Allende l’expérience Chilienne


CHAPITRE II

LE PLAN ITT - CIA - FREI DE 1970

Les interventions militaires dans la politique intérieure d'un pays sont fréquentes. Les pays qui n'ont pas connu cette expérience au cours des dernières décennies sont l'exception. On se contente, en général, de mentionner et d'enregistrer ces interventions. Toutefois, celle qui eut lieu au Chili, en 1973, a eu des répercussions singulières.

La forme brutale et sanglante qu'elle a prise et la répression physique et économique qui a suivi ont particulièrement attiré l'attention de l'opinion publique internationale. Sans doute, est-ce parce que les événements tragiques du Chili révèlent quelques éléments qui dépassent le cadre strictement national et qui, par leur nature, méritent d'être mis en relief.

Il ne s'agit pas d'une «conspiration de palais» ni d'un «mouvement de caserne», ni même d'une intervention militaire étrangère comme le «débarquement de marines» à Saint-Domingue, en 1965, ou le renversement de Makarios à Chypre, en 1974, par des officiers grecs. Il s'agit d'un coup de force militaire dans un pays où, à la différence de bien d'autres pays d'Amérique latine, les institutions politiques avaient fait la preuve d'une grande stabilité face à la mobilisation sociale croissante qui a caractérisé l'histoire chilienne au cours des quarante dernières années.

Le coup d'Etat de Pinochet présente bien certains des traits caractéristiques des interventions militaires dans les pays dépendants des Etats-Unis. Il se situe dans le cadre de la politique appliquée par les Etats-Unis, depuis 1961, pour la défense de l'hémisphère: faire jouer les institutions comme des forces d'ordre interne et de protection sociale [1] . Pourtant, le gouvernement de TUP avait tenté d'éviter que la doctrine diffusée dans les forces armées du continent, au cours des années 1960, selon laquelle celles-ci avaient pour tâche essentielle de sauvegarder la sécurité nationale, n'ait pas, au Chili, le sens conservateur qu'elle connut au Brésil, après 1965 et en Argentine après 1966 : maintien de la structure sociale et économique traditionnelle subordonnée aux intérêts mondiaux des Etats-Unis. Tout au contraire, Allende s'efforça d'identifier sécurité nationale avec régime politique démocratique - paix civile - et nationalisation de l'économie face au capital étranger - socialisation du pouvoir politique et économique. Trois ans de gouvernement UP ne parvinrent cependant pas à contrebalancer le poids idéologique du passé ni, encore moins, à remettre en cause la dépendance structurelle des forces armées chiliennes par rapport aux forces nord-américaines.

En fait, les institutions militaires latino-américaines, comme celles d'un grand nombre de pays d'Europe occidentale, ont été délibérément et systématiquement endoctrinées pour affronter un soi-disant «ennemi intérieur» - les organisations sociales populaires antioligarchiques ou pro-socialistes -, dont on craint que la forme de lutte traditionnelle soit l'insurrection. Cela nous aide à comprendre pourquoi la «junte» militaire chilienne a voulu se servir de cette base idéologique pour justifier le renversement de gouvernement. Le Chili, en 1973, connaît une insurrection civile et militaire de l'opposition contre un gouvernement légalement constitué ; les propagandistes de la CIA et les chefs militaires du soulèvement ont donc centré, à partir du 11 septembre, leur campagne de propagande sur la dénonciation d'une imaginaire «insurrection armée» - le Plan Z - qu'aurait préparée la coalition des partis de l’UP. [2]

Mais le secteur militaire représenté par Pinochet, en niant le concept démocratique de sécurité nationale assumé par le secteur militaire dirigé par le général Prats, a instauré, le 11 septembre 1973, un régime caractérisé par des normes opposées à celles défendues par le gouvernement renversé : destruction et négation du régime démocratique ; guerre civile (armée en guerre contre le peuple) ; dénationalisation de l'économie au profit du capital étranger; monopolisation du pouvoir politique et économique par la bourgeoisie.

Il serait erroné de limiter la doctrine militaire de «l'ennemi intérieur» aux seuls pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. On la retrouve, en effet, sans changement notable, chez nombre de militaires des démocraties occidentales européennes. L'extension à l'Europe occidentale de la notion d'« ennemi intérieur» peut s'expliquer par les conditions générales et nationales dans lesquelles se déroule la lutte des classes. En effet, avec le développement de la coexistence pacifique, les perspectives de changements révolutionnaires au niveau mondial s'orientent vers des formes différentes de celles du conflit nécessairement armé. Corollairement, à l'intérieur des pays capitalistes, on assiste au développement des formes de lutte sociale distinctes de la lutte armée. Si bien qu'à partir des années 1960, lorsque la guerre froide fait place à la coexistence pacifique, les forces sociales au pouvoir trouvent en face d'elles des mouvements populaires organisés suffisamment puissants pour prétendre s'emparer pacifiquement du pouvoir et en faire l'instrument d'une transformation profonde des structures socio-économiques sur lesquelles repose le fonctionnement du système capitaliste. Il est alors de l'intérêt de ces forces sociales au pouvoir de perpétuer la perspective de l'affrontement nécessairement violent. Le discours militaire et policier de «l'ennemi intérieur» remplit cette fonction.

Le général Jacques Beauvallet, secrétaire général de la Défense nationale française, exprime clairement cette idée selon laquelle «l'ennemi intérieur» se substitue aujourd'hui à la menace extérieure: «Ne doit-on pas considérer comme la menace la plus immédiatement dangereuse tout ce qui met en cause la cohésion du pays, alors que la guerre nucléaire reste la plus fondamentalement dangereuse mais d'une probabilité faible?» [3] . Dans une telle perspective, un éventuel affrontement entre les institutions militaires et les organisations, dont le but politique vise à troubler une cohésion sociale fondée sur la subordination des travailleurs au capital et à ses représentants, devient pensable.

La doctrine politico-militaire de la Sûreté nationale
Deux conceptions

A

Sécurité nationale
contre
ennemi interne

Etats-Unis
Brésil (1964)
Pinochet (1973)

 

Négation du régime
démocratique

Armée, instrument
de répression du
peuple

Dénationalisation
de l'économie au
profit du capital
étranger

Pouvoir politique
et économique monopolisé par l'oligarchie et la bourgeoisie

Régime politique démocratique

Armée, garante de
la paix civile à
l'intérieur du régime démocratique

Récupération nationale des resources de base
des mains du capital étranger

Socialisation du pouvoir politique et économique

B

Sécurité nationale
contre
ennemi extérieur

Schneider
Allende
Prats 1970-1973

 

Donc, le soulèvement militaire chilien participe d'un modèle politico-militaire assez répandu aujourd'hui. Il vient aussi confirmer le fait qu'une formation idéologique conservatrice empêche les institutions militaires d'assumer un projet national autonome vis-à-vis des Etats-Unis. Il nous montre, enfin, que, lorsque la structure interne traditionnelle est menacée de transformation, après la prise du pouvoir par les travailleurs, les forces armées agissent conformément aux intérêts véritables des secteurs auxquels elles s'identifient, et que les interventions des forces militaires peuvent s'effectuer aussi bien dans une conjoncture de tension internationale entre les blocs socialiste et antisocialiste que dans une conjoncture de «coexistence pacifique».

L'appareil militaire de l'Etat n'est pas autonome, ni socialement, ni politiquement. Dans le cas du Chili, il était bien connu que l'armée, de par sa composition sociale, était liée aux couches moyennes, et que, par sa formation idéologique, elle souscrivait, dans sa majorité, aux valeurs dominantes du système politique, c'est-à-dire à l'Etat de droit et à la démocratie représentative. La trajectoire suivie par les forces armées vis-à-vis du gouvernement populaire correspond à l'évolution de ces facteurs sociaux et idéologiques. A mesure que les secteurs moyens entraient en conflit avec le bloc social de l'UP, l'appareil armé de l'Etat a vu croître ses contradictions vis-à-vis du gouvernement. Et dans la mesure même ou l'évolution du processus révolutionnaire a fait entrer en conflit les intérêts spécifiques des secteurs bourgeois et même ceux des secteurs prolétaires avec un régime légal qui restait étatique, l'ensemble des institutions du système politique représentatif traditionnel s'est montré chaque fois plus incapable de continuer à jouer son rôle de canalisateur et de régulateur de la dynamique sociale.

Il s'agit d'un phénomène général qui s'est traduit, à l'intérieur des institutions militaires, par l'affaiblissement, l'isolement et finalement la défaite du secteur qui s'identifiait idéologiquement au régime politique démocratique. C'est une évolution que l'on ne peut comprendre qu'en fonction du déroulement du conflit entre les secteurs moyens et le centre de gravité de l'appareil étatique chilien - l'exécutif - et qui se répercutait sur le secteur conservateur de l'appareil militaire. Le général Leigh lui-même, chef de l'insurrection, reconnaissait l'influence de l'idéologie prédominante dans les forces armées lorsqu'il déclara, le 22 septembre 1973, que l'obstacle principal qu'il fallait vaincre pour entraîner le gros des forces armées dans les plans des putschistes c'était qu'il fallait renverser un «gouvernement constitutionnel» [4] , ce qui explique, d'une part, que l'UP respecta le régime constitutionnel et, d'autre part, que l'opposition se vit contrainte à détruire ce dernier.

Du point de vue social, le coup d'Etat de Pinochet ne présente pas, en revanche, la moindre singularité. C'est une nouvelle manifestation du phénomène historique déjà connu d'intervention militaire dans une conjoncture de crise hégémonique [5] , caractérisée par le fait que les deux blocs sociaux en lutte sont dans l'impossibilité d'imposer leur pouvoir à l'ensemble de la société. Tel est le problème de fond; mais il nous faut analyser les mécanismes socio-économiques qui l'ont suscité. Une question pratique d'abord: lorsque, dans un régime démocratique représentatif, les institutions politico-sociales en place ne sont plus capables d'empêcher qu'un mouvement à caractère révolutionnaire prenne et exerce le pouvoir, sans porter atteinte à la légalité, comment les forces conservatrices vont-elles agir pour contenir un tel mouvement? Le plan ITT-CIA-Frei (que nous appellerons aussi plan ITT-Kissinger-Frei) nous fournit les premiers éléments de réponse.

En 1962, le gouvernement des Etats-Unis a accordé une subvention de 50 000 dollars au PDC chilien, et une autre de 180 000 dollars à son chef principal, Eduardo Frei. De nouvelles subventions de quelque 3160 000 dollars furent remises par les services secrets américains au PDC, en 1964 [6] . Cette même année, eurent lieu les élections présidentielles qui opposèrent au candidat unique de la gauche, le socialiste Allende, le porte-parole de tous les autres secteurs politiques, le démocrate-chrétien Frei. Il serait cependant exagéré de soutenir qu'une telle intervention nord-américaine joua un rôle déterminant dans le résultat électoral. Les conditions socio-politiques du Chili à cette époque, notamment celles qui permirent la concentration de toutes les forces opposées au bloc social communiste derrière le représentant du PDC, empêchèrent la gauche d'accéder au gouvernement. Mais l'ingérence des Etats-Unis fut «scandaleuse et presque obscène», selon un fonctionnaire des services secrets en mission au Chili, en 1964 [7].

De même, c'est essentiellement à cause des facteurs internes qu'en 1970 le même mécanisme politique fit échouer le candidat du PDC, Tomic, et que le candidat de l'UP remporta les élections présidentielles, le 4 septembre, malgré les deux millions de dollars investis par la CIA dans des actions clandestines, entre 1964 et 1969, les 3 055 millions de dollars officiellement donnés ou prêtés au gouvernement Frei par les agences gouvernementales des Etats-Unis et par des institutions gouvernementales sous leur contrôle [8] , les 1700 000 à 2 000 000 de dollars investis par les sociétés multinationales et le gouvernement américain dans la campagne présidentielle, pour faire échouer Allende [9] . En septembre 1970, pour la première fois, un homme politique d'obédience marxiste, à la tête d'une vaste coalition qui voulait changer les structures socio-économiques du pays dans un sens socialiste, franchissait toutes les barrières légales d'un régime politico-représentatif et, conformément aux normes internes de l'Etat, était légitimement désigné pour diriger le gouvernement dans un système présidentiel.

