Allende l’expérience Chilienne


CHAPITRE IV

LE GOUVERNEMENT POPULAIRE ET LES FORCES ARMEES DE L'ETAT

L'action contre-révolutionnaire appliquée au processus chilien nous aide à montrer comment les forces capitalistes ont procédé. Nous n'y découvrons rien de véritablement nouveau. Cette action visait essentiellement un but: maintenir une nation-Etat à l'intérieur d'un système international placé sous l'hégémonie d'un autre pays. Pour atteindre cet objectif, il suffit de coordonner et de coaliser les forces conservatrices nationales et les forces conservatrices internationales, celles-ci représentées par celles du pays dominant. Le phénomène est aussi vieux que l'histoire des relations internationales. A partir de cette donnée de base il ne reste qu'à, adapter cette tactique à des circonstances spécifiques d'un moment historique et d'un lieu géopolitique.

L'intervention militaire en soi ne présente pas de nouveauté majeure. Point n'est besoin de faire de longues et savantes recherches pour arriver à des conclusions que peut nous donner une connaissance sommaire de l'histoire, de l'histoire la plus récente, comme de la plus ancienne et classique. Lorsque la première armée professionnelle de la République romaine prit la décision de s'emparer du pouvoir, au 2e siècle avant Jésus-Christ, son chef, Sila, commençait une expérience qui allait se répéter indéfiniment dans l'histoire, à quelques variantes près. Ce qu'il fit d'abord, c'est prendre la parole dans une assemblée publique (mass média de l'époque) pour «déplorer la situation de la République si longtemps aux mains des démagogues», appellation traditionnelle, chez les militaires, pour qualifier les hommes politiques. Il ajouta que «l'armée s'était vue dans l'obligation d'agir comme elle l'avait fait», et il indiqua les principes d'autorité, d'ordre et de hiérarchie, simples dans leur énumération et universels dans leur application, qui allaient guider les nouveaux dirigeants. Il conclut qu'une fois mises en application les mesures qui les avaient amenés à assumer la direction de la République: «Il n'y aurait plus entre les Romains ni discordes ni divisions civiles» [1].

Le premier corps armé, qui détruisait les mécanismes constitutionnels de l'Etat romain naissant, intervenait précisément sous le prétexte de «restaurer la constitution républicaine». Sila s'octroya, lui-même, le titre de dictator rei publicae constituendae. Bien évidemment, le nouveau régime commença par déclarer «hors la loi» les principaux partisans du gouvernement déchu, au nombre, très important pour l'époque, de 1700, qui furent purement et simplement assassinés et dont les biens furent pillés et répartis entre les troupes.

On pourrait présenter et décrire le coup d'Etat militaire de Pinochet, de septembre 1973 en termes semblables, en changeant le décor et les noms des protagonistes. Toute armée en action a besoin de justifier l'existence d'un «ennemi», et quand il n'y en a pas au-delà des frontières, elle le cherche à l'intérieur. Pour l'armée de Cromwell c'étaient les «papistes». Après 1917, ce rôle est généralement dévolu aux « communistes».

Par ailleurs, il est une constante bien connue dans l'histoire, c'est que la capacité d'intervention d'une armée en tant que facteur politique est d'autant plus forte qu'est faible le degré de maturité et d'instabilité de la structure sociale et politique en général. Et les forces armées ne peuvent pas être considérées comme de simples spectateurs de la lutte des classes ni comme un simple élément additionnel des diverses composantes d'une société donnée.

Les dirigeants de la gauche chilienne n'eurent pas à attendre mars 1972 (lorsque la presse des Etats-Unis publia quelques documents confidentiels d'ITT) pour savoir qu'entre septembre et octobre 1970 il y eut collusion des intérêts nord-américains et chiliens pour empêcher que l'UP n'assumât le pouvoir. Cela, ils le virent de leurs propres yeux et le ressentirent dans leur propre chair. S'ils ne connaissaient pas avec précision l'identité de tous les protagonistes, ils savaient quels étaient les groupes de force alliés, à l'échelon national et international, qui étaient contre la candidature de la gauche unie.

Tous les Chiliens ont appris à l'école primaire qu'en 1891 l'intérêt des capitaux anglais pour les gisements de salpêtre de Tarapaca et d'Antofagasta avait provoqué une guerre civile dont l'issue fut la chute et le suicide du président de la République, José Manuel Balmaceda, le seul chef d'Etat chilien mort de façon tragique. Et le parallélisme entre ces faits et l'intervention américaine à propos des mines de cuivre fut présent dans les débats publics pendant toute la période 1970-1973.

De son côté, Salvador Allende citait ironiquement la phrase attribuée à Mao Tsé-toung: «L'impérialisme est un tigre en papier». Pour lui, l'impérialisme était plutôt une meute aux griffes puissantes, qui était aux aguets et prête à se jeter sur sa proie. La menace de faire couler le sang, que la droite faisait peser sur le pays, Allende la dénonça publiquement dès le 12 septembre 1970. Que l'intervention nord-américaine de cette même année menât le Chili au bord d'un affrontement violent, il le dit dans sa première allocution de président de la République chilienne, le 3 novembre 1970, en présence de Charles Meyer, sous-secrétaire d'Etat pour l'Amérique latine. Et il le répéta lors de l'Assemblée générale des Nations Unies, en décembre 1972. Maintenir les conditions de la paix civile fut une des préoccupations principales du gouvernement Allende. Elle devint son souci majeur au cours des six derniers mois, et fut au centre de toutes ses décisions.

Malgré tout, le sang coula. Le gouvernement fut renversé. Plus de trente mille partisans de l'UP, dans un pays comptant à peine dix millions d'habitants, furent froidement assassinés au cours des six mois suivants, et plus du double emprisonnés et torturés. Pour la première fois de leur histoire, les Chiliens connurent l'exil en masse. La répression économique et culturelle s'abattit sur l'ensemble des travailleurs; l'inflation atteignit un taux de plus de 1000% au cours des douze mois qui suivirent le coup d'Etat militaire, le nombre des chômeurs passa de 3% à plus de 15%, le pouvoir d'achat des travailleurs diminua de plus de 60% en moyenne, la monnaie fut dévaluée de presque 4 000%, dans les universités on expulsa entre 25% et 60% des étudiants et des professeurs selon les centres, etc. Comment expliquer une telle catastrophe, alors qu'une telle éventualité fut constamment envisagée par le gouvernement et que les moyens d'action de la réaction furent dénoncés à maintes reprises? Certains pensent qu'il s'agit d'une sorte de fatum qui frappe toute tentative de changement de régime. Laissons de côté les explications fatalistes, ainsi que les déterministes. Employons-nous à trouver d'autres critères de compréhension. Dans toute bataille perdue il y a des conceptions tactiques ou stratégiques erronées.

«VOIE PACIFIQUE» ET «VOIE NON ARMEE» VERS LE SOCIALISME

Dissipons l'ambiguïté que comporte le concept de «voie non armée» vers le socialisme. Par opposition à celui de «voie armée» il contient une équivoque non moindre que celui de «voie pacifique». De même que ce dernier concept n'implique pas qu'il n'y aura pas de violence, puisqu'aussi bien cette dernière est inhérente à tout changement social, le premier concept ne saurait signifier que les armes ne vont ni intervenir ni participer activement pendant le processus de transformations révolutionnaires.

Point n'est besoin qu'un régime social en arrive à une phase de transformation profonde ou de désintégration pour que l'on assiste à des manifestations de violence. Elles éclatent même dans les régimes les plus solides et les plus stables. Dans la mesure où il existe une domination sociale, exercée par certaines classes ou couches sociales sur d'autres, il est inévitable qu'entrent en jeu des mécanismes de violence sous une forme quelconque: économique, culturelle, politique, militaire, etc. Quand les contrôles sociaux et économiques qui maintiennent un «ordre» social deviennent inopérants ou insuffisants, on voit surgir de nouvelles manifestations insolites, donc anormales, qui visent à éliminer ou à remplacer ces mécanismes de contrôle. Nous pourrons appeler «violence réactionnaire» les formes d'expression qui tentent de remplacer les déficiences des contrôles traditionnels de domination et «violence révolutionnaire» celles qui souhaitent éliminer non seulement les contrôles mais encore les propres structures de domination préexistantes. Le nom de «voie pacifique» vers le socialisme n'a de sens que dans la mesure où il se réfère à la permanence des mécanismes de contrôle social tout au long de la période de transformation de la structure antérieure de domination, mécanismes suffisamment puissants pour maîtriser des manifestations anormales et «désordonnées». L'existence de contrôles sociaux effectifs détermine la présence d'une certaine «autorité», dotée de force suffisante pour imposer une direction et une organisation à la société, même en plein processus de transformation. Ce qui n'exclut pas les manifestations de violence pas plus que ne les exclut un régime en période de stabilité affirmée. La révolution bourgeoise en Angleterre a connu des manifestations de violence d'une ampleur équivalente à celles de la révolution française, bien que les crises politiques et d'autorité fussent très différentes dans ces deux pays entre le 18e et le 19e siècle.

En dernier ressort, si le concept de «voie pacifique vers le socialisme» a quelque raison d'être, c'est qu'il ne considère pas l'effondrement brusque de l'appareil de l'Etat comme le moyen d'inverser les rapports entre les classes sociales et d'établir un Etat, à caractère populaire ou prolétarien.

Le concept de «voie non armée vers le socialisme» est utilisé d'ordinaire comme synonyme ou substitut de celui de «voie pacifique». Et c'est logique, car il voit, dans la force armée, le véhicule principal dont se sert la violence pour imposer une nouvelle réalité sociale ou politique. Mais, d'autre part, ce n'est que dans la mesure où l'appareil d'Etat, dont on veut changer le contenu social, ne s'écroulera pas que l'on pourra concevoir que les institutions armées professionnelles ou irrégulières n'ouvriront pas le feu pour imposer l'hégémonie d'une classe sur l'autre. En d'autres termes, cela signifie que la transition vers le socialisme s'amorcera après une guerre civile ou une action militaire victorieuse.

Mais, même dans l'hypothèse où le processus révolutionnaire ne se trouve pas engagé dans une phase de confrontation armée, l'appareil armé est très présent dans le conflit social. Il intervient encore davantage, même s'il n'a pas à tirer le moindre coup de feu. Car, en fin de compte, c'est de l'appareil coercitif militaire de l'Etat dont il s'agit, puisqu'il est inhérent à toute organisation étatique per se. Et cet appareil militaire pèse et décide continuellement dans le système social (pouvoir de dissuasion) ; ce qui est inhabituel et exceptionnel, c'est qu'il ouvre le feu à des fins belligérantes, comme c'est le cas dans des situations de crise interne aiguë (pouvoir d'offensive).

Un mouvement populaire, s'il vise à conquérir la direction de l'Etat sans guerre civile ou sans affrontement armé, doit, en premier lieu, se trouver en face d'une structure étatique qui n'exclut pas l'accès au gouvernement des forces populaires. S'il en est autrement, la crise et la chute de cette structure d'Etat est une étape intermédiaire nécessaire. En second lieu, le mouvement populaire doit adapter ses tactiques de lutte et de conquête du pouvoir à celles que le régime politique a institutionnalisées et légitimées. La contradiction historique surgit, toutefois, quand cet appareil d'Etat répond aux nécessités d'une organisation sociale dans laquelle prédomine le bloc social bourgeois. Ce dernier n'abandonnera pas les positions qu'il occupe sans opposer toutes sortes de résistances. Résistance légale, tant que les lois en vigueur lui donneront un certain avantage. Résistance illégale, lorsque la propre légitimité étatique ne lui suffira plus ou qu'il ne pourra plus en faire usage.

Quand, dans un régime démocratique moderne, les mécanismes politiques institutionnels fonctionnent normalement, le mouvement populaire peut atteindre et éventuellement diriger les centres du pouvoir politique de l'Etat - gouvernement et Parlement - dont la légitimité est essentiellement fondée sur la «volonté populaire» librement exprimée. Cependant, il est également inhérent aux régimes pluralistes, où plusieurs partis politiques luttent pour représenter les intérêts de secteurs sociaux distincts, que l'appareil militaire de l'Etat soit professionna-lisé. Dans la mesure où il ne s'identifiera pas à un parti politique donné, les autres partis pourront aspirer raisonnablement à détenir le pouvoir civil. Dans un régime à parti unique ou dominant, la politisation des forces armées, en faveur de l'idéologie et les intérêts sociaux que représente ce parti, est la condition et la garantie de la formation et du maintien de la forme d'Etat où les deux trouvent leur place. C'est pourquoi, dans ce type de régime, le mouvement populaire ne peut accéder au pouvoir politique qu'à travers la crise de l'ensemble des institutions civiles et militaires.

Cependant, si les conditions précédemment exposées sont nécessaires pour accéder à la direction de l'Etat sans guerre civile préalable, elles ne sont pas suffisantes. Il faut, en outre, que le mouvement populaire anticapitaliste puisse contrôler l'ensemble du système social. Maintenir ou implanter l'hégémonie d'un bloc social suppose la maftrise des quatre principaux instruments de contrôle : économique (relations de production, de distribution et d'échange), politique (principalement l'appareil d'Etat) et culturel (interprétation et conservation des valeurs). Cet ensemble de contrôles maintient, en fonction de leurs nécessités, des institutions spécifiquement coercitives qui interviennent subsidiairement dans les cas d'insuffisance ou d'inefficacité des mécanismes sociaux, économiques, politiques et culturels de régulation. Ce sont les appareils répressifs à proprement parler (judiciaire, policier, militaire).

Dans cette optique, nous pouvons distinguer, pour la conquête des mécanismes de contrôle de la société par le bloc social anticapitaliste, deux voies tactiques principales : la voie insurrectionnelle et la voie politique institutionnelle. La première a été celle des expériences historiques qui, à ce jour, sont parvenues à implanter la dictature du prolétariat sans intervention militaire directe de l'étranger. Quelles qu'en soient ses modalités principales - guerre populaire (Chine), guérilla (Yougoslavie), insurrection proprement dite (bolcheviques en Russie) - la voie insurrectionnelle passe par la guerre civile ou par l'affrontement armé. Son action requiert le bouleversement préalable des mécanismes de contrôle économique, politique et culturel, de telle sorte que l'appareil coercitif institutionnalisé du bloc social dominant entre en crise. Ce n'est que lorsque ce dernier est en état de désagrégation ou de semi-paralysie, sans qu'un appareil militaire parallèle soit à même de le remplacer, que l'affrontement armé peut être favorable, dans son dénouement, au mouvement révolutionnaire.

