Allende et l’expérience Chilienne


CHAPITRE IX

ERREURS TACTIQUES ET DEFAITE STRATEGIQUE

Le président Allende et les dirigeants de l'UP, repoussaient, d'un point de vue stratégique, la guerre civile en tant que forme de lutte. Mettre en oeuvre une politique qui ne visât pas à éviter la guerre civile présentait de très graves incertitudes quant à la possibilité d'empêcher le massacre des ouvriers, dans le cas d'une défaite totale. Mais, même au cas où le dénouement du conflit aurait été différent, la consolidation d'un régime de dictature du prolétariat issu d'un affrontement armé apparaissait comme très problématique dans le contexte socio-politique du pays. Le Chili a 1 000 kilomètres de côtes de plus que Cuba, il a 2 000 kilomètres de frontières avec l'Argentine, la Bolivie et le Pérou, pays où la classe dominante est violemment antisocialiste. Le Chili présentait aux pressions contre-révolutionnaires une vulnérabilité certaine qui, au début des années 1970, ne pouvait pas être contrebalancée par la volonté de quelque puissance socialiste de venir en aide à ce petit pays austral. Le retrait, de Cuba, des missiles soviétiques, sous la pression des Etats-Unis, après une crise soviéto-améri-caine qui mit le monde au bord de la guerre atomique, montra à l'évidence, en 1962, que les Etats-Unis étaient disposés à mettre le prix pour limiter la présence militaire, en Amérique latine, de leur adversaire principal [1].

Il s'agissait fondamentalement pour chaque bloc social de savoir quelle était la voie la plus favorable pour mener à bien les luttes successives qui leur permettraient de s'imposer à l'autre.

Conserver la flexibilité et la cohérence de l'appareil d'Etat était une nécessité pour l'UP, si elle voulait éviter que ne soient créées les conditions économiques, sociales et politiques susceptibles de provoquer une action armée contre elle. Et en 1973, à mesure que s'accéléraient la crise contre-révolutionnaire, et, également, la crise révolutionnaire -, les possibilités de résoudre le conflit d'intérêts de classe par des solutions non armées (référendum, accord législatif, démission du président) diminuaient.

Après mars 1973, l'affrontement armé devint une éventualité de plus en plus précise. C'est d'ailleurs un phénomène essentiel si l'on veut comprendre pourquoi, le 6 juin, les partis de l'UP repoussèrent la proposition de Allende de faire un référendum. Ils craignaient qu'une grande masse de travailleurs, en minorité sur le plan électoral, n'accepte pas de soumettre au verdict des urnes l'essentiel des positions qu'elle occupait, tout comme, en 1970, la bourgeoisie ne s'était pas résignée à céder le pouvoir sans résistance, simplement parce que le candidat de l'UP avait gagné les élections présidentielles. L'application de la tactique politico-institutionnelle dans un régime aux fondements démocratiques exige que la classe ouvrière entretienne des rapports d'alliance et de coexistence avec les autres secteurs sociaux qui lui assurent une position politiquement et socialement majoritaire. Sinon (et c'était le cas du Chili après les années 1970-1971), la voie électorale n'est plus capable de résoudre un conflit de classes, comme le prouve le coup d'Etat de septembre 1973. Prévu par les officiers conspirateurs pour le 14, il fut avancé de trois jours par Pinochet afin d'éviter que Allende ne rende publique, le 11, sa décision d'organiser un référendum qui, du point de vue des intérêts opposés en cause, ne pouvait plus rien résoudre d'essentiel. Quel qu'ait été le résultat de la consultation, ce qui était en jeu à ce moment - la suprématie définitive d'une classe sur l'autre - ne pouvait plus être imposé, pour lors, que par le soutien actif des armes.

En 1971, en revanche, les possibilités matérielles de faire respecter un référendum favorable à l'UP étaient bien meilleures à tous les points de vue. Si le référendum avait eu lieu, il aurait fourni à l'UP des instruments plus efficaces qui lui auraient permis d'éviter la crise de l'appareil d'Etat, lorsqu'elle disposait de moyens pour la surmonter, et de mieux affronter les facteurs qui favorisaient la crise économique. Admettons que le référendum ait été défavorable à la gauche: l'UP pouvait encore tenter un accord avec le PDC - pour lors dirigé par son aile centre-gauche - ou, à défaut, de renoncer au pouvoir. Il n'y aurait pas eu d'affrontement violent ni de bain de sang ; de nouvelles alliances se seraient nouées et de nouvelles élections auraient eu lieu. Le danger d'une action militaire conservatrice planait toujours en 1971, mais non celui d'un soulèvement de la totalité des militaires: une grande partie des forces armées n'était pas en contradiction avec le mouvement populaire.

DANS LA STRATEGIE, LA DECISION PRINCIPALE INTERVIENT
AU DEBUT DE L'ACTION PRINCIPALE

Le 9 septembre 1973, quand Allende réussit enfin à obtenir du PC qu'il accepte le référendum, il ne peut plus retarder davantage la désarticulation du commando putschiste à l'intérieur des forces armées. Il faut qu'il adopte les mesures extrêmes qui sont à sa portée pour affaiblir militairement la droite, au moment même où celle-ci est en pleine mobilisation insurrectionnelle. En juin de cette même année, de telles mesures politiques (recours au suffrage universel) et militaires (épuration des forces armées) avaient encore quelques possibilités d'être menées à bien, comme le prouve l'éloignement forcé des généraux Stuardo de la Cruz et Rodríguez, des forces aériennes, et Viveros, sous-directeur des Carabiniers, au mois de juillet suivant. Le 17 août, Allende comptait encore sur un appui suffisant à l'intérieur de l'armée pour imposer la destitution du commandant en chef des forces aériennes, le général Ruiz Danyau. Mais, à partir du 23 août - démission de Prats -, l'initiative politique et militaire était entièrement entre les mains de l'insurrection.

Lors de l'insurrection d'octobre 1972, Allende décida d'utiliser tous les moyens disponibles pour que la solution du problème principal qui se posait - chute ou maintien du gouvernement - soit apportée par l'instrument stratégique dont il disposait à ce moment: les élections parlementaires du mois de mars suivant (recours au suffrage universel). Il y parvint. Après mars 1973, le PC tenta quelque chose de semblable en mettant l'accent sur les élections présidentielles de septembre 1976. Mais les facteurs sur lesquels reposait la tactique politico-institutionnelle étaient trop détériorés. Le fait que le 5 juin 1973 le comité politique de l'UP ait repoussé le référendum montre à quel point la direction de la gauche faisait une confusion entre plans tactiques et stratégiques.

«... Dans la stratégie, la loi de l'usage simultané des forces fait presque toujours intervenir la décision capitale (qui n'est pas forcément la décision finale) au début de la grande action » [2] . Il aurait fallu que, dès le début, la direction de l'UP adapte la politique générale du gouvernement au fait que les élections générales devaient avoir lieu en mars 1973, ou à une date antérieure, si elle jugeait préférable d'organiser un référendum. Toutefois, la direction de l'UP ne fut jamais guidée par une telle conception. Et bien que la stagnation économique qui sévissait en 1970, lorsque le gouvernement arriva au pouvoir, ait été surmontée, on laissa passer la période de plus grande expansion politico-économique de l'UP - l'année 1971 - sans résoudre des problèmes aussi importants que celui du Parlement et celui de l'organisation du Secteur social économique. C'étaient des questions qu'il était indispensable de régler pour mettre en place des instruments de planification capables de contrecarrer, à temps, le sabotage et la subversion encouragés par les Etats-Unis et la droite locale. En fait, la réalisation de ces objectifs essentiels fut reportée à 1973, alors que le pays se trouvait déjà plongé dans une nouvelle récession, et connaissait une spirale inflationniste incontrôlable ; les relations entre groupes sociaux, qui devaient marquer la supériorité des organisations ouvrières sur celles de la bourgeoisie, avaient été déséquilibrées.

L'origine de ces insuffisances et de ces erreurs tactiques se retrouve également au niveau de la stratégie, à savoir dans le désaccord qui existait au sein de la gauche entre ceux qui souhaitaient arriver à instaurer l'hégémonie sociale des travailleurs, en évitant que la bourgeoisie ne dispose des instruments lui permettant de recourir à la guerre civile, et ceux qui agissaient, consciemment ou inconsciemment, selon la stratégie révolutionnaire qui passe obligatoirement par l'affrontement armé.

LES MOYENS TACTIQUES NE SONT PLUS LES MEMES LORSQUE
LES CONDITIONS DE LA STRATEGIE SONT MODIFIEES

Le désaccord entre les partis fit qu'à partir de 1973 les ressources dont disposait la tactique politico-institutionnelle pour répondre aux réactions de l'adversaire, et même pour faire face à l'imprévisible, perdirent de leur valeur, dans la mesure où, lorsque le conflit en arriva à son dénouement stratégique, ce dernier fut imposé par l'affrontement direct entre les blocs sociaux antagoniques. Le mouvement populaire ne put pas créer les instruments adaptés à l'affrontement direct, car le dénouement stratégique du conflit par la voie de la guerre civile lui fut toujours interdit. Que l'UP n'ait pas réussi à éviter les conditions qui, en 1973, imposèrent à la classe ouvrière l'affrontement direct avec la bourgeoisie, dans une situation de désavantage socio-politique et militaire, est une des données les plus graves de l'expérience chilienne.

L'affrontement électoral du 4 mars 1973 fut défavorable à la gauche en ce qui concerne la conquête du contrôle total de l'Etat, qui était alors l'enjeu des élections. Mais cet affrontement était tactique, il ne mettait pas en question, en termes absolus, l'objectif principal de chacun des deux blocs antagoniques. En mars 1973, il était encore possible d'utiliser les réserves tactiques de la stratégie indirecte préconisée par le programme commun : concrétiser un accord minimal avec le PDC avant que ce dernier ne rejoigne en bloc l'insurrection, recourir à un référendum à un moment où il était encore possible de faire respecter le résultat de ce dernier et, en tout état de cause, introduire à temps des changements d'organisation dans l'appareil armé de l'Etat et dans le mouvement ouvrier; de telles mesures auraient permis de faire face d'une façon différente, le cas échéant, à l'insurrection bourgeoise qui se développait.

