Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire


LA COMMUNICATION DES MASSES

Rapport rédigé entre novembre 1970 et avril 1971 et publié à cette date au Chili.
Les légères modifications que nous lui avons apporté n'altèrent en rien son contenu original.

Les études sur les mass média qui ont été effectuées ces dernières années, dans les pays latino-américains, dans une perspective critique, avaient pour principal objectif de révéler d'une part la structure de pouvoir sur laquelle repose l'appareil de communication de masse et par ailleurs l'analyse de la charge idéologique des messages «objectifs» de la classe dominante [1] En ce moment, loin de dénier l'importance de cette phase, il faut cependant la considérer comme une simple étape — toute fondamentale qu'elle soit — dans la tâche de créer un moyen de communication identifié avec le contexte révolutionnaire.

Les réflexions que nous livrons dans ce travail admettent comme premier point d'appui ces études qui ont mis à nu les mécanismes auxquels recourt la stratégie de mystification de la classe dominante à travers ses organes de diffusion ; elles reconnaissent comme second point de départ les références des théoriciens et des dirigeants politiques, élaborées à partir des différents processus révolutionnaires. Elles essaient enfin de tirer la première leçon de l'expérience encore très fraîche et embryonnaire de la lutte livrée au Chili par les travailleurs des moyens de communication de masse, comme une des luttes de masse parmi d'autres, et dans le contexte général de l'affrontement de classes. Nous n'avons pas la prétention d'offrir un ensemble de considérations définitives, ni d'idées cristallisées. Un tel propos nous ferait d'ailleurs tomber dans une contradiction magistrale, puisqu'il paraîtrait renouer avec la définition du message comme savoir et produit achevé, qui est celle qu'adopte la bourgeoisie, dont l'idéalisme offre, en tout temps et en tout lieu, une réponse pour tout, et qui établit les normes de sa dite politique culturelle sur un savoir répétitif, légitimé par la «tradition». Les idées qui suivent sont le résultat d'une praxis qui se confond avec celle des travailleurs de la zone culturelle ; c'est pourquoi nous les livrons comme des réflexions ouvertes que nous nous promettons d'approfondir au rythme du processus de transformation.

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Il est vrai qu'avec la part de pouvoir obtenue aux urnes, les forces de gauche sont loin d'exercer le contrôle sur les moyens de communication de masse. Rappelons quelques traits de la structure du pouvoir des mass média au moment de l'accès au gouvernement des forces de l'Unité Populaire. Cette structure est calquée sur le caractère monopoliste et dépendant de la classe dominante chilienne:

—Les sept groupes bancaires qui, directement ou par procuration de l'impérialisme, contrôlent l'économie se répartissent les principaux moyens de communication. A titre d'exemple, la Banque A. Edwards qui contrôle plus de 60 entreprises et est le mandataire du Groupe Rockefeller, est propriétaire du Mercurio, le plus grand et le plus ancien journal qui circule dans le pays, et de deux autres quotidiens métropolitains (leur tirage total dépasse le chiffre de 300 000 exemplaires). Ce groupe est également propriétaire de 7 journaux édités en province. Quant à la presse hebdomadaire, il possède une des plus grandes maisons d'édition, qui monopolise la publication des romans-photos, des fan's magazines, et qui imprime plus des trois quarts des revues féminines (importées d'Amérique du Nord ou nationales) qui circulent dans le pays. Il contrôle en outre une des plus importantes chaînes nationales de radio, qui couvre tout le territoire.

Notons que ce groupe Edwards possède l'exclusivité des services des grandes agences de presse du monde capitaliste : AP, REUTER, AFP, NEW YORK TIMES. Les télétypes de ces agences fonctionnent dans l'édifice du Mercurio. Avant d'arriver au lecteur, les informations qui proviennent de ces agences passent par un double filtrage : à New York ou eh Europe et à Santiago. Sur 120000 mots reçus par le télétype, 9000 seulement parviennent au public.

—La seconde maison d'édition, par ordre d'importance, appartient à un groupe bancaire lié au parti démocrate- chrétien. En plus de revues d'actualité et de magazines féminins, elle édite la totalité des bandes dessinées nord-américaines qui atteignent mensuellement 700 000 exemplaires. (Les presses de cette maison d'édition et les bâtiments viennent d'être rachetés par le gouvernement de l'Unité Populaire afin de se transformer en maison d'édition de l'Etat (Quimantu). Le groupe mentionné continue cependant à y faire imprimer et à éditer ses revues). Ces deux premiers groupes publient donc chaque semaine un total de plus de 2 millions 1/2 d'unités, qui sont dans leur majorité (plus de 60%) d'origine nord-américaine.

La gauche, par contre, ne possède toujours que deux revues d'information dont le tirage n'atteint pas plus de 30 000 exemplaires mensuels.

—En ce qui concerne la presse quotidienne de la capitale, la gauche possède trois journaux qui représentent un tirage global de 140 000 exemplaires. Les groupes d'opposition en possèdent 4, leur tirage atteint 425 000. On remarquera l'importance de la différence, qui prend encore plus de relief quand on apprend que sur ces 140 000 exemplaires seuls 25 000 représentent le tirage de la presse de parti, le PC principalement, le reste représente le tirage de journaux populistes, favorables à la gauche mais qui ne lui sont pas rattachés organiquement. Par ailleurs, les forces populaires ne gravitent aucunement sur les 35 journaux qui se publient en province.

—La droite contrôle 95% des stations d'émission de radio.

—En matière de télévision, à part la chaîne contrôlée par le gouvernement, il existe deux autres chaînes, qui sont aux mains des universités. Le canal 13 de l'Université Catholique, fortement acquis à la réaction, qui recueille plus de 50 % de l'audience et le canal de l'Université du Chili, traditionnellement à gauche, qui réunit à peine 10% des téléspectateurs.

Un indice du caractère dépendant de la programmation du canal d'opposition : 46 % des programmes sont d'origine nord-américaine. (La programmation de la chaîne d'Etat dont hérite le gouvernement populaire, affiche un degré similaire de dépendance). Par ailleurs, 96 % des films et des séries télévisées proviennent des Etats-Unis.

—Les quatre principales agences de publicité sont les filiales des grandes firmes nord-américaines (J. Walter Thompson, McCann Erickson, Kenyon et Eckart, Grant Advertising). La J. Walter Thompson, en 1969, (elle planifiait alors la campagne présidentielle du candidat de la droite), avait dans le pays, une clientèle de 56 entreprises dont 27 étaient étrangères.

—L'industrie du disque est aux mains de la RCA et de la ODEON.

—La production cinématographique nationale est pour ainsi dire nulle. Près de 60 % des films étrennés à Santiago, proviennent des Etats-Unis.

—En matière de tourisme, signalons l'énorme gravitation des chaînes Sheraton et Hilton, (comme dans tous les pays latino-américains) et des autres sous-agents de l'industrie culturelle, comme Avis, Hertz, etc.

L'ennemi de classe a conservé intact cet appareil de domination idéologique. La question est de savoir si la présence de l'ennemi dans la place incitera les forces révolutionnaires à rechercher une stratégie commune dans la lutte idéologique. Parviendront-elles à opposer au pouvoir de manipulation et d'endoctrinement de la bourgeoisie créole et de l'impérialisme, une réponse qui dépasse les limites que l'ennemi de classe pourrait fort bien continuer à prescrire pendant longtemps ? Utiliseront-elles un appareillage traditionnel qui oscillera entre les marges du jeu imposé par la classe dominante ? Il est important de signaler que cette question ne se résoudra pas par l'expropriation complète des moyens de communication contrôlés et administrés par la bourgeoisie. Comme nous aurons l'occasion de le préciser, cette revendication constitue évidemment un axe fondamental de la transformation du moyen de communication, mais on ne saurait lui attribuer un caractère de panacée absolue. La révolution commence in domo ; c'est dans la mesure où les forces révolutionnaires reformuleront leur stratégie dans leurs propres moyens d'expression (aussi bien ceux que contrôle le gouvernement populaire que ceux qui relèvent des divers partis de la gauche) qu'elles pourront exercer une pression réelle pour exiger et effectuer cette expropriation. La même observation vaut pour la transformation des messages. Il va sans dire que ce n'est pas 'seulement en supprimant tous les programmes de facture étrangère, surtout les nord-américains qui se révèlent particulièrement envahissants, qu'on résoudra l'incidence de la dépendance culturelle. Un programme «chilénisé» est susceptible de reproduire le même réseau idéologique et donc de souffrir du même vice, peut-être de façon moins explicite, voilà tout, que le matériel étranger. Certains observateurs n'ont pas tardé à remarquer, au cours des premiers mois du gouvernement populaire, que les forces de gauche avaient une attitude de retrait dans la lutte idéologique, et particulièrement en matière de communication de masse. Il est en effet urgent que, sur ce terrain, la bourgeoisie rencontre un adversaire qui veuille bien et qui puisse abandonner son caractère virtuel et ne se contente pas d'être le reflet de l'institutionnalité dominante. On pourrait évidemment faire un inventaire des carences, et commencer un livre de lamentations. Nous nous en défendons. Pour déblayer le terrain, nous voudrions signaler certaines modalités de la lutte des classes dans ce domaine, et procéder à l'analyse de quelques éléments, analyse qui se voit souvent frustrée et tourne souvent court, à cause des tendances mécanistes qui marquent la façon d'envisager la tâche à accomplir.

Deux thèmes — en fait ils s'articulent sur la même problématique — structurent notre exposé :

—La bourgeoisie et l'impérialisme possèdent la dynamique de l'information (et comme nous le verrons plus loin, celle de la culture). Le concept dominant de liberté de presse et d'expression, légitime cette dynamique, comme aussi la légitime la conception autoritaire qui préside à l'organisation et à l'activité de la communication de masse.

—Les classes populaires se sont vu réserver traditionnellement un rôle de consommateur de cette information et de cette culture. Il s'agit de renverser cette situation en évitant le danger lu populisme.

I. LA NATURE DE LA PRATIQUE DE LA COMMUNICATION DANS UNE SOCIETE DEPENDANTE

Le fait que la classe dominante chilienne ait conservé, sous le gouvernement populaire, ses moyens de communication, confère à la lutte idéologique un caractère propre. Pour pénétrer plus à fond cette spécificité, il nous faut rechercher quelle place occupent ces moyens dans la stratégie globale de dissimulation et d'inversion de la réalité qu'appliquent la bourgeoisie et l'impérialisme. C'est-à-dire esquisser le pouvoir idéologique de l'ennemi de classe, à partir du domaine particulier de la communication de masse.

LES FETICHES.

Dans la société capitaliste toute activité et tout produit participent du monde et de la logique de la marchandise. Le langage lui-même qui permet de transmettre au public le sens de cette activité et de ce produit — quel qu'il soit — est le langage de l'homme de la marchandise qui se transforme en maître et seigneur de tout langage. La forme mercantile est la forme générale de l'échange. L'activité et le produit de la communication n'échappent pas aux rapports sociaux dominants. Pour installer la forme mercantile de communication, pour faire d'elle une activité «naturelle», une activité qui se réalise sans que les dominés (c'est-à-dire les récepteurs) puissent soupçonner son caractère d'instrument de domination d'une classe, le moyen de communication passera par un processus de fétichisation, par lequel passent tout produit et toute activité. Soùs l'emprise du fétichisme, les hommes vivants se métamorphosent en «choses» (facteurs de production) et les choses vivent. Ainsi l'argent «travaille», le capital «produit». De la même façon, le moyen de communication «agit».