Les conditions nécessaires à l'accès du bloc social anticapitaliste à la direction politique de l'Etat par la voie politico-institutionnelle, sans guerre civile préalable, n'étaient réunies dans aucun des pays où la transition vers le socialisme a commencé par la voie insurrectionnelle. Mais les circonstances qui précèdent l'arrivée au gouvernement du mouvement populaire influent .à leur tour, de façon déterminante, sur les phases successives. La tactique institutionnelle exige que les facteurs économiques, politiques et culturels soient combinés de telle sorte que les appareils coercitifs bourgeois ne puissent pas s'opposer à l'accès des travailleurs au gouvernement.

L'Unité populaire chilienne y est parvenue en 1970, en déjouant le plan que nous avons appelé ITT-Kissinger-Frei. Toutefois, pour que le processus révolutionnaire puisse se développer, il faut que le bloc social anticapitaliste agisse en liaison avec les contrôles économiques, politiques et culturels de telle sorte que l'appareil coercitif du système capitaliste continue à être neutralisé. Pour combien de temps? Le temps qu'il faudra pour que soient consolidés les mécanismes de contrôle populaires sur la société, et que, pendant ce temps, l'insurrection armée de la bourgeoisie soit impossible. Il faut donc que le mouvement populaire soit capable de réunir les moyens de dissuasion suffisants.

La conception tactique envisagée dans le programme de base de l'UP chilienne était fondée sur les hypothèses précédemment exposées. Tout d'abord, en ce qui concerne les contrôles sociaux, l'alliance de classes sur laquelle s'appuyait le gouvernement visait à l'isolement de la bourgeoisie directement liée au pouvoir de l'empire américain. Le contrôle et l'aménagement des relations économiques supposaient que soit vaincu l'état de stagflation, chronique depuis des décennies (tableaux p.105 et ci-dessus) et que soient maîtrisés les facteurs qui avaient intérêt à déséquilibrer profondément le système économique. Le plan économique à court et à moyen terme du gouvernement Allende, élaboré au cours du dernier trimestre de 1970, visait ces deux objectifs. Le contrôle politique et la légitimation du gouvernement de l'UP exigeaient de maintenir le pouvoir de l'Etat au service des intérêts du bloc social anticapitaliste et de son programme de transformations structurelles. Cela impliquait qu'il fallait éviter l'écroulement de l'appareil d'Etat aussi longtemps que la classe ouvrière n'aurait pas accumulé les forces socio-économiques suffisantes pour le remplacer par un autre. Ces conditions étaient réunies au Chili dans les années 1970, 1971 et 1972 ; les appareils coercitifs du système capitaliste, et notamment l'appareil militaire, ne purent pas être mis en action ni par la bourgeoisie ni par les Etats-Unis contre le gouvernement et le bloc social qui soutenait ce dernier.

La politique militaire de Allende fut conçue et mise en oeuvre en fonction et au service des objectifs de contrôle interne mentionnés ci-dessus, compte tenu de l'articulation entre des forces à l'intérieur et à l'extérieur du Chili. Pour Allende et ses collaborateurs directs, il était clair, avant même qu'ils ne prennent les rênes du gouvernement, que la droite chilienne et les Etats-Unis souhaitaient porter la solution stratégique du processus révolutionnaire sur le terrain militaire. Le plus tôt possible. C'est pourquoi la stratégie de Allende consistait à agir sur les facteurs sociaux, économiques, politiques et idéologiques de régulation de la société, de façon à éviter que ne se créé, à court terme, une conjoncture favorable à l'affrontement armé: c'est-à-dire à éviter que le gouvernement et les travailleurs ne perdent le contrôle des mécanismes dont dépend le déchaînement de la violence armée.

Un des apports les plus importants de l'expérience chilienne a été de prouver la viabilité de la tactique politique institutionnelle. Aussi longtemps que se trouvèrent réunies les bases sur lesquelles cette dernière repose, le processus de remplacement de la structure bourgeoise par la structure ouvrière-populaire n'a pas pu être arrêté. D'où la profondeur des réalisations menées à bien et les virtualités ouvertes par la transition vers le socialisme.

Toutefois, les forces contre-révolutionnaires internes et externes et certaines erreurs tactiques de l'UP finirent par altérer sérieusement les fondements de la stratégie originellement conçue et appliquée.

Entre 1970 et 1973, le gouvernement Allende n'est pas parvenu à se consolider et se maintenir au pouvoir. Et, lorsque, dans le courant de la deuxième moitié de 1972 et la première moitié de 1973, les fondements de la voie politico-institutionnelle furent détruits, le processus se trouva dans la situation que cherchait, depuis 1970, la contre-révolution, la solution par la force des armes du conflit entre les blocs sociaux antagonistes, dans des circonstances où le désavantage du mouvement populaire était objectivement écrasant.

Examinons la situation des forces armées chiliennes en 1970 : ces forces armées professionnelles se trouvent insérées dans un système politique hautement institutionnalisé et pluraliste, à légitimité démocratique, où l'appareil de sûreté intérieure - la police - a connu un développement comparativement faible.

LA RELATION ENTRE UN GOUVERNEMENT D'UNITE POPULAIRE ET DES FORCES ARMEES PROFESSIONNELLES

Une armée de métier présente certaines caractéristiques spécifiques, telles que la possession de connaissances techniques spécialisées et une structure hiérarchique technico-professionnelle. Dans un régime démocratique pluraliste, sa subordination au pouvoir civil exige qu'elle cultive une éthique sociale professionnelle, tandis que son existence en tant qu'organisation différenciée, ayant des normes internes propres, crée en son sein un certain esprit de corps face aux «civils» et lui donne une autonomie relative, en tant qu'institution, à l'égard des institutions proprement «politiques».

Le pouvoir civil contrôle les forces armées professionnelles à l'aide de deux moyens principaux. D'abord, par le biais de normes légales externes et internes aux institutions armées (contrôle direct), et, ensuite, grâce à différents mécanismes qui entrent en jeu pour que la composition sociale de l'armée corresponde à la composition sociale hégémonique dans le pays et que l'on y retrouve les valeurs de l'idéologie dominante (contrôle indirect). En second lieu, on isole les forces armées des luttes politiques admises par le système, ou bien encore - dans le cas de régimes de dictature prolétarienne ou bourgeoise - on les subordonne ou on les place sous la direction du parti politique qui détient les rênes du pouvoir.

Les relations entre le pouvoir civil et les forces armées professionnelles sont résumées dans le tableau.

Forces armées professionnelles et pouvoir civil

Caractéristiques constitutives des FA

Moyens de contrôle du pouvoir civil sur les FA

Raisons invoquées par les FA pour intervenir politiquement

Formes au niveau de l'intervention politique des FA

1.Connaissances techniques hautement spécialisées

1.1. Moyens directs (normes légales prescriptives externes et internes)

Raisons personnelles ou de groupes distincts

En tant que groupe de pression

2.Structure technico - professionnelle

1.2. Moyens indirects (composition sociale et formation idéologique correspondant aux valeurs dominantes)

Corporatives (de l'institution dans son ensemble)

En coordination avec les autorites politiques civiles (cas de crise nationale ou de guerre)

3. Esprit de corps

 

 

 

4. Ethique sociale professionnelle, neutralité externe vis-à-vis de la vie politique légale

2.1. Mise en marge de la lutte politique

Intérêts nationaux sectoriels (région, etc.)

Action directe et totale du pouvoir (l'autorité civile lèse le caractère professionnel des FA ou perd sa légitimité et ne peut exiger leur obéissance)

5. Autonomie institutionnelle relative

2.2. Encadrement et direction par un parti

Intérêt global de la nation

 

6. Valeurs sociales dominantes: unité et efficacité contre conflit et désagrégation

 

 

 

Tant que l'Unité populaire demeura au gouvernement, les forces armées n'intervinrent jamais, de façon explicite, dans ses décisions politiques. Une fois la présidence de la République assumée et éliminés du haut commandement de l'armée les officiers qui étaient compromis dans le complot de septembre-octobre 1970, Allende confia le commandement en chef des forces armées et la direction générale des Carabiniers aux quatre généraux les plus gradés non compromis dans le coup d'Etat. Un seul, Ruiz Danyau, des forces de l'air, ne répondit pas à la confiance placée en lui.

La première raison qui ajourna de trois ans l'intervention militaire fut le respect que porta le nouveau gouvernement à la structure hiérarchique technico-professionnelle.des forces armées. Lorsqu'en juillet-août 1973, en pleine insurrection bourgeoise, Allende se proposa d'éliminer du haut commandement les officiers compromis, les conspirateurs s'employèrent à renforcer l'esprit de corps des officiers. Un épisode, non rendu public jusqu'à ce jour, illustrera mieux ce phénomène.

Le 26 octobre 1970, le président de la République, Frei, et le président élu Allende, présidaient les funérailles du général Schneider. A l'issue de la cérémonie, Frei invite Allende à le rejoindre au Palais du gouvernement. Voici la teneur d'une partie de leur dialogue:

- FREI: «Je dois nommer le remplaçant du commandant en chef. Dans huit jours, tu seras, Salvador, le président de la République. Celui que je nommerai va être ton commandant en chef, et non le mien. Dis-moi qui tu veux que je nomme et je le ferai. Je crois savoir que tu t'intéresses au commandant X qui est un homme de gauche. »

- ALLENDE: «Quel est le général qui, par ordre d'ancienneté, vient après Schneider? »

- FREI : «Le général Carlos Prats, chef de l'Etat-Major. »

- ALLENDE: «Alors, je veux que Prats soit le nouveau commandant en chef. »

- FREI : «Prats! Mais comment peux-tu...?»

C'était là une belle ruse de Frei. A ce moment-là, nous ne savions pas que c'était lui qui avait fomenté le coup militaire avorté après l'assassinat de Schneider. Et Frei proposait à Allende de mettre à la retraite tous les généraux de l'armée (au nombre de 25) à des fins strictement politiques, pour que Allende choisisse un simple commandant résolument pro-socialiste. C'était une bonne façon de provoquer le soulèvement militaire tant souhaité par l'aile droite du PDC, par le Parti national et les Etats-Unis. C'était confirmer ce que la propagande de droite affirmait en substance aux militaires : l'UP détruira les forces armées professionnelles pour en faire un instrument politique docile. La mesure proposée par Frei à Allende, avant que ce dernier ne soit investi de la légitimité présidentielle et alors que tous les militaires compromis dans le complot contre Schneider étaient à leurs postes de commandement, était une grossière provocation. Allende eut toujours la conviction que, s'il avait accepté la généreuse proposition de Frei, il n'aurait jamais assumé la présidence. En outre, bien qu'il ne connût pas Prats personnellement, il n'ignorait pas qu'il avait soutenu Schneider contre les conspirateurs.

La seconde raison qui contribua à isoler les officiers auteurs du complot, entre 1970 et 1972, fut l'attention spéciale dont bénéficia l'équipement technico-professionnel des forces armées. En 1969, le général Viaux fut sur le point d'entrafner l'armée pour renverser le gouvernement Frei en invoquant les insuffisances de la défense nationale, dues, à son avis, aux investissements militaires médiocres du régime démocrate-chrétien. En fait, le putsch avorté de 1969 marqua la première tentative sérieuse de la droite, à l'approche des élections de 1970, pour en finir avec un système politique dont la démocratisation croissante s'avérait impossible à arrêter. Entre 1970 et 1973, l'argument de la carence gouvernementale à l'endroit des besoins matériels de la défense nationale ne put pas être invoqué par les militaires antisocialistes.

Entre novembre 1970 et le 10 septembre 1973, les forces armées ne posèrent au gouvernement aucun problème de type politique ou économique relevant de la compétence des autorités civiles. Ce n'est qu'à la mi-juillet 1973, deux mois après que le président ait proposé aux Etats-Majors de discuter ensemble un programme social et économique, afin de gagner leur appui et de former un cabinet civil et militaire destiné à appliquer ce programme, et uniquement dans un contexte où l'insurrection bourgeoise tenait déjà en échec le pouvoir du gouvernement, que les généraux qui dirigeaient le complot anti-UP profitèrent de l'occasion pour élaborer un projet de contre-propositions et le soumettre à l'examen du président. Par l'intermédiaire du commandant en chef des forces de l'air, ils prièrent le ministre de la Défense, Clodomiro Almeyda, de le communiquer à Allende. Almeyda accepta de transmettre la requête. Mais quand il se présenta au Palais de la Moneda, accompagné des trois commandants en chef, Allende fit savoir que le règlement interdisait aux forces armées de prendre des initiatives politiques. Et il refusa que lui soit remise la note qu'apportait le général Ruiz Danyau. Ce dernier savait que le commandant en chef de l'armée, Carlos Prats, était du même avis que le président. A partir de cette date, l'animosité envers Prats grandit considérablement parmi les militaires putschistes. On peut affirmer que la première requête politique formulée par le haut commandement au président Allende fut celle du 11 septembre 1973, dans laquelle on l'enjoignait de céder son autorité à la «Junte militaire» insurrectionnelle. La note qui lui fut adressée deux mois auparavant fut un cas isolé, sans précédent. Ilétait si évidentpour les militaires que Allende ne tolérait pas que les forces armées fussent le centre de décisions indépendantes que, le 11 septembre, elles ne lui présentèrent leurs exigences ni oralement ni par écrit, mais dans une déclaration radiodiffusée.

Ceci n'a rien d'étonnant. Les conceptions de Allende étaient partagées par les forces armées elles-mêmes qui, en tant qu'institution, et faisant abstraction de leurs rivalités internes, se maintiennent pendant le gouvernement de l'UP dans un rôle professionnel, nettement différencié des centres de décision politique à l'intérieur de l'Etat. Cette position fut maintenue, dans les formes précédemment mentionnées par les commandants en chef des trois armes des forces armées, et par le directeur général des Carabiniers, ainsi que par une grande partie de leurs Etats-Majors, entre novembre 1970 et août 1973.

L'appareil militaire de l'Etat était, toutefois, une réalité politique ayant ses caractéristiques propres, auxquelles le gouvernement dut s'adapter dans la mesure où il ne lui fut pas possible de les modifier. Les militaires avaient le respect de l'autorité civile, mais le gouvernement ne devait pas oublier la personnalité des institutions armées, leur marge de tolérance et de souplesse, et le rapport des forces à l'intérieur d'elles-mêmes. Les forces armées, sans être un groupe de pression actif, sans avoir besoin d'être consultées ni de se faire entendre, agirent de par leur simple présence pour «dissuader» ou «susciter» les options politiques essentielles.