Ces ressources tactiques devinrent progressivement inutiles à mesure que l'on pénétrait dans la phase de dénouement stratégique du conflit. A partir de juin 1973, c'était la stratégie elle-même qui était en jeu, et devant l'insurrection armée de la bourgeoisie les réserves tactiques politico-institutionnelles ne fonctionnèrent plus.

Reconsidérons la manière dont se déroulèrent les événements pendant la période où la stratégie indirecte n'était plus valable, et voyons comment la contre-révolution imposa peu à peu des formes de lutte propres à la stratégie directe.

Le secteur minoritaire, qui, au sein de la gauche, agissait conformément au modèle insurrectionnel - éclatement de l'Etat et déchafnement de la lutte armée - se rendit compte que cette voie lui était fermée, tant dans l'ensemble du pays qu'au sein du mouvement populaire lui-même. C'est pourquoi, en 1971 et 1972, ce secteur de la gauche ne put prendre aucune décision importante. Après mars-juin 1973, son heure vint, lorsque furent créées les conditions correspondant à sa conception stratégique, mais il ne disposait pas des moyens d'une telle politique, ni à l'intérieur ni à l'extérieur du pays.

Allende, de son côté, estime que l'action gouvernementale a atteint un degré maximal de souplesse et que, s'il veut éviter un choc armé dans des conditions défavorables pour les travailleurs, il lui faut cimenter les bases sur lesquelles repose sa politique. En mai-juin 1973, le président cherche à obtenir le soutien explicite des forces armées au système politique, et, par conséquent, au gouvernement ; il essaye de faire accepter par l'UP le recours au référendum. Le secteur antisocialiste des forces armées fait échouer le premier projet en précipitant l'insurrection pour le 27 juin ; la direction de l'UP repousse le référendum. Cependant, au cours des mois qui vont suivre et jusqu'à sa mort, Allende persiste à chercher simultanément à conclure un accord politico-législatif avec le PDC, à obtenir de l'UP qu'elle accepte la convocation d'élections, et à faire en sorte que les forces armées appuient ces deux lignes d'action. Estimant que le moment est venu de prendre la décision capitale, Allende concentre les forces dont il dispose pour préserver l'unité interne du mouvement populaire et du cadre socio-économique qui assure à ce dernier liberté d'action et de développement. Mais lorsque le conflit se dénoue sur le plan stratégique par la voie de l'affrontement direct, les ressources tactiques précédemment décrites perdent toute valeur : un des deux blocs sociaux, en l'occurrence le bloc populaire, n'a pas de pouvoir socio-économique, politique et militaire suffisant pour les imposer, et encore moins pour les remplacer par d'autres ressources tactiques, c'est-à-dire par celles qui impliquent l'implantation de la dictature du prolétariat.

Il pourra sembler étonnant à beaucoup de personnes que Allende, athée, maçon et marxiste, suscite, alors, une réunion avec le président ' du PDC dans la résidence du cardinal de Santiago. Allende tente simplement d'épuiser toutes les possibilités d'entente entre les deux secteurs qui, regroupant les forces sociales, politiques, économiques et militaires dominantes au Chili, sont les seuls capables de freiner la volonté de destruction qui menace le pays. Trois mois avant, le président avait déjà convoqué le cardinal. Il sollicitait la collaboration de l'Eglise pour apaiser l'exacerbation des passions qui menaçaient la paix civile.

En août 1973 (comme en mai de la même année), Monseigneur Silva Henriquez est disposé à appuyer Allende dans ses initiatives de conciliation; il joint ses efforts à ceux de Allende pour obtenir de Aylwin que la DC ne repousse pas un accord avec le gouvernement. Aylwin, isolé entre des deux personnalités et dépourvu d'arguments, finit par s'engager, ce jour-là, à donner des directives aux dirigeants des corps de métier en grève pour qu'ils acceptent un accord avec le gouvernement et qu'ils reprennent le travail. C'est ce qui se produit quelques heures après avec les conducteurs de transports collectifs privés et, le 20 au matin, avec les compagnies de transports interrégionaux. Par ailleurs, l'entrevue qui eut lieu à la résidence du cardinal prit fin sur l'engagement de poursuivre les négociations sur une question à laquelle Aylwin attachait une extrême importance - autorisation pour une compagnie privée (Manufacturas y Cartones «La Papelera» de Puente Alto) d'augmenter ses prix - et sur le problème qui intéressait le plus Allende - conclusion d'un accord avec le Parlement en vue de renforcer la stabilité politique et économique, et, donc, la paix civile. A cette fin, Allende désigne deux représentants, l'ingénieur Victor Pey chargé du problème de La Papelera, et le juriste Carlos Briones chargé de l'accord législatif [3] . Existait-il une possibilité d'accord ? Briones pense que le cardinal a plus de poids que Frei auprès de Aylwin.

Le président Allende, le cardinal de Santiago et un secteur du PDC n'étaient peut être pas les seuls à penser qu'un accord politique était susceptible d'éviter au pays une tragédie; peut-être le gouvernement des Etats-Unis était-il du même avis. Pour Washington, la troisième semaine d'août 1973 dut paraître décisive; il fallait assurer, coûte que coûte, le renversement immédiat de Allende, avant qu'il n'ait le temps de mettre en œuvre de nouveaux moyens qui lui permettraient, une fois de plus, de vaincre le complot. Ce qu'il y a de certain c'est que, ce lundi 20 août, le Comité des quarante du gouvernement des Etats-Unis approuve une subvention de un million de dollars destinés aux partis et aux organisations privées chiliennes qui étaient en grève [4] . Au taux de change du dollar au marché noir à cette date, un tel apport d'argent représentait une valeur marchande supérieure à cinq millions de dollars.

La droite du PDC chilien pense comme le gouvernement des Etats-Unis. Elle veut en finir une fois pour toutes avec l'UP et son gouvernement, et se révolte contre la pression du cardinal et de Allende sur la DC. Le 20 août, à midi, les cadres démocrates-chrétiens qui dirigent le CUPROCH (Confédération unique des cadres) se déclarent en grève pour une durée indéterminée. Et, le jour suivant, la direction nationale du PDC, avec Aylwin en tête, se joint à la grève générale fomentée par le PN et le secteur Frei des démocrates-chrétiens.

Le projet de résolution que le PDC fait approuver, le 22 août, par la Chambre des députés, en déclarant «illégitime» le gouvernement, répond au besoin des officiers putschistes de pouvoir justifier par des termes soi-disant «légaux» la rébellion contre le gouvernement. Ainsi était clos le cycle commencé en octobre 1970, lorsque l'aile populaire du PDC obligea l'ensemble de ce parti à voter au Parlement en faveur de la nomination de Allende comme président de la République. A cette occasion, la résolution du PDC avait été adoptée deux semaines avant le coup militaire ITT-Kissinger-Frei, qu'elle avait contribué à frustrer au moins tout autant qu'elle contribuera, trois ans après, à le faire triompher, en intervenant également deux semaines avant le lancement de l'opération.

Ce même jour, le 22 août 1973, les généraux de l'Etat-major réunis en conseil délibèrent sur la demande de leur commandant en chef de condamner les insultes dont il a été victime la veille. Certains d'entre eux se refusent à le faire ; six se solidarisent avec Prats ; Pinochet, Urbina, Gonzalez, Brady, Sepúlveda, Pickering. Sepúlveda est le chef de la IIe Division et de la garnison de Santiago, et Pickering celui des instituts militaires de la capitale. Prats se sent pris de vertige à la pensée qu'il risque de diviser l'armée s'il essaie d'imposer le respect de son autorité. Allende veut connaftre directement l'état d'esprit du haut-commandement et, le soir même, il invite à dîner les dix généraux les plus attachés à la personne de Prats: ce dernier est absent, les généraux sont menés par l'obséquieux Pinochet.

Cette scène a lieu à un moment où l'équilibre fragile des militaires est entrain de pencher du côté de l'opposition au gouvernement. Allende expose aux généraux les graves menaces qui pèsent sur la stabilité du pays, l'accumulation des forces étrangères et locales qui le mettent au bord de la guerre civile, la responsabilité qui retombe sur le gouvernement, sur les forces armées dans leur ensemble, et sur l'armée de terre en particulier. Pinochet prend la parole pour souligner son profond respect et son amitié pour Carlos Prats, ainsi que sa loyauté envers le président, et la nécessité d'affermir sans hésitations le rôle constitutionnel des forces armées. Mais, tandis que le général Gonzalez soutient que Prats est fatigué et qu'il convient de le remplacer, Brady, qui a toujours fait semblant d'être le plus allendiste des généraux, estime que l'éloignement de Prats est indispensable pour que soit maintenue la cohésion des militaires, pour que la discipline soit renforcée, et que soit évitée la guerre civile que le président craint tellement. En revanche, le chef de la Division et de la garnison de Santiago critique les affronts dont Prats a été victime et la réponse qui y a été apportée ; il ajoute que dans de telles circonstances Prats ne peut pas continuer dans l'armée et annonce que le lendemain celui-ci présentera sa demande de mise à la retraite. Pickering écoute en silence. A un moment donné, il se sent indisposé, doit s'allonger sur un sofa, et, peu après, il est transporté à son domicile. Le lendemain, il abandonne soudainement le service actif.

Le 23 à midi, Prats se rend à la Moneda pour confirmer sa démission du commandement en chef de l'armée et de ministre de la Défense. Le président l'accepte. Peu après le départ de Prats, je rentre dans le bureau présidentiel pour faire part de ma surprise et de mon désaccord, Allende répond: «Prats ne commande plus personne. En outre, un général qui est psychologiquement atteint n'est plus en mesure de continuera la tête de l'armée, dans la conjoncture actuelle». Prats ne veut pas courir le risque de diviser les forces armées et croit que son départ contribuera à maintenir l'armée unie derrière le gouvernement. Il recommande à Allende de nommer comme commandant en chef son second, qu'il considère comme étant le général le plus sûr et le plus capable de maintenir la discipline de l'armée. Allende de son côté souhaite préserver l'autorité morale de Prats sur l'armée, et vis-à-vis du mouvement populaire et du pays en entier. En son for intérieur, il pensait que, dans un proche avenir, la personnalité politique et militaire de Carlos Prats pourrait rendre de grands services au pays. «Personne ne comprend ce qui s'est passé à propos de Prats, qui, d'ici quelques mois, sera l'homme le plus important du Chili, me disait-il le soir du 31 août [5].