Pendant les soixante jours qui séparaient l'élection présidentielle de la date de transmission des pouvoirs, le 3 novembre, un large front politique, qui regroupait la droite du PDC et les secteurs qui avaient soutenu la candidature présidentielle du conservateur J. Alessandri, se mit à envisager toute une série d'actions destinées à invalider le résultat de la consultation électorale. A ce jour, les récapitulations les plus éloquentes de cette série d'actions se retrouvent dans les échanges de communications entre ITT et des personnalités du gouvernement américain, centre névralgique qui appuya, voire dirigea, les manœuvres, ainsi que dans les rapports des commissions d'enquête du Sénat des Etats-Unis, présidées par le sénateur F.Church, qui furent publiés en 1973 et 1975.

Le plan visant à empêcher l'installation de l'UP au gouvernement peut être présenté selon un schéma comportant plusieurs niveaux conçus comme une série de possibilités successives mais dont les effets devaient être cumulatifs :

a) utilisation de la droite et des forces armées locales comme instrument de maintien de l'ordre intérieur ;

b) «dénaturation» des institutions politiques et «bain de sang»;

c) pression économique et guerre psychologique au service de la cohésion du système international américain;

d) actions de violence visant à amener Allende à prendre des positions de force ;

e) désintégration du système économique et social national qui entraîne le coup militaire.

Nous trouverons l'illustration de ce que nous venons de dire dans certains documents confidentiels d'ITT, publiés par la sous-commission sur les compagnies multinationales de la commission des Affaires étrangères du Sénat des Etats-Unis et dans les documents présentés par la CIA à la commission spéciale du Sénat américain chargée d'étudier les opérations gouvernementales liées aux activités des services d'espionnage des Etats-Unis [10].

Le Parlement en octobre 1970

Partis

Sièges

Chambre des députés

Sénat

Socialiste

15

6

Communiste

21

5

Radical

20

7

Action populaire indépendante

 

1

Union socialiste populaire

 

1

Social démocrate

 

1

MAPU

1

2

Total UP

57

23

Démocrate-chrétien

55

20

National

34

5

Démocratie radicale

4

2

Total non UP

93

27

LA DROITE ET LES FORCES ARMEES LOCALES INSTRUMENTS DU MAINTIEN DE L'ORDRE INTERIEUR

La droite chilienne, les entreprises américaines ayant des intérêts au Chili et les services gouvernementaux américains qui s'intéressaient à l'Amérique latine, espéraient une victoire serrée du candidat de la droite, le 4 septembre.

Pour assurer cette victoire, ils envisageaient trois recours: a) la division des forces politiques anticapitalistes; b) l'appui du secteur conservateur du PDC, sous la direction du président de la République en exercice, E. Frei ; c) l'intervention militaire.

Le 1er septembre 1970, ce schéma se présente d'abord comme suit. [11]

La majorité des indices autorisent à considérer comme probable la victoire du candidat conservateur Jorge Alessandri aux élections présidentielles avec 40 % des voix.

Cependant, cela n'implique pas qu'il assumera la présidence. Etant donné que la loi exige que tout candidat à la présidence doit obtenir plus de 50% des voix pour gagner, il est certain que dans une telle hypothèse, le Congrès aura à décider du vainqueur lors d'une séance qui devra intervenir au plus tard le 24 octobre.

Les secteurs de gauche (PDC - UP) contrôlent 157 des 200 sièges du Congrès. Le Congrès désigne le président à la simple majorité des voix (101 sièges). Le Congrès, répétons-le, n'est pas obligé de reconnaître comme président le candidat qui a obtenu la majorité relative lors de l'élection directe; cependant, traditionnellement, il l'a toujours fait. Mais, pour un grand nombre de raisons - l'inimitié aiguë entre la droite et la gauche, le glissement vers le socialisme nationaliste de gauche dans toute l'Amérique latine, et spécialement au Chili - la tradition pourrait ne pas survivre à l'épreuve imminente.

Cela semble ruiner les possibilités d'Alessandri auprès du Congrès, à moins que les secteurs de gauche ne soient sérieusement divisés sur le plan de leur idéologie, leur stratégie et leurs objectifs. Un facteur clé de la décision inévitable du Congrès sera la marge de l'avance d'Alessandri. Le président Frei a manifesté aux lieutenants d'Ales-sandri (une semaine avant l'élection) que, si leur candidat gagne par 100 000 voix ou plus, il usera de son pouvoir pour convaincre le Congrès et les militaires pour que Alessandri soit rapidement élu comme président.

Bien que les forces armées soient une collectivité en principe apolitique, elles exercent une influence considérable surtout en période post-électorale. Trois mois auparavant, le général René Schneider, chef des forces armées, avait déclaré publiquement que l'armée respecterait toute décision prise par le Congrès. Cette déclaration, inhabituelle avant des élections, pouvait laisser entendre que certains militaires ne se sentiraient pas forcément obligés de reconnaître le verdict populaire. [12]

A titre d'exemple du niveau d'intervention des Etats-Unis dans le processus électoral chilien, il suffit d'évoquer le témoignage du directeur de la CIA, lui-même, William Colby, le 22 avril 1974, devant la sous-commission sur les services secrets du Sénat américain [13] . M.William Colby devait révéler que le Comité des quarante, la plus haute instance gouvernementale en matière de sécurité des Etats-Unis, avait autorisé la CIA à investir 11 millions de dollars, entre 1962 et 1970, pour empêcher que Allende soit élu président.

DENATURATION DES INSTITUTIONS POLITIQUES ET «BAIN DE SANG»

Mais, le 4 septembre, le suffrage universel donne la victoire à Allende (36,3%) contre Alessandri (34,8%) et Tomic (27,8%). Pour les démocrates libéraux chiliens et le capitalisme nord-américain, les élections libres ne doivent être respectées que dans la mesure où elles font triompher leurs intérêts. Dans le cas contraire, ils ont recours à la fraude électorale, en premier ressort, en faisant semblant de respecter la forme tout en violant le fond. Si la fraude électorale est impossible, ils essayent la fraude constitutionnelle pour rendre possible un «coup parlementaire». Il faut donc que le 24 octobre la majorité du Congrès désigne, comme président de la République, Alessandri; celui-ci s'engagera publiquement à démissionner et à provoquer de nouvelles élections générales, comme il l'avait promis dans sa déclaration du 9 septembre.

Le Comité des quarante, lors d'une réunion présidée par H.Kissinger, le 14 septembre 1970 :

prêta une attention spéciale à ce que l'on appela le «gambit Rube Goldberg», selon lequel le Congrès élirait Alessandri le 24 octobre, lequel démissionnerait par la suite laissant Frei libre, du point de vue constitutionnel, de postuler une seconde élection présidentielle. On demanda à l'ambassadeur Korry de s'adresser directement au président Frei pour voir si ce dernier était favorable à cette ligne d'action. Une demande de subvention extraordinaire de 250 000 dollars, pour «le soutien clandestin des projets que Frei ou ses hommes de confiance jugeraient opportuns», fut satisfaite. Il fut également décidé que l'agence lancerait une campagne de propagande pour attirer l'attention sur le danger que présenterait l'élection d'Allende [14] .

La pression exercée sur l'aile conservatrice du PDC devait permettre la constitution d'une majorité parlementaire réfractaire aux aspirations du programme de l'UP. Son premier but était de faire repousser la nomination de Allende par le Congrès. S'il ne lui était pas possible d'atteindre ce but, elle ne devait pas rendre viable l'articulation ultérieure entre l'exécutif et le législatif, qui entraînerait une situation de blocage et de crise de l'Etat.

Mais, dans le cas où le mouvement populaire disposerait d'un certain pouvoir d'action de masses pour défendre sa victoire électorale, ou pour réagir devant la fraude, les forces conservatrices locales et les représentants américains mettraient en oeuvre les moyens destinés à le combattre de quelque façon que ce soit. C'est ce que l'on trouve dans les documents suivants d'ITT :

6 septembre 1970 [15]:

Le dimanche après-midi, lors d'une séance très secrète et privée avec le D. Arturo Matte, beau-frère d'Alessandri et son conseiller le plus proche, on m'exposa la stratégie suivante: ils sont de quelque façon que ce soit disposés à mettre en cause le verdict électoral pour démontrer que le compte officiel des votes a été favorable à Alessandri et non à Allende, et le président Frei va appuyer cette décision. Les forces armées, dont la plupart des chefs sont alessandristes, appuyeront, espère-t-on, Frei. La manière dont tout ce plan serait mené à bien a été à peine esquissée et j'en déduis qu'il faudrait de l'argent et des pressions influentes exercées peut-être depuis Washington.

Le docteur Matte répondit qu'avec l'appui de Frei et des forces armées il serait possible de persuader un vaste secteur du bloc démocrate-chrétien de voter pour Alessandri. Une fois élu par le Congrès, Alessandri reviendrait sur son ancienne promesse et abandonnerait la présidence. Il s'en suivrait de nouvelles élections par lesquelles Frei serait élu pour un nouveau mandat présidentiel. Les supporters d'Alessandri se rendent parfaitement compte de ce que signifie cette manoeuvre: un bain de sang, étant donné que la gauche ne manquera pas de réagir violemment. Le docteur Matte le sait, mais il croit que c'est nécessaire pour éviter que le communisme ne prenne le contrôle de tout le pays.

En résumé :

Le président Frei et les forces armées sont les éléments clés, les catalyseurs de cette situation. Politiquement, Frei ne peut pas permettre que son parti, la DC, collabore étroitement avec Allende car cela renforcerait le contrôle de la gauche. En même temps, il ne peut pas permettre de se voir identifié à la tactique du coup de force car son image de modèle de la gauche chrétienne (dont il est très fier) serait ternie en Amérique latine.

Le 15 septembre, le président Nixon rencontre son conseiller sur les questions de sécurité nationale, Henry Kissinger, le directeur de la CIA, Richard Helms, et le ministre de la Justice, John Mitchell, à la Maison Blanche. Le sujet de la réunion était le Chili. Les notes manuscrites prises par Helms reflètent le contenu de la réunion et nous révèlent les instructions données par le président des Etats-Unis: «... Ne pas regarder à la dépense, peu importent les risques encourus ; dix millions de dollars disponibles, er plus encore en cas de nécessité, travailler sans relâche - les meilleurs hommes disponibles -, élaborer un plan aux possibilités variables, faire hurler de douleur l'économie (chilienne), 48 heures pour un plan d'action» [16] .

17 septembre [17]:

Matte dit que les forces armées se rendent compte du grand danger que fait courir à la démocratie l'arrivée de Allende au pouvoir. Elles pensent qu'il faut l'arrêter dans son ascension. Cependant, les chefs des forces armées et Frei préfèrent une solution constitutionnelle (c'est-à-dire l'élection d'Alessandri par le Congrès); cela n'exclut pas la violence - qu'elle soit spontanée ou provoquée.

LA PRESSION ECONOMIQUE ET LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE AU SERVICE DE LA COHESION DU SYSTEME INTERNATIONAL AMERICAIN

Pour appuyer les forces locales favorables au maintien du système capitaliste, les centres de décision compétents du pouvoir économique, politique et militaire des Etats-Unis utiliseront les vastes ressources de l'ensemble de leur empire. Ils essayeront de perturber le système économique chilien, en agissant sur les circuits internes et externes qui règlent ses finances, sa production, sa distribution et ses échanges internationaux.