Si étonnant que cela puisse paraître à l'heure actuelle, je peux affirmer que jamais Salvador Allende ne critiqua ni n'attaqua en privé les forces armées. Au contraire, il chercha à établir un équilibre harmonieux entre elles et la politique générale du gouvernement. C'est uniquement le rapport d'équilibre ainsi obtenu qui peut expliquer l'échec des coups militaires tentés avant septembre 1973. Et qui explique même que, le 11 de ce mois-là, à 8h40 du matin, Allende, après avoir entendu par la radio le message des rebelles qui le condamnaient à mort, debout dans son bureau, tapotait des doigts de sa main droite sa table en répétant, d'une voix calme, le regard distant : «Trois traîtres, trois traftres! » Il pensait aux trois officiers supérieurs qui avaient failli à leur loyauté et dont la trahison privait le gouvernement de tout soutien dans les institutions armées.

Quinze minutes plus tard, je lui demandais pourquoi il ne s'adressait pas, par radio, aux garnisons de province, et ne demandait pas aux travailleurs de la capitale de faire une marche sur le centre de Santiago pour l'occuper. «Vous ne disposez pas d'un régiment?» «Pas un seul» me dit-il. A la tête de la Junte se trouvait le commandant en chef de l'arme décisive capable de réaliser ou de faire échouer un putsch, c'est-à-dire l'armée de terre, dont Allende avait toujours admiré la discipline et le sens de la hiérarchie. La présence de Pinochet parmi les rebelles lui fit penser que la discipline interne de l'armée jouait cette fois contre lui, pour la première fois depuis trois ans. Il s'adressa au pays par radio cinq fois ce matin-là, mais ne demanda jamais aux travailleurs de combattre contre les forces armées ni, moins encore, de se diriger vers le centre de la capitale pour défendre le gouvernement. Pourquoi? Selon nous, pour deux raisons:

a) si la subversion divisait les institutions armées et que seule une partie de ces dernières se soulevait, l'union «forces armées loyales - travailleurs» permettait d'engager le combat, au moins dans un premier temps ;

b) si la subversion entraînait l'ensemble des forces armées, appeler les masses pour résister était les mener au massacre.

Chacune de ces possibilités comportait des variantes. La situation créée par les militaires, lors de cette matinée, fut la pire que connut le gouvernement. Quand Allende comprit clairement cette situation, il voulut réduire l'ampleur de la répression qui allait se déchaîner. Il ne demanda pas aux travailleurs d'affronter, sans moyens suffisants, des forces armées qui engageaient tout leur potentiel pour une action de guerre.

Analysons de plus près le comportement de l'armée dans le processus chilien, dont le dénouement final ne doit pas cacher une réalité beaucoup plus complexe et subtile.

CRISE DE L'HEGEMONIE SOCIALE, CRISE DE L'ETAT ET FORCES ARMEES PROFESSIONNELLES

Il faut d'abord répéter que pendant le gouvernement UP, dans son ensemble, les forces armées ne jouèrent pas le rôle d'un groupe de pression particulier. Tout au contraire. Elles étaient une des pièces maîtresses du processus, comme l'étaient, au même titre, la Centrale unique des travailleurs, la Cour suprême non amovible par l'exécutif, les intérêts capitalistes locaux et étrangers qui refusaient de perdre leurs privilèges, les mass média sous contrôle majoritaire de l'opposition, etc. C'étaient là des réalités agissantes, dont la disparition ou l'altération radicale à court terme ne dépendait ni du mouvement populaire ni du gouvernement, et auxquelles les agents rénovateurs durent adapter leur action transformatrice, tout en essayant d'influer sur elles de la façon qui leur serait la plus favorable. Le gouvernement avait sa propre force sociale qui était impressionnante, celle du vaste mouvement de masses organisées qui l'appuyait. Et tant que les institutions civiles de l'Etat furent assez solides pour remplir leur rôle à l'intérieur du système politique, les militaires se cantonnèrent dans leur rôle propre, aux ordres du pouvoir civil.

Rappelons, ensuite, qu'entre 1971 et 1973 le gouvernement sollicita l'intervention des forces armées en de multiples occasions, dans des situations de crise, de nature et d'ampleur distinctes, mais qui découlaient toutes des attaques dont il était l'objet de la part de l'opposition, et qui mettaient en jeu son autorité et les fondements de son pouvoir. Et l'appareil militaire appuya toujours le gouvernement, faisant échouer pendant trois années les tentatives successives de coup d'Etat, et palliant les graves carences de la police de l'Etat.

Allende ne prêtait pas attention à ceux, qui, à gauche, lui reprochaient de faire intervenir les militaires, plutôt que les travailleurs organisés, dans de telles circonstances. Ces derniers, dans un Etat légal, ne peuvent remplacer la force publique ni les institutions de l'appareil étatique pour maintenir l'ordre public et faire respecter l'autorité du gouvernement. Appeler les syndicats ouvriers pour faire régner l'ordre dans la rue, pour rendre inopérantes les manœuvres parlementaires de l'opposition, ou pour intervenir contre les décisions des tribunaux - alors que c'était la classe ouvrière elle-même qui dirigeait le gouvernement par le biais de l'UP - signifiait précipiter la crise immédiate de l'Etat. C'était précisément le but que visait la résistance capitaliste. Crise du pouvoir de l'Etat qui impliquait, pour le gouvernement, la perte de l'appui de l'appareil armé professionnel, qui, ainsi, non seulement se trouvait libéré de son rôle de subordination au pouvoir civil, mais, en outre, allait essayer de remplacer le propre gouvernement, devenir le centre des décisions, et agir conformément à l'idéologie dominante au sein des forces armées. Si ces dernières avaient été en majorité prolétariennes, dans une telle crise politique, elles seraient intervenues pour instaurer un appareil d'Etat nouveau, d'essence populaire. Mais comme tel n'était pas le cas, l'irruption militaire consécutive à la crise des institutions de l'Etat n'offrait qu'une seule alternative: guerre civile si les forces armées se trouvaient partagées entre les deux blocs sociaux antagoniques et lutte ou massacre des civils si elles restaient unies derrière la bourgeoisie.

L'EVOLUTION MILITAIRE PAR RAPPORT A LA CRISE DE L'APPAREIL DE L'ETAT

Résumons la situation militaire devant laquelle se trouve le gouvernement de l'UP en 1970. En premier lieu, la plupart des officiers sont hostiles, du point de vue politique, aux partis et au programme de l'UP. Cependant, ce corps d'officiers est caractérisé par une forte praxis légaliste et n'est jamais intervenu directement dans le processus Politique: les officiers manquent de préparation et d'expérience pour assumer la direction du pays ; le haut niveau de démocratisation de la société et l'ampleur de la mobilisation des partis populaires - y compris la DC - rendent un coup militaire difficile, dangereux et problématique ; même si les forces armées arrivent à dominer militairement le pays, l'avenir reste très incertain.

En second lieu, le respect, manifesté par le gouvernement, pour le caractère professionnel des forces armées évite que ces dernières se sentent « offensées » dans leur personnalité de corps constitué ; dans un premier temps, leur discipline et leur obéissance à l'endroit de la direction politique du pouvoir exécutif sont maintenues.

En troisième lieu, pour que les forces armées restent soumises au gouvernement, il fallait créer un contexte social, politique et économique qui permit d'éviter l'entrée immédiate du processus révolutionnaire dans la phase militaire. A cette fin, Allende poursuit une politique -qui cherche à assurer aux travailleurs une base militaire solide avant que la lutte sociale n'entre dans la phase de solution stratégique, phase au cours de laquelle la prédominance d'un bloc social sur l'autre se décide directement de façon exclusive et absolue. Pour nous, il était évident que le centre contre-révolutionnaire de décisions, appuyé par les Américains, souhaitait précipiter la solution stratégique. Plus cette dernière interviendrait rapidement et plus impérieuse et inévitable apparaîtrait la substitution des moyens politiques légaux par les moyens strictement militaires. Ce projet de la droite avait besoin d'une crise immédiate des institutions politiques démocratiques. Celui de Allende impliquait que soit sauvegardée à tout prix la solidité de ces dernières, qui étaient indispensables pour mener à bien les transformations qui devaient permettre le contrôle populaire des mécanismes politiques et économiques du pays. Et qui étaient également indispensables pour s'assurer l'appui des secteurs démocratiques de l'appareil militaire.

En quatrième lieu, les progrès accomplis par le bloc social anticapitaliste pour remplacer la bourgeoisie dans les postes de contrôle politiques et économiques devaient aller de pair avec le maintien du rattachement des forces armées au gouvernement : non seulement cela privait la bourgeoisie de la libre utilisation de ces dernières contre les travailleurs mais, en outre, le poids de l'inertie professionnelle de l'appareil armé de l'Etat jouait en faveur du gouvernement UP en tant que titulaire de la légitimité.

Enfin, les données antérieures ne suffisent pas en elles-mêmes, mais doivent être accompagnées de la mise en place simultanée de mesures de participation, d'intégration des forces armées au processus général de transformations socio-économiques. Pour les raisons déjà indiquées, cela ne peut pas être fait en utilisant des arguments uniquement politiques partisans, puisque ceux-ci sont immédiatement rejetés par un corps dont les conceptions idéologiques sont conservatrices. C'est pourquoi on mit en oeuvre des mesures indirectes pour réduire les distances entre les officiers et les travailleurs, pour que les premiers connussent les conditions de vie des seconds, leurs besoins et leurs aspirations. Des officiers de toutes les armées se virent ainsi attribuer des fonctions administratives et économiques dans l'administration publique et dans des entreprises du domaine social, afin de travailler en équipe avec des représentants du gouvernement et des travailleurs. D'une façon générale ce furent ces officiers qui finirent par s'identifier davantage au projet socialiste de l'UP, bien qu'avec de notables exceptions. Malheureusement, ce programme d'intégration indirecte affecta pratiquement ces officiers supérieurs, et ne toucha guère les officiers subalternes. Et ce fut, en fin de compte, chez ces derniers que germèrent le mieux les graines de la sédition. Tout au long de 1972 et 1973, le haut commandement arriva à contenir la marée anti-UP des officiers subalternes, qui alla grossissant jusqu'à la crise finale de juillet-août 1973. Nous pensons que l'on aurait dû procéder à une action plus systématique et précoce de participation des officiers subalternes aux programmes socio-économiques du gouvernement.

La conception initiale de la politique militaire de Allende correspond à son analyse des rapports des forces socio-économiques et militaires, à l'intérieur du pays et surtout dans le contexte international. En octobre 1970, la force militaire propre au bloc social UP était pratiquement nulle. Il fallut l'extraordinaire concentration de forces socio-politiques qui se produisit à cette époque autour de la solution politique que dirigeaient l'UP et la DC pour que, à l'intérieur des forces armées, le secteur démocratique et institutionnel, à la tête duquel était le commandant en chef de l'armée, Schneider, évitât, par dissuasion, le dénouement armé du conflit, auquel poussaient avec énergie autant le président Frei que M. Kissinger.

Pendant presque trois ans, cette politique militaire résista à toutes les attaques, internes et externes aux forces armées visant à affronter le gouvernement UP avec l'appareil militaire de l'Etat. Ce ne fut pas une tâche facile et ce ne fut pas le moins du monde une concession de la droite ou des Etats-Unis pour accorder un répit ou une période de grâce dans le but d'«essayer l'efficacité et le contenu du programme UP ». Pas le moins du monde. Entre septembre 1970 et septembre 1973 pas un seul jour ne s'écoula sans que la direction politique de la droite chilienne et les services compétents du gouvernement des Etats-Unis ne fassent ce qui était à leur portée pour abattre Allende [2] . C'est pourquoi il est utile de mettre en lumière quels furent les facteurs qui retardèrent pendant si longtemps la réalisation de leur dessein, et de voir pour quelles raisons, enfin, ces mêmes facteurs finirent par ne plus jouer, le 11 septembre 1973. La réponse est évidemment complexe, et elle réclame une analyse détaillée des différentes options politiques et stratégiques de l'UP et de Allende.

Dans le chapitre précédent, nous indiquions que dans un système politique démocratique moderne, le rôle des forces armées professionnelles est déterminé par deux facteurs principaux : les relations de classe et l'incidence de ces dernières sur l'appareil de l'Etat. Examiner de ce point de vue l'évolution du processus révolutionnaire entre 1970 et 1973, nous apportera des éléments complémentaires qui nous permettront d'interpréter les problèmes de fond.

4 SEPTEMBRE - 25 OCTOBRE 1970

L'UP a gagné les élections municipales. Les entreprises multinationales installées au (Shili, le Conseil de sécurité nationale des Etats-Unis présidé par H.Kissinger, le président du Chili E.Frei, la bourgeoisie chilienne, conçoivent et mettent au point le plan contre-révolutionnaire que nous avons appelé ITT-Kissinger-Frei. La situation réelle du pays à ce moment, la tactique suivie par l'UP, Allende et l'aile gauche du PDC arrivent à faire échouer ce plan. Le 22 octobre 1970, la résistance du général Schneider a raison du putsch militaire. Trois jours après, Allende déjoue le dernier stratagème de Frei pour l'opposer au haut commandement. Le général Prats assume le commandement en chef de l'armée, et, le 3 novembre suivant, Frei se voit dans l'obligation de céder le gouvernement à l'UP.

NOVEMBRE 1970 - MARS 1972

La tactique politique institutionnelle, en tant que voie révolutionnaire, trouve, au cours de ces seize mois, son plein développement. Les piliers sur lesquels elle repose tiennent solidement debout. La haute bourgeoisie se trouve isolée, les secteurs moyens représentés par le PDC maintiennent une relation de coexistence non antagoniste avec le bloc social de l'UP. Toutes les entreprises d'importance stratégique sous contrôle nord-américain sont récupérées, et une importante partie des monopoles nationaux est placée sous le contrôle de leurs travailleurs et du gouvernement. Les petites et moyennes entreprises tolèrent ou acceptent ces mesures de nationalisation (quand elles s'y opposent, elles ne parviennent pas à s'unir avec les propriétaires monopolistes avant décembre 1971). Au Parlement, pendant ce temps, le PDC joue le rôle de l'opposition démocratique au gouvernement, en rejetant les propositions du Parti national tendant à bloquer systématiquement le pouvoir exécutif et provoquer la crise totale des institutions représentatives de l'Etat. L'interaction exécutif-législatif s'effectue relativement sans à-coups, conformément aux normes habituelles du système.

L'activité économique sort de la stagflation. La production industrielle augmente en 1971 de 14%, le PNB de 8,5%. Le taux de chômage baisse de plus de 8% à 4% environ. La participation des salariés au revenu national passe de 53% à 61%. L'inflation diminue de 36% à 22%.