L'heure de Pinochet est arrivée. Il a maintes fois prouvé qu'il faisait sienne la doctrine militaire du groupe Schneider-Prats, et tous ceux qui, civils et militaires, sont autour de lui, en sont convaincus, y compris Prats lui-même et, bien sûr, Allende. Ce dernier lui offre les responsabilités du commandement en chef ; Pinochet les accepte avec reconnaissance, et s'engage à mettre à la retraite les six généraux qui ont mené l'attaque contre Prats et contre le gouvernement.

Pinochet donne l'impression qu'il va exécuter lesinstructionsreçues et il demande à ses vingt et un généraux de mettre leurs postes à la disposition du nouveau commandant en chef. Deux, toutefois, refusent de le faire : Bonilla et Arellano, tous deux liés à la DC et considérés, selon les informations disponibles, comme étant les meneurs de la conspiration à l'intérieur de l'armée. En ne présentant pas leur démission, ils veulent restreindre les possibilités d'être immédiatement éloignés de leurs troupes. Ils craignent que Allende ne profite de l'occasion pour le faire. Pinochet présentera la situation au président dans des termes dilatoires : mettre à la retraite, à ce moment, six généraux signifierait courir un risque extrêmement grave. Le vendredi 24, il préfère ramener ce nombre à trois. Puis il s'arrange pour différer la mesure d'un jour sur l'autre, en prétextant attendre la réunion du Consejo de calificaciôn des forces armées, qui doit avoir lieu dans trois ou quatre semaines.

Le vendredi 24 août, une fois tranchés les conflits de l'aviation et de l'armée de terre, le président se tourne vers la marine, d'où venaient des nouvelles inquiétantes. La direction des forces armées était assumée, à titre provisoire, par le vice-amiral Toribio Merino, depuis le 8 août, date à laquelle l'amiral Montero entrait dans le gouvernement. Autant Allende avait du respect pour la capacité intellectuelle et le sens de l'honneur de l'amiral Montero, autant il se méfiait de Merino Le 24 août, Allende ordonne à Montero de reprendre immédiatement son poste de commandant en chef de la marine, et à Merino de regagner Valparaiso où il commandait la base navale.

Le lundi 27, la grève nationale des transports entre dans sa cinquième semaine. Ce jour-là, la Direction de las operaciones de l'Etat-major, où se trouve le colonel Virgilio Espinosa, qui, trois semaines plus tard dirigera le camp d'extermination du Stade national, remet un «Mémorandum sur la situation nationale et institutionnelle», dont les passages suivants Illustrent la campagne que les agents de la subversion avaient menée à l'intérieur des forces armées:

...Il n'existe absolument aucune unité entre les partis qui composent le gouvernement ... Dans l'opposition, l'union est momentanée ... On a agressé économiquement la classe moyenne parce qu'elle représentait le principal écueil sur la route de la dictature du prolétariat... Aussi bien la classe ouvrière que la classe dirigeante sont indispensables et également importantes... La propriété privée n'est pas non plus respectée... Les forces armées et les Carabiniers sont ... opposés aux doctrines et aux procédés marxistes ... A l'heure actuelle, les forces armées remplissent exactement leur mission constitutionnelle, mais elles se sentent intimement trompées et frustrées quand elles voient que des groupes extrémistes adverses, qui n'hésitent pas à les attaquer et à les miner, agissent avec la bénédiction du parti gouvernemental. On est passé à une nouvelle étape de l'affrontement, dans laquelle les forces armées ont fait l'objet d'agressions et d'infiltrations ... On estime que la guerre non conventionnelle a déjà commencé ... L'Etat-major général de l'armée et les directions qui les composent doivent apporter l'aide adéquate et opportune au commandant en chef en ce qui concerne la prise de décisions d'importance nationale. [6]

Le mémorandum est adressé au commandant en chef de l'armée, quatre jours à peine après le remplacement de Prats. Le mardi 28, les commerçants se joignent à la grève. L'après-midi de ce même jour, Allende fait savoir publiquement à la direction du mouvement populaire qu'il est disposé à renoncera sa charge. Il ne veut pas le faire sans l'accord de cette dernière, car sinon sa démission signifierait la cassure de l'UP, le déchaînement d'actions ouvrières incontrôlées, la perte pour l'UP de sa capacité à diriger les masses des travailleurs et la précipitation du coup de force militaire, ces événements servant tous de prétexte pour justifier un éventuel massacre des ouvriers. [7]

Les initiatives visant à entraîner les officiers hésitants de la marine se succèdent. Le jeudi 30, le vice-amiral Merino exacerbe l'opposition contre l'UP en demandant à la Cour d'appel de Valparaiso, instance juridique de la Ire Zone navale, la levée de l'immunité parlementaire du sénateur Altamirano et du député Garretôn, pour qu'ils soient traduits en justice sous l'inculpation de «subversion de la marine ».

Le vendredi 31, Allende analyse avec le ministre de la Défense, Orlando Letelier - qui a pris son poste trois jours avant - la situation délicate de la marine. Il demande au ministre des Affaires étrangères, le dirigeant socialiste Clodomiro Almeyda, de convaincre Altamirano de la nécessité de faire face personnellement à l'accusation, sans mettre en jeu la responsabilité du PS, ni les relations entre la marine et le gouvernement. Il lui conseille, à cette fin, de renoncer provisoirement à ses fonctions de secrétaire général et de s'efforcer de clarifier la portée réelle des accusations dont il est victime. Almeyda est d'accord pour agir dans ce sens, mais ne parvient pas à persuader Altamirano.

L'après-midi de ce vendredi, les amiraux de Valparaiso, avec Merino en tête, ont convoqué les officiers à l'Ecole navale pour examiner la situation générale de la marine et du pays. Le commandant en chef de la marine s'est rendu à Valparaiso, et décide d'assister personnellement à une telle réunion. Cependant, au cours du déjeuner que lui offrent les amiraux, ceux-ci lui déconseillent de le faire parce «les esprits sont très montés contre lui». Le contre-amiral le moins ancien lui suggère d'abandonner la direction de la marine. Montero répond qu'il a été désigné pour occuper ce poste en novembre 1970 par le président de la République, et que c'est seulement devant ce dernier qu'il pourra renoncer à cette charge ; il ordonne à Merino d'annuler immédiatement la réunion des officiers - ce qui fut fait - et retourne à Santiago. Le soir même, il se présente à Allende, lui fait part de l'incident et lui demande d'accepter sa démission puisqu'il n'a plus la confiance de son haut-commandement. Le président lui répond qu'il lui faut quelques heures pour prendre une décision, et ordonne au ministre de la Défense de convoquer les amiraux pour le lendemain samedi et de leur demander, en présence de leur commandant en chef, de prendre position. Par ailleurs, le dimanche 2 septembre, il reçoit le général Orlando Urbina, inspecteur de l'armée, pour faire le point sur l'ensemble de la situation militaire.

Avant de résoudre le problème de la marine, Allende veut connaître l'attitude de l'armée de terre. La veille, lors de la réunion des amiraux quatre d'entre eux se sont prononcés en faveur de la démission de Montero tandis que trois s'y opposaient : Arellano, Cabezas et Sepulveda. Le successeurpar voie hiérarchique, Toribio Merino, va atteindre l'âge de la retraite réglementaire, le 31 décembre prochain. L'amiral Montero estime qu'en le nommant maintenant au poste de commandant en chef, jusqu'à la date de sa retraite dans quatre mois, on contribuerait à dissiper le malaise dans le haut-commandement. Il raisonne dans des termes semblables à ceux de Prats, le 23 août. Mais, à la différence de ce dernier, Montero ne traverse pas une dépression aiguë et semble disposé à continuer à la tête de la marine si le président le juge souhaitable.

L'après-midi de ce dimanche, après le départ du général Urbina, Allende commente devant moi la situation de la marine. Je pense que l'agitation menée à rencontre de Montero a pour cause sa loyauté au gouvernement et que, tout comme Prats, on essaie de le déplacer du poste-clé qu'il occupe pour faciliter le soulèvement. Montero a condamné les tortures dont ont été victimes des dizaines de sous-officiers et de marins, accusés, au début d'août, de «subversion», par son rival Toribio Merino; il a ordonné une instruction judiciaire disciplinaire contre les officiers accusés d'avoir pratiqué des tortures, et une autre pour enquêter sur les incitations à la rébellion de certains officiers. A mon sens, accepter la démission de Montero irait à rencontre du but poursuivi, comme ce fut le cas pour la démission de Prats, et je fais les mêmes suggestions que je fis à cette occasion : il faut mettre à la retraite les officiers qui sont à la tête de la conspiration, avant d'accepter de remplacer un commandant en chef dont la loyauté est indispensable.

Le jour suivant, le lundi 3, Allende refuse la démission de Montero et le plus ardent de ses accusateurs, le contre-amiral Huerta, est mis à la retraite.

Pendant ce temps, l’UP continuait à débattre sur l'opportunité d'imposer une consultation électorale. Dans la seconde moitié d'août, Allende avait reposé devant le comité politique la nécessité de procéder à un référendum, et, une fois de plus, il s'était heurté à un refus unanime. Il poursuivait, cependant, ses négociations avec le PDC, par l'intermédiaire de Briones. Le 28, ce dernier est nommé ministre de l'Intérieur.

Le lundi 3 septembre, Pinochet juge opportun de communiquer au ministre de la Défense que:

Il y a ici une bande de fous qui soutiennent que les forces armées doivent prendre position dès maintenant, même si cela doit coûter cent mille morts, plutôt que d'avoir un million de morts après une guerre civile. Je fais mon possible pour les freiner, selon les instructions que m'avait données le général Prats et que m'a répétées le président, et je visite les unités à cette fin. J'y ai trouvé une atmosphère difficile ... Mettre immédiatement à la retraite les officiers qui s'expriment de la sorte peut forcer le cours des choses. J'ai besoin d'un minimum de temps pour conforter les personnes de confiance dans les unités. S'il se produit maintenant un soulèvement, nous courons le risque qu'il entraîne l'ensemble des forces armées, et non pas une unité isolée, comme ce fut le cas le 29 juin ...