Il s'agissait de provoquer rapidement des manifestations de crise économique grâce auxquelles les organisations locales de droite pourraient créer les conditions sociales, politiques et militaires nécessaires pour leur permettre de conserver leur hégémonie. A l'intérieur de ce plan, les réalisations tangibles et l' « image » publique que l'on créerait avaient la même importance. C'est pourquoi on intensifia la campagne d'intoxication psychologique à l'intérieur et à l'extérieur du pays.

Une action concertée de cette nature devait créer une situation de chaos ou, tout au moins, l'impression subjective de chaos.

Techniques d'action clandestine
Dépenses de la CIA au Chili 1963-1973*

Techniques

Montant en dollars

Propagande pour les élections et aides diverses à des partis politiques

8 000 000

Elaboration et diffusion de propagande et d'appui aux mass média

4 300 000

Influence sur les syndicats, organisations étudiantes, paysannes, féminines et aide au secteur privé

900 000

Encouragement au coup militaire

200 000

* Covert action in Chile, 1963-1973, op.cit., p.7.

Les Etats-Unis utilisaient ces méthodes d'intervention non seulement pendant l'année 1970 mais tout au long de la période du gouvernement de l'UP. C'est ainsi qu'il est prouvé que la CIA - pour ne pas parler d'autres institutions chargées de tâches similaires - consacra plus de treize millions de dollars (qui, au marché noir chilien, valaient quatre fois davantage), pour financer les mass média et les organisations professionnelles qui fomentèrent les grèves générales de 1972 et 1973, notamment celles des transporteurs et des commerçants. Cela devait entrafner une mobilisation collective hostile à l'UP que la propagande rendait responsable de la tension et de l'anxiété. Les centres de pouvoir économique, social, politique, culturel et militaire aux mains des adversaires de l'UP, étaient manipulés dans le sens indiqué au tableau (p.63).

14 septembre 1970 [18]:

J'ai demandé à M. Vaky [19] de dire à M.Kissinger que M. Geneen [20] était désireux de venir à Washington pour exposer les intérêts d'ITT, et que nous sommes prêts à apporter une aide économique en avançant des sommes de sept chiffres. Je lui dis que la préoccupation de M. Geneen ne date pas «du moment où la bataille a été perdue». Depuis toujours nous avons craint la victoire de Allende et nous avons essayé, sans succès, d'alerter d'autres compagnies américaines sur le sort de leurs investissements, pour que, en période pré-électorale, elles joignent leurs efforts aux nôtres.

Chili : vulnérabilité et dépendance externe (millions de dollars)

 

1950-1959

1960-1964

1965-1969

A. Transactions courantesde la balance des paiements

 

 

 

1. Exportation de biens et de ser-

4 495,4

2 885,6

5 049,0

2. Importations de biens et de ser-

- 4 222,9

- 3 508,5

- 4 554,0

3. Balance commerciale

 272,5

-622,9

495,0

4. Paiements de redevances et

-6316

-4353

-9470

5. Donations privées (net)

19,5

 35,5

33,0

6. Solde en compte courant

-3396

- 1 022,7

-4190

B. Financement du déséquilibre courant

 

 

 

1. Financement net extérieur total

339,6

1 022,7

419,0

2. Mouvement autonome de capital net

353,3

688,5

793,0

3. Mouvement de compensation (net)

12,0

305,5

-330,0

4. Erreurs et omissions (net)

-25,7

28,7

-44,0

C. Composition du mouvement autonome (net) du capital

353,3

688,5

793,0

1. Investissement direct (net)

268,4

72,9

-109,0

2. Prêts à long et à moyen terme (net)

7,2

537,0

782,0

3. Passif à court terme (net)

- 5,0

130,7

782,0

4. Dons officiels (nets)

72,8

66,2

18,0

5. Fonds ou actifs nationaux

 9,9

-118,3

-54,0

Source: CEPAL, à partir de statistiques officielles.

17 septembre [21]:

Les militaires chiliens ne tenteront pas seuls d'empêcher Allende de prendre le pouvoir. Ils n'interviendront que dans le cadre de la Constitution.

L'effort antiallendiste nécessitera probablement plus qu'une aide financière de l'extérieur. L'importance de cette assistance sera mieux connue aux environs du 1er octobre. Nous avons promis notre aide si elle est nécessaire.

Le 21 septembre, le quartier général de la CIA à Washington envoie à son correspondant à Santiago deux cables avec des ordres précis et catégoriques. A ce jour, nous ne connaissons le contenu que d'un seul de ces télégrammes, et de façon fragmentaire : «3. Le but de l'opération est déviter que Allende prenne le pouvoir. La solution consistant à forcer le Parlement a été écartée. L'objectif visé est la solution militaire...» [22]

Chili : destination des exportations, origine des importations et balance commerciale selon les régions et les pays principaux

Pays et régions

Destination des exportations et origine des importations (%)

Balance commerciale (millions de dollars)

1958

1968

1958

 1968

 Export.

Import.

Export.

Import.

Etats-Unis

40,4

51,6

22,4

38,4

-56

-74

CEE

28,3

18,2

31,9

18,4

+35

+163

AELE

16,7

9,4

19,5

9,7

+26

+111

Europe de l'Est

-

0,5

0,1

0,4

-2

-2

Japon

0,5

2,9

13,3

1,7

-10

+112

Amérique latine

9,8

13,3

10,0

25,6

-17

-98

TOTAL

100,0

100,0

100,0

100,0

-24

+197

Source: CEPAL, à partir de statistiques officielles

Le 29 septembre, le premier vice-président d'ITT, recevait la communication suivante [23]:

Les forces armées sont disposées à intervenir et à bloquer Allende, mais uniquement avec l'accord de Frei, qui ne paraît pas le donner. En d'autres termes, Frei a envoyé la balle dans le camp des forces armées, et les militaires n'agiront pas sans des ordres de Frei, à moins que les conditions intérieures ne réclament leur intervention.

A coup sûr, Allende a compris cette manoeuvre. Il y a fait allusion dans des déclarations publiques récentes. A coup sûr, également, il se rend compte de la complicité du gouvernement et de Frei. La semaine précédente, le Ministère des finances a fait une déclaration pessimiste sur l'économie du pays, dont il rend responsable les élections du 4 septembre. La déclaration a été faite avec la bénédiction de Frei. Bien que présentant les apparences d'une évaluation objective et réaliste des conditions économiques, cette déclaration a révolté le camp de Allende qui l'a critiquée sévèrement comme étant une provocation.

Nous avons recommandé, outre l'aide directe, les mesures suivantes: ... Que nous aidions à ouvrir un centre d'« accueil familial» à Mendoza ou à Buenos-Aires pour les épouses et les enfants de personnes importantes impliquées dans la lutte. Ce centre pourrait abriter quelque cinquante familles pour une période de un mois à six semaines, peut-être deux mois. Que nous fassions toutes les pressions possibles sur l’United States Information Service Washington, pour qu'il donne des instructions à l'USIS de Santiago lui recommandant de consacrer les éditoriaux de El Mercurio [24] à l'Amérique latine et à l'Europe. Jusqu'à la date de mon départ, ils avaient des ordres pour ne rien publier sur le Chili. »

Selon des estimations de la CIA, plus de sept cents articles, émissions radiophoniques, éditoriaux et autres diffusés auprès des mass média en Europe et en Amérique latine furent inspirés, pendant ces six semaines, par l'Agence elle-même [25] .

LE PLAN D'ACTION VISANT A PROVOQUER L'EFFONDREMENT ECONOMIQUE

Le 29 septembre, le Comité des quarante tint une nouvelle réunion. Il en vint à la conclusion que le «gambit» Frei avait été dépassé par les événements et était devenu inutile. La solution de rechange envisagée - la démission des ministres d'Etat et leur remplacement par de nouveaux ministres militaires - fut également écartée. Il fut convenu qu'il était impossible de provoquer une action militaire à moins d'exercer de fortes pressions sur l'économie chilienne. Il fallait donc, intervenir auprès d'entreprises américaines pour qu'elles coordonnent leur action avec le gouvernement des Etats-Unis: couper les crédits, faire pression sur des entreprises pour qu'elles freinent leurs investissements au Chili. De plus, on demanda à d'autres pays d'agir dans le même sens. Pour mener à bonne fin ce plan, une équipe de travail fut créée, composée du responsable de la Clandestine Services Division de la CIA dans l'hémisphère occidental, William V. Broe, et des représentants du Département d'Etat, du Conseil national de sécurité et du Département du Trésor [26] .

Sans tarder, ce même jour, le 2-9 septembre, William V. Broe mettait à exécution les mesures approuvées. Voici la communication qu'il adressa, par exemple, à Edward Gerrity, premier vice-président d'ITT [27] :

Les banquiers ne doivent pas renouveler les crédits ou doivent tarder à le faire.

Les compagnies devront tarder à transférer des fonds, à effectuer des livraisons, envoyer des pièces de rechange, etc.

Les sociétés d'épargne et de prêt locales ont des problèmes. Si l'on fait pression sur elles, elles devront fermer leurs portes, ce qui créera une pression plus forte.

On a établi une liste de sociétés et il a été suggéré que nous les contactions dans le sens indiqué. On m'a dit que de toutes les compagnies impliquées, seule la nôtre avait répondu, et compris le problème. Le visiteur a ajouté que l'argent n'était.pas un problème. Il a indiqué que certaines mesures avaient été prises, mais qu'il cherchait une aide complémentaire visant à créer un effondrement économique.

Nous pouvons contacter des compagnies clés pour susciter des réactions et les inciter à coopérer. Des informations provenant d'autres sources indiquent que de toute façon il y a une crise économique qui se développe.

15 octobre [28] :

L'ambassadeur Korry a fait savoir qu'il a réduit, dans toute la mesure du possible, le montant de l'aide américaine «qui coule déjà à flots par tous les canaux». Il l'estime à 30 millions de dollars USA.

L'ambassadeur a dit qu'il avait des difficultés à convaincre Washington de la nécessité de «couper» toute aide possible au Chili, mais il a insisté parce qu'il en avait besoin comme facteur de marchandage. Les Etats-Unis ne doivent pas reconnaître qu'ils ont fait «la coupure» et ils doivent dire, comme par le passé: «Il n'y a pas eu de suspension de l'aide au Chili, le programme est en cours de révision».

22 octobre [29] :

Le docteur Dan se propose d'organiser une réunion avec sa commission latino-américaine, au début de l'année prochaine, pour voir quelles autres pressions nous pouvons exercer, et pour que le Département d'Etat durcisse son attitude. Nous n'avons pas grand espoir et nous croyons que la pression la plus efficace doit être exercée par les autres pays d'Amérique latine. Il nous a également été suggéré de voir s'il y a des grandes compagnies européennes qui sont dans les mêmes conditions que nous, au Chili et dans d'autres pays latino-américains. S'il en est ainsi, croyez-vous qu'il y ait une possibilité de les faire agir?

Après l'installation du gouvernement de l'UP, le 3 novembre 1970, ce plan d'action nécessite la mise en place de ses propres organismes permanents, chargés de l'appliquer au jour le jour. H.Kissinger créa un comité «ad hoc» avec des représentants de tous les services gouvernementaux intéressés, aussi bien civils que militaires. Cette commission ne fut dissoute que lorsque le gouvernement Allende fut renversé. Les documents d'ITT révèlent la constitution - peu de semaines après le début du gouvernement de l'UP - d'une commission semblable sur les entreprises multinationales. Cette dernière concentrait un pouvoir formidable que nous révèle la simple énumération des sociétés qui la composaient : Ford Motor, Anaconda Co, Bank of America, First National City Bank, Ralston Purina, International Téléphone and Télégraphe Corporation, Firestone Tire and Rubber Co, W.R. Grâce and Co, Charles Pfizer and Co, Dow Chemical Co, Kennecott Copper Co, Bethlehem Steel Co [30] . Au Chili, les organisations patronales, les partis et les mouvements politiques d'opposition et les organismes corporatifs dirigés par des adversaires de l'UP apportèrent l'appui nécessaire au succès des manœuvres extérieures.

