce nouveau traitement de la matière première informative, tous les secteurs qui dorénavant faisaient partie de ce «nouveau» peuple, le peuple de la bourgeoisie. Illustrons cette stratégie en reproduisant de brefs extraits d'éditoriaux ou d'interviews publiés dans El Mercurio:

1. Front des jeunes:

«La conquête du monde étudiant est un des objectifs vitaux du marxisme. Cependant leurs efforts développés dans ce sens rencontrent la résistance de nombreux secteurs parmi les étudiants qui ne veulent pas se convertir en instruments du sectarisme extrémiste» (2-10-1971).

«L'action des «gremios» d'étudiants en cette période de l'histoire de notre pays a démontré qu'elle constituait un facteur primordial dans la préservation des valeurs démocratiques. Presque tous les lycées et collèges, tout au long du pays, ont des centres d'étudiants qui se regroupent en fédérations et qui ont pris sur eux la représentation efficace sur le plan national... Les pères de familles, les citoyens en général et les partis démocratiques doivent observer avec une attention particulière le développement des mouvements d'étudiants dans l'enseignement secondaire, puisque la pénétration de la politique marxiste dans le milieu scolaire oblige, malheureusement, les enfants à dépenser leurs énergies pour la défense des valeurs essentielles de leur propre éducation» (3-12-1972).

2. Front des collèges professionnels

«Personne ne pensera sérieusement que l'on puisse remplacer le travail d'un professionnel par des comités ou des assemblées hétérogènes de travailleurs sans qualifications. C'est pourquoi l'aspiration des ingénieurs à fixer en toute clarté leur rôle dans ce système (du secteur étatisé) est tout à fait compréhensible... C'est d'autant plus indispensable que les ingénieurs représentent la capacité technique, l'investissement en technologie, la possibilité de progrès et de développement industriel. Ce sont eux qui sont les professionnels capables techniquement d'assumer de hautes responsabilités dans les entreprises de travailleurs» (14-8-1972).

«Il est évident que les attaques visant les collèges professionnels du pays obéissent à une stratégie concertée contre ceux qui ont des qualifications délivrées par les universités chiliennes... La Confédération des Collèges Professionnels, dans sa déclaration, signale que toute attaque contre n'importe quel collège faisant partie de la Confédération est une attaque contre la Confédération elle-même. En d'autres termes, elle souligne l'existence d'une solidarité plausible entre «gremios» analogues pour affronter ainsi d'une façon efficace l'offensive dont ils sont l'objet» (23-5-1972).

«La profession médicale a une valeur sans limites pour la communauté et cela est reconnu par tous les secteurs. De la même façon, on accepte que ceux qui exercent la médecine jouissent de revenus qui leur permettent un niveau de vie en accord avec le statut que la profession exige...» (Editorial contre la socialisation des services de santé publique et pour la solidarité avec le Collège des Médecins, 11-1-1972).

«L'opinion du Conseil Général du Collège des Avocats exprime en des termes juridiques l'esprit de défense de la liberté qui anime de larges secteurs de la population. Les avocats ne sont pas contre une justice accessible au peuple et qui satisfasse ses besoins mais ils s'opposent à ces tribunaux d'illettrés (tribunaux populaires) et signalent une fois de plus la pénurie financière que doivent affronter les véritables juges» (2-2-1971).

«Le Collège des Journalistes, pour défendre la dignité de la profession, devrait accorder à cet incident l'attention la plus aiguë et adopter les mesures qui s'imposent» (7-5-1972).

3. Front des magistrats

«Monsieur le juge, avez-vous l'impression lorsque vous rendez votre sentence que vous appliquez une justice de classe, une justice bourgeoise ?

— Jamais je n'ai pensé une telle chose. Notre justice est basée sur la législation européenne. Avec ce critère auquel vous faites allusion, ces législations seraient également bourgeoises et de classe.

— Monsieur le juge, avezvous entendu parler des tribunaux populaires et de celui qui a commencé à fonctionner dans la "Poblacion Nueva Habana" ?

— Oui. Ils sont ouvertement inconstitutionnels.

— Les justifiez-vous d'un point de vue humain ?

— Non, ni du point de vue juridique, ni encore moins d'un point de vue humain. Il faut avoir une préparation juridique pour administrer la justice avec équité. Un tribunal populaire sera toujours partial et il agira selon des critères politiques. Nous autres, nous nous déplaçons sur un terrain autonome et impartial.

— Et que deviendriez-vous par exemple, si vous étiez jugé par un tri-, bunal populaire composé de vos ennemis ? Pour cette raison, je suis contre.

— Etes-'vous bourgeois ?

— Dans quel sens ?

— Dans le sens d'appliquer la loi bourgeoise.

