Allende et l’expérience Chilienne


CHAPITRE VII

LA POLITIQUE MILITAIRE ANTI-INSURRECTIONNELLE
ET LES TACTIQUES POLITIQUES

Une fois installée au gouvernement, l'UP procéda, conformément aux options initiales précédemment exposées, à la mise en œuvre d'un vaste programme de mesures économiques et politiques destinées à placer sous contrôle national les secteurs clés de l'activité économique. Elle proposa et engagea des négociations avec les entreprises étrangères qui exploitaient les secteurs les plus dynamiques de l'activité productrice, afin de procéder au transfert de certaines entreprises dans le secteur public, ou d'établir de nouvelles modalités d'association - entreprises à capital mixte, capital public chilien et capital privé étranger.

Ce n'est que dans le cas des gisements de cuivre, qui concernait les entreprises Kennecott, Anaconda et Braden, que l'on suivit une voie différente. Vu l'importance de ce secteur (80% de la valeur des exportations) et des bénéfices démesurés obtenus par les consortiums du cuivre au cours des cinq décennies précédentes, il fut décidé de les nationaliser par le biais de la réforme constitutionnelle approuvée par le Congrès, le 11 juillet 1971, qui stipula que l'on déduirait des indemnités à verser la part des bénéfices obtenus depuis 1955 dépassant la marge de 14% par an.

LE PUTSCH DE MARS 1972

Alors que ce programme était mis en application, en octobre 1971, une des entreprises avec lesquelles le gouvernement était en train de négocier le montant des indemnités prit à nouveau l'initiative d'encourager un coup d'Etat [1] . ITT sollicita formellement la collaboration du gouvernement de Nixon pour provoquer la chute de Allende dans les six mois à venir.

Les mécanismes mis en place aux Etats-Unis pour renverser le gouvernement chilien sont décrits dans le plan d'action du 28 septembre 1971, présenté par ITT au gouvernement américain:

ITT au gouvernement des Etats-Unis.

- Plan en 18 points pour renverser Allende avant avril 1972 :

1. Poursuivre les restrictions de crédit des banques internationales, comme l'a déjà fait l’Export Import Bank.

2. Intervenir de façon discrète pour qu'un grand nombre de banques privées nord-américaines agissent de même.

3. Prendre contact avec des sources de financement étrangères, dans ce même but.

4. Retarder les achats au Chili pour les six mois à venir. Utiliser le stock de cuivre américain au lieu d'acheter le cuivre chilien.

5. Provoquer une pénurie de dollars au Chili.

6. Voir avec la CIA comment elle peut aider à cet étranglement pendant six mois.

7. Prendre contact avec des sources sûres auprès des militaires chiliens. Retarder la livraison de combustible à la marine et de carburant aux forces aériennes (mesures à mener avec précaution, sans quoi il y aurait des risques à courir. Cependant, un faux retard peut contribuer à augmenter leur animosité envers Allende et à motiver ainsi la nécessité de le renverser).

8. Il sera peut-être nécessaire de consentir une aide en dollars aux mass média qui sont paralysées, car ce facteur d'opposition est en train de s'éteindre rapidement, et El Mercurio, organe ouvertement dans l'opposition, pourrait être mis en marge d'un moment à l'autre.

9. Contribuer à vouer à l'échec les plans de Allende relatifs à la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (UNCTAD).

10. ...Certains gouvernements étrangers sont opposés aux investissements privés nord-américains, et demandent en même temps un traitement préférentiel dans nos marchés ainsi que des prêts avantageux de la part de banques financées par les Etats-Unis.

11. Les statuts de la BID (Sect.II a-III) stipulent que les prêts doivent être consentis «comme suppléments à des investissements privés». C'est le contraire qui se produit: les prêts de la BID sont en train de «déplacer» les investissements privés.

12. Les manufactures américaines doivent cesser ou retarder les envois d'armes légères et de munitions au Chili.

13. Les récentes restrictions de voyages faites au Chili portent préjudice au commerce nord-américain. Les Chiliens sont connus comme étant parmi les plus grands voyageurs de l'Amérique latine. Il serait possible de prendre quelques mesures de rétorsion.

14. L'action chilienne contre l'UPI doit être sévèrement critiquée par l'Association interaméricaine de presse et par la presse nord-américaine en général (le Washington Post était même allé jusqu'à critiquer la dureté de la politique nord-américaine envers le Chili. Il faudrait maintenant l'obliger à reconnaître son erreur depuis que l’UPI a été interdite ). Le Mercurio, à Santiago, continue à vivre et à critiquer Allende. Il faudrait envisager d'octroyer une aide à ce quotidien.

15. Lors d'une réunion avec le conseiller auprès du secrétaire d'Etat, Charles A. Meyer, et son équipe, il y a quelques jours, le 28 septembre, nous avons été informés que un million de dollars entraient chaque mois au Chili, provenant de fonds inscrits au titre de la politique d'aide au développement. Nous croyons que cet argent des contribuables américains doit cesser de parvenir aux mains du gouvernement marxiste.

16. Nous avons également été informés que les fonds de plusieurs «filières du BID» non utilisés étaient réaffectés à un fonds, dit de secours pour les tremblements de terre, mis à la disposition du Chili. Compte tenu de l'apport important des Etats-Unis à la BID, et compte tenu qu'un tel secours est sans objet, cette affectation des fonds n'aurait jamais dû être autorisée, et elle doit, si possible, prendre fin dès maintenant.

17. Le plus grand nombre possible de marchés américains doivent être fermés au Chili. De même, toute exportation nord-américaine ayant de l'importance pour Allende doit être ajournée ou arrêtée.

18. Les Etats-Unis doivent conférer avec d'autres gouvernements dont les ressortissants sont victimes des marxistes chiliens. Il faut y inclure les pays auxquels le Chili doit de l'argent. Les réserves monétaires de Allende baissent rapidement, et le Chili a proposé une nouvelle négociation des paiements de la dette extérieure.

Le même document mentionne certains des agents principaux sur lesquels doit s'appuyer la subversion interne, qui reçoit de l'extérieur l'aide que nous savons :

Les militaires chiliens commencent à se préoccuper de la situation. Ils voient que le Chili est en train de s'effondrer lentement, et ils se rendent compte que les forces armées devront, avant que ne se produise le chaos économique, intervenir pour rétablir l'ordre. Il y a également des signes d'anxiété dans la marine chilienne qui, traditionnellement, regroupe une élite.

Les forces de dissuasion possibles qui peuvent contrecarrer les pjans-de Allende sont: les militaires; l'appareil judiciaire; l'administration publique; les mass média paralysées; une partie du pouvoir législatif.

Pendant cette période critique, ces forces doivent être utilisées pour lutter contre la poursuite de l'expérience Allende.

Ce plan en 18 points fut mis en pratique dans toute son ampleur. Il fut même dépassé, puisqu'on y ajouta de nouvelles pressions à exercer sur d'autres secteurs. Il suffit de relire la presse de cette époque pour se rendre compte de la violence des campagnes lancées par l'opposition contre l'«incompétence» ou la «désorganisation» de l'administration de l'UP. Ainsi, par exemple, il a été souligné particulièrement que, dans le port de Valparaiso, s'étaient produits des arrêts dans la distribution de l'essence [2] ; au même moment, surgirent des difficultés pour régulariser le ravitaillement en essence des forces aériennes.

On constate facilement que la subversion nord-américaine contre le gouvernement du Chili porte essentiellement sur le domaine économique. Mais elle insistait aussi sur la nécessité de perturber l'alliance entre les classes sociales qui avaient permis, en 1970, à l'UP d'isoler la droite traditionnelle, en privant de l'appui des masses la tentative d'insurrection de cette dernière. Si l'alliance des classes, sur laquelle s'appuyait l'UP, et la coexistence avec les secteurs moyens étaient conservées, les subversions intérieure et extérieure étaient condamnées à l'impuissance.

Cela était très clair pour l'équipe dirigeante à Washington. Au cours des premières semaines du gouvernement Allende, l'équipe de Kissinger, qui était alors le conseiller du président Nixon pour les questions de sécurité nationale, élabora une stratégie d'action indirecte contre le gouvernement chilien, qui devait alimenter l'action directe de la droite contre l'UP. Il fut décidé de ne pas suivre le même modèle d'intervention que celui appliqué contre Fidel Castro, non point en raison de considérations morales, mais parce que l'agression contre le régime cubain avait manqué son but. C'était, en outre, le moment où l'opinion publique américaine faisait pression pour que prit fin l'intervention directe des Etats-Unis au Viêt-nam.

La position des Etats-Unis, en ce qui concerne l'application de mesures directes contre le Chili, apparaît dans les propos de A.Nachmanoff, conseiller principal de Kissinger pour les affaires concernant le Chili. Interrogé, vers la fin de janvier 1971, par un agent de l'Anaconda, sur la politique que le gouvernement des Etats-Unis avait mis au point face à la récente victoire de l'UP, il en fit l'exposé suivant [3] : 1) Il est important d'éviter une provocation ouverte contre Allende, qui aurait comme conséquence de renforcer sa position ... (Il est préférable de faire pression sur le Chili, de telle sorte que son gouvernement donne l'impression de provoquer les Etats-Unis, ce qui permettrait alors des actions directes.) Fondamentalement, Nachmanoff présente la politique américaine comme silencieuse mais puissante. Elle ne fait rien pour provoquer Allende. Toutefois, si Allende attaquait les Etats-Unis, alors notre gouvernement attaquerait à son tour. 2) Le capital étranger va fuir ce pays, et Allende va, en subir les conséquences ... La meilleure façon de prendre au piège Allende est de l'attaquer sur le plan économique.

Les Etats-Unis ayant adopté ainsi une stratégie indirecte contre le Chili, peu de phénomènes pouvaient être plus favorables au succès de cette entreprise de destruction que l'adoption, par le plus faible des adversaires, d'une stratégie directe qui permettrait la victoire la plus facile, la plus expéditive et la plus brillante de la contre-révolution. En revanche, rien ne pouvait irriter davantage le pouvoir américain que de voir le gouvernement chilien se maintenir dans le cadre de la stratégie indirecte. La désarticulation de l'économie chilienne provoquerait une situation sociale qui ne rendrait pas viable l'expérience Allende, en l'amenant à un affrontement direct avec ses adversaires, à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Il faut apprécier à sa valeur la clarté de l'observation suivante de ITT, faite le 13 décembre 1971 [4]:

Allende est arrivé à une extrémité telle qu'il va devoir décider bientôt s'il doit continuer à socialiser le Chili par des procédés démocratiques, ou s'il doit tomber du côté de l'extrême-gauche qui, depuis longtemps, proclame à grands cris que la seule voie est celle de la violence. La détérioration des conditions favorise la seconde option ... Ce sont là des indications claires qui prouvent que le Chili est entré dans sa phase la plus difficile -peut-être décisive. La polarisation entre les marxistes et les non-marxistes est notoire presque à tous les niveaux ... Même les observateurs les plus prudents prévoient un affrontement sérieux avant le milieu de l'année 1972. De nombreux observateurs au Chili prévoient une chute du gouvernement Allende pour mars 1972.