Pour garantir sa légitimité, le mode de production capitaliste a besoin d'un corps de fétiches qui arment sa rationalité de domination sociale. L'apparition de ces fétiches est intimement liée au développement des forces productives. Marx a parlé, du fétichisme de la marchandise et de l'argent et l'a décrit comme inhérent au mode de production capitaliste. Fabriquer un fétiche ou promouvoir un processus ou un phénomène au rang de fétiche signifie le «cristalliser sous la forme d'un objet mis à part» [2] , l'abstraire des conditions réelles de sa production. C'est ainsi que la bourgeoisie érige la richesse en fétiche quand, en la cristallisant dans des métaux précieux comme l'or et l'argent, elle la coupe de sa genèse : un processus d'accumulation et de plus-value dont s'empare la classe propriétaire des moyens de production. Les économistes «fétichisent» également quand ils avancent leurs théories sur la détermination de la valeur par la nature des choses et des produits en soi. Marx dévoile le fétiche quand, derrière le concept valeur du travail, qui est la forme apparente, expression réelle d'une classe déterminée, il découvre deux autres concepts sous-jacents qui n'affleurent pas à la surface, c'est-à-dire, dans la manifestation discursive des économistes bourgeois : valeur de la force de travail et travail créateur de valeur. «C'est la fanstasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses, des produits eux-mêmes». La société bourgeoise détermine la valeur du produit par l'échange, mais elle ne veut pas reconnaître ce qui lui donne sa valeur : le travail dépensé dans sa production. Tout fétiche renvoie à un corps rationnel de mécanismes qui cherchent à rendre opaque le caractère des rapports sociaux de production qui prévalent dans une société. Le fétiche de la communication cache le caractère répressif et manipulateur du pouvoir technologique dominant de diffusion (véritable nouvelle force productive) et le qualifie de force de libération et de bonheur, apparence sous laquelle il le présente aux dominés. [3]

Un nouveau fétiche : le moyen de communication.

Dans l'univers des fétiches, le moyen de communication apparaît comme une entité douée d'autonomie, d'«une volonté et d'une âme» propres, une espèce d'épiphénomène qui transcende la société où il s'inscrit. Dans la mise en scène d'un monde régi par la légalité technologique, il devient acteur et prend la relève des «forces naturelles». Ce distancement permet à la classe dominante d'évaporer son titre de propriété monopoliste sur cet appareil idéologique et de s'attribuer par là même le droit de dénoncer «l'influence pernicieuse et perturbatrice», «le contenu vulgaire, violent ou pornographique» de la presse, de la radio, de la TV et du cinéma, en se servant de son moralisme comme d'un bouclier. Ces personnages de l'histoire technologique que seraient les mass média sont considérés comme les facteurs qui impriment leur dynamique à la société, du fait de disposer d'une liberté d'action propre. Ils imposent un concept de révolution, la «révolution des espérances croissantes» — sans en montrer la patente — pour le substituer à l'autre. Le modèle est simple et circule aussi bien dans les textes scolaires que dans les discours électoraux. Nous insérons un exemple prélevé sur la harengue du candidat de la droite chilienne aux élections présidentielles de 1970 : «On est universellement d'accord sur le fait qu'il ne peut y avoir de progrès stable et durable s'il n'y a pas de développement économique accéléré qui permette de satisfaire les aspirations légitimes des masses, aspirations qui s'accroissent chaque jour davantage suite à la montée formidable des moyens de communication et de diffusion, dans le monde moderne» [4] . La personnification de la communication a même dépassé ce degré. Pointe de lance des programmes antisubversifs, la communication passe à l'offensive et essaie de soustraire aux forces de gauche leur notion de révolution.

Pour camoufler la fonction contre-révolutionnaire qu'il a assigné aux technologies de la communication et, en dernière instance, aux messages de sa culture de masse, l'impérialisme a érigé les mass média en agents révolutionnaires et le phénomène moderne de la communication en révolution. Quelque chose comme une nouvelle version de la «Révolution verte». Comme on le sait en effet, un des premiers bancs d'essai de la «révolution technologique» a consisté à célébrer, de manière univoque, les nouveaux engrais, les nouveaux fertilisants, les nouvelles machines, les nouveaux insecticides, comme les remèdes miraculeux au sous-développement du Tiers-Monde. Les réformes agraires nées sous ce signe idéologique se sont transformées en simples mesures de modernisation ; et ainsi, se trouva tout bonnement éludé le problème de la propriété de la terre ; et on passa sous silence le caractère monopoliste du contrôle sur les moyens de production et de distribution, qui en sortit indemne. Dans cette entreprise de ravalement de l'appareil de domination, les oligarchies et leurs cerveaux technocrates éliminaient le fait pourtant élémentaire que l'application de ces nouveaux procédés pouvait être entravée par le type de relations sociales qu'elle rencontrait et que si, à la rigueur, arrivaient à se développer avec ce système des enclaves d'une certaine rentabilité, les besoins de tout le pays ne pouvaient en aucun cas être satisfaits. Actuellement la célébration de la technologie moderne de communication, qui dans la métropole nord-américaine a nom «révolution des communications», remplit un rôle du même ordre. «La révolution des communications qui s'étend sur les sept dernières années a développé le désir de consommation, la responsabilité sociale collective, la révolte des jeunes, la révolte féminine, la révolte de la mode, l'ère du jugement individuel, bref une nouvelle société» [5] . Pour arriver à ses fins, le pouvoir impérialiste n'a pas seulement besoin de la plume et de l'inspiration des publicistes du Nord. Il a recruté dans le sous-continent les «théoriciens» de la nouvelle conception, les cipayes McLuhanniens. Rien de plus significatif que ces extraits d'un article publié dans le sosie latino-américain du Time, la revue Vision éditée à New York ou à Miami, en espagnol, sous le titre : «Les communications comme révolution».

«L'histoire, vue à vol d'oiseau, nous a enseigné à concevoir la révolution comme un acte de violence, préparé, organisé et exécuté d'une manière pour ainsi dire militaire. On pense que la révolution est une action décisive qui requiert une préparation, un commando, un plan et une idéologie. Tout un organigramme complet de chefs, de prophètes, d'activistes, de décisions de commando et d'actions d'éclats [...]

Il y a eu d'autres processus de changement général et rapide, dans l'histoire du monde occidental, qui n'ont pas répondu à ce schéma de commando, de programme et d'action. Ce furent, en effet, de grandes révolutions transformatrices qui se sont effectuées sans idéologie préalable, sans direction organisée, sans bureaucratie clandestine ou publique, sans activistes ni révolutionnaires professionnels. Les changements d'idéologie, de structure sociale et de valeurs ont plutôt été la conséquence sûre et presque anonyme, de ces faits non personnifiés ni réduits à un credo politique [...]

Certains observateurs européens, tel le Français J.F. Revel dans un livre aigu et inquiétant, «Ni Marx ni Jésus», en arrivent à penser que la nouvelle révolution mondiale a déjà commencé aux Etats-Unis et se caractérise par l'incroyable transformation des conditions de relation et de vie qu'a entraînée le changement technologique.

Le plus important et le plus décisif de ces changements est celui des communications. Les hommes ont été littéralement précipités, et sans aucune préparation, dans une expérience globale des communications, qui ne peut qu'affecter leurs pensées et leurs réactions bien au-delà de ce qu'aucun credo ou aucune propagande idéologique n'a jamais pu faire [...]

C'est la véritable révolution de notre temps et l'agent en est le merveilleux et grandissant complexe des communications». [6]

Nous savons tous que la mobilité des forces productives est — comme le disait Marx — une force révolutionnaire de première importance. Mais cette révolution permanente des forces productives qui, sous l'égide du capitalisme, modifie la production matérielle et spirituelle, bien loin de supprimer la lutte des classes et de réconcilier le travail avec le capital, commande les conditions dans lesquelles se déroule cet affrontement de classes et ne saurait en aucun cas être confondue avec ce que Lénine a appelé «le moment révolutionnaire». C'est-à-dire le moment où il est impossible pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée, où ces conditions deviennent insupportables aux classes opprimées qui accentuent leurs luttes. En fait, le concept univoque de révolution à la McLuhan ne fait que cacher l'apparition de ces indices du moment révolutionnaire, qui ne peut être ni choisi ni surmonté en fonction du seul jeu des forces productives.

La technologie en elle-même propagerait un contenu et se substituerait aux schémas et aux bannières idéologiques, éliminant les intérêts de classe antagoniques. Ce serait l'espace neutre de l'apolitisme. Ainsi compris ce nouveau fétiche nous présente un pseudo-acteur, promu au rang de causalité des phénomènes et des processus sociaux, qui cache aussi bien l'identité des manipulateurs que la fonctionnalité des idées et des images qu'ils répandent par rapport au système social qu'ils patronnent. En se constituant en sujet et en cause, exclusion faite de tout autre possible déterminant, la «communication» efface tout schéma de stratification sociale et présente aux récepteurs l'image d'une société acéphale, soumise au même déterminisme indifférenciateur. Pour renforcer son action mystificatrice, ce fétiche se fait accompagner d'une série de concepts synonimes, tous significatifs de l'amorphisme social, parmi lesquels : société de consommation, société d'abondance, société de masses, société moderne, opinion publique...

Ces clefs de la taxonomie de la communication «moderne» évacuent le fait qu'une classe sociale imprime une direction unilatérale à l'interprétation de la réalité. En d'autres termes, ce langage que répète à l'infini le moyen de communication pour s'identifier et se produire quotidiennement, sert d'écran, d'alibi, à un dispositif de coercition, devient la formule qui le dissout dans l'univers euphorique de tous les exotismes massifs, la modernité, la publicité, la consommation et le tourisme : l'ahistoricité comme forme de vie quotidienne. Au nom de cette même opinion publique, la presse de l'oligarchie exige la répression des mouvements sociaux et en même temps prend prétexte de la montée du niveau de consommation pour démontrer aux secteurs moyens de la population — en les mobilisant autour de son projet — la vacuité, l'inutilité d'un changement dans les structures. L'opinion publique, le concept de moderne, se transforment en cet acteur imaginaire, soutien des intérêts monolithiques d'une classe, qui permet de faire passer comme publiques une idée particulière et une vision privée. Acteur auquel on donnera selon l'occasion et sur un mode alternatif, des rôles négatifs et positifs mais qui est disposé à transmettre, sans les discuter, les messages répressifs d'une classe, même s'ils sont contradictoires. Dans le périmètre de cette anti-histoire se développe le jeu symbolique de la fausse dialectique où le héros, du fait qu'il manque d'identité sociale, ne parvient à avoir ni autonomie ni sens et se contente de n'être que la projection univoque des préoccupations et des thématiques inhérentes à la vie et à la survie des groupes dominants. C'est le signe du consensus qui dilue tous les conflits et toutes les différences entre les acteurs concrètement situés et compose une unanimité en déchaînant, de façon artificielle, une réconciliation que tout dans la réalité rend impossible. La société moderne, la «révolution des communications», opèrent, tels des messies, la fusion des consciences séparées dans la réalité des classes en conflit.

La mythologie du système.

Le second aspect de la fétichisation de ce moyen de communication réside dans le caractère idéologique des messages qu'il irradie. L'idéologie est la réserve de signes propre à la rationalité de la domination qu'exerce une classe, signes prescrits puisqu'ils doivent être fonctionnels au système dont ils masquent les bases. S'ils n'avaient pas ce caractère, ils révéleraient la mystification qu'opère une classe en déterminant le sens de la réalité et en définissant l'objectivité. Il n'est pas besoin de revenir sur l'affirmation de Marx selon laquelle, dans une société de classes, les idées dominantes sont celles de la classe dominante qui détermine ainsi sa période historique, ni non plus sur cette autre selon laquelle la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance spirituelle dorninante «Les pensées dominantes ne sont rien d'autre que l'expression idéale des rapports matériels dominants saisis sous forme d'idées, donc l'expression des rapports qui font d'une classe la classe dorninante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination». L'idéologie dominante remplit une fonction pratique : elle confère au système une certaine cohérence et une relative unité. Pénétrant les diverses sphères de l'activité individuelle et collective, elle cimente et unifie (selon la formule consacrée par Gramsci) l'édifice social. Elle permet aux individus de s'insérer de façon naturelle dans les activités pratiques qu'ils remplissent à l'intérieur du système et de participer ainsi à la reproduction de l'appareil de domination, sans se rendre compte qu'ils se font les complices dé leur propre exploitation. Pour l'individu inscrit dans le système capitaliste, l'idéologie est une expérience vécue, une expérience qu'il vit sans connaître les véritables forces motrices qui le mettent en branle». Le modus operandi qui caractérise le processus idéologique consiste, en somme, à faire oublier ces véritables forces motrices, ou en d'autres termes, à faire perdre de vue les origines de l'ordre social existant, de sorte que les individus puissent le vivre comme un ordre naturel. Il efface la marque qui rappelle que toutes les institutions sont les instruments de la coercition sociale. Il cherche à débarrasser la société bourgeoise de cette contradiction qui, si elle n'est pas médiatisée, risque d'en révéler l'incohérence et d'en briser l'unité. Cette contradiction, qui est à la base de la domination sociale, est celle-là même qui permet la formation et l'existence d'un système de répartition des biens, tel qu'une minorité s'approprie le surproduit social. Elle traduit le désajustement entre la propriété sociale et l'appropriation capitaliste et explique l'antagonisme entre les acteurs du mode de production.

