Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


I. LA FORMATION DE L'IDEOLOGIE «GREMIALISTE» [1]

La classe dominante chilienne est loin d'avoir toujours été la promotrice des organisations de base et des actions de masse, même parmi ses clientèles habituelles. Si, en 1971, son organe d'information encourageait avec autant d'insistance la politisation des citoyens (qui, selon ses propres termes, «signifie la disparition de l'individualisme et la fin de l'indifférence à l'égard du bien commun»), c'est pour n'avoir que trop banni la politique explicite de son discours dominant dans les autres phases de l'hégémonie bourgeoise. En 1967, elle en était encore à jeter les hauts cris quand fut votée par le Parlement la nouvelle loi sur le syndicalisme paysan. Les lois répressives que la droite traditionnelle avait imposées jusqu'à cette date avaient limité le nombre des syndicats dans les zones rurales à vingt-quatre, qui groupaient à peine deux mille membres [2] . L'entêtement de la classe dominante n'eut d'égal que celui qu'elle opposa quelques mois après aux projets de lois qui inspirés par la politique de «promotion populaire» du régime participationniste de la Démocratie Chrétienne, rendaient possible l'«incorporation sociale» de la population à la société existante à travers un réseau d'organisations de base (telles que les juntas de vecino, les centros de madres, les centros culturales, etc.) Même résistance farouche aux nouvelles unités économiques agricoles de caractère communautaire — qu'elles s'appellent coopératives ou asentamientos — proposées parla politique de réforme agraire de Frei, qui ne cherchait pourtant qu'à moderniser un secteur attardé du capitalisme. En mai 1970, cette même classe dominante assassinait encore les fonctionnaires démocrates-chrétiens de la Corporation de la réforme agraire, sous prétexte qu'ils politisaient les campagnes avec leurs idées collectivistes étrangères à la «réalité paysanne». Les idéologues de ces modèles chrétiens d'auto-gestion étaient à cette époque des ennemis de classe et le chef de l'organisme d'expropriation — qui se transforma sous Allende en l'un des plus fervents leaders de la sédition — était encore taxé d'activiste marxiste déguisé en chrétien.

Ces quelques antécédents permettent d'apprécier davantage l'ampleur du saut effectué par la classe dominante dans les trois dernières années. A partir de quand ce réagencement s'amorce-t-il, et quels éléments forcèrent la bourgeoisie chilienne à réviser sa stratégie et son organisation de classe ? Pour répondre à cette question, il nous faut au préalable répondre à cette autre: de quelle classe dominante, de quelle bourgeoisie s'agit-il ?

UNE BOURGEOISIE DEPENDANTE, MONOPOLISTE ET GENERIQUE

On peut dire que la bourgeoisie chilienne est simultanément dépendante, monopoliste et générique. Les bases économiques de sa dépendance et de son rattachement au rythme d'expansion du système capitaliste international sont historiquement multiples. Il y eut d'abord la phase du capitalisme commercial. Les centres d'activités économiques primaires étaient alors maniés indirectement par les capitalistes britanniques, qui n'investissaient pas directement dans la production nationale, mais qui contrôlaient en fixant les prix, les quotas de production et en monopolisant les canaux de commercialisation interne ainsi que l'accès à l'économie internationale. Ce fut l'ère de l'invasion des maisons commerciales anglaises dont le réseau avait la main mise sur le mouvement commercial et imposait une ligne de consommation alimentée par les manufactures anglaises.

Il y eut ensuite, après 1880 et la guerre du Pacifique, l'économie d'enclave, qui connut sa première expression dans l'«enclave du salpêtre». L'économie d'enclave eut un effet important sur la classe dominante locale: les économies centrales se mirent en effet à agir indépendamment de l'initiative des producteurs locaux qui commencèrent à perdre ainsi leur signification dans l'économie nationale. En 1887, sous cette nouvelle modalité de dépendance, le capitalisme anglais s'était déjà emparé d'une grande part des gisements miniers qu'il avait ajoutés au contrôle et à la propriété des transports, du ravitaillement et de la commercialisation.