Il était donc indispensable que fût brisée la coexistence entre la gauche unie et l'opposition centriste (DC), afin de produire la polarisation nécessaire pour provoquer la crise du système institutionnel. Le Comité des quarante du gouvernement américain y contribua en accordant, le 5 novembre 1971, une subvention de 815 000 dollars aux partis chiliens de l'opposition, dont une partie devait être utilisée à provoquer des scissions au sein de l'UP elle-même. [5]

FREI DEMANDE L'AIDE DES COMPAGNIES MULTINATIONALES.
L'ACCUMULATION DES FORCES EXTERIEURES ET INTERIEURES

Pour les dirigeants contre-révolutionnaires chiliens, il était évident que pour refréner et renverser le gouvernement populaire il fallait modifier les fondements socio-économiques et politiques qui avaient permis sa naissance. C'est ce qu'exposait Frei lui-même au vice-président de ITT, le 10 décembre 1971 [7]:

Eduardo Frei affirma qu'à son avis la seule manière, à l'heure actuelle, de renverser le gouvernement Allende, était, pour les partis d'opposition, de s'unir davantage dans leur action, et à l'occasion de chaque élection... Les partis d'opposition ont un besoin pressant de fonds, et il nous demanda d'apporter une aide, si cela était possible. Sa demande n'était pas une requête pour son propre parti ou pour sa candidature personnelle, mais pour l'ensemble des partis de l'opposition.

Cette ligne d'action était conditionnée par la réalité militaire chilienne. L'ex-président de la République disposait d'éléments d^appréciation plus que suffisants pour ne pas se leurrer sur ce que la réaction chilienne et les Etats-Unis pouvaient alors attendre des militaires chiliens: «Eduardo Frei a fait toutes réserves sur la possibilité d'une intervention des forces armées, en signalant, non seulement le rôle traditionnel et historique des institutions militaires au Chili, mais encore ... que les militaires ne sont ni prêts ni aptes à administrer le pays, à la différence des militaires d'autres pays d'Amérique du Sud».

Peu avant, en novembre de cette même année 1971, le bureau de la CIA à Santiago confirmait à Washington «que l'objectif ultime du programme de pénétration militaire est un coup militaire» [7].

La connaissance, que Frei avait de la réalité politique de son pays et de la personnalité de Allende lui permettait de détromper les Américains qui espéraient voir le gouvernement chilien adopter une stratégie directe :

En ce qui concerne l'avenir du gouvernement de Allende, Frei ne voulut pas faire de pronostics: allait-il suivre sa politique actuelle ou allait-il être entraîné par l'extrême-gauche vers une politique de violence et de dictature? Frei exposa que la seule force politique forte et disciplinée du pays était le PC ; bien que les partis d'opposition tendissent à s'unifier, ils ne pouvaient être comparés aux communistes, quant à la discipline. En outre, Allende ne serait pas disposé à abandonner un groupe aussi solide.

En accord avec les mesures prises aux Etats-Unis, les mêmes secteurs conservateurs nationaux, qui, en 1970, tentèrent le coup de force militaire, encouragèrent, alors, des actions tendant à créer des situations de désordre politique et de mise en cause de la légitimité du gouvernement. Les premières visaient à donner l'impression qu'il existait dans le pays un profond malaise, et à placer les autorités devant l'alternative suivante: imposer l'ordre public - ce qui devait permettre d'accuser le gouvernement d'être répressif et totalitaire - ou laisser faire - ce qui devait permettre de dénoncer le «chaos», l' «anarchie» ou le «vide du pouvoir». Une crise de l'appareil d'Etat justifiait l'intervention des forces armées.

Le contenu de l'action insurrectionnelle apparaît dans les moyens de communication de masses destinés à la propagande. Prenons par exemple El Mercurio, le principal journal du pays et le plus apprécie des financiers nord-américains s'intéressant au Chili [8]. Le plan en en 18 points de ITT-Maison Blanche porte sur les mois d'octobre 1971 à février 1972, pour atteindre le sommet lors du putsch du 25 mars. Si nous voulons prendre un exemple et si nous analysons le contenu de ce quotidien pendant cette période, nous trouvons que ses articles sont en parfaite correspondance avec l'esquisse du plan de subversion.

La dynamique insurrectionnelle de la droite chilienne

Réponses limites aux choix du gouvernement

Réactions de l'opposition

But

Maintien ferme de l'ordre, conformément au régime légal (exercice du pouvoir de coercition de l'Etat).

Campagne contre les buts «totalitaires» de l'UP. Le Parlement condamne le gouvernement pour «violation des garanties constitutionnelles».

Crise de légitimité du gouvernement. Les forces armées ne doivent pas lui obéir. Voie ouverte à l'insurrection «pour défendre la liberté, la démocratie et la légalité ».

Tolérance des actions anonymes (non-utilisation du pouvoir coercitif de l'Etat).

Accroissement de la subversion. Campagne contre l'«anarchie» et le «vide du pouvoir». Le Parlement condamne le gouvernement pour «attentat contre l'ordre et la sécurité de la nation».

Crise d'autorité du gouvernement. Les forces armées doivent «rétablir l'ordre et la loi».

Si nous nous limitons à la première page, entre octobre et mars, on trouve un total de 111 articles destinés à créer l'image du «désordre économique et social», et 66 qui commentent des agissements de l'ex-trême-gauche pour démontrer que le gouvernement est «débordé par sa base»; en outre, 50 commentaires dénoncent de prétendus «attentats à la légalité» de la part de la gauche, et 36 sont consacrés à souligner «le désordre public». Au mois de mars, c'est-à-dire au moment crucial une violente campagne invente une soi-disant «infiltration communiste» au sein des forces armées. L'offensive psychologique et de propagande, entretenue systématiquement par la majorité des mass média du pays, visait à légitimer le putsch prévu pour le 25 mars. Le 11 avril 1972, le gouvernement américain rétribua ce travail en distribuant 965 000 dollars, subvention octroyée par le Comité des quarante, en faveur du Mercurio [9].

L'ECHEC DU PUTSCH MILITAIRE EN MARS 1972

Entre septembre 1971 et mars 1972, une offensive est lancée en bonne et due forme contre le Chili. Les Etats-Unis font jouer leurs moyens de pression économique et leurs agents de subversion. Herbert Klein, chargé de l'information à la Maison Blanche et Robert Finch, fonctionnaire du gouvernement américain, tous deux en tournée diplomatique en Amérique latine, n'hésitent pas à dire que les jours du gouvernement Allende sont comptés [10].

En même temps, les forces antirévolutionnaires chiliennes appliquent l'action indirecte préconisée par E.Frei: affrontement ouvert entre le Congrès et le Parlement, d'un côté, et alliance politique PDC et PN, de l'autre. Elles étaient, évidemment, soutenues par les Etats-Unis. Comme l'indique le rapport du Sénat des Etats-Unis: «Au fil des années du mandat Allende, la CIA travaille à forger l'unité de l'opposition» [11].

Le front parlementaire d'opposition n'hésite pas à avoir recours à une manipulation frauduleuse de la légalité. En janvier 1971, nous l'avons vu, la droite prétend démettre le ministre de l'Intérieur, José Tohá. Elle n'y parvient pas parce que le Tribunal constitutionnel l'en a empêchée. Mais la destitution du ministre de l'Intérieur est tout un symbole, car José Tohá personnifiait la volonté de coexistence et d'entente avec l'opposition; il était la négation de «l'extrémisme porté à la violence» dans lequel la droite souhaitait tellement impliquer le gouvernement. Son élimination politique était une façon de montrer qu'elle souhaitait détruire toute possibilité de dialogue entre le gouvernement UP et les partis de l'opposition.

Le 19 février 1972, la nouvelle coalition DC-PN approuve au Congrès le texte destiné à préserver la structure capitaliste du pays: la reforme de la Constitution sur les Secteurs de propriété sociale. Le 2 mars, un manifeste de tous les parlementaires de l'opposition menaçait de recourir à la violence si l'exécutif ne promulguait pas cette réforme.

Le mois qui avait été choisi par ITT et la Maison Blanche pour renverser le gouvernement chilien débutait dans un climat politique fort agité. Toutefois, le putsch du 25 mars échoua. Pourquoi? La réponse à cette question nous permettra de retrouver les facteurs internes sur lesquels repose la force d'un processus révolutionnaire du type chilien.

Deux des facteurs qui, en 1970, avaient fait échouer le plan ITT-Kissinger-Frei ont subi de grandes modifications, enl972. Tout d'abord, l'entente entre l'UP et la gauche démocrate chrétienne (qui dirigeait le PDC) a ete remplacée par l'alliance du PN avec la droite démocrate chrétienne qui a gagné des positions au sein du PDC, sans arriver, toutefois, à le dominer complètement [12] . En conséquence, le Congrès et le gouvernement sont en relation conflictuelle. Il faut souligner que ce n'est qu'après que le conflit ait éclaté entre l'UP et la DC qu'on a tenté de monter le premier coup de force militaire préparé suffisamment à l'avance et de façon assez méthodique.

Deuxièmement, le gouvernement de l'UP est malgré tout arrivé à consolider sa légitimité dans le courant de l'année 1971. Non seulement les élections municipales du mois d'avril lui ont apporté l'appui de 50% des électeurs, mais, en outre, l'UP a prouvé, dans l'exercice du pouvoir, son respect du régime démocratique, malgré les efforts de la contre-révolution pour lui faire adopter une ligne différente. Le Tribunal constitutionnel fut saisi en cinq occasions, entre décembre 1971 et juin 1972, pour arbitrer le conflit entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, mais, sur les cinq arrêts judiciaires, quatre furent favorables au gouvernement.

Le pouvoir populaire, de son côté, s'était renforcé. Tous les indices sociaux, économiques et politiques le prouvaient sans exception [13] . Pour la première fois, le gouvernement cessait d'être un frein au développement des organisations ouvrières et usait du pouvoir pour le favoriser.

Du point de vue économique, l'année 1971 s'était terminée sur un fort accroissement de la production (le PNB avait augmenté de 8,5%) et sur une amélioration de la redistribution des revenus : la part des salariés était passée à 63% du revenu national (contre 51% en 1970), et le chômage avait été réduit à 4%. Les effets négatifs du blocus économique nord-américain sur la production ne s'étaient pas encore fait pleinement sentir. La pénurie de certains produits provenait davantage de l'accroissement démesuré delà demande interne que du ralentissement du rythme d'accroissement de la production. L'inflation était contenue en deçà des niveaux constants des décennies précédentes. La fraction des couches moyennes favorables à l'opposition se manifestait dans des cadres légaux qu'elle ne mettait pas ouvertement en cause. La conspiration poursuivait cependant sa marche.

