Allende et l’expérience Chilienne


CHAPITRE X

LE COUP D'ETAT

Nous avons vu, dans les chapitres précédents, l'évolution des principales forces socio-politiques et économiques qui ont décidé du sort du gouvernement de l'UP. Le dimanche 9 septembre 1973, les conditions se trouvent réunies pour le déclenchement de l'affrontement direct, conforme à la conception établie, trois ans auparavant, dans le plan ITT-Kissinger-Frei. Le pays entier en a conscience. Les principaux acteurs de cette expérience ont prévu cette éventualité au fil des années; ils se sont évertués à influer sur son développement, chacun d'eux en accord avec ses intérêts du moment et ses projets d'avenir.

La semaine du 10 septembre va résoudre les contradictions principales de l'expérience chilienne. Certaines hypothèses qui ont été énoncées par les acteurs principaux de cette expérience vont être soumises à l'épreuve des faits. Nous ne sommes pas en face d'un événement fatal. Les causes du dénouement n'étaient pas connues au départ; les options et les combinaisons successives qui donnèrent forme à la structure de l'action collective n'étaient pas fixées à l'avance; les groupes et les individus n'étaient pas déterminés à tenir les rôles qui furent les leurs.

Dans la relation des dernières vingt-quatre heures du gouvernement de l'UP, qui va suivre, je vais m'efforcer de dégager les lignes de force qui caractérisent le coup d'Etat, à partir de la description des événements qui affectent le président Allende lui-même et son entourage.

LA JOURNEE DU 10 SEPTEMBRE 1973

Lundi, 10 septembre. Il est quinze heures trente. Dans le courant de la matinée, j'ai reçu un coup de téléphone du sous-officier adjoint à l'aide de camp du président, et un autre des secrétaires de la présidence: le président veut que j'aille déjeuner à la Moneda. En arrivant à l'antichambre de la salle à manger, je rencontre Olivares, très soucieux de l'évolution des événements. Quelques minutes plus tard, entre le nouveau ministre de la Défense nationale, Orlando Letelier, qui me dit: «J'ai lu votre rapport sur la crise de l'Etat et la politique militaire du gouvernement. Il est très bien». Je fus surpris qu'il en eût connaissance. Je l'avais remis le vendredi précédent à Allende. C'était une analyse rigoureuse de la situation politique du pays où je réitérais mon désaccord sur la politique militaire qu'on était en train de suivre. De mon point de vue, l'effondrement progressif de l'appareil d'Etat conduisait à une dégradationde la légitimité «institutionnelle», de l'obéissance des forces armées à l'autorité du chef d'Etat.

L'armée n'observait plus de discipline depuis le mois de juin dernier, et la suprématie de son secteur antiputsch ne pouvait être acquise, à mon avis, que si ce secteur agissait en étroite collaboration avec les organisations ouvrières. Le rapport récapitulait quelques-unes des observations sur lesquelles j'insistais depuis la fin du mois de mai 1973; il mettait l'accent sur des indices qui révélaient que nous nous trouvions déjà en période de soulèvement militaire, que des mesures d'extrême urgence devaient être prises sans retard, et il se terminait par la question: «Combien de jours vous reste-t-il, président? »

Une séance du Conseil des ministres venait de se tenir. Allende pénétra dans le salon où nous nous trouvions, suivi du ministre de l'Intérieur, Carlos Briones, de José Tohâ, ex-ministre de la Défense, et de Sergio Bitar, ex-ministre des Mines.

Nous nous trouvions dans une pièce décorée de façon disparate. A gauche, dans un angle, sur une table à miroir adossée au mur, on voyait un crucifix du XVIIIe siècle, taillé dans le bois, de presque un mètre de hauteur. Une grande armoire polychrome de la même époque se dressait dans l'angle opposé. Tous deux appartenaient au Musée d'art colonial. Du côté de la rue Morandé, deux grandes baies allaient du parquet jusqu'au plafond; entre ces deux baies, un sofa de velours rouge avec deux coussins aux deux extrémités. C'est sur ce sofa que le lendemain, à la même heure, allait mourir le président Allende. Dans le mur de face, au-dessus d'un divan de velours jaune, un tableau représentait le moment de la proclamation de l'indépendance à la Place d'Armes, le 18 septembre 1810. Au centre, une large table de marbre couverte de livres d'art et de poésies.