Cet «imaginaire collectif» donnera à l'individu l'illusion que la société dans laquelle il évolue et les relations concrètes qu'il vit se situent sous le signe de l'harmonie sociale et échappent à la lutte des classes. Au cas où il y ait conflits et antagonismes, il les expliquera au moyen d'une loi naturelle, non tributaire du mode de production particulier en vigueur dans la société. Le moyen de communication et ses modèles mythiques (pour reprendre le terme utilisé par Barthes [7] , remplissent une fonction déterminée : encercler les forces capables de démasquer l'imposture de la classe qui exerce sur eux son contrôle. Quand apparaît un phénomène susceptible de révéler les contradictions immanentes au système, le mythe ne tait pas le fait empirique, mais fait disparaître le sens indicateur d'une réalité sociale que ce phénomène peut contenir, en lui donnant une explication qui cache les contradictions du système.

Les exemples abondent quand on examine les réponses de la droite chilienne à la réforme agraire du régime réformiste de la démocratie-chrétienne. Selon la presse libérale, c'était l'action des agitateurs et les chimères des bureaucrates qui se prenaient pour des théoriciens (et réfutaient «l'expérience» des propriétaires terriens) qui expliquaient la violente demande de réforme qui explosait dans les campagnes. La cause n'en fut jamais cherchée dans les conditions concrètes de propriété de la terre, dans la réalité d'un système de production. Toutes les causes prêtées à la réforme n'entretenaient avec la réalité agraire qu'une relation d'extériorité. Le mythe alimenté par les propriétaires terriens révèle qu'ils ne peuvent concevoir que de la réalité puisse surgir la nécessité de changements, ce qui se traduit par une attitude systématique d'in-nocentement des éléments structurels qui configurent leur pouvoir de classe.

Le mythe vide les phénomènes sociaux de leur réalité et acquitte le système; il le purifie. D'une certain façon il prive ces phénomènes de leur sens historique et les intègre à la «nature des choses». Le mythe domestique donc la réalité, l'annexe au profit d'une pseudo-réalité; celle qui est imposée par le système, celle qui n'est réelle qu'à condition d'admettre les bases sur lesquelles s'édifie l'idéologie dominante, c'est-à-dire à condition d'admettre la légalité de la classe dominante comme paramètre d'objectivité et d'universalité.

Cependant, il ne suffit pas de caractériser à grands traits ce rôle de diffuseur des normes d'une classe que remplit le moyen de communication de masse au même titre que les autres appareils idéologiques d'Etat, tels que l'école, la famille, etc. Produit de la nouvelle technologie et comme tel, hautement connoté, l'appareil massif correspond à une étape du développement des forces productives. Etape qui aura une répercussion inévitable sur le type d'idéologie qu'il propagera, surtout si nous tenons compte du fait que nous avons affaire à une société dépendante, très en retard par rapport aux modèles technologiques du pôle central. Avant d'introduire ce point, nous ferons quelques remarques sur la relation entre classe dominante et production d'idéologie.

Un Frankenstein conscient?

De ce que nous venons de dire, il ne faudrait cependant pas déduire ingénument que la classe dominante est un sujet hyper-conscient de l'histoire, ni interpréter littéralement les signes iconographiques de certaine propagande de gauche qui caricaturisent les représentants de cette classe sous la forme de monstres à griffes qui symbolisent toutes les horreurs et toutes les abominations que le monde a connues jusqu'à ce jour. «La cohésion d'une classe, comme le disait un écrivain allemand à propos du pouvoir impérialiste, et particulièrement celle d'une classe dominante, est le produit d'intérêts communs évidents et non d'accords secrets ou de conspirations. De plus, je n'imagine ni n'enseigne des monstres. Les banquiers, les généraux, les conseillers d'administration, sont loin d'être, comme chacun le sait, des héros de bandes dessinées à la Frankenstein mais au contraire des messieurs très bien élevés et très aimables comme on pouvait encore en rencontrer en Allemagne dans les années 30. Ni la musique de chambre, ni les sursauts de charité ne leur sont étrangers. Leur moral insanity ne provient pas de leur caractère individuel mais de.leur fonction sociale» [8] . Dans la préface à la première édition allemande du Capital, Marx lui-même signalait déjà l'aspect erroné des déchiffrements psycho-logistes de la domination, quand il écrivait : «Pour éviter les possibles malentendus, encore un mot. Je n'ai pas peint le capitaliste ni le propriétaire terrien couleur de rose. Mais il ne s'agit ici de personnes que dans la mesure où elles personnifient des catégories économiques, et où elles sont les supports d'intérêts et de rapports de classe déterminés». C'est pour embrumer ce second niveau de la réalité qu'indiquait Marx que la morale bourgeoise qui assimile morale privée et morale publique, a établi le stéréotype de l'a homme riche, mais austère et honnête «, pour acquitter à la fois le capitaliste, le gros propriétaire, et le système tout entier. «Monsieur Un Tel possède des millions, des fabriques, des banques, mais il va en bicyclette à son bureau, il y travaille jusqu'à des heures tardives et en plus il aide les gens qui sont dans le besoin». Cette morale institue ce qu'on pourrait appeler l'administration rationnelle du luxe pour les privilégiés de l'accumulation capitaliste. Elle protège le cadre des valeurs nécessaires à l'administration de l'appareil de domination et à sa reproduction de la part des dominés. Ce qui nous amène à insister sur la dimension non intentionnelle de la domination, aussi bien chez le récepteur que chez l'émetteur, le dominé que le dominant.

Dire que l'idéologie en tant que système de représentations est inséparable de l'expérience vécue des individus, revient à dire qu'elle imprègne leurs coutumes, leurs goûts, leurs réflexes ; cela signifie aussi que la grande majorité des individus vivent sans que les fondements de ces représentations affleurent à leur conscience. Il s'agit en quelque sorte d'un état qui est vécu comme une nature sociale, imposée par un mode de production qui pénètre toute la vie. On peut aussi dire qu'il s'agit du processus vital d'un axiome.

Le fait d'affirmer que l'individu vit un univers de représentations sans en percevoir le principe organisateur, puisqu'il ne peut en appréhender l'ensemble comme un tout cohérent, renvoie à un autre fait, à savoir que la problématique de l'idéologie est distincte de celle du sujet conscient. Il est plus que probable qu'après avoir révélé les structures des messages bourgeois transmis par la presse, les bandes dessinées ou la télévision, le chercheur doive affronter de la part de la majorité de ses lecteurs un refus face aux résultats de cette analyse sans merci. Et ce refus s'accentue au fur et à mesure que l'analyse touche des aspects très fortement intégrés à la vie quotidienne, d'autant plus faciles à «naturaliser» qu'ils semblent plus banals. Les lecteurs feront valoir que cette analyse — qui saisit un écheveau de représentations et le dévide jusqu'aux dernières implications — fait apparaître une machinerie trop machiavélique pour être le reflet exact d'une réalité à laquelle tant bien que mal ils sont habitués. Ils ne peuvent admettre que dans la réalité qu'ils vivent, sans avoir l'impression d'être tellement opprimés, convergent ces stratagèmes de la domination sociale, que dénoncent ces ouvrages. Ils admettent difficilement que les messages puissent être l'objet de deux types de lecture qui aboutissent à des déchiffrements qui sont loin de coïncider. D'un côté, leur déchiffrement à eux, lecteurs, auditeurs communs : lecture primaire, atomisée, des informations transmises. De l'autre, la lecture du chercheur ou du militant politique, à partir de la position de classe du prolétariat, qui recherchent entre toutes les unités du discours la relation qui leur fait rencontrer les intérêts objectifs d'une classe et son projet particulier de société. Sur le plan de l'émetteur du message, se repose le même dilemme : quand l'éditorialiste d'un journal libéral refuse de se reconnaître dans l'auteur d'un produit ainsi démystifié, il plaide les non-coupables, fort de l'évidence que, puisqu'il ne voulait pas écrire cela, il ne l'a pas écrit.

Dans un registre opposé à celui du journal libéral, il est encore possible qu'un message (roman, film) que l'auteur veut subversif, soit en fait absolument récupérable par le système qu'il essaie de saper. Et cela dans la mesure où les structures latentes sur lesquelles s'édifie le message et qui en organisent la signification consacrent les principes du système qu'il prétend combattre. Une bonne partie de la difficulté de la création révolutionnaire dans un lieu et dans un temps déterminés historiquement par la bourgeoisie, réside dans cet écueil. Tout acte créatif qui cherche à questionner l'appareil de domination s'expose au risque de continuer à porter la marque du système dans lequel est impliqué le créateur. Pour déterminer le caractère révolutionnaire de l'ensemble des signes occupés par un émetteur dit subversif, il faut dépasser la superficie du message ou de la manifestation discursive pour établir le degré de congruence entre la couche apparente et les structures implicites de l'œuvre. Marx en a donné le premier l'exemple dans le Capital. Autrement dit, il faut voir comment le contexte socio-historique ou le poids des structures médiatise la création soi-disant individuelle et libre. Ces remarques sommaires nous ont permis de signaler un trait fondamental de la façon dont opère l'idéologie et de souligner le manque d'autonomie de la grande majorité des individus. Au risque d'être redondant, ii faut rappeler ceci : l'idéologie n'est pas la construction abstraite d'un individu ou d'une classe. Elle est en relation intime avec un mode de production et une formation sociale déterminée ; elle lui est fonctionnelle et en permet la reproduction, comme elle permet celle de l'hégémonie de la classe qui personnifie le capital.

Cependant, dernière remarque importante, il ne s'agit pas de concevoir le dominant et le dominé (et les classes qu'ils représentent) comme des automates programmés dès l'instant de leur insertion dans une structure sociale. Ce qui désarticule ce schéma rigide et nous sauve malgré nous de ce strict déterminisme, c'est pour l'énoncer de façon concise, la réalité de la lutte des classes. Le degré de conscience du phénomène de la domination est précisément fonction du niveau atteint par cette lutte. (Nous reviendrons après sur ce point lorsque, d'une part, nous évoquerons à titre, d'exemple les coordonnées qui sont en train d'amener la classe dominante chilienne à acquérir une plus haute conscience, à planifier explicitement sa stratégie de. classe, et que d'autre part nous constaterons le saut de conscience qu'a accompli le prolétariat, en accédant à la possibilité d'exercer le pouvoir).