Les derniers jours de février 1972, le gouvernement s'installait dans la ville d'Antofagasta, à 1370 km au Nord de Santiago. Plusieurs dizaines de milliers de personnes se réunirent devant l'Intendencia pour accueillir le président. Dans son allocution, Allende analysa plusieurs aspects de la conjoncture et insista particulièrement sur un sujet : le gouvernement se trouvait confronté à toutes les limitations et aux freins inhérents au système capitaliste, sans pouvoir compter sur aucun des mécanismes d'action d'un régime socialiste. Le mouvement populaire poussait à la réforme des structures capitalistes - nécessité objective -en comptant sur l'énergie sociale et politique des travailleurs organisés. Mais ceux-ci ne constituaient pas la classe dominante ; les instruments politiques, économiques et militaires, dont ils disposaient, étaient hérités d'un système où la bourgeoisie était dominante. En d'autres termes, le processus révolutionnaire continuait d'avancer sans les moyens d'action sur lesquels doit compter le mouvement populaire quand il a imposé son hégémonie.

Ces jours-là, le Servicio de investigaciones (police civile) et celui des Renseignements des forces armées avaient découvert un plan d'attentat contre Allende lors de sa visite à Antofagasta, dirigé, semblait-il, par un groupe d'extrême-droite. Le fait ne fut pas rendu public et les recherches furent poursuivies. Le 3 mars, le président visitait les mines de cuivre de Chuquicamata et tenait des réunions de travail avec les mineurs. Après le dîner, selon sa coutume, il était en train de jouer aux échecs avec un de ses collaborateurs lorsque se présentèrent, peu après minuit, l'aide de camp naval, le commandant Araya, accompagné du colonel Washington Carrasco, de l'armée de terre [14] . Tous deux venaient directement de Santiago et demandaient à être reçus immédiatement par le président. La réunion fut longue. Aux premières heures du lendemain matin, le colonel et l'aide de camp naval regagnaient Santiago dans un avion spécial des forces aériennes.

Le colonel Washington Carrasco, du Service des renseignements avait été envoyé par le haut-commandement de l'armée. Deux semaines après, plusieurs officiers subalternes, ainsi que plusieurs civils du mouvement Patria y libertad, étaient arrêtés. La conspiration militaire avait été découverte et démantelée. Le Servicio de investigaciones du gouvernement et celui des Renseignements de l'armée opéraient conjointement. Ce fut le premier qui, en interrogeant des agents civils, fit une découverte importante : dans le projet de putsch, le général Alfredo Canales apparaissait compromis, ce qui plongea dans la stupéfaction le haut-commandement.

Ainsi avorta le plan de coup militaire mis sur pied six mois avant à partir des Etats-Unis. Analysons de plus près ce dénouement.

C'est le haut-commandement de l'armée, lui-même, qui découvre et révèle à Allende les préparatifs de sédition. C'est là un élément important, car les services des Renseignements ont un caractère corporatif. Ils sont rattachés au commandant en chef et, par ce dernier, au gouvernement (ministre de la Défense et président de la République). Ce qui veut dire que la connaissance qu'ont ces derniers de ce qui sepasseau sein des forces armées dépend de la volonté de coopération des autorités militaires elles-mêmes.

Telle était la réalité avant et après 1970, à l'image d'autres pays à régime politique pluraliste institutionnalisé où la vie politique accepte l'opposition et son accession au pouvoir par voie d'élection (France, Etats-Unis, Italie, Grande-Bretagne, etc.). Avec cette particularité cependant, dans le cas du Chili, que le président de la République n était pas en communication directe avec les services des Renseignements militaires, ce qui s'avéra plus tard extrêmement grave, car il fut impossible de suivre l'évolution de la conspiration à partir du moment où le commandant en chef, lui-même, y participa, comme ce fut le cas à la fin de 1972 (force de l'air) et en août 1973 (marine et armée de terre). Les officiers compromis dans le complot parvinrent à s'introduire progressivement dans les services des Renseignements des forces armées par des moyens que le commandant en chef de l'armée, le général Prats, ne put enrayer. Les conséquences en furent d'autant plus graves que le gouvernement ne disposait pas de services d'information propres, placés sous son autorité directe. La DC et le PN, depuis le Parlement, bloquèrent toute initiative légale du gouvernement visant à renforcer et à doter de moyens suffisants les services de la Sûreté intérieure - Carabiniers et Servicio de investigaciones.

Le mouvement populaire était donc dans une situation manifestement désavantageuse. Face à des forces armées composées en majorité d'éléments conservateurs, il se heurtait à la réaction d'un corps réfrac-taire aux contrôles des partis. Tenter ce contrôle c'était s'exposer à l'accusation d'«infiltration». A l'inverse, la classe dominante avaitla possibilité d'assurer cette mainmise par des procédés moins risqués: la communication par le biais du réseau disparate de relations personnelles, familiales et d'intérêts multiples qui l'unissent à l'establishment militaire. En d'autres termes, un militant d'un parti ouvrier doit «organiser» une entrevue avec l'officier sympathisant qui peut lui parler de questions internes à l'appareil militaire, tandis que le politicien conservateur, lui, se satisfera d'une rencontre avec des officiers favorables à son idéologie chez des amis communs, dans des réceptions, cocktails, à l'occasion de réunions familiales ou professionnelles, etc. Après le 11 septembre 1973, de nombreux officiers et hommes politiques de gauche trouvèrent dans la torture, la prison et la mort, la sanction des conversations qu'ils avaient eues entre eux pendant le gouvernement de l'UP. L'infiltration des civils de droite à l'intérieur du corps d'officiers s'effectue de façon implicite tandis que les représentants du mouvement ouvrier doivent chercher une forme semblable de contrôle de l'appareil militaire par le biais de mécanismes explicites.

Malgré ces difficultés, en mars 1972, le service des Renseignements de l'armée continuait de dépendre d'un haut-commandement représentant une institution militaire disposée à appuyer le gouvernement. Il reste que le rapport entre les différentes forces internes de l'armée, au Chili, est tel que si l'on peut mettre aux arrêts ou à la retraite les officiers conspirateurs subalternes, il n'en est pas de même avec les officiers supérieurs. Alfredo Canales se sent assez fort, en mars 1972, pour déclarer: «On ne me vide pas comme ça. Je ne suis pas Viaux, moi; j'ai derrière moi la moitié de l'armée». Et, en effet, plutôt que de provoquer une crise militaire immédiate par la mise à l'écart du général Canales, le secteur du haut-commandement fidèle au gouvernement préfère surseoir à cette décision et le muter à un poste secondaire, tout en surveillant ses faits et gestes. Six mois après, lorsque Canales fut pris en flagrant délit de subversion, le commandant en chef de l'armée, le général Prats, le met à la retraite d'office non sans avoir à surmonter des problèmes internes et la résistance agressive de l'intéressé [15].

Telle est la raison finale pour laquelle le plan en 18 points de ITT, mis en oeuvre par le gouvernement nord-américain et la droite chilienne, a débouché sur un coup militaire avorté. Le rapport des forces à l'intérieur de l'armée, en 1972, est équilibré de telle façon que la résultante est l'attentisme. Le secteur putschiste ne parvient pas à entraîner derrière lui la totalité des forces armées, et le secteur démocratique n'a pas la suprématie qui lui permettrait d'intervenir de façon résolue contre le premier.

Ce respect que Allende et Prats gardèrent jusqu'au dernier moment pour l'institution des forces armées fut une attitude de principe qui s'avéra opportune et précieuse. Mais elle comportait un risque, celui de maintenir en activité, et même à des postes de commandement importants, des officiers politiquement opposés à l'UP.

Avec le temps, une telle attitude facilita le développement de la conspiration, au point de renverser les garants de la discipline eux-mêmes. Il faut toutefois souligner qu'un tel phénomène ne peut pas être analysé - ni jugé - en termes exclusifs de politique militaire, ni en fonction de considérations purement militaires. Ce n'est que lorsque toutes les conditions sociales et politiques, à l'échelle du pays, furent réunies que le secteur conservateur des forces armées parvint à imposer également son hégémonie au sein de ces dernières, et à les entrafner dans le coup d'Etat.

LA POLITIQUE MILITAIRE ANTI-INSURRECTIONNELLE.
LACUNES ET CONTRADICTIONS

C'est dans les premiers mois de l'administration UP que furent arrêtés les choix tactiques qui pouvaient renforcer ou affaiblir la stratégie prévue dans le programme du gouvernement. Les deux facteurs principaux qui, à l'intérieur et en dehors des forces armées, immobilisèrent, après le 4 septembre 1970, les partisans d'un coup de force militaire, étaient, nous l'avons vu, l'alliance du bloc social UP avec les couches moyennes - ou, tout au moins, la coexistence avec la plupart d'entre eux - qui étaient majoritaires au sein des forces armées; la reconnaissance de la structure légale de l'Etat et de la fonction spécifique qui, à l'intérieur de celle-ci, incombait aux forces armées professionnelles.

Le gouvernement des Etats-Unis a reconnu, devant les commissions d'enquêtes du Sénat, que plusieurs millions de dollars furent versés Par le Comité des quarante pour financer les opérations clandestines qui devaient provoquer le coup d'Etat au Chili, en 1970. Il y a en Amérique latine une expression courante: «Il n'y-a pas de général qui résiste à un coup de canon de cent mille dollars». Cependant, la situation sociale et politique interne du Chili, à ce moment, fut plus efficace que les « coups de canon de dollars ».

La politique militaire du gouvernement UP fut élaborée en fonction de la réalité sociale et politique de 1970. La simple lecture des notes personnelles du général Schneider, exposées lors des réunions des officiers généraux, à l'Ecole de guerre, le 10 septembre de cette année, et dans les Ecoles polytechniques de l'armée, le 15 octobre de l'année suivante, nous apprend quel était le rôle des forces armées [16]:

Général Schneider : réunion à l'Ecole de guerre, 10 septembre 1970

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II. Position de l'institution. Deux aspects différents: développement du processus des élections et avenir de l'institution (militaire).

III. Processus des élections. Nous avons eu une position très claire: voie légale, respect du verdict. Ce qui s'est passé: normalité, pas de chan gements, suite logique, ligne zigzagante. Le processus doit se poursuivre, nous appuierons celui qui sera élu. Conjoncture des cinquante jours à venir :

a) plan économique et financier: fuite (de capitaux) réelle ou fictive, pour créer le chaos dans deux buts, coup de force et atmosphère chaotique qui empêche la seconde phase (élection par le Congrès);

b) à cette fin, nous sommes sollicités: pour appuyer Alessandri, pour défendre Allende, ou d'autres postulants; il y a des partisans pour tous. Quelle est notre attitude? La seule, la légale. Les autres nous divisent, nous jettent contre le peuple.

Nous sommes responsables des résultats. La solution est politique; le Congrès élira président un des deux candidats qui aura obtenu la majorité relative au suffrage direct; cette solution ne requiert pas les armes; elle dit non à la guerre civile.