Pendant ce temps à Washington, le Comité des quarante octroyait, le 13 novembre 1970, une somme de 25000 dollars destinée à certains personnages du PDC et, six jours après, une autre subvention de 725 000 dollars pour aider à la mise en place d'un programme clandestin. Le 28 janvier 1971, ce même comité votait un budget de 1240 000 dollars pour permettre à l'aile droite du PDC, au PN et à d'autres partis de l'opposition d'acquérir des stations émettrices de radio et des journaux, ainsi que pour finanqer la campagne électorale de leurs candidats aux élections municipales du mois d'avril suivant. Le 22 mars, le PDC reçoit une nouvelle subvention de 185.000 dollars.

Cependant, l'appui politique dont bénéficie l'UP passe de 36% en septembre 1970, à 50% lors des élections législatives d'avril 1971. La Centrale unique des travailleurs acquiert une personnalité légale, voit le nombre de ses affiliés passer de 700 000 à près d'un million, ce qui correspond au tiers de la population active. Les assemblées des travailleurs des entreprises du secteur social élisent directement la moitié des membres de leurs conseils, à mesure que ceux-ci s'organisent. Le gouvernement central désigne l'autre moitié en nommant surtout des militants des partis ouvriers. Dans les domaines agricoles expropriés, on organise les conseils paysans. Le mouvement populaire établit et développe ses premiers contrôles sociaux et économiques sur le pays, en combinant la force politique du gouvernement et la force sociale de sa base de travailleurs, et prend au pouvoir bourgeois plusieurs positions clés.

Devant un tel processus, quelle est l'attitude de l'appareil militaire de l'Etat? De quelle façon intervient-il? Après l'installation de l'UP au pouvoir, les agents des Etats-Unis durent rétablir leur réseau de contacts au sein des forces armées, ce qui nécessita un certain temps. En septembre 1971, un nouveau réseau d'agents était mis sur pied, et la CIA de Santiago était à même de recevoir presque quotidiennement des informations sur des conspirations visant à un coup militaire. Toutefois, au-delà des souhaits des putschistes, et pour paradoxal que cela puisse paraître aujourd'hui, le rôle réel des forces armées pendant cette période est d'apporter leur appui, par les armes, à la politique du gouvernement UP. Indépendamment de ce rôle, elles en jouent un autre plus important pour les phases ultérieures : celui de dissuasion des actions propres à la tactique insurrectionnelle, qu'elles soient d'inspiration révolutionnaire ou contre-révolutionnaire. L'équilibre interne de l'appareil militaire et son insertion dans la politique gouvernementale limitent sévèrement la marge d'autonomie des officiers antisocialistes. La structure hiérarchique et la discipline interne les obligent à se soumettre à une dynamique générale qui les entraîne, et à laquelle il leur faut s'adapter s'ils ne veulent pas rester en marge.

Rien ne rend plus évident ce tournant des militaires que l'analyse des quatre crises survenues tout au long de cette période, dans lesquelles les forces armées interviennent directement: l'assassinat de l'ex-ministre DC, Pérez, Zujovic, en juin 1971 ; la réaction de la droite lors de la présence au Chili de Fidel Castro, fin novembre et début décembre de cette même année; la première destitution d'un ministre par le Parlement, en janvier 1972 ; le dénouement du putsch préparé par la CIA et les entreprises nord-américaines, en mars de cette même année.

L'assassinat d'un ex-ministre démocrate-chrétien

Cet événement, qui eut lieu le matin du 8 juin 1971, dans un pays où les assassinats de personnalités politiques se comptent depuis un siècle et demi sur les doigts de la main, touchait la gauche en deux points sensibles: ses relations avec le PDC, pivot entre les couches moyennes et le Parlement, et le besoin de freiner les desseins de la droite et des Etats-Unis visant à imposer le développement de la lutte sociale par des voies violentes. L'aile conservatrice du PDC, dirigée par le président du Sénat, P.Aylwin et les porte-voix de la droite, lancèrent immédiatement une campagne très violente contre Allende et contre l'Unité populaire en général. Le coup de feu criminel, tel l'éclair qui précède le déchaînement subit de la tempête dans une atmosphère hautement chargée en électricité, mit en branle tous les moyens de propagande des mass média de l'opposition qui demanda la tête du président contre celle du dirigeant tué. Un frisson parcourut le pays, peu après qu'à Washington le Comité des quarante eût approuvé une subvention de 77 000 dollars pour le journal du PDC (le 10 mai), une seconde de 100 000 dollars pour une aide d'urgence aux démocrates-chrétiens (le 20 mai), et une troisième subvention de 150 000 dollars (le 26 mai) pour ce même parti démocrate chrétien chilien.

A Chuquicamata, où je me trouvais ce jour-là, le général Pedro Palacios, désigné par Allende pour le représenter au conseil d'administration de la principale mine de cuivre - récemment nationalisée au détriment de la Kennecott - convoqua l'après-midi même le colonel du régiment de Calama. Il m'invita à participer à cette réunion, avec le directeur-adjoint, Ricardo Wilhem, et le gouverneur de la province, E. Checura. On prit des mesures spéciales de protection des installations et des dossiers confidentiels, avec la collaboration des syndicats et des effectifs militaires [3] . De semblables mesures furent prises dans toutes les entreprises du secteur social. A Santiago, pendant ce temps, toute une série de rumeurs avait créé une psychose d'intervention militaire. Des journalistes et des envoyés spéciaux se postaient aux approches des casernes en attendant la sortie des troupes. Un dirigeant de la gauche, anxieux, alla même voir chez lui le colonel Labbé, directeur de l'Ecole militaire, pour lui demander si l'armée allait prendre le pouvoir. Labbé était alors en train de déjeuner avec l'aide de camp militaire du président, le lieutenant-colonel Mêla. Le colonel Labbé dit au dirigeant de la gauche que si la situation était critique il ne le recevrait pas ainsi, en civil, devant une table bien garnie [4].

Face à cette situation, la plus grave qui se soit présentée à elle depuis qu'elle assumait le pouvoir, quelles alternatives la gauche a-t-elle envisagées? Vers midi de ce même 8 juin, le président de la République analyse la situation avec le comité politique de l'UP. Les chefs des partis sont unanimes à penser que le crime n'est ni accidentel ni fortuit, mais qu'il vise à provoquer une réaction violente des milieux démocrates-chrétiens contre le gouvernement, avec l'appui de la droite. Allende partage ce point de vue et consulte les membres du comité sur les mesures engagées pour découvrir d'urgence les responsables du crime. Mais, sur l'attitude à adopter, les avis de Allende et ceux du comité divergent. Cette divergence de vues nous la retrouverons, mutatis mutandis, tout au long du processus. Les partis de la coalition proposent une mesure traditionnelle à laquelle ils recourent presque par routine: organiser l'après-midi même une vaste concentration populaire pour répudier le crime politique et soutenir le gouvernement. Action de masses, en marge de l'appareil d'Etat. Allende répond que cette mesure lui parait inopportune, car il n'a même pas de preuves concrètes pour identifier les coupables. Il préfère ajourner la concentration jusqu'au moment où il aura le résultat de l'enquête et, entretemps, faire jouer les dispositifs légaux pour contenir les désordres de rue que l'opposition envisageait d'organiser. A cette fin, il se propose de déclarer l'«état d'urgence» dans la province de Santiago, ce qui permettait de restreindre légalement les possibilités d'altération de l'ordre public et de confier la responsabilité de ce dernier au contrôle militaire (la police ne disposait pas de moyens suffisants pour faire face à de semblables situations). Si l'opposition décidait de porter l'agitation dans la rue, elle aurait à faire aux autorités militaires - et non aux autorités civiles - de l'UP. L'un après l'autre, tous les partis désapprouvèrent l'idée de confier cette tâche aux autorités militaires. Après les avoir écoutés, Allende continue à faire valoir ses arguments pour éviter un affrontement direct de l'UP avec une DC lancée dans la rue, épaulée par l'ensemble de l'opposition, à l'occasion d'un acte de terrorisme dont il ignore les auteurs réels s'il en connaît la signification politique. Allende termine sa réunion en disant: «Enfin, quelqu'un doit assumer la responsabilité de ce qui va se passer ici». Peu de minutes après, Santiago était en état d'urgence et les radios retransmettaient les communiqués militaires interdisant les manifestations publiques. En même temps, le directeur général de la police civile, le médecin socialiste Eduardo Paredes, était convoqué à la Moneda, avec les responsables des services de sûreté des forces armées et des Carabiniers, et recevait des instructions pour agir de concert jusqu'à la découverte des assassins.

On connaît la suite. Grâce surtout à la ténacité de Eduardo Paredes [5] et de ses collaborateurs, le commando qui avait attaqué le dirigeant démocrate-chrétien était découvert en moins d'une semaine. Sommé de se rendre, il fit feu. Au cours des affrontements qui suivirent, il y eut des victimes de part et d'autre. Finalement, tous les membres du groupe terroriste furent arrêtés. Le 16, une concentration de masses rassembla plus de 50 000 personnes devant le Palais de la Moneda. L'état d'urgence avait pris fin.

Le comportement des forces armées fut exactement celui qui correspondait à leur rôle en pareilles circonstances. Leur présence dissuada l'opposition de mener les actions qu'elle envisageait pour déborder les autorités civiles, et la força à limiter son offensive à des campagnes de presse et de radio qui, selon la législation en vigueur, échappaient au contrôle direct des autorités de la zone d'urgence. Les paroles que le chef de la garnison de Santiago adressa à Allende, peu après l'assassinat de Pérez Zujovic, traduisent bien le sens de la première intervention militaire d'appui au gouvernement de l'UP: «Président, l'armée répond du contrôle de la situation. Et vous pouvez être assuré de sa discipline. Le premier colonel qui bouge, je l'abats moi-même». Celui qui parlait ainsi, alors qu'il avait sous son contrôle direct la province de Santiago, était le général Augusto Pinochet. La réalité interne de l'armée et sa situation dans le contexte national de juin 1971 ne lui permettaient pas de parler autrement.

La réaction à la visite de Fidel Castro

Le 10 novembre 1971, le Premier ministre et secrétaire général du Parti communiste de Cuba vient en visite officielle. C'est son premier voyage en Amérique latine depuis que les Etats-Unis ont imposé le blocus à l'île de Cuba, neuf ans auparavant. Bien que l'UP ait renoué ses relations avec Cuba dans la semaine qui suivit son installation au pouvoir, Allende avait retardé le voyage de son ami personnel, Fidel Castro, jusqu'à ce qu'il eût jugé consolidée la situation du gouvernement au Chili, et assurées les bonnes relations avec les pays latino-américains. En août et en septembre de cette même année, Allende avait visité les pays du Pacte andin - Colombie, Equateur et Pérou. Quelques semaines après, il avait reçu, à Antofagasta, la visite du président de l'Argentine, le général Lanusse. Ce n'est donc qu'en novembre 1971 que le mouvement populaire chilien put manifester sa solidarité envers la révolution cubaine, en réservant un accueil triomphal à son principal chef. La présence de Castro au Chili symbolisait le début de la rupture du «cordon sanitaire» mis en place à l'encontre de Cuba, ainsi que la convergence des processus révolutionnaires les plus avancés du continent.

Pendant trois semaines, Fidel Castro fut l'hôte des travailleurs. Du Nord au Sud du pays, il parcourut les centres de production, les agglomérations ouvrières et les universités. Partout, on voulait accueillir le personnage de légende. Des millions de personnes se déplacèrent pour le voir et l'entendre. Mais la droite qui, du temps où elle était au pouvoir, avait accepté le blocus contre Cuba, assistait avec une irritation croissante à une telle mobilisation. Sa colère enfin eut une occasion d'éclater. Le 1er décembre, l'organisation semi-clandestine, Pouvoir féminin [6] , avait appelé à une manifestation de femmes. Des milliers de dames venues des quartiers résidentiels descendirent dans la rue et défilèrent en frappant sur des casseroles vides. Depuis le 1er septembre 1970, c'était la première manifestation de masse que la droite parvenait à organiser. Les instigateurs ne furent jamais identifiés. Les partis politiques d'opposition, aussi bien la DC que le PN, ne voulurent pas prendre la responsabilité d'une marche dont ils savaient qu'elle avait pour objet de provoquer de graves désordres dans les rues centrales de Santiago.

On peut dire que, dans une certaine mesure, la direction de l'opération restait dans l'ombre, tandis que les mass média antigouvernementales préparaient le climat propice aux buts poursuivis. Antérieurement, la CIA avait donné, au cours de l'année 1971, pas moins de 700000 dollars au mouvement fasciste chilien Patrie et liberté. Le 9 septembre, le Comité des quarante avait alloué une subvention de 700 000 dollars au quotidien El Mercurio, et, le 5 novembre suivant, il concédait un budget de 815 000 dollars destinés aux partis opposés au gouvernement de Allende aux fins de provoquer des divisions au sein de l'UP [7].

Le droit de manifestation est reconnu par la législation chilienne. Le maire de Santiago, membre du Parti socialiste, ne pouvait pas ne pas autoriser une marche qui était présentée comme «pacifique», sous peine d'être destitué par le Parlement pour «infraction à la Constitution». Toutefois, pour maintenir l'ordre, il disposa des Carabiniers tout au long du parcours prévu. A un moment donné, des groupes d'activistes armés d'instruments contondants surgirent entre les dames élégantes, voulurent modifier l'itinéraire et s'affrontèrent violemment aux Carabiniers. La riposte de ces derniers provoqua la situation recherchée: coups, charges, bombes lacrymogènes, femmes évanouies, etc. En quelques minutes, le centre de la ville était le théâtre de désordres, fomentés par des commandos masculins de droite autour des dames excitées des quartiers élégants. Le soir, les rues de ces quartiers étaient coupées par des brasiers et des barricades où les adolescents donnaient libre cours à l'excitation que les incidents de l'après-midi avaient suscitée dans leurs familles. Ce soir-là, toutes les agences de presse du monde occidental reçurent des dépêches sur la foi desquelles elles pouvaient avancer que la visite de Fidel Castro s'achevait pas une «révolte», et que la grande agitation du quartier résidentiel de Santiago laissait prévoir que les désordres allaient s'accroître au cours des heures suivantes.

Ce qui est le plus significatif à ce moment, ce n'est pas le caractère des «incidents», mais le contexte politique dans lequel ils se produisent. Après un an de gouvernement d'UP, le Parti démocrate-chrétien a cessé de suivre les orientations de son aile populaire progressiste et il est contrôlé par son aile bourgeoise conservatrice. L'entente UP-DC est ainsi remplacée par l'alliance DC - Parti national. La bourgeoisie a cessé d'être isolée. Il s'ensuit que la majorité dans le Parlement change d'orientation et qu'en décembre 1971 le conflit ouvert avec le pouvoir exécutif devient possible. Les incidents de la «marche des casseroles» servent de prétexte pour que, le jour suivant, la droite du PDC fasse passer - par dix voix contre 8 - une accusation contre un ministre pour «infraction à la législation». Elle dépose au Parlement une motion de censure contre le ministre de l'Intérieur, José Tohá, en demandant sa destitution. Les premiers symptômes de crise apparaissent dans les institutions politiques. Il n'en est pas de même des institutions militaires.