Puis vinrent les investissements réalisés en association par les capitalistes créoles et les groupes étrangers: le processus de dénationalisation de l'économie paraît incontrôlable et le dynamisme du développement du Chili dépend chaque fois plus étroitement des intérêts extérieurs. Cette pénétration du capital étranger, présent dans tout le processus d'industrialisation, commença après la guerre du Pacifique et la mise en exploitation du salpêtre, et elle s'accentua après 1930 pour prendre un élan définitif dans la dernière décennie (1960-1970).

L'investissement étranger qui, en 1958, atteignait quarante à cinquante millions de dollars, passa en 1968-69 à cent quatre-vingt-dix millions. En 1967, 40% des actifs des sociétés anonymes industrielles étaient contrôlé par le capital étranger. En 1966, le tableau de la dépendance était le suivant: 35% de l'agriculture, 73,3% des mines, 40,6% de l'industrie, 34,1% du commerce, 47,4% du transport et des communications et 24,2% des services. A ce type de dépendance des pôles externes qui surgit des investissements directs, il faut ajouter d'autres formes plus cachées comme la dépendance technologique: entre 1955 et 1966, plus de 40% de la valeur totale des importations de biens d'équipement furent destinées au secteur industriel.

Mais cette dépendance de la bourgeoisie chilienne ne l'empêche pas d'être monopoliste: un seul indice nous fera comprendre le degré de la concentration du pouvoir économique du Chili. En 1965, la production de dix entreprises couvrait plus de la moitié de la production totale de chaque branche d'activité.

Donnons des exemples: pour les boissons, dix entreprises couvraient 68,8% de la production; pour les textiles, 45,6% ; dans l'industrie du meuble, 56,2% ; dans l'industrie du papier, 91,3% (dans ce secteur, c'est en fait une seule entreprise qui monopolise pratiquement la production du papier) ; dans les cuirs, 60,1% ; dans la métallurgie, 56,9% ; et ainsi de suite. L'évidence grandit si nous considérons que dans près de 85% des sociétés anonymes, les dix plus grands actionnaires possédaient 50% du total des actions.

Enfin la bourgeoisie chilienne est générique: les caractéristiques structurelles du Chili avant 1930 et les modalités spécifiques qu'elles imposaient au processus de substitution des importations engendrèrent la consolidation d'un groupe hégémonique dont la base économique s'étend à toute la gamme des secteurs de l'économie. Historiquement, ce furent les secteurs dominants qui entamèrent l'industrialisation en transférant des capitaux de la banque et du commerce vers les activités industrielles. Dès le début, le secteur industriel fut donc étroitement lié aux groupes dominants sur le plan social et économique. «Le jeu des intérêts communs conduit à la définition et à l'identification d'une grande bourgeoisie dominante plutôt qu'à l'apparition de bourgeoisies spécifiquement identifiées à une activité économique particulière. Cette grande bourgeoisie dominante, de par son caractère monopoliste et une imbrication intersectorielle poussée, s'exprime sur le plan idéologique d'une façon particulièrement significative, comme bourgeoisie générique.» [3]

Comme nous le verrons bientôt, c'est justement cette interpénétration des intérêts de divers secteurs de la bourgeoisie qui explique pourquoi la réponse d'un secteur particulier — comme le fut celui des propriétaires terriens — à une situation déterminée, se trouva susceptible de servir de modèle d'avant-garde à la classe dominante dans son ensemble.

LA REPONSE DE LA CLASSE DOMINANTE

Tout au long de son histoire, le groupe hégémonique a dû affronter, en de nombreuses occasions, la pression des secteurs progressistes. Selon les cas, il y a répondu en durcissant sa position, ou au contraire en mimant le projet de l'adversaire, pour tenter de récupérer les éléments qui lui étaient favorables dans les politiques appliquées. En 1891, il refusa la politique du président Balmaceda qui cherchait à limiter l'expansion de l'économie d'enclave impérialiste, et qui fut forcé de se suicider. La classe dominante fit ainsi avorter un projet de révolution bourgeoise. Dans les années trente, à l'époque du Front populaire — coalition à laquelle participaient les partis ouvriers — c'est elle qui imposa les lois répressives contre le syndicalisme paysan et c'est elle aussi qui s'unit ensuite avec le régime au pouvoir, essayant ainsi de mettre la main sur les entreprises d'Etat créées sous le Front Populaire, pour accélérer le développement industriel et endiguer la pression des secteurs moyens et populaires.