- J'ai appris, commença par dire Allende, que les avions DC-8 de la ligne aérienne nationale se trouvent à la base aérienne de Cerrillos.

- Il est interdit, répliqua Tohá, aux avions civils d'atterrir sur des bases militaires.

Allende de poursuivre:

- J'ai demandé des explications au commandant en chef des forces aériennes. D'après Leigh, ils ont été amenés à cet endroit par des pilotes qui s'étaient mis en grève, vendredi dernier, pour "assurer leur protection".

Je lui demandai contre qui ils prétendaient protéger les avions: -Serait-ce contre le gouvernement?- et lui intimai l'ordre de les faire ramener sans délai à l'aéroport de Pudahuel.-Les forces aériennes, me répondit-il, ne disposent pas d'assez de pilotes pour assurer le service régulier de passagers des DC-8; mais les DC-4, qui en comptent suffisamment, vont être réquisitionnés pour pallier les effets de la grève.

Le lendemain, cependant, les avions de transport civil étaient utilisés pour le transport des troupes et des équipements militaires dans tout le pays, afin de porter aide aux putschistes. C'était là la vraie signification de leur présence à Cerrillos. Ainsi, l'aviation militaire et civile demeura, pendant la fin de la semaine, sous le contrôle de la direction insurrectionnelle.

- Les forces aériennes, poursuivit Allende, ont prévu, cet après-midi, de perquisitionner trois entreprises. J'ai dit à Leigh de surseoir à l'opération. J'ai donné l'ordre, aussi, de surseoir à toute perquisition dans le pays, tant que ne seraient pas communiquées aux autorités militaires de nouvelles instructions à ce sujet. Il y sera prescrit que la mission de procéder à ces perquisitions incombe aux Carabiniers, et que les forces armées ont pour seule compétence d'agir en tant que forces de soutien dans les cas graves.

- Cette dernière disposition, dit Tohà, était prévue dans le projet original de la loi de contrôle des armes de 1972, établie conjointement par le gouvernement et le haut-commandement des forces armées. Mais, au Parlement, l'opposition a réussi à modifier cette disposition.

- Avant-hier au soir, intervint Olivares, au cours de la perquisition du siège de la chaîne 9 de télévision [1] , les Carabiniers ont expulsé les travailleurs, mais avec ménagement: il n'y a eu ni vexation ni violence. Il n'en a pas été de même dans d'autres perquisitions.

Allende poursuit:

- Leigh m'a dit: "Nous n'avons pas spécialement intérêt à déloger des travailleurs. Mais pourquoi personne ne dénonce-t-il pas les centres d'opposition pour les perquisitionner à leur tour?".

- C'est une argutie», finit par dire Tohá.

On procéda à l'analyse de la grève générale de l'opposition. Je relatai que le 4 du mois en cours les transporteurs en grève avaient coupé, à Curacaví, la route qui unit Santiago à Valparaiso et qu'ils avaient obligé les automobolistes à payer un péage. Des unités de Carabiniers se trouvaient présentes et se limitèrent à assister à la scène pendant des heures, sans intervenir. C'était là un geste de connivence avec les grévistes. Pendant ce temps, la grève privait pratiquement la capitale de transports en commun. On évoqua plus tard la diffusion à Valparaiso de tracts imprimés par la marine, contenant des messages subversifs qui se terminaient par la phrase: «Les forces armées sont la garantie de l'ordre, de la sécurité et du bien-être de tous les Chiliens».

Letelier déclara:

- J'ai intenté plus de treize procès au sein des forces armées: entre autres, celui du capitaine Ballas et d'autres officiers qui participèrent à la manifestation devant la résidence du général Prats et qui diffusèrent plusieurs de ces pamphlets de la marine à Valparaiso.

Je saisis l'occasion pour insister sur l'un des sujets que je ne cessais d'évoquer depuis des semaines:

- Pourquoi tant de retard à procéder à la coordination entre la Centrale unique des travailleurs et les Carabiniers, aux termes prévus dans la loi de défense civile? Je suis surpris, Tohá, qu'étant donné les circonstances, personne n'ait encore considéré la grande importance qu'implique la création de ce moyen d'action contre le terrorisme et les sabotages.