11 février 1971 [31] :

Action des entreprises multinationales sur le gouvernement des Etats-Unis

Bill Merriam [32] a constitué un comité «ad hoc» de tous les représentants à Washington des compagnies qui ont des investissements au Chili.

Il y eut un échange libre d'informations et un programme conjoint pour que toutes les agences du gouvernement prennent conscience du danger qui menaçait au Chili.

C'était un groupe très efficace.

Campagne de propagande contre l'Unité populaire au Chili

Dans les derniers jours de septembre 1970, la CIA avait, au Chili, des agents qui étaient des journalistes provenant de dix pays différents. Ce groupe fut renforcé par l'arrivée de huit autres journalistes, provenant de cinq pays, et travaillant sous la direction d'agents spécialisés, pour la plupart, dans la communication de masses. La campagne de propagande était ainsi conçue. Lorsque Allende faisait état de son programme de réforme, la CIA rédigeait des articles annonçant l'effondrement prochain de l'économie chilienne et les diffusait dans toute l'Amérique et l'Europe. Lorsque Allende répondait aux critiques dont il était l'objet de la part du Mercurio, la CIA, utilisant certains journaux étrangers, une association internationale de presse, etc. [33] , faisait jouer le soutien et la solidarité «professionnelle» internationale.

Après l'instauration du gouvernement UP, on continua à appliquer les mêmes procédés, comme le prouve le mémorandum de l’ITT du 11 février 1971 :

Jack Horner et Bernie Goodrich [34] ont établi des contacts avec plusieurs personnes travaillant dans les mass média et s'occupant de l'Amérique latine, qui leur ont fourni des renseignements sur le Chili, ce qui a permis de soulever de nouvelles questions dans des articles de presse. Des contacts ont été également établis avec l'Agence d'information des Etats-Unis et plusieurs membres du personnel de.la Banque interaméricaine de développement.

Dans cet éventail de mesures diverses destinées à bouleverser les fondements sur lesquels repose l'équilibre dynamique d'une communauté sociale, il nous faut apporter une précision. Les centres de décision qui lancent les plans apparaissent de façon claire dans ces documents confidentiels, mais ils ne se manifestent jamais publiquement (on ne cite jamais les entreprises et le gouvernement américain), ou se manifestent sous des apparences bien trompeuses : les organisations légales de la droite chilienne, par exemple. Ces dernières luttaient pour la démocratie, les libertés sans restrictions, la dignité des personnes (notamment des travailleurs), l'Etat de droit, l'indépendance nationale, etc., et accusaient les partis ouvriers et l'UP dans son ensemble d'en être la négation virtuelle ou réelle.

Cependant, il est habituel, les précédents historiques d'insurrection populaire le prouvent, de voir les mouvements ouvriers et paysans indiquer ouvertement quelles sont les institutions du système existant contre lesquelles ils se soulèvent, et proposer en même temps des solutions de remplacement révolutionnaires. En revanche, le comportement de la bourgeoisie, lors d'une phase d'insurrection contre-révolutionnaire, est tout à fait différent.

Dans un pays où les usages et les valeurs essentielles sont ceux d'une démocratie avancée, lorsque la bourgeoisie s'affronte à un mouvement populaire qui se développe à l'intérieur d'un régime libéral, elle le fait toujours au nom des principes démocratiques de l'idéologie libérale, bien que son but soit de détruire ces principes, surtout quand elle se rend compte que le mouvement populaire les fait siens, ou qu'ils favorisent le développement d'un processus anticapitaliste. C'est ce que la droite chilienne fit en s'appliquant à détruire les institutions représentatives et à refuser les droits politiques à ses adversaires.

Dans ces circonstances, lorsque la spécificité historique d'un pays ne permet pas que les valeurs et les formes fascistes de lutte acquièrent facilement une légitimité auprès des grandes masses, quand la droite locale ou la contre-révolution en général ne peuvent pas les invoquer ouvertement, la bourgeoisie se trouve enfermée dans un cercle vicieux. Pour vaincre un mouvement révolutionnaire qui a triomphé dans le cadje de la légalité et des institutions démocratiques, elle tend à détruire ces dernières. Mais elle ne peut pas se mobiliser ouvertement en faveur de cet objectif, parce qu'elle perd sa légitimité devant l'idéologie dominante. Lorsque les mécanismes juridiques et électoraux sont insuffisants pour maintenir son hégémonie de classe, elle doit avoir recours à la subversion et à l'insurrection.

Mais elle ne peut le reconnaître ni dévoiler publiquement son jeu, tant que l'appareil d'Etat fonctionne régulièrement, c'est-à-dire que toutes ses institutions de contrôle et de régulation (administratives, judiciaires et armées) sont à même de réprimer des activités subversives. La réaction est par conséquent réduite à décomposer cet appareil d'Etat qu'elle ne contrôle pas suffisamment et dont la dynamique de «domination» fonctionne, dans une certaine mesure, en faveur des travailleurs et de leurs intérêts. Mais alors que la classe ouvrière en insurrection envisage - et déclare - la nécessité de détruire l'appareil d'Etat existant, la bourgeoisie en état d'insurrection est obligée de penser, de raisonner et d'agir de la même façon (mais sans pouvoir l'avouer) ; elle a devant elle non pas un Etat ouvrier ou populaire, mais son propre appareil- d'Etat libéral pris de l'intérieur par la classe opposée, et; fait capital, utilisé dans le but de transformer les structures socio-économiques sur lesquelles s'appuie l'hégémonie sociale de la bourgeoisie. Si elle ne peut pas avoir recours à l'option fasciste - condamnation de la «démocratie et du libéralisme décadents» - la bourgeoisie se voit forcée de poursuivre l'affrontement idéologique autour des mêmes valeurs et des mêmes principes qu'elle a - objectivement - besoin de détruire. Elle ne manque pas de le faire à la première occasion.

Cependant, cet apparent cercle vicieux n'existe que dans l'abstrait. Dans la pratique, il est brisé par différents procédés. D'abord, on attribue au mouvement populaire qui va s'installer au gouvernement -ou qui y est déjà parvenu - des propos antidémocratiques, de subversion du régime légal et de ses institutions, de perturbation économique et sociale, etc., qui sont agités par le secteur réactionnaire du pays et ses alliés du système capitaliste international sans le moindre scrupule. Le Chili en donne quelques exemples : quand, le 22 octobre 1970, la conspiration militaire anti-UP en arrive à sa phase d'exécution et que le commandant en chef de l'armée est assassiné, les organes d'expression des putschistes essayent de rejeter la responsabilité de l'attentat sur des secteurs de gauche. Au préalable, le 7 octobre, les instructions suivantes furent câblées par Washington au Bureau de la CIA à Santiago: a) réunir des renseignements sur les officiers favorables à un coup de force ; b) créer un climat de coup militaire par la propagande, l'information détournée et des activités terroristes destinées à provoquer la gauche afin de créer un prétexte de coup militaire [35] .

Le 14 octobre, le poste de commandement de Washington précisait: «Informer ces officiers favorables au putsch que le gouvernement des Etats-Unis leur apportera tout son appui, étant entendu qu'une intervention militaire directe des Etats-Unis est exclue [36] ».

Quatre jours après, le quartier général de la CIA communiquait à Santiago :

Il semble encore qu'il n'y ait pas, pour le coup «Réf. A», de prétexte ou de justification suffisants pour le rendre acceptable au Chili ou en Amérique latine. Il semble, par conséquent, nécessaire de créer un élément susceptible d'étayer ce qui va probablement permettre aux forces armées d'invoquer le coup militaire. On peut avancer plusieurs motifs de justification des coups de force que pourront faire valoir les militaires. Entre autres: a) laisser entendre que les Cubains envisagent de réorganiser tous les services d'espionnage selon le moule soviéto-cubain, et contribuent ainsi à l'embryon d'une police politique d'Etat...; b) la situation économique est dans le chaos; c) en reconnaissant rapidement Cuba et les pays communistes, Allende pense que les Etats-Unis vont arrêter leur aide aux forces armées et, ainsi, les affaiblir en tant que barrière constitutionnelle, pour donner les armes aux milices populaires communistes avec mission de lancer une campagne de terreur fondée sur d'imaginaires sabotages professionnels et économiques (se servir de certaines citations d'Allende à cet effet) [37] .

En juin 1973, lorsque, pour la première fois, la conspiration militaire fait sortir les tanks dans la rue pour faire feu contre le palais présidentiel, les organes d'expression de la droite, comme la revue PEC , portent en première page ce titre: «L'UP tente un coup militaire». Et, lorsque le 26 juillet de cette même année, des terroristes de l'extrême-droite tuent l'aide de camp du président, le commandant Araya, des membres de l'opposition parlementaire et les journaux de la chaîne El Mercurio, avec la complicité de certains membres du service secret des forces armées, effectuent un montage spectaculaire pour «démontrer» que le véritable assassin n'est autre que... le chef de l'escorte personnelle du président.

L'Unité populaire, le rassemblement de tout le mouvement ouvrier autour d'un même programme et d'une même conception de son application, sont les facteurs les plus dangereux pour les forces capitalistes installées au Chili. Tout ce qui contribuera à diviser le mouvement ouvrier en organisations diverses, et lui fera adopter des points de vue divergents, sera encouragé.

Les forces conservatrices du système capitaliste comprennent très vite le danger que comporte, non seulement pour le Chili, mais pour tout l'ensemble des pays industriels ayant des régimes démocratiques libéraux institutionnalisés, l'arrivée au pouvoir, par la voie électorale, d'un candidat marxiste. Ainsi le précisait le rapport de la CIA du 7 septembre 1970 :

En ce qui concerne le danger que cela comporte pour les intérêts des Etats-Unis, nous concluons que:

1 - les Etats-Unis n'ont pas des intérêts nationaux vitaux au Chili. Ils pourraient cependant subir certaines pertes économiques tangibles;

2 - l'équilibre militaire mondial ne serait pas profondément modifié par un gouvernement Allende;

3 - une victoire d'Allende pourrait toutefois entraîner des coûts politiques et psychologiques considérables: a) la, cohésion de l'hémisphère pourrait être menacée par le défi qu'un gouvernement Allende représenterait pour l'OEA, et par les réactions que cela provoquerait dans d'autres pays. On ne voit toutefois aucune menace probable pour la paix de la région; b) une victoire d'Allende représenterait un net recul psychologique pour les Etats-Unis et un net progrès psychologique pour les idées marxistes [38] .

Ce dernier point était le danger principal pour le capitalisme international. Voilà pourquoi, dès le premier moment, les forces antisocialistes vont s'efforcer d'altérer la ligne tactique qui venait de triompher le 4 septembre 1970. Pour ce faire, il fallait stimuler les groupes qui souhaitaient intervenir selon les modalités de la voie armée, les pousser à créer des situations violentes ou anormales, et empêcher de la sorte le développement normal du programme de l'UP visant à lancer un processus socialiste de développement sans avoir recours à la guerre civile. Le «débordement» de l'UP par sa gauche fut délibérément recherché par les organisations nord-américaines et la droite chilienne, pour rendre, ainsi, l'ensemble du mouvement populaire responsable des effets perturbateurs, qui étaient dus, en réalité, à la mise en pratique de mesures contre-révolutionnaires.

La droite se rendit compte, dès le début, que l'un de ses principaux objectifs tactiques devait être d'obliger le gouvernement UP à prendre des mesures de force pour répondre aux harcèlements de la réaction intérieure et aux pressions exercées par l'étranger. En obligeant Allende à s'écarter de sa ligne centrale d'action, de sa stratégie indirecte, elle allait l'amener sur le terrain même de la logique de l'affrontement direct entre les secteurs antagoniques ; situation idéale pour isoler le gouvernement et l'UP et encourager la réaction des forces armées.