Allende convoque le comité politique de l'UP pour qu'il entende le rapport du ministre de la Défense sur la situation militaire. La réunion a lieu le mercredi 5, et le président fait valoir l'urgence de décider entre les options suivantes : recourir aux urnes ; conclure un accord avec la DC ; former un cabinet de « sécurité et de défense nationale (composé essentiellement de militaires). Enfin, si les partis ne se mettent pas d'accord sur l'une de ces options, le président leur demande de lui accorder, pendant une période de trois mois maximum, le droit de prendre toutes les décisions, à sa discrétion, sur les options fondamentales, car le gouvernement ne peut rester semi-paralysé en pleine insurrection. Les partis devaient lui remettre leur réponse par écrit, le lendemain, jeudi 6.

Le comité politique de l'UP est, à ce moment, présidé par le sénateur Adonis Sepúlveda, secrétaire général adjoint du PS. Les chefs suprêmes des partis délibèrent sur la voie à suivre. Ils n'arrivent pas à se mettre d'accord. Le 6 se passe et la réponse ne parvient pas à Allende. La journée du 7 s'écoule, sans réponse. En revanche, dès le 4, le PDC avait décidé d'accuser constitutionnellement les ministres du cabinet pour les destituer et laisser le pays sans gouvernement. Le matin même du 4, tandis que Pinochet appelle Tomás Moro pour savoir à quelle heure le président peut recevoir les trois commandants en chef qui veulent le féliciter à l'occasion du troisième anniversaire de son élection, le siège du PR est incendié. L'après-midi plus de sept cent mille personnes défilent devant la Moneda pour célébrer cet anniversaire. Le 5, le PN demande publiquement que la grève en cours soit prolongée jusqu'à la chute du gouvernement. En même temps, une escadre nord-américaine arrive devant les côtes chiliennes, sous le prétexte de participer à des manœuvres conjointes avec la marine chilienne, mais celle-ci refuse de quitter le port de Valparaiso. Allende intervient, et le commandant en chef de la marine donne, le vendredi 7, des ordres stricts, pour que l'escadre lève l'ancre et commence les exercices en haute mer, le lundi 10. Les amiraux de Valparaiso s'agitent, mais sans l'appui de l'armée de terre ils ne peuvent rien faire.

L'après-midi, je vais à la Moneda dans la seule intention d'exposer à Allende qu'à mon avis il est impossible de retarder davantage la prise de mesures militaires extrêmes pour empêcher le soulèvement d'un secteur des forces armées, et je répète ce que je proposais depuis le mois de mai. Mais, cette fois-ci, j'ajoute: «Il apparaft évident qu'à l'heure actuelle une action gouvernementale de cette envergure pourrait pousser ceux qu'elle toucherait à précipiter le soulèvement militaire, bien plus facilement que les mois précédents. Pour démanteler la conspiration, tout en diminuant le risque de guerre civile, il faut que le gouvernement soit dans une position de domination nette du point de vue militaire, ce qui, à l'heure actuelle, n'est possible qu'en armant les travailleurs de Santiago, en liaison avec les officiers loyaux de l'armée. Ainsi, le gouvernement pourrait s'assurer le contrôle militaire de la capitale, proclamer le danger de catastrophe nationale qui menace le pays, et prendre immédiatement les mesures permettant de désarticuler le secteur putschiste des forces armées. La droite prépare un coup de force pour détruire les institutions. Le gouvernement ne peut plus se maintenir que grâce à une action militaire de défense de la légalité démocratique...». Lorsque je terminai mon exposé que Allende écouta sans m'interrompre, il me répondit sur un ton pensif, comme si son esprit était loin: «Pour mener à bien cette action, il nous faudrait un commandant en chef de l'armée disposé à jouer son va-tout pour elle».

Cela faisait un certain temps que le gouvernement se mouvait dans un cercle vicieux. Au cours des mois précédents, il avait perdu la suprématie militaire et Allende savait mieux que moi avec quelle facilité certaines initiatives pouvaient précipiter le soulèvement, et plonger le pays dans la guerre civile. C'est pourquoi il continuait à chercher des issues politiques encore que, ces derniers jours, il était lui aussi convaincu de la nécessité de recourir à des mesures de force. Mais il était convaincu aussi de la supériorité militaire écrasante des forces contre-révolutionnaires.

De leur côté, les travailleurs se sentaient peu sûrs, sans défense, devant les manifestations de haine et de violence dont ils étaient l'objet. Le terrorisme de droite augmentait de jour en jour. La démission de Prats augmentait le sentiment d'insécurité chez les travailleurs. Augusto Olivares, attaché de presse du président, insistait tous les jours sur ce point. Le mouvement populaire n'était pas organiquement préparé pour faire face à une réalité comme celle que nous étions en train de vivre :

Un Etat dont le salut dépend de la loyauté de quelques personnes et dont les affaires, pour être bien dirigées, exigent que ceux qui les mènent veuillent agir loyalement, n'aura aucune stabilité. Pour qu'il puisse subsister il faudra ordonner les choses de telle sorte que ceux qui administrent l'Etat, qu'ils soient guidés par la raison ou mus par une affection, ne puissent être amenés à agir d'une façon déloyale ou contraire à l'intérêt général. [8]

Le vendredi 7, au matin, l'ambassadeur des Etats-Unis, Nataniel Davis, appelle par téléphone le ministre de la Défense, Orlando Letelier. Il était convoqué d'urgence à Washington par H.Kissinger, et il souhaitait le saluer avant son départ. Davis prévoit qu'il retournera à Santiago le mardi 11, et il demande une audience à Letelier pour le mercredi 12, afin de connaître la demande de fournitures que les forces armées chiliennes souhaitent acquérir aux Etats-Unis. Cependant, le retour de l'ambassadeur Davis est avancé de vingt-quatre heures, et il revient à Santiago l'après-midi du lundi 10. Peu après, un porte-parole de la Maison Blanche devait révéler que l'ambassade savait que le coup d'Etat devait avoir lieu le 11 et qu'évidemment elle ne prévint pas le gouvernement du Chili... [9].

Ce qu'il y a de certain c'est que vers la fin de l'après-midi de ce vendredi 7, lorsque parviennent à la Moneda des nouvelles de mouvements anormaux dans la base navale de Valparaiso, Pinochet, accompagné d'autres officiers, s'y rend en hélicoptère, sous le prétexte de «dissuader les marins de faire une folie». C'est ce soir-là que la direction du complot communique la date du coup d'Etat: le vendredi de la semaine suivante, le 14 septembre. [10]

Ce même vendredi 7 au soir, Allende était l'invité d'honneur de la cérémonie que le haut-commandement et les officiers des Carabiniers célèbrent à l'Ecole des sous-officiers. Ce même soir, le général Prats recevait chez lui le ministre de la Défense et lui faisait part de ses craintes de voir le soulèvement se produire le 14. Carlos Prats estime que seule la DC peut, à ce moment, arrêter le coup d'Etat, notamment Eduardo Frei, président du Sénat. Les officiers qui, pendant trois ans, ont lutté pour éviter une action armée contre le mouvement populaire, ont fini par être réduits à une minorité.

Les généraux liés à la DC étaient, selon toute apparence, Bonilla et Arellano, dont aucun n'avait de troupes sous son commandement. Prats dit qu'il n'a pas, à l'heure actuelle, confiance dans les chefs des IIIe et IVe Divisions, les généraux Carrasco et Bravo, en poste à Concepción et Valdivia respectivement, ni dans le général Torres de la Cruz, chef de la Ve Division, à Punta Arenas. Par ailleurs, il s'est toujours extrêmement méfié de Herman Brady, récemment nommé chef de la IIe Division. Divisions II, III, IV et V. L'armée chilienne ne compte que six Divisions.

Le soir du 7 septembre, Prats pensait que le président de la République devait éloigner des forces armées cinq ou six généraux avant le vendredi 14 suivant, devant la menace d'un soulèvement dans les sept jours à suivre. C'était trop tard. L'ancien commandant en chef préconisait cette mesure deux semaines après avoir abandonné le poste de chef suprême des forces armées. C'était avant cette date qu'aurait dû être prise une telle mesure... Mais, ce soir-là, Prats continuait à avoir une grande confiance en Pinochet et en sa loyauté envers le président de la République.

Les conditions de déséquilibre du système socio-politique et économique chilien indispensables au plan de coup d'Etat de la CIA et des compagnies multinationales n'étaient pas présentes en 1970, mais elles se trouvaient réunies trois ans après. En 1973, c'était le groupe Frei lui-même qui contrôlait la DC. En de pareilles circonstances, et dans la mesure où le sort du gouvernement UP finirait par être entre les mains de la DC, quel autre sort pouvaient espérer les organisations ouvrières, sinon celui de se voir obligées à se soumettre aux intérêts capitalistes et à ceux des Etats-Unis? Tel était le contresens profond commis par le simple fait d'accepter que la révolution pro-socialiste en vienne à se trouver, ne serait-ce qu'un seul moment dans le cours de son développement, à la merci de la bourgeoisie démocrate-chrétienne ou autre, et qui, par lui-même, révèle l'erreur stratégique fondamentale qui fut commise après 1970. Le 24 juin 1974, neuf mois après le putsch, le Comité des quarante du gouvernement des Etats-Unis approuvait encore une subvention de 50 000 dollars destinés au PDC chilien, en rétribution des services rendus pour renverser le gouvernement de son propre pays. [11]

L'après-midi du samedi 8, Allende est convaincu que le risque d'un soulèvement militaire généralisé est imminent. Il a convoqué le général Prats et reste avec lui de quatorze heures jusqu'à vingt heures. Carlos Prats [12] lui fait part de son sentiment qu' «un coup de force se prépare qui aura lieu avant dix jours». Cela ne surprend pas Allende, puisque tout au long de cette semaine Pinochet l'a informé que l'on observait des symptômes d'agitation dans toute l'armée. Prats non plus ne soupçonne pas encore Pinochet, qui, la veille encore, a pris la précaution de lui adresser une lettre pour lui exprimer sa résolution inébranlable de faire en sorte que l'armée continue à soutenir le gouvernement constitutionnel. Toutefois, Prats se montre très inquiet des rapports qui lui parviennent jusqu'à sa retraite, et il craint le pire. A un moment de la conversation, Allende insiste à nouveau sur le référendum. Prats lui répond qu'il n'est plus temps. «Que proposez-vous donc, mon général?» Prats: «Une trêve. Demandez l'autorisation du Sénat et quittez le pays pendant un an. » Prats pense que cela permettra de diminuer l'acuité du conflit social.

