Allende et l’expérience Chilienne


CHAPITRE VI

LE RECOURS AUX ELECTIONS ET LE PROBLEME DU POUVOIR
DANS LA TACTIQUE POLITICO - INSTITUTIONNELLE

Ainsi donc, en décembre 1971, Allende essaye, sans succès, de conclure avec la gauche du PDC une alliance pour élargir la base du gouvernement. Pendant la deuxième semaine du mois de janvier 1972, deux événements se produisent que l'initiative de décembre avait essayé d'éviter: dans deux élections partielles, le candidat UP est battu, et, au Parlement, l'alliance DC-PN destitue arbitrairement le ministre de l'Intérieur.

L'élément nouveau dans ces élections partielles est le suivant: si, en juillet 1971, le PN apporte son appui, pour la première fois depuis 1964, à un candidat DC, en janvier 1972, c'est la DC qui, pour la première fois dans son histoire, soutient un candidat PN - dans la province de Linares - tandis que le PN soutient le candidat démocrate-chrétien dans la circonscription de O'Higgins - Colchagua. L'union de toute l'opposition contre le gouvernement UP est ainsi consacrée. L'opposition avait, par une remise de fonds clandestine du gouvernement des Etats-Unis, bénéficié d'un appui financier de 160000 dollars, approuvé par le Comité des quarante, le 15 décembre 1971, quelques heures à peine après que Allende eut tenté de conclure un accord avec le secteur progressiste de la DC, par l'intermédiaire de Radomiro Tomic.

Le président Allende estime que, puisque le Congrès ne donne pas à l'UP un appui concrétisé par un accord législatif - ou d'une autre nature - avec le PDC et que les élections partielles jettent le doute sur le soutien de la majorité du pays à sa politique, l'UP doit procéder à une consultation générale nationale sur les options fondamentales du moment. Elle peut faire valoir le bilan positif des grandes réalisations effectuées au long de l'année 1971, et une assise électorale de 48% de l'électorat, chiffre arrêté à partir d'une estimation, à l'échelle nationale, des résultats partiels des provinces qui venaient de voter [1] . Elle peut donc entreprendre une vaste campagne de mobilisation où les projets d'avenir du gouvernement, formulés de façon cohérente et concrète, seront confrontés avec ceux du PN et de la DC qui sont, eux, contradictoires.

Pendant les jours qui suivent les élections complémentaires, le comité politique de l'UP examine la proposition d'un référendum. La réponse est: «Non au référendum». Le Parti communiste en particulier estime qu'il est voué à l'échec. Son secrétaire général, Luis Corvalán, explique sa position et l'exprime par une phrase bien populaire: Perdemos de aquí a Penco [2].

Cette décision est extrêmement importante. L'UP, après quatorze mois de gouvernement, perd définitivement l'initiative des opérations. A partir de 1972, l'opposition unie attaque avec une violence croissante, en demandant ce que l'UP est en train de refuser: un référendum et des élections nationales. L'UP est sur la défensive, protégée par le régime constitutionnel qui réserve la décision de lancer un référendum à la libre initiative du président de la République,

 et qui garantit à ce dernier les moyens de gouverner même sans avoir la majorité au Parlement. Le régime politique est présidentiel, comme celui des Etats-Unis.

Le refus de l'UP d'exposer directement au pays les options fondamentales du gouvernement repousse jusqu'aux élections législatives de mars 1973 la réponse à la question de savoir quel est le bloc social qui doit assumer entièrement le pouvoir. Toutefois, la droite sent que le refus par l'UP du verdict des urnes est une preuve de faiblesse politique. Entre février et août 1972, l'opposition, dans sa campagne, souligne qu'il existe une volonté populaire anti-UP, soi-disant majoritaire, face à un gouvernement dont elle prétend qu'il est électoralement minoritaire. C'est à ce moment que El Mercurio reçoit une subvention de 965 000 dollars du gouvernement des Etats-Unis (le 11 avril).

Mais, comme le gouvernement est protégé par un régime légal - dans l'histoire du Chili, les gouvernements qui ont compté sur une majorité au Parlement sont l'exception - la droite est dans la nécessité de détruire l'appareil d'Etat pour pouvoir en finir avec un gouvernement qui se retranche derrière la légalité. C'est ce qu'elle essaye de faire en septembre-octobre 1972, en lançant un mot d'ordre de grève générale. Cette tentative échouera. La classe ouvrière et une part importante des couches moyennes mobilisées derrière le gouvernement ne répondront pas à ce mot d'ordre. A cette occasion, les forces armées, face au dilemme les incitant, soit à se plier aux intérêts de la bourgeoisie, soit à appuyer les institutions étatiques auxquelles elles se sont pratiquement et idéologiquement identifiées, choisissent la deuxième option, privant ainsi la grève générale insurrectionnelle de l'appui armé indispensable.

Lors de l'insurrection d'octobre 1972, l'équilibre complexe interne des forces armées entre les secteurs antisocialistes - partisans du renversement immédiat du gouvernement - et ceux, légalistes, résolus à appuyer le régime étatique en vigueur, penche en faveur des seconds, du fait du jeu combiné de trois facteurs principaux. Tout d'abord, l'immense majorité des travailleurs ne suit pas, dans les actes, la droite et sa consigne de renverser le gouvernement. Ensuite, le président Allende garantit la préservation du régime au point d'incorporer, à cet effet, des représentants des forces armées, dans son cabinet. Troisièmement, les élections législatives, qui permettront au pays de se prononcer pour ou contre le gouvernement UP, auront lieu, à très brève échéance, dans cinq mois. Une partie de l'opposition est convaincue que, dans ces élections, l'UP subira une défaite d'une telle ampleur qu'elle lui fera perdre un tiers des parlementaires qu'elle compte au Sénat, et que cela ouvrira la voie à la destitution du président de la République par le Parlement. Dans ce cas, l'opposition pourra en finir avec le gouvernement UP en n'usant que des mécanismes institutionnels et sans être obligée de prendre le risque que comporterait la destruction de l'appareil d'Etat. C'était la position défendue par la DC contre la pression du PN.

Si l'un de ces facteurs n'était pas intervenu en octobre 1972, l'association hétérogène «travailleurs - gouvernement UP - forces armées de l'Etat» n'aurait pas eu lieu. On aurait eu, en revanche, une coalition «bourgeoisie insurrectionnelle - forces armées» opposée à une association «travailleurs - gouvernement UP», avec un dénouement semblable dans le fond à celui de septembre 1973, à quelques variantes près, dans la mesure hautement improbable où les forces armées en seraient venues à se diviser et où les travailleurs auraient bénéficié du soutien d'une partie de l'appareil militaire.

Le suffrage universel par voie d'élections constituait la légitimation principale du gouvernement UP, et également le recours tactique suprême de la voie politico-institutionnelle. Dès le premier jour, il fut présent dans l'esprit du gouvernement et des partis politiques. Toutefois, les analyses auxquelles donnèrent lieu sa nature et son rôle sont importantes pour comprendre l'évolution et le dénouement du processus intervenu entre 1970 et 1973.

Avant d'expliquer en détail ce point, il faut donner une précision juridique. Contrairement à ce qui se passe dans de nombreux régimes constitutionnels modernes, le référendum est une pratique à peu près inconnue au Chili. Avant 1970, il n'était considéré que comme un procédé de remplacement pour le cas de réformes du texte de la Constitution, dans des circonstances si complexes et si restrictives que, depuis l'approbation de la Charte fondamentale, en 1925, il n'avait jamais pu être appliqué. Par ailleurs, le gouvernement n'a pas, au Chili, la faculté de dissoudre le Parlement et de provoquer de nouvelles élections législatives. Celles-ci ont lieu à des dates fixes, tous les quatre ans. De telle sorte qu'avant 1970 un conflit ouvert entre l'exécutif et le Parlement ne trouvait aucune instance d'arbitrage spéciale, même au plus fort d'une crise aiguë. Ou c'était l'exécutif qui cédait, ou c'était le Parlement, mais ni le premier ni le second ne pouvaient en appeler à l'arbitrage immédiat des électeurs.

De toute évidence, un tel système ne pouvait pas fonctionner si l'un des deux organes politiques légitimés par le suffrage universel et direct n'était assuré de sa primauté par rapport à l'autre. Après 1925, la structure politique formelle et réelle trouva dans la suprématie reconnue au président de la République le moyen d'assurer au pays des gouvernements stables face à un Parlement réduit à un rôle essentiellement de critique et de contrôle, mais sans pouvoir effectif, même si le gouvernement était en minorité, comme c'était généralement le cas. C'est là une caractéristique dominante au cours des 45 années qui précèdent l'arrivée au gouvernement de l'UP.

Toutefois, pendant l'administration démocrate-chrétienne de Eduardo Frei, la primauté de l'exécutif avait été accrue du fait de la possibilité de recourir au référendum par une voie indirecte : lorsqu'une des Chambres du Parlement rejetait un projet de réforme de la Constitution proposé par le président de la République. Cette innovation entra en vigueur précisément au début du gouvernement UP. C'est pourquoi il fut si souvent fait référence au référendum entre 1970 et 1973.

Mais le procédé du référendum continuait d'être très complexe. Non seulement l'exécutif ne pouvait y avoir recours que pour un projet de réforme de la Constitution, mais le Parlement, pendant sa discussion, -qui pouvait se prolonger pendant une période de neuf mois - avait la possibilité de modifier substantiellement le texte de la proposition initiale. Et Ton sait l'importance que revêtent, en matière de référendum, la date fixée et les termes précis du texte.