PROVOQUER LES CONDITIONS DE LA VIOLENCE ET ENTRAINER ALLENDE A DES ACTIONS DE FORCE

Tout ce qui, au sein de la gauche, était lié à la tactique visant à créer les conditions d'un affrontement armé pour résoudre le conflit des classes, intéressait la contre-révolution. L'utilisation de l'extrême-gauche et l'infiltration dans cette dernière furent menées méthodiquement, avant et après l'installation du gouvernement UP. Pourtant, l'agent d'ITT au Chili, trois jours après l'entrée de Allende au palais de la Moneda, estimait que ce dernier ne changerait pas de tactique face aux provocations et aux pressions. Cette constance du nouveau gouvernement exaspéra chaque fois davantage ses ennemis. Cependant, elle permit au gouvernement Allende d'éviter pendant trois ans des écueils successifs, et força la contre-révolution à prendre les mesures les plus extrêmes ; l'assassinat du général Schneider en octobre 1970, et le massacre qui commença le 11 septembre 1973.

Ce premier assassinat desservit la contre-révolution, et la desservit pendant trois ans. Le massacre de 1973 représente, dans un pays à système politique développé comme le Chili, la défaite politique totale de la bourgeoisie en tant que force sociale adverse. A l'avenir, elle est condamnée à soutenir des formes dictatoriales de gouvernement, et il lui est impossible d'instaurer un régime démocratique qui permette la libre compétition pour accéder au pouvoir politique, car elle sait que, dans ce cas, elle est condamnée d'avance. Un crime contre la collectivité engendre des réactions massives d'une telle ampleur qu'elles ne peuvent être contenues que par la seule violence.

13 septembre 1970 [39] :

Une solution constitutionnelle pourrait, par exemple, intervenir à la suite de désordres internes massifs, de grèves, de guérilla urbaine ou rurale. Cela justifierait moralement une intervention des forces armées pour une période indéfinie. Mais il ressort de l'exposé de Matte qu'il y a peu d'espoir pour que cela se produise. Les marxistes ne se laisseront pas provoquer. «On peut leur cracher au visage dans la rue», dit Matte, «et ils diront merci». Cela signifie que l'extrême-gauche se rend compte du danger et prend toutes les précautions pour neutraliser la provocation.

29 septembre [40] :

Un espoir plus réaliste de la part de ceux qui veulent arrêter Allende est qu'une économie en voie de détérioration rapide (ruée sur les guichets de banques, faillites d'usines, etc.) provoque une vague de violence qui entraîne un coup d'Etat militaire.

... Les militaires n'interviendront que si les conditions intérieures réclament leur intervention.

Fait encore plus important, une grande insécurité et un fort chômage peuvent engendrer suffisamment de violence pour obliger les militaires à intervenir. Le succès de cette manoeuvre dépend en grande partie de la réaction de l'extrême-gauche violente (castriste marxiste) dans le camp de Allende. Jusqu'à présent, ce dernier a été capable de contrôler ces éléments.

Une faction de l'extrême-droite a accompli une série d'actes terroristes, le dimanche 27 septembre (dans presque tous les cas des bombes); c'était, semble-t-il, une tentative d'amateurs pour provoquer, chez les castristes marxistes, une riposte violente et créer, ainsi, les conditions favorables à une intervention de la police: les terroristes ont été arrêtés. Selon les sources les plus autorisées, ce fut la dernière tentative de l'extrême-droite pour provoquer l'extrême-gauche.

6 octobre [41] , conversation avec le responsable de la Clandestine Services Division de la CIA :

Broe dit que le pays est encore agité ; il semble que les femmes, les travailleurs et les paysans sont opposés à un compromis - «c'est le groupe qui luttera le plus» - et que, s'il y avait des irruptions de violence, les militaires pourraient se décider à intervenir.

Broe conseille de continuer à faire pression, afin que Allende ne prenne pas le pouvoir avec «un appui total» et aussi pour l'affaiblir, dans toute la mesure du possible, dès le début de son mandat. En outre «il est toujours possible que quelque chose se produise ultérieurement». La semaine dernière la DC a proposé à Allende d'accepter certaines conditions avant de prendre les rênes du pouvoir, mais il ne les a pas acceptées. Il se rend maintenant compte que cette attitude était une erreur; il a changé d'avis et il a accepté de négocier.

6 novembre [42] :

Le point de vue des conservateurs chiliens, qui essayent à l'heure actuelle de négocier avec Allende, selon lesquels les représailles politiques et économiques des Etats-Unis pousseront Allende davantage vers la gauche, est un point de vue juste.

Celui d'un autre secteur, selon lequel les responsables des Etats-Unis déplaceront Allende vers l'extrême-gauche, ce qui déchaînera une réaction populaire et militaire contre son gouvernement, n'a que peu de valeur.

LA DESINTEGRATION DU SYSTEME ECONOMIQUE ET SOCIAL COMME VEHICULE DU COUP D'ETAT MILITAIRE

Le plan anti-Unité populaire, prévu par le gouvernement et les sociétés multinationales des Etats-Unis, exécuté par l'intermédiaire des secteurs capitalistes chiliens, fut conçu en fonction de la réalité chilienne. La solidité des institutions étatiques, aussi bien civiles que militaires, rendait difficile l'application des solutions les plus simples et les moins coûteuses : fraude électorale, fraude à la Constitution (coup parlementaire) ou putsch militaire. Chacune de ces solutions s'avéra l'une après l'autre inopérante.

Dans un processus révolutionnaire, la réaction contre-révolutionnaire ne cesse d'agir tant qu'il lui reste des forces. Celles-ci - résultat de l'alliance entre les forces capitalistes internationales et nationales - auront recours à tous les procédés possibles pour sauvegarder l'hégémonie de leurs intérêts: depuis l'élimination physique d'individus ou de groupes particuliers jusqu'à la décomposition et la destruction d'entités collectives. Leur but est de provoquer la désintégration d'un système économique et politique, et de plonger une collectivité dans une situation de chaos.

C'est à cette conclusion que l'on parvient, en 1970, à Washington et à Santiago. La crise politique totale, le remplacement des mécanismes politiques démocratiques afin de canaliser la lutte sociale à travers les mécanismes militaires de force - coup militaire - ne semblaient possibles que si l'on provoquait un effondrement économique. Dans son rapport à H.Kissinger et à C.Meyer, du 21 septembre 1970, l'ambassadeur Korry communique que « si besoin est, le général Schneider doit être neutralisé et, si nécessaire, mis en dehors du circuit». De plus, par l'intermédiaire du ministre de la Défense, Korry a adressé le message suivant au président'Frei ; si Allende assume la présidence, «Frei doit savoir que nous ne permettrons pas qu'arrivent au Chili de Allende ni la moindre vis ni le moindre boulon. Dès que Allende prendra le pouvoir, nou"s ferons tous les efforts possibles pour condamner le Chili et les Chiliens aux plus grandes privations, à la plus grande misère, nous appliquerons une politique conçue à long terme pour accentuer la dureté d'une société communiste au Chili. En conséquence, si Frei croit qu'il va y avoir une autre solution que celle de voir le Chili dans une misère totale, dans une prostration absolue, c'est un naïf » [43] .

Il faut qu'un gouvernant ou un dirigeant national, même démocrate-chrétien, ait un sens très particulier de la dignité pour accepter d'abord, sans mot dire, de telles menaces, et pour coopérer ensuite à leur mise à exécution contre son propre pays.

Sur le plan proprement militaire, il fallait prendre les mesures nécessaires pour que l'ensemble des institutions armées appuient ce plan, et que toute division interne des forces armées, qui aurait permis aux secteurs populaires de compter sur un appui militaire organique, soit impossible. La solution optimale était de réduire au minimum les risques de «guerre civile» réelle, en augmentant d'autant les possibilités de «massacre civil», c'est-à-dire l'écrasement sanglant de la classe ouvrière et de ses dirigeants.

Si ce plan réussissait, les Etats-Unis auraient la certitude qu'un pays situé dans l'orbite de leur hégémonie ne serait pas une source de contradictions pour leur stratégie continentale et mondiale. Pour le pays en question, le coût serait celui d'une profonde désintégration sociale et économique qui détruirait les piliers sur lesquels reposait son organisation étatique. Les secteurs conservateurs chiliens se montrèrent disposés à collaborer à la mise en pratique d'un tel projet, nécessaire pour préserver leur hégémonie dans leur pays.

Le 28 septembre 1970, après les délibérations du Comité des quarante déjà mentionnées, le général J.M. Philpott, sous-directeur de la Défense Intelligence Agency des forces armées des Etats-Unis, envoyait à un attaché militaire à Santiago la lettre suivante :

... Vous devez travailler en étroite collaboration avec le chef de la CIA, ou, en son absence, avec son adjoint, et le conseiller sur les principales personnalités militaires susceptibles de jouer un rôle décisif dans tout mouvement capable de refuser éventuellement la présidence à Allende. N'informez du présent message ni l'ambassadeur, ni l'attaché à la Défense, et ne leur donnez aucune indication à ce sujet. Dans votre travail de chaque jour, suivez les instructions de l'ambassadeur. En même temps je veux -et je vous y autorise dès à présent - que vous agissiez de concert avec le chef de la CIA. Le présent message n'est destiné qu'à vous-même et ne doit être discuté qu'avec les agents de la CIA qui seront habilités à le faire. La CIA vous les indiquera [44] .

29 septembre [45] :

Le président Eduardo Frei veut stopper Allende et il l'a dit à ses collaborateurs intimes. Mais il veut le faire légalement, c'est-à-dire par le biais d'un renversement du vote du Congrès ou d'une crise intérieure qui exige une intervention militaire.

Toutes les suppositions antérieures sur la faiblesse de Frei en cas de crise se confirment. Ce qui est pire, il a été établi, sans le moindre doute, qu'il a joué un double jeu afin de préserver sa propre image de champion de la démocratie en Amérique latine. Par exemple, il a dit à certain de ses ministres qu'il serait disposé à être renversé par un coup d'Etat militaire. Cela le laverait de tout soupçon de complicité dans un coup d'Etat qui, à son tour, renverserait Allende. Puis il a fait une volte-face complète et a dit aux chefs militaires qu'il était absolument opposé à un coup d'Etat militaire.

1. A l'heure actuelle, il paraft difficile de vaincre Allende dans le Congrès. Le candidat démocrate-chrétien vaincu, Radomiro Tomic, continue à appuyer Allende et il peut entrafner derrière lui une partie importante des voix du PDC.

2. Malgré le peu de chances apparentes, on poursuit les efforts pour pousser Frei et/ou les militaires à intervenir pour stopper Allende.

3. Bien que les probabilités de succès soient faibles, il ne faut pas écarter un blocage de la prise de pouvoir par Allende grâce à un effondrement économique très prometteur.

6 octobre [46] :

Les militaires pourraient encore faire quelque chose. Broe dit qu'il faut continuer à exercer une pression sur eux; et il l'a souligné à plusieurs reprises. Il a suggéré quelque chose de semblable à une ruée sur les guichets des banques ou tout autre fait qui maintiendrait cette pression.

9 octobre [47] :

Aujourd'hui j'ai déjeuné avec notre contact à l'Agence Fe Len [48] et j'ai résumé pour vous les résultats de notre conversation. Il est encore très, très pessimiste sur les chances d'une défaite de Allende, lors de la séance du Congrès qui aura lieu le 24 octobre. On continue à prendre des contacts pour favoriser une sorte de soulèvement mais sans succès à ce jour.

La CIA de Santiago informait le centre que la tendance anti-Allende dans les forces armées et les Carabiniers était immobilisée «par la tradition des militaires de respecter la Constitution», et par «l'attitude, en public et en privé, du général Schneider, commandant en chef de l'armée, qui prônait la stricte obédience à la Constitution». L'agence se heurtait à un obstacle, celui de secouer «l'inertie apolitique, fondée sur une base constitutionnelle, des militaires chiliens» [49] .