Devant une telle intensification de la résistance des conservateurs, examinons comment s'articulaient, à l'intérieur de l'UP, les moyens de dissuasion et d'offensive, dans une période où le processus révolutionnaire n'était pas encore terminé. Revenons aux moments où les manifestants occupent les rues du centre de Santiago. De nouveau, on retrouve l'alternative qui se posait au mois de juin: répondre aux désordres causés par la droite par une action directe des travailleurs, ou ne faire intervenir ces derniers qu'indirectement, en assignant à l'appareil coercitif de l'Etat la tâche de résoudre les agissements subversifs.

A peine le défilé des femmes des quartiers résidentiels venait-il de commencer que plusieurs dirigeants de l'UP demandaient à voir Allende d'urgence. A leur tête, le sénateur socialiste María Elena Carrera. Elle lui fait savoir que, dans les quartiers ouvriers, plusieurs milliers de femmes sont rassemblées, prêtes à marcher sur le centre de la ville et à montrer aux bourgeoises ce que signifient pour elles «des casseroles vides». Le président lui démontre que ce que la droite souhaite le plus, c'est précisément provoquer un affrontement entre civils pour justifier, auprès des forces armées, une demande d'intervention de leur part, afin qu'elles «rétablissent l'ordre». Un choc entre des dizaines de milliers de femmes ouvrières et bourgeoises donnerait l'impression que le gouvernement s'est laissé déborder ou que, de façon délibérée, il se récusait à jouer son rôle de défenseur de l'ordre. Allende interdit donc, formellement, l'intervention des femmes des quartiers ouvriers. Contenir les désordres qui vont se produire est une tâche qui incombe, aux yeux du président, à l'appareil coercitif dont dispose l'UP par le biais du gouvernement, tant que ce dernier est capable de remplir son rôle. C'était précisément le cas.

La police et les Carabiniers reçurent l'ordre de procéder avec mesure, ainsi que l'entendait toujours Allende, afin d'éviter «des violences à effets certains ou des victimes inévitables ».

Ce soir-là, le quartier résidentiel écumait de colère parce que les matraques des Carabiniers étaient tombées sur le dos de ses dames élégantes et de ses jeunes gens les plus résolus. Fait unique dans l'histoire du pays: les gaz lacrimogènes avaient provoqué des sensations d'angoisse chez des dames qui avaient toujours vu les Carabiniers charger les «pouilleux» ou les agitateurs «communistes». Le président de la Fédération des étudiants de l'Université catholique se faisait l'écho de l'état d'esprit des «beaux quartiers» quand il déclarait: «Nous accusons le gouvernement de faire du corps des Carabiniers un allié éhonté des forces marxistes, et de lui enlever les valeurs les plus élémentaires qui sont les siennes ... C'est pourquoi nous demandons au Parlement ... qu'il destitue le ministre de l'Intérieur» [8] . A minuit, tout Santiago vivait dans l'angoisse d'un événement plausible. Le reste du pays attendait le dénouement. La chaîne nationale de la télévision annonça une intervention du président de la République. Peu après 2 heures du matin, Allende dressa le bilan de la journée et indiqua la position du gouvernement.

La droite ne pouvait accepter un tel précédent. Elle se sentait humiliée dans son orgueil de classe historiquement dominante. Les jours suivants, les déclarations se précipitaient: le gouvernement allait savoir ce qu'était une réaction des masses du quartier résidentiel. Celui-ci se proclama, lui-même, pratiquement en état de rébellion. Les radios de la droite supprimèrent leurs spots publicitaires et les remplacèrent par des appels à la mobilisation. L'offensive psychologique était telle que le gouvernement décida d'imposer un programme unique aux émissions de radio. C'était une mesure qu'il pouvait légalement prendre, mais qui vint s'ajouter aux accusations portées contre le ministre de l'Intérieur. La presse, dont la censure était juridiquement impossible, poursuivait la campagne de propagande. La droite revendiquait le droit à l'insurrection, et qualifiait de «dictatoriale» l'application des mesures juridiques pour le maintien de l'ordre public.

Quelques heures après son discours d'adieu, Fidel Castro expliquait qu'il quittait le pays après avoir vu se confirmer un élément inhérent à tout processus révolutionnaire : l'action du fascisme. Il avait vu défiler la droite, il avait suivi, depuis sa résidence, les programmes d'agitation des mass média antirévolutionnaires. Le soir du 1er janvier, Allende étudiait l'opportunité d'enrayer la marée subversive en appliquant le procédé qu'il avait employé lors de l'assassinat de Pérez Zujovic: faire que la contre-révolution se heurte au barrage des forces de l'ordre de l'Etat. Lorsque Fidel Castro, sut que la capitale allait être déclarée en état d'urgence et que le couvre-feu allait être établi, il s'inquiéta. Jaime Suarez, secrétaire général du gouvernement, arriva au cabinet de Allende pour faire part à ce dernier de la préoccupation du Premier ministre de Cuba, opposé à de telles mesures. Allende lui répondit: «Dites, en y mettant les formes, à Fidel, qu'ici, au Chili, ces questions, c'est moi qui les résout».

Quarante-huit heures plus tard, Allende m'avait invité à sa résidence à Cañaveral. Fidel Castro et trois de ses collaborateurs devaient y venir dîner. La résidence se trouvait à quelque six kilomètres de Santiago. Castro avait tenu une conférence de presse qui avait duré plus que prévu. Il arriva vers minuit, et le dîner fut remplacé par une séance de travail. Lorsqu'il pénétra dans le salon où nous l'attendions, il nous dit en nous saluant: «Quelle idée, mon vieux, de déclarer l'état de siège et le couvre-feu! Pour venir ici nous avons été arrêtés par trois patrouilles militaires. Je t'assure que depuis le "coup de Bogota" je n'avais jamais circulé pendant un couvre-feu» [9].

Cet échange de vues, sous ses formes respectueuses et amicales, cachait deux points de vues tactiques différents. Les processus révolutionnaires cubain et chilien divergeaient sur le rôle de l'appareil armé de l'Etat, sur les relations entre le mouvement populaire, pendant la phase révolutionnaire, les forces armées professionnelles et la contre-révolution. Le souvenir de cette rencontre entre le commandant Fidel. Castro et le président Allende nous fait réfléchir sur certaines coïncidences symboliques. Deux personnes étaient absentes lors de ce dialogue qui pourtant les concernait: le général des Carabiniers de Santiago, dont les troupes s'étaient interposées sur le chemin des «dames aux casseroles», et le général d'armée, commandant de la garnison, qui obligeait la bourgeoisie à rester chez elle sans bouger. C'étaient César Mendoza et Augusto Pinochet qui, deux ans plus tard, prenaient la tête de l'insurrection et ordonnaient à leurs troupes de prendre d'assaut le Palais de la Moneda, Cañaveral et l'ambassade de Cuba. Mais seulement deux ans plus tard. En décembre 1971, le guérillero expérimenté sentait instinctivement que le Chili se trouvait dans une situation de contrôle militaire «incertaine», le chef du gouvernement chilien était persuadé que les forces armées de l'Etat ne pouvaient, à ce moment-là, qu'obéir à ses ordres ; et les deux militaires de métier, dans une telle conjoncture, ne pouvaient, contraints et forcés, qu' obéir.

La politique militaire d'une stratégie indirecte

La politique militaire du gouvernement UP est fonction de sa conception stratégique du processus révolutionnaire. Pour parvenir, en 1970, au gouvernement, les partis ouvriers ont dû appliquer pendant des dizaines d'années une stratégie indirecte. Une fois installé à la présidence de la République, Salvador Allende est convaincu, au vu de la réalité économique et militaire du pays et du contexte international, que sa permanence au gouvernement et l'application de son programme de transformations structurelles dépendent de la capacité de l'UP à poursuivre ce processus révolutionnaire conformément à cette même stratégie indirecte. Il faut donc éviter que se produisent à court terme des événements qui obligeraient le mouvement populaire à une confrontation violente avec la bourgeoisie et avec les Etats-Unis ; ceux-ci pourraient utiliser toute leur puissance économique et militaire avant que le bloc social anticapitaliste n'ait pu consolider sa mainmise sur l'ensemble de la société.

L'Union populaire a besoin du pouvoir étatique pour mener à bien son programme de transformations structurelles. Pour cela, l'appareil militaire de l'Etat doit continuer à être sous les ordres du gouvernement. L'UP n'a pas de force militaire propre et elle ne peut en créer une pour l'opposer aux forces armées de métier.

Eviter la confrontation forces armées - gouvernement exige qu'il n'y ait ni antagonisme social entre eux, ni conflit de légitimité. Le gouvernement doit éviter le choc direct avec les couches moyennes-prédominantes au sein des forces armées - ainsi qu'avec la structure juridique de l'Etat - base idéologique de la subordination de l'appareil militaire au gouvernement UP.

La cohésion et l'interdépendance harmonieuse entre les institutions politiques représentatives de l'Etat sont indispensables pour que l'appareil armé de celui-ci ne vienne pas remplacer celles-là. Il faut, pour cela, que le gouvernement ait la majorité au Parlement, une majorité qui lui soit propre ou qui soit obtenue par des accords législatifs.

Maintenir la subordination de l'appareil armé au pouvoir politique exige que l'on évite des fissures dans l'unité et dans la discipline des forces armées ; il faut donc préserver leur caractère professionnel et les faire participer, par des moyens indirects, au projet politique général du gouvernement. Les velléités putschistes ne doivent être que celles d'individus, de groupes marginaux incapables de rallier l'ensemble des forces armées, ce qui ne manquerait pas de contrarier les plans américains de subversion, dont l'«opération leurre» de l'automne 1971 est un exemple. Cette opération consista à fournir à des officiers supérieurs de l'armée chilienne de faux renseignements - élaborés par la CIA - qui devaient prouver la décision du gouvernement Allende de demander aux services des renseignements chiliens de réunir une documentation préjudiciable au haut commandement chilien, avec la collaboration de la Direction générale des renseignements de Cuba. En décembre 1971, on fit parvenir à un officier chilien, qui se trouvait à l'étranger, tout un dossier de ce genre, y compris une lettre apocryphe [10].

Le gouvernement doit être en mesure de contenir les menées subversives à l'aide de moyens appropriés et d'éviter l'affrontement direct entre groupes civils opposés. Pour que la subversion contre-révolutionnaire puisse s'étendre il faut que l'appareil coercitif de l'Etat soit paralysé ou en état de crise, donc réduit à l'impuissance.

Le bloc social qui contrôle le gouvernement doit combattre les tentatives insurrectionnelles adverses par une tactique anti-insurrectionnelle. Pour appliquer cette dernière, il faut qu'il y ait une articulation entre les institutions gouvernementales et'les organisations populaires. L'appareil coercitif de l'Etat n'est pas neutre, et il doit être étayé et renforcé dans ses fonctions par la force sociale organique de l'UP. Tout ce qui affaiblit l'unité et la cohésion du bloc social anticapitaliste contribue également à débiliter la subordination des forces armées au gouvernement populaire.

Le sort de la tactique anti-insurrectionnelle dépend du degré de maîtrise exercé sur les mécanismes de régulation sociale, économique et politique. Il est essentiel que l'appareil d'Etat ne soit pas désintégré ou paralysé si le mouvement populaire n'est pas de taille à le remplacer. Les programmes à court et moyen terme doivent accroître progressivement la mainmise populaire sur ces mécanismes, et éviter que la contre-révolution ne les sabote.

Tels sont les principes généraux de la politique militaire pratiquée à partir du 4 septembre 1970. On peut dire à son actif qu'elle surmonta, d'abord, les circonstances délicates de l'installation de l'UP au gouvernement et qu'elle appuya, ensuite, les réalisations les plus révolutionnaires obtenues pendant toute cette période (de novembre 1970 à la première moitié de 1972). Pendant toute l'année 1971, aucune manifestation ne permet de dire que la politique militaire de Allende n'était pas appropriée. Bien au contraire, elle permet au gouvernement de demeurer ferme face aux tentatives effectives d'insurrection. Pendant trois années les forces putschistes ont enregistré échec sur échec ; celui du putsch lancé par ITT et le gouvernement des Etats-Unis, en mars 1972, en est la preuve éclatante [11] . Mais pourquoi ces mêmes forces s'imposent-elles en mai 1973? Etait-ce la conception initiale de la politique militaire de Allende qui était erronée? S'il en était ainsi, existait-il pour l'UP une autre politique militaire? L'UP avait-elle la possibilité de mettre sur pied une stratégie directe et dans quelles conditions? Pourquoi la contre-révolution triompha-t-elle militairement trois ans après son échec de septembre-octobre 1970?

Il n'est pas possible de donner à ces questions une réponse uniquement axée sur le problème militaire, parce que la politique militaire n'est pas la base d'un processus révolutionnaire: elle en est l'instrument, en connexion, comme nous l'avons déjà dit, avec d'autres facteurs - sociaux, politiques et économiques - qui la conditionnent de façon décisive. C'est pourquoi l'analyse de la politique militaire doit s'insérer dans le contexte général qui la détermine.

Pour comprendre le caractère et le sort de la politique militaire du gouvernement UP, nous disposons de l'élément d'explication le plus valable: le schéma stratégique et tactique qui s'imposait le 11 septembre 1973. Ce qui est aujourd'hui une certitude n'était avant cette date qu'une probabilité dont le dénouement n'apparaissait inéluctable ni à l'UP, ni aux putschistes eux-mêmes [12] , ni, encore moins, au troisième protagoniste principal, la DC. Ce schéma est celui d'une politique militaire propre à une stratégie directe.

LA POLITIQUE MILITAIRE D'UNE STRATEGIE DIRECTE

L'intervention politique directe des forces armées professionnelles, ou la prise de pouvoir directe par celles-ci, ne s'explique que par une crise de l'appareil d'Etat, c'est-à-dire, pour le Chili, par le conflit qui, pendant presque deux ans, opposa l'exécutif au législatif.