Etant donné le nombre de mois pendant lesquels l'opposition parlementaire pouvait retarder les formalités successives du projet de réforme constitutionnelle, l'initiative d'un référendum éventuel destiné à résoudre les divergences entre Parlement et gouvernement devait être prise avant le second semestre de 1972, car, passé cette date, on entrait déjà dans la période des élections législatives normales de mars 1973, qui allaient trancher ces questions. C'est pourquoi le refus par le comité politique de l'UP de la proposition de Allende, fin janvier 1972, de lancer un référendum, revenait en fait à repousser jusqu'à mars 1973 la solution électorale à l'obstruction du Parlement.

L'OPTION INITIALE DE NOVEMBRE 1970

L'importance du problème des relations entre le Parlement et l'exécutif mérite que nous l'examinions dès ses origines. En novembre 1970, le gouvernement qui venait de s'installer à la Moneda est conscient qu'aucun de ses projets à portée révolutionnaire ne pourra être mis en pratique tant que l'opposition pourra y faire obstruction au Parlement. Dès les premiers temps, l'UP étudia et analysa l'opportunité d'éviter cet obstacle en soumettant directement au pays les grands projets de transformation nécessaires à la réalisation de son programme. (C'était une option tactique d'une portée extrême dont les effets se feront sentir tout au long de la période gouvernementale.)

Le 14 octobre 1970, Allende recommande à ses conseillers politiques personnels d'élaborer un plan à moyen terme qui, selon ses directives, lierait la dynamique des relations de classe du moment à une mobilisation politique généralisée autour des mesures stratégiquement importantes du programme commun. Un des résultats de ce travail fut un ensemble de propositions dont devaient être saisi le Parlement et le pays tout entier par voie de référendum, c'est-à-dire à travers la réforme de la Constitution, portant sur quatre points principaux:

1) nationalisation des grandes mines de cuivre et autres ressources naturelles énumérées dans le programme du gouvernement ;

2) nationalisation des entreprises clés des secteurs secondaire et tertiaire, conformément au même programme, afin de créer le «Secteur de propriété sociale » ;

3) instauration de la participation directe des travailleurs aux organes de décision des centres de travail (notamment des entreprises), des centres de résidence (communes) et des organes de décision économique et sociale de l'exécutif (notamment les organismes de planification centrale) ;

4) attribution au président de la République de la faculté de dissoudre le Parlement et de convoquer les électeurs une fois pendant son mandat présidentiel.

Il s'agissait, en d'autres termes, de doter le gouvernement UP des moyens indispensables pour éviter, à l'avance, le développement de facteurs susceptibles de faciliter l'insurrection des forces antisocialistes. A cette fin, le mouvement populaire, qui venait de s'installer à la tête de l'Etat, devait disposer des moyens de contrôle politiques, économiques, etc., pour pouvoir appliquer efficacement le programme commun [3].

Le projet prévoyait les mesures économiques, sociales et politiques du programme de gouvernement de l'UP indispensables à la réalisation des transformations structurelles annoncées au pays. Rien ne pouvait surprendre dans ce programme, n'était la possibilité de dissoudre le Parlement, incluse dans le but d'élargir la marge de négociation de l'exécutif pendant le débat devant les Chambres. Exception cependant significative, car elle s'efforçait de combler la lacune existant dans le programme commun sur les relations entre le président de la République et le Parlement. Vide programmatique qui, en lui-même, montre , jusqu'à quel point le problème de l'Etat n'était pas résolu au sein de l'UP.

Ce plan reposait essentiellement sur le fait que la division existant en 1970 entre la DC et le PN permettait d'aborder la transformation de l'infrastructure sur laquelle reposait le pouvoir de la grande bourgeoisie et du capital nord-américain. Mais on considérait que les divergences entre le bloc proprement bourgeois (PN) et celui centré autour de l'alliance de la petite bourgeoisie avec des secteurs populaires (DC) qui avait permis l'installation de l'UP au gouvernement, étaient conjoncturelles et tendraient à être remplacées par une réunification à mesure que le programme de l'UP serait mis en application [4] . C'est pourquoi nous estimions que les réformes socio-économiques devaient être posées immédiatement, de façon cohérente et systématique. Si la gauche du PDC n'était pas capable de fournir au Parlement la majorité nécessaire pour qu'elles fussent approuvées, l'essentiel du projet gouvernemental, éventuellement repoussé par l'opposition, pouvait être soumis à référendum avant juillet 1971.

Il fallait donc, que, dès son installation au palais de la Moneda, l'UP exposât au pays son programme économique et social de base et demandât les instruments nécessaires pour le mener à bien. Comme cette demande se serait produite pendant les mois qui auraient précédé les élections municipales d'avril 1971, nous aurions eu la possibilité de centrer notre campagne sur les mesures présentées au Parlement. Elles seraient devenues ainsi facteur de mobilisation, et le résultat du mois d'avril aurait servi de test pour que le pays prenne position sur les plans concrets du gouvernement et influe, par lui-même, sur le déroulement des délibérations à l'intérieur des Chambres, aussi bien avant qu'après les élections du mois d'avril.

Evidemment le plan original de Allende partait de l'hypothèse que, étant données les relations entre les secteurs sociaux à la fin de 1970, la nationalisation des bases structurelles de la bourgeoisie monopoliste nationale et du capital étranger se ferait grâce à l'appui de la majorité de l'électorat [5] . Mais si dans le courant des mois suivants il s'avérait que cela était impossible, nous convenions que la situation générale du pays permettait de rectifier le projet original, en l'adaptant mieux au rapport réel des forces et des possibilités de succès.

Etant donnée la nécessité urgente de réduire la capacité perturbatrice des mécanismes socio-économiques du pays de la part de la droite et des Etats-Unis, il fallait consolider sans tarder le contrôle populaire des centres économiques et politiques névralgiques. En novembre 1970, on ne pouvait pas prévoir clairement l'énorme impact négatif que l'aggravation de l'inflation internationale et la récession industrielle en Europe occidentale allaient avoir, en 1971 et 1972, sur l'économie chilienne, dont la structure était extrêmement sensible aux fluctuations conjoncturelles du système capitaliste européen et américain. Mais il n'est pas douteux que si l'UP avait pu compter, pour l'année 1971, sur l'appui de la majorité de l'électorat - à travers le Parlement ou sans lui - pour un plan à court et moyen terme de mesures précises, le gouvernement aurait pu disposer des instruments économiques et sociaux indispensables pour réduire l'effet déstabilisateur de tels phénomènes économiques externes et erratiques, ainsi que le sabotage et la subversion délibérés des forces capitalistes. Le gouvernement de l'UP était un gouvernement dirigé par les partis ouvriers et le programme commun stipulait que sa tâche essentielle était d'en «finir avec la domination des impérialistes, des monopoles, de l'oligarchie des grands propriétaires terriens et d'amorcer la construction du socialisme au Chili»; nous pensions, donc, au cours de ces premières heures, que l'expérience historique du XXe siècle avait confirmé en de multiples occasions une certaine réflexion de Marx à la fin du siècle dernier: «Un gouvernement socialiste ne peut se placer à la tête d'un pays s'il n'y trouve pas les conditions suffisantes pour adopter immédiatement les mesures souhaitées et effrayer la bourgeoisie, de manière à disposer des premiers éléments indispensables à une politique conséquente» [6].

C'est dans des termes semblables que nous présentâmes à Allende, le 25 octobre 1970, le plan politique dont nous parlons. Il l'accueillit favorablement et, après quelques modifications minimes, il décida d'en saisir les chefs des partis de l'UP. Des décisions d'une telle importance ne pouvaient être adoptées qu'avec l'accord des forces sur lesquelles s'appuyait le gouvernement.

Quant au choix fondamental - éviter de provoquer la crise économique et celle de l'Etat -, les forces prédominantes au sein de l'UP étaient résolument décidées à s'y tenir. Mais comme le gouvernement était minoritaire au Parlement, les crises ne pouvaient être résolues que par les deux procédés déjà examinés: soit l'accord législatif avec un PDC dirigé par son aile gauche, soit le recours au suffrage universel pour qu'il ratifie les projets gouvernementaux. A notre avis, il fallait plutôt favoriser l'intervention directe des électeurs au détriment d'éventuels accords avec le PDC. Mais, tandis que les deux possibilités semblaient compatibles à la fin de 1970, et au début de 1971, notre analyse nous indiquait que, par la suite, elles tendraient de plus en plus à s'exclure. Et ce qu'il fallait éviter à temps c'était la paralysie des institutions sur lesquelles s'appuyait la force politico-légale du gouvernement. Au cours de ces premières semaines, les calculs que nous faisions à la présidence de la République étaient de ce type :

Imaginons un moment que la majorité de l'opposition qui contrôle le Parlement ait adopté une position absolument obstructionniste à l'égard des initiatives de l'exécutif, ce que certains parlementaires de droite prônaient publiquement. Le conflit entre les pouvoirs n'aurait pas tardé à s'avérer insoluble. L'exécutif, ainsi isolé constitutionnellement, ne pouvant compter sur l'appui total et absolu des forces armées, se serait trouvé confronté à une situation d'isolement et de blocage institutionnel qui l'aurait asphyxié. Trop faible pour prendre des mesures de force et les mener jusqu'à leurs dernières conséquences, le gouvernement de Salvador Allende aurait été réduit à l'impuissance. Le dénouement n'est pas difficile à prévoir [7].

Le sort de notre plan politique original fut malheureux. Bien que Allende, lui-même, ait pris la responsabilité de le soumettre à l'examen des chefs des partis de l'UP, au cours de la troisième semaine de novembre 1970, il fut entièrement sous-estimé. Cependant Allende ne l'abandonna pas de si tôt. Le peu de souci manifesté par la direction des partis pour porter les regards au-delà du futur immédiat, jusqu'à mars 1973, l'inquiéta. En fin de semaine, il me convoqua pour un échange de vues avec ses deux principaux collaborateurs en matière économique, Pedro Vuskovic et Gonzalo Martner. La réunion débuta avant midi, à Santiago, et s'acheva vers vingt heures à la résidence présidentielle de Cerro Castillo, à Viña del Mar, où nous nous rendîmes en hélicoptère. Martner, qui partageait mon point de vue, resta dans la capitale.