Le 13 octobre, le bureau de Santiago informait Washington que le «général Viaux se propose d'enlever les généraux Schneider et Prats dans les 48 heures, pour précipiter un coup d'Etat» [50] .

Trois jours après, le quartier général de la CIA ordonnait à Santiago: «On s'accorde à penser sans réserves que Allende doit être renversé par un coup de force ... Nous devons continuer à exercer une pression à cette fin, en utilisant tous les moyens adéquats» [51] .

Le 22 octobre, à deux heures du matin, l'attaché militaire des Etats-Unis livrait, en un endroit de Santiago, trois mitrailleuses aux officiers de l'armée chilienne qui devaient neutraliser Schneider. Le général Valenzuela, chef de la garnison de Santiago, dirigeait l'opération. Il avait obtenu la promesse de la CIA de recevoir 50000 dollars après l'exécution du plan [52] . Peu après huit heures du matin, ce même jour, l'automobile de Schneider était interceptée alors que celui-ci se rendait à son bureau, et Schneider était mortellement blessé. L'équipe de la CIA à Santiago pouvait annoncer: «A vingt-quatre heures seulement de la séance du Parlement, le Chili connaît un climat de coup de force. L'attaque contre le général Schneider a produit des effets très proches de ceux prévus dans le plan de Valenzuela. En conséquence, la position des comploteurs a été renforcée» [53] .

Le jour suivant, le directeur de la CIA, R. Helms, résumait le contenu des conversations à Washington: «Il est admis ... qu'un effort maximal a été effectué et que maintenant seuls les Chiliens eux-mêmes peuvent organiser un coup de force avec succès. Les Chiliens ont été conduits à une extrémité telle que la solution militaire leur est, pour le moins, ouverte» [54] .

Le gouvernement des Etats-Unis avait mené le Chili au coup d'Etat. Mais, cette fois, la solidité des facteurs internes chiliens permettait de résister à une si formidable pression. Le programme conjoint de subversion de l'ordre constitutionnel de la société chilienne, exécuté par les Etats-Unis, le président Frei et la droite locale échoua.

En évoquant, le 5 novembre 1970, le danger qui avait menacé le pays, Salvador Allende disait, dans son premier discours présidentiel:

Au cours de ces soixante jours décisifs que nous venons de vivre, le Chili et le monde entier ont été les témoins, d'une façon non équivoque, des tentatives manifestes de violer frauduleusement l'esprit de notre Constitution, pour tromper la volonté du peuple, pour attenter à l'économie du pays et surtout, par des actes vils de désespoir, pour provoquer un choc sanglant entre nos concitoyens. Je suis personnellement convaincu que le sacrifice héroïque d'un soldat, du commandant en chef de l'armée, le général René Schneider, a été l'événement imprévisible qui a sauvé notre pays d'une guerre civile ... épisode incroyable que l'histoire, enregistrera comme une guerre civile larvée qui a à peine duré un jour...

Pourquoi le plan subversif échoua-t-il? Au-delà des faits épisodi-ques, les raisons qui le firent échouer pourraient être résumées comme suit:

1) Temps. En six semaines il fut impossible de provoquer une détérioration suffisante des institutions solides et souples qui étaient celles du Chili, ni sur le plan économique, social et militaire, ni même dans le domaine des idées et des valeurs [55] .

2) Absence de lien avec la dynamique sociale. L'action de désintégration fut menée dans les milieux tels que direction des partis politiques, Parlement, gouvernement, haut commandement militaire,grandes associations de propriétaires privés, mais il ne fut pas possible de l'articuler en profondeur dans la structure sociale pour provoquer des contradictions internes aiguës et les exploiter politiquement. Il est important de souligner que le contexte chilien, en 1970, rendait cela impossible: ce n'était pas seulement le bloc social qui formait l'UP qui était en conflit avec le bloc social appuyant Alessandri - base sociale de la conspiration - mais également la plus grande partie du bloc qui se groupait derrière la candidature centriste de Tomic. Il convient de ne pas oublier que, depuis 1967, la droite conservatrice chilienne était opposée à la politique gouvernementale démocrate-chrétienne et à ses initiatives pour moderniser le système capitaliste.

Le tableau ci-après trace le plan d'intervention nord-américain de septembre-octobre 1970.

Chili 1970 - Plan d’ intervention des Etats Unis

Actions originales simultanées

1. Manipulation et dénaturation des institutions politiques

2. Sabotage du système économique à partir de l’étranger et vers l’interieur

3. Provocation visantà entraîner la gauche à la “violence” et à l’“action directe”

4. Campagne psychologique nationale et internationales contre le mouvement populaire “pertubateur” de l’ordre et de la paix

Effets dérives souhaités

Désordre politique

Désordre économique et social

Désordre public

Désordre des idées et des valeurs

Objectifs premiers à attendre par 1+2+3+4: défaite politique de l’UP

a) Rupture de la cohésion de l’ alliance populaire

b) Favoriser l’ antagonisme entre entre l’ UP et les secteurs centristes (DC)

Objectifs de remplacement et recours ultime: défaite militaire de l’ UP

Coup militaire. Destruction du régime politique démocratique

LA STRATEGIE INDIRECTE CONTRE UN GOUVERNEMENT AYANT UNE VOLONTE D'INDEPENDANCE

Le centre hégémonique nord-américain ne prend pas des mesures d'intervention directes mais il intervient de façon dissimulée, en combinant les différentes forces alliées des Etats-Unis et leurs organisations économiques, politiques et militaires, dont les forces proprement chiliennes ne sont qu'une partie.

Pour atteindre leurs objectifs au Chili, les Etats-Unis préfèrent se servir des institutions militaires extérieures, comme celles du Brésil, de la Bolivie et de l'Argentine, du Pacte interaméricain de défense, plutôt que de leurs propres marines. La Banque interaméricaine de développement, la Banque mondiale, l'Import-Export Bank, l'Agence interaméricaine de développement seront les principaux instruments de l'étranglement financier. Mais les Etats-Unis ne proclameront pas ouvertement le boycottage économique du Chili, comme ils le firent pour Cuba. Le comité «ad hoc» des entreprises multinationales coordonnera avec le gouvernement des Etats-Unis les actions de sabotage international de l'économie chilienne, mais les déclarations officielles nieront toujours cette politique de discrimination. Les services adéquats du Pentagone, de la CIA, de l'Instituto latinoamericano para el sindicalismo libre, etc. encourageront, financeront et coordonneront la subversion à l'intérieur du Chili, mais dans leurs témoignages devant les commissions d'enquête du Congrès ils maintiendront qu'ils ne sont pas à même de le reconnaître ou de le nier.

A Chypre, sous le régime démocratique de Monseigneur Makarios, en juillet 1974, ce ne furent pas les forces de la Vie flotte américaine qui renversèrent un président qui refusait l'inconditionnalité devant les Etats-Unis, mais les forces auxiliaires de la «junte» militaire grecque. Si les troupes britanniques stationnées à Chypre n'étaient pas intervenues, il est probable que Makarios ne serait pas sorti vivant d'un putsch dont le but était sa suppression physique immédiate. Sans la vive réaction de la Turquie et son débarquement immédiat sur l'île, la militarisation de cette dernière aurait probablement connu le même destin que celui du Chili en 1973, ou de la Grèce en 1967.

Le maintien de l'hégémonie nord-américaine dans les régions qui sont sous son influence exige une cohésion interne croissante de leur système international. Cette cohésion requiert la reconnaissance effective de leur domination, c'est-à-dire la subordination des autres pays aux directives économiques, politiques et militaires par lesquelles les Etats-Unis entendent défendre leurs intérêts. Plus la reconnaissance de la réalité militaire et économique des pays socialistes s'impose, et oblige les Etats-Unis à accepter la coexistence et la coopération avec eux, et plus il leur est nécessaire de réduire les velléités d'«indépendance», de «non-alignement» ou d'insubordination à l'intérieur du monde capitaliste. Si ce but est compatible avec le maintien de régimes politiques libéraux, tant mieux. Mais si les institutions démocratiques d'un pays ouvrent la voie à des mouvements «antiimpérialistes»

(Chili) ou simplement «autonomistes» (Chypre), les forces de maintien de la discipline doivent intervenir immédiatement. Quand les pressions politiques ou économiques ne sont pas suffisantes, on fait jouer les pressions militaires, quel que soit le coût de l'opération pour la communauté nationale ainsi réprimée.

Il ne faut pas voir dans cette présentation de la politique internationale nord-américaine une volonté de la caricaturer. Le 26 juin 1974, le président Nixon rappelait au siège de l'OTAN, quelques heures avant de partir pour Moscou, deux vérités élémentaires : la cohésion occidentale est la clé de la détente Est-Ouest ; le caractère complémentaire de la détente Est-Ouest et du maintien de la force de l'OTAN [56] .

Naturellement, Kissinger précisait devant la commission sénatoriale des finances: «Nous n'avons pas des troupes en Europe pour faire plaisir aux Européens » ; et son adjoint, Hartman, ajoutait que la pré -sence américaine en Europe n'était pas «un acte de charité politique... pour protéger la sécurité européenne, mais celle des Etats-Unis» [57] . Pour les dirigeants actuels nord-américains, l'Occident forme un tout sous la responsabilité des Etats-Unis qui ont le devoir d'en assurer le leadership [58] . Et Kissinger d'ajouter: «Les Etats-Unis ont des intérêts et des responsabilités à l'échelle mondiale, tandis que nos alliés n'ont que des intérêts régionaux ... l'autonomie de l'Europe n'est pas une fin en soi » [59] .

Dans un tel contexte, il est absurde que certains s'étonnent de voir le président des Etats-Unis exiger des Européens qu'ils s'alignent politiquement et économiquement sur eux, sous la menace la moins sophistiquée qui soit: leur retirer la protection militaire [60] . Seul parmi ses collègues ministres des Affaires étrangères, en 1974, le Français Michel Jobert reconnaissait à voix haute la situation actuelle du monde capitaliste: «Les Etats-Unis soutiennent qu'ils veulent une Europe indépendante. Mais quand l'Europe a voulu se montrer indépendante ou a voulu discuter, M.Kissinger n'a pas du tout apprécié. Que veut-il donc en Europe, des alliés ou des serviteurs?» [61] .

Enfin, l'establishment des Etats-Unis a tiré de l'expérience du Viêt-nam la conclusion que, dans les pays se situant dans la sphère des Etats-Unis, il est préférable d'aider les amis par des moyens qui rendent inutile l'envoi de troupes américaines:

Je suis tenté de penser, soutient le secrétaire d'Etat Kissinger, que l'introduction de forces militaires américaines est le pire moyen d'y faire face (à une subversion intérieure), parce que cela implique un élément étranger. Si nous voulons rendre service, il est préférable que nous restions a l'extérieur pour essayer de renforcer la capacité de résistance (du gouvernement) et lui fournir une aide, sans envoyer des forces américaines [62] .

Voyons ce que ces principes ont signifié dans le cas chilien :

15 octobre 1970 [63] :

L'ambassadeur dit qu'il y a plusieurs possibilités d'action, la plus importante étant de provoquer Allende et de causer une rupture dans nos relations avec le Chili pour qu'il perde ainsi tout, sans autre possibilité de choix.

La seconde serait d'essayer de coexister avec Allende - de ne pas le dompter - de suivre une ligne d'action ferme mais d'essayer de négocier à chaque occasion.

Il semble que les Etats-Unis, adopteront la seconde solution. Ils devront prendre position sans tarder, étant donné que Allende assumera le pouvoir en novembre. Le président Nixon doit envoyer un message de félicitations faute de quoi le monde croira à une rebuffade.

L'ambassadeur a avoué qu'il a prévu une ligne dure avec Allende en ce qui concerne le respect des obligations.