Dans le prolongement de ce que nous venons de dire, surgit le problème politique de l'élévation du niveau de conscience du dominé, et pour en revenir à notre propos précis, celui de la possibilité d'accès à' une lecture démystificatrice des messages de la culture dominante. En effet, la lecture idéologique de la réalité ne peut être et n'est pas une spécialité des techniciens en idéologèmes, comme tendrait à l'imposer un structuralisme a-historique, incapable de formaliser autre chose que des règles de fonctionnement des discours. La sémiotique et les «sciences de la signification» ne sauraient s'imposer en succédanés de la conscience, et devenir la clef unique et indispensable pour déchiffrer la réalité de domination. Il est temps de questionner la conception — et la position de classe — implicite dans de nombreuses démarches de démystification, qui tendent à substituer au processus de prise de conscience un processus d'intellectualisation. Conception qui court le risque de de renforcer le pouvoir exclusif d'un secteur formaliste et technocrate de la petite bourgeoisie, qui veut préserver son privilège de déterminateur du sens et de la signification des phénomènes sociaux, et estime (implicitement) qu'il n'y a rigoureusement d'autre voie d'accès à la décomposition du schéma de domination, que celle qui passe par l'académisme et l'étude des modèles sémiotiques. Une lecture idéologique, également valable, tout au moins comme première étape, et qu'il faudrait réconcilier avec le projet d'une science militante, est celle qui s'effectue à partir des instruments dont dispose le prolétariat, au cours de l'approfondissement de sa conscience de classe. C'est là un domaine qui s'ouvre au travail des Partis, qui d'ailleurs pourrait susciter nombre de questions sur le mode d'appréhender l'agitation de la sphère dite culturelle. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point.

L'IDEOLOGIE TECHNOCRATIQUE DE L'IMPERIALISME.

Pas seulement des produits emballés.

Le processus de fétichisation — qui touche la définition que s'auto-attribue le moyen de communication et les archétypes transmis par la classe le contrôlant — pourrait nous faire tomber dans un autre piège, et nous enfermer dans le concept bourgeois de culture de masse qui renvoie aux mêmes mécanismes réducteurs de la réalité. Dans la variété des moyens et des produits entre lesquels on peut choisir pour identfier certaines facettes de la pénétration culturelle de l'impérialisme dans les pays latino-américains, se dilue la totalité du concept. Il ne faudrait surtout pas croire, en effet, qu'avec les séries de télévision, les bandes dessinées, les films, la publicité, les radio-théâtres, les disques... en un mot lesdits produits culturels qu'on peut acquérir sur le marché, se clôt l'inventaire des signes de la culture de masse. Admettre cette notion restreinte revient précisément à adhérer à cette vision «tête en bas», troublée par l'inversion fétichiste, de la pénétration culturelle de l'impérialisme dans les pays dépendants. Ce que cherche ce dernier c'est que nous percevions cette culture comme une simple somme d'unités emballées, qui sont situées loin de nous et n'ont rien à voir avec notre pratique quotidienne, qui circulent sur le marché des valeurs qui ne serait pas le marché de notre vie. Ce qu'il prétend c'est que tout se déroule comme si l'achat et la consommation d'un produit culturel établissaient une distance entre l'acheteur et l'objet acquis, comme si le rendez-vous avec cet objet était le fruit du hasard, comme s'il ne devait durer qu'un seul instant et ne répondre qu'à une fonction particulière: remplir le temps libre, une fraction du temps vital. En nous arrêtant sur les indices monnayés, palpables mercantilement, nous courons le risque d'éluder le caractère enveloppant de la culture de masse et de ne pouvoir l'envisager comme élément d'un système total qui répond à la conception qu'a le pôle impérialiste du rôle de la superstructure dans la lutte contre-révolutionnaire dans les pays du Tiers-Monde: qui consiste à passer en contrebande ses modèles de développement, et de rapports sociaux. Les produits classiques que nous dénombrions précédemment ne constituent que les indices les plus manifestes de l'offensive idéologique totale des classes dominantes, nationales et internationales, qui prévoit et assure la riposte structurelle et conjoncturelle aux pratiques des classes dominées. C'est cette capacité de réponse qui explique pourquoi la culture de masse n'est pas un répertoire amorphe de produits emmagasinés, dessinés et structures une fois pour toutes. Ce répertoire a un caractère éminemment historique. Les personnages même de cette culture qui paraissent avoir été fixés une fois pour toutes et dont l'histoire semble invariable, dans l'espace et dans le temps, se transforment en fait en fonction des circonstances et des problèmes internes du pôle impérialiste et de son expansion. Le Superman créé avant la Seconde Guerre Mondiale et qui remplissait dans la société nord-américaine un besoin mythique face à la crise et au danger du nazisme doit se redéfinir en fonction d'un nouveau vrai semblable au moment où les mythes de la science et de la technologie dépassent les super-pouvoirs, au moment par exemple où le rayon Laser se substitue à l'extra-lucidité du surhomme [9] . Les agences de publicité nord-américaines, installées en Amérique Latine, qui jusqu'à une date récente, se contentaient de divulguer des produits de consommation, promeuvent explicitement des modèles de développement politique — suite à la montée des mouvements de masse — en planifiant la réponse des groupes d'opposition aux réformes introduites par les régimes populaires. La redéfinition métabolique (qui obéit aux impératifs d'ordre politique et économique de l'empire après la guerre du Vietnam) des formes d'agression culturelle en fonction de la reconversion «civile» des grandes corporations électroniques et aéro-spatiales est un autre exemple d'adaptation de l'appareil superstructurel impérialiste à la réalité mouvante de la domination. L'apparition de séries de télé-éducation massive dans la production des corporations multinationales témoigne de la modification qui se produit dans la composition des groupes de pouvoir de la métropole et est tributaire d'une approche différente de l'entreprise de colonisation culturelle et économique. Cette culture de masse, qui se façonne sur les conditions concrètes de la lutte des classes, et ne se guide pas tout bonnement d'après les inspirations individuelles de ses «créateurs», son langage et ses mécanismes sont la culture, le langage et mécanismes modernes de la domination et sont à ce titre implicitement présents dans toutes les tentatives du système pour récupérer les germes révolutionnaires. La culture de masse est, d'une certaine façon, le lieu privilégié où la réaction n'a plus besoin de parler de politique pour faire de la politique et imposer sa mystification particulariste.

Si cette culture de masse peut avoir une certaine influence dans la lutte contre-révolutionnaire, ce n'est pas seulement parce qu'elle reflète les valeurs de «l'american way of life», mais parce que ses messages sont susceptibles de tomber dans un terrain favorable, préparé par tout le système de domination : les bandes dessinées, les séries de télévision ne peuvent prétendre changer la société. Elles ne font qu'alimenter et revitaliser l'univers valoratif des récepteurs, univers qui permet par ailleurs que s'établisse le circuit de communication en lui fournissant le code de base. C'est en cela que réside son caractère historique. La culture de masse s'empare de nos attitudes, de nos valeurs et de nos comportements, qui nous sont imposés par la rationalité manipulatrice d'une classe, et les empaqueté pour nous les faire consommer. De plus, et c'est là le comble, les groupes qui offrent ces produits à leur public et leur présente leur propre langage comme forme unique de transmission de la réalité, se donnent l'alibi d'avoir recueilli, dans ce produit culturel, notre libre arbitre et notre libre choix de valeurs. La culture de masse ressemble à un immense argument ad hominen qui vole aux dominés les arguments de leur voix d'emprunt, pour les leur reservir massivement. Et nous revenons à l'essentiel: si on ne met pas en relation les produits manifestes avec la globalité du système qui inspire leur production, il est impossible de capter la fonction de chacun et surtout de dévoiler l'axe idéologique qui en structure les contenus, les dote de cohérence, et les fait participer à la configuration d'un mode de vie généralisé. Envisagé sous le biais de la quotidienneté dominante de la dépendance, le produit cesse d'être étranger à la quotidienneté imposée à l'habitant du Tiers-Monde.

La superstructure de la dépendance

La formation sociale dépendante latino-américaine est le produit d'un processus plus ample qui lui confère sa dynamique en dernière instance [10] , processus qui épouse le rythme d'expansion du système capitaliste international. Système dans lequel cette formation sociale dépendante remplit des fonctions spécifiques qui en conforment les structures internes et en déterminent la particularité. Quelle est, dans cette situation ainsi définie, la place de la communication de masse? Grâce aux techniques modernes de diffusion, des représentations collectives qui n'émanent pas de la base économique dans laquelle elles s'inscrivent, sont susceptibles d'envahir de façon instantanée toutes les couches sociales. A l'aide de ces techniques, les épigones de la domination peuvent, à loisir, faire progresser massivement les «consciences» au-delà des bases réelles de la vie sociale, au-delà de l'état des forces productives. C'est ce que la sociologie bourgeoise, en accord avec la presse du même acabit, appelle «la révolution des espérances croissantes», c'est-à-dire la greffe d'aspirations fomentées par le pôle impérialiste. Pour paraphaser une image tellement souvent reprise par cette presse : l'Indien des Andes qui vit des rapports de production précapitalistes peut, grâce à son transistor, accéder à certains éléments de la superstructure des sociétés hautement technicisées, même si le bien de consommation que ce moyen fait miroiter devant lui se trouve hors de sa portée. Ceci nous indique l'importance croissante de l'instance idéologique de la domination sociale. Le moyen de communication est le dynamisateur d'un consensus «internationaliste», face aux étranglements du système.

Dans une société dépendante, le moyen de communication matérialise la conception que le système impérialiste a dû changement, conception qui revient en fait à nier le changement. Il se charge en effet d'engendrer et de reproduire quotidiennement la rhétorique du changement pour empêcher que s'altère le mode de produire la vie, qui caractérise le système. En quoi consiste cette rhétorique ? Le moyen de communication, celui que contrôle la bourgeoisie créole comme celui qui relève directement de l'administration nord-américaine, est programmé de façon à démentir la théorie de la relation entre la base économique et la superstructure idéologique, en étendant les aspirations, les représentations collectives, les valeurs et les images qui circulent dans la société dépendante au-delà du niveau que suscite cette société. Les formes des sociétés développées s'importent sans leur contenu, c'est-à-dire sans les facteurs qui en rendent possible le développement. Tout insolite que cela puisse paraître la fausse conscience impérialiste conjugue son dessein de domination avec un projet de libération de l'homme, et en arrive même à utiliser des concepts de «communisme» et de «participation». C'est là que se situe précisément le point d'intersection où intervient le produit des nouvelles technologies. La communication de masse se transforme en l'instrument, par excellence, dont disposent l'impérialisme et ses alliés créoles, pour instaurer «leur» communisme, pour installer une communauté entre les hommes, pour faire du monde un «village planétaire», pour reprendre l'expression de McLuhan. Une communauté qui se crée d'en haut et qui s'obtient par le fait que les hommes peuvent participer à une superstructure commune qui n'est autre que celle qu'impose le pôle central. Dans cette communauté, la participation, réfugiée dans une superstructure transcendentaliste, n'est que passive. Ce n'est au fond qu'une hypnose qui donne l'illusion de s'intégrer à l'effervescence du monde et à ses conflits, dans un système qui fait tout pour contenir l'histoire dans l'univocité et la redondance. Vivre l'histoire des autres pour ne pas avoir le temps ni prendre la peine de s'occuper de la sienne, vivre par procuration en s'identifiant avec tout ce qui n'est pas soi, en un mot convertir le temps historique en un objet de consommation comme n'importe quel autre produit. Tels sont les termes de l'entreprise de déplacement à laquelle se livre le moyen de communication. Une telle intégration formaliste — où le perpétuel mouvement de la forme ne fait que redonner un nouveau clinquant à un contenu immuable : tout parait bouger, mais rien ne change — fait naître et cultive le mirage de la fin des discriminations sociales et des pouvoirs occultes. «Informés, donc participants» ; «Le téléviseur nivelle les classes, en réunissant dans la même enceinte les employeurs et les employés, qui se tordent du même rire devant les mêmes aventures ou qui reçoivent les mêmes informations brûlantes d'actualité» ; «Les Européens, les Asiatiques, les Américains du Nord et du Sud, les Africains ou les Australiens peuvent ressentir en même temps les mêmes émotions [...] Le vieil individualisme de la révolution française tombe sous le poids du super-collectivisme de la révolution technologique» ; «A travers les satellites de communication et d'autres remarquables inventions, il sera possible de se communiquer avec n'importe qui, n'importe quand et n'importe où, par la parole, la vue ou l'écriture, et de façon instantanée» [11] . Le récepteur a ainsi l'impression de vivre des relations sociales transparentes. La mystification est telle que lorsqu'est mise au point une technologie capable d'offrir un modèle de participation réelle, qui permette au public d'exprimer sa pratique sociale dans des programmes dont il prend la responsabilité, cette technologie est mise au rancart ou se voit altérée. C'est le cas de la télévision par câble coaxial, aux Etats-Unis, qui a attendu plus de vingt ans pour commencer à s'industrialiser et, une fois sur le marché, s'est vue en butte aux interdits des autorités qui, sous prétexte de limiter «l'anarchie communicative et Panomie qui allait en résulter au sein de la population» en a endigué les possibilités en la mettant au service des institutions de la démocratie formelle et surtout de l'appareil répressif [12] . C'est là que l'on voit qu'une réelle démocratisation de la communication et que tout accroc à la réalité de la participation passive et au statut de consommateur qu'elle entraîne, seraient un suicide. Pour illustrer ce meilleur des mondes — monde de la participation «en profondeur» comme le dit McLuhan en réduisant cette participation à un affolement du système nerveux central — reproduisons quelques passages de «Guerre et paix dans le village planétaire» :

«Tous les territoires non industrialisés, comme la Chine, l'Inde et l'Afrique, progressent à grands pas grâce à la technologie électrique. Ce fait a profondément troublé l'image américaine, car tous ces pays arriérés sont tribaux, au sens le plus noble du terme. C'est-à-dire qu'ils n'ont jamais eu de dix-neuvième siècle; qu'ils sont entrés dans le vingtième siècle en conservant intact leur système d'appartenance familiale et leurs modes d'association étroitement intégrés.