Plus la discordance est aiguë entre les secteurs sociaux prédominants à l'intérieur des forces armées et ceux des institutions politiques représentatives, et plus le conflit devient possible. Le succès d'une tactique insurrectionnelle est fonction du degré de dégénérescence de l'Etat, et en particulier, de l'appareil coercitif et de l'isolement de ce dernier par rapport au bloc social qui dirige la politique du gouvernement. Le conflit entre les institutions politico-représentatives ne suffit pas pour que le plan insurrectionnel progresse ; il faut également priver le gouvernement de l'appui des forces armées.

Plus la discipline et l'unité interne de l'appareil militaire se désagrègent et plus il est facile d'exacerber le conflit entre les institutions représentatives de l'Etat et les institutions armées.

La comparaison entre les stratégies suivies par les vainqueurs et les vaincus, le 11 septembre 1973, prouve que c'est la stratégie directe plus que la stratégie indirecte qui triomphe de l'UP, et que les moyens tactiques des vainqueurs sont la négation même de ceux auxquels la tactique de Allende avait recours. Constatation d'autant plus importante que, pendant les trois années dé gouvernement d'UP, l'opposition a toujours eu recours à la stratégie indirecte. En d'autres termes, tant que le processus révolutionnaire a suivi la stratégie indirecte, le gouvernement de l'UP n'a pas pu être freiné dans sa politique. En revanche, il l'a été quand la lutte des classes s'est portée sur le terrain de la stratégie directe.

Dès octobre 1970, on avait pu constater que la droite chilienne et les Etats-Unis encourageaient la stratégie contre-révolutionnaire directe. Ils avaient de très bonnes raisons à cela. En premier lieu, ils visaient à orienter le processus amorcé lors des élections de 1970 sur le terrain des armes: coup d'Etat classique ou guerre civile. Comme nous l'avons déjà vu, le mouvement populaire se trouvait, sur ce terrain, dans une position désavantageuse. Le système militaire interaméricain était toujours prêt à jeter tout son poids dans la balance pour apporter un soutien logistique à la contre-révolution, tandis qu'il était impensable que les pays socialistes en fissent de même à l'égard de la classe ouvrière chilienne. Pour nous, dans le Chili de 1970, il était clair que si le processus révolutionnaire dérivait à court terme vers la guerre civile, la force militaire liée aux Etats-Unis serait devenue maîtresse du pays bien avant qu'une hypothétique aide militaire étrangère favorable à l'UP ait eu le temps de s'organiser et d'intervenir sur place. En outre, il était évident que dans la conjoncture internationale du moment, aucun pays du monde n'aurait apporté aux travailleurs chiliens un appui militaire suffisant pour- contrebalancer celui que les Etats-Unis donnait à la contre-révolution.

D'où les efforts obstinés pour maintenir des conditions favorables au déroulement du processus révolutionnaire par d'autres voies que celles de l'affrontement. Ou bien le mouvement consolidait son hégémonie sociale, économique et politique en empêchant la contre-révolution d'ouvrir les hostilités, ou bien nous entrions dans le terrain objectivement le plus défavorable à la classe ouvrière.

L'attitude des Etats-Unis envers le gouvernement de l'UP, fut toujours très claire. L'effet de propagation du processus chilien ne devait pas avoir de conséquences fâcheuses sur la stratégie mondiale nord-américaine. Il fallait, donc, le bloquer. Etant donnée l'extrême dépendance de l'économie chilienne à l'égard du système capitaliste international, la grande puissance des Etats-Unis pouvait se complaire à tirer les ficelles, et faire en sorte que le Chili devienne un terrain d'expériences, dont le plus important n'était pas tant le dénouement, c'est-à-dire la chute du gouvernement, que la façon dont celle-ci se produirait. Avec leurs ressources énormes et l'assurance qu'ils avaient que l'Union soviétique ne compenserait pas les pertes que la pression capitaliste faisait subir à l'UP, les Etats-Unis pouvaient espérer que l'expérience du Chili servirait de leçon aux autres nations.

On ne saurait passer sous silence l'importance qu'eut, pour l'action nord-américaine, la certitude que l'Union soviétique ne prendrait pas de mesures compensatoires pour assurer la stabilité du gouvernement chilien. Le blocus put être appliqué avec une sécurité et une efficacité presque absolues. Lors de la réunion de la Commission sur les entreprises multinationales qui programmait l'action économique à mener contre le Chili, le secrétaire d'Etat américain déclara «qu'il avait eu un entretien avec le ministre soviétique des Affaires étrangères pour savoir si Moscou allait aider financièrement le Chili comme il avait aidé Cuba. Le ministre soviétique répondit qu'il n'en était pas question» [13] . Et c'est ce qui se produisit. Quatorze mois après, à Moscou, Brejnev, lui-même, secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique expliqua à Allende qu'il ne pouvait pas satisfaire sa demande d'un prêt de 500 millions de dollars destiné à couvrir le déficit de la balance des paiements en 1973.

A la fin de l'année 1972, on estimait que l'économie chilienne avait besoin d'une aide de 500 millions de dollars en matières premières et produits alimentaires si elle voulait surmonter les difficultés qui allaient se présenter à elle en 1973. Le gouvernement chilien sollicita du gouvernement soviétique l'octroi d'un prêt en marchandises, ou en devises pour une contre-valeur équivalente, inscrit dans un programme d'échanges commerciaux qui serait, au début, déficitaire, mais qui devait se stabiliser au fil des trois années suivantes. L'Union soviétique n'accorda, en décembre 1972, qu'un crédit de 27 millions de dollars en matières premières et produits alimentaires, remboursable à court terme, et elle ajouta 20 millions de dollars à un crédit de 80 millions de dollars précédemment consenti.

Dans le domaine militaire, le déséquilibre entre l'aide que pouvaient apporter les Etats-Unis à la contre-révolution et celle qu'aurait pu apporter l'Union soviétique à l'UP était encore plus accentué. Lorsque, fin décembre 1974, on demanda à Kissinger s'il avait sondé l'attitude de l'Union soviétique au cas où les pays occidentaux mèneraient des actions militaires contre les pays arabes producteurs de pétrole, il répondit: «Non. Et je pense qu'il serait absolument insensé de se poser cette question» [14] . Kissinger aurait pu donner, alors, la même réponse.

Le gouvernement américain avait intérêt - en pensant autant à l'Europe occidentale qu'au Chili - à démontrer que le projet politique de l'UP - rendre possible la transition vers le socialisme tout en maintenant le pluralisme politique - n'était en substance qu'un simple stratagème opportuniste. Kissinger affirmait avec cynisme devant la commission des Affaires extérieures du Sénat: «Allende, élu par une -minorité, a tenté systématiquement d'établir un régime à parti unique et d'éliminer tous les partis et les moyens d'expression de l'opposition» [15] . S'il en eût été ainsi l'UP, chilienne aurait aidé à alimenter la lutte idéologique contre les partis ouvriers d'Europe occidentale, particulièrement ceux de France et l'Italie, et d'autres régions du monde. Kissinger, comme tout technicien politique, pouvait prévoir, fin 1970, que plus la pression interne et externe sur le régime UP serait forte et plus le gouvernement Allende serait contraint de ne plus se soumettre à la légalité et au pluralisme, et de recourir à une politique autoritaire pour se maintenir au pouvoir. Si, en période de guerre froide,on tira grand profit de ce qui fut appelé, à cette fin, «le coup de Prague», en période de détente avec l'Union soviétique et de renforcement de la prédominance des Etats-Unis sur l'Europe occidentale, l'exemple d'un «coup de Santiago» eût été grandement bénéfique. De surcroît, la tentative communiste «d'imposer sa dictature néfaste», comme le proclamait Frei au milieu de l'année 1971, était, au Chili, vouée à l'échec, car on n'y disposait pas une force équivalente à l'Armée rouge stationnée en Tchécoslovaquie en 1947. Dans cette optique, pousser, forcer le gouvernement UP à provoquer, pour éviter sa chute, un coup de force visant à implanter «la dictature du parti unique» aurait comblé les désirs de M. Kissinger et de tout le capitalisme international. Non seulement cela aurait précipité le contrecoup et aurait permis d'instaurer facilement une dictature militaire pro-américaine au Chili, mais encore « le coup communiste manqué » aurait servi à légitimer pendant des années toute sorte de répression de la gauche et la permanence d'un régime dictatorial pour une durée illimitée. En même temps, un tel dénouement prouverait au reste du monde occidental que les alliances du type UP sont une «manoeuvre des communistes pour imposer la dictature de leur parti».

Malheureusement pour Kissinger, Allende et ses collaborateurs eurent toujours présent à l'esprit qu'à Washington on souhaitait une évolution de ce type. Et, pour autant que je le sache, le Parti communiste chilien en était également conscient.

L'Unité populaire ne pouvait mieux répondre aux objectifs du gouvernement des Etats-Unis et de la droite chilienne qu'en opposant à la stratégie directe de la contre-révolution une autre stratégie directe. Si elle l'avait fait en septembre-octobre 1970, l'affrontement violent se serait produit à ce moment. Et, de toute évidence, la dictature militaire de la bourgeoisie aurait été instaurée dans le pays avant que Allende ne soit parvenu à assurer la présidence. Après novembre 1970, il dépendait de la seule volonté de l'UP et du président Allende que le processus révolutionnaire entrât immédiatement dans la phase militaire armée. L'affrontement violent pouvait être précipité à tout moment. Si certaines initiatives, parfaitement à la portée de la direction politique de l'UP et du gouvernement, étaient prises, il était absolument certain qu'en quelques heures le système politique institutionnel serait renversé et que les armes à feu remplaceraient les armes politiques comme instrument principal de la lutte sociale.

Entre le 4 septembre 1970 et le 10 septembre 1973, un gouvernement tel que celui de l'UP a dans ses mains les moyens de précipiter l'affrontement armé; s'il estime que la conjonction des forces internes et externes lui offre de grandes probabilités de succès, il peut déclencher le choc à tout moment.

Ce que le gouvernement UP ne pouvait pas entièrement contrôler, c'était la capacité d'éviter le déchaînement de l'affrontement armé. C'est dans cette différence entre la capacité offensive et défensive que réside une des clés du processus chilien.

LE DILEMME TACTIQUE DE JANVIER 1972

En 1970, et dans les années suivantes, la capacité de dissuasion du gouvernement UP à l'égard de l'action directe de la contre-révolution était fonction de deux facteurs principaux. Tout d'abord, la cohésion et la solidité du mouvement populaire dont dépendaient la capacité d'initiative et de réplique révolutionnaire. En second lieu, la stratégie de l'autre mouvement politico-social dont dépendait le maintien ou la chute de l'appareil d'Etat (ou, si l'on veut, la subordination des forces armées du gouvernement), c'est-à-dire la Démocratie chrétienne. Si l'UP avait eu la force sociale suffisante pour soutenir l'appareil d'Etat ou pour le remplacer par un autre, la position de la DC n'aurait pas été aussi déterminante. Mais comme tel n'était pas le cas, les relations entre l'UP et la DC conditionnaient le déroulement du procès -sus révolutionnaire tant par la voie indirecte que par la voie directe.

Un parti qui réunit des couches moyennes et populaires, comme la DC, et se réclame d'une idéologie démocratique et libérale, ne peut survivre que dans la mesure où s'établiront entre les classes sociales des relations telles que ni la dictature du prolétariat, ni la dictature de la bourgeoisie ne pourront s'imposer de façon absolue. En 1970, face à l'UP avec sa stratégie indirecte, la DC avait deux possibilités : s'opposer à l'UP par la tactique politico-institutionnelle ou par l'affrontement direct. La différence entre les deux solutions est essentielle.

La première impliquait la reconnaissance du gouvernement de Allende dans le cadre légal, mais donnait à la DC les moyens d'assurer sa propre continuité en tant que force sociale et de conserver son influence sur la structure sociale du pays et à . l'intérieur de l'appareil d'Etat (thèse du secteur Tomic). La seconde signifiait que l'on ne reconnaissait pas le droit à l'UP de gouverner, mais qu'en contrepartie on prenait le risque de détruire le système politique qui légitimait Allende en tant que président et la DC en tant que parti (position du secteur Frei).

C'était forcément ce qui devait se produire si la dictature armée de la bourgeoisie était instaurée, comme dernier recours pour maîtriser le .mouvement populaire. Comme cela n'était possible qu'après l'écrasement des organisations de la classe ouvrière par l'armée, la DC devait contribuer à instaurer un régime politique autoritaire qui impliquait son propre renoncement à sa personnalité constitutive, tant sociale que politique. L'alternative offerte au gouvernement UP était la disparition de la DC, puisqu'aussi bien cette dernière ne pouvait se reconvertir du jour au lendemain en un mouvement para-fasciste appuyant la dictature de la bourgeoisie.

Les deux possibilités eurent des partisans au sein de la DC à partir du moment où celle-ci quitta le pouvoir, le 4 septembre 1970. Les circonstances antérieurement expliquées imposèrent au début l'application d'une stratégie indirecte contre l'UP ; la seconde possibilité restait latente.

Tant que la DC adopta une stratégie d'opposition indirecte - de septembre 1970 jusqu'à la fin de 1971 - le processus révolutionnaire ne put être ni arrêté ni freiné. La démocratisation des structures politiques et économiques du pays progressa à grands pas et les forces d'ordre de l'appareil d'Etat permirent, non seulement de vaincre la résistance de la coalition «bourgeoisie nationale - capital américain», mais encore de mener à bien des transformations structurelles, conformément au programme et aux directives de l'UP.

Mais, pendant ce même laps de temps, l'UP commit trois erreurs tactiques qui hypothéquèrent le déroulement de sa ligne stratégique. Tout d'abord, elle ne sut pas voir combien il était essentiel que la DC continuât à être placée sous la direction du secteur favorable à l'adoption d'une opposition indirecte à l'UP, de telle sorte que l'aile proprement antisocialiste de ce parti ne parvienne pas à le contrôler. Sa deuxième erreur fut de ne pas adapter la politique économique à la stratégie générale du pouvoir, ce qui lui aurait permis d'atteindre la majorité dans le Parlement avant que ne se produise la bi-polarisation qui allait finalement entraîner l'affrontement direct de l'UP avec toute l'opposition anti socialiste. La troisième consista à négliger d'assurer une articulation entre les organisations ouvrières et l'appareil armé de l'Etat, ce qui aurait accru le pouvoir de dissuasion contre les actions insurrectionnelles de la contre-révolution ; il eût fallu en même temps, même s'il était impossible d'éviter que l'opposition adoptât une stratégie directe contre l'UP, faciliter la reconversion du mouvement populaire, pour faire face aux nécessités imposées par cette nouvelle situation. En d'autres termes, il eût fallu admettre dans la pratique le principe selon lequel la voie politique institutionnelle pouvait déboucher, même contre le gré de l'UP, sur un affrontement armé, ce qui lui aurait permis d'être prête à y résister.

