Allende et l’expérience Chilienne


CHAPITRE V

LE DILEMME DE LA DEMOCRATIE CHRETIENNE

Le phénomène le plus important de tout le processus que nous sommes en train d'étudier, c'est la présence d'un bloc socio-politique regroupé autour de la classe ouvrière et capable de remplacer le bloc bourgeois au pouvoir. Une telle situation engendre une dynamique de bipolarisation croissante des forces politico-sociales autour des noyaux antagoniques, ce qui réduit progressivement le champ d'action et l'autonomie des forces intermédiaires qui se voient condamnées à se décomposer, à se regrouper ou à se métamorphoser autour des deux pôles principaux. Le centre perd progressivement et inévitablement toute force, d'abord en tant que facteur d'équilibre et ensuite comme éventuelle alternative pour l'un des deux blocs en lutte. Toutefois le déroulement dans le temps et la succession des phases de cette polarisation ne sont pas automatiques, et ils peuvent être retardés ou accélérés.

La naissance d'un bloc de droite face à la gauche unie explique qu'aux élections de 1970 le candidat de la DC soit arrivé en troisième position. Phénomène quelque peu semblable à celui qui se produisit lors du premier tour des élections présidentielles françaises de 1974, le 5 mai, lorsque le porte-parole de l'Union de la gauche, François Mitterrand, obtint 43,3% des suffrages, Valéry Giscard d'Estaing 32,9% et le candidat du mouvement gaulliste, différencié de la droite la plus conservatrice et situé, contre sa volonté, entre les deux blocs principaux, se vit placé en troisième position avec un pourcentage de 14,5%.

L'UP chilienne était depuis huit mois à peine au gouvernement lorsque se produisit la première convulsion des forces centristes de la DC et du Parti radical. A l'intérieur du PDC, ce phénomène se traduisit par la scission d'un secteur de l'aile gauche qui, en juillet 1971, forma le mouvement de la Gauche chrétienne et demanda ultérieurement à s'intégrer à l'UP [1] . Au sein de cette dernière, ce fut un secteur petit-bourgeois qui connut la même évolution, en sens opposé. Ce même mois de juillet 1971, le Parti radical se divisait, et son aile la plus modérée se constituait en un parti autonome appelé Parti de la gauche radicale (Partido de izquierda radical, PIR) [2] . Bien que demeurant à l'intérieur de l'UP, les radicaux suivirent une évolution qui reflète le processus implacable de polarisation. Dix mois après, en avril 1972, le PIR se retirait du gouvernement et, en juin 1972, intégrait pleinement les rangs de l'opposition, groupée sous le nom de Confédération démocratique (CODE). En 1973, les radicaux du PIR, anciens fondateurs de l'UP, étaient les adversaires les plus farouches de cette dernière ; ils rejoignirent totalement l'insurrection et adhérèrent ensuite à la Junte militaire de Pinochet. Tandis que la Gauche chrétienne liait de plus en plus son sort à celui de l'UP et était poursuivie, après le 11 septembre, avec la même hargne que les partis fondateurs de celle-ci.

Les déplacements des forces à l'intérieur des partis du centre, en juillet 1971, se sont précipités avant que l'UP n'ait pu résoudre le problème du pouvoir de l'Etat. Dans la mesure où ils affectaient les délicates relations d'équilibre de l'UP avec les autres secteurs moyens et avec la DC, ils menaçaient de modifier profondément les bases sur lesquelles reposait la stratégie de la gauche. A la présidence de la République, cela suscita aussitôt une profonde préoccupation. Pour les autres milieux, au contraire, la scission du Parti radical signifiait que la révolution lâchait du lest, et celle du PDC marquait l'amorce de la division de ce mouvement entre son courant populaire et son courant bourgeois. Les secteurs de la gauche chilienne, partisans d'accélérer la bi-polarisation politique du pays eurent toujours un puissant allié, le gouvernement des Etats-Unis, qui ne négligea aucune occasion pour encourager ou provoquer la mise en marge, dans l'UP, des secteurs centristes, afin de les opposer, dans une seconde phase, aux partis ouvriers. C'était le but visé par H.Kissinger quand, le 5 novembre 1971, il fit approuver un budget de 815000 dollars pour financer l'opération ; renforcer l'aile conservatrice du PDC et séparer les mouvements représentatifs des secteurs modérés de l'UP.

