Allende et l’expérience Chilienne


CHAPITRE VIII

LES TACTIQUES DIRECTES ET INDIRECTES
DANS LA LUTTE POUR LE POUVOIR

Un gouvernement populaire dans un Etat de droit doit agir de façon à: éviter la crise de l'appareil d'Etat; éviter l'obstruction des mécanismes économiques de production, de distribution et de consommation; être en mesure de dissuader et de sanctionner les manifestations de violence, allant du sabotage jusqu'aux actes de terrorisme.

Si les deux premières conditions sont remplies, la violence contre-révolutionnaire est considérablement freinée, car elle ne bénéficie pas d'un appui des masses. Dans un tel contexte, l'appareil coercitif de l'Etat obéit au gouvernement, comme ce fut le cas au Chili tout au long de l'année 1971. Mais le mouvement populaire ne peut être assuré qu'il sera toujours à même de dissuader ses adversaires de recourir à la violence. C'est pourquoi il lui faut disposer des moyens lui permettant de faire face à un éventuel changement de la situation, pour ne pas être à la merci des initiatives stratégiques des forces antisocialistes.

Entre 1970 et 1973, chaque attaque, menée par la droite chilienne ou les Etats-Unis, provoqua, de la part du gouvernement de l'UP et des travailleurs,une réaction dont l'intensité fut variable; elle était grandement conditionnée par l'attitude de l'appareil coercitif de l'Etat, dont nous avons vu sous quelles conditions il apportait son soutien au gouvernement: celles de n'être ni remplacé, ni même suppléé par des milices populaires. Pourtant, lorsque la violence contre-révolutionnaire devient violence armée, le système organique des travailleurs s'effondre s'il ne dispose pas d'un appareil armé qui lui soit propre.

Lorsque les deux blocs sociaux opposés se trouvent dans une situation d'équilibre réciproque, sans qu'aucun d'entre eux ne puisse imposer son hégémonie, les circonstances sont propices à la paralysie de l'Etat, ce qui favorise le règlement militaire direct.

La tactique et la stratégie dominantes dans les formes de lutte sociale dépendent, en dernière instance, davantage du mouvement des masses que des Etats-majors. Elles dépendent du caractère des antagonismes sociaux, du niveau et de la nature des contradictions entre les classes sociales, du degré de conscience que celles-ci ont de leurs intérêts spécifiques, de leurs modalités d'organisation et des ressources techniques dont elles disposent.

Sur le terrain proprement militaire, la tactique insurrectionnelle est éminemment offensive, elle cherche à occuper le terrain de l'adversaire et utilise l'effet de surprise que donne l'initiative. La tactique antiinsurrectionnelle est avant tout défensive, elle cherche à attirer l'adversaire sur son propre terrain et a besoin d'un vaste soutien populaire pour assurer la défense sur plusieurs fronts.

La tactique de l'UP était dictée par l'impossibilité d'affronter directement l'adversaire sur le terrain des armes, à court terme. Il était nécessaire de neutraliser l'appareil armé de l'Etat et du système interaméricain, tout en dominant politiquement et économiquement la bourgeoisie nationale. Le point délicat restait la petite bourgeoisie, prédominante au sein des forces armées. Il fallait éviter tout conflit avec elle, si l'on voulait priver les interventions armées contre le bloc social anticapitaliste d'un appui de masse.

Dans la voie insurrectionnelle, la classe ouvrière impose son hégémonie sur la petite bourgeoisie sans lui demander si elle est disposée à l'accepter; si cette dernière s'y oppose, elle se voit refuser le droit de faire de l'opposition politique. Dans la voie politico-institutionnelle, la classe ouvrière a besoin de l'alliance librement consentie de la petite bourgeoisie, et doit donc lui reconnaftre des droits politiques, entre autres celui d'être dans l'opposition.

Mais une fois que le cadre dans lequel s'insère la tactique politico-institutionnelle est brisé, l'alliance de la petite bourgeoisie conservatrice, voire sa neutralisation, devient chaque fois plus incompatible avec le déroulement du processus révolutionnaire et la consolidation du pouvoir des travailleurs.

On connaft la proposition selon laquelle on détruit les forces militaires de l'adversaire en les affrontant. Toutefois, on peut atteindre ce but de deux façons :

a) prendre l'initiative de l'affrontement militaire. Pour mettre en œuvre cette stratégie, il faut d'abord une tactique essentiellement dirigée vers la préparation de l'affrontement, afin d'en prendre l'initiative et de le précipiter. C'était la ligne défendue, au sein de l'UP, par le secteur prédominant du PS et du MAPU et, en dehors de l'UP, par le MIR ;

b) par le biais de l'affrontement envisagé mais non réalisé. La stratégie indirecte de Allende visait essentiellement à créer les conditions nécessaires pour neutraliser les secteurs conservateurs des forces armées et retarder l'affrontement, tandis que l'UP se préparerait à avoir également une hégémonie sur le plan militaire. Ainsi la bourgeoisie se verrait constamment obligée, soit à refuser l'affrontement armé, soit à risquer de tout perdre, y compris ses droits politiques. C'est une tactique qui réclame des moyens indirects, notamment l'isolement social et le désarmement économique et politique de la bourgeoisie. La domination populaire, dans ce domaine, doit dissuader la bourgeoisie de se lancer dans un conflit armé ou la condamner à la défaite si elle le déclenche.