C'est-à-dire qu'ils sont bien plus «communistes» que la Russie mais peut-être pas plus «communistes» que nos propres teen-agers sont susceptibles de le devenir [...] Nous nous trouvons actuellement en plein milieu de notre première guerre de télévision. La télévision commença à être utilisée dans les foyers après 1946. De façon caractéristique, le FBI et la CIA cherchaient dans le rétroviseur les agents révolutionnaires qui menaçaient l'identité du pays. L'environnement de la télévision était total, et par-là, invisible. Avec l'ordinateur elle a transformé toutes les phases de la vision et de l'identité américaines. La guerre de la télévision signifie la fin de la dichotomie entre civils et militaires. Le public participe maintenant à chacune des phases de la guerre, et ses combats les plus importants sont livrés par le foyer américain lui-même.

Pour illustrer le fait que la guerre est livrée dans le foyer américain autant qu'au Viet-Nam, on peut citer certaines musique, peinture et littérature favorites des jeunes pour lesquels, cependant, presque dans leur majorité, cette guerre est comme toutes les guerres, un anathème. [...] Une technologie nouvelle crée inévitabement de nouveaux environnements qui agissent de façon permanente sur le sensorium. Ne pas saisir ce fait étiologique et écologique fait paraître l'œuvre de Marx aussi dénuée de sens que celle de Spengler. Ces géants passèrent leur vie à édifier une histoire descriptive de changements auxquels ils ne pouvaient assigner aucune cause. Néanmoins, sans la cause, la réaction est impossible, et l'auteur ne peut que suivre la vague du changement comme un sportif du surf». [13]

Le même type de raisonnement se retrouve dans les adaptations doctrinaires que produisent, sur le phénomène de la communication, les écrivains et les journalistes réactionnaires d'Amérique Latine. On arrive cependant à découvrir dans leurs discours qu'ils soupçonnent un tant soit peu que la communication a des connotations politiques. Leur insistance à démontrer l'inutilité de la révolution politique laisse transparaître leur peur de constater que la réalité concrète de leurs pays dément leur thèse a-historique et dénonce le caractère importé de leur idéologie. Quelques paragraphes de l'article d'un écrivain vénézuélien (dont nous avons déjà reproduit un texte), tout fraîchement reconnu par la Société Interaméricaine de Presse qui vient de lui accorder un Oscar, nous en fourniront un exemple :

«Ce fait politique sans précédent qu'a constitué l'attitude de rejet d'une grande partie du peuple des Etats-Unis à la guère du Viet-Nam, ou à la situation de la minorité noire, n'a été le fruit de la campagne d'aucun groupe politique particulier, d'aucune idéologie précise, ni d'un changement brusque dans la direction de la chose publique. Il a fondamentalement été le résultat du volume, de l'intensité et de la portée des moyens de communication. A travers la presse, la radio, et la télévision, l'homme de la rue s'est transformé d'abord en témoin oculaire et ensuite, fatalement, en participant de ces faits qui seraient demeurés lointains et insignifiants en d'autres circonstances.

Ce fait fondamental de participer, littéralement, et avec tous ses sens, à ce qui arrive de significatif dans le monde entier, est le plus puissant germe de transformation qu'ait jamais connu l'humanité.

Nous allons tous arriver à participer à tout ce qui arrive et nous allons réagir comme tels, hors des idéologies, des modèles et des commandos». [14]

Les tentatives que font ces pseudo-théoriciens de la communication pour nier le mouvement dialectique entre la base économique et la superstructure idéologique révèlent vite leur caractère implicite de nouvelles modalités de la domination quand on essaie de percevoir à partir de quelle tactique concrète les moyens de communication cherchent à créer cette communauté d'aspirations, cette fausse communauté d'intérêts en quelque sorte. A ce moment, se traduit l'échec du projet idéaliste. Selon le vieux mécanisme du fétichisme qui invertit sujet et objet, la communauté des hommes n'est qu'une communauté des choses : dans ce processus d'homogénéisation culturelle, le commun dénominateur c'est le frigidaire, l'auto, la revue, etc. Ce mouvement suit la loi publicitaire de la création moderne des désirs. Au terme du jeu, ce désir insinué par le moyen de communication s'enracine dans l'objet. Le modèle œcuménique de développement qui est sous-entendu dans tout ce circuit, consiste dans l'extension progressive et unilinéaire de l'accès à ces objets. Au cas où des doutes subsisteraient encore, nous reproduisons le texte d'un sociologue nord-américain, un des maîtres de la «communication research» et de la «counter-insurgency research» du Pentagone qui dément l'affirmation de Galbraith selon laquelle les techniques de persuasion font surtout leurs effets sur les personnes qui sont tellement loin d'éprouver un manque qu'elles ne savent réellement pas ce qu'elles désirent et que l'homme affamé n'a jamais besoin qu'on lui dise ce qu'il doit manger.

«La propagande en faveur du modernisme que contiennent les moyens de communication commerciaux tels que la presse, la radio, n'est pas seulement un prétexte pour faire acheter une certaine marque de savon. Ce prétexte peut bien sûr aider à l'opération, mais il n'aurait ni d'audience, ni d'effet, si le moyen de communication ne fournissait pas un produit beaucoup plus riche en saveur ou en excitation. La plaidoirie en faveur d'une préférence n'est qu'une petite partie de la plaidoirie en faveur d'un mode de vie totalement modernisé. Les moyens de communication, destinés à ouvrir le marché à de nouveaux produits, de nouveaux intérêts, dressent de plus le portrait d'un nouveau type d'homme dans un nouveau type de milieu. Comme l'a souligné Marx, le chef d'entreprise est un révolutionnaire, bien que telle ne soit pas son intention. Ce sont les mass-media, la presse traditionnellement, mais aussi à présent d'autres moyens, qui transforment ce qui d'une autre façon n'aurait été que le rêve insatisfait de quelques modernisateurs en l'aspiration dynamique de tout un peuple». [15]

Comme on le voit, la force qui fait l'histoire ne réside plus en une classe ou un antagonisme de classes, mais en l'extension formidable, hyperbolique, des bénéfices d'une modernité conçue et projetée souverainement par quelques chefs d'entreprises qui contrôlent donc sans le savoir le mouvement de l'histoire. Par conséquent, le changement social consisterait, pour l'individu, en ce glissement exponentiel à travers une superstructure qui contiendrait en elle-même les niveaux du changement. Dans l'aspiration à l'achat, d'un objet ou de normes de conduite, se monnaierait l'adhésion à une superstructure et par ce fait à un système de relations sociales. Quant au moyen de communication, comme ces doctrines le confessent, il ne se contente pas de publiciter, de vendre un produit, il vend les conditions de la reproduction de la société de marchandises.

Le processus de personnification des objets inanimés qui fait que le téléviseur, la radio, le journal, le film et les marchandises qu'ils font tous vendre, s'animent pour laisser aux hommes le statut de marionnettes désuètes, aboutit à la personnification des grandes corporations qui manufacturent ces produits et cherchent à étendre leurs clientèles, en les assurant de leurs propos philanthropiques. Dans la phase actuelle du capitalisme monopoliste, en effet, est en train de s'opérer un phénomène d'osmose par l'entremise duquel la mission auto-proclamée prophétique du moyen de communication de masse devient ni plus ni moins la mission prophétique des entreprises multinationales, qui cachent leur condition de fabricants et de promoteurs d'objets mercantiles et par conséquent leur fonction dans l'expansion et la reproduction du système, qui garantit leur existence et leur accumulation internationale. «ITT, une entreprise internationale qui veille à ce que la population mondiale bénéficie davantage des ressources du monde. Nous sommes au service des hommes et des nations du monde». Devise accompagnée de l'œuvre d'un artiste nord-américain Russ Thompson qui commente : «Dans ma peinture du monde, les lignes de communication ne reconnaissent pas de limites naturelles, elles terminent là où l'homme leur met fin. Sans la communication entre les peuples et les nations, nous subirions toutes les conséquences néfastes de l'isolement total » [16] . Assurant lui-même la publicité de son système de transmission mondiale via satellite, Hughes Air craft International proclame : «For the world's needs are many, and Hughes is pioneering in other technologies that promise to advance the lot of mankind». [17]

Le monde de l'objet

Le langage et le monde des marchandises nous introduisent dans le monde des objets. Nous touchons ici la seconde caractéristique qui permet de préciser le lieu qu'occupe le moyen de communication dans les idéologies de domination.

En même temps qu'à l'expansion quantitative des moyens de communication, on assiste à la mutation des contenus de l'idéologie de domination. Un autre principe que celui qui a permis que s'installe la démocratie représentative bourgeoise et qui la légitime sans cesse, est à l'œuvre dans l'idéologie que transmet le moyen de communication de masse. Aux concepts de liberté, de citoyenneté, de démocratie, qui fondent l'univers de l'idéologie juridico-politique de la bourgeoisie se trouvent substitués l'ensemble des termes de l'idéologie technocratique et de la pseudo-culture publicitaire qui lui correspond. L'objet, «nouveau fétiche», cache la mystification d'une classe qui cesse d'agiter son utopie politique d'égalité des citoyens pour proclamer la démocratie pragmatique qui passe par la consommation. Comme le célèbre un aphorisme emprunté à la publicité commerciale qui circule sur les écrans chiliens : «La TV pour tous et tous pour la marque X».

Un trait fondamental de l'idéologie technocratique consiste à soutenir l'a-politisme du projet de société qu'elle consacre, apolitisme qui serait garanti par l'apparente neutralité des instruments au moyen desquels se réalise cette société : la science et la technologie. (Cette technologie «qui déchire le tissu de toutes les cultures» ! selon le Rapport Rockefeller sur la situation latino-américaine) [18] . Et avec le mythe de la neutralité de la technologie qui n'acquerrait de signe que par ses effets, bons ou mauvais, suivant le plus étroit des manichéismes, c'est aussi le mythe de la neutralité des objets, de l'environnement quotidien, qui fait son irruption, en revêtant divers aspects (neutralité de la consommation, absence de signification du contexte «moderne», etc) qui retirent tous au phénomène du développement sa dimension axiologique et le réduisent, en l'innocentant, à un processus de modernisation des structures existantes. Ce qui, selon un mode invariable, nous entraîne vers l'immobilisation des structures sociales dans lesquelles s'introduisent ces modèles technologiques. Cette idéologie technocratique — qui échafaude un monde quotidien idyllique — tend à vulgariser les bases de la domination sociale, et, en devenant l'idéologie de la quotidienneté, permet au dominé de vivre journellement le syndrome idéologique particulier à la formation sociale latino-américaine (nationalisme, populisme et «développementisme»). Cela veut dire qu'elle fait apparaître cette domination sous un jour aimable et diffus, qu'elle la rend plus facile à consommer pour l'opprimé. C'est ce mouvement de banalisation, ce virage de l'idéologie vers le monde des intérêts quotidiens, qui renforce la tendance de l'individu, dépourvu d'initiative, de responsabilité, dans la production de sens de la société, à se réfugier dans la sphère du conformisme.