La dissidence de certains dirigeants de l'aile gauche de la DC intervient après une des opérations tactiques les plus importantes de l'UP. Elle consista à encourager les contradictions internes du PDC, en favorisant la division entre ses secteurs populaires et bourgeois, plutôt que de contribuer au maintien de son aile gauche à la direction du Parti. En pratique, une telle option revenait à accélérer le processus de bi-polarisation pour remplacer le schéma tripartite de 1970, mais avant que le bloc populaire n'ait consolidé son contrôle sur les structures économiques et politiques fondamentales. Dans la mesure où l'UP continuait à être en minorité au Parlement et auprès des couches moyennes, il fallait, pour que ces dernières restent neutres, favoriser, dans un premier temps, une opposition entre le PDC et la bourgeoisie du Parti national, tout au moins jusqu'à ce que l'UP trouve le moyen de s'assurer une majorité politique et sociale qui garantisse à son bloc social les moyens de poursuivre son programme de gouvernement. Il fallait éviter que l'aile gauche du PDC ne s'affaiblît au profit du secteur conservateur, ce qui aurait permis à ce dernier de récupérer le contrôle du parti. La conception tactique, qui consistait à diviser le PDC, se concrétisa sur tous les fronts. Je me bornerai,ici, à donner un seul exemple. Le 18 juillet 1971, devaient avoir lieu, dans la province de Valparaiso, des élections complémentaires pour remplacer un député démocrate-chrétien récemment décédé. Trois mois avant, l'UP avait obtenu dans cette province, lors d'élections municipales, 49% des suffrages : il était donc évident que si l'opposition présentait deux candidats, le candidat de l'UP obtiendrait une majorité confortable. Le Parti national préféra donc s'abstenir de présenter son propre candidat et appuya celui de la DC (il avait posé comme condition que celui-ci appartînt à l'aile conservatrice du parti). Ainsi, le PN joignait ses forces à celles de la DC pour affronter directement l'UP : la droite cherchait à briser l'entente entre le PDC et l'UP qui, en septembre-octobre 1970, l'avait condamnée à l'isolement.

Pour parer à cette situation qu'il prévoyait, Allende avait demandé, en juin 1971, à la direction nationale de l'UP d'examiner les données suivantes :

1) l'UP avait obtenu une grande victoire dans les élections générales d'avril, et il n'était pas opportun de la mettre en jeu, trois mois après, dans une élection partielle dont l'issue n'avait aucune incidence sur les rapports de forces à l'intérieur de la Chambre des députés;

2) au contraire, si le candidat de la gauche était vaincu dans une province, l'opposition essayerait d'utiliser cet échec pour contrecarrer les effets des élections nationales du mois d'avril; l'UP devait éviter que les tentatives du Parti national de former un front commun avec le PDC contre l'UP fussent facilitées par cette élection complémentaire;

3) l'UP devait s'efforcer de maintenir son entente avec le PDC de telle sorte que la conjonction des deux forces sociales réduisît la droite à néant.

En conséquence, Allende suggéra à l'UP de proposer à la DC la tactique suivante : l'UP ne présenterait pas de candidat pour pourvoir le siège laissé vacant par le député démocrate-chrétien disparu, si la DC s'engageait à appuyer la candidature d'un dirigeant de son aile populaire, par exemple le président de la Jeunesse démocrate chrétienne, Luis Badilla. La direction du PDC était en principe disposée à chercher un accord de ce type.

