Allende l’expérience Chilienne


CHAPITRE III

LA LUTTE POUR LE POUVOIR D'ETAT

En mai 1954, lors de la Xe conférence interaméricaine des ministres des Affaires étrangères, il fut spécifié «qu'un des principaux objectifs de la délégation des Etats-Unis ... dirigée par le secrétaire d'Etat Dulles était d'obtenir un accord total des Républiques américaines sur une prise de position claire et nette contre l'intervention du communisme international dans l'hémisphère américain, en faisant état de la menace constante qu'il représente pour leur paix et leur sécurité, et en déclarant l'intention de prendre, individuellement et collectivement, des mesures effectives pour le combattre» [1] . La conférence élabora «une déclaration de solidarité destinée à préserver l'intégrité politique des Etats américains contre l'intervention communiste internationale», dans laquelle il était affirmé que «la domination ou le contrôle des institutions politiques de tout Etat américain par le mouvement communiste international, en étendant à cet hémisphère le système politique d'une puissance extra-continentale, constituerait une menace pour la souveraineté et pour l'indépendance politique des Etats américains et mettrait en danger la paix de l'Amérique ... » [2]. C'est un fait réel.

En janvier 1962, la huitième réunion consultative des ministres des Affaires étrangères américains réaffirmait les principes antérieurement énoncés dans les termes suivants: «Le système interaméricain est fondé sur l'adhésion fidèle des Etats qui le constituent à certains objectifs et certains principes de solidarité, stipulés dans les écrits qui le régissent; parmi ces objectifs et ces principes figure ... le rejet d'alliances et d'accords susceptibles d'entraîner une intervention, en Amérique, de puissances extra-continentales» [3] . Trois ans plus tard, en mai 1965, au nom de ces principes, les marines américains débarquaient à Saint-Domingue en arguant que «les peuples américains ne peuvent pas, ne doivent pas permettre et ne permettront jamais l'établissement d'un autre gouvernement communiste dans l'hémisphère occidental». [4] C'est un fait indéniable.

Entre 1960 et 1970, les Etats-Unis ont investi plus d'un milliard et demi de dollars au Chili afin que ce pays reste intégré dans leur système politique, économique et militaire [5] , et ils ont accordé des dizaines de millions de dollars aux mouvements conservateurs pour qu'ils empêchent la gauche d'arriver au pouvoir. Henry Kissinger pensait aussi à l'Italie et à la France autant qu'à l'Amérique latine quand il déclarait le 16 septembre: «Je ne crois pas qu'il faille nous leurrer en imaginant que la prise du pouvoir au Chili par Allende ne va pas soulever de sérieux problèmes pour nous, pour les forces démocratiques et les forces pro-américaines en Amérique latine et même dans tout l'hémisphère occidental. Ce qui va advenir du Comité de défense de l'hémisphère occidental, de l'Organisation des Etats américains est très problématique. C'est pourquoi nous suivons la situation de très près» [6] . C'est également un fait incontestable.

Prêts consentis aux gouvernements Frei et Allende
par l'Agence Internationale du développement, par la
Banque interaméricaine de développement et par la Banque mondiale
(en milliers de dollars)

 

AID

BID

BIRD

Total

Gouvernement Frei 4 nov. 1964- 3 nov. 1970

301 963

192 457

98 050

592 471

Gouvernement Allende 4 nov. 1970 -11 sept. 1973

0,00

11 600

0,00

11 600

Source: Hearings..., op.cit., p.531-533.

Le cuivre est un minerai considéré comme stratégique. Le Chili est le principal exportateur mondial de cuivre et le membre privilégié de l'organisation des pays exportateurs de cuivre (CIPEC) qui, en y incluant le Pérou, la Zambie et le Zaïre, contrôle près de 50% du marché mondial. Or, pendant la seconde moitié de l'année 1973 les pays producteurs de pétrole, groupés dans l'OPEP, décident de se défendre contre les effets, négatifs pour eux, de l'inflation qui sévit dans le monde capitaliste, et s'entendent pour porter le prix du pétrole brut au-delà de ce que souhaitaient les pays industriels importateurs. Pour la première fois dans l'histoire du commerce entre les pays dépendants exportateurs de matières premières et les pays capitalistes, les premiers nommés utilisent les mêmes armes économiques que les seconds. Les Etats-membres de l'OPEP prenaient, ainsi, la tête d'un mouvement qui, sous une forme inégale et diffuse, mais généralisée, visait à une redistribution plus équitable des richesses entre les pays industriels et les pays dépendants. Les Etats-Unis devaient éviter que les pays membres de la CIPEC suivent le même exemple. Il était important, pour eux, de faire disparaître le gouvernement de l'UP avant que n'éclate la crise du pétrole, et de le remplacer par un gouvernement fantoche. Cela était possible. Une escadre de la marine de guerre américaine mouille devant les côtes chiliennes dans la première semaine de septembre 1973, et c'est le 11 septembre qu'a lieu le coup d'Etat militaire. C'est encore un fait réel.