Il serait injuste de faire retomber sur le seul ministre de l'Economie la responsabilité des options finalement retenues, qui relevaient de la compétence de la direction des partis politiques et du président de la République. Mais, comme ses prises de position reflétaient l'opinion alors prédominante chez les dirigeants de l'UP, je vais en faire le résumé.

Pedro Vuskovic était opposé au projet de vaste réforme de la Constitution, avec recours éventuel au référendum. Ses deux principales motivations étaient les suivantes :

a) Les élections municipales du prochain mois d'avril allaient prouver que l'UP n'obtiendrait pas 50% des voix. L'action du gouvernement devait s'adapter à ce résultat probable, en minimisant à l'avance l'importance de ces élections. Par conséquent, Vuskovic estimait que c'était une erreur d'établirun lien entre ces dernières et la mobilisation autour de réformes aussi fondamentales que celles proposées dans notre projet, et, également, de soumettre ces réformes au résultat d'un référendum, étant donné que, selon ses prévisions, l'UP serait minoritaire.

b) Soumettre au Parlement et, éventuellement, au plébiscite général la définition des critères de nationalisation des entreprises destinées au Secteur de propriété sociale, accélérerait la naissance d'un front commun des monopoles affectés, ce qui faciliterait un plus grand rapprochement entre la DC et le PN. Etant donné, ajoutait le ministre de l'Economie, que l'exécutif disposait de moyens administratifs discrétionnaires pour placer progressivement sous son contrôle et sous celui des travailleurs les entreprises stratégiques, il devrait s'ensuivre le maintien de division du secteur privé qui ne se sentirait pas menacé de façon directe et immédiate.

Quand Vuskovic finit d'exposer ses objections, j'intervins pendant presque quatre heures pour dire que cette optique ne tenait pas suffisamment compte des causes réelles de la dynamique de polarisation progressive qui allait se déchaîner, et qui pourrait se précipiter avant que le mouvement populaire n'ait pu consolider ses mécanismes de contrôle politique, économique et social sur les centres stratégiques. A mon avis, demander au pays, dès ce moment, qu'il approuve un plan à court et moyen terme qui permit au gouvernement d'appliquer de façon ordonnée et cohérente son programme, contribuerait à retarder la bi-polarisation sociale, car la décision électorale interviendrait avant que la contre-révolution n'ait eu le temps de perturber les mécanismes socio-économiques et politiques sur lesquels reposait l'accès de l'UP à la législature suprême, et les sérieuses divergences entre les projets d'avenir du PDC et du PN empêcheraient ces derniers de présenter une alternative positive aux propositions du nouveau gouvernement. En outre, l'éventuelle polarisation politique, qui découlerait de l'obstruction parlementaire, ferait déboucher le débat sur le référendum, et notre analyse nous indiquait que ce dernier - intervenant avant le milieu de 1971 - aurait lieu dans des circonstances telles que le gros des secteurs ouvriers, populaires et moyens, aussi bien les sympathisants de l'UP que ceux étrangers à elle, devrait se révéler sensible aux propositions du gouvernement.

En revanche, ajoutai-je, se résigner à ce que l'UP recueille moins de voix que l'opposition le 4 avril suivant, reviendrait à accepter une défaite politique dont les conséquences seraient très graves. Celles-ci seraient précisément évitées par la formulation claire des mesures à mettre en oeuvre pour atteindre les objectifs fixés dans le programme commun. Je partais du fait que l'UP avait besoin d'un mandat politique majoritaire et explicite pour disposer des instruments nécessaires à l'exécution de ses projets. Le ministre de l'Economie, tout comme la majorité de l'UP, comptait les obtenir à partir de l'idée que le gouvernement était minoritaire au Parlement et devant l'ensemble de l'électorat et qu'il adaptait son plan à court terme en acceptant cette situation, sans innover immédiatement sur les fondements politiques et institutionnels existants. J'entendais bien que les facultés administratives de l'exécutif devaient être exercées pleinement, mais dans le cadre d'une vaste mobilisation populaire, selon les caractéristiques compatibles avec la tactique politique institutionnelle, c'est-à-dire par une consécration, au plus hautsommet.de la volonté nationale. Mais Allende était seul. Il avait beau user de toute son autorité de président pour défendre notre analyse prospective initiale, il ne pouvait pas l'imposer contre la volonté de l'ensemble des partis de la coalition et du ministre responsable du plan économique à court terme, déjà approuvé par le comité politique de l'UP. C'est pourquoi Allende mit un terme à la discussion sur ces points de vues tellement opposés en faisant dévier la conversation sur les questions militaires. «Nous devons repousser la bipolarisation et gagner du temps pour renforcer l'appui dont nous disposons à l'intérieur des forces armées où notre situation est précaire.» Son souci, à ce moment comme toujours, était d'obtenir que les travailleurs puissent compter sur l'appui d'une partie des forces armées, quel que fut le déroulement des événements.

Notre plan politique initial demeura en suspens, en attendant une conjoncture nationale plus propice. Tout au long de 1971 et 1972, il revint à la surface à plusieurs reprises, totalement ou partiellement ; il ne fut pas mieux accueilli que la première fois, comme nous aurons l'occasion de le voir, encore que certaines de ses propositions parvinrent à être mises en pratique de façon isolée et sporadique. Le 1er mai 1972, le président Allende disait encore aux travailleurs: «... cette année, nous avons probablement devant nous un plébiscite ... par exemple, pour défendre le secteur de propriété sociale, la participation, la direction et la capacité de décision des travailleurs, en présentant un projet de loi visant à dissoudre le Congrès ... ».

Le plan politique à moyen terme que l'UP appliqua, en fait, à partir de novembre 1970, dépendit en grande partie de la possibilité d'assurer un haut niveau d'expansion et de croissance de l'économie. Certes, si tel eût été le cas, le plan mis à exécution aurait eu beaucoup plus de possibilités de succès, étant donné que la contre-révolution ne trouva un champ propice à ses desseins que dans la mesure où l'inflation s'accéléra et où la récession remplaça l'expansion pendant l'année 1972. De ce point de vue, l'option initialement choisie par l'UP ne fut pas suffisamment adaptée à l'importance des obstacles - délibérés ou fortuits - qui pouvaient gêner la dynamique de l'activité économique. L'excessive assurance de croire qu'il serait possible de garantir la croissance économique dans ce domaine sans que les travailleurs aient pu immédiatement consolider leur contrôle sur les centres de décision de l'Etat et de la structure économique, doit donc être retenue comme étant un des facteurs déterminants qui expliquent l'évolution des faits tout au long de 1972, année qui décida du sort final de la stratégie de l'UP.

Quant au plan à court terme qui finit par être imposé en novembre 1970, nous eûmes par la suite l'occasion de constater qu'il était entaché de contradictions et d'erreurs d'appréciation qui, avec le temps, s'aggravèrent. En dernière analyse, les causes principales en furent l'insuffisance d'unité tactique et stratégique qui pesa lourdement sur les possibilités de direction de l'UP, dont les incohérences allaient perturber sensiblement le développement de la stratégie du programme commun et finalement l'interrompre.

Tout au long de la période 1970-1973, les partis de l'UP ne se proposèrent jamais de créer un climat de confiance, de respect et de discipline à l'égard du comité politique de l'UP ni du gouvernement -en tant qu'institution ouverte - ni de Allende en sa qualité de représentant commun. Chaque parti politique, à un degré plus ou moins grand, n'eut cure que de son propre secteur, de sa propre hiérarchie interne, en la séparant de celle de l'ensemble de la coalition, c'est-à-dire du comité politique de l'UP, du gouvernement et du président de la République. Comme le mouvement populaire n'avait pas de structure organique dotée d'une direction unitaire, le comité politique de l'UP, Pas plus que le gouvernement ne pouvaient donner d'ordres efficaces pour que les organisations de masse - et même l'administration publique - agissent de façon cohérente, selon des orientations convergentes et complémentaires, en traçant une ligne commune d'action qui les Préparât aux changements tactiques que l'évolution du processus imposait.

Le plan initial de Allende, rejeté en novembre 1970, fut entièrement réadapté et fut limité aux nationalisations d'entreprises. En l'adaptant aux thèses dominantes, il fut décidé de suivre la voie administrative et non la voie parlementaire (du référendum) et, à cet effet, le ministre de l'Economie prit la responsabilité d'élaborer un calendrier d'insertion des centres productifs névralgiques au Secteur de propriété sociale, de telle sorte que cette dernière fut pratiquement constituée avant juin 1971. Il ne restait de notre projet initial que la séquence temporelle.

La semaine suivante, une commission spéciale composée de Oscar Garretón, sous-secrétaire à l'Economie, Carlos Matus, Alberto Martínez, directeur de la direction de l'industrie et du commerce, JacoboSchatan, directeur de la Distribuidora nacional, présidée par Vuskovic, et à laquelle je participais au nom du président de la République, fixa son choix sur les entreprises privées ayant une importance stratégique dans tous les secteurs de l'économie, depuis le secteur financier jusqu'à celui de la distribution et de la commercialisation des produits de première nécessité. Cette commission arrêta les mesures et le programme à suivre en vue de leur intégration successive au Secteur de propriété sociale, pendant la période allant de décembre 1970 à juin 1971. Le temps allait se charger de montrer que cela n'était pas possible sans une décision de portée nationale, prise soit par le Parlement, soit par le biais du suffrage direct. La plupart de ces entreprises ne furent placées sous le contrôle des travailleurs et du gouvernement qu'après juin 1971, un grand nombre d'entre elles le furent en 1972, et, en septembre 1973 , certaines continuaient encore à demeurer privées. Tout au long des années 1971 et 1972, comme il fallait s'y attendre, l'opposition capitaliste concentra dans ce domaine l'essentiel de son activité obstructionniste, ce qui obligea le gouvernement, ainsi que les partis et syndicats ouvriers, à consacrer une partie considérable de leurs énergies à la constitution de ce secteur social, indispensable au développement du processus de transformation de la structure économique.