Le sens de cette tactique était clair. Seul l'appui de l'UP à l'aile gauche du PDC pouvait permettre à cette dernière de contrecarrer les intentions du «secteur Frei» de s'allier avec le Parti national. Mais si l'UP affrontait directement l'ensemble du PDC, ce dernier se verrait contraint de chercher l'appui du Parti national pour ne pas être nécessairement acculé à la défaite: virage sur la droite de la DC que souhaitaient, depuis le 4 septembre 1970, aussi bien le Parti national que l'aile conservatrice du PDC. Si l'UP, qui, à elle seule, frôlait les 50% des suffrages à Valparaiso, présentait son propre candidat, la DC devait solliciter l'appui du Parti national pour pouvoir continuer à représenter une alternative électorale de l'UP. Ne pas s'allier avec le Parti national équivalait pour la DC à capituler devant la gauche unie et courir le risque de se désintégrer, étant donné que sa gauche s'intégrait d'une manière ou d'une autre à l'UP, et sa droite au Parti national.

C'était le suicide du PDC. Mais si la désarticulation du PDC se produisait malgré tout, cela signifiait également la polarisation du pays autour des deux blocs sociaux antagoniques, avec les conséquences qui s'ensuivraient inéluctablement.

Cependant la direction de l'UP eut une optique différente de celle de Allende, et décida de présenter un candidat du Parti socialiste à l'élection complémentaire de Valparaiso. Le Parti national, réaliste, ne présenta pas de candidat et fit campagne contre le gouvernement en appuyant la candidature démocrate chrétienne. La campagne électorale fut dure. Quel que fût son dénouement, l'avant-garde des partis populaires apparaissait, pour la première fois depuis 1964, en lutte contre l'ensemble de l'opposition unie. L'option tactique de sa propre direction politique avait précipité la rupture de la tri-polarisation qui, entre 1967 et 1970, avait permis à l'UP d'accéder au gouvernement. La décision de la direction de la gauche offrit au gouvernement des Etats-Unis une occasion de lancer son plan visant à faire s'affronter l'UP à l'ensemble de tout le reste de la communauté nationale. Ce dut être avec une grande satisfaction que le Comité des quarante octroya à Washington, le 6 juillet 1971, une subvention clandestine de 150 000 dollars destinée au candidat démocrate-chrétien à Valparaiso, pour lui permettre de mener une campagne efficace.

Le soir du 18 juillet 1971, lorsque les urnes enregistrèrent la défaite du candidat de l'UP, les quartiers résidentiels de Santiago furent envahis par une foule rayonnante. Jusqu'aux heures les plus avancées de la nuit, les rues du quartier Providencia connurent une kermesse spontanée. Pour la première fois depuis 1964, la droite eut conscience de célébrer une grande victoire [3].

A la même heure, dans sa résidence de Tomas Moro, Savaldor Allende se trouvait seul avec quelques membres de sa famille et moi-même. Il mesurait avec préoccupation l'impact que le changement tactique qui venait de se produire allait avoir. Il en vint à la conclusion qu'il devait mettre en jeu l'élément principal dont il disposait du point de vue stratégique: le référendum. Ce soir même, il décida d'informer la direction de l'UP qu'il convenait de chercher dans des élections générales l'appui politique nécessaire pour continuer sa politique. Nous verrons plus loin le sort qui fut réservé à ce projet.

Pendant la campagne de l'élection partielle de Valparaiso, j'étudiai le comportement de l'aile gauche du PDC. Il était manifeste que l'alliance avec le Parti national lui déplaisait, et elle ne s'en cachait pas. En cas d'échec électoral, il me paraissait évident qu'elle en tirerait argument pour susciter un large débat interne. La victoire, au contraire, renforça la position des tenants du front commun avec le Parti national, et affaiblit celle de ceux qui s'y opposaient, au point de les faire désespérer de pouvoir contenir la force du courant anti-UP. Je craignais une scission imminente ; Allende était d'un avis contraire. Il pensait que le succès du PDC à Valparaiso dissuaderait son aile gauche de se séparer du parti. Lorsque vint la nouvelle de la démission de six députés démocrates-chrétiens, s'insurgeant contre le «virage à droite» du parti, la surprise de Allende fut plus grande que la mienne. Toutefois son hypothèse s'avéra exacte à la longue: la grande masse de l'électorat populaire démocrate-chrétien et ses chefs les plus représentatifs demeurèrent fidèles au PDC.