Avec le recul, ces événements expliquent, peut-être, le renversement du gouvernement de l'UP et son remplacement par une dictature bourgeoise. Toutefois, l'intervention américaine appuyée par la droite chilienne a été la condition nécessaire mais pas suffisante pour ouvrir les vannes à la terreur contre-révolutionnaire. Il a fallu aussi qu'à l'intérieur du gouvernement de l'UP interviennent une série de facteurs de perturbation, tant sur le plan théorique que sur le plan pratique, pour que la violence pût frapper, sans contrepartie, les travailleurs.

Les documents cités dans les chapitres précédents sont la preuve évidente de l'étroite relation et dépendance entre des forces actives internes chiliennes et les centres de décision politique, économique et militaire des Etats-Unis. Mais, une autre évidence apparaît tout aussi clairement: les manœuvres d'intervention des Etats-Unis n'ont pas atteint, jusqu'à une certaine date, le but recherché. C'est dire que, malgré toute leur importance, les facteurs externes se sont avérés insuffisants. Face à une réalité structurelle et cohérente, ils ont échoué dans leur p'rojet.

Dans la vie politique pratique (et dans son prolongement idéologique), il est fréquent d'entendre exposer des thèses qui mettent l'accent sur le pouvoir d'intervention du centre (les Etats-Unis) sur la périphérie du monde capitaliste. Qu'un tel pouvoir existe, c'est indiscutable. Que la volonté d'intervention dispose de moyens lui permettant de devenir opérative, cela saute aux yeux. Mais, au-delà de la facile schématisation propre aux débats à caractère de propagande, nous ne devons pas oublier le poids qu'exercent, dans la réalité, les facteurs externes sur les centres de décision des Etats-Unis. Les combinaisons qui peuvent se produire, par interaction étroite, constante et complexe, entre ces facteurs multiples sont variables. On voit naître des situations de puissance, de ressources et d'influences différentes, selon les circonstances de temps et de lieu. Ce fait exige que l'on ait une approche spéciale pour chaque cas, et que l'on évite la généralisation ou la schématisation simplistes.

Une des caractéristiques dominantes du plan d'intervention américaine que nous venons d'examiner est l'attention particulière apportée à la pression économique. Une crise économique provoque des troubles sociaux qui non seulement encouragent et facilitent les manifestations revendicatives des secteurs conservateurs, mais alimentent, en outre, les actions directes - de protestation ou d'explosion contre le gouvernement - des secteurs populaires à tendance révolutionnaire touchés d'une manière ou d'une autre par les effets de cette crise. Le gouvernement se trouve alors pris dans un affrontement ouvert avec l'opposition conservatrice (voir tableau page suivante) mais, en outre, dans une position de porte-à-faux avec les secteurs qui constituent sa propre base sociale; c'est ainsi que l'UP pouvait présenter quelques lézardes en contraignant le gouvernement à adopter aussi, à l'égard de certaines organisations de travailleurs, les mesures A ou B du tableau cité.

La crise économique, dans la mesure où elle détraque ou brise les rouages de contrôle social et politique de la collectivité, tend à déchaîner des courants antagoniques qui perturbent les mécanismes de régulation sociale du système pluraliste. Si ces derniers en viennent à être ébranlés dans leurs fondements, un régime autoritaire finira par s'établir afin d'imposer de nouveaux mécanismes sociaux de régulation. La classe ou le secteur social le plus fort impose son hégémonie sur l'ensemble du corps social. L'alternative en est, soit la dictature de la bourgeoisie, soit celle du prolétariat, selon les modalités qui leur sont propres.

Le gouvernement populaire face à une dynamique accumulative
de désordre public de secteurs conservateurs et révolutionnaires.
Hypothèse limite qui rend impossible la continuation
du régime politique pluraliste

Action du gouvernement  

 

Effets asymétriques sur:

 

 

Base sociale du gouvernement

Base sociale de l'opposition

A

L'Etat impose un pouvoir coercitif

Intensification de la contradiction entre le gouvernement et le mouvement populaire. Crise et décomposition de l'alliance socio-politique sur laquelle repose le gouvernement.

Résistance contre l'« oppression» gouvernementale. Provocation d'une crise de légitimité du gouvernement.

 

 

 

B

L'Etat n'applique' pas de coercition

Accroissement des actions directes. La capacité de direction et de contrôle des partis gouvernementaux diminue. «Débordement» du gouvernement institutionnel

Voie ouverte aux actions d'insurrection. Non reconnaissance du gouvernement, « vide du pouvoir».