Il a personnellement l'impression que Allende paiera ses dettes afin de maintenir le prestige international du Chili.

L'ambassadeur Korry croit que les points de pression des Etats-Unis contre Allende restent notre source de fonds pour le développement, le débouché des produits chiliens, notre prestige international, etc. Il croit pouvoir dire que Allende se limitera à appliquer les procédés démocratiques internes plutôt que d'être un instrument de Castro et de l'Union soviétique.

En ce qui concerne l'Union soviétique, Korry écarte l'idée que les Soviétiques aient pu participer à l'élection de Allende.

26 octobre, commentaire d'un haut fonctionnaire de la Maison Blanche [64] :

Plus nous approfondissons cette affaire, plus nous trouvons des signes clairs et évidents que le gouvernement de Nixon, c'est-à-dire le président lui-même, est très sérieusement préoccupé par le développement de la situation au Chili.

L'auteur de ces lignes estime, de façon abrupte mais non inconsidérée, que, si le Chili se trouvait à proximité des Etats-Unis, en Amérique centrale ou dans les Caraïbes, les Etats-Unis exerceraient une forte pression pour éviter que Allende ne prenne son poste. Je reconnais que cette idée, riposte traditionnelle des Etats-Unis en Amérique latine, a perdu tout crédit depuis qu'elle a été récemment utilisée en 1965 en République dominicaine.

Je crois qu'il est entendu que les militaires chiliens ont la clé du futur immédiat au Chili. En appliquant un scénario audacieux, il serait possible d'imaginer que les militaires prennent Frei, le mettent dans un avion, l'envoient aux Etats-Unis ou en Europe et assument préventivement le pouvoir pour éviter que Allende ne prenne son poste. Les militaires feraient évidemment la promesse de convoquer sous peu des élections libres.

Selon une estimation de Washington, les militaires chiliens n'ont que des possibilités limitées d'utiliser la violence civile organisée, même avec une aide étrangère venant, par exemple, des militaires argentins, fort intéressés.

Si, après un coup militaire et une sanglante guerre civile au Chili, les communistes de Allende l'emportent, le moindre soupçon d'ingérence des Etats-Unis ou d'appui ouvert à un coup d'Etat aurait des effets catastrophiques sur nos relations et notre prestige en Amérique latine.

Toutefois, je crois - et je dois vous en prévenir - qu'il ne faut transmettre cette information par aucune voie au Chili, car les hommes de Allende contrôlent les communications internationales, et l'ambassadeur Korry peut être accusé, vu les instructions reçues de Nixon, de faire tous les «efforts» possibles pour éviter que Allende ne prenne le pouvoir.

Cette note d'instructions de la Maison Blanche peut vous donner une idée de la profondeur des préoccupations du président devant la situation chilienne. Nixon, à mon avis, croit, pour une série de raisons, y compris l'établissement d'un axe communiste entre La Havane et Santiago, que cette situation peut affecter, dès maintenant, les élections de 1972 où on lui reprocherait d'avoir laissé les communistes réaliser des progrès considérables dans l'hémisphère durant son administration.

23 octobre, lettre de W.R. Merriam, vice-président d'ITT à H.Kissinger, conseiller du président Nixon [65] :

Nous croyons que les Etats-Unis doivent considérer les faits suivants:

En suivant les instructions présidentielles, l'ambassadeur nord-américain au Chili doit demander audience sans tarder au président Allende afin de l'informer de la politique nord-américaine. La ligne d'action de l'ambassadeur pourrait être la suivante:

a) examiner nos relations traditionnelles avec le Chili; souligner les aspirations démocratiques de nos deux pays, les contributions sous forme d'aide, de prêts préférentiels, d'assistance militaire, de secours en cas de tremblements de terre et de désastres, en faisant en sorte que Allende se rende bien compte qu'un montant total de un milliard cinq cents millions de dollars ont été consacrés au Chili au cours des dix dernières années;

b) brosser à grands traits la vaste contribution économique et sociale investie au Chili par les sociétés privées nord-américaines;

c) attirer son attention sur les menaces qu'il a proférées à l'égard de ces sociétés, et l'informer de l'inquiétude profonde qu'elles ont suscitée;

d) se référer aux brusques craintes qui ont frappé le pays après les élections de septembre, et l'informer des sentiments semblables ressentis dans les cercles bancaires internationaux (l'United Press International informe que l'Eximbank classe le Chili parmi les pays présentant le risque le plus grand; elle fait également savoir que l'Overseas Investment Corporation, une autre agence du gouvernement nord-américain, n'assure plus les investissements au Chili);

e) informer le président Allende que, si sa politique exige l'expropriation des propriétés nord-américaines, les Etats-Unis espèrent une compensation rapide en dollars américains ou en devises convertibles, conformément au droit international ;

f) l'informer qu'au cas où une compensation n'interviendrait pas rapidement, il y aurait des répercussions immédiates dans les milieux officiels et privés. Cela pourrait signifier l'arrêt de tous les prêts des banques internationales et des banques privées nord-américaines;

g) poursuivre son action dans ce sens, en exerçant toutes les pressions possibles susceptibles de faire en sorte que Allende ne dépasse pas certaines limites dans sa politique.

Afin de réaffirmer la politique des Etats-Unis en Amérique latine,chaque ambassadeur des Etats-Unis dans les pays de l'hémisphère - et dans l'OEA - doit être convoqué par le Département d'Etat et être informé individuellement de notre orientation politique vis-à-vis de Allende.

LA «WELTANSCHAUUNG» DES ENTREPRISES MULTINATIONALES

L'échec du plan ITT-CIA-Frei montre les limites auxquelles se heurte l'action contre-révolutionnaire menée de l'étranger quand elle opère sur un pays doté de structures internes organiques. Plus ces dernières sont développées, plus la puissance étrangère a besoin d'agir par l'intermédiaire d'agents et de mécanismes sociaux internes. Cependant, plus profond est le degré de pénétration de la puissance hégémonique dans les centres vitaux - économiques, politiques, militaires et culturels - du pays dépendant, plus il est facile pour la première de créer chez le second un terrain favorable à ses intérêts [66] .

C'est le modèle qu'a toujours suivi le monde capitaliste dans son action internationale. Les entreprises multinationales modernes ne font que le rendre plus efficace grâce à leur immense pouvoir économique et technique et à l'intégration croissante du système capitaliste international, tant au niveau interrégional - Marché commun européen, Marché subrégional andin, etc. - qu'au niveau national.

Laissons la parole aux protagonistes eux-mêmes. Dans le cas présent, laissons parler la société multinationale qui menait les opérations, à savoir l'International Telegraph and Téléphone Cº, dans un document dont la clarté se passe de commentaires.

20 octobre 1970 [67] :

Nous croyons qu'il faut obliger le Département d'Etat à préciser par écrit son point de vue, pour que soit établi un récit formel des faits. Le Département d'Etat, comme d'autres services gouvernementaux, s'est entièrement trompé sur les événements du Chili, mais il est fondamentalement responsable de la position des Etats-Unis, et cette dernière a été constamment erronée. A partir de ces antécédents, nous supposons qu'il se trompera également sur les effets de la politique de Allende.

Un membre du directoire et moi-même proposons que le programme tracé soit mis en oeuvre par le docteur Kissinger, M. Meyer et M. Irwin du Département d'Etat, par certaines autres personnes à désigner, et finalement par le secrétaire Rogers et le président. Quand les visites auront été effectuées, nous exigerons que les représentants des Etats-Unis dans les banques internationales prennent une position ferme contre tout prêt à des pays qui exproprient des compagnies américaines ou qui prennent des mesures discriminatoires contre le capital privé étranger. Dans le cadre de cette action générale, nous interviendrons auprès de nos amis du Congrès pour qu'ils fassent comprendre au gouvernement qu'une mauvaise utilisation des capitaux privés nord-américains entraînerait la suppression de l'apport de fonds des contribuables aux banques internationales.

La liberté est en train de mourir au Chili et ce n'est pas une perspective agréable, ni pour l'Amérique latine, ni pour nous autres ni pour les hommes libres du monde entier.

Les dix années de troubles politiques et militaires en Amérique latine ont récemment culminé au Chili où un marxiste avoué, le docteur Salvador Allende, a été élu président. Le monde libre a été secoué, les entreprises privées étrangères, encore chancelantes après avoir été lésées au Pérou et en Bolivie, font des efforts désespérés pour protéger leurs investissements.

Il y a quelques mois à peine, les politiciens de Washington utilisaient le Chili comme un symbole démocratique. A l'heure actuelle ils sont incapables de prévoir comment la politique marxiste du docteur Salvador Allende va affecter le peuple chilien, ses droits démocratiques et son économie. Cependant, les promesses électorales de Allende permettent de prévoir les résultats.

Le gouvernement des Etats-Unis a parfois reconnu, au cours des dernières années, que nos programmes d'aide à l'Amérique latine n'ont pas atteint leurs buts. Ceux qui, parmi nous, ont travaillé dans cette zone depuis près de cent ans sont intimement conscients de ces échecs.

Faisant miennes les conclusions du rapport du Congrès, j'estime également que nous nous trouvons à un carrefour, car nous devons décider si nous-mêmes devons revenir aux principes fondamentaux sur lesquels a été bâtie notre nation et, en outre, si nous allons continuer à défendre la démocratie, le bien-être de nos amis d'Amérique latine, qui ont fondé leurs espoirs et leurs aspirations sur notre puissance. Ce n'est pas le moment de renier notre propre héritage, c'est l'heure de la vérité où nous devons nous dresser pour qu'on voie que nous sommes nombreux.

23 octobre, lettre du vice-président d'ITT à Kissinger [68] :

Notre compagnie sait que les peuples américains méritent une vie meilleure et nous croyons que nous avons tout intérêt à soulager leurs problèmes. Les pays eux-mêmes ne peuvent pas fournir les fonds dont ils ont besoin pour leur développement, les contribuables nord-américains non plus, et l'entreprise privée nord-américaine ne peut agir que dans un climat favorable. Tout le monde est d'accord pour dire que le travail doit se faire sur une base coordonnée.

26 octobre [69] :

Ce commentaire reflète également un commentaire émanant d'une source de la Maison Blanche dont nous ne pouvons pas révéler l'origine; vous avez une copie du texte des instructions de base de la Maison Blanche.

En substance, cette source de la Maison Blanche a exprimé des doutes quant à la possibilité, si Allende gagne (c'est-à-dire s'il est confirmé dans son poste, le 24 octobre), de voir d'autres élections libres au Chili.

La prise de pouvoir par Allende, avec tout ce qu'elle implique pour le Chili et le reste de l'hémisphère, y compris les Etats-Unis, va poser de graves problèmes, de l'avis de la Maison Blanche, notamment pour les forces pro-américaines en Amérique latine. La Maison Blanche semble également reconnaître que les possibilités des Etats-Unis d'user de leur influence dans la situation chilienne sont minimes.

28 octobre, le premier vice-président d'ITT au vice-président de l'entreprise à Washington :

Depuis les élections chiliennes la majeure partie de la presse mondiale exprime l'espoir que le Chili construira son «propre type» de communisme, plus démocratique et bénin, avec des libertés garanties ... Un tel espoir est assez éloigné des perspectives actuelles. Aucun gouvernement communiste d'une nation importante n'a jamais été renversé, une fois installé.

Peu importe que Allende soit arrivé au pouvoir en qualité de premier chef de l'Etat communiste démocratiquement élu. C'est folie de croire qu'il donnera une autre chance à la démocratie dans six ans. Quel que soit le décçr, il est improbable qu'il y aura d'autres élections vraiment libres au Chili.