— J'applique la loi que les juristes et les experts ont élaboré dans mon pays. Quant à ma vie privée, je vis avec la sobriété propre a la majorité des juges, avec beaucoup de travail et une maison mo deste» (Entrevue d'un juge de la province de Santiago, El Mercurio, 14-5-1971).

REPARTITION DES FRONTS DE MASSE JUSQU'A LA GREVE
D'OCTOBRE 1972 DANS EL MERCURIO *

FRONTS DE MASSE

TOTAL

FRONT INSTITUTIONNEL

280

Magistrature - Pouvoir judiciaire

90

Parlement

62

Forces Armées (1)

91

Eglise

2

«Contraloria»

25

Municipalités

10

FRONT PATRONAL

316

Gremios industriels (SOFOFA, SONAMI)

146

Gremios agricoles (S.N.A.)

49

Commerçants et petits industriels

72

Transports

36

Petits propriétaires terriens

13

FRONT PROFESSIONNEL 272

Journalistes (2)

167

Médecins

29

Ingénieurs

13

Techniciens

47

Avocats

16

FRONT PROLETAIRE

89

Ouvriers

63

Paysans

12

Chômeurs

14

FRONT JEUNES

183

Lycéens

87

Universitaires

96

FRONT FEMMES (3)

121

* Il s'agit ici du nombre d'éditoriaux publiés sur ce front spécifique dans le journal El Mercurio, entre novembre 1970 et juin 1972.
1. Comprend Forces Armées et «Carabineros s (gendarmerie).
2. Le front des journalistes est un des plus complexes. Il sert à la fois à la défense de sa profession mais aussii par son intermédiaire, on défend la liberté de la presse et la liberté de propriété du monopole du papier aux mains du patron capitaliste. C'est la raison pour laquelle ce front revêt autant d'importance.
3. Ce front global comprend aussi le front général «classe moyenne» et «consommateurs s qui le plus souvent recherche l'appui féminin.

LA CONTRE-REVOLUTION CULTURELLE IMPERIALISTE

La façon dont s'est déroulé l'affrontement de classes au Chili et la place qu'y a occupée l'offensive idéologique pendant les trois ans du gouvernement populaire ont prouvé que désormais les instruments traditionnels de la culture impérialiste pouvaient remplir d'autres fonctions que celles qui leur avaient été assignées pendant les quinze dernières années. La politisation totale de ces instruments à laquelle se livra la classe dominante, alliée de l'impérialisme, pour mieux résister, et sur des fronts plus étendus et plus quotidiens, au danger que représentait le Gouvernement Populaire, est une donnée nouvelle, dont les forces progressistes devront tenir compte pour affronter la contre-révolution dans les pays latino-américains.

Il y a encore très peu de temps, l'appareil publicitaire nord-américain pouvait se contenter de promouvoir implicitement des modèles de vie et de rapports sociaux, congruents avec l’american way of life, en vantant les qualités des produits de son économie. Il en va différemment aujourd'hui: il publicité non seulement des produits commerciaux, mais encore des modèles de régimes politiques. Avant que le cas chilien ne révèle cette métamorphose, on connaissait le rôle qu'avait joué la Compton Advertising dans la planification de la campagne électorale présidentielle, au Venezuela. On savait aussi que la diffusion du mythe du «miracle brésilien» était assurée par la Kenyon et Eckhardt, une autre agence nord-américaine. Au Chili, les agences nord-américaines, en étroite union avec les agences nationales, dressèrent le plan d'attaque psycho-politique contre les actions entreprises par l'Unité Populaire. Citons par exemple la campagne publicitaire lancée par la Sociedad de Fomento Fabril pour convaincre la population des maléfices de l'étatisation. La division de McCann Erickson, l'agence Marplan, joua dans ce plan un rôle de premier ordre. Dans un rapport confidentiel de ces agences, on lisait: «La campagne devra exercer une pression psychologique dans deux directions: a) sur les secteurs supérieurs et moyens supérieurs (niveau parlementaire inclus), afin d'obtenir au bout du compte le refus total de la proposition d'étatisation que formulera l'Exécutif sur les 91 entreprises qui doivent passer au secteur étatisé; b) sur les secteurs moyens et inférieurs, pour leur démontrer les préjudices qu'entraîne une étatisation exagérée, obtenir que ces secteurs se prononcent contre ce projet et exigent dès lors que leurs représentants politiques votent contre. En d'autres termes, la campagne publicitaire devra former la concience des masses contre le projet d'étatisation, afin d'établir une pression de bas en haut, pour que les représentants du peuple qui se trouvent dans le doute, épousent la position que leur exigent les bases.» On pouvait encore lire dans les mêmes documents: «Il faut démolir l'image de l'Etat-patron; il faut stimuler le sens de la propriété chez les travailleurs; sens qui s'est manifesté chez les paysans, mais qui chez les ouvriers industriels est encore pour des raisons évidentes, trop faible». Tous les moyens étaient bons: la campagne comprenait la projection de films dans tous les cinémas du pays, et de copies en 16 mm pour les réunions dans les campements urbains (campamentos et poblaciones), pour les conseils de quartier (juntas de yecinos), les associations féminines (centros de madres), pour — toujours selon les termes de ces rapports — «promouvoir l'intérêt et encourager la masse à exprimer ses opinions en toute liberté. Ces opinions devront être enregistrées sur bande magnétique et les meilleures, les plus intelligentes, les plus courageuses, les plus claires, devront être utilisées publicitairement: nous ne devons oublier à aucun moment que nous devons faire entendre la voix du peuple». Cette «pénétration des masses» devait se faire par la diffusion de tracts et même de romans-photos «grâce auxquels, avec la participation d'artistes distingués du Théâtre National, de la radio, de la chanson, etc., on peut raconter des histoires très populaires, possédant un impact dramatique, et contenant le message de notre campagne, de façon qu'ainsi, grâce à ce moyen si populaire, ce message se grave fermement dans l'esprit des gens des couches sociales les plus basses, socio-culturellement parlant». Cependant, l'échec de ces campagnes devait être reconnu par la propre agence McCann Erickson, dans son rapport final: «Les avis du Front National du Secteur Privé sont en train de produire l'effet contraire à celui qu'on attendait: loin de former la conscience ou de déclencher l'union contre l'étatisation, on dirait qu'ils provoquent chez les gens le désir de l'étatisation...»