Tohá répliqua:

- Nous avons placé à la tête de la défense civile le général Forch Petit [2]. Mais il ne lui a pas donné l'orientation dont tu parles.

- Au Chili, intervint Bitar, on a toujours considéré la défense civile comme une organisation de "boys-scouts".

Les ouvriers ne comptaient sur aucune sorte d'organisation offensive propre, trois ans après que l'UP se fût installée au gouvernement, et un an après le début de l'insurrection contre-révolutionnaire.

- S'ils ne nous renversent pas cette semaine, déclara Letelier, nous ne tomberons jamais. Ils ont tout préparé pour que cela explose maintenant.

- Nous allons nommer Tohá, sans plus tarder, dit Briones, directeur général de la Sûreté, fonction nouvelle qui prendra en charge la direction de l'ensemble des services de sûreté des forces armées, des Carabiniers et des renseignements. Il faut couper court au terrorisme. (Le samedi 8 du mois, Allende avait fait part aux ministres de l'Intérieur et de la Défense de son intention d'imposer une direction unique au sein de l'appareil d'Etat. Il prévoyait notamment la mise en place de tous les services de Sûreté sous une seule direction dotée d'une orientation politique conforme à celle du président de la République. D'où, le choix de José Tohá.)

- Le cas échéant, déclara Allende, il faudra appliquer le plan Hercule.

C'était le plan antiinsurrectionnel élaboré par l’Etat-major des forces armées en prévision de crises graves. Préparé tout au long des mois précédents en fonction de la tournure que prenaient les événements, il exprimait la volonté du gouvernement de continuer à déjouer toute tentative de rupture violente de la coexistence démocratique. De surcroît, dès la mi-août, le président avait fait renforcer de mille hommes les forces de Carabiniers de Santiago, rattachées au Ministère de l'intérieur. Le dispositif antichoc, qui avait fait échouer les tentatives qui s'étaient succédé au cours des trois années, se trouvait apparemment en condition d'affronter tout événement grave. Dans les faits, cependant, le caractère antipopulaire de l'appareil militaire empêchait les travailleurs de prendre l'initiative de réprimer l'offensive bourgeoise que connaissait le pays; à leur tour, les limites de la tolérance de la tactique antichoc avaient été aussi dépassées. Le plan Hercule finit par être appliqué, mais ce fut pour renverser le gouvernement lui-même.

L'œuvre de Pinochet consista à transformer le dispositif de défense du gouvernement en un centre de direction et de soutien à l'insurrection. Plus tard, la centralisation de tous les services de renseignements fut effectivement réalisée, mais en altérant sa nature et en la subordonnant à Pinochet lui-même, qui fit de la DINA (Direction générale des renseignements généraux) un instrument de torture et de mort de dizaines de milliers de citoyens. Le succès de l'action de Pinochet ne s'explique que si l'on tient compte d'un élément capital: face à l'appareil armé de l'Etat, il n'existait aucune organisation susceptible de résister par les armes: ni une organisation qui fût autonome au regard des forces armées et des Carabiniers (ce qui était impossible dans la conjoncture chilienne) ni même une organisation liée à un secteur des Carabiniers (ce qu'il eût été possible de préparer légalement durant les trois années écoulées).

Devant l'absence de moyens propres à changer la politique militaire défensive en politique offensive, le gouvernement continuait à rechercher un accord politique qui dissuaderait le secteur militaire lié à la DC de poursuivre son action insurrectionnelle.

Au dessert, Allende expose les motifs de notre réunion:

- Je me propose d'adresser un message au pays. Je vous ai convoqués pour que nous examinions la possibilité de le faire ce soir. Le réseau officiel de radio et de télévision est déjà en place. Le message est très important; il faut bien le préparer... Peut-être, sera-t-il plus convenable que je parle demain à midi... En tout état de cause, je veux le faire avant que ne se réunisse le Conseil national de la DC, dans la soirée de demain. Les démocrates-chrétiens doivent connaître ma position avant l'ouverture de la session...