Entre 1970 et 1973, au Chili, pour se débarasser du gouvernement de l'UP, l'opposition a lancé, dans le cadre de la légalité, des actions isolées ou cumulatives pour atteindre trois objectifs: l'ohstruction parlementaire; le blocage de l'appareil d'Etat; la désarticulation de l'Etat. A cette fin, elle s'est efforcée de:

a) faire obstacle à l'application des mesures nécessaires à la mise en oeuvre de la politique du gouvernement, notamment de celles visant à déplacer le pouvoir des mains de la classe dominante dans celles des classes et des secteurs populaires ;

b) empêcher la création de nouvelles institutions destinées à coordonner et à diriger de manière planifiée les changements socio-économiques inhérents à un système non capitaliste de développement économique et social. Il s'agissait d'empêcher l'Etat de remplir sa fonction régulatrice et normative de la vie sociale. Ce qui devait contribuer à accroftre l'incompatibilité institutionnelle entre le gouvernement et le reste de l'appareil d'Etat ;

c) forcer le gouvernement, pour remplir ses fonctions spécifiques, à créer ou à utiliser des mécanismes de direction socio-politiques et économiques en marge du régime institutionnel ou, parfois, en contradiction avec lui.

La crise de l'appareil d'Etat apparaît ainsi indispensable pour éviter que le mouvement populaire puisse se servir du pouvoir étatique pour s'opposer aux facteurs et aux agents de perturbation socio-économique.

Dans la mesure où les actions antérieures n'auraient pas pu être arrêtées à temps, le gouvernement populaire pourrait se voir réduit aux situations suivantes :

a) nécessité d'adopter des mesures de force allant au-delà de ses possibilités réelles, à l'intérieur du pays et vis-à-vis des Etats-Unis. Dans ces circonstances, l'appareil armé de l'Etat cesserait de lui obéir. La pression américaine sur les points sensibles - par exemple les réunions du Club de Paris [7] , en février 1972, et l'ultimatum, après mars 1973, sur le montant de l'indemnisation des entreprises de cuivre nationalisées [8] - pourrait pousser l'UP à prendre des mesures de représailles contre les Etats-Unis. Circonstance optimale pour légitimer le blocus du pays dissident par tous les moyens à la portée des Etats-Unis. Les conséquences d'une action visant à contrarier la capacité d'équilibre du système politique et économique chilien auraient été l'accélération, dans le pays, d'effets en chaîne (économiques, sociaux et militaires) dont le dénouement n'offrait pas le moindre doute: fin de la phase non armée du processus révolutionnaire et substitution du gouvernement UP ;

b) immobilisation relative quant au rythme de la dynamique sociale du gouvernement, ce dernier pouvant se voir débordé par sa propre base; d'où désarticulation et cassure de la coalition de l'UP, c'est-à-dire, décomposition et anéantissement, consécutifs à la chute du gouvernement, des résultats subtantiels acquis par le mouvement populaire. Cette chute, si elle se produisait, se développerait parallèlement avec

c) l'insurrection contre-révolutionnaire;

d) maintien d'une situation d'«équilibre catastrophique» (Gramsci), propre à une crise d'hégémonie dans la société qui tend à déboucher sur une solution militaire, après décomposition de l'alliance des classes sur laquelle reposait le gouvernement et l'ensemble du système politique;

e) recours direct aux moyens tactiques extrêmes qu'offre le système politique représentatif: accord parlementaire, suffrage universel (élections, référendum). Cela suppose une condition sine qua non, à savoir que la structure étatique ne soit pas brisée ou paralysée. C'est-à-dire que la lutte des classes soit menée de telle sorte que l'on puisse éviter ce dénouement, ou que les moyens tactiques du système politique entrent en jeu dans la limite de temps ou cela est encore possible. Si les bases socio-économiques et militaires qui assurent l'efficacité de ces tactiques politiques n'existent plus, il est inutile d'y avoir recours ;

f) démission du gouvernement. En tant que solution politique, elle exige les mêmes conditions que les options tactiques précédentes. Si la crise de l'Etat se produit au milieu d'une crise d'hégémonie sociale, cette option est impossible. La démission du gouvernement ne suffit plus pour assurer la survivance du système politique représentatif. Le processus révolutionnaire se résout, dans ce cas, par l'épreuve de force (violence armée). Car le mouvement populaire, fortement mobilisé, s'oppose à ce que la bourgeoisie récupère le contrôle total de l'Etat et lui enlève les conquêtes sociales qu'il a obtenues. De son côté, la bourgeoisie ressent la nécessité d'en finir avec des organisations autonomes des travailleurs et avec leurs positions de pouvoir à l'intérieur de l'appareil d'Etat, piliers sur lesquels repose la force du mouvement ouvrier, et qui ont prouvé qu'ils étaient capables de mettre en danger la continuité du .système capitaliste.