Nous craignîmes que la scission de l'aile la plus dynamique des dirigeants pro-socialistes du PDC ne facilitât l'œuvre de récupération de la direction du Parti par son secteur le plus conservateur. J'exprimai quelques heures après cette crainte à celui qui allait être le secrétaire général de la Gauche chrétienne, Bosco Parra. Il répondit en substance : «C'est une décision qui nous a coûté de grands efforts et qui a été pour nous un véritable sacrifice. Mais nous ne pouvions rien faire d'autre. A l'intérieur du PDC, tout est perdu, on ne peut rien y faire pour le socialisme ».

Certes, la DC n'avait jamais été un parti socialiste. Mais elle regroupait, à sa base, une grande masse de salariés, ouvriers, paysans, secteurs populaires urbains, employés, cadres et travailleurs indépendants ainsi que de petits propriétaires dont l'attitude, selon qu'ils penchaient en faveur du bloc bourgeois ou en faveur du bloc populaire, était décisive pour la continuité du processus révolutionnaire. Que la base du PDC ne fût pas résolument pro-socialiste, c'était évident. Mais il était également évident que le refus, par le PDC, des propositions capitalistes traditionnelles du Parti national, avait permis à l'UP d'arriver au gouvernement en 1970, et de gouverner ensuite pendant plus de deux ans.

Dans les heures qui suivirent la naissance de la Gauche chrétienne, je fis valoir avec insistance au président Allende qu'il convenait de ne pas l'incorporer immédiatement à l'UP ou au gouvernement. Cela aurait eu pour effet d'empêcher que de nombreux démocrates-chrétiens, opposés à des alliances avec la droite traditionnelle mais également réticents vis-à-vis de l'UP et des partis la composant, s'identifient au mouvement qui venait de naître. Si Ton voulait que ce dernier ne déverse pas vers la gauche les secteurs de la base populaire démocrate chrétienne, conscients d'être manœuvres par la contre-révolution, la Gauche chrétienne devait se maintenir pendant longtemps dans une position critique vis-à-vis de la DC, tout en restant en dehors du grand rival historique de cette dernière, l'UP. A mon avis, l'entrée de l'IC dans l'UP revenait à l'étouffer dès sa naissance, en l'isolant de son champ naturel de développement: la base populaire du PDC.

Ce point de vue n'était partagé pratiquement par personne à la direction de l'UP, où Ton insista à maintes reprises pour que la Gauche chrétienne entrât immédiatement dans l'UP. L'hésitation entre les deux options ne dura que deux mois à peine, au bout desquels l'IC intégrait officiellement l'UP. Par malheur, nos craintes initiales s'avérèrent par la suite fondées. La capacité d'absorption par l'IC de la masse populaire DC fut, dans ces conditions, nulle.

C'est donc en juillet 1971 que vacillent deux des piliers du gouvernement de l'UP. D'un côté, la division interne du Parti radical affectait l'alliance de la classe ouvrière avec la petite bourgeoisie à Tinté-rieur de l'UP'elle-même. Pendant des semaines, Allende s'efforça de refaire l'unité du Parti radical et il maintint le groupe,même scindé, au gouvernement, en lui attribuant deux portefeuilles, malgré l'incompréhension et les protestations de certains secteurs de l'UP. D'un autre côté, l'affaiblissement de l'aile gauche du PDC menaçait la survie du pôle intermédiaire entre la droite et l'UP.