Dans le cadre de la stratégie dominante de l'UP, il existait des positions dont l'occupation par les travailleurs aurait comporté plus d'inconvénients que d'avantages si elle intervenait avant que ceux-ci n'aient consolidé leur pouvoir. C'étaient celles de leurs secteurs sociaux alliés ou de secteurs non alliés mais avec lesquels il était nécessaire de coexister pour éviter qu'ils n'aillent rejoindre le bloc proprement capitaliste. Tel était le cas, par exemple, de la petite bourgeoisie agricole, industrielle, commerçante et artisanale et des services, des membres de professions libérales et même de certains patrons d'entreprises moyennes à capital européen et nord-américain. L'occupation illégale de ces entreprises aurait contribué à provoquer un conflit direct - politique ou économique - avec les Etats-Unis et l'Europe occidentale, entrafnant des répercussions internes incontrôlables pour le bloc populaire.

Avant 1973, l'insurrection ouvrière aurait exigé la désarticulation et la décomposition des forces armées de l'Etat. Cela était impossible sans la division préalable de ces dernières. Si une telle division s'était produite, hypothèse en elle-même hautement improbable, elle aurait fatalement entraîné le déchaînement d'un conflit armé sous forme de guerre civile.

Dans la conjoncture du monde contemporain, une véritable guerre civile révolutionnaire n'est pas viable pour les travailleurs si elle ne s'internationalise pas. Pour le gouvernement UP, il était pratiquement impossible d'internationaliser la guerre civile sur le terrain proprement logistique, étant donné la situation géo-politique du pays. Entouré d'armées anticommunistes, dans une région dominée politiquement et économiquement par les Etats-Unis, séparé par des milliers de kilomètres de l'Etat socialiste le plus proche, le gouvernement se trouvait devant une alternative claire. Ou bien il étouffait immédiatement toute tentative de guerre civile, ou bien le déséquilibre des appuis militaires sur le plan international le condamnait à perdre la guerre civile.

LES LIMITES DE LA TACTIQUE POLITICO-INSTITUTIONNELLE

Le programme commun de l'UP, visant à établir une hégémonie sociale des travailleurs dans un système politique pluraliste, fondé sur la volonté populaire exprimée à travers le suffrage universel, a trouvé ses obstacles les plus sérieux dans la crise socio-économique décrite dans les chapitres précédents.

La nécessité pour l'UP d'envisager la possibilité d'une insurrection contre-révolutionnaire n'est pas limitée aux circonstances intervenues en 1973. Si le blocage total du pouvoir exécutif avait eu lieu en 1971, comme le souhaitait le PN, il aurait déjà fallu à cette date envisager une telle possibilité. Dès 1970, à partir du moment où la bourgeoisie perd le pouvoir à la suite des élections, il restait évident qu'elle essayerait d'avoir recours aux armes pour défendre ses intérêts.

Tant que le gouvernement a pu compter sur l'appui d'un secteur de l'appareil armé de l'Etat, c'est-à-dire jusqu'en août 1973, l'insurrection a été bloquée, mais toujours latente. C'est pour cette raison que l'insurrection ne trouve ses possibilités maximales qu'au mois de septembre suivant, bien que la conjoncture politique favorable au coup d'Etat -isolement total du gouvernement à l'intérieur de l'appareil étatique -se produisit dès juin 1973.

Le 29 juin 1973, lorsqu'à lieu la première insurrection militaire, avortée en raison du poids du secteur démocratique de l'armée, la direction putschiste décide, à midi, de reporter l'insurrection générale et d'attendre un moment plus favorable. Cette décision, si on l'examine dans la perspective du 11 septembre suivant, s'avéra opportune.

Il faut souligner que ce jour-là, le 29 juin,l'UP ne peut pas tirer profit de son succès, ni attaquer les bases mêmes de l'insurrection pour désarmer ses adversaires. Deux semaines après, Allende regrettait en privé de ne pas s'être trouvé à la Moneda le 29 juin pour ordonner de faire feu contre les unités révoltées, ainsi que de ne pas avoir nommé immédiatement le général Prats ministre de la Défense et de ne pas avoir expulsé des forces armées les officiers séditieux, en commençant par le chef des forces de l'air, le général Ruiz. Ce dernier, comme on lui demandait ce matin-là de faire intervenir l'aviation contre les tanks qui entouraient la Moneda, alléga que cela causerait de graves dommages aux édifices qui entouraient le Palais du gouvernement. Le 11 septembre, quand les avions bombardaient avec précision la Moneda, Allende put se rendre compte combien les raisons invoquées deux mois et demi avant étaient fallacieuses.