Contrôle de l'Etat. Cohésion et force de la structure étatique. C'est sur ce point qu'est fixé l'antagonisme des classes en lutte pour l'hégémonie.

Pour que, dans le déroulement d'un processus révolutionnaire, le mouvement populaire parvienne non seulement à mettre en cause mais à changer les bases économiques sur lesquelles repose le mode de production capitaliste, il faut qu'au préalable la direction de l'Etat soit entre les mains du bloc social anticapitaliste. Si ce dernier parvient à contrôler l'Etat par suite d'une solution militaire de la lutte des classes, le problème est simplifié. La défaite militaire d'une classe hégémonique entraîne avec elle la disparition des institutions étatiques préexistantes. C'est là un fait que l'expérience historique a clairement démontré, aussi bien dans les expériences révolutionnaires bourgeoises que socialistes.

Notre problème reste posé dans le cas du Chili où, d'un côté, l'affrontement armé comme moyen de conquête du pouvoir s'avère impossible pour le mouvement pro-socialiste, et où, d'un autre côté, la voie politico-institutionnelle permet en principe à ce dernier d'obtenir le contrôle du centre de décisions de l'appareil d'Etat. Telle était bien la situation du Chili en 1970 (cela aurait pu être le cas de la France en 1974 [9] , et cela peut se produire, dans les années à venir, dans d'autres pays à régime démocratique développé et institutionnalisé).

Qu'advient-il de l'appareil d'Etat préexistant dans de telles circonstances? La réponse à cette question, dans le cas d'une prise de pouvoir par la voie non insurrectionnelle, n'a suscité que des analyses théoriques fort succinctes, alors que dans le cas d'une prise de pouvoir par la voie insurrectionnelle, elle est riche de développements tant théoriques que pratiques (Commune de Paris en 1871-, etc.). Cette carence d'analyse a lourdement pesé sur l'évolution du Chili entre 1970 et 1973. Examinons certaines remarques que l'on a pu faire durant cette expérience, relatives au problème de l'Etat.

En premier lieu, il faut souligner que le fait d'accéder au gouvernement par la voie électorale impliquait l'amorce d'une période de transition pendant laquelle le mode de production continuait à demeurer capitaliste, quels que fussent les modalités ou le niveau de développement du capitalisme d'Etat; la bourgeoisie gardait encore son contrôle, ou était encore présente, dans d'importants centres de pouvoir économique, politique, militaire et culturel.

En conséquence, l'installation au gouvernement d'un mouvement populaire désireux de mener à bien les transformations pour construire un régime socialiste s'opérait à un moment où le prolétariat n'était pas encore la classe dominante.

En second lieu, tant que le mouvement populaire ainsi installé au gouvernement n'aurait pas accumulé des forces suffisantes (socio-économiques et militaires) pour s'assurer l'hégémonie, il n'était pas en mesure de remplacer la forme d'Etat préexistante par un appareil d'Etat populaire.

En troisième lieu, dans cette période de transition, le mouvement populaire devait maintenir la cohésion interne, la force démocratique et la souplesse de l'appareil d'Etat dont il assumait la direction. C'était son arme privilégiée pour transformer la structure économique (en coordination avec le mouvement des masses); de plus, les capacités de maintien de l'ordre et d'action coercitive de l'Etat lui étaient nécessaires pour réaliser son œuvre d'innovation et pour vaincre la résistance de la contre-révolution.

En quatrième lieu, il fallait prévoir que les forces antisocialistes s'emploieraient à écarter le mouvement populaire de la direction de l'Etat, pour la récupérer à leur profit: d'abord sans qu'il fût besoin de modifier la structure de l'Etat, en ayant recours aux modalités dont dispose celui-ci pour assumer son contrôle - élections, Congrès, tribunaux, etc. - puis, en cas d'échec, en exerçant de multiples pressions dans le but de désintégrer l'appareil étatique sur lequel reposait le gouvernement.

Il s'ensuit qu'en cette période de transition, où le caractère spécifique de l'Etat en est à sa phase de mutation, où la prédominance sociale de l'alliance des classes n'est pas encore consolidée autour de la classe ouvrière, le mouvement populaire se doit non seulement de conserver le pouvoir entre les mains, mais d'éviter, en outre, la désintégration de l'appareil de l'Etat aussi longtemps qu'il ne disposera pas des moyens nécessaires pour en substituer un autre.