Toute la vie politique du pays, et notamment les relations entre l'exécutif et le Parlement et les organismes juridictionnels, fut ainsi progressivement perturbée par le problème de «la définition du Secteur de propriété sociale». Et les petits et moyens propriétaires, qui, au début, attendaient la nationalisation des monopoles sans y être opposés, faisaient, dès la fin de 1971, cause commune avec ces derniers. C'est ainsi que la contre-révolution parvint à réaliser un de ses objectifs principaux : faire de tout le secteur privé un seul bloc. A partir de ce moment, le but initial de l'UP de se limiter à nationaliser les entreprises stratégiques, sans affecter les petites et les moyennes entreprises, fut sensiblement modifié, et, en fin de compte, s'avéra inopérant au regard des buts politiques et sociaux qui l'inspiraient. En 1972 et 1973, la plupart des petits et moyens propriétaires virent dans la socialisation de chaque monopole une attaque directe contre leurs intérêts immédiats, ce qui, il faut le souligner, n'était pas le cas au début de 1971. C'est pourquoi, il est possible de soutenir que l'absence d'une politique précise et réaliste de l'UP pour créer, dès les premiers mois qui suivirent son installation au gouvernement, un Secteur de propriété sociale aux contours et aux rôles bien définis, contribua d'une façon décisive à créer la situation économique, politique et sociale de 1973.

Résumé des 90 entreprises destinées au Secteur de propriété sociale (1)

Secteur

Nombre d'entreprises

% du capital total du secteur (2)

% de la production totale du secteur

% de l'emploi total du secteur

% de participation des 10 actionn. principaux du secteur

Industrie

74

42,4

14,6

9,9

59,7

Commerce

6

15,5

8,6

1,1

52,5

Transport et communications

6

75,7

(3)

(3)

81,8

Electricité, gaz et eau

4

8,0

(3)

(3)

26,4

Source: ODEPLAN.
1. Selon le programme prévu en septembre 1971.
2. Données de 1969.
3. Données non confirmées.

La formation du Secteur de propriété sociale exige une domination politique, sociale et économique sur la bourgeoisie que, seule, peut assurer l'alliance entre la classe ouvrière, les secteurs populaires et la petite bourgeoisie. C'est une alliance indispensable si l'on veut développer les facteurs moteurs du dépassement du capitalisme : les forces et les rapports de production.

Pour le gouvernement UP récemment instauré, le développement des moyens de production était une nécessité vitale s'il prétendait satisfaire les besoins et les intérêts des vastes secteurs populaires qui venaient d'accéder à la direction de l'Etat et répondre aux besoins nouveaux - quantitatifs et qualitatifs - que le processus de mobilisation sociale croissante allait déclencher, tout en modifiant simultanément la structure de ces besoins. Il fallait pour cela mener en même temps l'action sur quatre fronts :

a) modification qualitative de la structure productive du pays ;
b) changements dans les rapports de production ;
c) augmentation de la production ;
d) accroissement de la productivité.

La décision d'accélérer la réforme agraire et d'instaurer rapidement le Secteur de propriété sociale répondait aux objectifs a) et b). La participation des travailleurs à la gestion des entreprises nationalisées et l'augmentation des investissements productifs devaient faciliter

l'accroissement de la production et de la productivité. Mais ce plan fut appliqué avec une efficacité et une promptitude inégales. La prise de position, qui prévalut en 1970, empêcha d'inclure toute cette action dans un système de planification efficace et d'y associer, en outre, le secteur privé non monopoliste en l'incorporant au processus de développement des moyens de production par le biais de l'accord des organisations ouvrières, des techniciens et des employés, des petits et moyens propriétaires.

Si l'on s'en tient à la lettre et à l'esprit du programme commun de la gauche, les nouveaux moyens de production et d'échange, les nouveaux rapports de production devaient concerner tout cet ensemble social ; il opposait ainsi les intérêts de l'ensemble des travailleurs et de la nation d'une part à ceux de la bourgeoisie et des Etats-Unis, d'autre part.

Il s'agissait en somme de mettre au point un nouveau système économique dont la viabilité dépendait de la transformation des rapports de production, et de mettre en place une structure sociale supérieure, plus productive et plus efficace du point de vue économique.

En novembre 1970, le développement des forces productives et le changement de la structure des rapports de production étaient nécessaires pour accroître le rendement. L'accroissement de la production et de la productivité est indispensable pour répondre aux nouveaux hesoins et intérêts des masses laborieuses en voie de libération et d'accès au pouvoir et pour satisfaire les besoins des salariés du secteur tertiaire, base principale des secteurs moyens, dont l'alliance ou tout au moins la coexistence avec le bloc ouvrier et populaire s'avère indispensable pour consolider pouvoir économique et politique de ce dernier. Maintenir l'accord entre le bloc populaire et les secteurs moyens n'est pas seulement indispensable pour que les travailleurs puissent conquérir le pouvoir par la voie politique institutionnelle, c'est également la meilleure façon d'éviter que les forces contre-révolutionnaires ne se développent.

Evidemment, en vertu de ces principes, les institutions chargées des décisions politiques et économiques de l'Etat dirigées par l'UP se devaient de prouver dans les faits leur volonté d'accord ou de coexistence avec les secteurs moyens - aussi bien ceux de production que ceux des services - et d'établir une modalité quelconque de participation de leurs organisations représentatives. Une telle idée inspirait l'accord CUT - gouvernement de juillet 1971, qui jeta les bases de la participation des travailleurs à la direction des entreprises. Mais, malheureusement, on ne comprit pas le sens de cet accord et on assista à des manifestations d' «ouvriérisme», qui furent même parfois encouragées par certains noyaux au sein de l'UP, ce qui ne manqua pas d'accentuer rapidement, de façon artificielle, les contradictions entre les ouvriers d'un côté et les techniciens et les cadres de l'autre. L'activité productrice s'en ressentit, ainsi que le climat politique général du pays.

Toutefois, s'il y eut des cas d'incompréhension dans ce domaine dans les entreprises où l'on vit contrariées des directives expresses émanant de la direction UF} de la CUT et du gouvernement, il se produisit quelque chose de beaucoup plus grave dans les relations entre les petits et moyens propriétaires et les institutions gouvernementales. Une fois encore, les principes d'orientation étaient correctement formulés mais ils étaient souvent oubliés dans leur application. Prenons un exemple: au début de 1971, le gouvernement créa les Conseils provinciaux de développement et le Conseil national du développement, avec mission de coordonner les initiatives et de répondre aux intérêts des secteurs sociaux dont l'UP assumait la représentation ou qui étaient considérés comme devant être ses alliés dans la perspective stratégique du programme commun. Ce Conseil national du développement fut convoqué une fois en 1971, avec la participation de toutes les organisations socio-économiques, publiques et privées, qui le composaient. Il n'y eut pas de seconde réunion. Les Conseils provinciaux de développement, de leur côté, en restèrent, pour la plupart, au stade de projet et ne fonctionnèrent jamais.

Le secteur privé de la production non monopoliste ne fut jamais, en fait, articulé avec les organes de direction gouvernementaux, bien qu'une telle association, incluse dans le programme commun, ait été encouragée maintes fois par le gouvernement. Bien au contraire, un vaste secteur de la gauche, installé dans l'administration publique, agissait à l'égard des petits et moyens propriétaires et des organisations les plus représentatives de la classe moyenne, comme s'il n'avait jamais été envisagé d'associer leurs intérêts aux objectifs globaux du gouvernement. En réalité, une telle association n'était pas admise par des groupes importants de la gauche.

Le problème théorico-pratique qui était la base des contradictions internes de l'UP est d'envergure: dans le processus de transformation vers le socialisme, les formes de propriété capitaliste - secteur privé -peuvent-elles et doivent-elles coexister avec les formes à orientation socialiste? Pour le programme commun, la réponse est affirmative. Pour un secteur important de la gauche, une telle coexistence ne devait s'entendre que comme une concession temporaire aux secteurs moyens ; elle ne devait durer que le temps minimal indispensable pendant lequel le prolétariat pourrait accumuler les moyens suffisants pour soumettre par la force les petits et moyens propriétaires. Bien entendu, lorsque ces derniers s'en rendirent compte, leur réaction ne se fit pas attendre et ils firent cause commune avec le capital monopoliste national et celui des compagnies multinationales étrangères : ainsi se créait une des conditions nécessaires à l'insurrection contre-révolutionnaire ou à la guerre civile.

Ce n'est qu'au prix d'une guerre civile et de la mise en place d'une dictature de fer que le prolétariat peut refuser aux petits et moyens propriétaires les chances de survivre pendant la période de formation du secteur dominant de l'économie selon des critères socialistes.

L'association de la classe ouvrière et d'autres secteurs populaires avec les secteurs moyens aurait dû arrêter un programme à moyen terme et créer les institutions représentatives chargées de l'exécuter, programme motivé davantage par l'espoir partagé d'un avenir meilleur que par la peur et la contrainte, c'est-à-dire alors que les contradictions entre ces secteurs étaient encore secondaires. Il en fut ainsi pendant les huit ou dix mois qui suivirent l'installation du gouvernement UP. Cette occasion fut gâchée parce qu'il ne fut jamais bien précisé pourquoi et comment il fallait procéder. Pour un secteur de la gauche, la coexistence entre le prolétariat et les secteurs moyens était en contradiction avec le schéma tactique insurrectionnel qui, en marge du programme commun et d'engagements formels, était considéré comme la seule ligne correcte d'action. Ici, comme dans d'autres domaines, la disparité des tactiques retardait la mise en oeuvre des mesures nécessaires au moment opportun. A partir de la fin de 1971, le conflit UP -secteurs moyens entra dans sa phase aiguë. Un des objectifs du plan de déstabilisation de la CIA au Chili avait été atteint.