A un moment donné, le président s'adresse au ministre de la Défense:

- Quelle heure est-il? ... Il est plus de quinze heures. Vous, Orlando, courez au ministère et assurez-vous que soit exécuté l'ordre de surseoir aux perquisitions de la FACH.

Quelques minutes plus tard, je rencontre Frida Modak, secrétaire du service chargé des relations avec la presse:

- Je viens de parler à Belisario Velasco. Il m'a demandé de trans mettre au président, de la part du sénateur Renán Fuentealba [3] , le message suivant: "Il ne faut accorder aucune confiance au PDC. Le seul problème que se pose Aylwin est celui de savoir comment se défaire de Allende à moindre frais".

Fuentealba et Velasco font partie de la fraction de la DC qui, en 1970, joua un rôle décisif pour faire échouer le plan ITT-Kissinger-Frei, C'est cette fraction qui rendit possible, le 24 octobre de la même année, la ratification de l'élection de Allende en tant que président de la République, évitant ainsi une crise constitutionnelle qui aurait débouché directement sur l'intervention militaire. Trois ans plus tard, cette tendance, non seulement avait perdu la direction du parti, mais se révélait impuissante à modérer l'ardeur contre-révolutionnaire de la droite chrétienne.

Frida Modak me dit encore que, quelques jours auparavant, elle avait reçu chez elle le général von Schowen, chef de l'Etat-major des forces aériennes. Il était disposé à accepter le haut-commandement de l'aviation (qu'il avait refusé le 17 août), à la condition, toutefois, que «l'on purge le haut-commandement de beaucoup d'éléments indésirables...». Décidément, parmi les généraux, personne ne souhaite assumer la responsabilité de faire face à la conspiration. Dans l'aviation, le général Poblete- qui affiche sa sympathie envers les socialistes - s'est volontairement mis à la retraite en février 1973 [4]. Dans l'armée de terre, Prats, Pickering et Sepúlveda ont tenu bon jusqu'à la troisième semaine du mois d'août. Dans la marine, Montero est démissionnaire ... En revanche, aucun des officiers de droite ne se retire spontanément. Ceux qui se trouvent en disponibilité l'ont été sur ordre impératif du chef d'Etat. Les généraux qui se sont compromis dans l'opposition bourgeoise conspirent et désirent combattre. Les partisans du gouvernement fléchissent, hésitent, renoncent. Une exception, cependant, le général d'aviation Alberto Bachelet, qui subit le même sort que Schneider. Arrêté le 11 septembre, il mourut en prison des suites de tortures.

LA DERNIERE NUIT A TOMÁSMORO: LE REFERENDUM TARDIF

Tomás Moro est, depuis 1970, la résidence officielle du président de la République. Construite au milieu d'un jardin, son intérieur est une sorte de musée. Ses murs sont garnis de tableaux offerts à diverses époques par des amis de la famille Allende: Siqueiros, Portocarrero, Miró, Guayasamin, Picasso, Matta... L'un des tableaux de Siqueiros porte sur la partie postérieure une dédicace, datée en prison. Près de la porte principale, un portrait énorme à demi estompé où se détachent nettement les yeux et une espèce de fusil; vu de loin, il s'identifie à Che Guevara. C'est une œuvre de José Balmes; Allende se plaisait à la commenter aux généraux qu'il recevait, amusé qu'il était, dans son for intérieur, par la scène qu'elle représentait. Dans le cabinet de travail, sur des rayons adossés au mur, s'alignent une centaine de poteries précolombiennes. Avant d'accéder au cabinet de travail, dans la bibliothèque, il y a des photographies dédicacées de Ho Chi Minh et de Che Guevara, à côté de celle de Velasco Alvarado portant l'inscription: Au «chicho» Allende, le «chino» Velasco; le président péruvien rappelait ainsi les noms familiers de tous deux. Une lettre manuscrite du prince Sihanouk du Cambodge voisine avec les photographies des présidents chiliens Arturo Alessandri Palma, restaurateur du régime présidentiel en 1925, et Aguirre Cerda, leader du Front populaire en 1938.