La décomposition ou la destruction violente de l'Etat est un moyen d'action inhérent à la tactique insurrectionnelle, qui, historiquement, a été employé par les classes assujetties pour écarter la classe dominante non seulement du gouvernement mais encore de tout l'ensemble de l'Etat.

Pour comprendre la décomposition ou le maintien de la cohésion interne et de la force d'un Etat démocratique moderne institutionnalisé, il importe d'examiner les bases fondamentales sur lesquelles reposent cette force et cette cohésion.

Sur les forces armées ? Difficilement. Tant que les mécanismes civils de l'Etat fonctionnent normalement, les forces armées se consacrent ordinairement à des tâches militaires ou à des tâches connexes, et elles demeurent sous les ordres de l'autorité désignée par la voie légale: le pouvoir civil. En revanche, l'irruption des forces armées dans un domaine qui n'est plus spécifiquement militaire et leur intervention dans les autres activités de l'Etat sont, généralement, la conséquence, et non la cause, de la crise de l'Etat. Si, dans un contexte de désintégration de l'Etat, l'appareil militaire a maintenu sa cohésion interne, l'intervention militaire ne s'accompagne pas d'un réel affrontement entre forces armées régulières (France 1958, Grèce 1967). Le choc armé se produit lorsqu'il y a scission des forces armées, ce qui rend possible le début d'une guerre civile (Espagne 1936).

Sur les institutions civiles? N'importe laquelle d'entre elles -qu'elle soit administrative, juridictionnelle ou parlementaire - acquiert, conserve ou perd sa solidité en fonction de phénomènes extérieurs à l'appareil d'Etat, tels que les remous économiques et sociaux. Les institutions politiques, même les plus développées se trouvent dans une situation de dépendance vis-à-vis de ces derniers. Tout comme les institutions militaires.

La solidité de l'organisation étatique, dans son ensemble, et de chacune de ses institutions en particulier, s'affirme dans la mesure où elles demeurent en connexion avec le centre de gravité des forces sociales d'une société. La lutte des classes, de par sa dynamique, déplace constamment ce centre. Ce n'est que lorsque les institutions de l'Etat suivent une évolution correspondante qu'elles maintiennent leur cohésion.

Dans un système politique prévoyant la répartition des fonctions, l'intégration étatique ne peut se maintenir que dans la mesure où une coalition de classes non antagoniques a le contrôle des institutions sur lesquelles repose le pouvoir politique et militaire. Si une de ces institutions répond à des intérêts sociaux distincts, elle entre en conflit avec les autres. Plus le degré d'antagonisme des contradictions sociales sera grand et plus le conflit entre les institutions ayant des intérêts de classe divergents sera aigu. Lorsque la contradiction sociale se produit au sein d'une même institution, le déplacement dans le sens intégrité - désintégration connaît une évolution semblable.

Au Chili, l'UP gagne les élections le 4 septembre 1970. Mais cette coalition est minoritaire dans le Congrès. Si une entente «mouvement populaire - secteurs moyens progressistes (DC)». s'établit, on trouve dans le Congrès une majorité disposée à reconnaître que le résultat des élections a été favorable à l'UP. La crise entre les institutions civiles de l'Etat est ainsi évitée. L'appareil militaire, de son côté, est socialement composé de membres issus de la petite et moyenne bourgeoisie. La conjonction de ces deux facteurs - absence de crise des institutions politiques représentatives et absence de contradiction sociale entre les institutions civiles et militaires où agissent de concert l'UP et la DC - est la cause principale de l'échec du plan ITT-Kissinger-Frei.

Si le même bloc social contrôle le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, il n'y a pas de crise institutionnelle, et la lutte sociale est canalisée à travers les mécanismes acceptés ou tolérés par le système. Il faut pour cela que la même formation politique qui est au gouvernement ait la majorité au Congrès ou, s'il s'agit de groupes distincts, qu'il y ait entre eux un accord législatif. Le second cas était celui du Chili en 1970. Les garanties constitutionnelles conclues entre la DC et l'UP en octobre de cette année scellent l'accord entre les institutions politico-sociales, et permettent à l'UP de prendre en mains le pouvoir exécutif à partir du 3 novembre 1970.

L'histoire de la crise de l'Etat chilien pendant le gouvernement de l'UP est celle d'un conflit latent entre le pouvoir exécutif et le Congrès, puis d'une lutte ouverte: l'exécutif (la classe ouvrière) entre en conflit avec les secteurs moyens dont les décisions peuvent faire pencher la majorité du Congrès soit en faveur de la bourgeoisie, soit en faveur du prolétariat.