En fait, pour entreprendre, dès le premier jour, l'organisation de la planification de la production économique, la modification de la structure économique, le développement des forces de production et la modification des rapports de production, il faut disposer d'un instrument indispensable : un centre de décision, de direction, de coordination et d'exécution. Cet instrument a besoin de l'appareil étatique. Voilà pourquoi, il faut, pour jeter les bases de la planification dès les premiers mois du gouvernement populaire, que soit satisfaite une condition préalable : la volonté d'utiliser ce que la structure étatique existante offrait d'utile à cette fin, tout en travaillant à son remplacement par la voie tactique prévue dans le programme commun. Il n'en fut pas ainsi. Un secteur du PS et du MAPU comprit qu'il fallait d'abord détruire cet appareil d'Etat, conquérir tout le pouvoir pour le prolétariat et ensuite instaurer les mécanismes de planification.

L'Etat, dans lequel l'UP détenait la magistrature suprême, le gouvernement, la direction de l'administration publique, de la police et des institutions armées, les 42% des sièges parlementaires et pratiquement la moitié des sièges municipaux, était qualifié purement et simplement de «bourgeois». En conséquence, selon la doctrine classique d'un bon secteur de l'UP, il fallait :

Renverser le pouvoir de l'Etat bourgeois et construire ... un pouvoir nouveau ... sans l'édification à partir des masses d'un Etat prolétaire, il est impossible de faire ne serait-ce que les premiers pas sur la voie socialiste ...

Il fallait considérer que:

les conditions objectives, le rapport général des forces tendent, aujourd'hui, à favoriser au sein de l'UP les positions centristes qui cherchent à consolider une démocratie avancée sur la base de l'entente avec la DC, avec les forces armées, et, en général, avec les forces sociales politiques et institutionnelles du centre. En s'appuyant fondamentalement sur les appareils bureaucratiques, ces positions subordonnent toute action des masses à la défense et à la stabilité du gouvernement, au lieu de s'appuyer sur ces masses pour utiliser le gouvernement comme une arme de destruction de l'appareil bourgeois ... (Pour le MAPU), au contraire, la défense et la stabilité du gouvernement sont fonction de la capacité qu'aura celui-ci d'être un instrument de la lutte visant à la destruction de l'ancien pouvoir étatique et à la construction du nouveau pouvoir populaire, né des masses et de leur organisation ...

Les forces armées, selon cette optique, doivent être détachées de leurs liens avec l'ancien Etat pour devenir, grâce à une sorte de baguette magique, les forces armées du prolétariat:

Nous estimons que nos forces armées doivent participer aux tâches de développement de l'économie ... collaborer étroitement avec le peuple ... participer au pouvoir populaire naissant et être étroitement liées à l'action du prolétariat et du peuple.

Après quoi, en termes de développement logique, on ne peut qu'entrevoir la guerre civile comme véhicule naturel de solution de la lutte des classes :

La rupture révolutionnaire, marquée par le remplacement du caractère de classe de l'Etat, implique une grande intensification delalutte des classes, une polarisation du pays en partis parfaitement inconciliables; une cassure si violente ... qu'elle inclut toujours la possibilité concrète d'un affrontement armé ... C'est pourquoi il ne faut pas faire du désir d'éviter la guerre civile ou la guerre une condition stratégique de notre politique [8] .

Le gouvernement de l'UP manqua donc de la force suffisante pour imposer un minimum de planification. Bien que celle-ci fût proclamée nécessaire dans tous les discours, elle ne dépassa pas, dans la pratique, le stade des paroles.

Le Parti communiste, lui, préférait mettre la théorie en pratique. Mais étant donné qu'il était impossible de détruire par la force l'appareil d'Etat préexistant, que l'UP n'avait pas la structure propre à un parti unique et que le PC, lui-même, n'avait ni les moyens ni la volonté d'en créer un à brève échéance, donc qu'il n'existait pas d'appareil de parti capable de s'imposer à celui de l'Etat, la planification selon le modèle socialiste classique ne put être appliquée ni même entamée.

Cette contradiction ne put pas être résolue par le mouvement ouvrier chilien, ni en théorie ni en pratique, en 1971 et en 1972. C'est seulement à la fin de 1972 et plus précisément au cours de l'année 1973 que le PC décida de surmonter les effets manifestement négatifs que cette absence de planification avait accumulés, et qu'il mena une activité intense pour créer les moyens permettant une planification effective pour l'année 1974. Le PC anima cette campagne en s'adaptant a la réalité étatique concrète dans laquelle se trouvait le gouvernement de l'UP, en décidant d'ouvrir une nouvelle voie. Mais cette initiative vint trop tard.

LES OPTIONS DE 1971 SUR L'INFRASTRUCTURE ECONOMIQUE ET L'ETAT

En novembre 1970, le comité politique de l'UP décida de limiter le contenu du projet de réforme constitutionnelle et l'éventuel recours au référendum, à la seule nationalisation des grandes entreprises du cuivre qui étaient aux mains des Nord-Américains. Le 21 décembre, une proposition de l'exécutif est faite au Parlement dans ce sens.

Le 4 avril 1971, les élections municipales donnèrent le résultat suivant: UP : 50,2%; DC : 27%; PN: 20%. Les estimations de ceux qui, cinq mois auparavant, pensaient que l'UP n'atteindrait pas 50%, s'avérèrent erronées. Ainsi que cela se produisit si souvent au long des deux années suivantes, chaque fois que les grandes masses eurent la possibilité de s'exprimer directement sur la question du gouvernement populaire, elles le firent avec un enthousiasme et une ampleur qui surprirent de nombreux dirigeants des partis de gauche eux-mêmes. Même dans les moments les plus difficiles, quand les effets négatifs de la situation économique dont était victime le pays se répercutaient sur eux, les travailleurs prouvèrent clairement qu'ils avaient conscience qu'il s'agissait de «leur gouvernement».

Devant cette réalité, il était naturel que l'opposition ne voulût pas faire le don d'un référendum sur la nationalisation du cuivre,, en offrant au gouvernement une facile victoire politique. C'est pourquoi, le 11 juillet suivant, le Congrès approuva à l'unanimité la réforme constitutionnelle et les grandes entreprises de cuivre furent récupérées par le pays.

En d'autres termes, on assistait à un des préalables sur lequel reposait le plan politique à moyen terme du projet original de vaste réforme de la Constitution qui finit par être classé. L'évolution aurait-elle été différente si, en décembre, ce projet avait été présenté au Parlement, en associant le problème du cuivre (impérialisme nord-américain) à celui des grandes entreprises monopolistes (grande bourgeoisie nationale), pour opposer l'ensemble du projet au contrôle populaire des ressorts fondamentaux du pouvoir à l'intérieur du pays (pouvoir populaire) et placer la majorité du Parlement devant l'éventualité d'un référendum (dissolution des Chambres et nouvelles élections)? En novembre 1970, je pensais que non. Le président Allende était du même avis. La direction des partis de gauche eut une opinion différente qui finit par prévaloir.

L'affrontement avec le principal adversaire étranger, le capital nord-américain, se produisit au moment où le Parlement nationalisait les mines de cuivre en déduisant de l'indemnisation aux compagnies le surcroît des bénéfices que celles-ci avaient perçus, au-delà de 14% par an de 1955 à 1970. Cette déduction à effets rétroactifs cherchait à compenser partiellement la spoliation dont avait été victime le pays depuis le début du siècle, mais elle créait un exemple menaçant pour les Etats-Unis dans les pays dépendants. Jamais les Etats-Unis n'auraient pu reconnaître de bon gré ce précédent, même s'il avait été étayé par tout le régime institutionnel chilien. La «doctrine Allende» sur les nationalisations ne fut pas acceptée par les Nord-Américains qui en vinrent à encourager la destruction des institutions socio-politiques chiliennes pour qu'elles fussent sans effet. La Junte militaire de Pinochet se hâta de donner à l'Anaconda, Braden et Kennecott tous les millions qu'elles voulurent.

Le résultat de l'option tactique initiale de l'UP, en novembre 1970, était que l'affrontement direct avec le capitalisme nord-américain avait lieu avant que la classe ouvrière chilienne n'eût consolidé son pouvoir à l'intérieur du pays. En termes plus concrets, avant qu'elle ne contrôlât l'ensemble de l'appareil d'Etat (notamment le Parlement) et le secteur dominant du système économique (Secteur de propriété sociale). Comme il fallait s'y attendre, les Etats-Unis intervinrent en force sur ces deux têtes de ponts pour rendre inopérante l'attaque ainsi menée contre leurs intérêts, et donner une leçon au mouvement qui s'était montré si audacieux. En effet, les attaques des Etats-Unis pour étouffer économiquement et politiquement le gouvernement chilien redoublèrent au cours des semaines qui suivirent la nationalisation du cuivre. Le premier acte de terrorisme important, l'assassinat de l'ex-ministre démocratique Pérez Zujovic, a lieu dix jours après que la nationalisation ait été approuvée par le Parlement, et le premier acte public de blocus financier - refus d'un prêt de 21 millions de dollars par l'Export-Import Bank - intervient un mois à peine après la première promulgation par le président Allende de la réforme constitutionnelle qui nationalisait les mines de cuivre (15 juillet 1971).

En novembre 1970, nous estimions avec Allende que si l'UP voulait résister aux attaques qui allaient venir des Etats-Unis, elle n'avait que deux solutions : soit conclure un pacte avec la bourgeoisie nationale pour faire un front commun contre l'agression extérieure, soit consolider immédiatement son contrôle sur les points névralgiques de la nation.