IV. Notre avenir. Inquiétant et incertain. Nous nous sommes déjà souciés d'y faire face par plusieurs moyens. Nous maintenir dans notre rôle légal. Difficile certes, mais pas impossible. Ils ont besoin d'appui pour gouverner (aussi bien Allende que Alessandri). Il y a des éléments précis pour le refus de cet appui, le Congrès. Union et cohésion nous paraissent être efficaces ...

Général Schneider: réunion dans les Ecoles polytechniques, 15 octobre 1970

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III. Conjoncture institutionnelle actuelle (dans l'armée). Démonstration de tranquillité professionnelle. Je reconnais qu'il y a inquiétude chez les personnes, doutes sur l'avenir, angoisses, et je l'approuve. Rien ne saurait modifier notre attitude. Je l'ai dit plusieurs fois, c'est la seule chose qui nous unit. Solliciations (qui nous sont faites). Infiltration multiple, général Viaux, politiciens divers, lettres, coups de téléphone, conversations. Objectif, briser l'union ...

VI. Politique actuellement suivie (dans l'armée) ... Se maintenir dans l'attitude légale. Préserver le contact ... Appui aux décisions du Congrès ... Empêcher les coups de force. Information opportune. Préparation à l'action, plans, analyse de chaque événement.

VII. Politique future. Garanties constitutionnelles. Notre principale protection: notre position inaltérable, doctrine claire et précise, maintien de l'unité des forces armées. Problème posé au futur gouvernement: politique de Défense nationale, politique institutionnelle (de l'armée). Planification sexannale: nous définir, objectifs, classification, programmer notre évolution. Ne pas arrêter l'évolution ni les changements. Nous devons les accepter, les canaliser, ne pas tomber dans des extrêmes; il y a ceux qui ne veulent pas de coups d'Etat militaire ou civil, les organisations civiles à objectifs multiples. La campagne de terreur (contre la candidature de Allende). L'exode (de citoyens hors du pays): position incompréhensible. Que défendent-ils? Leurs propres biens, non le pays. Panorama économique: grave, action psychologique, doute, confusion, crainte, (cela est) provoqué, encouragé (par la droite). Penser avec une mentalité chilienne. Le pire c'est le pessimisme, la perte de la foi.

Après l'assassinat du général Schneider, le général Prats adopta, pendant trois ans, ces positions :

1. volonté d'éviter au pays une situation de guerre civile, donc de préserver l'unité interne des forces armées;

2. pour maintenir les forces armées unies il faut appuyer le régime légal ;

3. que ce soit la droite ou la gauche qui assume le pouvoir, elle ne pourra pas gouverner si elle ne bénéficie pas des appuis suffisants, apportés par les institutions politiques existantes, notamment par le Parlement;

4. l'armée ne doit pas freiner la volonté démocratique du pays ni les changements socio-démocratiques que celui-ci veut adopter, et elle doit repousser les incitations des secteurs privilégiés à réprimer le peuple;

5. l'armée est le garant du développement du processus de changements par les voies démocratiques, et c'est elle - et non les partis politiques - qui a le dernier mot en la matière.

C'est là une doctrine militaire qui assigne aux forces armées le rôle consistant à empêcher la guerre civile grâce à l'appui apporté aux mécanismes politiques et sociaux qui orientent et règlent la société civile, la dynamique des transformations socio-économiques et la lutte des différents intérêts de classe.

Cette doctrine s'oppose à la doctrine nord-américaine (du Pentagone) selon laquelle les armées ont partie liée avec le système militaire international des Etats-Unis, en tant qu'instruments privilégiés de soumission et de répression des forces sociales antiimpérialistes, considérées comme l'«ennemi intérieur». L'armée est préparée idéologiquement et techniquement à la guerre interne, à la guerre civile contre les forces populaires. Action de rétention «vers l'intérieur» complémentaire de celle qu'assument directement les forces armées nord-américaines contre l'«ennemi extérieur»; les pays socialistes, notamment l'Union soviétique.

Elle s'oppose également à celle des mouvements révolutionnaires qui appliquent une tactique insurrectionnelle pour conquérir le pouvoir, laquelle exige le démantèlement préalable de l'appareil militaire de l'Etat bourgeois et passe nécessairement par la guerre civile armée contre la classe dominante. Au Chili, c'était la voie préconisée par le MIR et, dans l'UP, par un secteur important du PS et du MAPU. La tactique politico-institutionnelle de Allende, prédominante au sein de l'UP grâce à l'appui qu'elle recevait du PC, du PR et de vastes fractions du PS et du MAPU, ne put être mise en pratique que dans la mesure où le rôle traditionnel de l'armée fut conservé, c'est-à-dire tant qu'elle put résister à la pression constante des Etats-Unis et des forces de droite nationales. C'est pourquoi le gouvernement Allende se situe entre les assassinats de deux commandants en chef de l'armée, les deux seuls généraux assassinés dans l'histoire du pays. Le général Schneider, défenseur de cette doctrine militaire en 1970, fut assassiné par un commando aux ordres du général Viaux, la troisième semaine du mois d'octobre de cette année. Le général Prats, son successeur, fut éliminé de l'armée la troisième semaine d'août 1973 et assassiné le 30 septembre 1974. La défaite de ce dernier signifia le triomphe de la doctrine militaire du Pentagone et des forces pro-américaines à l'intérieur de l'armée chilienne. C'est ce processus que le général Prats expliquait dans sa lettre de démission au président Allende le 23 avril 1973:

(En assumant le commandement en chef de l'armée en octobre 1970) je compris que l'armée avait cessé d'être un compartiment étanche de la communauté nationale et que les pressions, tensions et résistances - propres à un processus de changements profonds devant intervenir dans le cadre des normes constitutionnelles et légales en vigueur - allaient inévitablement perturber chaque fois davantage la position traditionnellement marginale de l'armée par rapport à l'activité politique ... Je me fixai alors comme objectif fondamental de mon action de lutter pour affermir la cohésion institutionnelle et garantir le maintien du pouvoir hiérarchique, afin de situer l'activité de l'armée dans le moule de la doctrine professionnelle, découlant du rôle constitutionnel assigné à la force publique. Par ailleurs, j'ai concentré mes efforts dans l'exécution d'un plan de développement de notre armée qui constituait un impératif inéluctable, et qui visait à accroître l'efficacité opérationnelle des grandes unités ... En constatant, ces derniers jours, que ceux qui me dénigraient étaient parvenus à jeter le trouble dans l'opinion d'un secteur des officiers de l'armée, j'estime de mon devoir de soldat fidèle à ses principes de ne pas être un facteur de rupture de la discipline et de dislocation de l'état de droit, ni de servir de prétexte à ceux qui visent à renverser le gouvernement constitutionnel.

Tant que les bases sociales et politiques sur lesquelles reposait la politique militaire Schneider-Allende-Prats subsistèrent, la contre-révolution fut bloquée. Le pouvoir de dissuasion que représentait l'ensemble «UP-gouvernement légal-appareil répressif de l'Etat» protégea le mouvement ouvrier contre toutes les tentatives opposées à sa stratégie révolutionnaire. Ni la subordination, ni le crime, ni le terrorisme, ni la subversion, etc., ne privèrent le mouvement populaire et son gouvernement des instruments adéquats pour contenir les forces assoiffées de violence et de répression ouvrière. Cela correspond à la période qui s'écoule entre octobre 1970 et le début de 1972, et pendant laquelle le processus révolutionnaire fit précisément les progrès qualitatifs les plus spectaculaires. Ces derniers n'étaient ni contrecarrés ni freinés par la politique militaire.

C'est toutefois pendant cette période initiale que, sous l'action continue de la pression contre-révolutionnaire et des contradictions internes du mouvement populaire, se produisirent les phénomènes qui, tout au long de 1972 et 1973, s'avéreront extrêmement graves et de plus en plus difficiles à résoudre. En 1971, l'UP ne parvint jamais à un accord sur la politique militaire à suivre à moyen ou long terme. Elle n'étudia même pas cette question d'une façon franche et rigoureuse. Chacun se préoccupait et se souciait de ses propres intérêts. C'est ainsi qu'un secteur important, notamment au sein du PS, estimait que la situation sur laquelle avait débouché l'élection présidentielle de 1970 était artificielle et que, tôt ou tard, le processus suivrait la voie «normale», c'est-à-dire l'insurrection armée des travailleurs. Ce secteur qui, avant septembre 1970, niait la possibilité que l'UP puisse parvenir au pouvoir sans avoir recours à la guerre civile, vit se dérouler les événements de 1970 et 1971 sans essayer de les comprendre. Et il eut toujours l'intention de provoquer la conquête du «pouvoir total» à court terme par les armes, demandant à cette fin que soient crées les conditions socio-politiques susceptibles d'invalider le fonctionnement de l'appareil d'Etat en vigueur. Mais, grave inconséquence, ces objectifs étaient préparés et mis en œuvre sans que puissent être fournis aux masses ouvrières, ni même aux militants du PS, les instruments techniques et l'organisation indispensable à la voie insurrectionnelle pour qu'elle ait des possibilités minimales de succès (instruments qui ne sont pas uniquement les armes, tant s'en faut).

Par ailleurs, les forces dominantes au sein de l'UP, en particulier le PC, le PR et un secteur du PS et du MAPU, faisaient une analyse entièrement différente de la situation militaire et de son évolution éventuelle. Pour ces dernières, il s'agissait d'éviter, ou sinon de retarder le plus possible, un affrontement armé, tandis que le processus de transformations anticapitalistes se développait par une voie autre que celle de la guerre civile.

La tactique insurrectionnelle préconisée par un secteur de la gauche n'était pas viable dans la pratique. Il suffit de relire les notes personnelles du général Schneider pour voir combien il était facile de réorienter son argumentation et légitimer une répression par l'armée d'un éventuel soulèvement ouvrier. lien était de même du général Prats. Les deux commandants en chef qui furent assassinés, parce qu'ils se refusèrent à ouvrir le feu sur les travailleurs, l'auraient fait sans hésitation si une partie de ces derniers avait tenté de se soulever pour instaurer une variante quelconque de la dictature du prolétariat. C'est là que se trouvent les barrières de feu de la politique militaire du gouvernement UP entre 1970 et 1973.