Au Chili, le conflit avec la petite et moyenne bourgeoisie éclate avant que la classe ouvrière n'ait conquis et consolidé son hégémonie sociale. Ce fait a une conséquence décisive : le bloc social de l'UP n'a pas pu changer encore l'appareil de l'Etat - dans ses instances civiles et militaires - lorsque l'affrontement social a déjà atteint le niveau d'une lutte ouverte. La cohésion initiale de l'appareil social se décompose car les secteurs sociaux qui contrôlent ses diverses institutions entrent en un conflit chaque jour plus manifeste.

Il en découle plusieurs conséquences. Le gouvernement, aux mains d'un seul bloc social, garde sa cohésion interne. Mais il entre progressivement en contradiction avec les institutions qui lui sont subordonnées dont le contenu social est en conflit croissant avec la classe ouvrière (bureaucratie civile et militaire). Le Congrès, où coexistent les deux blocs sociaux en lutte, connaît parallèlement une décomposition interne.

Dans ces circonstances, seules les institutions ayant un contenu social relativement homogène maintiennent leur cohérence interne. C'est le cas de l'équipe gouvernementale, mais aussi celui de l'appareil juridictionnel, dont les composants sont de souche modeste mais s'identifient à la bourgeoise. Et c'est le cas de l'armée dont nous avons déjà dit qu'elle trouve son assise dans la petite et moyenne bourgeoisie conservatrice. [10]

Au cours du déroulement de la crise de l'appareil étatique, on assiste à un affrontement direct entre les institutions qui répondent à des intérêts sociaux différents : tribunaux contre le gouvernement, majorité parlementaire conservatrice contre le pouvoir exécutif. L'intensité de l'affrontement est marquée non pas par les initiatives prises par ces organismes, mais par le degré d'antagonisme que le conflit social entre les différentes classes et couches sociales a atteint. Bon nombre des initiatives qui avaient été facilement adoptées par le Parlement au début de 1971, furent vivement repoussées, par ce dernier, en 1972.

COEXISTENCE DE CLASSES ET DOMINATION D'UNE CLASSE

Quand le conflit en arrive à un point où il est nécessaire que la classe ouvrière ou la bourgeoisie impose nettement son hégémonie, on constate qu'une société multiclassiste ne peut rester intégrée si les classes antagoniques sont dans un rapport de forces équivalent. Il faut nécessairement qu'il y en ait une qui domine, et une autre qui soit dominée. C'est pourquoi, dès lors que les tensions révolutionnaire et contre-révolutionnaire atteignent le stade du conflit ouvert, chaque classe se rend compte que pour maintenir ou imposer son hégémonie il lui est indispensable de contester tout le pouvoir de l'autre, et non pas seulement quelques-unes de ses manifestations. La coexistence entre les classes n'est possible qu'à l'intérieur d'un système constitué de telle sorte que l'une d'entre elles détienne les contrôles suffisants pour être hégémonique. Les classes subordonnées manifesteront leurs revendications et leurs aspirations, mais elle le feront par le biais des mécanismes acceptés par le système existant à cet effet. Et il faut que les systèmes soient organisés de telle sorte que les actions des classes et des couches subordonnées ne mettent pas en danger la structure du régime en place. C'est le principe du maintien du déséquilibre interne qui est commun, il est vrai, aux régimes politiques autoritaires et aux régimes démocratiques. La différence entre les deux réside dans les mécanismes d'interdépendance et d'intégration que permettent les rapports subordination-hégémonie entre les classes.

Le fait que dans les crises révolutionnaires ce rapport hégémonie-subordination soit menacé dans sa continuité, avec possibilité de renversement de la situation, explique l'extrême violence des relations contre-révolutionnaires, dans la défense de l'ordre social qui leur assure une position dominante.

On retrouve également ces données dans les relations internationales. La lutte des classes en tant que réalité sociale subit une mutation qualitative après 1917, lorsque s'affirme, pour la première fois, dans un Etat à contenu et signification socialistes - dans sa dimension non seulement interne mais externe - l'internationalisme prolétarien-Cinquante ans après, la scène internationale connaît la lutte pour l'hégémonie mondiale entre l'ensemble des pays dominés intérieurement par les bourgeoisies nationales et ceux qui le sont par la classe ouvrière et les classes alliées. L'évolution après la seconde guerre mondiale des deux forces antagoniques a fini par réduire à deux systèmes prédominants l'ensemble des individualités étatiques de tout l'univers.