En dissimulant son mode de vie particulier, sous l'apparente universalité des objets quotidiens, et en reléguant à un second plan l'utopie juridico-politique de l'égalité et de la liberté civiques, la classe dominante ne petit que proclamer la disparition des idéologies pour installer chaque fois plus définitivement son idéologie de domination. Cette thèse se profile dans la théorie de la communication dont nous avons vu, au cours des pages précédentes, des énoncés successifs, sous la plume de Nord-Américains ou de Latino-Américains. On la retrouve sous un jour encore plus explicite dans les expressions des adeptes de la sociologie politique de l'establishment : «La lutte démocratique des classes continuera, mais ce sera un combat dépourvu de toute idéologie, sans drapeaux rouges, sans défilé du premier mai» [19] Expression qui, dans une conjoncture électorale, comme celle que le Chili a vécu en 1970, se transforme en cet aphorisme : «Désormais il n'y a plus ni droites ni gauches».

On découvre le versant secret de cette thèse — qui la fait basculer dans le domaine mythique — quand on constate quel est ce type de régime politique qui est dit se rapprocher le plus de l'idéal libertaire, qui se voit accorder un rang supérieur et se trouve cristallisé dans le temps et dans l'espace. On s'aperçoit qu'il ne s'agit ni plus ni moins que du régime démocratique, non pas d'une démocratie abstraite, mais de celle qui assume les principes de la démocratie formelle en vigueur en ce moment dans le «monde libre», dont on avoue les limites, mais dont on chante les vertus sans égal. Il s'agirait donc en fait de la congélation d'un type d'idéologie, ce qui est tout de même loin de signifier la même chose que la fin des idéologies. A l'utopie émancipatrice de la bourgeoisie éclairée, fait suite la réalité crue d'un régime politique dont la possibilité de perfectionnement est mince et avouée comme telle, et qui, pour administrer toute tentative d'évolution, doit au préalable déclarer surannée la possibilité d'un changement structurel.

Une conséquence fondamentale découle de la reconnaissance ouverte des limites ou des frontières de ce régime particulier : pour protéger la liberté de l'homme, la coercition est nécessaire. En d'autres termes c'est seulement en faisant usage de la répression que l'on pourra maintenir le régime dans l'état qu'il a atteint. La thèse de la fin des idéologies sert donc d'écran à une conception répressive de la société et elle est agitée chaque fois que la classe dominante n'a d'autre alternative pour conserver son pouvoir que celle de réprimer la pression des dominés. C'est ainsi que nous l'avons vue apparaître au Chili dans le discours électoral de la classe dominante en 1970 alors que le mouvement populaire connaissait une étape ascendante [20] . Les stratégies de développement que patronne cette thèse n'évoluent que dans les limites de ces équations : le développement est essentiellement une augmentation du revenu per capita ; à plus grand revenu, plus grande liberté ; plus important sera le revenu, plus nécessaire la coercition; donc, plus grande sera la liberté, plus considérable devra être la répression. La défense de la démocratie s'enferme dans le même cercle vicieux: pour défendre la liberté démocratique, il est indispensable d'appliquer de rigoureuses mesures de répression.

L'émetteur diffus

Le technocratisme qui a des prétentions universalisantes complique l'identification sociale de l'émetteur des messages que véhiculent les moyens de communication de masse. La classe dominante créole — et ses péons — assure chaque fois plus la gérance d'un ensemble de mythes qui la dépassent. A travers le moyen de communication de masse, elle ne fait que les actualiser mécaniquement pour conserver son hégémonie. Cette classe intensifie l'importation de ses idées de domination nationale et avec la technocratie elle commence à tomber dans un déterminisme absolu. L'ensemble des mythes qu'elle administre, qui est avant tout fonctionnel au système qui assure l'hégémonie du pôle impérialiste, draine des modèles de développement qui mènent chaque fois plus au sous-développement et contribue à approfondir les relations de dépendance sous l'alibi de l'universalisation.

Le caractère diffus du technocratisme permet à l'idéologie de la domination de se divulguer dans tous les secteurs sociaux. La capacité de reproduction de ces mythes dans tous ces secteurs s'en trouve du même fait multipliée. S'il est vrai, par exemple, qu'un poblador (habitant des «campements» urbains) ou un ouvrier chilien peut démystifier avec une facilité relative les notions de démocratie ou de liberté que veut imposer la classe dominante, il est bien plus difficile qu'il découvre les implications de notions comme celles du moderne, de la science, de la technologie. C'est en cela que la technocratie constitue un danger latent pour toutes les contre-idéologies qui surgissent dans le contexte de la formation dépendante. Situation qui exige que les organisations de masse étendent leur champ d'observation des mécanismes de la domination sociale pour approfondir la conscience des masses populaires.

Les diverses succursales de l'impérialisme ont parfaitement compris la nécessité, dans cette phase de l'agression économique et idéologique, de s'appuyer sur le mythe de la technologie pour rassembler autour de leur projet de colonisation culturelle les diverses organisations internationales qui se sont toujours défendues d'assumer des positions politiques. Dans les tournois internationaux par exemple, un des arguments les plus en vogue pour contourner la difficulté d'arriver à un consensus sur l'usage «pacifique» des satellites artificiels, n'est-il pas celui de la panacée scientifique et technologique. Combien de fois n'entend-on pas dans les hémicyles où se célèbrent ces rencontres, résonner des stéréotypes de ce genre : «les programmes sur les opérations à coeur ouvert, les constructions de routes, la Croix-Rouge, l'éducation des enfants, la formation professionnelle, sont en marge de l'idéologie et donc de la politique». C'est d'ailleurs en ces termes qu'ont pu être signés les accords entre les Etats-Unis et l'Inde, pour le lancement du premier satellite éducatif dans le Tiers-Monde, dans lesquels, pour se défendre de l'accusation d'intromission politique dans les affaires internes d'une nation, les Etats-Unis ont spécifié que leur responsabilité se limitait au terrain «technique». Cependant dans les pages du contrat on lisait : «Ce projet est destiné au premier chef à augmenter la productivité agricole, à soutenir les objectifs de la planification familiale et à contribuer à la cohésion nationale. Les objectifs secondaires comprennent l'hygiène communautaire, la formation de professeurs et d'élèves, celle des artisans et autres items du même genre [...] Les Etats-Unis ne seront pas responsables de la programmation télévisée. Dans le cadre de ce projet, c'est l'Inde qui parlera à l'Inde». En contrepartie, l'Inde qui préparera les contenus de la programmation, «s'engage à évaluer les résultats de l'expérience et à leur assurer une divulgation générale. L'évaluation devra s'effectuer en termes quantitatifs dans là mesure du possible. On peut donc s'attendre à ce que l'impact des programmes de planification familiale soit estimé, en comparant les taux de natalité des villages équipés de circuits de télévision et les non-équipés. La productivité agricole et l'augmentation du revenu seront évalués de la même façon» [21] . Les politiques de birth control, telles que les ont imposés les experts de la Fondation Ford en offrant à chaque adepte de la stérilisation un transistor comme gratification, ne sont-elles pas pleinement idéologisées!. [22]

C'est précisément pour défendre l'image diffuse de l'émetteur technocrate que sont nées un ensemble de doctrines prophétiques, qui font apparaître le moyen de communication, dernière expression de la technologie moderne, comme un monstre sans tête qui propage sa propre idéologie de moyen en soi. Il va sans dire que l'opération de volatilisation de l'émetteur est concomittante à l'évolution des composants de la classe dominante dans le pôle central. Au fur et à mesure que se développent les forces productives, le système juridique de propriété remplit un rôle chaque fois moins important dans la détermination des critères du pouvoir. Avec le développement de la science et de la technique, la propriété des moyens de production cesse d'être le facteur primordial du pouvoir social, primordial dans la mesure où il permet au propriétaire de décider de l'usage du produit social. L'élite technico-bureaucratique se substitue au propriétaire dans la mesure où son savoir technique lui permet de manier le moyen de production, et que de la nécessité d'orienter rationnellement l'ensemble des processus d'élaboration, dérive un plus grand contrôle sur le fonctionnement et la direction du processus total de production. C'est peut-être Galbraith qui a le mieux formulé cette mutation, sans toutefois dévoiler la connivence entre cette caste des techniciens et les groupes traditionnels de propriétaires. L'exaltation qu'il fait des «décisions en groupe» et de la «morale communautaire», que permettrait l'ère des technocrates ne peut dissimuler son affinité avec la dimension «communiste» du monde de McLuhan dont Galbraith est le pendant économique, les deux estimant qu'il y a révolution des rapports sociaux là où il n'y a qu'un réajustement du système.

«La décision de groupe assure, de plus, que presque toutes les actions et même les pensées de chacun sont connues des autres. Cela contribue à renforcer le code, et, plus qu'incidemment, un degré élevé d'honnêteté individuelle. La technostructure ne permet pas le secret nécessité par l'abus de pouvoir et la malversation.

La technostructure donc, comme nécessité, interdit l'action dirigée vers le profit personnel. Et, comme pratique, ce qui est interdit au savant ordinaire, à l'ingénieur, au négociateur de contrat, ou aux agents de vente doit aussi être interdit aux échelons supérieurs. La résistance à la tentation de l'argent ne saurait être renforcée aux échelons inférieurs si l'on sait que l'occasion de gagner un argent malhonnête reste le privilège des possédants.

Les membres de la technostructure n'obtiennent pas les bénéfices qu'ils maximisent. Ils doivent s'abstenir des profits personnels. De la même façon, si l'engagement financier traditionnel au bénéfice maximum doit se poursuivre, ils doivent être prêts à faire pour les autres, et en particulier pour les actionnaires, ce qu'ils s'interdisent de faire pour eux-mêmes. C'est sur ces bases que la doctrine de maximisation dans une corporation mûre s'appuie actuellement. Elle affirme que la volonté de faire des bénéfices est, comme la volonté d'expression sexuelle, un besoin fondamental. Mais elle soutient également que ce besoin ne s'effectue pas à la première mais à la troisième personne. Il est détaché du moi et se manifeste au nom de l'inconnu, des personnes anonymes et impuissantes qui ignorent totalement si leurs bénéfices sont, en fait, maximisés ou non». [23]

Ce monde harmonique de relations sociales transparentes se désagrège lorsqu'on ne se contente pas d'envisager l'intérêt du technocrate sous un biais exclusivement moral et mercantil, c'est-à-dire lorsqu'on touche le problème de sa fonction professionnelle. Quand le technocrate défend son droit à l'existence, son privilège de spécialiste, c'est-à-dire lorsqu'il s'en tient à son idéologie professionnelle, il démontre qu'il protège des intérêts de classe qui se confondent avec ceux des propriétaires et que la technique est planifiée de telle sorte qu'elle accorde à chacun un statut et une place irréductible dans la reproduction du système. Appliqués au champ de la communication, il est évident que les propos de Galbraith sont niés par la découverte de techniques comme la video-cassette ou la télévision par câble qui sont susceptibles de mettre en échec le monopole qu'ont exercé jusqu'à présent les professionnels de la communication sur la création culturelle et artistique. Ces nouvelles techniques offrent la possibilité de déprofessionaliser le phénomène de la création, dans la mesure où le nombre des émetteurs possibles s'accroît démesurément. Les discussions des communicateurs (qui s'efforcent de sauvegarder leur fonction sociale), dans les congrès qui se tiennent aux Etats-Unis, aboutissent aux observations et aux arguments suivants : la prolifération des voies d'émission n'entraîne pas nécessairement la diversification des résultats, mais risque bien plutôt de déboucher sur une multiplication de résultats aussi insatisfaisants les uns que les autres. Ils parlent de la pollution intellectuelle et culturelle, et invoquent «les vertus de la qualité et du niveau élevé du contenu des moyens de communication aux mains des professionnels ou des gens de métier» pour éviter l'éventuelle détérioration qui pourrait résulter de la dérogation aux droits stricts de la compétence dans le domaine des moyens. Ces raisonnements qui traduisent une opposition au changement de la stratification sociale qui préside à la production des messages, comme au changement des formes de la communication, rappellent de façon curieuse les raisons qu'allèguent certains membres de la petite bourgeoisie intellectuelle et artistique qui résistent, durant la période de transition au socialisme, à redéfinir leur pratique en fonction d'une ligne de masse.