LA RENCONTRE TOMIC-ALLENDE DE DECEMBRE 1971

Compte tenu de ces données précédentes, il ne faut pas s'étonner outre mesure si, six mois après les élections de Valparaiso, la droite du PDC est à même de créer la première crise portant atteinte à la stabilité de l'appareil d'Etat. Allende, qui n'est secrétaire général d'aucun parti, mais qui est le représentant de l'ensemble de la coalition, est, pour ce qui a trait aux élections, à la merci d'une décision des partis puisque ce sont eux et non pas lui qui contrôlent directement les organisations indispensables à toute mobilisation électorale. Mais en ce qui concerne les questions relevant de la compétence du gouvernement proprement dite, sa marge d'autonomie personnelle est bien supérieure. Si, en juin 1971, il dut se borner à proposer aux dirigeants de l’UP d'éviter la lutte directe contre le PDC à Valparaiso, au mois de décembre, il prend lui-même l'initiative d'aller discuter avec la gauche démocrate chrétienne les conditions permettant d'éviter un tel affrontement.

Le soir du 17 décembre 1971, après le dîner, Allende m'invita à venir converser avec lui dans son cabinet de travail à Tomâs Moro. A ma grande surprise, quand j'entrai je vis que Radomiro Tomic nous y attendait. C'est la seule occasion que j'aie eue de rencontrer le dirigeant démocrate-chrétien qui avait postulé la présidence de la République lors des élections de 1970. La conversation qui eut lieu ce soir-là contient, quand on l'examine avec le recul du temps, l'explication de certains phénomènes qui permettent de comprendre l'histoire chilienne. C'est pourquoi je me permettrai de la reproduire partiellement.

Allende commença par expliquer que s'il avait invité Tomic à cette réunion c'était pour parler de la résolution adoptée peu de jours auparavant par le PDC de renverser le ministre de l'Intérieur par le biais de l' impeachment parlementaire :

«Je souhaite que nous analysions la portée juridique et politique d'une telle décision. A mon avis, elle est anticonstitutionnelle et je suis disposé à défendre les prérogatives de l'exécutif devant cette manœuvre.

- Il est fort possible, dit Tomic, que tu aies raison du point de vue juridique. Mais quel que soit le dénouement de cette question, ce qui me préoccupe c'est que le problème ne va pas être résolu une fois pour toutes, et qu'il ira en s'aggravant. En effet, l'UP est au gouvernement et bénéficie de l'appui électoral de près de la moitié du pays, mais vous êtes en minorité à l'intérieur des Institutions de l'Etat. Et pour mener à bien votre programme vous avez besoin d'une majorité institutionnelle. Sans quoi nous irons de crises en crises, qui seront chaque fois plus graves.

- C'est pour cela même, répondit Allende, que je t'ai invité ce soir. Le PDC commence à prendre une position d'intransigeance croissante vis-à-vis du gouvernement et cela peut avoir des conséquences graves pour vous, pour nous et pour tout le pays. Cherchons le moyen d'arrêter une telle évolution.

- Vous avez commis une erreur grave, dit Tomic. L'UP a attaqué sans arrêt la DC, d'une manière sectaire et avec étroitesse d'esprit. Dans les usines, dans les campagnes, dans les bureaux, les militants de l'UP ne veulent rien à voir avec les nôtres, exercent une discrimination contre eux, et même, le cas échéant, s'en prennent à eux. Nous, qui depuis le début avons cherché et souhaité une collaboration entre la DC et l'UP, vous nous avez laissés «en plan», isolés et chaque fois plus faibles. Le fait que l'équipe de dirigeants de mon parti qui avait le plus activement soutenu ma campagne électorale ait quitté celui-ci ne pouvait que profiter à vos adversaires les plus déclarés à l'intérieur du PDC, sollicités par la droite. N'oubliez pas que l'opposition unit, tandis que le gouvernement divise. »

J'apportai une précision :

«Vous ne pouvez pas oublier que de 1964 à 1970, tant que la DC a été au gouvernement, ses bases et celles de l'UP ont été constamment rivales. Que pendant ces six années, les militants de la gauche se sont sentis écartés et poursuivis par la DC. Il est très difficile que, du jour au lendemain, des rivaux traditionnels confraternisent. Par ailleurs, la direction du PDC répond à chaque initiative d'orientation socialiste du gouvernement par des propositions fondamentalement opposées. Par exemple, au projet de création du Secteur de propriété sociale, elle en oppose un autre que j'appellerai «implantations industrielles », qui est une adaptation au secteur secondaire du schéma appliqué par la DC pour sa réforme agraire. Ce qui fait que, pour préserver les structures capitalistes actuelles, elle propose, comme solution de rechange, dans le domaine de la propriété industrielle, un projet irréalisable.