Ce phénomène est nouveau dans l'histoire. Mais il ne pouvait qu'être inéluctable, et l'innovation dynamique a son foyer en Union soviétique. Autour de l'Union soviétique s'est constitué un conglomérat d'Etats qui éprouvent le besoin d'étendre la révolution au reste du monde; les forces hégémoniques de l'ensemble des pays capitalistes se sont donc vues entraînées par un courant intégrateur centripète, seule façon de faire face aux forces socialistes. C'est ainsi qu'autour des Etats-Unis, les régimes capitalistes industrialisés, de Tokyo à Hambourg, se sont organisés sous la forme d'un système unique. Et à l'intérieur de ce système on assiste à des phénomènes «maintien-changement» propres à un système impérialiste. L'Europe occidentale a cessé d'occuper la place centrale dominatrice d'un système impérialiste propre, et se trouve en voie de subordination totale devant les nécessités du nouveau système qui l'englobe et la domine, n'en déplaise aux bourgeoisies nationales du type gaulliste. Et c'est un système où les mouvements ouvriers et populaires jouent le rôle d'agents principaux de désintégration du système, car ils mettent en question la relation entre hégémonie du capital et subordination des travailleurs, axe central du système capitaliste mondial.

A l'intérieur d'un seul système, il ne peut exister de façon durable un rapport d'équilibre entre intérêts sociaux antagoniques. Ou bien celui qui émerge s'impose - triomphe de la révolution - ou bien c'est le traditionnel qui triomphe - victoire de la contre-révolution. Les libertés politiques et sociales pluralistes, qui requièrent l'existence préalablement reconnue de classes aux intérêts divergents explicitement exprimés, impliquent, par conséquent, une modalité d'organisation du système social qui accepte la «coexistence» des classes. Mais à l'intérieur d'un même système social cette coexistence s'établit dans des rapports d'«hégémonie-subordination», aux niveaux national et international. La Communauté économique européenne peut surgir et se consolider en coexistant avec la structure économique des Etats-Unis. Mais dans la mesure où les deux font partie d'un même système international, la CEE est condamnée à occuper une position de force ou de subordination vis-à-vis des Etats-Unis. C'est l'un ou l'autre. Le rapport d'égalité que revendiquent dans leurs discours certains dirigeants européens est impossible si les conditions minimales suivantes ne sont pas simultanément remplies, à savoir, que la CEE se constitue en système intégré; que le système de la CEE se détache de celui des Etats-Unis.

La première condition, bien que difficile à remplir, est possible. Elle constitue l'histoire du Marché commun. La seconde est impossible, aussi longtemps que l'Europe continuera à avoir un régime économique et social capitaliste.

L'Union soviétique a pu établir comme ligne de conduite internationale la «coexistence» entre des systèmes différents car elle-même d'abord, et l'ensemble de la communauté des pays socialistes ensuite, formaient un système intégré nettement différencié des pays capitalistes ; et, ensuite, elle acceptait et reconnaissait la présence d'un système distinct avec lequel elle pouvait coexister pacifiquement.

Cette seconde condition est très importante. Dans la mesure où l'on considère que dans le monde il ne doit pas exister un autre système économico-politique antagonique, on reste à l'intérieur de la conception d'un système international unique qui ait le sien propre, à l'intérieur duquel joue la logique inévitable hégémonie-subordination. Si l'une des parties menace de le perturber, on voit surgir le conflit qu'il faut résoudre (la guerre, sous quelque forme que ce soit). Pour que le système capitaliste mondial acceptât la coexistence pacifique il fallait au préalable qu'il reconnût la naissance et la consolidation d'un autre système, non inséré à l'intérieur du sien, et avec lequel il n'a donc pas besoin de trancher la question de la domination interne. Ce n'est qu'à partir des années soixante que le système capitaliste accepte de reconnaftre que l'ensemble de l'univers n'est pas et ne doit pas être capitaliste ; qu'il ne constitue pas, par conséquent, un seul système. Il en existe un autre, le socialiste, qui échappe au rapport hégémonie-subordination pour la simple raison que ce conflit se présente dans des circonstances sans précédent dans l'histoire. Le fait nouveau se dénomme armement atomique. La capacité de riposte reconnue du bloc socialiste, en cas de conflit total en vue de l'hégémonie du monde considéré comme un seul système, mettrait en danger la survivance elle-même du pôle dominant du monde capitaliste, c'est-à-dire les Etats-Unis.