En 1920, quand les classes moyennes, produit du développement économique des dernières décennies, réclamèrent la démocratisation du système, l'extension du suffrage et une plus grande accessibilité de l'éducation et de l'emploi, c'est la même classe dominante qui leur répondit cependant en ouvrant le cycle populiste avec Arturo Alessandri.

Lors de toutes ces tentatives, la bourgeoisie chilienne démontra sa souplesse en essayant de trouver de nouvelles formes permettant de concilier les intérêts des divers secteurs dans les limites de sa démocratie formelle, sans jamais perdre une once de son pouvoir. Il fallut attendre l'époque du régime démocrate-chrétien pour assister, au sein de la classe dominante, à une sérieuse remise en question de ses méthodes de résistance aux pressions des secteurs moyens et populaires.

La réforme agraire du président Jorge Alessandri avait déjà provoqué certains heurts entre les propriétaires terriens du sud du pays et la Société Nationale d'Agriculture (S.N.A.). Les effets du projet de réforme agraire du gouvernement démocrate-chrétien devaient — malgré lui — aller beaucoup plus loin. Certes, l'administration au pouvoir n'appliqua que très lentement cette loi: en 1970, 18,5% des terres irriguées et environ 8% des terres non irriguées avaient été expropriées. Mais la promulgation de la nouvelle loi — jointe à une pression paysanne croissante — suffit à ébranler la cohérence idéologique du secteur agricole de la classe dominante.

Ce secteur de l'économie étant le seul touché par une réforme qui «risquait» de devenir structurelle, sous la pression paysanne secondée par les partis populaires, c'est autour de lui et de la réforme agraire que se mobilisa en majeure partie l'opposition de la classe dominante au régime démocrate-chrétien. Pour ne signaler qu'un indice numérique, entre 1965 et 1966, le journal El Mercurio publia un total de 245 éditoriaux au sujet de la situation dans les campagnes (réforme agraire, syndicalisme paysan, expropriation, etc.). Dans le quotidien Diario Ilustrado, organe du Parti National, se publièrent plus de 360 éditoriaux du même type; c'est-à-dire qu'en moyenne, un éditorial par jour était consacré aux problèmes de la classe dominante dans cette zone de l'économie.

Face à l'accentuation de la lutte des classes dans les campagnes, la classe dominante répondit en restructurant ses organisations de classe pour le domaine agraire. Et ce modèle de résistance devint la plateforme d'un schéma d'action et d'une idéologie embryonnaires, qui devaient servir quelques années plus tard pour combattre — côte à côte cette fois avec la Démocratie Chrétienne — le gouvernement populaire. Pour la première fois depuis son existence, pour répondre au réformisme de Frei, la classe dominante commença à parler de «grémialisme» et d'«action à la base».

LA RESTRUCTURATION DU «GREMIO»

Où en était l'organisation de la classe dominante quand la Démocratie Chrétienne prit en charge le gouvernement (1964) ?

Pendant longtemps, la seule organisation patronale — le seul gremio avant la lettre — existante dans le pays a été la Société Nationale d'Agriculture (S.N.A.). Fondée en 1838, sous l'ère d'un commerçant enrichi, Diego Portales, père du fascisme chilien d'aujourd'hui [4] , elle se consolida définitivement en 1869. Pendant près de cinquante ans, elle devait être l'unique instrument de défense avoué des intérêts de la classe dominante. Dès le début, intimement liée aux partis Conservateur et Libéral (qui, sous Frei, fusionnèrent en une seule formation politique appelée Parti National), la S.N.A. regroupa autour d'elle non seulement les grands «hacendados» mais aussi les hommes de la banque, de l'industrie et du commerce. Ce n'était là qu'une conséquence et une preuve de plus de l'interpénétration des divers secteurs de la classe dominante chilienne. Entre 1830 et 1930, sur 46 présidents, vice-présidents et directeurs de cette institution, on dénombre 18 sénateurs, 34 députés, 29 ministres ou hommes d'Etat, 15 directeurs de banques, 16 directeurs de l'industrie, du commerce et des mines, 6 directeurs de journaux et 5 personnalités du monde universitaire, ces fonctions, étant, évidemment, cumulées.