Cependant, la ligne militaire suivie par le gouvernement et la majorité de l'UP, bien qu'étant la seule qui répondit à une analyse réaliste de la situation concrète du pays, était elle-même entachée, pour ce qui est de sa mise en application pratique, d'insuffisances qui, avec le temps, s'avérèrent importantes: par exemple, le manque de précision théorique sur la portée et le contenu d'une politique militaire anti-insurrectionnelle qui s'appuierait, non seulement sur l'appareil armé de l'Etat, mais encore sur les organisations populaires et ouvrières.De telle sorte que le secteur démocratique des forces armées, qui prouva à plusieurs reprises qu'il était décidé à défendre le gouvernement UP contre les manœuvres successives de la réaction, ne put s'articuler à tout moment, et de façons diverses, avec des forces civiles dotées de l'organisation matérielle et de la préparation théorique et idéologique indispensables pour offrir une résistance opérationnelle à la subversion bourgeoise. Une position claire sur l'action militaire générale aurait permis de diriger une orientation politique cohérente au sein des forces armées professionnelles, et faciliter leur compréhension du projet national du gouvernement UP et leur participation au dit projet. L'absence d'une définition claire de la part des partis de l'UP empêcha d'élaborer une ligne d'action unique. Ainsi, les efforts qui furent entrepris dans ce domaine furent insuffisants et contradictoires. Jamais au sein de l'UP le problème ne fut résolu, ni même discuté de façon rigoureuse: savoir si le processus révolutionnaire devait s'orienter vers des situations d'insurrection ouvrière à court terme ou prévenir l'insurrection bourgeoise. Les discussions sur ce problème donnaient l'impression que le sujet était tabou. Indépendamment de la réaffirmation publique de certains principes fondamentaux - loyauté des forces armées, respect des travailleurs et du gouvernement pour cette loyauté, refus de la guerre civile - peu de choses furent dites et encore moins de choses furent faites. Mais si l'UP évitait la discussion publique pour que n'apparaissent pas au jour ses contradictions qui seraient exploitées par la propagande adverse, elle n'essaya pas pour autant, en privé, de clarifier et de coordonner ses positions. On peut dire que l'UP ne put jamais s'entendre sur une politique militaire adaptée à son programme commun. Une fois installée au pouvoir, elle ne fut pas capable de construire une politique militaire cohérente et systématique, parce que les partis politiques avaient des tactiques opposées pour appliquer le programme commun lui-même. Pour pallier cette grave lacune, Allende dut prendre en mains presque tout ce qui avait trait aux relations entre le gouvernement et les forces armées, afin de réussir l'indispensable unité de conduite politique et militaire de l'Etat. La progression de la crise de ce dernier marque les étapes de la crise de la politique militaire du gouvernement. Quand la crise éclata, on vit affleurer les divergences à peine compatibles entre les politiques militaires des différents partis de l'UP.

Tant que la guerre est préconisée par des secteurs civils contre-révolutionnaires et que le rapport interne des forces armées est opposé à cette solution, il est évident que le mouvement populaire, peut continuer à évoluer sans qu'il soit besoin de faire parler les armes. Mais, dès que la position des forces armées repose sur des facteurs sur lesquels l'UP n'a pas un contrôle absolu - ce qui fut vérifié à maintes reprises en 1972 - la direction du mouvement populaire doit concéder la priorité à la préparation de l'avant-garde des travailleurs pour empêcher le déchafnement de la violence contre-révolutionnaire et, si elle échoue pour y résister. La question est d'autant plus complexe et délicate qu'il ne s'agit pas de former des milices populaires propres à la voie insurrectionnelle, mais incompatibles avec la voie politico-institutionnelle.

Il aurait été possible, cependant, de concevoir et de mettre en pratique, dès 1970, une articulation «forces armées - organisations populaires». Elle était légitime. La loi de Défense civile de 1945 prévoyait une coordination entre les syndicats ouvriers et d'autres organisations civiles d'un côté, et les Carabiniers et les forces armées de l'autre, afin de prévenir ou de résoudre les situations d'urgence qui mettent la nation en danger. La défense civile dépendait de la direction du Ministère de l'intérieur et de ses représentants territoriaux : elle était du ressort strictement politique et non pas militaire du gouvernement.

Les Etats-Unis et la classe dominante d'un grand nombre de pays d'Amérique latine, d'Afrique, d'Asie et même d'Europe ont utilisé ce mécanisme de la Défense civile pour organiser, au cours des années soixante, l'action civile et militaire contre les actions d'insurrection. L'UP chilienne n'a pas conçu la mise en œuvre de quelque chose de semblable. Ce n'est qu'en août 1973, lorsque l'insurrection civilo-militaire bourgeoise en était déjà à sa phase finale, que l'on commença à étudier, à la présidence de la République, l'application de la loi de Défense civile pour articuler, sur l'ensemble du territoire national, les Carabiniers avec les organisations populaires, notamment la Centrale des travailleurs. Il était trop tard. Pourquoi le mouvement populaire n'a-t-il pas organisé, au moment où il prit le pouvoir, les mécanismes d'une action civilo-militaire susceptibles d'appuyer une politique antiinsurrectionnelle? Pourquoi n'a-t-il pas essayé ouvertement de remodeler les structures et les conceptions traditionnelles de la Défense nationale, pour les relier aux organisations civiles et éviter la cassure totale entre forces armées et société civile? L'UP avait pour elle la légitimité puisqu'elle était au gouvernement, et comptait sur l'appui du secteur alors prédominant à l'intérieur du corps des Carabiniers et de l'armée, lequel était résolu à défendre les institutions démocratiques contre la subversion et le sabotage. Elle disposait de syndicats organisés dans tous les points du pays et des instruments juridiques pour monter en temps voulu un réseau, aussi vaste qu'elle l'aurait souhaité, chargé de prévenir les actions de subversion et de sabotage qui, pendant trois années, furent le véhicule principal de la contre-révolution.

Indépendamment de toute autre considération conjoncturelle, je pense qu'il faut chercher la raison principale de cette «lacune», dans les stratégies révolutionnaires qui coexistaient à l'intérieur de l'UP. Un secteur de l'UP cherchait l'affrontement armé et le secteur qui repoussait cette solution, bien qu'étant majoritaire, ne sut pas appliquer avec suffisamment de détermination, et en lui donnant la priorité souhaitable, une politique visant à éviter la crise des institutions politiques représentatives de l'Etat. Il y eut des déficiences ou des erreurs tactiques qui se heurtaient de façon contradictoire à l'intérieur de l'UP, et dont l'accumulation, dans le temps, finit par détruire les bases de la stratégie du programme commun et rendirent possible l'insurrection contre-révolutionnaire.

Cependant, si la possibilité de coordonner, dans le cadre de la loi de Défense civile, les syndicats et les institutions armées de métier fut examinée trop tard, lorsque la dernière insurrection d'août 1973 avait déjà éclaté, le besoin de préparer le mouvement ouvrier pour empêcher une insurrection bourgeoise, ou pour y résister, avait été déjà envisagé dès les premiers mois de gouvernement. Le président Allende prit plusieurs initiatives à partir de février 1971 : interventions non seulement privées, comme lorsqu'il s'adressa au comité central du PC, au mois de juin de cette même année, à hui£ clos, mais également interventions publiques, le 29 février de cette même année, à Punta Arenas, où il était arrivé en compagnie des trois commandants en chef pour inspecter les bases militaires de cette région. Dans son discours prononcé au stade Techado, diffusé par les chaînes de radio et reproduit en partie par la presse, Allende évoqua la nécessité d'organiser les masses populaires de sorte que la politique militaire de dissuasion de l'UP dispose d'une base sociale propre. Reconsidérons aujourd'hui les conceptions à partir desquelles cet aspect indispensable de la stratégie indirecte fut examiné.

En premier lieu, on partait de l'idée que l'action légale et démocratique de l'UP empêcherait progressivement la réaction de mettre à profit les institutions démocratiques pour vaincre l'UP sur ce terrain, étant donné la nature du régime politique du pays.

En second lieu, dans la mesure où le phénomène ci-dessus exposé se produirait, la contre-révolution se verrait progressivement acculée à tenter des menées insurrectionnelles si elle voulait arrêter le processus révolutionnaire.

En troisième lieu, la classe ouvrière et l'ensemble du mouvement populaire n'étaient pas organiquement capables, d'abord de dissuader les actions préparatoires de l'insurrection bourgeoise, puis, éventuellement, d'y répondre. L'UP était organisée pour les luttes électorales non pour les affrontements armés. Les partis ouvriers devaient revoir leur organisation et l'adapter à cette nouvelle situation.

En quatrième lieu, réadapter l'organisation du mouvement populaire selon les modalités mentionnées demandait beaucoup plus de temps que d'enseigner à manier un pistolet, un fusil ou une mitrailleuse. Les changements de l'organisation des travailleurs en fonction d'éventuelles interventions de type militaire en coordination avec les institutions armées professionnelles pouvaient se faire sans qu'il fût besoin de distribuer au préalable des armes ni de former des milices ouvrières. Ce dernier point était irréalisable, il était en contradiction avec les conceptions fondamentales dont s'inspiraient l'UP et le gouvernement. Mais à partir du moment où la base et les militants des partis ouvriers disposeraient d'une organisation adaptée - ce qui était le plus difficile à réaliser - la distribution des armes aurait lieu, le cas échéant, puisqu'elle était implicitement prévue par le gouvernement, ainsi que Allende, lui-même, l'avait publiquement exposé le 29 juin 1973. Mais il fallait préparer au préalable les citoyens à de nouvelles formes de combat purement électorales.

En cinquième lieu, la seule existence d'une masse de travailleurs dotée d'une telle capacité organique pour affronter d'éventuelles tentatives insurrectionnelles serait avant tout un facteur de dissuasion. Mais si cela s'avérait insuffisant, les nouvelles formes d'organisation étaient en mesure de fournir aux partis populaires et au gouvernement une large marge de choix pour faire face aux situations diverses qui pourraient se présenter. Par exemple, dans un cas extrême, l'appui de travailleurs en armes aux unités militaires de métier qui affronteraient une insurrection antigouvernementale. Mais entre l'insurrection civile et le soulèvement militaire il existe diverses situations de crises que les ouvriers étaient en mesure d'affronter en collaboration avec les institutions dont disposait le gouvernement sans que les citoyens, au préalable, aient nécessairement recours aux armes. La distribution des armes aux travailleurs n'était concevable que dans le cas où la subversion contre-révolutionnaire arriverait à briser le cadre général à l'intérieur duquel se développait la vie sociale et politique du pays, ce qui, effectivement, ne se produisit que deux ans plus tard, en 1973.

Telles sont, résumées, les conceptions essentielles qui inspiraient le discours du président Allende du 29 février 1971. Au cours des semaines qui suivirent, elles furent discutées avec la direction des partis ouvriers, mais elles ne furent pas acceptées. Il y avait donc une faille dans la capacité de défense du mouvement populaire, et elle s'avéra lourde de conséquences quand la droite entra dans la phase proprement insurrectionnelle, tout au long de l'année 1972. Le 5 juin 1973, parmi les recommandations de Allende au comité politique de l'UP, on peut lire encore: «1. Front de masses: organisation populaire pour être en mesure de résister à un affrontement d'ici trois, quatre mois » [17].