- Il n'en reste pas moins, dit Allende, qu'avec toi je peux discuter et chercher un point d'accord. Je ne vois aucun inconvénient à vous faire rentrer au gouvernement. Mais ne me demande pas d'en faire autant avec Carmona, ou avec Frei dont tu sais mieux que moi qu'ils furent tes principaux adversaires pendant la campagne électorale. Moi qui ai gagné, j'ai moins été ton ennemi que ne l'a été l'aile droite de ton parti. Par ailleurs, ni l'UP ni moi-même ne pouvons accepter l'incorporation dans le gouvernement du secteur du PDC qui milite contre le socialisme, alors que la DC, en elle-même, a autant de force électorale que le PS et le PC réunis. Cela provoquerait la scission de l'UP et ferait du PDC la principale force du gouvernement. Et moi, j'ai été nommé candidat à la présidence par l'UP et non par la DC.

- Je connaîs mon parti, répondit Tomic. Ce n'est pas la première fois qu'il suit une ligne conservatrice. Toutefois, en d'autres occasions nous sommes parvenus à la modifier dans le sens contraire, en 1968 par exemple. Le moment viendra où il changera à nouveau d'orientation. »

A ce moment de la conversation, j'indiquai à Tomic qu'un tel changement de direction de l'ensemble du PDC n'allait pas être possible tant que l'UP serait au gouvernement. Le développement du processus révolutionnaire tendait à polariser chaque fois davantage les forces politiques, et à nous éloigner de la tri-polarisation de 1970. A la longue, cela favorisait davantage les desseins du secteur Frei de s'allier avec le Parti national que ceux de l'aile gauche visant à empêcher une telle alliance. Peu après, je m'excusai et quittai la salle. Quand j'y revins une demi-heure après, la réunion était déjà terminée. Allende était seul. Je lui demandai si Tomic allait oser prendre la tête du secteur populaire du PDC pour chercher un accord avec le gouvernement. La réponse fut négative.

Pourquoi s'en étonner? Entre novembre 1970 et juillet 1971, l'UP n'avait précisément pas cherché à s'allier avec la gauche du PDC pour l'aider à se maintenir à la tête du parti. C'est le contraire qui se produisit : elle en fit la cible des tirs croisés du secteur Frei et de l'UP elle-même. Pendant ce temps, le gouvernement des Etats-Unis subventionnait l'aile droite de la DC pour qu'elle influe sur les décisions du moment et qu'elle puisse, avec le temps, déplacer de la direction du parti le secteur progressiste. Les dollars envoyés clandestinement depuis Washington arrivaient directement aux hommes de confiance de Eduardo Frei, et non pas à la direction du PDC. Si le 22 mars 1971, le Comité des quarante de H. Kissinger concède une subvention de 158 000 dollars, le 10 mai il en octroie une autre de 77 000 dollars, le 20 mai une troisième de 150 000 dollars et une autre d'un même montant fut envoyée le 6 juillet suivant. Le 5 novembre de la même année ce sont 815 000 dollars qui partent de Washington pour renforcer le secteur anti-UP de l'opposition et diviser la coalition qui soutient le gouvernement populaire. Quand, en décembre 1971, Allende cherche à modifier le cours des événements et à conclure un accord direct avec la gauche du PDC, il est trop tard. Ce parti se trouve déjà en fait sous le contrôle de son aile conservatrice. Lorsqu'en mai 1972, Allende prend à nouveau l'initiative de forcer un accord, non pas cette fois avec l'aile gauche du parti mais avec la direction générale du parti dans sa totalité; il n'y parvient pas non plus. Car si l'on arrive alors à un point de convergence, le secteur Frei se sent déjà suffisamment fort pour s'engager contre la propre direction du parti et faire échouer les accords intervenus avec le gouvernement. Et quand, enfin, en juillet 1973, Allende fait un nouvel effort pour établir un accord législatif avec le parti qui contrôle le Congrès, la direction nationale du PDC est alors entièrement dans les mains du secteur Frei qui exige du gouvernement la capitulation totale, et qui demande en même temps à haute voix ce que pendant des années il a dû taire : un soulèvement militaire.