La politique américaine à l'égard de l'Union soviétique et de la Chine pendant la période Nixon-Kissinger, l'insistance avec laquelle il a été souligné que cette politique serait le seul moyen d'assurer une paix définitive, ne signifient rien d'autre que le repli des Etats-Unis dans leur attitude (jusqu'alors résolument affirmée) de considérer le monde comme un ensemble où les Etats-Unis et leurs alliés seraient la puissance dominante. Ce n'est qu'en admettant ce recul, qu'il est possible d'envisager la coexistence internationale sur une base d'égalité, sans rapport d'hégémonie-subordination entre l'URSS et les Etats-Unis. Mais, et nous insistons sur ce point, cette coexistence sans hégémonie n'est pas réalisable à l'intérieur d'un seul système. Quand l'Union soviétique prend l'initiative de la coexistence internationale, son hégémonie à l'intérieur de la communauté socialiste est une réalité patente. Et si un pays la repousse - comme la Yougoslavie et la Chine - il y a conflit. Les Etats-Unis, de leur côté, se sont vus dans l'obligation de faire connaître leur propre hégémonie dans le système capitaliste pour accepter la coexistence avec l'Union soviétique. Mieux encore, plus cette nouvelle phase de la concurrence pour l'hégémonie mondiale s'est développée et plus les Etats-Unis ont dû accroître la cohésion interne du monde capitaliste [11] et réprimer les phénomènes qui s'y opposaient.

Ce dernier fait constitue le revers de la médaille du Prix Nobel de la Paix de 1973 de M. Henry Kissinger. Et il s'est concrétisé matériellement en Amérique latine, en Afrique et en Asie par des centaines de milliers de morts et de gens torturés, par la misère imposée et par des meurtres au sens propre et des meurtres politiques. Et il a également des répercussions européennes, en Grèce, en Espagne, au Portugal et à Chypre, là où la cohésion interne du système a imposé l'application de méthodes de violence physique.

Si, pendant la période au cours de laquelle la lutte sociale pose directement et indirectement la question de l'hégémonie de classes antagoniques, celles-ci sont implantées à l'intérieur de l'appareil d'Etat, la désintégration institutionnelle des mécanismes étatiques est inévitable. La solution du conflit intervient alors non pas par le biais des mécanismes politiques institutionnalisés - qui sont inopérants - mais par l'épreuve de force entre chacun des blocs sociaux. A partir de ce moment, la phase non belligérante du processus révolutionnaire a pris fin. Le Chili s'est trouvé dans cette situation entre mai et août 1973. C'est le bloc social qui dispose alors des plus grands appuis intérieurs et internationaux pour vaincre dans un conflit armé qui s'impose à l'autre. Au Chili cette phase intervint et se conclut en juin-septembre 1973.

Au Chili, en 1973, la prédominance militaire n'était pas le fait du bloc social anticapitaliste. La crise de l'Etat déboucha, par conséquent, sur la destruction violente des institutions de ce dernier qui étaient entre les mains de l'UP. Etant donné que la coexistence des classes antagoniques est impossible quand leur affrontement a atteint des niveaux de rejet réciproque, la destruction des positions de l'adversaire est totale. Le gouvernement UP est annihilé. A l'intérieur du pouvoir exécutif, dans la bureaucratie civile et militaire, tous ceux qui défendaient ses intérêts sont éliminés. Le Parlement, en crise interne du fait de l'affrontement qui s'est produit en son sein entre les blocs antagoniques, s'est auto-détruit bien avant que les armes à feu n'aient résolu le conflit. Sa fermeture par le bloc vainqueur de l'affrontement militaire, quel qu'il soit, ne fait qu'entériner une réalité. En revanche, les institutions de l'Etat, dont l'homogénéité sociale interne correspond au bloc qui a imposé définitivement son hégémonie, restent. L'appareil juridictionnel préexistant est maintenu par la force militaire qui a obtenu la victoire.


Notes:

1. William G, BOWDLER, «Report on the tenth inter-American conférence». Bulletin, (Department of State), 26 avril 1974, p.684.

2. Ibid.. p.638.

3. Bulletin. 46, 1962, p.281.

4. Ibid., 52, 1965, p.746.

5. Note d'ITT à Henry Kissinger, conseiller du président Nixon sur les questions de sécurité nationale, 23 octobre 1970, Hearings ..., op.cit., p.716-721.

6. Ibid., p.541.

7. Réunion des pays occidentaux créditeurs, où était examinée la demande chilienne de consolider le paiement de la dette extérieure accumulée par les gouvernements antérieurs à 1970, équivalent à quatre millions de dollars environ, et dont le remboursement annuel représentait un tiers du budget national.

8. Inacceptable par le gouvernement.

9. Lors des élections présidentielles de mai 1974, il manqua au candidat unique de la gauche unie, F.Mitterrand, moins de 1% des voix pour être élu président de la République.

10. Une des rares études faite sur la dimension socio-politique des militaires chiliens est celle de l'Américain R.HANSEN, Military culture and organisational décline. A study of the Chiliean army, Ph. D. diss., Michigan University, 1970.

11. Le président Ford définit la «détente» comme «un processus qui cherche à établir des relations plus saines et sûres avec l'Union soviétique. Elle signifie le maintien de la puissance des Etats-Unis pour imposer le respect à nos adversaires et donner une position de premier plan à nos amis», (The Washington Post. 20 août 1975).


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