Cette nuit-là, Olivares et moi-même sommes les premiers à arriver. Letelier termine, au ministère de la Défense, une conférence de presse sur la position du gouvernement en matière de sécurité nationale, et, en liaison avec les forces armées, sur la doctrine du gouvernement de l'UP à l'égard de celles-ci: respect de leur personnalité institutionnelle, amélioration de leur niveau de préparation et de leur équipement, volonté de mettre fin à leur isolement vis-à-vis de la société civile, attribution de moyens pour éviter l'explosion de la guerre civile et l'écroulement des institutions démocratiques... C'est la politique qui a été suivie durant trois ans. Mais, déjà, dans la conjoncture présente, le corps des officiers conservateurs n'a d'autre souci que de s'assurer que les organismes ouvriers et le gouvernement ne pourront pas compter sur un soutien organique au moment de l'insurrection en gestation.

Après l'arrivée des ministres de la Défense et de l'Intérieur, c'est Allende qui entre, peu après 21 h. Vers 21 h 30, le téléphone sonne. Olivares apprend du secrétariat privé du palais présidentiel que deux camions chargés de troupes sont partis des Andes en direction de Santiago.

Que signifie cela? C'est l'heure de dîner. Madame Allende -Tencha- et Isabel, sa fille, nous attendent; elles viennent de rentrer d'un voyage officiel à Mexico. Tencha nous informe qu'elle a reçu plusieurs menaces de mort: la droite continue ses actes de terrorisme et de violence contre l'Etat, tandis que celui-ci ne se soucie que de légalité. Allende répond:

- ... Nous ne pouvons pas bafouer la légalité parce que nous sommes précisément le gouvernement. Nous avons toujours lutte pour que le respect de la loi barre le chemin au despotisme et à l'arbitraire, afin d'éviter que les Chiliens ne finissent par s'entretuer; lutté, aussi, pour assurer leurs conquêtes aux travailleurs.

Tencha insiste sur le fait que les attentats terroristes font chaque jour des victimes innocentes: pendant les trois derniers mois, nous constatons une moyenne d'un acte terroriste par heure.-Au terrorisme, l'UP ne peut répondre par le terrorisme, ce serait le chaos, répond Isabel.

Allende approuve.

Il y avait longtemps, cependant, que la légalité était bafouée par l'opposition. Seules la force sociale du mouvement populaire d'une part, et la discipline de l'appareil armé d'Etat, d'autre part, avaient réussi à maintenir la prédominance de la loi jusqu'à cette nuit-là. Le lendemain, cependant, la perte du contrôle des institutions armées allait entraîner la chute du gouvernement et celle de l'Etat démocratique. La violence et l'arbitraire allaient s'abattre sur le Chili et imposer un nouveau pouvoir coercitif. La référence à la Constitution et à la légalité avait été invoquée, pour la dernière fois, cette nuit-là. Une période était révolue dans l'histoire du pays: celle du développement de la socialisation du pouvoir par la voie de la démocratisation croissante de la société au sein d'un Etat de droit. L'état de guerre -bourgeoisie contre travailleurs et travailleurs contre bourgeoisie -s'amorçait au Chili -et pour plusieurs générations probablement.

Le dîner achevé (ce devait être le dernier pour plusieurs invités), Tencha et Isabel se retirent et nous nous réunissons dans le cabinet de travail. Allende nous apprend que la flotte avait enfin appareillé et pris le large à Valparaiso.

- ... Nous pouvons être assurés d'une chose, c'est que le coup d'Etat ne sera pas le fait de la totalité des forces armées...

Il insiste, ensuite, sur l'importance du message qu'il doit adresser à la nation, le lendemain:

- Je vais faire passer en urgence la discussion au Parlement des projets de loi envisagés au cours des négociations avec le PDC. La session ordinaire s'achève le 15 du mois prochain. Je convoquerai le Parlement le 20 septembre pour une session extraordinaire. Seuls figureront aux débats les projets de loi mentionnés. Entre le 15 et le 20, je me propose de proclamer éventuellement, suivant la tournure que prendront les événements, l'état de siège qui m'a été refusé jusqu'ici par le Congrès. S'il y a accord avec le. PDC pour approuver les projets indiqués, je promulguerai, sans délai, les réformes constitutionnelles qu'a approuvées dernièrement le Parlement; s'il n'y a pas accord, j'organiserai un référendum. J'ai déjà dit au ministre de la Justice d'en préparer le texte en lui donnant comme coordonnées celles que j'ai exposées au président du PDC dans ma lettre du 2 août... Au sujet de l'annonce d'un référendum, le PC m'a remis cette lettre à midi. Il est d'accord, aussi, pour me concéder des pouvoirs de décision durant les prochains mois, jusqu'à ce que nous maîtrisions la crise actuelle. Le référendum dissipera la tension parmi les militaires. Des mesures économiques d'urgence sont prises pour assurer la réalisation du plan de 1974. Tous les efforts de production, d'organisation, de direction et de contrôle doivent être concentrés pour que la majeure partie de la population dispose des produits de première nécessité. L'approvision nement doit être garanti à des prix officiellement établis. Il est recom mandé d'accroître les investissements, de consolider la reconversion de la production au profit des travailleurs, en leur offrant plus de chances de trouver un emploi productif à l'avenir. On assurera le plein emploi actuel. Telle est la synthèse des mesures concrètes que m'a fait parvenir le ministre de l'Industrie. (Il lit)... Les directions des associations corporatives qui lancent les mots d'ordre de grève doivent être désavouées par leurs membres. Des mesures d'urgence sont prises contre les terroristes et spécialement contre le mouvement fasciste Patria y libertad.

Briones informe:

- En ce qui concerne les projets de loi, j'apporte, ici, l'accord conclu avec la direction du PDC. Les divergences sont aplanies. Les démocrates-chrétiens sont d'accord sur tous les points. La DC a donné son accord dans des termes spécifiés dans ce document, de même que sur la façon de promulguer la réforme constitutionnelle relative aux Secteurs de propriété sociale.

Quelques heures plus tard, le PDC applaudissait la Junte, et niait ces accords. Si le soulèvement avait échoué, je suis persuadé que nous aurions entendu les habituelles professions de foi des démocrates-chrétiens: «La réaffirmation de notre volonté inébranlable de respecter la légalité, le régime institutionnel, la démocratie ... la condamnation de la violence d'où qu'elle vienne»; ils auraient fait état des accords auxquels faisait allusion Briones afin de prouver leur «volonté généreuse et désintéressée de contribuer à maîtriser la crise». Triste rôle que celui des démocrates-chrétiens !

Le message du bureau politique du PC mentionnait l'appel aux urnes pour élire une Assemblée constituante. Allende lit à haute voix la lettre signée par Luis Corvalân;

- L'Assemblée constituante serait élue afin d'introduire des réformes ..., et éventuellement afin d'élaborer un nouveau régime institutionnel. Cela dépendrait des dirconstances. Elle agirait simultanément avec le Parlement actuel.

- Ce point, dit Allende, doit être inclus dans le discours de demain.

L'HEURE DES CANONS

Le pays ne devait jamais connaître ce projet. La machine qui souhaitait y faire obstacle était déjà en marche [5].

Il est vingt-trois heures. Le téléphone sonne. C'est Augusto Olivares qui répond. Il nous informe:

- C'est Miriam qui appelle de la Moneda. Elle m'a répété la même chose. Deux camions avec des soldats sont partis des Andes en direc tion de Santiago, et le régiment de Santiago est consigné à la caserne. Il circule beaucoup de rumeurs.

Briones plaisante: - Voici à nouveau les camions de Augusto!

La session de travail est interrompue. Que se passe-t-il? Quelques minutes plus tard, le président dit au ministre de la Défense;

- Orlando, je vous en prie, appelez le commandant de la garnison de Santiago et voyez ce qui se passe.

Letelier parle au général Brady (nommé chef de la Ile Division de l'armée dans la troisième semaine du mois d'août, après la démission du général Sepúlveda, qui préféra suivre Prats et se retirer à son tour). Brady se trouve chez lui, cette nuit-là. Letelier nous informe:

- Brady ne sait rien; il va se renseigner. Il m'a demandé mon numéro de téléphone pour m'appeler dans quinze minutes au plus tard. Je lui ai dit que c'est moi qui appellerai.

Peu avant minuit, Letelier parle à nouveau à Brady:

-Il m'informe qu'il n'est nullement question de camions. Il a pris contact avec la garnison de San Felipe et tout est normal. La consigne s'explique par la préparation de la revue du 19. Il se charge de contrôler la situation.