Nous analyserons plus loin, avec l'attention qu'elles méritent, les causes de ces erreurs. Nous nous bornerons pour le moment à constater, à la fin de l'année 1971, une innovation d'importance: le glissement de la DC vers l'opposition totale au gouvernement, avant que l'UP n'ait obtenu une majorité au Parlement et le contrôle des centres décisifs du pouvoir économique et politique.

En décembre 1971, le processus parlementaire engagé contre le ministre de l'Intérieur prouve que le PDC est à nouveau contrôlé par son aile droite, et que tout le parti va pencher du côté de la bourgeoisie pour former un front uni de résistance antisocialiste. Du point de vue politique, cela signifie que l'un des piliers sur lequel s'était étayée, une année auparavant, l'action révolutionnaire par la voie institutionnelle, était en train de s'effondrer.

Au conflit avec le Parlement vient s'ajouter, au mois de janvier 1972, un événement électoral significatif. Le 16 de ce mois, ont lieu des élections complémentaires pour élire un sénateur dans la province de Colchagua, et un député dans celle de Linares. Pour la première fois de son histoire, le PDC accepte de ne pas présenter de candidat dans cette dernière province et de voter en faveur d'un candidat du Parti national, à charge, pour ce dernier, d'apporter son appui au candidat DC à Colchagua. L'évolution progressive de la DC vers la droite est soumise, en cette occasion, aux voix des électeurs de deux provinces dans lesquelles l'UP avait toujours été minoritaire (aux élections de Linares et aux élections municipales de Colchagua d'avril 1971, où elle obtint à peine 50% des suffrages). La défaite des candidats de l'UP scelle l'alliance DC-PN. Et cette alliance des forces antisocialistes prouve qu'elle est acceptée par l'électorat populaire de la DC, ce qui était inconcevable entre 1967 et 1971, et ce qui peut coûter à l'UP la perte d'un soutien politique majoritaire. Pour l'opposition, les 50% obtenus par l'UP dans les élections principales d'avril 1971 perdent dorénavant toute signification.

L'UP est arrivée à la présidence grâce à un résultat électoral et à un vote majoritaire au Parlement, en septembre-octobre 1970. Quinze mois après, les mêmes Chambres, en destituant le ministre de l'Intérieur, ne lui reconnaissent plus la faculté constitutionnelle de diriger la politique du pays. C'est une destitution dirigée contre le président lui-même, mais elle doit se contenter de frapper le plus important ministre, car, au Sénat, l'opposition n'a pas les deux tiers de voix indispensables pour déposer le président, mais elle peut destituer les ministres à la simple majorité des voix.

Le régime constitutionnel n'est pas un obstacle suffisant pour une opposition qui se sent majoritaire. Car, dans le régime chilien, le Parlement ne peut destituer un ministre que s'il est accusé de graves infractions aux lois ou de délits de lèse-patrie. Or, José Tohá n'a commis aucun de ces délits et il est, cependant, destitué. On ne peut faire respecter la légalité que si l'on dispose de la force nécessaire. L'entente DC-PN fait perdre au gouvernement l'appui de la majorité parlementaire et, à partir de ce moment-là, la Constitution présidentielle sera pour elle une étroite camisole de force dont elle essayera de se dégager.

Si le régime constitutionnel s'écroule, la légitimité institutionnelle de l'UP est menacée. Allende a besoin de faire respecter le régime juridique s'il veut continuer à être président. Il compte, pour cela, sur plus des deux tiers des travailleurs syndiqués, et sur un appui électoral qui, au niveau national, est très supérieur à la moyenne atteinte, dans l'histoire du pays, par ses prédécesseurs. La force juridique est de son côté. Mais la majorité du Parlement ne veut pas l'admettre. Dans ces circonstances, de quel côté la raison de la force, ou, en d'autres termes, l'appareil armé de soutien de l'Etat va-t-il pencher?

Si le gouvernement conserve l'appui des forces armées, c'est uniquement dans la mesure où il est légitime. Au Parlement, la bourgeoisie prétend nier le régime légal. Lorsque l'on arrive à ce degré de contradiction entre les institutions de l'Etat, la continuité de la structure étatique dépend de l'attitude des forces armées. Si ces dernières ne l'appuient pas, le processus révolutionnaire par la voie légale est arrivé à son terme.

Le 6 janvier à minuit, la Chambre des députés vient de voter l'acte d'accusation contre le ministre de l'Intérieur. Il est adopté par 81 voix contre 59. La question est soumise au Sénat qui doit trancher en dernier ressort. Une demi-heure après, plusieurs milliers de personnes se rassemblent devant le Palais de la Monnaie. Un secteur des travailleurs sent que le vote de la Chambre des députés signifie qu'elle renie le gouvernement. Il y a beaucoup de nervosité et d'indignation. Le fond du problème est posé. Quand le Parlement est en train de briser le système politique, que doit faire le mouvement populaire?

Des armes? Ce sont les institutions militaires de l'Etat qui les possèdent, avec de surcroît la technique et l'organisation permettant d'en faire usage. Les forces armées ont leur discipline interne. Le sens de l'autorité et la hiérarchie sont sans fissures apparentes. Le secteur militaire antisocialiste est enserré à l'intérieur d'un cadre rigide que le gouvernement doit maintenir uni et hiérarchisé pour dissuader les putschistes de lui barrer la route. Les armes, ou bien l'UP les trouvera à l'intérieur de cet appareil militaire ou bien elle n'en aura pas. Allende saisit bien le problème. Aussi, avant que la Chambre des députés ne vote l'accusation contre son ministre de l'Intérieur, il convoqua à son cabinet les commandants en chef de l'armée.

Allende pose le problème :

Messieurs les commandants, l'opposition est en train de mettre en cause le droit que me reconnaît la Constitution de désigner des secrétaires d'Etat et de les maintenir en fonction tant qu'ils ont ma confiance. Notre régime n'est pas un régime parlementaire et je vais faire respecter le régime légal. Cet après-midi la Chambre des députés va requérir la démission de José Tohá, ministre de l'Intérieur, pour des raisons exclusivement politiques et illégales puisque Tohá n'a commis aucun délit. Nousnous trouvons devant un jugement politique contraire à la loi. Mais, puisque je ne puis pas interférer dans ce que va décider le Congrès, je veux empêcher que ce dernier n'interfère dans mes prérogatives. Voilà pourquoi, sans attendre la décision du Sénat sur cette mise en accusation, je me propose de maintenir Tohá dans le cabinet ministériel. Mon intention est de le désigner demain même comme ministre de la Défense nationale. Comme il va être le supérieur immédiat des forces armées, j'ai voulu vous en faire part avant de rendre publique cette nomination.

L'appareil militaire appartient à l'Etat. Un Parlement disposé à entraver l'action du gouvernement par tous les moyens, ignorant jusqu'aux limites que lui impose la Constitution, ouvre la crise politique, si le gouvernement résiste. Si celui-ci cède devant ce désaveu de ses compétences, le régime politique devient en fait parlementaire, encore que la Constitution stipule le contraire. L'année 1971 se termine sur une conjoncture de pression bourgeoise pour changer la forme d'Etat qui, historiquement, était celle prédominante dans le pays. Ou bien les forces armées continuent à appuyer le régime légal, ce qui était de l'intérêt de l'UP, ou bien le régime s'en trouve altéré. A cette étape du processus, la stratégie indirecte de l'UP est en train de mettre à l'épreuve la force de maintien de l'appareil étatique. Ainsi, l'appui de l'appareil armé au régime dont il est partie intégrante signifie, dans les faits, que les forces armées appuient le gouvernement dirigé par l'UP. Autour du combat sur la légalité, ce qui était matériellement en jeu, c'était de savoir si le bloc social pro-socialiste conserverait la direction politique de l'Etat ou bien s'il serait remplacé par le bloc pro-capitaliste. Dans la crise de novembre 1972, un changement d'une telle importance ne pouvait plus s'opérer sans la résistance active des travailleurs, avec toutes les conséquences qui pouvaient en découler.

La réunion du président Allende avec les trois commandants en chef signifiait la concrétisation de ce problème théorique. A cette réunion assistaient le général Carlos Prats, le général César Ruiz et l'amiral Raúl Montero. Ce dernier répondit :

La désignation du ministre de la Défense nationale est de la compétence exclusive du président de la République, et il ne nous appartient pas de nous prononcer à ce sujet. Mais puisque vous avez eu la déférence de nous en aviser à l'avance, j'aimerais vous dire, si vous me le permettez, que votre décision me paraît non seulement correcte mais, en outre, pleinement satisfaisante pour les forces armées. Nous estimons José Toha dont nous avons pu apprécier les qualités personnelles en tant que ministre de l'Intérieur.

Les deux autres généraux acquiescèrent. Ce soir-là Allende répondit en termes affirmatifs à ceux qui lui demandaient des armes, mais il le fit en suivant sa propre ligne tactique :

Qu'il est facile de crier «il faut armer le peuple»! Il m'en coûterait fort peu de le dire, si d'aventure je m'y laissais entraîner. Cependant, camarades, méditez les leçons de l'histoire, voyez les exemples, pensez que les révolutions ne se font pas avec des mots qui ne trouvent pas appui sur la force consciente, la volonté disciplinée ... Que vaut-il mieux? Crier des mots en l'air, lancer une consigne qui ne peut pas être suivie, ou faire en sorte qu'entre à nouveau, au sein d'un gouvernement du peuple, le ministre que la Chambre - à notre avis sans justification juridique - a suspendu de ses fonctions de ministre de l'Intérieur? Je crois qu'il n'y a personne au Chili qui, s'il conserve sa sérénité, ne comprenne ce que cela signifie et n'en saisisse la portée ... Nous avons un instrument dont nous devons nous servir, tant que cet instrument, à savoir la Charte fondamentale, nous autorise à dire: demain, Tohâ sera à nouveau ministre...

Cependant, un grand nombre de ceux qui demandaient des armes continuèrent à ne pas comprendre une telle explication. Pour eux, «armer le peuple» c'était fermer le Parlement, et, par voie de conséquence, briser l'appareil d'Etat existant. Ils ne se rendaient pas compte ce que cela signifiait.c'est-à-dire la lutte armée du gouvernement et des travailleurs contre tout l'appareil militaire de l'Etat. Devant le Palais de la Moneda, la stratégie directe et indirecte se trouvaient une fois de plus en opposition.

A partir de janvier 1972, le processus change de nature. Le mouvement populaire est incapable par lui-même d'assurer son maintien au gouvernement par des moyens uniquement politiques. La réaction contre le régime légal oblige le bloc révolutionnaire à utiliser les ressources militaires du régime. Dorénavant, le gouvernement UP ne restera en fonction que dans la mesure où sa base sociale s'articulera avec l'appareil armé. Rien de bien nouveau en cela. Il en était ainsi depuis le premier jour, mais le problème est maintenant clair et évident. Les forces armées ont appuyé au cours des mois précédents le régime politique légal sans qu'elles aient à se manifester, en demeurant pratiquement à l'intérieur de leurs casernes, aux seules exceptions près, précédemment indiquées, de juin et de décembre 1971. Tout au long de l'année 1972, il faudra apporter cet appui non seulement à l'intérieur des casernes - en réfrénant les velléités des officiers putschistes - mais encore au dehors.

Autrement dit, nous assistons alors à la manifestation de l'une des caractéristiques récurrentes des processus révolutionnaires : toute révolution doit également pouvoir se défendre sur le terrain des armes. Ce qui change d'un processus historique à l'autre, ce sont les modalités et le moment de l'apparition de cette phase.

Toutefois, nous y entrions dans des circonstances défavorables. Les déficiences tactiques de 1971 par rapport au PDC, et le problème posé par le Parlement nous faisaient entrer, en début d'année 1972, dans une entente DC-UP sérieusement détériorée, sans disposer pour autant dans l'appareil d'Etat d'une majorité indispensable à la continuité de la stratégie UP. En outre, le fait de ne pas avoir appliqué une politique militaire adaptée à la stratégie générale suivie, c'est-à-dire une politique articulant la base des masses du gouvernement avec l'appareil militaire de l'Etat, obligea le gouvernement, comme nous le verrons plus loin, à s'appuyer sur un appareil armé dont les racines sociales étaient différentes de celles du bloc UP.

En janvier 1972, la continuité du processus de transformations structurelles en cours exigeait que l’UP restât au gouvernement. Qui plus est, ce n'est qu'en évitant que le bloc conservateur ne revînt au pouvoir que l'on pouvait consolider les réalisations de 1971. L'UP était unanime sur ce point. Restait le problème de savoir comment se maintenir au pouvoir.

La volonté du pouvoir exécutif de défendre le régime politique légal signifiait également la défense de sa légitimité à gouverner. Il fallait donc que, non seulement les forces armées n'eussent pas à s'affronter à TUP, mais qu'en outre elles reconnussent l'autorité du gouvernement. A partir de ce mois de janvier, TUP se retranche à l'intérieur du régime légal, se protège derrière la Constitution, pour concentrer autour de sa base sociale le poids de l'appareil d'Etat. Cela oblige l'opposition à accroître son antagonisme à l'égard du régime constitutionnel. Tout au long de 1972 et de 1973, cette appropriation du régime légal par le gouvernement UP est si considérable que la droite ne peut plus se contenter de renverser ce dernier. Elle se voit, chaque fois davantage, dans la nécessité de détruire le régime en vigueur pour atteindre son objectif.

Mais, de toute évidence, dans un régime politique institutionnalisé ayant de solides racines dans la société, il en coûte moins de remplacer un gouvernement par des procédés légaux que d'y parvenir en détruisant les institutions. Cette dernière voie exige davantage de temps et de force ; elle pose en outre le problème de la création de nouvelles structures politiques. Il a fallu à la coalition DC-PN toute l'année 1972 et une grande partie de 1973 pour anéantir le régime politique et en finir avec le gouvernement UP. Mais qu'en serait-il après? Selon les estimations, dont la présidence de la République disposait tout au long de cette période, l'éventuelle alternative au gouvernement UP devrait répondre à une variante de l'un des deux modèles principaux suivants.