Mais revenons au 29 juin 1973. D'un point de vue politique, ce qui influa le plus l'attitude du gouvernement ce fut la volonté d'éviter le risque de guerre civile immédiate qu'entraîneraient des mesures d'épuration des forces armées, car on croyait encore à la possibilité d'utiliser des recours tactiques propres à la voie politico-institutionnelle. En termes concrets, il s'agissait de conclure un accord avec le PDC ou d'organiser un référendum pour trancher sur les grandes options nationales. Ce soir-là, Allende expliquait au pays :

Je vais vous dire quelque chose qui ne va pas plaire à certains; mais je suis obligé de la dire car j'ai toujours parlé clairement aux travailleurs. Je ne vais pas fermer le Congrès. Ce serait absurde. Nous avons dit que nous appliquerons le programme, et que nous irons de l'avant dans cette voie, dans le cadre de la Constitution et de la loi, et c'est ce que nous allons faire. Et si cela s'avère nécessaire, j'appellerai le peuple, en vertu des fonctions qui me sont attribuées, pour qu'il se prononce par voie plébiscitaire ...

Du point de vue militaire, on continuait à avoir confiance dans les possibilités défensives du gouvernement et des travailleurs tandis que l'on jugeait faible leur capacité offensive. Certes, il y avait des raisons, et nombreuses, pour s'en convaincre. Le général Prats savait bien que c'était l'adversaire qui avait l'initiative d'ouvrir le feu. Le soir même du 29 juin, il commentait à la Moneda: «Bien que l'acte d'insubordination ait été contrôlé, je suis très inquiet sur les soubresauts qui peuvent se produire au cours des heures à venir».

Le commandant en chef de l'armée cherchait également à gagner du temps pour rétablir l'équilibre au sein des forces armées et pour empêcher le déchaînement du conflit armé. Le 22 août suivant, il disait encore à Allende : «Nous autres, nous ne pouvons que préparer le contrecoup». A quoi Allende répondait: «Mon général, tout dépend de la force avec laquelle ils porteront le premier coup ! » Prats commettait-il une erreur profonde? Aurait-il dû prendre à ce moment l'initiative d'invalider tout un secteur des forces armées, même en courant le risque d'une guerre civile? C'était une très grave responsabilité qu'il était seul à pouvoir prendre.

Il serait injuste de faire retomber tout le poids d'une décision si capitale sur les seules épaules du général Prats. Il n'avait pas la direction politique du processus révolutionnaire. Et à nouveau, face à un tel problème, la direction politique de l'UP était divisée. Le PS, le MAPU et la GC souhaitaient que le gouvernement prit des mesures offensives, en assumant pleinement le risque d'un affrontement armé. En revanche, le PC adoptait une position entièrement différente: cherchant toujours à éviter la guerre civile, il souhaitait se tourner vers la DC et essayer de gagner, au Parlement, les voix de cette dernière pour que, ajoutées aux voix de l'UP, il fut possible de déclarer «l'état de siège». Cela revenait à accorder au gouvernement des pouvoirs extraordinaires, pendant une période de six mois, pour faire face à l'insurrection.

Mais pour lors, le PDC était entré dans l'action insurrectionnelle, et résolu à en finir avec le gouvernement UP coûte que coûte. Au matin du 29 juin, tandis que les tanks bombardaient la Moneda, la direction du PDC garda un silence prudent. Dans les émissions radiodiffusées, certains de ses dirigeants se hâtèrent de rendre le gouvernement responsable du putsch. Ce n'est qu'à midi, lorsque le coup de force fut maté, que nous reçûmes à la résidence présidentielle de Tomás Moro l'appel téléphonique de Patricio Aylwin, chef du PDC. Il faisait savoir à Allende que son parti «dont la volonté démocratique est inaltérable et dont la tradition de respect au régime légal n'est plus à prouver, condamne toute tentative de coup de force, d'où qu'elle vienne». Allende lui répondit que, s'il en était ainsi, le PDC devait donner son accord pour proclamer l'état de siège. Aylwin répondit que dans ce cas le gouvernement devait s'engager à promulguer la réforme constitutionnelle sur les Secteurs de propriété sociale . Allende répliqua que le centre de Santiago sentait encore la poudre, que des dizaines de cadavres de victimes innocentes étaient retirés des rues et que le PDC ne pouvait pas, dans de telles circonstances, se livrer à un pareil chantage; ce qu'il importait de faire c'était d'arrêter la conspiration antidémocratique si l'on voulait pouvoir continuer à discuter d'un accord sur les Secteurs de propriété sociale. Aylwin finit par acquiescer.