Une dernière remarque

Il serait néanmoins tout à fait erroné de prétendre que le moyen de communication de la bourgeoisie créole ne transmet que des messages imbibés d'idéologie technocratique. Il faut en effet noter qu'il ne les retransmet pas toujours dans leur pureté originale, c'est-à-dire tels que les émet le pôle impérialiste. Prétendre le contraire serait nier la spécificité de la formation sociale

dépendante. Cette question reflète la complexité des rapports sociaux de production dans une formation sociale définie historiquement. En d'autres termes, dans une formation dépendante se superposent plusieurs types de rapports de production, depuis le type pré-capitaliste jusqu'au type capitaliste, et dans la classe dominante co-existent divers secteurs plus ou moins reliés au pôle étranger hégémonique. Dans le système d'idées dominant qui circule dans cette formation, peuvent non seulement se produire dans un même message des superpositions qui sont en quelque sorte le reflet de cette sédimentation des modes de production, mais encore peuvent exister des messages à dominante très différente, selon qu'ils sont émis par l'un ou l'autre secteur.

En outre, toute idéologie dominante est susceptible d'être contaminée dans la mesure où d'autres classes l'assimilent et la reformulent. Elle s'expose ausi à entrer en conflit avec les valeurs d'émancipation sécrétées par la contre-idéologie des groupes opprimés. Ce serait tomber dans une nouvelle mythologie que de penser que l'idéologie dominante que propagent les moyens massifs est monolithique. De plus, nous avons signalé, à de nombreuses reprises, les désajustements, les anachronismes de certains messages dépendants. Ce désajustement qui se manifeste autant dans le discours publicitaire que dans le langage de la fraction technocratique de la classe dominante créole, provient justement du fait que le schéma de stratification sociale que comportent ces messages est celui qui est en vigueur dans la réalité du pôle hégémonique. Les signes qu'ils occupent se trouvent du même fait désajustés par rapport à la réalité nationale. Il ne faut jamais oublier que dans les sociétés dépendantes, comme l'est la société chilienne l'introduction de l'idéologie technocratique par la bourgeoisie créole ne correspond presque jamais à un état des forces productives qui au moins la légitimerait économiquement.

Dans cette même ligne de raisonnement, une autre erreur grave consisterait à croire à l'omnipotence des moyens de la bourgeoisie. Les messages de la culture de masse peuvent être neutralisés par les dominés qui libèrent leurs propres antidotes, en créant les germes parfois contradictoires d'une nouvelle culture. Une recherche dynamique — orientée par un point de vue politique révolutionnaire — sur les effets des moyens, devrait précisément se proposer d'essayer de déchiffrer la manière dont, à partir de leur pratique, les récepteurs organisés effectuent une lecture idéologique ; il s'agirait d'analyser comment leur conscience de classe, ou son défaut, leur permet, ou les empêche, de lutter contre les messages auxquels les soumet quotidiennement la culture dominante, dans la société capitaliste.

L'OFFENSIVE IDEOLOGIQUE

Les paragraphes précédents ébauchent quelques bases idéologiques sur lesquelles s'articulent les messages dominants dans une formation dépendante. Revenons maintenant sur quelques aspects du rôle de ces moyens de communication, dans le moment précis.

Quand la rationalité de la domination que transmet le moyen de communication n'est pas en butte à des attaques, les messages de la bourgeoisie ne doivent pas refléter ses lignes programmatiques, c'est-à-dire sa stratégie explicite de classe, et peuvent se contenter de transmettre de manière diffuse les normes latentes de la pseudouniversalité et de la rationalité de cette classe. Dans une période d'accentuation de la lutte des classes, le moyen de communication de masse libéral renie en quelque sorte son libéralisme et cesse d'émettre uniquement le système implicite de rapports qui organise son discours de classe dominante, en tant que camouflage et inversion de la réalité sociale. Il assume le rôle explicite d'agiter et de mobiliser les masses afin de récupérer un processus qui met son ordre en danger.

En d'autres termes — pour renouer avec la problématique de l'idéologie — la zone proprement idéologique du discours de la classe dominante se réduit tandis que s'étend la zone propagandiste. Au cours de cette étape historique, la classe dominante monte d'un degré dans la conscience de son système et certains des mécanismes de domination jusqu'alors inintentionnels s'expriment et prennent corps dans un projet explicite et explicité. L'hermétisme idéologique de la domination vécue cède le pas — dans de nombreux domaines — à l'évidence de la propagande et raccord tacite qui, en d'autres époques, cimente, sur la base d'intérêts partagés, l'expérience idéologique vécue, s'accompagne cette fois d'une action concertée qui cristallise dans la conspiration. Ce saut de conscience, qui provoque un réajustement de sa stratégie de domination signifie de fait une coupure epistémologique dans la mesure où il comporte une identification plus claire de l'ennemi de classe et une évaluation plus juste des méthodes à utiliser pour neutraliser son action. Il concorde, également avec l'activation de toutes les zones quotidiennes de la culture bourgeoise dans le but de cerner l'ennemi. Il faut ajouter un autre élément fondamental, qu'on a î'habitude de mal interpréter et qui, pour cela, est susceptible d'augmenter ses chances de récupérer le changement révolutionnaire et d'améliorer la capacité de persuasion des moyens. La presse libérale reformule sa stratégie globale en essayant de redoubler d'«objectivité». Et tout le paradoxal de son attitude consiste pendant cette péridoe, en cette oscillation savante entre : extension du «mensonge» et développement de l'«objectivité». Ce qui entraîne même cette presse à parfaire la répartition fonctionnelle des tâches dans un même groupe monopoliste. Le journal qui bénéficie du meilleur statut (le Mercurio, dans le cas chilien) est chargé d'opérationnaliser, pour ainsi dire exclusivement, la ligne de l'objectivité et son bâtard, qui se dirige à un autre public (La Segunda, par exemple et entre autres), se charge de l'autre dimension. Cependant aucun réajustement de stratégie ne peut être taxé de gratuit ou d'innocent et l'apparent développement de cette objectivité, qui sème la confusion dans les rangs de l'ennemi de classe, révélera tôt ou tard au grand jour sa visée contre-révolutionnaire. Ce phénomène s'accompagne d'ailleurs d'une intensification de l'étude des thèses de l'adversaire à tel point que le journal libéral est peut-être le lieu où la lutte des classes a développé la plus grande conscience de la nécessité d'élargir les connaissances dont le moment politique révélait l'urgence. N'a-t-on pas vu, dès les premiers mois du gouvernement populaire, le principal organe d'information de la bourgeoisie publier des textes sur l'Etat et la Révolution de Lénine, et une revue de droite pour enfants, présenter des personnages comme Marx, en le mettant évidemment dans la lignée des grands inventeurs du siècle dernier. Même réaction dans la presse féminine qui se charge de vulgariser le marxisme, en intégrant au nombre de ses portraits, la femme et les filles de Marx, (comme la compagne de Mao d'ailleurs). [24]

D'une part, l'organe d'information de la droite exprime la praxis de la bourgeoisie et de son allié impérialiste en lutte contre l'adversaire, que ce dernier soit le gouvernement populaire, les partis politiques de gauche ou la classe ouvrière. Un ensemble de nouvelles convergent vers ces moyens de diffusion qui informent sur les manifestations empiriques de la stratégie de la réaction face à l'ennemi. L'étude de la charpente de ces informations révèle une série d'indices qui dessinent les fronts sur lesquels travaille la bourgeoisie. Par ailleurs, le moyen de communication ne reproduit pas seulement les faits de la résistance d'une classe aux changements, mais encore il sert de catalyseur quand il s'agit de légitimer l'opposition active de cette classe au gouvernement populaire. En quoi consiste ce rôle de catalyseur? Et comment le journal le remplit-il ? Pour ce dernier, la nouvelle n'est qu'une matière première à partir de laquelle il essaie de créer des représentations collectives, des images, des stéréotypes. La nouvelle est à la fois fait et image. Le fait n'est qu'un prétexte pour offrir au lecteur, non seulement la chaîne mythique de l'idéologie, mais encore l'intention séditieuse de la classe dominante. Il faut noter qu'au cours de cette période, cette classe est forcée d'avoir non seulement recours à la mystification, c'est-à-dire à l'interprétation des faits en fonction de ses préoccupations et de ses intérêts, mais toujours plus au mensonge, c'est-à-dire à l'inversion des faits pour légitimer sa stratégie. Ce recours délibéré à l'adultération des informations démontre précisément ce gain de conscience et d'intentionnalité chez l'émetteur dominant, auquel nous faisions allusion dans les paragraphes précédents.

Dans l'étape actuelle, c'est à la nécessité de façonner la superstructure des représentations collectives que répond principalement le moyen de communication de masse. (On pourrait dire qu'il applique au pied de la lettre les paroles de Mao : «Pour renverser le Pouvoir Politique, il est toujours nécessaire de créer avant tout l'opinion publique et de travailler sur le terrain idéologique. Ainsi procèdent les classes révolutionnaires mais aussi les contre-révolutionnaires»). Le moyen de communication a pour mission de produire des représentations collectives sur l'illégalité du régime populaire et des mesures qu'il prend. Le fait que nous utilisons le terme de superstructure n'est pas fortuit : le moyen de communication de masse doit transmettre la praxis de la classe dominante sur un mode qui dépasse cette praxis, c'est-à-dire créer la rhétorique de la praxis. En portant la nouvelle au delà du fait, le moyen de communication, porte à l'extrême les représentations que se fait la population du processus de changement. Créer la rhétorique de la praxis signifie chauffer à blanc les représentations négatives. C'est en cela que réside le caractère d'agent de la conspiration qu'assume le moyen de communication des classes dominantes. A un adversaire qui utilise les armes de la démocratie formelle pour construire une société socialiste, fait pendant un adversaire qui s'appuie sur le cadre de la démocratie formelle pour réfuter cette société et en empêcher l'avènement. D n'y a pas dans cette presse d'appel à la sédition qui ne soit «démocratique», exception faite de la presse d'extrême-droite qui, dans la division du travail conspiratif, remplit une mission plus explicite. Le moyen de communication de masse est chargé de créer l'ensemble des représentations collectives qui cherchent à faire admettre que l'intervention de la bourgeoisie peut avoir lieu sous le signe de la démocratie, que l'ordre du gouvernement populaire est celui du scandale et du chaos. L'unique façon de légitimer cette intervention émancipatrice de la bourgeoisie est de divulguer l'image d'une autorité gouvernementale débordée et outre-passant la légalité. A travers cette opération, en faisant avancer les consciences au-delà de la praxis : le plan conspiratif qu'il ne cesse de promouvoir, autour duquel il mobilise les volontés (complot du cuivre, boycott Invisible, sabotage économique), le moyen de communication de la classe dominante facilite l'apparition des champions de la liberté et les légitime en canalisant le coup d'état qu'ils préparent, permettant que ce coup prenne un caractère démocratique grâce à ce consensus de l'opinion publique quant à l'illégalité du régime actuel. Le mythe historique de la démocratie chilienne ne peut mentir : c'est ce que l'appareil de communication massive de la bourgeoisie essaie de démontrer, dans sa nouvelle pratique.