La première option était incompatible avec le programme de l'UP et avec la nature des partis ouvriers chiliens. Personnellement, je ne sentis jamais dans aucun des partis de l'UP que telle était l'intention explicite de l'un d'eux, car l'application de cette option passait par l'alliance avec l'aile droite du PDC et éventuellement par l'incorporation de ce dernier au gouvernement. Celle-ci, en tout état de cause, exigeait la destruction préalable de l'alliance socialiste-communiste, c'est-à-dire de l'UP, car la coalition fut toujours résolument opposée à ce que l'UP fît au gouvernement une politique néo-capitaliste, la raison d'être sociale du programme de l'UP étant de s'opposer à une telle Politique proposée clairement par Rodomiro Tomic et la DC lors de la campagne de 1970. Suivre l'option démocrate chrétienne signifiait s'opposer au sens concret de l'évolution de la classe ouvrière chilienne Pendant les années cinquante et soixante : en d'autres termes, à l'alliance socialiste-communiste. Allende se refusa toujours à suivre ce modèle qui revenait à se désavouer lui-même. Ce modèle tournait le dos au Projet politique qui, pendant trente ans, avait animé les travailleurs et pour lequel ces derniers l'avaient élu président de la République. Dans ses négociations successives avec la DC, Allende discuta constamment des formes de remplacement des structures capitalistes, et jamais des moyens de les maintenir en place. Voilà pourquoi il pouvait dialoguer avec le secteur progressiste de ce parti, qui n'était pas lié aux entreprises multinationales ou aux monopoles, tandis que le secteur Frei proclama toujours: «Ou capitulation ou guerre ouverte, jamais de conciliation». Le pacte avec la bourgeoisie nationale contre le capitalisme nord-américain passait, en 1970, par le soutien des partis ouvriers à la candidature présidentielle de Radomiro Tomic, projet que ce dernier appelait «unité du peuple» et non pas par l'alternative qui était le projet socialiste-communiste avec Salvador Allende en tête.

Il est certain qu'à la fin de 1969 le candidat commun de l'UP désigné par le PC n'était pas Allende mais une personnalité du MAPU qui, neuf mois auparavant, militait encore dans le PDC dont il avait été le fondateur: Rafaél Agustín Gumucio. Au début de janvier 1970 même, lors d'une réunion avec les sénateurs Luis Corvalán, Volodia Teitelboim et Jorge Montes, membres de la commission politique du PC, qui se tint au domicile du premier, l'échange de propos suivant eut lieu, que je transcris tel que Allende me le rapporta à maintes reprises :

ALLENDE: Le PS m'a proposé comme candidat commun de l'UP à la présidence de la République. Je voudrais que nous examinions cette question.

TEITELBOIM: Nous n'avons rien contre ta personne, mais le PC ne veut pas que tu sois le candidat commun.

ALLENDE: Il ne s'agit pas d'une question de personne mais d'une question politique ... Si vous pensez qu'un ex-dirigeant de laDC a davantage de possibilités d'être élu président, vous êtes dans une erreur profonde. D'abord, jamais l'électorat du PS n'acceptera d'élire comme président de la République un ancien démocrate-chrétien. Ensuite, l'électorat démocrate-chrétien ne votera pas non plus pour lui, puisqu'il a déjà son propre candidat en la personne de Radomiro Tomic. Si vous voulez que l'UP ait quelque possibilité de remporter les élections, le candidat commun doit être membre du PS. Je dis cela non pour moi-même, mais pour envisager le problème de fond. Je suis disposé à renoncer immédiatement à la candidature au nom du PS si vous préférez un autre candidat socialiste. Avancez un nom et dans les quinze minutes je présente ma démission au comité central de mon parti, qui est réuni et qui m'attend, en faveur du socialiste que vous choisiriez. Préférez-vous Anecito Rodríguez, notre secrétaire général, Carlos Altamirano ou Clodomiro Almeyda...?

SÉNATEURS COMMUNISTES: Non, nous pensons que le candidat commun ne doit pas être un homme du PS.

Ce n'est que quelques jours après, devant le refus du PS d'accepter comme candidat de l'UP quelqu'un qui ne fût pas un de ses membres,que le PC accepta Salvador Allende.

Ces projets du PC de 1969 de rapprocher vers la DC le centre de gravité de l'UP furent-ils maintenus consciemment ou non, entre 1970 et 1973? Les membres de la commission politique du PC qui préféraient un candidat autre que Allende ont survécu à tous les massacres postérieurs à septembre 1973. Ils pourront fournir une explication plus autorisée que la mienne, indispensable pour éclairer les causes profondes du drame du peuple chilien.

Personnellement, j'ai toujours été convaincu que le comportement du PC, en 1970-1973, était dicté par une volonté marquée d'identification avec l'unité de la classe ouvrière -c'est-à-dire, alliance PS-PC -, avec le programme commun et avec le type de gouvernement élu pour l'appliquer. La raison essentielle est que l'alliance de l'ensemble de la DC avec le gouvernement UP autour d'un projet politique de capitalisme d'Etat socialement avancé - exigence sine qua non du secteur dominant au sein du PDC - aurait exigé la mise à l'écart d'un parti socialiste opposé à la collaboration de classe - c'est-à-dire la destruction de l'UP - et, évidemment, le remplacement de Salvador Allende, identifié à son parti, à l'UP et au programme commun. En d'autres termes, cela aurait signifié la destruction du gouvernement né en 1970, et des bases socio-politiques qui le rendirent possible, oeuvre en grande partie du PC lui-même.

Ces antécédents contribuent à expliquer que le pacte entre la classe ouvrière et la bourgeoisie chilienne, face aux Etats-Unis, n'eut lieu ni avant ni après la nationalisation des grandes mines de cuivre. Mais cela n'empêcha pas aussi bien le PC que Allende et la majorité de l'UP de rechercher, du premier au dernier jour, la manière de coexister avec le conglomérat social DC, sans entrer en conflit antagonique avec lui.

La seconde voie pour contenir l'agression des Etats-Unis supposait que la classe ouvrière chilienne et ses alliés fussent placés dans une position prédominante à l'intérieur du pays. A mon point de vue, il était possible d'y arriver en 1971, ce qui aurait, non seulement confirmé les vastes transformations structurelles réalisées au cours de cette année et qui aurait, en outre, consolidé la stratégie générale de l'UP en permettant qu'en 1972 et 1973 les événements suivent un cours fort différent de celui qu'ils connurent. Il ne s'agit pas d'une simple spéculation a posteriori, mais du fruit d'un réexamen des options tactiques réelles qui furent à la portée du gouvernement et de l'UP avant décembre 1971. J'ai déjà mentionné le sens des options principales qui furent examinées pendant le premier mois du gouvernement. Je vais en choisir maintenant quelques-unes postérieures.

En juin 1971, lorsque les Chambres approuvent à l'unanimité le projet de réforme constitutionnel de nationalisation des grandes mines de cuivre, sept mois s'étaient écoulés sans que l'UP ait soulevé le problème relatif à la nécessité de compter sur une majorité dans le Parlement afin de mener à bien son programme, et sans que la délimitation du Secteur de propriété sociale - en spécifiant l'identité des entreprises qui devaient la constituer - ait été exposée ni devant le pays ni devant le Parlement. On suivait des méthodes indirectes, appuyées sur les possibilités administratives du gouvernement, pour soustraire ces entreprises au contrôle du capitalisme national ou étranger. Ce furent sept mois précieux, mais, malgré tout, la possibilité de poser directement et de résoudre ce problème crucial n'avait pas disparu définitivement. Dans la seconde moitié de juillet, la présidence de la République fit sien le point de vue selon lequel, une fois approuvée la récupération des grandes mines de cuivre avec la collaboration des représentants de la bourgeoisie, le moment était venu d'affronter sans délai le problème du pouvoir de l'Etat et de celui des moyens essentiels de production. Cela devait se faire par la voie qui nous paraissait inéluctable : en demandant au pays qu'il accorde un appui majoritaire - clair et explicite -aux projets fondamentaux du gouvernement qui devaient être réalisés immédiatement.

Ce plan original de nationalisation de Vuskovic - une entreprise aujourd'hui, une autre ensuite, une autre ici et une autre là, mais non point un ensemble précis et bien délimité pour ne pas semer l'effroi -avait déjà, de toute évidence, échoué en juin. Le quart seulement des entreprises, qui devaient être contrôlées par les travailleurs et l'Etat avant juin, l'était virtuellement. Ici encore, le moyen le plus adéquat pour franchir ces difficultés nous semblait être le référendum. Et, à ce moment précis, nous avions la voie ouverte devant nous. L'opposition, tout en votant le projet de réforme de la Constitution nationalisant les grandes mines de cuivre, avait repoussé plusieurs vetos partiels présentés par le pouvoir exécutif. Conformément à la Charte fondamentale, le refus de ces derniers offrait au président de la République la possibilité de convoquer un référendum à ce sujet, dans un délai de soixante jours. D'où la possibilité, pensions-nous à la Moneda, de soumettre au jugement populaire, dans quelques semaines, la majorité d'opposition au Parlement, dans des termes tels que si le gouvernement était battu au référendum, la nationalisation du cuivre n'était pas mise en cause, car ce n'étaient pas les articles déjà approuvés qui étaient soumis à l'électorat, mais les vetos partiels qui touchaient à des dispositions peu importantes pour elle [9].

Conformément à nos estimations, l'UP ayant obtenu plus de 50% des voix le 4 avril 1971, alors que les élections étaient simplement municipales et ne portaient pas sur des projets précis, nous pouvions espérer, trois mois après, trouver également un appui majoritaire. L'exactitude de ce calcul fut prouvée le 18 juillet, lors de l'élection partielle de Valparaiso où l'UP obtint un résultat supérieur à celui d'avril.