Cette planification publicitaire n'est d'ailleurs qu'un indice de la volonté qui a animé la bourgeoisie chilienne et l'impérialisme de ne laisser au hasard aucune zone de leur stratégie politique. Derrière les journaux, les magazines féminins, les revues pour jeunes que contrôlait la droite, il y avait désormais des équipes pluridisciplinaires où on remarquait des psychologues et des sociologues, qui orientaient et charpentaient les contenus qui étaient auparavant laissés à l'intuition des journalistes du système. Il est d'ailleurs significatif que l'USIA [1] ait abandonné pendant les trois années du régime populaire son travail classique de propagande pour répartir ses finances et ses hommes dans les radios, les publications, les chaînes de télévison des forces réactionnaires. C'est ainsi que, à l'administration de la chaîne 13, arriva du matériel qui provenait d'un centre universitaire nord-américain qui possédait soi-disant une section de télévision. Après vérification, les travailleurs de gauche de la chaîne 13 s'aperçurent que ce centre n'existait pas et que l'adresse de l'expéditeur masquait l'identité des véritables donneurs.

L'offensive idéologique lancée de l'extérieur contre le Gouvernement de l'Unité Populaire a aussi démontré l'importance stratégique des associations continentales des propriétaires des mass-media. Les campagnes tendant à créer l'image d'un Chili socialiste, proie du chaos et du désordre, furent prise en charge par les membres de ces associations. Un organisme tout particulièrement joua un rôle déterminant dans la création d'une opinion publique internationale défavorable: la Sociedad Interamericana de Prensa (SIP). Cette association fut conçue originellement en 1950 par le Département d'Etat, pour regrouper les propriétaires des mass-media nord-américains et ceux de la presse créole. Son but avoué consistait à défendre la liberté de presse en Amérique Latine et l'exercice libre de la profession. Or, fait symptomatique, pendant les trois ans de l'Unité Populaire, on lui connaît plus de cent protestations, reproduites dans toutes les publications de ses associés latino et nord-américains, contre une prétendue violation de la liberté de presse par le Gouvernement Populaire. Or, comme chacun sait, pendant les trois ans, l'opposition conserva tous ses moyens d'information et même accrut leur potentiel. Par contre, depuis le coup d'Etat, où en l'espace d'une heure les moyens de diffusion des partis de gauche furent purement et simplement confisqués et souvent détruits, on ne connaît aucune déclaration de la SIP en ce domaine. De la même façon d'ailleurs qu'elle n'avait pas élevé la voix, à Cuba, sous la dictature de Batista. Parmi les personnalités qui ont eu l'honneur de présider au cours des dernières années les destins de cette société, on trouve entre autres un Nord-Amércain comme Jack Howard, un des propriétaires de l'agence de presse internationale UPI (United Press International), des latino-américains comme le propriétaire de El Mercurio de Santiago du Chili, Agustin Edwards, qui fut président de la SIP en 1969, ou encore Mesquita Neto, propriétaire du journal O Estado de Sao Paulo, dont la chaîne en 1972 reçut, soit dit en passant, un prêt d'environ un million de dollars de l'Eximbank pour renouveler ses presses. Un an auparavant, l'Eximbank avait refusé au Président Allen de le prêt qui aurait permis d'acquérir des pièces de rechange pour les Boeing de la ligne aérienne chilienne. Actuellement, la SIP rassemble plus de 800 propriétaires de journaux ou magazines dont 60% sont nord-américains. L'ingérence nord-américaine ne se termine pas là: quatre des six membres du conseil de direction de la SIP sont nord-américains, comme le sont aussi dix des dix-sept membres du comité exécutif et treize des vingt membres du comité consultatif. Les propriétaires de l'UPI qui possèdent 32 journaux et 8 magazines, plusieurs chaînes de télévision et de radio-diffusion aux Etats-Unis, un syndicate de distribution de comics (United Features) et ont en plus des intérêts dans la chaîne internationale d'hôtels Hilton et la ligne aérienne TWA, sont représentés non pas par une personnalité mais par quatre qui agissent au nom de chacune des divisions particulières du consortium (pour donner une idée du pouvoir de l'UPI, disons qu'elle alimente 6 500 entreprises journalistiques dont 2 000 sont situées en dehors des Etats-Unis). La chaîne Hearst, maître absolu du Kings Features Syndicate, en a deux, et ainsi de suite. La Knight — propriétaire du Miami Herald qui couvre de la façon la plus complète l'information sur l'Amérique Latine aux Etats-Unis et contrôle 11 journaux, 5 magazines, une compagnie de transports, une compagnie d'accessoires de presse, une agence de publicité, des chaînes de TV et des stations de radio — en a également deux. A côté de la puissance qu'irradient ces groupes nord-américains, les bourgeoisies monopolistes créoles «associées à part entière», ont bien piètre aspect et paraissent encore plus dépendantes quand on sait que d'une part elles sont les commanditaires des trusts nord-américains fabricants de papier qui leur permettent d'éditer leurs journaux (Au Chili le fameux fabricant de papier Crown Zellerbach possédait une partie des actions du monopole du papier) et qu'elles dépendent par ailleurs des bourses de la Fondation Ford pour envoyer leurs journalistes se perfectionner aux centres techniques de la SIP situés à Miami.