Même à ce moment, rien n'avait été organisé. Et nous étions déjà au mois de juin, le mois précisément où les Etats-Unis et la direction locale de l'insurrection avaient prévu l'assaut final. Rien n'était organisé le 29 juin, jour où, pour la première fois, les blindés cernèrent le Palais de la Moneda et firent feu contre lui. La base ouvrière tenta bien spontanément d'intervenir contre l'avalanche contre-révolutionnaire qui s'approchait, mais les partis ouvriers n'étaient pas prêts à faire face à la situation. Et le 11 septembre 1973, ce qui manqualè plus aux travailleurs ce ne furent pas les armes mais quelque chose de beaucoup plus important: l'organisation, les structures et la direction les préparant à une telle éventualité. A travers tout le pays, comme dans la capitale, des millions de travailleurs se retrouvèrent sans aucune directive, sans instructions, sans communications, sans capacité organique pour agir, y compris ceux qui avaient des armes ou qui auraient pu s'en procurer s'ils avaient su que faire et à qui se joindre.

Tout au long des années 1971 et 1972, la presse de gauche passa son temps à dénoncer les organisations para-militaires de la droite, à signaler que les zones urbaines résidentielles étaient préparées à des actions civiles dirigées et coordonnées, et que les organisations de droite procédaient à des exercices d'alerte et de préparation psychologique, etc. Pendant plus de deux ans, la gauche a connu et a décrit dans le détail ces organisations civiles qui préparaient l'insurrection bourgeoise. Mais les quartiers ouvriers, les usines, les états-majors des partis ouvriers n'organisaient rien d'équivalent ... pour la défense des libertés démocratiques, du gouvernement légalement constitué et des intérêts de la classe ouvrière.

Le mouvement populaire, qui ne pouvait pas suivre, ni avant ni après 1970, la voie insurrectionnelle puisqu'il était arrivé au pouvoir par la voie institutionnelle, ne sut pas élaborer une tactique antiinsurrectionnelle pour défendre sa ligne stratégique. C'est là un des apports les plus importants du processus révolutionnaire chilien aux expériences du mouvement ouvrier international.

JUIN 1973: LE SECTEUR DEMOCRATIQUE DES FORCES ARMEES EST ISOLE

Chronologiquement, le premier élément que donne Pinochet sur l'évolution du complot est décrit dans les termes suivants: «Le 13 avril 1972, dans l'Etat-major de l'armée, nous avons analysé les possibilités, et nous sommes arrivés à la conclusion que le conflit entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif n'avait pas de solution constitutionnelle ...».

En juin 1972, Allende prend l'initiative de proposer au PDC un accord législatif. Les négociations aboutissent sur plusieurs projets d'accord, que devait couronner la coopération entre les deux forces dominantes du pays, en réduisant à un nouvel isolement la droite conservatrice. Mais la décision de la direction nationale du PDC de conclure un accord législatif avec le gouvernement fut, nous l'avons déjà vu, sabotée au dernier moment par le secteur de Frei, qui imposa qu'on fît silence à son sujet. Cela donne lieu, quelques jours plus tard, à la Confédération démocratique (CODE) qui regroupait pour la première fois la totalité des partis de l'opposition. La tri-polarisation électorale de 1970-1971 était remplacée par la bi-polarisation UP-CODE, au moment même où le Comité des quarante des Etats-Unis accordait une subvention de 46 500 dollars destinés à renforcer l'action commune des partis d'opposition (le 16 juin 1972) [18].

C'est alors, un mois après l'échec des négociations entre le DC et l'UP, que, pour la première fois, le secteur conservateur de l'armée entrevoit la possibilité d'intervenir politiquement. En effet, à la fin du mois de juillet, et au début du mois d'août 1972, il se produit une autre crise politique grave, à la suite de laquelle le ministre de l'Intérieur, qui avait remplacé José Tohâ, est destitué par le Parlement. Presque simultanément, comme mue par le même ressort, la machine militaire fait un nouveau pas en avant: «Ecoutez, dit Pinochet, voici une note d'août 1972. En voici une autre datée du mois de juillet qui envisageait déjà la possibilité de prendre le contrôle de la nation. En 1972, nous avons commencé à préparer des unités pour affronter des groupes d'extrémistes aux alentours de la capitale [19]».

La direction de l'insurrection coordonne les fronts civils et militaires. Il était prévu de faire coïncider, en septembre 1972, une série d'actions conjointes qui furent à nouveau bloquées par le secteur militaire légaliste. Une fois le complot découvert, les généraux Canales et Hiriart et d'autres officiers furent mis à la retraite dans la seconde quinzaine du mois de septembre. Cela obligea les Etats-Unis à renforcer leurs agents au Chili en accordant une nouvelle subvention de 24000 dollars destinée à une organisation patronale d'entrepreneurs chiliens, subvention approuvée le 21 septembre par le Comité des quarante de Washington [20] .

Lorsque les forces armées assument directement la totalité du pouvoir, en septembre 1973, elles le font en tant qu'organisation, en invoquant l' «intérêt national». Elles ne peuvent pas le faire en se plaçant dans le sillage d'une personnalité individuelle, parce que le caudillismo est un phénomène anormal dans la société chilienne. Elles ne peuvent pas non plus se prévaloir de raisons corporatives. Elles n'osent pas en fournir, contrairement à ce que fit le général Viaux contre Frei en 1969, parce que le gouvernement UP a accordé une attention particulière au budget militaire. Et, en effet, dans les proclamations qui suivirent le coup de force, on ne trouve aucune référence en la matière, comme cela arrive fréquemment dans les interventions militaires.

Quand l'appareil d'Etat entre en crise des suites de la lutte entre deux blocs sociaux pour conserver le pouvoir ou pour le gagner - année 1972 - chacun des deux blocs a autant besoin que l'autre de l'appui militaire pour s'imposer. Mais si les forces militaires agissent conformément à leur fonction institutionnelle, parfois de façon latente, tant que l'Etat demeure solide, dans les conjonctures de crise, l'appareil armé se manifeste de façon explicite - c'est la phase proprement armée de la lutte politique. En octobre 1972, l'opposition parvient à mener à bien la première insurrection civile générale des secteurs conservateurs. Pendant trois semaines, on appliqua contre le gouvernement de l'UP le mode d'action de la «grève nationale» appuyée sur les organisations représentatives des patrons et entrepreneurs - grands, moyens et petits -et des travailleurs indépendants ou salariés de la moyenne et petite bourgeoisie - médecins, ingénieurs, avocats, etc. A ce moment, tandis que le PN demandait formellement et publiquement à la DC d'appuyer de ses voix la destitution du président par le Congrès, les organisations corporatives qui dirigeaient la grève sollicitèrent des forces armées le renversement du gouvernement, tandis que le Comité des quarante des Etats-Unis octroyait, le 26 octobre [21], 1427 000 dollars supplémentaires aux partis politiques et aux associations patronales et professionnelles de l'opposition. Cependant, le secteur progressiste du PDC se refusa à contribuer à la destruction de l'appareil d'Etat et parvint, à cette occasion, à maintenir la DC en dehors du coup de force militaire.

La réponse de l'UP à l'insurrection fut la mobilisation générale des travailleurs pour maintenir l'activité du pays tandis que Allende ordonnait aux institutions armées de l'Etat de maintenir l'ordre public sur tout le territoire national, déclaré en «état d'urgence», à l'exception des provinces du Nord. Trois semaines plus tard, l'appui militaire et ouvrier au gouvernement fut concrétisé par la rentrée des forces armées dans l'équipe ministérielle, qui se virent affecter trois portefeuilles (Intérieur, Transports et Mines) et de la CUT qui reçut deux portefeuilles (Travail et Agriculture). L'autorité de l'Etat ayant été ainsi consolidée, la grève générale prit fin sur le champ [22].

Dans la conjoncture de crise nationale - ou de guerre - le plus grand sujet de préoccupation pour des forces armées de métier consistée cerner et jauger la principale menace qui pèse sur leur conception de la «sécurité», et l'ampleur de leur action préventive. En octobre 1972, l'identification du gouvernement UP avec les institutions démocratiques et légales de l'Etat au sein desquelles s'inséraient, objectivement et subjectivement, les forces armées, de même que le respect de ces dernières pour les valeurs dominantes dans le pays, poussèrent la résistance capitaliste à tenter Y «aventure», à détruire tout le système politique pour en finir avec le gouvernement populaire. Dans de telles circonstances, la majorité de l'appareil militaire, sans avoir à sa disposition un projet politique adéquat de remplacement, accepta d'appuyer l'Etat et le président de la République.

C'est ainsi que dans la première manifestation de crise générale contre-révolutionnaire la corrélation entre les forces des mouvements politiques organisés et celles existant au sein de l'appareil militaire empêcha les secteurs conservateurs de s'imposer.

Mais, à partir de ce moment, le pays apparaît nettement divisé en deux blocs sociaux que leurs contradictions rendent de plus en plus antagonistes. La reconnaissance ou le maintien de l'autorité du gouvernement implique une identification de classe ou idéologique très précise: le soutien du projet de société de l'UP (socialiste), face à celui de l'opposition (capitaliste). Dans un tel contexte, le secteur antisocialiste des officiers, au sein des forces armées, se refuse à donner un appui explicite (politique) au gouvernement, et encourage, au contraire, la crise de l'Etat et la désintégration de ce dernier. Pour arriver à cette fin, une organisation secrète mène une campagne psychologique centrée sur l'idée que les militaires devraient s'en tenir à leurs fonctions spécifiquement professionnelles, et que les forces armées, en tant qu'institution présumée «apolitique», ne doivent pas participer au gouvernement.

Il s'était à peine écoulé un mois après que l'ensemble des forces armées, sous l'influence du secteur légaliste, eut soutenu l'autorité et le rôle de l'Etat, qu'un «groupe secret de cinq généraux de l'armée de terre, cinq de l'aviation et cinq de la marine commencèrent à se préparer, à la fin de 1972, à l'éventualité d'un soulèvement militaire contre Allende». Un des généraux avoua, cependant: «Si les gens croient que ce fut chose facile de prendre la décision d'intervenir, ils sont grandement dans l'erreur. Ce fut difficile, extrêmement difficile et il nous en coûta énormément, croyez-moi» [23].

A ce moment, Allende était en visite officielle aux Etats-Unis et en Union soviétique, et la vice-présidence du pays était confiée au général Prats, commandant en chef de l'armée et représentant du secteur militaire légaliste. Mais la division à l'intérieur des forces armées était de plus en plus patente.

En janvier 1973, on assiste à la première manifestation externe du travail souterrain de la conspiration. L'amiral Huerta présente sa démission de ministre des Travaux publics et des transports. Cependant, l'initiative n'a pas les effets escomptés. Le 4 mars, devaient avoir lieu les élections parlementaires, à la suite desquelles l'opposition espérait obtenir les deux tiers des voix au Sénat, nécessaires pour démettre le président de la République. C'était la solution la moins coûteuse pour la DC, et la plupart des conspirateurs préférèrent attendre: «Nous préférions tous une issue démocratique» [24] . L'amiral démissionnaire fut remplacé par un autre amiral. De son côté, à Washington, le Comité des quarante octroyait, le 12 février 1973, une nouvelle subvention de 200 000 dollars pour les partis conservateurs de l'opposition [25].