La réaction de Allende fut sèche: «Moi, abandonner le pays dans les circonstances actuelles? Jamais..., il y aura toujours un régiment fidèle au gouvernement.» Prats n'insista pas. Il ne voulait pas que l'on pense qu'il faisait pression sur le président pour qu'il démissionne. Allende demanda à sa secrétaire particulière, Miriam Contreras, de convoquer pour le lendemain à midi, à Tomás Moro, les généraux Pinochet et Urbina, et il convoqua le comité politique du PC pour ce même jour, à dix heures trente. Le PC et l'armée: la force ouvrière la mieux organisée et la force militaire déterminante réunies autour de l'autorité qui représentait l'Etat et le mouvement populaire. C'étaient les trois forces sur lesquelles s'était appuyé le gouvernement entre 1970 et 1973 et dont l'éclatement constituait l'objectif majeur de l'opposition. Le président de la République va faire un ultime effort, le dimanche 9, pour les maintenir unies.

Le soir du samedi 8, Adonis Sepúlveda a rédigé la lettre-réponse du comité politique de l'UP au président de la République. Allende, impatient de la connaître, envoie le docteur Bartulîn, son médecin personnel, la chercher. L'accord avec la DC, l'organisation d'un référendum, la formation d'un gouvernement de sécurité et de défense, le vote de confiance au président pour qu'il prenne temporairement des mesures qui ne sauraient être différées, toutes les propositions de Allende sont repoussées. Et le comité politique n'en propose aucune autre en échange.

La direction de l'UP était paralysée par ses contradictions internes devant une situation à laquelle l'avait acculée le processus révolutionnaire. Elle n'avait aucun moyen d'y faire face. Il en était tout autrement de la bourgeoisie.

LE «TEMPO» DE LA TACTIQUE N'EST PAS LE «TEMPO» DE LA STRATEGIE

Les formes traditionnelles de mobilisation et d'action de masses de la classe ouvrière sont, à partir de décembre 1970, progressivement mises en application par la droite. Si la première grève générale, qui éclata sous le gouvernement de l'UP, fut organisée par la gauche le 4 septembre 1972 - elle dura une demi-journée et avait une portée dissuasive, prouver l'appui au gouvernement face aux agissements de la bourgeoisie - cinq semaines plus tard, c'était la bourgeoisie qui se mettait en grève insurrectionnelle. Le 21 juin 1973, il se produit une grève nationale organisée par la CUT pour soutenir le gouvernement populaire. Mais déjà l'insurrection militaire était fixée pour la semaine suivante. Et ce ne fut pas la grève du 21 qui l'arrêta, bien au contraire: tandis que ce matin-là près d'un million de travailleurs défilaient dans les rues de la capitale et devant le palais du gouvernement, on discutait dans les casernes de l'opportunité de faire sortir les troupes à ce moment crucial, tant était profond le désir de tirer sur les ouvriers. Lorsque la bourgeoisie dispose d'une force militaire propre qui est en mesure d'ouvrir le feu, et que la classe ouvrière n'en dispose pas, la grève générale des travailleurs n'a aucun pouvoir, ni offensif ni défensif.

L'UP, en tant qu'ensemble, ne réussit pas à fondre en une stratégie générale spécifique, adaptée à la réalité nationale et internationale du pays, les différentes tactiques et les stratégies opérationnelles qui coexistaient en elle. Malgré ses efforts et sa détermination, Allende ne réussit pas à imposer une seule stratégie générale par dessus l'hétérogénéité interne des partis de l'opposition. C'est pourquoi les innovations tactiques prises au sein de l'UP apparaissent dans une certaine mesure comme tendant à contrecarrer ou à retarder les exigences de la stratégie spécifique qui inspirait Allende.

D'une façon générale, les conceptions de l'UP dans ce domaine résultent d'une adaptation de tactiques élaborées à partir de réalités différentes, d'où un retard stratégique sur la réalité concrète du processus révolutionnaire.

A ce point de vue, les Etats-Unis et la bourgeoisie firent preuve d'une grande clairvoyance et prouvèrent qu'ils étaient capables de rassembler divers secteurs de l'opposition autour d'une tactique dominante, qui fut d'abord la tactique non insurrectionnelle, tout au longde 1972 et jusqu'au 11 septembre 1973, et ensuite la tactique insurrectionnelle. Mais ils ne confondirent pas ces deux tactiques et évitèrent toute interférence de l'une avec l'autre.

Pendant les années 1971 et 1972, tactique et stratégie furent différenciées l'une de l'autre au sein de l'UP, la première bénéficiant d'une large marge d'adaptation et d'application, tandis que la seconde n'entrait pas en jeu. Après juin 1973, les décisions et actions tactiques se confondirent avec les décisions et les actions stratégiques.

Ainsi, tandis qu'en 1971 le recours au référendum était essentiellement une option tactique, le 5 juin 1973 il n'était valable, comme initiative tactique, que dans la mesure où il s'inscrivait dans un changement de la ligne d'action: «Se préparer à résister à un affrontement direct dans les trois ou quatre mois à venir». Mais, en septembre, le même référendum n'était même plus valable comme action stratégique, puisqu'il manquait d'appui militaire.

Cependant, lorsqu'en 1973 des secteurs du PS, du MAPU et de la GC décident de se préparer à la guerre civile (obtention d'armes, préparation d'hôpitaux clandestins, cours de premiers soins sanitaires, création d'une infrastructure de communications, etc.), leur action ne rompt pas seulement l'unité tactico-stratégique de l'UP - puisque Allende et le PC continuent à chercher une voie différente de celle de la guerre -mais elle contribue à faciliter le soulèvement militaire. En effet, tous ces préparatifs sont, dès l'origine, détectés et observés de très près par les services secrets des forces armées, et les conspirateurs purent en faire état pour faire naftre chez les officiers hésitants une psychose tendant à leur faire croire qu'ils allaient être attaqués d'un moment à l'autre par des éléments armés «ennemis». Cette campagne de mobilisation psychologique fut particulièrement intense dans les casernes en juillet et en août 1973.

Puisque «la préparation à la guerre» a toujours dépendu de la présence de forces armées de métier ayant un esprit de corps fortement développé, l'alternative pour le mouvement populaire aurait dû être «la préparation contre l'insurrection»; certes, celle-ci pouvait être menée ouvertement en collaboration avec le gouvernement et un vaste secteur des forces armées, mais elle aurait dû être entreprise lorsque les fondements de la tactique politico-insurrectionnelle étaient solides, c'est-à-dire en 1971, et mise en œuvre dans le but de consolider ces derniers et non point de les détruire comme le supposait la tactique insurrectionnelle encouragée par le secteur minoritaire de la gauche.

Entre juin et septembre 1973, on assiste à une dissociation marquée entre la base et l'appareil des partis, d'un côté, et le gouvernement, de l'autre. Tandis que les premiers commencent à agir conformément aux exigences tactiques de l'antiinsurrection (trop tard) ou à celles de l'insurrection pure et simple (toujours sans but), nous voyons comment Allende, appuyé jusqu'à un certain point par le PC, reste fidèle aux tactiques de la voie institutionnelle. Mais, pour lors, les possibilités de succès de l'une et l'autre voie étaient réduites. Plus les réserves stratégiques visent à des objectifs généraux, et plus elles deviennent superflues, inutiles et dangereuses. La différence - et c'est une différence considérable - c'était le coût, à court et moyen terme, que représentait, pour le mouvement populaire, chacune des deux issues possibles en 1973.

Un problème se pose alors. Est-ce que les réserves tactiques ou stratégiques, dont disposait l'UP en 1971 pour prolonger et renouveler les conditions de réalisation de son programme, sont toujours utilisables lorsque le système politico-économique capitaliste se trouve à un stade de désintégration avancée? En d'autres termes, si la tactique politico-institutionnelle n'atteint pas en temps voulu, pour quelque cause que ce soit, les objectifs stratégiques qu'elle poursuit, ne faut-il pas forcément modifier les actions tactiques? Dans notre cas, une modification n'était possible que si l'on avait prévu, dès le départ, tous les besoins, et si l'on avait agi en conséquence, ce qui supposait, entre autres, que l'on ait envisagé des mesures de préparation antiinsurrectionnelle. En outre, si en même temps que se produit la crise du système capitaliste, le problème du pouvoir se pose en des termes précis entre les deux blocs sociaux en lutte, les réserves tactiques afférentes à la voie autre que celle de la guerre civile ne sont utilisables que si les travailleurs peuvent s'imposer dans la confrontation démocratique et disposent d'une force militaire leur permettant de faire respecter le verdict obtenu, et si la bourgeoisie, qu'elle sorte triomphante ou vaincue de l'affrontement politique, n'a pas la force militaire suffisante pour imposer sa dictature ou pour faire éclater la guerre civile. En revanche, les réserves de la tactique politico-institutionnelle ne sont pas utilisables si les problèmes précédemment exposés se posent dans un contexte où le prolétariat n'accepte pas de façon résignée et passive son éventuelle défaite politique - car il craint que cela ne revienne à ouvrir la voie à la contre-révolution - ou bien lorsque la bourgeoisie dispose de ressources militaires suffisantes qu'elle mobilisera avant d'accepter la perte définitive de son hégémonie politico-économique.

Pour le gouvernement, le problème, à partir de juin 1973, consista chaque fois davantage à fermer la voie à la contre-révolution, en épuisant tous les recours politiques, sociaux et militaires qui, bien qu'ayant grandement perdu de leur valeur, semblaient encore être à sa disposition, étant bien entendu que l'alternative - les recours de la stratégie directe (guerre civile, sous une forme ou sous une autre) - était exclue pour l'UP.