Il est peu de documents, néanmoins, qui soient plus révélateurs que la lettre adressée par le président de VAmerican Council à Allende, quarante-huit heures après que ce dernier soit arrivé à la présidence. Peu de jours après l'échec du premier programme visant à provoquer un coup d'Etat, certains des paragraphes destinés à synthétiser la raison d'être et les objectifs poursuivis par les entreprises multinationales donnent de singulières indications :

New York, 5 novembre 1970

Monsieur le Président,

En tant que président de VAmerican Council, groupant 220 compagnies comprenant quelque deux millions de latino-américains, cadres supérieurs et moyens, techniciens, employés et travailleurs en Amérique latine, je vous écris, suite à mon câble du 3 novembre, pour vous exprimer notre sérieuse préoccupation en ce qui concerne l'avenir des relations entre les forces sociales productives et dynamiques du Chili et celles des Etats-Unis, et pour souligner notre position sur des questions concernant le secteur privé étranger ... Je crois que les affirmations qui suivent représentent les grandes lignes de pensée de la plupart des dirigeants des entreprises américaines en ce qui concerne l'avenir:

a) Des entreprises privées avisées, travaillant en étroite collaboration avec des gouvernements avisés, voilà aujourd'hui la meilleure (et je suis tenté de dire la seule) méthode de développement. Il y a de nombreux exemples dans le monde entier qui prouvent que l'effort conjoint du secteur privé et du gouvernement sera encore plus essentiel dans l'avenir.

b) La nationalisation des entreprises économiques privées, et la direction et la gestion étatiques qui en résultent supposent inévitablement un coût social important pour le peuple et pour le pays.

Des centaines de milliers d'épargnants, non seulement étrangers mais même chiliens, vont être forcément privés du fruit de leurs investissements dans les entreprises dont la nationalisation est prévue par votre programme. Rien ne permet de penser que le gouvernement chilien aura ou pourra acquérir les ressources lui permettant de compenser, par la nationalisation, des centaines de milliers d'épargnants d'une façon immédiate, adéquate et effective ainsi que le stipule le droit international.

c) La compagnie internationale est aujourd'hui l'élément le plus efficace, et il le sera même encore davantage demain, pour le développement:

1) la compagnie multinationale est «internationale», en premier lieu pour servir ou développer des marchés. C'est-à-dire qu'elle ne prospérera que dans la mesure où prospérera le pays qui l'accueille ... Elle planifie pour le futur;

2) la compagnie multinationale est tellement complexe que, pour survivre, pour fructifier, ... il faut qu'elle ait une vision prospective ... Elle est essentiellement orientée vers la croissance, elle réinvestit généralement un grand pourcentage de ses gains;

3) la compagnie multinationale jouit de puissance et de prestige dans son pays d'origine; elle peut être le meilleur allié, partout où il faut «vendre» ce dont a besoin tout développement.

4) la compagnie multinationale dispose de ressources technologiques financières, de personnel et d'une organisation nécessaire pour assurer le succès. Elle a ses objectifs, mais elle est généralement assez souple pour réagir avec la rapidité nécessaire quand elle considère le très important «facteur temps de développement»

5) la compagnie multinationale porte loin ses regards et elle a une mentalité d'exportatrice ...;

6) la compagnie multinationale s'évertue sérieusement à apprendre à devenir un bon citoyen de par le monde. En raison de la société dynamique et compétitive dont elle est un support, elle sait que, si elle commet une erreur dans cette tâche si importante, il s'en trouve d'autres pour prendre sa place. De surcroft, sa croyance essentielle est une philosophie compétitive qui la conduit à accepter des situations pluralistes dans des économies publiques et privées, sans crainte infondée d'être submergée.

... L’American Council est profondément préoccupé par ce qui peut advenir des relations entre le Chili et l'Amérique du Nord ... Nous sommes surtout préoccupés par le fait que le secteur privé nord-américain pourrait être expulsé du Chili sur la foi de théories qui eurent peut-être leur intérêt il y a un siècle, mais qui ne correspondent plus aux nécessités de l'an 2000.

... L’ American Council et les compagnies multinationales orientées vers le futur sont impatients de travailler, avec tous ceux qui cherchent à bâtir une économie pacifique, ... et consacrée à un développement social rapide.


Notes:

1. En Amérique latine en particulier, devant le danger de voir l'expérience cubaine se répéter. Cf. W. BARBIER et C.NEALE RONNINO, Internal security and military power (Counterinsurgency and civic action in Latin America), Colombus, Ohio State University Press, 1966.

2. L'équipe de la CIA à Santiago dirigea les opérations des mass média destinées a favoriser la justification et l'acceptation du coup militaire, ainsi que celles visant à orienter les actions du nouveau gouvernement. Deux collaborateurs de la CIA aidèrent la «junte» à préparer le Livre blanc du changement de gouvernement au Chiii, version officielle du gouvernement, ainsi que l'a révélé la commission sénatoriale des Etats-Unis chargée de recherches sur les opérations clandestines américaines entre 1963 et 1973. Covert action in Chile 1963-1973, Staff report of the Select Committee to study governmental opérations with respect to intelligence activities, Washington, US Senate, 1975, p.40.

3. Défense nationale, août-septembre 1973

4. La Prensa (Buenos-Aires), 22 septembre 1973.

5. A. GRAMSCI, «Notes sur Machiavel, la politique et l'Etat nouveau», Oeuvres choisies, Paris, Ed. sociales, 1959, p.246-251.

6. Covert action in Chile, 1963-1973, op.cit., p.14-17.

7. International Herald Tribune, 7 septembre 1972. L'article de Laurence Stem, stipule qu'un ex-ambassadeur des Etats-Unis au Chili évalue à 20 millions de dollars le coût de l'intervention en faveur de Frei.

8. Covert action in Chile, 1963-1973, op.cit., p.17-34.

9. Ibid., p.19-24.

10. Cette sous-commission effectua, en mars-avril 1973, une enquête sur l'intervention du gouvernement nord-américain et de certaines sociétés multinationales dans la politique intérieure chilienne pendant les élections présidentielles de 1970, qui a été reproduite dans Hearings before tbe subcommittee on multinational corporations, US Senate, LXXXIII Congress, Washington, US Government Printing Office, 1973, 2 vol. Les enquêtes sur les actions clandestines du gouvernement des Etats-Unis au Chili sont publiées dans les rapports «Alleged assassination plots involving foreign leaders», Washington, US Government Printing Office, 1975, p.225-254 et dans Covert action in Chile, 1963-1973, déjà cité.

11. Les fragments de documentation confidentielle d'ITT cités ont tous été publiés dans les Hearings précités du Sénat des Etats-Unis.

12. Ibid., p.568-565. Mémorandum d'ITT.

13. The Sunday Times. 22 septembre 1974.

14. Mémorandum de la CIA «Décision sur la politique relative à notre action clandestine lors de l'élection présidentielle chilienne de septembre 1970» (9 octobre 1970) cité dans «Alleged assassination plots ...», rapports cités, p .230-281.

15. Hearings.. op.cit., p.583-585. Mémorandum d'ITT.

16. «Alleged assassination plots ...», rapports cités, p.227.

17. lbid., p.611. Mémorandum au premier vice-président d'ITT.

18. Hearings..., op. cit., p.599-600. Mémorandum au président d'ITT à Washington sur les conversations avec les collaborateurs de H.Kissinger et avec le ministre de la Justice.

19. Viron Vaky. assistant de H.Kissinger pour les questions d'Amérique latine.

20. Harold Geneen, président du conseil d’administration d’ITT

21. Hearings.... op.cit., p.610. Au premier vice-président d'ITT.

22. Câble 236, Hq. à Santiago (21 septembre 1970) cité dans «Alleged assassination plots...», rapports cités, p.228.

23. Hearings.. , op.cit., p.614, 622 et 623.

24. Le journal conservateur le plus important du Chili. Dans le mémorandum de cette date il est dit que l'ITT et d'autres compagnies américaines le subventionnent directement, tout comme ils subventionnent des commentateurs de radio et de télévision

25. Covert action in Chile, 1963-1973, op.cit., p.25.

26. Ibid.

27. Hearings..., op.cit., p.626.

28. Ibid., p.656-657. Au vice-président d'ITT à Washington.

29. Ibid. p. 676. Du vice-président d'ITT à Washington au premier vice-président d'ITT.

30. Ibid.. p. 1086 et 1092

31. Ibid.. p.802.

32. Vice-président d'ITT, chef du bureau de Washington.

33. Covert action in Chile, 1963-1973, op.cit.. p.24.

34. Directeur du Service de presse d'ITT.

35. Câble 611, Hq. à Santiago (7 octobre 1970) cité dans «Alleged assassination plots ...”, rapports cités.

36. Câble 762, Hq. à Santiago (14 octobre 1970)

37. Ibid.

38. Intelligence Mémorandum. «Situation following the Chilean presidential élection», CIA's Directorate of Intelligence (7 septembre 1970), ibid., p .229.

39. Hearings.... op.cit., p.612. Au premier vice-président d'ITT.

40. Ibid.. p.623-624.

41. Ibid., p.641. Au premier vice-président d'ITT.

42. Ibid.. p.750. Mémorandum d'ITT.

43. Selon la documentation présentée par le gouvernement des Etats-Unis devant la commission d'enquête du Sénat. «Alleged assassination plots»..., rapports cités, p.231.

44. Câble 380, Hq., à Santiago (28 septembre 1970), ibid., p.236.

45. Ibid., p.623. Mémorandum d'ITT.

46. Ibid., p.642. Lettre du vice-président d'ITT à Washington au premier vice-président.

47. Ibid., p.644. Du vice-président d'ITT à Washington à J.J.Mc Cône, directeur d'ITT et ex-directeur de la CIA.

48. CIA.

49. «CIA report on Chilean task force activities» (18 novembre 1970), p.17, cité dans ibid.. p.240.

50. Câble 527 (13 octobre 1970), ibid.. p.242.

51. Câble 802, Hq. à Santiago (16 octobre 1970), ibid., p.243.

52. «CIA report on Chilean task force activities», p.22, cité dans ibid., p.245. Le 22 octobre, la CIA de Santiago a informé Washington que le bureau a donné des instructions à l'attaché militaire pour qu'il ait à sa disposition 50 000 dollars si le général Valenzuela les demandait (câble 592, Santiago à Hq., ibid., p.245).

53. « Chile task force log», 22 octobre 1970.

54. «Chile task force log», 24 octobre 1970.

55. Le directeur de la CIA, R.Helms, déclarait, le 15 juillet 1973, devant la Commission sénatoriale d'enquête: «Mon cœur se serrait dans ces réunions parce que les chances de mener à bien une telle entreprise me paraissaient alors extrêmement éloignées. En pratique, l'année était légaliste. Et quand on examine le laps de temps que l'homme (Nixon) exigeait, subitement, pour que l'on fit quelque chose, cela semblait réellement inconcevable...», ibid., p.233.

56. Le Monde, 28 juin 1974. p.2.

57. Le Monde, 19 mars 1974, p.2.

58. Déclaration de Kissinger devant la commission des questions extérieures du Sénat, 7 mars 1974.

59. Déclarations du 28 avril 1974, d'après Associated Press.

60. Discours de Nixon à Chicago, 15 mars 1974.

61. Déclarations au New York Times, 10 mars 1974.

62. Interview enregistrée le mardi 6 mai 1970 pour une chaîne de télévision américaine, Le Monde,

8 mai 1975, p.2.

63. Hearings..., op.cit., p.656-657. Mémorandum d'ITT.

64. Ibid.. p.701. Du premier vice-président d'ITT au chef du Service des opérations.

65. Ibid., p.720.

66. J. GALTUNG, «A structural theory of imperialism », Journal ot Peace Research. 8 (2), 1971, présente une bonne synthèse des relations d'intégration entre les pays hégémoniques et les pays dépendants.

67. Mémorandum du premier vice-président d'ITT au chef du Service des opérations, Hearings .... op.cit.. p.665.

68. Ibid.. p.716.

69. Ibid.. p.701. Mémorandum du premier vice-président d'ITT au chef du Service des opérations.


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