Mais le 4 mars 1973, l'UP obtient 44% des suffrages, à la surprise de l'opposition qui lui en donnait à peine 30%. L'espoir d'un coup de force parlementaire s'évanouissait. Le nombre des représentants UP augmente au Sénat, et l'impeachment contre le président de la République devient impossible.

La campagne menée à l'intérieur des forces armées sur le professionnalisme et l'apolitisme des militaires s'intensifie à partir du 4 mars 1973, Allende, en maintenant des militaires dans son gouvernement, courait le danger de favoriser l'action corrosive du secteur conservateur qui cherchait à briser la discipline interne et à isoler le secteur légaliste. Devant un tel danger, après plusieurs jours de réflexion, après avoir pesé le pour et le contre et changé plusieurs fois d'avis, Allende préfère que le général Prats abandonne le ministère de l'Intérieur et reprenne le commandement en chef de l'armée, poste où il avait été remplacé pendant les quatre mois précédents par Augusto Pinochet. La réincorporation de Prats au commandement effectif de l'armée fut une décision qui visait les objectifs suivants :

a) maintenir l'unité interne de l'appareil militaire autour du haut-commandement légaliste, en enlevant aux officiers conservateurs la possibilité de l'attaquer sous le prétexte qu'il avait compromis les forces armées en acceptant des fonctions politiques ;

b) renforcer le secteur militaire résolument partisan de ne pas refuser son appui au gouvernement, en réinstallant à la tête de l'armée son principal défenseur ;

c) faire du général Prats, qui venait de remplir les fonctions de ministre de l'Intérieur et vice-président de la République, l'homme fort à l'intérieur des forces armées ;

d) renforcer l'unité interne de l'UP, dont l'un des secteurs s'opposait à la permanence des forces armées au gouvernement ;

e) soutenir le gouvernement populaire dans ses propres forces sociales. Le 22 mars, Allende décida de former un gouvernement exclusivement civil. Cette décision supposait, en outre, sans que nous puissions nous en rendre compte alors, que la conspiration militaire perdait le poste clé de commandant en chef de l'armée. Bien que Pinochet fût chef de l'Etat-major, le secteur putschiste dut dorénavant procéder avec de grandes difficultés et se mouvoir dans un contexte où il était en minorité: «...Le 20 mars, un document fut signé, dans lequel on était arrivée la conclusion qu'une solution constitutionnelle était impossible. Tout resta dans le secret. Sans quoi, nous ne serions pas ici. Nous fûmes huit officiers à planifier et à respecter le plan ». [26]

Sur les vingt-cinq généraux de l'armée, il y en avait cinq qui complotaient en secret.

Pour rendre possible une insurrection, il faut immobiliser ou incorporer préalablement l'appareil coercitif de l'Etat. La crise générale du système politique peut éclater quand l'appareil répressif de l'Etat ne soutient pas le gouvernement. En mars 1973, les officiers conspirateurs n'ont pas la force matérielle, et ils ne disposent pas d'un projet politique assez convaincant pour imposer la prise du pouvoir par l'ensemble de l'appareil militaire. Mais ils tirent profit de l'élément socio-politique qui y domine pour cesser de soutenir activement le gouvernement, en l'abandonnant à sa seule force de classe, celle du bloc populaire, en pleine insurrection de la bourgeoisie.

Après les élections de mars 1973, la mobilisation politique au sein des forces armées s'accroft. En mai-juin, une vaste campagne préparatoire d'un nouveau coup de force militaire se développe et parvient à déjouer la tentative de Allende de faire participer les forces armées à la réalisation d'.un programme de mesures socio-économiques. Sans un appui militaire explicite, un gouvernement n'a plus assez de force, pour imposer son autorité devant la subversion qui se manifeste dans tous les domaines (économique, social, politique, etc.).

Le 25 mai, le secteur de droite des forces armées prend la décision de faire un coup d'Etat [27], précisément les jours où Prats se trouve eu Europe et où Pinochet le remplace comme commandant en chef de l'armée, et au moment, aussi, où le conflit intra-étatique est arrivé à son point culminant: le 30 mai, le Tribunal constitutionnel se déclare incompétent pour arbitrer un affrontement entre le Congrès et l'exécutif au sujet des entreprises nationalisées. Deux semaines auparavant, la direction nationale du PDC favorable à l'entente avec l'UP a été évincée et remplacée par la direction intransigeante deAylwin, et les corporations conservatrices s'emploient à lancer une grève générale. A la fin du mois de mai, les transports privés à Santiago sont à demi paralysés pendant plusieurs jours par une grève. L'opposition incite, bien que sans succès, les transports routiers à se mettre également en grève.

Il est assez significatif de rappeler que lorsque, le 26 mai, le ministre de la Défense et de l'Intérieur, José Tohá, demande une protection militaire pour les autobus qui ne suivent pas l'ordre de grève et qui continuent à assurer leur service, les généraux Pinochet et Brady [28] répondent que cela serait très dangereux car les soldats pourraient se voir obligés à faire feu, si les grévistes les provoquaient. Le gouvernement ne souhaitait pas que le sang fût versé ; Pinochet le savait, et, tout en feignant de partager ce point de vue, il invoquait cet argument pour éviter que la dissuasion militaire ne gêne les préparatifs du coup d'Etat.

C'est au cours de la dernière semaine de ce même mois de mai qu'une indiscrétion de l'avocat Miranda Carrington, du mouvement Patria y libertad, nous informe que l'on était en train d'organiser un coup d'Etat pour le 27 juin. Appuyé spécialement par les IIe, IIIe et IVe Divisions de l'armée, c'est-à-dire de la province, le plan prévoyait de faire pression sur la Ile Division, celle de Santiago, considérée comme la mieux contrôlée par les officiers légalistes, pour l'obliger à se soumettre au pronunciamiento militaire. Des secteurs importants de la marine et de l'aviation s'étaient engagés à adhérer au soulèvement [29] , ainsi qu'un secteur des Carabiniers [30]. Un tel ensemble de forces devait permettre, selon Miranda Carrington et la direction du complot, l'élimination facile des officiers fidèles au gouvernement.

Mais le plan prévu pour le 27 juin échoua à nouveau : le secteur démocratique de l'armée avait à sa tête, à ce moment, un chef disposé à faire respecter la discipline. Lorsque le général Prats eut connaissance de certaines informations fournies par le service des Renseignements militaires, il fit arrêter, le 25 et le 26, plusieurs officiers, ce qui démantela certaines ramifications du complot et confondit les autres. Cependant, le vendredi 29, le régiment de blindés numéro deux de Santiago se soulève et attaque le Palais de la Moneda. Carlos Prats quitte son bureau et se met à la tête des troupes qui avançaient vers le centre de la capitale et obtient personnellement la reddition des insurgés.

Les mécanismes socio-politiques de la société sont grippés au point que les forces armées se rendent compte que les blocs sociaux en lutte ont besoin de la force militaire et qu'ils la recherchent.

Il y a deux possibilités alors : ou bien ils trouvent cet appui militaire dans les forces armées de l'Etat, ou ils le cherchent en dehors de ces dernières. La bourgeoisie essaye la première possibilité par le biais de ses multiples alliances de classe et d'idéologie avec le corps des officiers. Les travailleurs le cherchent par le biais de la voie qui leur est légalement ouverte : le gouvernement. Mais cette situation ne dure que jusqu'au 29 juin 1973. Le putsch de ce jour, bien qu'avorté, éveille chez les masses un réflexe d'autodéfense. Il se produit de façon instinctive un phénomène collectif qui ne demande pas et n'attend pas de directives des partis politiques ou des gouvernements. Hautement mobilisés, les travailleurs se rendent compte que leurs conquêtes sociales présentes et à venir se trouvent grandement menacées par une contre-révolution qui, pour la première fois, a fait sortir les tanks dans la rue et a tué de pacifiques citoyens. A partir de ce moment, certains secteurs de la classe ouvrière s'efforcent de créer une force militaire propre pour défendre leurs intérêts de classe.

Dans ce contexte, le sentiment corporatif des forces armées devient pour la première fois une motivation de rassemblement en vue d'une intervention militaire. L'organisation traditionnelle se sent menacée dans son existence même. La lutte des classes se produit également dans les casernes et son développement peut amener la division et l'affrontement interne des institutions armées. Par ailleurs, même si cela ne se produit pas, il apparaît évident que les travailleurs peuvent, au bout d'un certain temps, s'organiser militairement, avec toutes les conséquences que cela implique pour l'équilibre interne des forces armées professionnelles et la défaite des conspirateurs s'ils ont affaire à une résistance armée. En toute hypothèse, le risque de guerre civile est réel, et perçu par tout le monde.

Des forces armées qui, dans une telle conjoncture, restent unies, n'ont que deux perspectives pour éviter l'affrontement armé et sauvegarder leurs institutions corporatives: soutenir le chef de l'Etat dans ses efforts pour préserver la paix civile et les institutions démocratiques ; assumer directement le pouvoir total.

Tant que Allende parvint à demeurer l'incarnation de la paix civile et du maintien des institutions politiques de l'Etat, l'appareil militaire le soutint et réduisit à l'impuissance les noyaux qui voulaient le renverser. Mais en 1973, affronter les contradictions sociales et économiques et rester derrière Allende signifiait, pour les forces armées, contribuer à l'instauration d'une autre forme d'Etat, populaire, visant à consolider l'hégémonie politique ouvrière. Ce qui était inconcevable pour la majorité des militaires. Ils décident donc de prendre l'initiative d'une action militaire menée par les militaires eux-mêmes, pour la fin du mois de mai.

Toutefois, les putschistes estimaient que le pouvoir organique des masses de l'UP était considérablement élevé et que la légitimité institutionnelle du gouvernement de Allende était tellement importante qu'ils ne pouvaient mener à l'insurrection l'ensemble de l'appareil militaire que lorsque deux facteurs opposés se trouveraient réunis : un appui social des masses en faveur de l'intervention militaire ; une détérioration évidente de l'autorité du gouvernement sur l'ensemble de la société et de sa légitimité politique, qui ne lui permet plus d'obtenir l'obéissance des militaires.

L'insurrection civile qui démarre au cours des derniers jours de juillet 1973 et qui entraîne tout au long du mois d'août l'ensemble des forces sociales conservatrices sera le phénomène décisif. Allende nomme le général Prats ministre de la Défense nationale. Le gouvernement, devant la gravité de la situation, a besoin que les forces armées restent un instrument d'ordre et d'autorité. Il n'y parvient pas. La situation sociale et politique dans laquelle se trouve le pays devient le principal allié de ceux qui, depuis des années, visent à la subversion. Une grande partie de l'appareil militaire de métier se refuse cette fois à réprimer l'insurrection de sa propre classe sociale (première moitié d'août). L'incorporation des commandants en chef au gouvernement (8 août), entièrement conforme aux pouvoirs légaux conférés au président par les textes en vigueur, est dénoncée par l'opposition comme une tentative de «politiser» des institutions par définition «apolitiques». L'opposition déclare que les forces armées sont utilisées par le gouvernement UP comme une force de police. Les capitalistes considèrent qu'une telle utilisation est légitime quand il s'agit d'imposer l'«ordre» sur les travailleurs; ils la condamnent quand elle est menée contre la bourgeoisie.