A partir de juin 1973, le gouvernement est dans l'obligation de destituer les officiers militaires qui semblent compromis dans la conspiration. Mais il souhaite le faire en évitant une réaction violente qui précipite l'insurrection militaire. Entre mai et août de cette année, Allende sent que le rapport des forces à l'intérieur des forces armées ne lui permet pas d'attaquer de front les officiers putschistes, mais, de leur côté, ces derniers ne se considèrent pas encore assez forts pour renverser le gouvernement. De plus, la situation sociale,économique et politique du pays faisait que le temps jouait contre le gouvernement.

Dans la première semaine d'août, le général Prats - promu ministre de la Défense nationale - croit qu'il a encore assez de temps pour renouveler le haut-commandement sans avoir recours à des mesures d'urgence. C'est une erreur de sa part ou une indécision à l'heure de la vérité, qui entraîne Allende. Mais c'est surtout le point culminant d'une erreur qui s'est prolongée tout au long de la période UP, dans la mesure où la direction politique de l'appareil militaire d'Etat-a manqué de force, parce que la doctrine militaire de l'UP ne correspondait pas avec le projet de société du programme commun, et partait de toute une série de conceptions - opposées entre elles et, dans la pratique, insuffisantes - pour bâtir une politique de démocratisation interne de l'appareil militaire qui fût compatible avec la réalité des forces armées et la structure étatique dont elles faisaient partie.

Dans la deuxième semaine d'août 1973, l'attitude du commandant en chef des forces aériennes, Ruiz Danyau, précipite la crise générale après l'initiative politico-militaire adoptée par le président la semaine précédente. Ruiz Danyau est destitué, et, la semaine suivante, Allende décide d'éloigner de l'armée les six généraux conspirateurs. En outre, il met au point un plan conjoint « CUT-Carabiniers-armée » qu'il se propose d'appliquer, même au risque de provoquer une insurrection partielle. Mais, encore une fois, il est trop tard: nous avons déjà vu comment Prats s'effondre devant cette situation et donne sa démission le 23 août, avec les chefs de la IIe Division, de la garnison de Santiago et des instituts militaires de la capitale. Le plan ne connut même pas un début d'application. Ce jour-là, le gouvernement perdit définitivement la bataille militaire.

Nous avons vu que même encore le 27 août Luis Corvalán se montre réticent devant le projet de Allende - entravé par Pinochet - de mettre à la retraite les généraux de l'armée qui dirigent la conspiration. Corvalán craint une réaction hostile des forces armées. Le danger est certain, il est vrai, mais cinq jours avant, Allende avait décidé de le courir. Le PC continuait à s'efforcer d'imposer son objectif politique immédiat: éviter la guerre civile. A cette fin, il faisait alterner menaces et négociations. Mais déjà pour lors, l'adversaire avait subordonné la défense de son objectif politique spécifique à la nécessité de recourir à la guerre.

LA DIRECTION UNIQUE, CONDITION STRATEGIQUE INDISPENSABLE

En stratégie, la surprise est un moyen infiniment plus efficace et conséquent que dans le domaine tactique. Dans ce dernier, la surprise atteint rarement le niveau d'une grande victoire, tandis que dans la stratégie il est arrivé souvent qu'elle mette fin à la guerre d'un seul coup. Mais pour que ce moyen puisse être utilisé de façon profitable, il faut au préalable que l'adversaire ait commis quelques erreurs graves.

A l'heure de l'action, le recours à la surprise était pratiquement impossible pour l'UP, étant donné la structure interne de son organisation. Ni le secret, ni la rapidité dans les décisions n'étaient ses caractéristiques. Nous nous trouvions à nouveau devant le problème-clé : l'absence d'une direction unitaire au sein de l'UP. L'échec des tentatives réitérées de Allende pour doter la coalition d'un commandement unique et discipliné autour d'une tactique cohérente fit que le processus révolutionnaire entra dans sa phase de décision stratégique sans disposer des instruments de direction adéquats pour faire face à la la situation nouvelle.

En juin-juillet 1972, lorsque le développement du processus révolutionnaire rendait déjà nécessaire une plus grande unité entre les différents partis populaires, les partis de l'UP créèrent le Parti fédéré de l'UP, conçu comme un instrument destiné à concentrer le plus de voix, lcrs des élections parlementaires de 1973, et à éviter qu'elles ne se dispersent entre les différentes listes de candidats. Toutefois, la création du Parti fédéré ne se fit pas sans une résistance tenace, notamment de la part du PS. Le président Allende dut assister en personne à une réunion plénière de ce parti pour éviter, in extremis, que l'initiative échoue. Finalement, le Parti fédéré put naître. Mais, ici encore, l'inertie l'emporta sur la nécessité d'innover. L'acceptation du Parti fédéré par les partis de l'UP fut une simple fiction électorale, sans conséquence aucune sur leurs structures organiques et sur leur fonctionnement. Chaque parti présenta aux élections parlementaires sa propre liste de candidats et ses slogans, bien distincts de ceux des autres partis de l'UP. Le Parti fédéré de l'UP disposa d'à peine un peu plus de deux millions d'escudos pour financer ses activités. Le président de la République dut, lui-même, recueillir cette somme. Aucun parti ne voulut affecter au Parti fédéré un pourcentage de son budget électoral, ni même une partie des espaces réservés à sa propagande.

Au lendemain des élections législatives, je suggère à Allende de profiter de la conjoncture pour essayer, à nouveau, de créer une unité de direction dans l'UP, autour d'objectifs précis et nouveaux. Cette suggestion est acceptée. Allende proposa de faire du Parti fédéré une structure intermédiaire entre le pluripartisme centrifuge - ce qu'était l'UP - et le parti unique - solution impossible à cette époque. Le 15 mars 1973, Allende souligna publiquement aux dirigeants de l'UP la nécessité d'adapter les formes d'organisation de l'ensemble des partis aux exigences d'une nouvelle réalité: [13]

Le 4 mars, ont eu lieu les élections parlementaires qui marquent le point culminant de toute une période de lutte électorale ... L'appui extraordinaire reçu par les partis qui forment la base de soutien du gouvernement montre l'immense désir de poursuivre les transformations révolutionnaires de notre société, qui est enraciné au plus profond du peuple chilien ... Mais à son tour, l'immense confiance déposée en nous exige une responsabilité plus grande pour nous qui dirigeons le processus révolutionnaire.

Les conditions politiques minimales se trouvent réunies pour que le parti de l'UP sorte de son état embryonnaire actuel et s'knpose en tant qu'instrument pour le futur de la révolution. C'est une exigence des masses, une condition du gouvernement, une nécessité historique. Le peuple doit pouvoir compter sur une direction politique, unitaire et efficace. Peuple, gouvernement, organisations de masses, doivent agir dans le même sens.

Il ne s'agit pas de former un parti unique, il s'agit d'articuler les différents partis autour d'un seul organisme qui, tout en respectant leur autonomie, les intègre et les complète en améliorant leur action ... Etant donné la realité de notre pays et la longue tradition historique de trois partis de l'UP, à côté de trois autres de création plus récente, il semble naturel que le parti de l'UP ait, dans cette étape, une structure conforme à 'celle des partis, et une base dans les organisations de masse de la classe ouvrière, des paysans, des travailleurs et du peuple en général ...

Le rôle du parti de l'UP devrait être de diriger l'action conjointe du gouvernement et des masses. Il disposerait, pour s'acquitter de cette fonction, de l'instrument essentiel que constitue le programme de base du gouvernement de l'UP et son expression pratique qui est la plateforme du gouvernement de l'UP ... J'estime opportun de souligner combien il est urgent d'organiser un congrès national du parti de l'UP, qui, d'une façon organique et planifiée, encourage la participation du peuple la plus vaste que notre pays ait jamais connue, qui donne à ce dernier des possibilités réelles et authentiques de décision à tous les niveaux, et, notamment, en ce qui concerne la production, la distribution et la consommation des biens ...

Le congrès devrait aborder ... les grandes questions du moment: consolider la base du gouvernement, soustraire les secteurs populaires à l'influence politique et idéologique de la bourgeoisie, élargir la participation des secteurs moyens à la grande oeuvre de création d'une nouvelle société ...

Parmi les questions que devra examiner le congrès, Allende propose:

... obtenir la pleine incorporation de la classe ouvrière à la direction du processus économique et politique, à tous les niveaux ... obtenir la participation des organisations populaires à l'appareil administratif ... développer les institutions du pouvoir populaire ... défendre la démocratie et la révolution contre les séditieux et ceux qui cherchent la guerre civile ... organiser les actions de masses les plus appropriées afin d'encourager le changement de régime institutionnel en faveur de formes d'organisation politique de transition vers le socialisme ...

Le congrès du parti de l'UP eut lieu finalement au mois de mai suivant. Mais ce fut une nouvelle frustration. Les partis ouvriers n'acceptèrent ni le projet d'organisation proposé par Allende, ni la mise en place d'une direction unitaire au, sein de l'UP. Ils ne se soucièrent pas non plus d'unifier leurs tactiques en fonction de la réalité chilienne. L'échec de l'initiative du 15 mars 1973 est, à mon avis, une des dernières causes de la défaite stratégique de l'UP, et la première cause de la difficulté des partis populaires à trouver une solution politique viable de remplacement du régime Pinochet, inexistante encore deux ans après le coup d'Etat.

En mars 1973, l'unité de direction au sein de l'UP était une condition indispensable pour maintenir l'unité de commandement politico-militaire du gouvernement. C'est pourquoi Allende prit simultanément la décision de couper court aux initiatives tactiques du MAPU, de convoquer le congrès du parti de l'UP et de mettre fin à la participation des forces armées au cabinet. Les trois mesures étaient complémentaires. La première cherchait à créer dans l'UP une unité tactique centrée sur une ligne d'action différente de la voie directe insurrectionnelle. La seconde visait à imposer la direction unitaire entre les partis ouvriers et populaires. La troisième facilitait l'unité des institutions militaires, en réservant à ces dernières les fonctions les plus susceptibles de les maintenir unies - leurs fonctions professionnelles - et en les maintenant à l'écart de toute activité politique. Au cours des mois suivants, on enregistra une étroite correspondance entre les manifestations successives des divergences de tactique et de direction au sein de l'UP, d'un côté, et, de l'autre, les manifestations de participation directe des forces armées à des activités essentiellement politiques.