Quelle n'est pas ma surprise lorsque sept heures après, dans le bureau du président, à la Moneda, j'apprends que le ministre de la Justice, Sergio Insunza (PC) présente à la signature de Allende un projet de loi déclarant l'état de siège pendant trois mois. «Comment, demandai-je au ministre, la DC a déjà réduit de moitié ce qu'elle promettait à midi?» «Et vous avez accepté?» «Ecoute, Sergio, si nous ne profitons pas au maximum de ces minutes précieuses, le succès militaire que nous avons obtenu ce matin va nous glisser entre les doigts.» Le ministre, pour toute réponse, me demanda de ne pas user de mon influence auprès du président pour le convaincre de continuer à exiger du PDC tous les pouvoirs, sans restrictions, légalement prévus par la Constitution pour faire face à la situation exceptionnelle que le putsch venait de créer. Préoccupation sans fondement. Soixante-dix heures après, le PDC revenait sur sa décision et ne concédait au gouvernement aucun pouvoir extraordinaire face à la subversion.

De mon côté, j'exposais à Allende que la discipline intérieure et l'uni'té des forces armées que nous avions dû renforcer pendant deux ans et demi pour pouvoir contenir le secteur antisocialiste du corps des officiers étaient manifestement brisées. Et j'ajoutais qu'à l'exemple de ce qui s'était passé en octobre 1972, lorsque le régime constitutionnel ne s'était pas effondré en entraînant avec lui l'UP, parce que le gouvernement s'était appuyé directement sur la mobilisation organisée des travailleurs, il me semblait qu'il fallait établir un lien entre les institutions militaires de l'Etat et les organisations ouvrières pour s'imposer sur les putschistes.

Le soir du 30 juin, la réponse de Allende fut la suivante :

Nous craignons, dans les heures qui vont suivre, le soulèvement des régiments d'Antofagasta, Linares, Temuco, Valdivia, Osorno et Concepción, ainsi que celui de la marine. L'aviation a la plupart de ses Hawker-Hunter à Concepción et elle est dans l'attente. Nous avons envoyé le général Urbina, inspecteur général de l'armée, pour visiter les garnisons du Sud. Il se trouve à l'heure actuelle à Concepción. A Antofagasta, si l'armée bouge, nous pensons que les organisations ouvrières pourront la contenir dans un premier temps. Quant à la marine, si elle se soulève, on peut s'attendre à une mutinerie de la part des sous-officiers et des marins.

Nous étions au bord de la guerre civile. Le conflit que le gouvernement et la direction de l'UP s'étaient efforcés si ardemment de retarder, en espérant l'éviter, pouvait éclater d'une minute à l'autre. Les deux forces sociales se regardaient fixement. Qui devait et pouvait faire le premier pas ?

Si Allende et la direction de la classe ouvrière prenaient des initiatives, comme par exemple l'épuration des forces armées, le risque de guerre était presque absolu. Si la direction de l'insurrection ne repoussait pas le moment de l'affrontement armé général, le soutien apporté ce matin même au gouvernement par la garnison de Santiago, dirigée par les généraux Prats, Sepûlveda et Pickering, signifiait que Allende ne tomberait pas sans qu'il y ait au préalable une bataille entre des corps armées professionnels.

Devant une telle alternative, Allende, Prats et la majorité de l'UP, y compris le PC, décidèrent de continuer à étudier les possibilités d'éviter l'affrontement armé, conformément aux critères de la tactique politico-institutionnelle. Et la réaction décida de reporter son offensive générale et d'essayer de priver le gouvernement de l'appui militaire dont il bénéficiait encore.

Telle était la situation, le 29 juin 1973. Faut-il alors s'étonner si la CIA choisit ce moment pour distribuer des centaines de milliers de dollars, à titre d'investissement supplémentaire, pour financer la nouvelle phase de l'insurrection? Quatre semaines après, le 25 juillet, les grèves générales étaient déclenchées à nouveau [1]. Les transports privés routiers arrêtaient leurs activités et les propriétaires des camions recevaient une subvention quotidienne supérieure à leurs gains habituels d'une journée de travail. Le terrorisme redoublait d'intensité. Le 26 de ce mois, l'aide de camp du président, le capitaine de vaisseau Arturo Araya, était assassiné et toute la presse d'opposition monta une campagne psychologique de grande envergure pour convaincre l'opinion publique et les forces armées que l'assassin n'était autre que ... le chef de la sécurité personnelle de Allende ! Cette même semaine, le PDC repoussait publiquement tout accord avec l'UP.