En 1883, c'est sous l'impulsion de la S.N.A. que furent fondés deux autres gremios de la classe dominante: la Sociedad de Fomento Fabril (SOFOFA) qui regroupait les indutriels, et la Sociedad Nacional de Minería (SONAMI), autour de laquelle s'agglutinaient les propriétaires de mines. Ce n'est que pendant les années trente qu'on devait voir se former le premier front commun avoué de la classe dominante, sous l'égide de la Confederación de la Producion y del Comercio, qui n'était en fait que la somme S.N.A.-SOFOFA-SONAMI, à laquelle vinrent s'ajouter en 1934 la Cámara del Comercio (grands commerçants), et en 1951 la Cámara de la Construcción (entrepreneurs du bâtiment). Cependant, le rôle du front constitué en 1930 pour résister à la montée des classes moyennes resta très secondaire et chacun de ses membres se développe indépendamment, jusqu'à ce qu'apparaisse le «danger totalitaire» du régime du président Allende.

La S.N.A. ne devait pas démentir sa vocation d'avant-garde dans l'organisation de la classe dominante. Ce fut elle qui fonda le premier gremio, ce fut elle qui, la première, lança le mot d'ordre de la restructuration des organisations patronales, ce fut elle aussi qui, dès les premières heures du coup d'Etat, reçut de la junte la mission de planifier le contenu des informations diffusées par les mass média centralisés (radio, TV, presse), afin d'encourager la répression. Et tout cela après avoir, pendant toute la période de gouvernement populaire, appelé à la sédition du haut de sa chaîne radio-phonique (Radio Agricultura), un des plus puissants émetteurs du Chili, qui a comme président de son conseil le chef de la SOFOFA.

Mais avant d'aller plus loin, essayons de résumer en quoi consista cette fameuse restructuration du gremio sous Frei.

Un premier fait attire l'attention et éclaire l'importance du saut effectué. En 1965, la S.N.A. comptait 1.834 membres. En 1969, ce nombre était passé à 4.500. Dans le même temps, le nombre d'affiliés aux syndicats d'employeurs agricoles — organismes de participation régionale des latifondistes, branchés sur la S.N.A. — passa de 1.917 à 9.803. En juin 1967, fut fondée la COSEMACH (Confederación de los Sindicatos de Empleadores agrícolas de Chile) qui devint le premier front organisé par le grémialisme naissant.

Ce flux des agriculteurs vers les organisations patronales laisse entrevoir l'importance d'une pression de la «base» sur les organisations de défense de leurs intérêts. Avant 1965, pendant près de soixante ans, face à chaque menace conjoncturelle, la S.N.A. avait lancé de nombreux appels à resserrer les rangs entre agriculteurs. Mais aucun n'avait débouché sur un projet d'organisation permanente de la solidarité, ni parmi les agriculteurs [5] , ni dans d'autres secteurs de l'économie.

Pendant les six ans de gouvernement Frei, la S.N.A. agita sa base, se modernisa et se démocratisa: elle élargit le cadre social de recrutement de ses membres en s'ouvrant aux propriétaires de surfaces moyennes et en se décentralisant, en intégrant au conseil directeur des représentants de chacune des associations provinciales d'agriculteurs et en remplaçant les hommes «traditionnels» de son directoire par des hommes jeunes — agriculteurs «efficaces et progressistes» — qui lui donnèrent un nouvel élan.