A minuit, Carlos Altamirano, secrétaire général du PS, appelle Letelier au téléphone.

- Il dit la même chose, déclare Letelier. Deux camions chargés de troupes ont quitté les Andes. Que dois-je faire? Faut-il que j'appelle le commandant en chef?

Briones répète: -Voilà que reviennent les camions d'Augusto...

Le président répond à la demande de Letelier:

- Non, n'appelez pas Pinochet. Ce n'est pas nécessaire. Il circule tellement de rumeurs... Il y a des mois que je ne dormirais pas si je devais prêter l'oreille à chaque rumeur. Le 2 juillet, à cinq heures du matin, N.N. me fit réveiller pour m'informer, en toute certitude, qu'une unité de blindés se dirigeait ici. Et il en est ainsi tous les jours.

Allende, cependant, n'est pas rasséréné par l'information que lui transmet Brady. Vers une heure du matin, il interrompt la discussion, et téléphone en personne au général des Carabiniers, Urrutia, personne dont la loyauté est sûre.

- Général Urrutia, excusez-moi de vous appeler à cette heure indue. Il circule beaucoup de rumeurs. Quelles nouvelles avez-vous? ... D'accord. Prenez, néanmoins, des précautions spéciales cette nuit.

Je profite de l'interruption pour commenter avec Letelier le grand retard apporté à modifier le rapport des forces dans le haut-commandement.

Le président est revenu s'asseoir dans son fauteuil. Le ministre de la Défense lui dit:

- J'aimerais avancer la date de la réunion de la Junta de Calificación des forces armées, la fixer à une date très proche, sans attendre la fin du mois. J'ai trois moyens de mettre à la retraite des officiers rebelles. Pinochet me conseille de ne pas précipiter les choses; la Junta de Calificación se réunit à la fin du mois, et, étant donné que certains chefs atteindront la limite d'âge, on pourra rééquilibrer le haut-commandement. Un autre moyen serait de mettre à la retraite les généraux Bonilla et Arellano. Enfin, et c'est ce que Prats me conseille, je pourrais mettre en disponibilité six à sept généraux.

- La dernière solution me paraît la meilleure, répond Allende. Demain, j'adresse ce message au pays, et nous débarrasserons les forces armées de ces officiers. Nous en reparlerons.

La porte s'ouvre à nouveau. On nous informe de l'arrivée du major Concha, chef de la zone de Carabiniers où se trouve la résidence. C'est le général Urrutia qui l'envoie. Allende sort pour parler à l'officier.

Briones tente de reprendre le problème de l'accord politique:

- Les projets de loi en accord avec la DC sont d'une grande importance...

Augusto Olivares, chaque fois plus nerveux, s'impatiente:

- Oui, sans doute. Mais les gens, aujourd'hui, ont d'autres soucis en tête, et veulent des résultats plus immédiats, plus tangibles. Excusez- moi de passer à un autre sujet, mais ces nouvelles de camions ...

Briones s'exclame: - Augusto avec ses camions !

Il est près de deux heures du matin. Allende lève la séance:

- Allons nous reposer; il est déjà bien tard. La journée de demain sera rude. Augusto et Juan Enrique, nous nous verrons demain à huit heures trente. Bonne nuit.

Quelques minutes plus tard, le téléphone sonne à nouveau. C'est Miriam, qui, elle, est encore à la Moneda:

- Président, étant donné qu'à minuit les appels téléphoniques continuaient, nous informant qu'il y avait mobilisation de troupes aux Andes, j'ai appelé Flores [6] chez lui pour confirmation, avant de vous prévenir. Je lui ai demandé de parlet avec le commandant en chef si cela est nécessaire. Il m'a dit qu'il allait parler à d'autres personnes et m'a conseillé d'appeler le sous-secrétaire du ministère de la Guerre, le colonel Valenzuela. Celui-ci était en train de dormir: je lui ai expliqué ce qui se passait et lui ai demandé de s'informer. Une demi-heure après, le colonel m'a appelé pour me dire qu'il avait parlé au colonel Ibanez, qui était de garde à l'Etat-major et il m'a confirmé que cela est vrai, mais qu'il ne s'agit pas de tout le régiment, mais seulement de deux compagnies qui viennent renforcer la garnison de Santiago, car demain la journée sera chaude. Je lui ai demandé de me dire ce qu'il entendait par «chaude». Il m'a expliqué qu'on connaîtra demain la sentence des tribunaux demandant la levée d'immunité parlementaire de Altamirano et Garretón, et qu'on s'attend à des barrages de routes et à des occupations d'usines. Pour le reste, les troupes sont consignées dans leurs casernes jusqu'à six heures du matin.