La décision de freiner le MAPU fut prise par Allende, le 3 mars, quelques heures après qu'aient été rendues publiques les positions de ce parti qui cherchait à orienter l'UP vers une voie tactique directe, vers une «intensification extrême de la crise économique, sociale et politique. Le MAPU voulait imposer à la lutte des classes une tension maximale pouvant aller même jusqu'à la guerre civile...». [14]

La ligne que le MAPU se proposait d'encourager était présentée dans les termes suivants :

On trouve au PC. dans le secteur allendiste du PS, dans les forces armées et dans les secteurs réformistes et pro-Frei du PDC, la volonté de chercher une sortie par le centre, un réaménagement du cadre politique et économique, pour éviter la crise totale et la guerre. C'est une issue qui ne paraît pas impossible ...

En même temps que les forces centristes ont acquis la prédominance au sein du gouvernement, les forces prolétariennes et révolutionnaires (c'est-à-dire celles qui s'opposent à une «sortie par le centre») se sont affermies au niveau des masses, et ont progressé dans la mise au point de leurs instruments organiques. Cela leur permet de tirer profit des contradictions que le viragevers le centre du gouvernement exacerbe ou crée. Cela leur permet d'accélérer le changement de l'hégémonie actuellement existante au sein de l'UP, et d'empêcher en même temps la consolidation d'une stabilité centriste ...

Aujourd'hui plus que jamais «c'est dans les masses et non dans le gouvernement que_ réside notre force» ... Notre objectif ... est d'aller de l'avant dans la création des conditions permettant de remplacer l'hégémonie centriste de l'UP par une autre hégémonie ... Face à chaque action des forces centristes visant à assurer le «réaménagement», notre tâche est de mettre en avant la solution prolétarienne ... afin de progresser dans notre perspective ...

Il est nécessaire de développer, à l'intérieur de l'UP et du gouvernement, un «pôle socialiste» qui fasse pièce au pôle centriste aujourd'hui prédominant ... Parmi les tâches qui pourraient amener à court terme un changement dans le rapport des forces à l'intérieur de l'UP, (il y a) une rupture de nos relations avec l'impérialisme que pourraient provoquer les secteurs de gauche... [15]

Il convient de souligner combien il importait pour cette perspective tactique d'empêcher la stabilisation du gouvernement Allende et de provoquer un affrontement direct avec les Etats-Unis. C'étaient précisément deux des objectifs principaux que poursuivait, comme nous l'avons vu, le gouvernement nord-américain pour renverser le gouvernement chilien. Allende prit, donc, des mesures pour diviser le MAPU, le 7 mars, et isoler la direction.

Mais si, en divisant le MAPU, le président Allende souhaitait faciliter l'unité tactique au sein de l'UP - indispensable pour parvenir à l'unité de direction - pourquoi les partis socialiste et communiste repoussèrent-ils la possibilité de faire du Parti fédéré de l'UP un organisme de direction unitaire, situé au-dessus de l'alliance électorale traditionnelle? La conception théorique du parti, qui était celle du PC autant que du PS, amenait-elle ces deux partis à considérer que l'unité devait être établie autour de chacun d'eux, pris séparément, et non pas autour des deux, et encore moins autour de l'ensemble des six partis de l'UP? La direction unique du processus révolutionnaire ne pouvait-elle être réalisée que lorsque le PS ou le PC aurait absorbé les autres organisations? Il est fort probable que les deux partis aient pensé de la sorte, sans se rendre compte que persister dans une telle position signifiait accepter la défaite historique de l'un et de l'autre.

Le troisième parti de la coalition qui se définissait comme marxiste-léniniste, le MAPU, raisonnait en termes semblables:

L'absence d'un parti véritablement révolutionnaire et prolétarien, effectivement marxiste, capable de représenter réellement l'avant-garde ... a été la plus grande preuve, et en même temps la cause principale, de la faiblesse idéologique du prolétariat chilien. (Le prolétariat) doit constituer, à brève échéance, le parti qui lui assure, dans la conjoncture actuelle, une direction marxiste solide et efficace... il n'est pas possible aujourd'hui de lancer un mouvement authentiquement révolutionnaire dans notre pays, se situant en marge de l'entente et de l'action conjointe de tous les partis et de toutes les forces qui, d'une manière ou d'une autre, expriment des positions prolétariennes; en particulier, en marge de l'entente entre le PC, le PS et le MAPU.

Après quoi, il repousse toute tentative d'établir une direction unitaire qui n'impliquerait pas la subordination des autres partis à lui-même :

Toutefois, cette entente ne pourra jamais être une subordination à une quelconque direction unique qui limiterait l'autonomie de chaque parti. Elle ne pourra jamais être une entente qui cherche à concilier les deux lignes stratégiques fondamentales qui s'expriment dans les partis ouvriers chiliens ... Les positions prolétariennes sont absolument irréconciliables avec toute la ligne stratégique bureaucratique, «gradualiste», centriste (le PS) ou réformiste (le PC) ... Le MAPU est donc profondément unitaire, mais il voit dans cette unité un processus qui n'exclut pas la lutte constante contre les conceptions erronées et contre les déviations (des autres partis). [16]

Ce fut cette conception du parti, partagée, dans le fond, par le MAPU, le PS et le PC, qui priva le mouvement populaire d'une direction unique. La position de ces partis était à l'opposé de celle du PR qui était disposé à accepter cette direction unique. Les conséquences tragiques d'un tel refus ne se firent pas attendre, et elles devaient se faire sentir pendant trois ans, au préjudice de chacun des partis de l'UP et surtout des travailleurs, victimes sans défense de la violence et de la barbarie d'une contre-révolution qui put aller de l'avant au milieu des disputes intestines.

Le processus d'unification tactique de la bourgeoisie devança celui des partis populaires, en 1972 et 1973. C'est ce qui permit, en dernier ressort, à l'insurrection bourgeoise de mettre de son côté la structure organique et hiérarchisée de l'armée, et d'acquérir ainsi une supériorité d'action qui s'avéra décisive. A mesure que les centres de décision unitaire restaient isolés, l'union «travailleurs-gouvernement-forces armées» se fissurait et finit par se briser.

L'UNITE DE COMMANDEMENT ET LE RECOURS A LA SURPRISE

Le dimanche 9 septembre 1973, lors de la réunion avec les dirigeants du PC, Allende, devant la gravité de la situation générale, les prie d'appuyer l'organisation immédiate d'un référendum. Les communistes donnent leur accord de principe et promettent de communiquer le lendemain, par écrit, leur position sur le contenu et la portée d'une consultation électorale extraordinaire. Pour la première fois depuis 1971, le PC accepte le référendum. Le PS y est encore opposé, mais l'appui du parti ouvrier le plus discipliné pouvait permettre au président d'avoir recours à l'instrument tactique qu'il souhaitait pouvoir utiliser depuis de nombreux mois. Il était cependant trop tard.

La voie institutionnelle impliquait, dans sa conception initiale, une tactique militaire défensive. On portait la lutte sur le terrain propre des institutions de l'Etat, avec l'avantage de devancer l'adversaire. Mais il aurait fallu prévoir que la bourgeoisie aurait recours aux armes, ce que ne surent pas prévoir les organisations ouvrières. Certes, le gouvernement et les forces armées élaborèrent des plans militaires de défense des institutions démocratiques pour parer à une situation d'urgence, mais la gauche avait perdu, dans le domaine des institutions, son avantage initial, et les plans en question aidèrent plutôt à renverser le gouvernement.

Dans les circonstances de confrontation directe entre les blocs sociaux antagonistes qui étaient celles de septembre 1973, en pleine paralysie des institutions politiques représentatives de l'Etat, l'organisation d'un référendum, par le président de la République exigeait non seulement l'accord d'un secteur au moins de l'UP - comme les années précédentes - mais en outre qu'intervienne un autre élément dont la nécessité se faisait sentir de façon moins impérieuse seulement trois mois plus tôt ; il fallait que les forces armées se soient explicitement engagées à appuyer le référendum et à faire respecter son résultat. La crise sociale des institutions civiles de l'Etat avait laissé ces institutions à la merci des militaires. C'est en fonction de ces impératifs que, le 9 septembre à midi, le commandant en chef et l'inspecteur général de l'armée furent convoqués à la résidence présidentielle. Le sort du gouvernement UP et celui du système politique, dont il faisait partie, dépendaient de cette dernière consultation.

La conversation porta sur la situation interne de l'armée, sur les grèves et sur les mesures en cours pour y mettre un terme. Pinochet retraça de façon encore plus ferme le tableau qu'il brossait depuis le 24 août : on observait partout des symptômes inquiétants (Allende, sans nommer Prats, voulut confronter l'opinion de ce dernier et Tes informations que lui fournissait Pinochet: elles coïncidaient). A un moment donné, après avoir échangé des impressions sur les mesures générales à appliquer dans une telle conjoncture, le président dit: «Dans les heures qui vont suivre, je vais annoncer un référendum pour que le pays décide du chemin à suivre». La stupéfaction qui se peignit sur les traits de Pinochet et de Urbina fut telle que trente-quatre heures après, Allende, nous rapportant l'entrevue, insista: «Leurs yeux s'écarquillèrent... et les généraux demandèrent, en bégayant: "Mais, président... c'est une décision définitive et ferme que vous avez prise d'organiser un référendum?" Allende: "Oui, mon général, ma décision est prise." -"Voilà qui change toute la situation", ajouta Pinochet, "maintenant il va être possible de résoudre le conflit avec le Parlement". »

En quittant Tomás Moro, Pinochet se rend compte que ses plans risquent d'être bouleversés. Il devait expliquer plus tard :

Notre plan était terminé et pratiquement au point pour le 14 septembre... (mais) il fallait qu'un fait incontrôlé lui servit de prétexte, c'est-à-dire que nous devions pouvoir passer de la paix à la guerre sans causer d'alarme, passer de l'état normal à l'agression sans déclencher un tel état d'esprit... (Avant) nous ne pouvions pas agir sans être mis à découvert. [17]

Pinochet aurait vraisemblablement souhaité qu'un événement extraordinaire - débordement du gouvernement par les travailleurs, par exemple - vint rendre la situation explosive, et justifier ainsi son coup d'Etat: «Rétablir la paix, L'ordre, la loi, etc. détruits par la violence marxiste...»