Les insuffisances de la stratégie défensive étaient donc manifestes. Lorsque l'un des deux blocs sociaux en conflit se prépare à la guerre civile, l'autre doit non seulement éviter que l'adversaire obtienne les instruments nécessaires à cette fin, mais, en outre, se préparer pour l'affronter au cas où la dissuasion ne serait pas suffisante.

Le 31 août, Allende me disait: «Dans cette partie, où tous jouent en cachant leur jeu, j'ai aussi quelques atouts secrets». Son drame fut que ses atouts dans le camp militaire lui étaient uniquement assurés par le groupe d'officiers qui suivaient Prats, et qui n'avaient aucune articulation avec les organisations ouvrières. Il a suffit à ce moment que le nouveau commandant en chef de l'armée fasse volte-face et joue le jeu de l'insurrection pour que le gouvernement et l'UP restent sans aucune protection militaire.

Pour déclencher la guerre, la droite alimentait depuis 1970 une campagne psychologique de haine contre la gauche, son programme, ses réalisations et son gouvernement. En 1972, elle parvint à créer les instruments socio-politiques et militaires indispensables à l'adoption de la tactique insurrectionnelle. Il ne lui restait qu'à insister de temps en temps, dans sa campagne, jusqu'à ce que se présente l'occasion d'ouvrir le feu.

La stratégie dominante de l'UP cherchait l'usure de l'adversaire en essayant de réduire sa puissance physique et sa volonté de lutter. Mais cette stratégie, viable tout au long des années 1970 et 1971, commença à entrer en crise à mesure que naissaient les conditions qui réduisaient la capacité coercitive (répressive) du gouvernement face à la subversion. Nous en eûmes la première manifestation, lors de la grève générale d'octobre 1972, lorsque l'UP ne fut pas en mesure d'exiger une contrepartie des dirigeants et des organisations qui maintinrent le pays dans une semi-paralysie pendant trois semaines, tout en réclamant le renversement du gouvernement.

La principale force d'opposition politique de l'UP, la DC, suivit vis-à-vis de l'UP la même stratégie d'usure jusqu'en mai 1973 et chercha l'érosion du gouvernement en encourageant la crise politico-économique et la décomposition de l'unité interne du bloc pro-socialiste. Pendant ce temps, les secteurs partisans d'une stratégie d'attaque directe n'eurent qu'un rôle secondaire - ce qui ne veut pas dire qu'il fut négligeable. C'était le cas des ailes dominantes du PS, à gauche, et du PN, à droite. .

Pour triompher, la stratégie d'usure de l'UP exigeait que le PDC fut dans l'impossibilité de se lancer dans une opposition à caractère insurrectionnel, c'est-à-dire en suivant la ligne de la lutte armée. Pour cela, il était nécessaire que les forces prédominantes dans les deux blocs antagonistes trouvent quelque point d'accord sur la portée des transformations en cours d'exécution, afin que fussent garanties les normes minimales de coexistence.

Mais, dès octobre 1970, la droite du PDC montra clairement sa volonté de recourir aux armes pour arrêter l'UP. Personne ne pouvait par conséquent se leurrer sur sa prédisposition à y recourir à nouveau dès que les circonstances s'y prêteraient.

Pour éviter au pays et au mouvement populaire les horreurs d'une guerre civile, il faut avoir à l'esprit ce que Clausewitz disait:

Les risques que comporte ce moyen (la destruction totale des forces ennemies) résident en ce que l'efficacité supérieure recherchée retombe sur nous en cas d'échec, et entrafne par conséquent de plus grands inconvénients.

Les autres méthodes sont donc moins coûteuses lorsqu'elles réussissent, et moins risquées lorsqu'elles échouent, à condition naturellement qu'elles n'aient à affronter que des méthodes semblables, c'est-à-dire que l'ennemi emploie les mêmes que nous; car si l'ennemi choisissait la voie de la grande décision par les armes, ce fait même transformerait, malgré notre volonté, notre propre méthode en la sienne. [2]

Il convient toutefois de souligner qu'une stratégie visant à éviter que les secteurs conservateurs puissent se soulever contre le gouvernement des travailleurs n'implique pas que ces derniers soient eux aussi en train de préparer une insurrection.