En juillet et août 1973, l'agitation s'accroît au sein des officiers. Elle dépasse le cadre des casernes. Le gouvernement connaît certaines des têtes du mouvement et essaye d'agir toujours dans le cadre de la légalité. Il tente de mettre à la retraite les généraux et les amiraux directement impliqués (seconde moitié d'août), mais les forces armées ne tolèrent plus l'élimination des membres représentatifs de l'idéologie de la majorité des forces militaires.

Le 20 août, à Washington, le Comité des quarante approuve la remise clandestine d'un million de dollars aux partis et aux organisations patronales chiliennes décidés à renverser le gouvernement constitutionnel de leur propre pays. [31]

Le 22 août, la DC fait approuver par la Chambre des députés une résolution illégale en déclarant l'«illégitimité» du gouvernement. Le dénouement n'est question que de jours ou d'heures. Ce même 22 août, le général Prats est contraint par la majorité du haut-commandement à démissionner de ses charges de ministre de la Défense et de commandant en chef de l'armée. Le secteur militaire démocratique est mis en minorité et il est vaincu. Pinochet assume le commandement de l'armée.

La majorité des officiers n'acceptait d'intervenir dans un coup d'Etat qu'en «obéissant» à des ordres supérieurs; la sécurité et l'impunité étaient ainsi garanties, et l'insurrection devenait «légitime». Le corps des officiers, en raison du haut degré de bureaucratisation, devait être dirigé par le haut-commandement. D'où l'importance capitale pour les conspirateurs d'éliminer Carlos Prats du commandement de l'armée.

Par ailleurs, «obéir à des ordres» des commandants en chef impliquait également que les divergences politiques au sein des forces armées sur le sens et les conséquences de leur intervention étaient surmontées.

Jusqu'à la troisième semaine d'août 1973, le haut-commandement de l'armée se trouvait partagé entre trois courants principaux. Le premier, favorable au général Prats, exigeait le respect de la légalité et, par conséquent, l'obéissance au président de la République. La démission de Prats, suivie par celle du général Sepúlveda, chef de la IIe Division, et de celle du général Pickering, chef des Ecoles militaires de Santiago, entre le 22 et le 25 août, enleva à ce courant tout pouvoir réel. Il groupait en outre les généraux Urbina, inspecteur général de l'armée, Gonzalez, Brady et Pinochet.

Un second groupe de généraux, proches de l'extrême-droite, minoritaire jusqu'alors, exigeait le renversement violent du gouvernement. On y trouvait les généraux Baeza et Palacios, de l'armée de terre, d'autres généraux de l'aviation, et plusieurs amiraux.

Un troisième groupe, majoritaire, souhaitait obliger Allende à livrer le pouvoir réel aux forces armées. D'un côté, on faisait pression pour que Allende formât un gouvernement entièrement militaire - c'est-à-dire pour éloigner du pouvoir l'UP. Allende jouerait un rôle semblable à celui du président Bordaberry en Uruguay, accepterait de légitimer un coup militaire et, en échange, continuerait à être président. D'un autre côté, on envisageait de signifier à Allende que les forces militaires cessaient de lui obéir, qu'il ne pouvait continuer à la tête du pays et qu'il devait démissionner pour laisser la place à un gouvernement de substitution, représentatif de l'opposition. Cette dernière tactique était celle sur laquelle la DC fondait le plus d'espoir. Après le renversement du gouvernement UP, invoqué par la droite DC «au nom et en défense de la Constitution», elle pensait que la direction de l'Etat serait confiée - toujours «conformément à la Constitution» - au président du Sénat, M.Eduardo Frei.

Ce n'est que dans les derniers jours d'août et le début de septembre que ses trois courants s'unissent, lorsque Pinochet met au service de l'insurrection l'autorité du commandement en chef de l'armée, que Allende lui avait confié en tant que membre du secteur légaliste. Les corps armés de métier se mettent en marche. Les ordres reçus alors des supérieurs hiérarchiques laisseront bien des officiers stupéfaits et d'autres paralysés. Mais la machine de guerre, disciplinée, obéit et détruit les institutions civiles, assumant tout le pouvoir. Toute manifestation de résistance est traitée selon les normes de la guerre. Les forces sociales conservatrices implantent leur dictature, débarrassées d'un Etat de droit et d'un système politique qui avaient cessé d'être à leur service.


Notes:

1. Le gouvernement chilien offrait d'acheter pour 92 millions de dollars la participation majoritaire de ITT dans la Compagnie des téléphones, tandis que ITT en demandait près de 120 millions. Pour trancher, le gouvernement proposa, en février 1972, la valorisation des actifs devant être nationalisés par Price Waterhouse. Ce n'est qu'au mois de mars suivant que l'on connut à Santiago les initiatives putschistes de ITT, grâce aux documents publiés aux Etats-Unis.

2. Voir «Valparaiso sans essence», El Mercurio, 23 février 1972, p.l.

3. Hearings..., op.cit.. p.1009-1010.

4. lbid.. p.995-996 Souligné par nous.

5. Covert action in Chile op.cit.. p.28.

6. Résumé du déjeuner de Frei avec J.W. Guifoyle. Hearings- op.cit., p.993-994. Les notes sur le voyage aux Etats-Unis de l'interlocuteur chilien en 1971, sa condition de parlementaire élu en mars 1973, le contenu même des affirmations politiques m'amènent à conclure qu'il s'agit réellement de celui qui avait été le président de la République entre 1964 et 1970.

7. Ibid., p.38.

8. En septembre 1974, Gerald Ford, Henry Kissinger et le directeur de la CIA, Colby, reconnurent publiquement que le gouvernement des Etats-Unis finança directement les mass média opposées au gouvernement chilien.

On peut trouver dans les ouvrages suivants une bonne étude des techniques de propagande utilisées par les Etats-Unis dans leurs interventions dans d' autres pays J.M. DODSON W.W. CHENAULT, M.D. HAVRON, The rôle of psychological opérations in naval missions: an appraisal and recommandations, McLean (Va), Human Sciences Research, 1968; P.C.NORDLIE, The role ot values in psychological opérations, McLean (Va), Human Sciences Research, 1968 (Human Social Research Conférence on Psychological opérations and communications with foreign nationale); M.D. HAVRON W.W. CHENAULT, J.M. DODSON, A.T.RAMBO, Constabulary capabiiities for low-level conflict, McLean (Va), Human Sciences Research, 1969; Planned Social Changes, McLean (Va), Human Sciences Research, 1969.

9. Covert action in Chile. op.cit.. p.8.

10. Voir l'article de Tad Szule dans New York Times, 1er décembre 1971.

11. Covert action in Chile..., op.cit., p.10.

12. Le contrôle total du PDC par son aile droite n'intervient qu'en mai 1973 quand P. Aylwin l'emporte sur R. Fuentealba dans les élections internes à la présidence nationale du parti.

13. Voir l'ensemble du processus d'accroissement accéléré du pouvoir populaire dans le second message du président Allende au Congrès, le 21 mai 1972.

14. Washington Carrasco fut promu quelques mois après au rang de général et fut homme chef de la IIIe division d'armée basée à Concepciôn, la zone du pays à plus forte densité prolétarienne. Le 11 septembre 1973, il s'identifia au putsch de Pinochet qui le nomma chef d'Etat-Major adjoint de la Défense nationale, en janvier 1976.

15. Après le coup d'Etat, la Junte militaire l'envoya au Liban comme ambassadeur.

16. Voir Le cas Schneider. Santiago. Ed Quimantu, 1972, p.185-192.

17. C'est la première recommandation du «Plan d'action en sept points» que Allende exposa, le 5 juin 1978, devant le comité politique de l'UP. Après le coup d'Etat, la Junte militaire fit mention de ce plan d'urgence dans le Livre blanc du changement de gouvernement au Chili (Santiago, 1973, p.94) en reproduisant des notes manuscrites écrites par moi sur ce sujet.

18. Covert action in Chile op.cit., p.60.

19. Entrevue de Pinochet avec un journaliste de Reuter, dans Los Angeles Times, 29 décembre 1978.

20. Covert action in Chile .... op.cit., p.60.

21. Ibid, p.80. Un montant de 100 000 dollars fut remis à la Sociedad de fomento Fabril, au Frente nacional del area privada et à l'Association des petits et moyens entrepreneurs qui dirigeaient la grève.

22. Le 27 mars 1973, en mettant fin au gouvernement UP-CUT-forces armées, Allende déclarait: «Dans le cadre des attributions que m'octroie la Charte fondamentale, j'ai décidé d'organiser une équipe gouvernementale où seraient représentés les forces armées en tant qu'institution, les travailleurs et les partis populaires. Ainsi naquit le gouvernement qui cesse aujourd'hui ses fonctions ... En la nommant, j'ai indiqué les tâches qui lui étaient imparties. D'abord faire respecter les normes légales et l'autorité, assurer l'ordre économique, ce qui signifiait faire arrêter les grèves. Assurer l'ordre public menacé par la subversion. Garantir le développement démocratique dans toutes les activités nationales et essentiellement assurer que les élections (de mai 1973) auraient lieu sans intervention du gouvernement. En outre, nous avons confié à ce cabinet la tâche d'assurer la continuité du processus de transformations révolutionnaires du pays, conformément au projet politique du gouvernement, dans la démocratie, le pluralisme et la liberté».

23. Déclaration du général Arellano Starck, Miami Herald, 18 février 1974.

24. Ibid.

25. Covert action in Chile. op.cit., p.60.

26. Déclaration de A.Pinochet à Los Angeles Times, 29 décembre 1973.

27. Ibid.

28. Le 26 mai 1973, Pinochet remplace provisoirement Prats à la tête de l'armée Puisque ce dernier effectuait un voyage officiel en Europe. Brady était chargé de résoudre le conflit des transports. A cette même date, Allende se trouvait également a l'étranger, à Buenos Aires, assistant à la prise de possession de la présidence de la République argentine par le péroniste H. Campora.

29. Cela a été reconnu postérieurement. Voir, entre autres, les déclarations des généraux Arellano et Stuardo (aviation) reproduites par Le Monde, 15 mars 1974.

30. A la tête des Carabiniers se trouvait, le 27 juin, le général Viveros, qui remplaçait le général Sepúlveda Galindo, en voyage officiel hors du pays. L'attitude de Viveros fut si hésitante que Allende le mit à la retraite lors des premiers jours de juillet. En décembre 1975, la Junte militaire le nomma ambassadeur en Egypte.

31. Covert action in Chile .... op.cit.. p.61.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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