Le problème essentiel des relations entre le PDC et le gouvernement était que ce dernier avait besoin de surmonter l'obstruction croissante que ce parti exerçait dans le Parlement et dans d'autres institutions représentatives de secteurs moyens et populaires. C'était bien la question centrale du pouvoir, et notamment celle de la direction de l'Etat qui était en jeu. Mais il faut bien voir que chaque initiative de Allende pour arriver à un accord législatif avec le PDC n'est que l'alternative à laquelle il se trouve contraint après le refus par le comité politique de l'UP de ce qu'il considère être le recours idoine pour résoudre le problème : demander au pays de se prononcer expressément par voie de référendum sur les moyens requis par le gouvernement pour continuer à appliquer le programme commun de l'UP.

La conversation Allende - Tomic de décembre 1971 vient après le refus de la part de l'UP des propositions de référendum faites par le président de la République en juin, juillet et août de cette même année. Les négociations avec le président du PDC, R. Fuentealba, en mai 1972, viennent après le refus de la proposition de référendum que fait Allende à l'UP, suite à l'échec aux élections partielles de Colchagua et O'Higging, au mois de janvier de cette année. Les conversations avec le PDC de juillet-août 1973 eurent lieu après que, en juin, la totalité des partis de la coalition gouvernementale eut repoussé la proposition de soumettre à une consultation générale le principal sujet de discorde avec le Parlement, à savoir la nationalisation des entreprises.

Plus le processus révolutionnaire progressait sans que l'UP ait sa propre majorité au Parlement, plus le rôle d'arbitre de la DC prenait d'importance dans des circonstances chaque fois moins favorables pour les partis ouvriers. Car, d'un côté, le poids des secteurs proprement bourgeois au sein de la DC amène le parti à repousser l'hégémonie politique de la classe ouvrière tant qu'il existera une autre solution, et le pousse même à préférer l'installation d'une dictature fasciste à celle du prolétariat. En outre, le secteur populaire DC, lorsqu'il trouve à sa gauche un bloc aussi puissant que celui de l'UP, n'ose pas se mettre en marge du parti «pluriclasses» par crainte d'être «satellisé» par le parti ou les partis proprement ouvriers, et il préfère rester au sein du PDC avec l'espoir qu'un jour il reprendra la direction de l'ensemble du parti.

Voilà pourquoi l'UP, après s'être installée au gouvernement, ne pouvait trouver dans la DC qu'une force d'appui secondaire, jamais essentielle, sous peine d'être à la merci d'un mouvement politico-social d'essence fondamentalement non socialiste. Mais si ce dernier point de vue était communément partagé par les partis qui composaient l'UP, dans la pratique on ne trouva jamais les moyens concrets de le mettre en application. Ce qui nous amène à examiner le recours principal de la tactique politico-institutionnelle de conquête du pouvoir : l'expression de la volonté populaire à travers les mécanismes politiques existant à cet effet.


Notes:

1. Le déplacement vers l'UP de l'aile gauche du PDC affecta surtout des représentants au Parlement (six députés DC sur 55 adhérèrent à la Gauche chrétienne) et les dirigeants de la jeunesse.

2. La scission du PIR intervint pendant le Congrès du Parti radical, et fut menée par sept sénateurs et cinq députés.

3. Effet politique découlant de l'alliance DC-PN, plus que du sens du scrutin lui-même. En avril 1971, l'UP, à Valparaiso, avait obtenu 48.3%; en juillet. 48,6%


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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