On ne peut appliquer simultanément la tactique antiinsurrectionnelle et la tactique insurrectionnelle. Dans notre cas, la première était celle que les partis ouvriers qui formaient le gouvernement UP auraient dû appliquer de façon conséquente et organisée. Mais tandis que le secteur dominant au sein de l'UP ne développait pas pleinement les conditions indispensables pour éviter qu'éclate la guerre civile, le secteur minoritaire agissait selon la logique de l'insurrection ouvrière, c'est-à-dire qu'il contribuait à précipiter la guerre civile. Eviter ou susciter cette dernière sont deux objectifs différents qui s'excluent l'un l'autre, et les actes visant à atteindre le premier ne servent pas simultanément pour arriver au second: «Dans la résistance pure, l'intention positive (provoquer la guerre) fait défaut ; par conséquent, nos forces ne peuvent pas s'orienter vers d'autres objets, elles ne sont destinées qu'à faire échec aux intentions de l'ennemi». [3]

Cependant, cela n'est valable que jusqu'à une certaine limite, parfaitement établie dans la praxis léniniste, et que le mouvement populaire, en mai-juin 1973, n'était pas à même d'observer, ni objectivement ni subjectivement :

Ce serait donc une erreur de principe fondamentale que de croire que l'effort négatif aboutit à ne pas choisir pour but la destruction des forces ennemies, mais à donner la préférence à une décision qui n'entraîne pas d'effusion de sang. La prépondérance de l'effort négatif peut certainement avoir cet effet, mais c'est alors au risque de ne pas être la meilleure méthode, ce qui dépend de conditions totalement différentes, qui tiennent à l'adversaire et non à nous. Cette autre méthode, sans effusion de sang, ne saurait donc être considérée comme le moyen naturel de conserver nos propres forces, objet de notre principal souci. Au contraire, si les circonstances ne favorisent pas un tel déroulement, nous les mènerions très probablement à l'anéantissement le plus complet. De nombreux généraux commirent cette erreur, qui causa leur perte. Le seul résultat certain d'un effort négatif prépondérant consiste dans l'ajournement de la décision, si bien que la défense se réfugie en quelque sorte dans l'attente de l'instant décisif. En général, cette attitude entraîne le retardement de l'action, dans l'espace comme dans le temps, dans la mesure où celui-ci est lié à celui-là, et dans la mesure où les circonstances le permettent. Lorsque arrive le moment où cela n'est plus possible sans inconvénient grave, l'avantage de l'effort négatif disparaît pour faire place à l'effort inchangé nécessaire à l'anéantissement des forces ennemies, que seul un contrepoids avait relégué à l'arrière-plan sans jamais le supprimer. [4]

Un des problèmes qui méritent d'être étudiés le plus profondément est le fait qu'il ne fut matériellement pas possible de mettre en pratique ce principe tactique, bien qu'il ait inspiré l'action et la théorie de Allende et de l'UP dans son ensemble. En outre, ce problème touche directement à la théorie delà conquête du pouvoir par la classe ouvrière et à la transition vers le socialisme dans les pays capitalistes, depuis la révolution bolchevique de 1917, et notamment après la seconde guerre mondiale.

D'un autre côté, la dernière possibilité qu'eut l'UP d'harmoniser ses deux objectifs tactiques principaux - l'action politico-institutionnelle et l'action insurrectionnelle - avec ses objectifs stratégiques se produisit, à mon avis, au cours de la première semaine de juin 1973. Le 5, Allende soumit à l'attention du comité politique de l’UP un plan d'action immédiate en sept points, à l'élaboration duquel j'avais participé directement. Ses grands traits étaient les suivants [5]:

1. Front de masses. Réorganiser le mouvement populaire de telle sorte qu'il soit en mesure de résister à un éventuel affrontement dans un délai de trois à quatre mois (septembre 1973).

2. Appareil d'Etat. Introduire des modifications dans les rouages de l'administration publique. Renouveler le haut-commandement des forces armées et des Carabiniers, en renforçant la capacité de direction et d'action du secteur légaliste du corps des officiers.

3. Front économique. Prendre des mesures strictes pour assurer l'approvisionnement et la distribution régulière des biens qui font l'objet de stockage et de marché noir.

4. Appliquer des mesures financières antiinflationnistes rigides.

5. Front politique. Prendre une attitude intransigeante, tout en restant dans le cadre de la légalité, contre les attaques et du Parlement et de la Cour suprême.

6. Réprimer énergiquement toute manifestation de fascisme et toute action directe. Assurer le maintien de l'ordre public et l'exercice de l'autorité.

7. Ménager une issue politico-institutionnelle aux contradictions actuelles les plus aiguës. Eviter la crise immédiate de la légitimité du gouvernement en organisant un référendum, le mercredi 6 juin, portant sur la réforme constitutionnelle relative aux Secteurs de propriété sociale. S'efforcer de retirer de la Contralorïa le décret visant à promulguer le texte de la dite réforme sans référendum préalable.