La lutte contre le Chili de l'Unité Populaire donna aussi à l'impérialisme nord-américain l'occasion d'inaugurer de nouvelles méthodes d'espionnage. L'armée des Etats-Unis construisit au début de 1973 à Fort Buchanan, à Porto-Rico, un complexe secret de communication qui permettait d'intercepter les informations provenant de l'Amérique Latine et principalement du Chili. Tous les programmes de la radio et de la télévision chiliennes, où apparaissaient des dirigeants politiques de gauche, étaient interceptés et soumis systématiquement à l'analyse des ordinateurs et des spécialistes en matière de guerre psycho-politique.

Au moment où elle entrevit la possibilité de perdre la rue, que la gauche lui avait abandonnée dans les premiers temps («Au cours de la première année, les réactionnaires apprirent plus rapidement que les masses», disait Fidel Castro lors de sa visite au Chili), la classe dominante jeta aux orties le froc démocratique de sa ligne de masse, et ouvrit la porte aux militaires. Elle se rendit compte que, sans l'armée, et face à la ligne de masse ascendante des forces populaires, sa propre ligne de masse se révélait être en fait un «tigre de papier».

***

Un des premiers décrets édictés par le Conseil Militaire de Télécommunications de la junte fut de supprimer les programmes «avec contenu» (sic). En même temps qu'elle expropriait tous les moyens appartenant aux forces de la gauche et qu'elle retirait aux autres organes la liberté d'émettre des informations, de faire des interviews sans passer par une censure militaire, la junte décrétait:

«1. La propagande commerciale sans contenu politique est permise.

2. On pourra transmettre des programmes de sport ou des événements de ce type.

3. Les émissions dramatiques et autres programmes de fiction doivent contenir des concepts moraux qui ne portent pas atteinte à la moralité et aux bonnes mœurs et qui n'exaltent pas la morbidité. Ils ne pourront pas prendre pour source la situation que vit le pays.

4. Le reste des programmes devra se préoccuper fondamentalement de transmettre la culture de notre peuple en mettant en relief les valeurs de la nationalité. La diffusion de la bonne musique chilienne est tout spécialement recommandée». [2]

«Ils m'ont brisé les jointures des doigts à coups de crosse, pour m'empêcher à tout jamais de jouer de la guitare» (Víctor Jara, assassiné le 14 septembre 1973, au Stade National, par le pouvoir fasciste).


Notes:

1. USIA ou USIS: United States Information Agency, qui dépend directement du Département d'Etat et du Conseil dé Sécurité, au même titre que la CIA et qui a son siège dans les locaux des ambassades américaines.

2. La Prensa, Santiago du Chili, 19-9-1973, p. 8.


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