Au cours de cette période, l'idéologie de la S.N.A. se modernisa également. Jusqu'alors à forte prédominance juridico-politique, elle tendit à se réfugier dans le champ économique. Au programme, qu'elle taxait de «politique», que voulait instaurer la Démocratie Chrétienne, elle opposa le programme du technocrate, qui renvoie au rang des utopies la nécessité de changer les structures de la propriété foncière, et qui met tous ses espoirs dans l'application de la science et de la technologie: à la grande différence de certaines classes dominantes dans d'autres pays d'Amérique Latine, elle ne s'opposait pas à la révision du principe de propriété privée et acceptait de faire une distinction entre propriétaire efficace et propriétaire inefficace au nom de sa rationalité économique. Cette formation de l'idéologie technocratique devait avoir son aboutissement politique définitif dans le programme électoral de Jorge Alessandri qui, de fait, non content de célébrer de façon univoque la capacité de la science et de la technologie de moderniser les structures du pays, lança pour la première fois la consigne de la «fin des idéologies» et celle de la disparition des partis politiques.

Cette idéologie technocratique épousa cependant une forme particulière en se transformant en grémialisme.

Quels sont les postulats de cette idéologie grémialiste ? La classe dominante les formule par des équations et des antinomies relativement simples. Voyons ce qu'en fut le contenu dans cette période de la résistance à la réforme agraire (1964-1970).

Le grémialisme se présente lui-même comme un mouvement indépendant et apolitique circonscrit à la défense des intérêts économiques de ses partisans. «Il ne vaut pas la peine de commenter les arguments démagogiques qui ont voulu attribuer à notre union des agriculteurs des propos politiques et même visant à troubler l'ordre public. Nous représentons un secteur de la production qui n'a pas d'activité politique. Nous travaillons en tant que gremio..»; «Unité, pourquoi ? Nous voulons être clairs et précis. Nous ne cherchons pas à constituer une force pour un affrontement politique avec le gouvernement. Cela ne relève pas de nos compétences. Il s'agirait là d'une grosse erreur qui défigurerait le sens grémial de nos associations...» [6]

Le projet grémial est de restaurer la primauté de l'économique sur le politique incarné par les partis. Le processus de changement qu'il prône est une modernisation réalisée selon les normes techniques et non politiques. La réforme agraire proposée appartient à la sphère politique, elle est un instrument de démagogie, elle ne fait que répandre l'agitation sociale, elle obéit aux intérêts des partis, elle n'aura pour fruits que la famine et le chaos. Bref, elle amènera le désordre. Par contre, une réforme agraire conçue selon les normes de l'ordre et de la rationalité économique devra se contenter de réformer l'entreprise et l'exploitation agricoles, elle recherchera reffica-cité économique, et par là-même sera en accord avec les intérêts nationaux (et non plus seulement avec ceux des partis). La seule participation concevable, dans ce cadre, pour les paysans ne pourra être qu'une participation aux «bénéfices». Le respect de ces dispositions apportera tranquillité et ordre dans tout le pays.

Pour imposer ce projet prétendument technique de réforme agraire et contrecarrer le projet politique de l'adversaire, il faut pouvoir compter sur des organisations démocratiques où nul fossé n'existe entre représentants et représentés.

«Une des critiques importantes adressées aux organisations grémiales, qui groupent aussi bien les travailleurs que les hommes d'entreprise, est qu'elles ne reflètent pas les aspirations ou inquiétudes de ceux qu'elles représentent» (article publié en mars 1970 dans la revue de la S.N.A. sous le titre significatif «Action à la base»); «Rénover notre organisation, nous imprégner d'un concept moderne de l'entreprise et assouplir nos contacts avec les agriculteurs, afin d'obtenir une représentativité plus grande et plus authentique» (ibid., avril 1970).

Au modèle participationniste de la Démocratie Chrétienne, qui parle elle aussi d'intégration des classes et offre au peuple une participation à la société existante — sans pouvoir lui donner de contenu par suite de ses ambiguïtés — la classe dominante répond en offrant, dans ses organisations de classe, la participation à ses membres. Le circuit sémantique de l'intégrationnisme démocrate-chrétien alimente la reformulation de la solidarité économique de la classe dominante et lui permet de ravaler la façade de son idéologie de domination.