Le point central de ce plan était le recours à un référendum, dont le délai légal venait précisément à échéance le 6 juin. Il s'agissait une fois encore d'offrir au pays la possibilité de résoudre par les urnes la divergence entre le Parlement et l'exécutif, ce qui ne pouvait intervenir, étant donné le règlement en vigueur au Chili sur le recours au référendum, que dans trois ou quatre mois. Ouvrir une telle voie pour résoudre la crise politique devait permettre au gouvernement d'obtenir une légitimité supplémentaire qui lui était indispensable pour adopter les autres mesures d'urgence envisagées dans le plan, qui visaient à contenir l'insurrection bourgeoise et, si cela était insuffisant, à lui faire face avec le minimum de moyens organiques et matériels adéquats.

Toutefois, le 5 juin, le comité politique de l'UP repoussa à l'unanimité l'idée du référendum. A la suite de quoi, le président ne disposa pas d'un pouvoir suffisamment légitimé pour expulser des forces armées les officiers supérieurs dont on savait qu'ils conspiraient : cela aurait signifié «l'épuration politique» du corps des officiers en pleine crise de l'appareil d'Etat et de la légitimité constitutionnelle du gouvernement UP qui était violemment repoussé par l'ensemble de l'opposition, sans que le gouvernement puisse offrir à ce même moment au pays une issue autre que celle qui l'avait mené à la situation d'isolement où il se trouvait. L'épuration des forces armées, dans un tel contexte, signifiait l'introduction d'un facteur supplémentaire qui pouvait provoquer l'explosion des institutions militaires en tant que «corporation».

Ces questions étaient examinées à un moment où l'accroissement de l'agitation et de la résistance antigouvernementales (tout au long des mois d'avril et de mai 1973) poussait Allende à reconsidérer sa décision du mois de mars de former un gouvernement exclusivement civil, et à estimer à nouveau nécessaire d'y faire rentrer les forces armées, mais, cette fois-ci, ayec engagement de mettre en œuvre un programme social et économique d'urgence. Les conversations avaient commencé au mois de mai et se poursuivaient au début du mois de juin. Mais la nécessité objective d'accroître ainsi le pouvoir du gouvernement face à la dynamique insurrectionnelle se heurtait à un obstacle majeur: le manque d'un soutien organique idoine au sein des masses de travailleurs elles-mêmes. Ainsi, l'organisation antiinsurrectionnelle se limitait presque exclusivement aux institutions étatiques - gouvernement, forces armées et forces de l'ordre.

Face aux deux voies que suivait l'opposition dans sa lutte contre le gouvernement - l'action politique et la subversion militaire -, Allende proposait d'opposer les trois recours qui étaient à sa portée: le référendum, la réorganisation des bases du mouvement ouvrier (en tenant compte de la phase dans laquelle était entré le conflit de classes) et la formation d'un gouvernement civil et militaire. Mais la direction de l'UP n'était d'accord sur aucun de ces trois recours et se montrait profondément divisée, sans pouvoir proposer d'autre solution qui fît l'unanimité. Pendant ce temps, la droite continuait à se préparer à l'insurrection militaire.

Nous pouvons ainsi observer, pendant la période qui va de mai à septembre 1973, l'opposition des deux tactiques principales. Celle qui prépare l'insurrection armée, encouragée par la bourgeoisie, et celle de la résistance pure, soutenue par la majorité du mouvement populaire. La direction de ce dernier était particulièrement convaincue que la nécessité de préserver ses propres forces l'empêchait, dans la conjoncture du moment, d'essayer de détruire les forces adverses. Pour éviter une solution armée du conflit et sauvegarder les organisations et les conquêtes ouvrières, les dirigeants majoritaires au sein de l'UP et Allende dirent «non à la guerre civile» et s'efforcèrent de désarticuler les bases sur lesquelles la droite et les Etats-Unis pouvaient la déclencher. Toutes les initiatives du gouvernement, à partir d'avril-mai 1973, visent cette fin.

Je continue à penser que c'était la politique à suivre. Mais cette volonté d'éviter la guerre civile fut affaiblie par un fait matériel bien particulier : le pouvoir de dissuasion militaire, dont disposait alors le gouvernement, celui des forces armées, était politiquement et socialement détaché du mouvement ouvrier. Cela permit à la droite de cerner et de démoraliser le groupe Prats à l'intérieur des forces armées; et, après le départ de ce dernier, la simple trahison de Pinochet laissa les travailleurs désarmés devant l'ensemble des forces armées.

Ainsi, lorsque l'on arrive à la seconde moitié d'août 1973, un vaste secteur de l'UP ne se rend pas encore compte combien est imminente l'insurrection armée de la bourgeoisie et l'autre secteur ne mesure pas, avec précision, l'insuffisante capacité du mouvement populaire pour y faire face. (Il ne s'en était pas non plus rendu compte au mois de juin.) C'est ce qui explique que le secrétaire général du PC, Luis Corvalán, marque son désaccord, le 21 et le 23 août, lorsque Allende lui fait part de son intention de mettre à la retraite les six généraux de l'armée dont on savait qu'ils allaient mener l'insurrection : Bonilla, Nuno, Baeza, Arellano, Javier Palacios et Torres de la Cruz. Corvalán craint les réactions qu'une telle mesure peut provoquer au sein des forces armées. Allende, de son côté, se trouve devant l'alternative suivante: ou bien le gouvernement s'impose, ou bien il est renversé par un coup de force militaire, et il ordonne la mise à la retraite des généraux mentionnés. Mais le président ne se rendait pas non plus compte à quel point il était trop tard car il ignorait le double jeu et les traîtrises de Augusto Pinochet qui s'ingéniait, sous des prétextes divers, à retarder l'exécution des dispositions présidentielles.