***

Si nous avons insisté sur la nature de l'activité de la communication dans une société dépendante, et dans une conjoncture précise, c'est parce que nous croyons qu'à travers cette description nous avons découvert les grands traits de la position de l'ennemi de classe dans la lutte idéologique. Ayant conservé leur pouvoir de manipulation, la bourgeoisie et l'impérialisme peuvent divulguer leur rhétorique de la conspiration tout en actualisant jour après jour le système culturel qui sert de base à ce projet de défense des intérêts conjoncturels. Nous sommes en présence de deux projets irréductibles de société et de formes de participation. Pour le projet impérialiste, le moyen de communication est le vecteur de la participation : une participation épiphénoménique aux symboles de la métropole, qui donne aux masses l'illusion de l'intégration universelle, et même semble leur conférer une audience que les conditions de la vie sociale ne peuvent offrir aux grandes majorités. A travers le langage ludique de,la marchandise, qui est son langage quotidien, le dominé se définit, s'accorde un statut, s'approprie un rôle face à lui-même, face aux autres, face à la société. Une société dont les épigones communicateurs agissent comme si l'idéal que cette société promeut et qui parcout la trame de cette superstructure «universalisante» était déjà réalité et comme si l'apprentissage de cette «société de consommation» pouvait cesser d'être une caricature. A ce projet de compulsion consommatrice, s'oppose cet autre projet selon lequel le moyen de communication ne devrait être que le canal d'expression des masses aux prises avec la construction des bases de l'économie socialiste, le sommet de leur participation à la détermination d'une nouvelle forme de vie totale, le point de confluence d'une communauté rassemblée par la pratique constructive de nouveaux rapports sociaux et la conscience collective d'être concrètement responsable de la nouvelle société. Ces deux projets ne se développent pas de façon parallèle. Leur réalité est celle de la lutte des classes, et par là, elle est hautement dialectique. Cela veut dire aussi que ces deux propositions sont susceptibles de se contaminer mutuellement. Tant il est vrai que dans toute révolution la bourgeoisie existe aussi en tant qu'ennemi intérieur, qui persiste en chacun. «C'est le début d'une révolution plus difficile, essentielle, profonde et décisive que le renversement de la bourgeoisie, puisqu'il s'agit d'une victoire remportée sur notre inertie, sur l'indiscipline, sur l'égoïsme petit-bourgeois, sur toutes ces habitudes que le maudit régime capitaliste a laissées en héritage à l'ouvrier, et au paysan» [25] . En ce moment au Chili, cependant nous voyons l'ennemi multiplier ses forces dans la mesure où les frontières idéologiques n'ont pas été fermées, dans la mesure où la bourgeoisie et l'impérialisme ont gardé toutes les pièces de leur pouvoir de pénétration culturelle et idéologique directe et les garderont tant que le processus qui vient de commencer ne se radicalisera pas. C'est un des nombreux domaines où la bourgeoisie continuera à imprimer à la vie sa dynamique tant que les masses ne lui arracheront pas le pouvoir d'imposer les signes de sa vie de classe comme les signes de la vie, tant que sa référence fixera la norme du succès social, tant que sa présence, dans les quartiers résidentiels, irradiera son pouvoir de déterminer le paramètre implicite des désirs et des espoirs des opprimés.


Notes:

1. Cf. Armand et Michèle Mattelart, Mabel Piccini, «Los medios de comunication de masas : la ideología de la prensa liberal en Chile», Cuadernos de la Realidad Nacional, Santiago du Chili, nº 3, mars 1970. A. Mattelart, Carmen et Leonardo Castillo, La ideología de la dominación en una sociedad dependiente, Buenos Aires, Editions Signos. 1970. Sur ce même thème, dans d'autres pays latino-américains, cf. les études de A. Pasquali. L. Silvà au Venezuela, les études de H. Muraro. H. Schmucier, en Argentine, R. Faraone, en Uruguay, les études de J. Gargurevitch et C. Malpica, au Pérou, R. Crémoux et F. Lopez Narvaez, au Mexique. Par ailleurs, ont été publiées à Cuba deux anthologies sur ce thème : «Impérialisme y medios masivos de comunicación». Casa de las Américas, La Havane nº 77; Referencias, «Medios Masivos de Comunicación», Université de la Havane, V. 3 nº 1 ; la revue Cine Cubano, La Havane, et la revue Comunicación y Cultura, publiée à Buenos Aires, sont d'autres références indispensables.

2. K. Marx, «Critique de l'Economie Politique». Œuvres, Paris, La Pléiade, 1965, t L. p. 416.

3. Il ne faudrait cependant pas croire que l'idéologie qui légitime et naturalise la pénétration culturelle-mercantile de l'impérialisme,. passe toujours par ces formes plus quotidiennes, par ces langages plus subreptices. Les discours de certains autres secteurs des classes dominantes sont beaucoup plus explicites et abrupts. Ils semblent tributaires de la schizophrénie belliciste des généraux, en retraite ou en activités, qui adoptent la ligne auto-apologétique de R. Nixon : «Aucun pouvoir sur la terre n'est aujourd'hui plus fort que celui des Etats-Unis. Aucun ne sera plus fort que les Etats-Unis dans l'avenir» (Discours au Congrès, 1-6-1972). Prélevons deux échantillons de cet autre type de discours sur la communication de masse. «La suprématie en matière de communication, qui est une des clefs pour dominer l'espace, se traduit aujourd'hui par la suprématie politique, militaire, économique et sociale sur toutes les nations du monde» (General Sarnoff, président de la RCA.. Allocutions, 5ª Conférence annuelle de la Légion, Américaine, Washington, D.C., 1-3-1965). Ou encore cet autre : «Pendant longtemps, le pouvoir militaire et le pouvoir économique, utilisés conjointement ou séparément, ont été les piliers de notre diplomatie.' Aujourd'hui, ils remplissent encore cette fonction, mais l'influence croissante des masses du peuple, sur les gouvernements, de même qu'une plus grande conscience des gouvernements quant aux aspirations du peuple suite aux révolutions du 20e siècle, ont donné naissance à une nouvelle dimension dans la gestion de la politique extérieure. En politique extérieure, certains objectifs peuvent être atteints à travers un contact direct avec le peuple des pays étrangers, plutôt qu'avec leurs gouvernements. Par l'intermédiaire des techniques et des instruments modernes de communication, il est aujourd'hui possible d'atteindre des secteurs importants et influents de la population des autres pays, pour les informer, influencer leurs attitudes et en même temps peut-être arriver à les motiver en vue d'actions déterminées. Ces groupes sont, à leur tour, capables d'exercer une pression notable sur leurs gouvernements». (Committee on Foreign Affairs. Winning the Cold War, The US Ideological Offensive, 1964). Pour une analyse plus détaillée de ce genre de discours, cf. Herbert L Schiller, Mass Communications and American Empire, Boston, Beacon Press, 1971.

4. Programme électoral de Jorge Alessandri, en 1970, El Mercurio. Santiago du Chili, 11-1-1970.

5. E.B. Weiss, «Advertising nears a big speed-up in communications innovation», Advertising Age (The National Newspaper of Marketing), Chicago. 19-3-1973. p. 52.

6. A. Uslar Pietri. «Las comunicaciones como revolución, Vision, Santiago du Chili, Vol 40, nº 8. 22-4-1971

7. R. Barthes, Mythologies, Paris, Ed. du Seuil, 1958.

8. Lettre de H. M. Enzenberger au Recteur de la Wesleyan University de Middletown (USA) reproduite dans Mauro Fotia. «Structure du pouvoir et sociologie politique contemporaine aux USA», L'Homme et la Société, Paris. 1970. nº 17. p. 57.

9. Sur cette évolution des formes que revêt l'impérialisme culturel, cf. A. Mattelart, La cultura como empresa multinacional, México, Editorial Era. 1974.

10. Cf. dans la même ligne de réflexion, les recherches du Centro de Estudios Socioeconómicos (CESO), Université du Chili ; plus particulièrement. Tomás Vasconi et Marco Aurelio García "Las ideologías dominantes en América Latina", Sociedad y Desarrollo, Santiago du Chili. 1971. nº 1.

11. Iditorial El Mercurio, Santiago du Chili. 18-5-1972 et 10-3-1971. Adversiting Age, art cit.

12. Cf. A. Mattelart. Agresión en el espacio. Cultura y napalm en la era de los satélites. Buenos Aires - Mexico. Ed. Siglo XXI. 1973.

13. M. Mc Luhan et Q. Fiore, Guerre et paix dans le village planétaire. Paris. Robert Laffont, 1970, pp. 127-131.

14. A. Uslar Pietri, art. cit.

15. I. de Sola Pool, «Le rôle de la communication dans le processus de la modernisation et du changement technologique», Industrialisation et Société (édité par Hoselitz et Moore), Paris, Unesco, Mouton, 1963, p. 287.

16. Vision, Santiago du Chili, 3-6-1972, p. 27.

17. International Herald Tribune, 16-3-1972, p. 5.

18. Citons cet autre échantillon du discours néo-positiviste chargé de naturaliser l'utopie universaliste du pouvoir impérialiste à travers la science et la technologie appliquées : «Les vérités scientifiques sont universelles et appartiennent à chacun de nous. Elles dépassent les frontières nationales. Elles sont authentiquement internationales, propriété de toutes les nations (...) Quand le transistor a été inventé, il y a 25 ans, le concept devint rapidement la propriété de toute l'humanité [...]. On pense parfois que les pays sous-développés, quand ils importent la technologie peuvent seulement profiter des formes spéciales de la science conçues pour servir des besoins particuliers. C'est loin d'être vrai. Nous pouvons citer de nombreux exemples bien connus, dans le domaine de la santé publique, de l'agriculture, des transports. Le transistor et les satellites artificiels — qui représentent une technologie réellement sophistiquée — constituent d'autres exemples. Ils peuvent cependant être adoptés par de nombreux pays qui ainsi peuvent construire leurs réseaux de communication sans passer par les étapes intermédiaires qui sont coûteuses et lentes. En général, dès lors, les pays avancés rendent souvent service aux moins avancés simplement en développant leurs propres activités techniques et en offrant leurs produits au monde» (Déclaration de Frederick Seitz, représentant du Gouvernement au Comité nord-américain sur la science et la technologie pour le développement, faite au cours d'une réunion à New York, le 15 mars 1973. The Dept. of State Bulletin, nº 1769, pp. 662-663).

19. S.M. Lipset, El hombre político, Buenos Aires, Eudeba, 1963, p. 400.

20. Cf. dans ce même livre: «Mass média et ligne de masse de la bourgeoisie chilienne».

21. A. Frutkin, fonctionnaire de la NASA (National Aeronautics and Space Administration). «Space communications and the developping countries», Séminaire International sur les Communications (Technologie, Impact, Politique), Université de Pennsylvanie, Philadelphie, 23-25 mars 1972 (les rapports présentés à ce séminaire ont été publiés fin 1973 par les Editions John Wiley Interscience).

22. Cf. sur les développements récents des politiques de Birth Control dans le Tiers-Monde, W. Barclay et autres, «Population control in the Third World». Nacla Newsletter, New York. V. IV, nº 8. déc. 1970.

23. Reproduit dans M. Mc Luhan et Q. Fiore, op. cit., pp. 178-180.

24. Sur ce processus d'appropriation de la part de la droite, cf. l'évolution du concept de «peuple» et d' «opinion publique» dans cette presse, que nous retraçons au cours du travail «Mass média et ligne de masse de la bourgeoisie chilienne».

25. V.I. Lénine, «La grande initiative», Culture et révolution culturelle, Moscou, Editions du Progrès, 1986. p. 76.


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