La collaboration de classes est possible. Seuls, la politique, les partis, les agitateurs ont détourné le paysan de la communauté naturelle qui doit exister entre le paysan et le patron. «Notre action grémiale est claire et définie. Nousmous sentons pleinement solidaires de ceux qui, d'une façon ou d'une autre, ont des liens avec la terre, qu'ils soient ouvriers agricoles, propriétaires, fermiers ou membres de coopératives.» [7]

Sous Frei, la pratique et l'idéologie de ce grémialisme embryonnaire ne débordèrent guère la sphère de l'agriculture. Le seul autre domaine majeur où il amorça une percée fut le secteur universitaire. En réponse au mouvement étudiant, aux occupations d'Université et à la réforme qui brisait la structure du pouvoir vertical dans l'enseignement supérieur, la droite universitaire proposa un modèle de participation grémialiste, dès 1968. On y trouve les mêmes dichotomies que dans le grémialisme agraire: il s'agit ici de restaurer le règne de l'académique et de la science, face à la politique des étudiants qui se sont transformés en «groupe de pression utilisable pour des expériences politico-révolutionnaires» [8]. Il s'agit de restaurer la communauté universitaire, là où les agitateurs ont implanté un modèle anarchiste démagogique, politicard, de fausse participation.

Il nous reste à voir quel groupe se charge de la mise en forme de cette idéologie, qui émane d'une pratique de résistance concrète. Nous reviendrons sur cette question.


Notes:

1. Pour développer cette section, nous nous appuyons sur un travail de recherche réalisé en 1969-70, et qui a été publié dans La ideología de la dominación en una sociedad dependiente: la respuesta de la classe dominante chilena al reformismo, Buenos Aires, Ediciones Signos, 1970, 315 p., d'Armand Mattelart, Carmen et Leonardo Castillo.

2. En 1969, le nombre des paysans syndiqués atteignait déjà les cent mille ; en 1970, il y en avait 140.000 ; en 1971, 253.000 et en 1972, plus de 300.000 (environ 60% de ces paysans syndiqués appuyaient l'U.P.).

3. Victor Brodersohn, Consideractones sobre el caracter dependiente de la burguesía industrial chilena, Santiago du Chili, CESO, 1969, p. 3.

4. Acte symbolique de la classe dominante chilienne, accompli par son bras armé dans les premières heures du coup d'Etat, la junte rebaptisa l'édifice Gabriela Mistral (ex-palais de la UNCTAD), la poétesse de filiation démocrate-chrétienne, du nom de Diego Portales. C'est ce père de la «nationalité» chilienne qui écrivait: «La République est le système qu'il faut adopter. Mais savez-vous comment je l'entends pour ces pays ? Un gouvernement fort, centralisateur, dont les hommes soient de véritables modèles de vertu et de patriotisme et puissent ainsi remettre les citoyens sur le chemin de l'ordre et des vertus» ; ou encore «Le bon sens et l'amour de l'ordre que manifestent toutes les classes de l'Etat sont un mur inexpugnable contie lequel se sont écrasés et s'écraseront les projets des désorganisateurs incorrigibles qui ne veulent chercher d'autre chemin, pour améliorer leur sort, que celui du désordre, de la ruine des institutions et des honnêtes gens, et de la possession d'emplois qu'ils sont incapables de remplir fidèlement et dignement.» A cent quarante ans d'intervalle, le discours dominant n'a guère changé.

5. Lisons un de ces appels lancés en 1933: «La législation sociale conduira le pays à la ruine ; les propriétaires terriens, les industriels, etc., doivent s'unir dans l'union des institutions patronales et nous nous arrêterons sur la pente fatale».

6. Bulletin de la S.N.A. «El Campesino», 1965-1969.

7. Bulletin de la S.N.A. «El Campesino», 1965.

8. Nous avons analysé la naissance du grémialisme étudiant dans «Los medios de comunicación de masas. La ideología de la prensa liberal en Chile», Cuadernos de la Realidad Nacional, Santiago du Chili, nº 3. mars 1970.


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