Mais le recours à un référendum ouvrait une autre perspective -électorale - que celle du déchaînement de violences, prologue à une démission du président de la République. Il faut comprendre la hâte de Pinochet. L'après-midi même du dimanche 9 septembre, il se réunit avec le chef de l'aviation, Leigh, et un représentant des amiraux de Valpa-raiso. Ce dernier, Huidobro, chef de l'infanterie de marine, se rend à Santiago en toute hâte, et se présente au domicile de Pinochet: «Le général Leigh s'y trouve déjà. On procède à une étude profonde et sérieuse de la situation. L'armée était préparée à agir le 14 septembre, à l'occasion du défilé militaire préparatoire, car, ainsi, les mouvements de troupes n'éveilleraient aucun soupçon». [18]

Lors de leur dernière conversation avec Allende, les généraux Pinochet et Urbina avaient détourné l'attention du président sur les symptômes d'indiscipline que l'on avait détectés au sein de la marine pendant la semaine qui venait de prendre fin. Ce même après-midi du dimanche 9, à Canaveral, Allende avait convoqué le capitaine de vaisseau René Durandot, chef du Ravitaillement de l'Etat, et l'amiral Poblete [19], qui arrivaient, tous deux, de Valparaiso.

L'amiral Poblete exposa ses craintes sur la portée réelle de l'agitation que l'on remarquait dans le principal port du pays, où l'escadre refusait d'appareiller pour effectuer les manoeuvres avec des unités des Etats-Unis. Mais ce que Poblete ne savait pas c'est qu'au moment même où il analysait la situation de la marine avec le chef d'Etat, un autre amiral, Huidobro, convenait avec Pinochet et Leigh de la date et de l'heure exactes du soulèvement général des forces armées.

Le problème qui se posa à la direction du putsch devant l'organisation immédiate d'un référendum et la nécessité d'avancer la date du soulèvement militaire est en partie abordé par le général Arellano Stark, coordinateur des opérations armées, à Santiago, le jour du coup d'Etat: [20]

Pour la fin de la semaine du 8 septembre, nous étions prêts. La coordination était totale entre les trois forces. Le jour «D» devait être, en principe, le lundi 10 septembre. La marine voulait agir ce jour-là.

Mais les plans avaient été préparés différemment.

Dans l'armée de terre, un grand nombre d'officiers et d'hommes ne se présentent pas à leur poste avant 7 heures ou 7 heures 30 du matin. Pour mener à bien ce que nous devions faire, il fallait qu'ils soient prêts à agir avant cette heure. Nous décidâmes alors que le jour «D» serait le mardi 11 septembre, et, pendant la nuit du 10, nous préparâmes les troupes dans les casernes. Pour la marine l'heure «H» était 6 heures du matin à Valparaiso; pour nous autres c'était 7 heures 30 à Santiago. Allende menait alors une lutte ouverte contre la marine, le décalage dans le temps visait à le distraire en lui faisant croire qu'il ne s'agissait que d'une petite rébellion navale.

En fait, une heure et demie, c'était le temps qu'il fallait aux troupes d'infanterie de marine pour venir renforcer les troupes à Santiago, théâtre central des opérations. Ce que Arellano ne dit pas c'est que le dimanche 9, le corps des Carabiniers ne s'était pas encore joint au complot. Il aurait pu donner au gouvernement un appui armé capable de diviser les forces armées devant l'action éclair dans laquelle elles allaient être lancées, et de faire perdre aux putschistes certains des avantages de la surprise.

Pourquoi l'annonce d'un référendum provoque-t-elle tant de remous, alors que, selon Leigh, «la Junte n'avait pas de programmes économiques préparés, car la décision de renverser le régime fut prise deux jours avant »? [21]

Le lundi 10, à dix heures du matin, c'est Pinochet lui-même qui se présente au bureau du ministre de la Défense. Pendant deux heures, il rend compte à Letelier des questions du jour. Voici un résumé des idées exposées par le commandant en chef de l'armée:

- La situation militaire était plus calme. Il avait pris contact avec plusieurs unités.

- La préparation du défilé militaire du 18 suivait son cours normal et, conformément à ce qui était programmé, le défilé se déroulerait d'une façon plus simple que les années précédentes.

- Le lendemain, il devait remettre son rapport sur le matériel qui pouvait, à son avis, être acheté aux Etats-Unis, et un autre rapport sur le matériel qu'il conviendrait d'acheter en Union soviétique, conformément aux accords signés par la mission, dirigée par les généraux Prats, Bonilla et Benavides, qui s'était rendue dans ce pays le mois de mai précédent; les officiers, d'après Pinochet, ne semblaient pas être particulièrement disposés en faveur du matériel soviétique, sans y être opposés pour autant. Personnellement, Pinochet était d'avis qu'il fallait diversifier les sources d'approvisionnement.

- A son avis, des officiers de l'armée soviétique ne devaient pas venir au Chili assurer la formation des officiers chiliens ; il était préférable que ceux-ci se rendent en Union soviétique pour y suivre des cours de formation, tout comme ils allaient depuis quelques années aux Etats-Unis.

- Le procès devant la justice militaire du commandant Souper, chef apparent du putsch du 29 juin, allait être accéléré, ainsi que celui des officiers qui avaient participé à la manifestation menée contre Prats, le 21 août.

- Dans les jours à venir, il allait demander aux généraux Bonilla et Arellano de faire valoir leurs droits à la retraite, et allait les rayer du cadre actif pour manque de respect à l'égard du commandant en chef.

Pinochet s'était efforcé de prouver, pendant presque trois semaines, qu'une insurrection pouvait éclater à tout moment. Pourquoi, à la seule annonce du référendum, modifie-t-il le sens de ses informations? Si, avant le 9, il avait été en train de préparer personnellement le coup de force pour le 14, il aurait pu le faire en donnant la même impression de sécurité qu'il avait le 10. S'il s'agissait de désorienter le gouvernement, ce stratagème était aussi adéquat avant qu'après le dimanche 9 septembre. La raison de cette apparente anomalie peut être fournie par une hypothèse que, malgré tout, j'hésite à écarter: Pinochet se plia au coup d'Etat et accepta d'en prendre la tête au dernier moment, son opportunisme le poussant à se joindre au secteur qui paraissait le plus fort. Il y a d'autres raisons de poids qui peuvent expliquer le changement des plans du coup de force: l'annonce du référendum pouvait diviser le front civil de l'opposition, et fissurer en même temps le front militaire dont les plans étaient préparés pour le vendredi 14. Il est possible, aussi, que cette annonce ait fait disparaître chez certains l'ultime espoir de voir Allende renoncer à la présidence devant l'accumulation de forces adverses qui s'opposaient à lui.


Notes:

1. Cf. J.H. KAHAN-A, K. LONG, «The Cuban missile criais : A study of its stratégie context», Political Science Quarterly, décembre 1972, p.564-590 ; R.CARRERE, «Réflexions polémologiques sur la crise nucléaire de Cuba. 1962 », Etudes polémologiques, 3, 1967, p.25-43.

2. CLAUSEWITZ, De la guerre, op.cit., p.222.

3. Deux personnes de confiance de Allende. Pey, qui avait vécu la guerre espagnole de 1936-1939, était opposé à la guerre civile au Chili et il jugeait également nécessaire d'éviter un affrontement diplomatique et économique avec les Etats-Unis. Depuis juillet 1978, il menait les négociations avec l'ambassade des Etats-Unis dans le but d'acquérir des excédents agricoles nord-américains et de réduire la tension entre les deux pays.

4. Covert action in Chile op.cit., p.30.

5. Dans la lettre-réponse qu'il adresse à Prats le 24 août, Allende lui dit: «... Votre exemple moral fera de vous un citoyen méritoire qui reste en réserve, c'est-à-dire un collaborateur de la patrie qui, j'en suis sûr, comptera sur vous lorsque les circonstances le réclameront». Ses adversaires mesuraient, eux aussi, pleinement la valeur de la personnalité de l'ancien commandant en chef de l'armée : le 30 septembre 1974, il était assassiné à Buenos-Aires où il s'était exilé volontairement, alors qu'il se préparait à prendre la tête de la résistance.

6. El Mercurio, 11 septembre 1974.

7. «Je n'hésiterais pas un moment à renoncer, si les travailleurs, les paysans, les techniciens et les cadres, les partis de l'UP... me le demandaient ou me le suggéraient.» (Allocution radio-télévisée de l'après-midi du 28 août, à l'occasion de la formation du dernier cabinet ministériel.)

8. SPINOZA, Traité politique, Paris, Garnier, Flammarion, 1966, p.13-14.

9. New York Times, 14 et 15 septembre 1973.

10. Ercilla (Santiago), octobre 1973, déclarations du lieutenant-colonel P. Ewing, secrétaire de l'Etat-major, avant l'insurrection.

11. Covert action in Chile..., op cit., p.61.

12. Sur le contenu de cette conversation, je reprends la version donnée par le général Prats, en juillet 1974.

13. Lettre ouverte de Salvador Allende au président du parti de l'UP, le sénateur Rafael Agustin Gumucio, 15 mars 1973.

14. Document interne du MAPU, du 12 février 1978, publié à la une de El Mercurio, trois jours avant les élections législatives du 4 mars suivant.

15. Ibid.

16. Résolutions adoptées par le IIe congrès national du MAPU, décembre 1972.

17. Vea (Santiago), 12_ septembre 1974, p.2. Pendant la deuxième semaine de septembre, les forces armées étaient traditionnellement cantonnées dans les casernes pour préparer les défilés commémoratifs du 18 septembre, «jour de l'indépendance nationale ».

18. El Mercurio, 11 septembre 1974.

19. Ces deux officiers se refusèrent à rejoindre le soulèvement deux jours après et ils furent éliminés du service actif.

20. Déclarations au Miami Herald. 18 février 1974.

21. Déclarations devant les journalistes étrangers, La Prensa (Buenos Aires), 23 septembre 1973.


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