L'UP est vaincue dans le cadre de la stratégie indirecte

Cette éventualité exigeait que la classe ouvrière fût socialement isolée et vaincue par les moyens politiques institutionnels.Dans ce cas, la solution de remplacement logique pourrait être un gouvernement a caractère capitaliste, mais compatible avec le système démocratique libéral. Soutenu par une majorité de Télectorat, il aurait rassemblé de larges couches sociales de la classe moyenne et de la bourgeoisie, c'est-à-dire qu'il aurait pour base une coalition axée autour de la DC. Celle-ci, en prenant le pouvoir après l'UP aurait évidemment modifié le sens socialiste des transformations de cette dernière, mais, n'étant Pas dans l'obligation de les détruire, elle s'emploierait à les reconvertir' selon le modèle d'un capitalisme d'Etat avancé. Ainsi, la DC avec l'appui de la bourgeoisie chilienne et des Etats-Unis aurait pu mettre en place le système capitaliste le plus moderne et le plus dynamique de l'Amérique latine. Les structures économiques oligarchiques et traditionnelles ayant été éliminées par l'UP, la DC aurait trouvé des instruments économiques appropriés pour tenter de consolider le système capitaliste dans une phase plus développée et, en cas de succès, pour rejeter pour longtemps le développement du socialisme au Chili. Le système démocratique bourgeois, avec quelques modifications, lui aurait fourni les structures politiques correspondant à son projet économique.

L'UP est vaincue par un coup de force

Dans ce cas, la chute du gouvernement UP supposait la destruction du régime institutionnel en vigueur. Par voie de conséquence, aucun gouvernement à caractère démocratique bourgeois ne pouvait lui succéder, faute du cadre structurel nécessaire à cet effet. La DC n'était pas habilitée à être le centre politique et social remplaçant le précédent. Seule la haute bourgeoisie monopoliste serait à même de diriger un gouvernement hautement répressif; les structures économiques créées par la classe ouvrière devraient également être anéanties sans qu'il soit possible de les convertir selon le modèle du capitalisme d'Etat. Au contraire, la bourgeoisie financière monopoliste - à la différence des groupes socialistes qui composent le PDC - est opposée à tout interventionnisme étatique dans le «marché». Avec une classe ouvrière brutalement opprimée, dont les organisations représentatives seraient désarticulées, le bloc social remplaçant l'UP devrait reconstruire un système capitaliste classique accumulatif. Il ne pourrait y parvenir que par des réalisations économiques spectaculaires qui lui assureraient une large base d'appui sociale, et par la création d'un appareil d'Etat à caractère para-fasciste, puisqu'aussi bien l'appareil démocratique bourgeois serait nécessairement détruit au cas où le gouvernement UP viendrait à être renversé par une action armée. Mais les structures politiques du régime de remplacement seraient inadaptées pour que puisse être menée à bien une action économique autre que celle de la désarticulation du secteur public, la restriction des fonctions sociales fondamentales de l'Etat, l'aliénation des entreprises les plus dynamiques au capital étranger, etc. Un tel processus ne devrait pas tarder à voir s'affronter le nouveau régime avec les intérêts de la majorité de la petite et moyenne bourgeoisie, sans compter ceux du bloc social de l'UP qui, à son tour, entraverait la restructuration fascisante de l'Etat et finirait par le faire échouer.

De notre point de vue, le succès économique immédiat d'un régime contre-révolutionnaire de cette seconde nature était hautement improbable. La bourgeoisie chilienne ne pouvait parvenir à une croissance économique accélérée que grâce à un apport massif de capital étranger pendant de longues années, comme ce fut le cas du Japon et de l'Allemagne après la deuxième guerre mondiale. Mais, à court terme, c'était une voie sans issue, étant donné que la structure économique chilienne est beaucoup plus limitée quant à la capacité de production et à la demande. En outre, la politique de Allende se soucia, dès le début, d'influer les bases structurelles du fascisme pour faire en sorte que ce dernier eût des difficultés à se convertir en un mouvement de masses et qu'il fût réduit à des éléments marginaux [16] . Cette politique augmentait d'une part la capacité de résistance du gouvernement UP, dans l'hypothèse d'un renversement violent, et d'autre part, visait à rendre difficile la mobilisation fasciste nécessaire à la consolidation du régime de substitution, elle enfermait, ainsi, ce dernier dans un cercle vicieux, de telle sorte qu'il ne pouvait se stabiliser ni sous une forme fasciste ni sous une forme démocratique bourgeoise. Cela devait le conduire tôt ou tard à l'échec.

La consolidation de chacune des deux possibilités capitalistes était en rapport inversement proportionnel au degré de développement qu'atteindraient les facteurs objectifs et subjectifs du processus révolutionnaire pendant le gouvernement UP. Plus le degré de remplacement des structures traditionnelles et de développement de celles de transition vers le socialisme serait avancé et plus grande serait la difficulté à reconstruire le mode de production capitaliste. Plus la conscience de classe et le potentiel des grandes masses ouvrières, paysannes et, d'une façon générale, de toutes les couches sociales exploitées, seraient accrus et plus grande serait la difficulté à légitimer un éventuel régime politique bourgeois de remplacement.

Lors de la crise de décembre 1971 et janvier 1972, Allende choisit de renforcer les piliers de soutien de la voie politico-institutionnelle. Ne pas accepter la mutation de facto du régime présidentiel était une mesure qui allait dans ce sens et qui lui permettait de se maintenir à la présidence. Nous considérions que cette option était nécessaire, mais pas suffisante. En dernier ressort, elle revenait à chercher appui sur la connexion entre l'appareil de l'Etat et les forces armées. C'était bien une des bases de la stratégie indirecte, mais pas la principale. Il fallait assurer deux conditions préalables : un appui national à la politique du gouvernement de préférence à toute autre alternative (maintenir le bloc bourgeois isolé) et une bonne coordination entre gouvernement et Parlement (éviter la crise politique de l'Etat).

Le résultat, défavorable à l'UP, des élections complémentaires du 16 janvier 1972 mettait sérieusement en cause la première option. En prévision d'une pareille situation, Allende s'était hâté d'anticiper sur le dénouement de la crise concernant le ministre Tohá, la semaine précédente, le 6, en s'appuyant sur les forces armées, de telle sorte que, lorsque le 22 janvier, le Sénat approuva la mise en accusation de la Chambre et destitua le ministre de l'Intérieur, les jeux étaient déjà faits et les prérogatives présidentielles assurées. Toha était déjà ministre de la Défense. L'opposition, qu'exaltait le triomphe des élections, se sentit frustrée et dut diriger ses manoeuvres contre le régime présidentiel hors de l'enceinte parlementaire: elle en appela devant le tribunal constitutionnel de la permanence de Toha au cabinet ministériel. Elle donna ainsi la possibilité à cet organisme institutionnel de ratifier, avec le vote défavorable du président de la Cour suprême, la légalité de l'action du président de la République. Le système politique continuait à se défendre. En février 1972, il apparut clairement qu'à l'intérieur du régime légal la contre-révolution ne pouvait pas vaincre la stratégie de l'UP [17] .

Mais la légalité reconnue par les tribunaux et par les forces armées créait un équilibre en faveur de la continuité d'un gouvernement dont les bases avaient changé. Voilà pourquoi Allende, devant l'initiative de la droite du PDC du 3 décembre 1971, visant à provoquer la crise «Parlement - pouvoir exécutif», invita Tomic à faire participer au gouvernement des éléments de la DC. Devant le résultat défavorable des élections du 15 janvier, Allende réagit en proposant immédiatement à l'UP, dans le courant de la semaine suivante, de soumettre à un référendum les initiatives politico-économiques nécessaires pour consolider le développement du processus révolutionnaire d'après la voie prévue par le programme commun. Isolement de la bourgeoisie ou isolement de la classe ouvrière. Stratégie directe ou stratégie indirecte. Le processus révolutionnaire se trouvait à un carrefour et devait à nouveau choisir le chemin à suivre.

Pour poursuivre la politique de transformations socio-économiques anticapitalistes il fallait que fût préservé le pouvoir du gouvernement. Pour être en mesure de continuer à en tenir les rênes, il fallait que les travailleurs pussent compter sur la force de l'Etat, il fallait éviter sa désintégration ou le blocage intérieur. Il s'avérait nécessaire que le système économique n'accusât point des déséquilibres de production, de consommation ou de distribution de nature à accentuer les contradictions entre les couches populaires et moyennes. Mais la disparité qui existait entre le plan économique à court terme mis en pratique à partir de novembre 1970 et le plan politique qui fut imposé à ce moment, fit qu'à la fin de 1971, alors qu'il était déjà évident que le plan économique initial était épuisé et devait être rénové, la dynamique conflictuelle avec les secteurs moyens et la crise de l'Etat qui en résulta enlevèrent au gouvernement les instruments socio-politiques indispensables pour rénover le plan économique.

La première moitié de 1972 connut de vifs débats au sein de l'UP. Tandis qu'un secteur proposait «d'avancer sans transiger», en adaptant des mesures socio-économiques allant au-delà de la capacité légale et politique du gouvernement, un autre prônait des mesures visant à «consolider en avançant» le processus de transformations à l'intérieur du cadre politique institutionnel sur lequel s'appuyait le gouvernement [18] . La dernière solution finit par s'imposer - en juin 1972 - appuyée par le Parti communiste, le Parti radical et le président Allende. Nous nous trouvions à nouveau devant le dilemme classique : la première solution signifiait, dans sa logique, que l'UP en vienne à court terme à briser le régime socio-politique- situation d'affrontement ou de guerre civile - la seconde désirait éviter un tel dénouement et visait, en tout état de cause, à faire porter sur les secteurs bourgeois une telle responsabilité.

Cependant, si la première option s'avéra absolument sans possibilités de réussite, la seconde avait été conçue de façon incohérente et contradictoire dès 1970, car elle avait toujours exigé une dynamique des relations sociales rendant possible la coexistence entre secteurs moyens et secteurs populaires et permettant aux travailleurs d'avoir toujours en main les instruments politico-militaires de l'Etat. Les quatorze mois qui s'écoulèrent entre les décisions politiques et sociales prises en juillet 1972 et la crise finale de septembre 1973 représentent le temps que mirent à se dégrader totalement les facteurs précités. L'évolution du taux d'inflation d'une part, les mises en accusation parlementaires et des destitutions des ministres, d'autre part, prouvent la nette interdépendance existant entre les principales phases de cette détérioration et l'accélération des déséquilibres économiques et de la crise de l'appareil d'Etat. Ces deux phénomènes se produisent presque simultanément, et il est significatif que les points culminants de la crise d'Etat se trouvent toujours précédés dans le temps par l'aggravation de l'inflation (graphiques 11 et 12). [E.N: sont omis]


Notes:

1. M. CARY, History ot Rome. Londres, 1954.

2. Tout au long de la période de Allende, les Etats-Unis maintinrent des contacts étroits avec les forces armées chiliennes à travers la CIA et les attachés militaires américains ... pour rassembler des informations et détecter chez les forces armées chiliennes le moindre symptôme d'intervention contre le gouvernement. Les représentants des Etats-Unis reçurent l'ordre de gagner de l'influence auprès des militaires chiliens et d'appuyer d'une façon générale leurs activités ... C'est ainsi, par exemple, qu'en novembre 1971, le bureau de la CIA à Santiago reçut des instructions pour mettre le gouvernement des Etats-Unis «dans la possibilité d'intervenir ultérieurement dans une solution politique ou militaire de la situation chilienne, selon le déroulement des événements dans le pays et de leurs incidences sur les militaires», Covert action in Chile 1963-1973, op.cit., p.28. Ce mois de novembre 1971, le bureau de la CIA informa son centre de commandement que «l'objectif ultime du programme de pénétration militaire est un coup militaire », (ibid., p.38).

3. L'ingénieur Wilhem, homme aux idées socialistes, non affilié à un parti, démissionna de ses fonctions techniques dans l'administration publique, après le coup d'Etat de 1973, et dut s'exiler en mars 1975. Le général P. Palacios continua d'exercer ses fonctions militaires de directeur général du recrutement jusqu'à sa mise à la retraite en 1975. Edmundo Checura, du Parti radical, fut condamné à mort sans jugement préalable en septembre 1973, mais l'ordre ne fut pas exécuté, grâce à une ruse du colonel du régiment, qui fut limogé peu après.

4. Un an après cette scène, le même colonel Labbé fut retiré du service actif vu son évidente opposition au gouvernement. En mars 1973, il était candidat malheureux à un siège de sénateur

5. Le 11 septembre 1978, Paredes rejoint Allende à la Moneda. Arrêté après la mort de celui-ci, il fut envoyé au quartier du régiment Tacna en compagnie de la plupart des collaborateurs du président - économistes, avocats, sociologues, journalistes, médecins, etc. Deux jours après tous étaient morts sous la torture. Selon des témoins, Paredes fut victime d'un acharnement atroce.

6. Organisation financée et manipulée par la CIA.

7. Ibid., p.81 et 40.

8. El Mercurio, 4 décembre 1971, p.l.

9. A Bogota, le 9 avril 1948, le chef populaire Jorge Eliécer Gaitan fut assassiné. La réaction fut explosive. Des masses d'ouvriers occupèrent la ville pendant plusieurs jours et l'état d'urgence fut déclaré. Fidel Castro se trouvait à Bogota à ce moment; il participait à une rencontre d'étudiants latino-américains.

10. Covert action in Chile. op.cit., p.37-38.

11. David A. Phillips, chef des opérations de la CIA en Amérique latine et superviseur direct de ses activités au Chili, soutient que pendant le gouvernement de Allende la CIA eut connaissance de la préparation d'une trentaine de coups d'Etat: «We knew it was going to take place about 30 times before it did take place» (Washington Post, 11 mai, 1975. p.4).

12. Pinochet: «Il aurait suffit qu'un département, qu'une seule unité n'accomplisse pas les ordres émanant de Santiago pour que le pays fut, sur le champ, en état de guerre civile ...Nous avons souvent pense que nous allions devoir faire face à une situation très désagréable». (Déclaration à Radio Agricultura de Santiago, 3 septembre 1974.)

13. Cf. Mémorandum confidentiel de l'ITT sur la réunion du Département d'Etat, à la date indiquée, Hearings..., op.cit., vol.II, p.1090.

14. Déclaration de H.Kissinger à Business Week, première semaine de janvier 1975

15. Déclaration du 19 septembre 1974, Herald Tribune, 20 septembre 1974, p.2.

16. La politique visant à empêcher le développement d'une base sociale des masses fascistes est examinée dans mon article «Le spectre du fascisme apparaft. Ses racines», juin 1972, cf. : L'Etat et les problèmes tactiques dans le gouvernement d'Allende. Mexico, Siglo XXI, 1973, chap.3.

17. La crise politique sur laquelle s'achève l'année 1971 est décrite plus amplement dans mon livre, Revolución, Congreso y Constitución. El caso Tohá. Santiago du Chili, Ed. Quimantu, 1972.

18. La réaffirmation de cette ligne politique interne est à la base des messages de Allende au pays le 21 mai, les 10 et 24 juillet 1972.


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