Le gouvernement a le sentiment qu'une situation militaire aux contours diffus représente pour lui un danger dont il lui est difficile de mesurer l'ampleur. Il hésite, vacille et craint qu'une décision erronée ne précipite la tragédie. Personne à la direction de la gauche ne sait vraiment ce qui se passe à l'intérieur des forces armées, ni ne mesure l'ampleur de sa mobilisation contre le gouvernement. L'aile insurrectionnelle de l'UP parle ouvertement de l'affrontement armé comme d'une nécessité immédiate pour les travailleurs, et fait semblant de le favoriser et de le souhaiter.

Après les élections législatives de mars 1973, la tactique politico-institutionnelle de l'UP continua à reposer sur trois actions : réaliser l'accord avec le PDC ; ouvrir la voie du référendum; priver la droite d'appui militaire, grâce à la conclusion d'un accord «gouvernement-forces armées», tout en mettant à la retraite les officiers directement compromis dans des conspirations. Mais cette ligne d'action ne fut plus possible à partir de la première moitié du mois de mai suivant, quand le groupe Aylwin-Frei prit la direction totale du PDC, après avoir vaincu le groupe Leighton-Fuentealba, et aligna ce parti sur la politique insurrectionnelle du PN et du mouvement Patria y libertad. Dès lors, l'équilibre des forces socio-politiques est définitivement rompu au détriment de l'UP. C'est en parlant de cette conjoncture que Pinochet dit: «Le 28 mai, des directives de sécurité interne furent dictées à partir de bases nouvelles. De la défensive, nous passâmes à l'offensive» [6] . La décision définitive «... fut prise le 28 mai 1973» [7].

Toutefois, après le mois de mai, la direction du PDC continua à manifester publiquement son intention de chercher un accord avec le gouvernement, alors qu'elle préparait, en secret, le coup d'Etat. Ici encore, il y eut un double jeu qui contribua grandement à désorienter Allende et l'UP; ils crurent que la DC était bien plus loin qu'elle ne l'était réellement d'apporter son soutien à un coup de force militaire du type de celui du 11 septembre. Mais la DC elle-même le savait-elle débordée et submergée qu'elle était par les profondes contradictions propres a un mouvement petit-bourgeois plongé en pleine crise révolutionnaire ?

Au moment où la bourgeoisie et les Etats-Unis essayent d'imposer la lutte armée pour résoudre le différent stratégique, le mouvement populaire n'a ni les éléments tactiques ni la conception stratégique nécessaires pour y faire face. En 1970 et 1971, la stratégie indirecte de l'UP disposait des instruments qui lui permettaient de progresser sans que les armes fissent feu à volonté. A partir de mars-mai 1973, les ressources tactiques antérieures ne sont plus valables au regard de l'objectif stratégique, et on ne peut pas mettre en oeuvre celles qui pourraient les remplacer.


Notes:

1. «Le document de 1973 montrait ... que pour le 25 juillet 1973 la CIA avait recommandé au Comité des quarante de remettre clandestinement 200 000 dollars au Parti national du Chili, «groupe conservateur» qui avait affirmé un mois avant (en fait, plus d'un an avant) que le gouvernement du président Allende «n'était pas légitime». Ce Parti même - le gouvernement Allende en tant qu' «illégitime» et «inconstitutionnel»; ... William Colby, directeur de la CIA, déclara qu'un million de dollars avaient été envoyés en août 1973 à destination du Chili (New York Times, 21 octobre 1974). Le document fait référence à la note publique de L. Eagleburger, assistant du secrétaire -d'Etat Henry Kissinger.

2. C.von CLAUSEWITZ. De la guerre, Paris, Les Editions de Minuit, 1955, p.80-81. Souligné dans le texte.

3. Ibid., p.81.

4. Ibid., p.83.

5. El Mercurio du 17 octobre 1978 reproduisit une version manuscrite de ce plan d'urgence, qui était conservé dans les archives personnelles du président.

6. Déclaration de Pinochet reproduite par la revue VEA (Santiago), 22 septembre 1974, P.2.

7. Chronique de José Zuñiga, de l'agence Router, dans Los Angeles Times, 29

décembre 1978.


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