Il y avait une autre raison, à notre avis, pour organiser des élections générales concernant la formulation d'une éventuelle réforme constitutionnelle repoussée par le Parlement : légitimer la nécessité de solliciter du pays qu'il concède au président la faculté de dissoudre les Chambres et de convoquer de nouvelles élections législatives dans le courant de l'année. A cet effet, vaincre l'opposition par un référendum sur les vetos permettrait d'opposer la volonté populaire majoritaire dans le pays à la majorité existante dans le Parlement, qui était contraire à la première. Mais cela était moins évident puisqu'entre l'exécutif et les Chambres il y avait une harmonie apparente, sans divergences majeures. La nationalisation du cuivre décidée à l'unanimité du Parlement ne donnait-elle pas cette impression? Pourquoi vouloir changer la majorité du Parlement si celle-ci «collaborait» de façon désintéressée aux initiatives de transformation du gouvernement?

Dans les premiers jours de juillet, le président Allende fit un large exposé aux chefs des partis de l'UP, en leur expliquant, en des termes semblables à ceux exposés, pourquoi il devait soumettre à un référendum les vetos repoussés par le Parlement. L'autre solution était de promulguer immédiatement le texte approuvé sur la nationalisation des grandes mines de cuivre à l'exclusion des articles qui avaient fait l'objet de vetos. Allende demanda aux membres du comité politique de l'UP qu'ils considèrent la nécessité de préparer le terrain pour organiser des élections parlementaires au cours des mois prochains, sans attendre vingt mois de plus - mars 1973.

L'un après l'autre, les partis de la coalition gouvernementale exposèrent leur position à ce sujet. Le PS se montra le plus réceptif à la suggestion faite, bien plus parce qu'il croyait qu'elle contribuerait à opposer les intérêts de la nation chilienne à ceux des Etats-Unis qu'en raison de ses conséquences spécifiques en ce qui concernait le problème du Parlement. Cependant, le PC se déclara absolument opposé à ajourner la promulgation du texte portant nationalisation des mines, en repoussant carrément le recours à un référendum. Ce fut la position presque unanime prise, après délibération, par les chefs des partis politiques. Devant un tel consensus, Allende, seul, renonça à son but et, le 15 du mois, il promulgua la réforme de la Constitution qui rendait au pays la propriété des grandes mines de cuivre.

Malgré cela, à la présidence de la République nous n'abandonnâmes pas notre projet de poser la question du Parlement, d'établir la délimitation et la constitution du Secteur de propriété sociale et d'organiser la participation des travailleurs à la direction des centres de travail dans les communes et la planification nationale. Pendant les mois de juillet et d'août suivants, Allende, à plusieurs reprises, insista sur la nécessité d'organiser un référendum. Notre avant-projet de réforme constitutionnelle, déjà discuté en novembre 1970, fut actualisé et anima pendant ces semaines les délibérations du président avec les chefs des partis. La seconde semaine d'août, je crus que l'accord était imminent à tel point que je voyais Allende disposé à mener à bien sa décision. Le 15, dans la résidence de Canaveral, je portais spontanément un toast au succès du référendum.

Mais à nouveau les faits suivirent un chemin bien différent. A la direction de l'UP il se produisit une division sérieuse. D'un côté, le PS était partisan de convoquer un référendum, mais il proposait de le faire porter sur le remplacement du Parlement bicaméral par un Parlement monocaméral. A la présidence de la République nous considérions que c'était une erreur de poser directement la question d'une modification de la superstructure politique de cette nature, car cela allait permettre à la droite de centrer le débat sur l'existence d'un pouvoir législatif avec une ou deux Chambres. Nous estimions plus opportun de le concentrer sur le contrôle de l'infrastructure - moyens de production stratégiques, instauration des organismes de planification nationale et participation directe des travailleurs aux niveaux de direction - de telle sorte que la bourgeoisie devrait s'opposer nécessairement à de telles propositions qui bénéficieraient directement à la majorité du pays, et resterait isolée. Nous tenions pour assuré que le Parlement repousserait la proposition du gouvernement, ce qui permettrait de convoquer de nouvelles élections, de telle sorte que l'UP pourrait être majoritaire au Parlement sans avoir à traiter de la question de savoir s'il fallait que ce dernier ait une ou deux Chambres.

En d'autres termes, le PS proposait d'organiser un référendum sur la superstructure politique, tandis qu'à la présidence nous pensions qu'il fallait présenter un tel changement à partir de la nécessité de transformer l'infrastructure. Au cours d'un exposé que je fis devant le comité politique de l'UP, j'avançai comme argument supplémentaire que, pour la droite, il était à ce moment plus facile de déformer, en termes idéologiques, toute tentative de modification des institutions de l'Etat de la part de l'UP, que de s'en prendre à la démocratisation des institutions économiques et sociales de base. Les forces armées, elles-mêmes, a joutai-je, étaient alors plus réticentes devant une réforme institutionnelle que devant une réforme touchant aux structures économiques ; en particulier elles ne s'opposaient pas à l'incorporation, dans le Secteur de propriété sociale, des moyens de production d'importance stratégique pour régulariser les activités économiques.

Quant au MAPU, sa position était, encore une fois, originale. Il souhaitait que le projet de réforme constitutionnelle comprenne la liste des entreprises qui devaient être incorporées au Secteur de propriété sociale, alors que les autres partis étaient opposés à ce que soient spécifiés le nombre et les noms des entreprises privées qui devaient être nationalisées. Ce n'est qu'en février 1972 que le ministère de l'Economie rendit cette liste publique. Trop tard. Les grands entrepreneurs avaient déjà constitué un front commun avec les petites et moyennes entreprises.

Enfin, le PC était résolument opposé à toute forme de référendum.

Une telle divergence de vues donna lieu à des formules de transaction qui, à la longue, rendaient impossible l'appel direct à l'électorat. A la fin de septembre 1971, le comité politique de l'UP se mit d'accord pour envoyer au Parlement un projet de loi ordinaire portant sur les trois Secteurs de propriété sociale et sur la participation des travailleurs à la direction des entreprises. Trop tard. Cette proposition arrivait quelques jours après que la DC eût présenté un projet de réforme constitutionnelle sur le même sujet, mais, évidemment, en sens opposé. Cependant, à la différence de l'UP, elle posait le problème au niveau de la Constitution, avec l'intention d'éviter les objections de l'exécutif à son projet et d'invoquer l'arbitrage du suffrage universel, tandis que l'UP renonçait, dès le début, à cette dernière perspective. Erreur qui, six mois après, s'avéra extrêmement coûteuse pour le gouvernement, car il ne put démentir par les faits la critique essentielle que faisait l'opposition: la majorité du pays était opposée à la création du Secteur de propriété sociale. Ainsi, en quelques mois, l'UP perdit la possibilité de garder l'initiative sur ce front et se vit réduite à la défensive.

Le problème du Parlement fut examiné par les partis politiques dans le sens que proposait le PS. Le 14 novembre 1971, l'exécutif présenta un projet de réforme de la Constitution visant à établir une Chambre unique. Malheureusement les craintes que j'avais exprimées entre juillet et septembre sur le sort d'une telle option étaient fondées. Deux semaines après que cette proposition fût adressée aux Chambres, l'UP se rendait compte qu'elle était sur une voie de garage. Le chemin finalement choisi pour arriver au référendum était sans issue. En peu de jours, l'opposition dénatura le sens de l'initiative, en associant la Chambre unique à un «totalitarisme marxiste», un «parti unique», etc.

Lorsqu'à la fin de 1971 il fut impératif de résoudre le conflit ouvert qui venait d'éclater avec le Parlement, on se rendit compte que le projet de Chambre unique était un mauvais cheval de bataille pour solliciter l'arbitrage de l'électorat. Et les partis politiques, eux-mêmes, demandèrent au président de retirer d'urgence la demande de débat au Parlement, ce qu'il fit le 1er décembre de cette même année. Elle fut mise sous le boisseau parmi des dizaines d'autres initiatives qui attendaient un moment plus propice pour être débattues. Le 11 septembre 1973, ce projet de Chambre unique continuait à dormir dans les bureaux du pouvoir législatif.

Ainsi se produisit le cruel paradoxe, tellement craint par la présidence depuis le premier jour: voir l'année 1971 prendre fin sans que l'UP eût résolu les questions aussi essentielles pour le «problème du pouvoir» que celles que nous sommes en train d'examiner, et voir, en outre, la voie du référendum sur les moyens de production ouverte par la bourgeoisie, dans les termes qui lui convenaient, alors que l'UP s'était fermé, elle-même, cette voie qu'elle avait ouverte de manière maladroite. Et c'est ainsi que tout au long de 1972, lorsque la contre-révolution commençait à provoquer des perturbations dans les systèmes économiques et politiques, l'opposition eut beau jeu d'invoquer l'arbitrage de l'électorat pour résoudre le problème de la propriété des moyens de production, tandis que l'UP se vit obligée de le rejeter, sans pouvoir faire une proposition de remplacement ni présenter à la place une résolution sur les institutions fondamentales de l'Etat.

LES OPTIONS DE 1972 ET LA CRISE DE LA SUPERSTRUCTURE DE L'ETAT

Dans la seconde moitié de janvier 1972, comme nous l'indiquions précédemment, l'UP repoussa la proposition de Allende visant à régler immédiatement par une décision électorale la question du conflit avec le Parlement. Les crises politiques qui, à l'intérieur de l'Etat, se succédèrent au cours des mois suivants, le blocage total de l'exécutif par le Parlement, amenèrent la présidence de la République à estimer que c'était l'ensemble de l'appareil étatique qui était déjà en crise, et que, si le mouvement populaire souhaitait contenir la force ascendante de la contre-révolution, il fallait remplacer sans tarder l'appareil existant par un autre appareil qui assurât l'hégémonie politique des travailleurs.

Le 18 avril 1972, devant un rassemblement de plus d'un demi-million de personnes, Allende parla pour la première fois en public de l'épuisement d'une forme d'Etat. Vers la fin du mois de juillet suivant, il désigna une commission, composée par des membres éminents de tous les partis de l'UP, qui était chargée d'étudier le remplacement des structures de l'Etat par d'autres structures à caractère populaire. Cette commission comprenait le ministre de la Justice, Jorge Tapia, du Parti radical, le président du Conseil de défense de l'Etat, Eduardo Novoa, le sous-secrétaire général du gouvernement, Sergio Inzunza, du Parti communiste, Waldo Fortin, du Parti socialiste, le député Luis Maira, de la Gauche chrétienne et moi-même, en tant que représentant du président de la République.

Dans le cadre de cette dernière, on créa six commissions spécialisées auxquelles participèrent près de cinquante personnalités de l'UP. Pendant tout le mois d'août, on travailla intensément à ce projet. Le résultat fut positif. Dans les derniers jours, on soumit à l'attention de Salvador Allende un vaste projet de transformation des structures socio-économiques et politiques de base du pays. Il fut estimé nécessaire, en tenant compte de la réalité du moment et des nécessités futures du développement révolutionnaire, de remplacer, à court terme, la forme d'Etat en vigueur par une autre qui permit la mise en oeuvre du programme du mouvement populaire [10].

Le 5 septembre suivant, dans un acte public, Allende évoqua devant tout le gouvernement et plusieurs milliers de cadres dirigeants de l'UP la nécessité de remplacer les institutions de l'Etat et du régime juridico-constitutionnel. Il demanda que soit organisé un large débat au niveau national sur cette question, qui deviendrait ainsi le principal sujet de mobilisation pendant les mois précédant les élections législatives de mars 1973, afin que le pays comprenne les raisons de la crise politique et économique qui était en train de se développer et, en même temps, qu'il se prononce sur les propositions de solution avancées par l'UP et le gouvernement. Pour encourager et orienter ce débat sur le problème du pouvoir et de l'Etat, Allende donna aux chefs des partis de l'UP les résultats du travail accompli par les commissions gouvernementales pendant le mois d'août, sous forme d'un avant-projet de réforme de la Constitution.

Ultérieurement, devant le comité politique de l'UP, Allende exposa qu'il fallait voir, dans le projet remis, une première proposition appelée à être modifiée en fonction des résultats des débats qui devaient intervenir par la suite dans les partis politiques, au sein des travailleurs, et dans toutes les institutions représentatives du pays. Les dirigeants du plus haut rang de la Centrale unique des travailleurs avaient déjà exprimé en août leur accord sur ce projet et sur les propositions essentielles de la nouvelle Constitution.

La réaction des partis de l'UP fut intéressante. Seuls le MAPU et la GC, les moins importants, signifièrent par écrit qu'ils approuvaient l'initiative et le contenu du projet visant à remplacer les structures de l'Etat. Les autres partis ne se prononcèrent jamais de façon explicite et catégorique. Ils n'approuvèrent pas le projet et ne le repoussèrent pas non plus. Ils n'en proposèrent aucun autre pour le remplacer. Le projet fut noyauté au sein du comité politique. On refusa de le soumettre à une discussion publique et il ne fut pas discuté non plus, après deux réunions initiales, par le comité politique. Les documents furent mis aux archives et on n'en entendit plus parler. Seul Allende continua, dans ses discours, à poser le problème essentiel de cette initiative tactique, indispensable, à notre avis, pour sauver la ligne stratégique. Huit mois après encore, à l'occasion de son Ille message au Congrès en réunion plénière, le 21 mai 1973, il mentionna la nécessité d'examiner le changement des institutions de l'Etat:

La décision du gouvernement de faire en sorte que l'Etat serve aux travailleurs et à la grande majorité du pays et qu'il s'acquitte de ses fonctions, est fortement contrecarrée par la rigidité de notre structure juridique et administrative. Chaque jour il apparaît de façon plus manifeste que celle-ci n'est pas adaptée aux nécessités urgentes de la vie économique et politique ... Ce n'est qu'en donnant à l'appareil d'Etat un caractère populaire que l'on pourra éviter qu'il devienne de plus en plus inadapté au Chili réel, inadaptation qui favorise un grand nombre de conflits politiques et économiques. Un an après, on ne peut que répéter de façon plus pressante ce qui a été dit au début de la présente législature: «Tout un système normatif doit être modifié et tout un ensemble de mesures administratives doivent être mises en pratique pour répondre aux nouveaux besoins. Le système bancaire, le système financier, le régime du travail, celui de la sécurité sociale, les systèmes de planification, la structure administrative même de l'Etat, la propre Constitution politique ne correspondent plus aux exigences soulevées par les changements qui sont intervenus. Ce programme, qui intéresse le peuple, qui appartient au peuple, doit être discuté par lui, pour acquérir par la suite une validité juridique».

La simple lecture de ces réflexions prouve que nous nous trouvions dans la situation que nous craignions tellement dès le premier jour du gouvernement : crise ouverte de l'appareil d'Etat sans que le mouvement populaire dispose des instruments adéquats pour imposer un appareil de substitution. Les modalités tactiques qui auraient permis de résoudre le problème du pouvoir dans le cadre d'une voie politico-institutionnelle auraient dû être trouvées dans les douze premiers mois du gouvernement. Il n'en fut rien. Deux ans après, on vivait les conséquences des options initiales, mais sans avoir les ressources appropriées pour y faire face. Il manqua à la direction politique de l'UP et au gouvernement une vision politique suffisante, ainsi que l'unité tactique et stratégique indispensable pour s'ouvrir une voie de sortie. Et si Allende prit successivement les initiatives que nous avons mentionnées à titre d'exemple, ainsi que bien d'autres qu'il serait fastidieux d'énumérer, qui étaient cohérentes avec la stratégie générale du programme commun, elles ne furent pas suivies pour une raison ou pour une autre par l'ensemble de la direction des partis du peuple. Cette position est en elle-même moins grave que le fait que la direction de l'UP n'ait pas élaboré et proposé un projet commun de remplacement.

La contre-révolution trouva ainsi une brèche par laquelle elle fit porter son action perturbatrice et elle l'agrandit à un point tel qu'elle renversa tout l'échafaudage sur lequel reposait la force des organisations populaires et du gouvernement.

On arriva ainsi à la première semaine de juin 1973, quelques jours après le Ille message au Congrès, pendant laquelle le gouvernement dut choisir entre les actions suivantes :

a) Promulguer la réforme constitutionnelle de la DC sur les Secteurs de propriété sociale - ce qui revenait à annuler tout ce qui avait été fait depuis 1971 en matière de transformation de la structure économique - et ouvrir la voie au changement de régime politique selon les désirs du PN et de la DC. Pour l'UP, comme pour les syndicats, la masse ouvrière et le gouvernement, c'était impossible.

b) Soumettre au référendum les vetos de l'exécutif repoussés par le Parlement lors de la négociation du projet sur les Secteurs de propriété sociale de la DC. A nouveau Allende sollicita le recours à l'arbitrage électoral, tout en proposant de mettre en œuvre un plan d'urgence économique, militaire et social destiné à contenir l'insurrection conservatrice imminente. Nous étudierons ultérieurement plus en détail ce plan ; mais il fut repoussé à cette occasion et la totalité des partis de l'UP se refusa à appuyer le référendum.

c) Ne pas promulguer la réforme constitutionnelle approuvée par le gouvernement et ne pas recourir non plus au référendum. Bien que le gouvernement fût légalement habilité à adopter cette résolution, cela revenait à bloquer davantage la machine de l'Etat. Le comité politique de l'UP se prononça en faveur de cette dernière solution et la crise finale éclata violemment quelques jours plus tard.


Notes:

1. Cette analyse des élections partielles de janvier 1972 fut publiée ultérieurement dans la revue Vía chilena, 11, 1972.

2. Expression qui signifie: «Nous connaîtrons une large défaite».

3. Le 5 novembre 1970, dans sa première allocution comme président, Allende se référait à ce plan initial quand il annonçait «... Plus vite ces monopoles seront expropriées, plus vite les petites et moyennes entreprises seront assurées deppuvoir compter sur la totale collaboration de l'Etat pour le bon déroulement de leurs activités. Le gouvernement populaire a déjà élaboré des projets de lois qui permettront la réalisation du programme. Les travailleurs - ouvriers, employés, techniciens, cadres et intellectuels-auront la direction économique du pays et aussi la direction politique». Certaines des thèses qui constituent le projet en question sont développées dans mon article «Etat bourgeois et gouvernement populaire» dans Cuadernos de la Realidad Nacional, Santiago du Chili, 1972.

4. J'arriverai à cette conclusion après avoir analysé les campagnes électorales de Tomic, Alessandri et Allende, faites en juillet-août 1970 et publiée dans La pugna Política por la presidencia de Chile, Santiago, Ed.Universitaria, 1971.

5. Ibid.

6. Lettre de K.Marx à Domela Nienwenhuya (22 février 1881).

7. Voir: 1970, La pugna política por la presidencia de Chile, op.cit., p.69-70.

8. Résolution approuvée par le IIe congrès national du MAPU tenu à Santiago du Chili en décembre 1972. Voir Le Chili est proche, Paris, Maspero, 1974, p.41-49, extraits de cette résolution.

9. Les différences entre le projet original envoyé parle gouvernement et celui approuvé par le Parlement sont expliquées dans l'étude de E.NOVOA, La batalla del cobre Comentarios y documentos, Santiago, Ed. Quimantú, 1972, en particulier p.147 et 148.

10. Les problèmes essentiels sur cette question, au milieu de 1972, sont exposés dans mon article: «Les élections de mars 1973 et la définition de classe du pouvoir politique d'Etat», écrit en août-septembre de cette année et publié dans mon livre. L'Etat et les problèmes tactiques dans le gouvernement de Allende. Mexico. Siglo XXI, 1978, p.187-200.


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