Merci, Paya. Donnez-moi le numéro de téléphone du général Brady.

A deux heures trente du matin, Allende téléphone à la Moneda:

- J'ai parlé à Brady... Allez vous reposer. Demain la journée sera longue et dure. »

6 H 30: LA MARINE S'EST SOULEVEE

Quelques minutes avant sept heures du matin, j'entrai à nouveau dans le cabinet de travail. Allende était debout, le téléphone à la main:

- La marine s'est soulevée... Les officiers du sous-marin Simpson et ceux du croiseur Amiral Latorre. L'escadre nord-américaine croise en haute mer, à la hauteur de Coquimbo... Six camions chargés de troupes de la marine se dirigent de Valparaiso vers Santiago. Ils ont été arrêtés en chemin par des Carabiniers. Aucun des commandants en chef ne répond au téléphone. Les Carabiniers sont les seuls à répondre. Ils prennent les mesures prévues et accourent pour protéger la Moneda. J'ai parlé à Brady. Je lui ai dit qu'il prenne les mesures d'urgence, et, s'il ne compte pas les prendre, qu'il agisse en homme et me le dise. Les troupes de l'armée de Santiago se mettent en marche en direction de Valparaiso. L'armée, à Valparaiso, est sortie des casernes pour contrôler la ville.

- Sont-ils loyaux ?

- Il semble que oui. Pinochet n'est pas chez lui. Le général Urbina ne répond pas, peut-être est-il arrêté?

Un contact avait été pris quelques minutes auparavant avec Lete-lier, lequel, de chez lui, appelait par téléphone le cabinet du ministre de la Défense. Il fut surpris d'avoir au bout du fil l'amiral Carvajal, chef-adjoint de l'Etat-major de la défense nationale, personnage important dans la préparation de l'insurrection. Il hésite encore à prendre position, il bafouille, il bégaie...

- Votre information est erronée, monsieur le ministre... Il n'y a pas de troupes à Santiago... Il doit s'agir de quelque perquisition. Nous essayons d'entrer en communication avec Valparaiso... Je suis en train de voir si...

Letelier fait savoir au président que Carvajal se trouve, à cette heure, au cabinet du ministre de la Défense. Allende lui conseille d'aller prendre immédiatement son poste, s'il pense pouvoir y arriver.

- Olivares demande s'il peut téléphoner au général Prats.

-Le général Prats? ... Allende ébauche un geste mi-ironique mi-désabusé. "Il est préférable que nous ne parlions pas de lui..."

- J'essaie de savoir où se trouve l'amiral Montero, ajouta Olivares. Que dois-je lui dire si j'arrive à le joindre?

- Qu'il aille à Valparaiso. Qu'il sache se conduire en soldat et, si c'est nécessaire, qu'il sache mourir avec honneur.

7 H 15: L'AVIATION SE DISPOSE A ATTAQUER LES USINES.
LA GUERRE CIVILE COMMENCE

J'interviens: - Président, il faut faire taire les radios de l'opposition. Dans les tentatives de putsch précédentes, elles ont été le principal instrument de mobilisation à la révolte. Réduisons l'appui à l'insurrection, et évitons des victimes innocentes".

- D'accord; appelle Joignant.

Le directeur général de la Police est à l'écoute.

- Allô, ici le président. La marine s'est soulevée. Prenez des mesures pour neutraliser radio Agricultura, radio Minería et El Mercurio.

- Dois-je dire la même chose à Carlos Toro? demandai-je.

- Oui, faites-le.

J'appelle Toro, responsable du service de sûreté du PC.

- Le président a donné ordre à Joignant de faire taire les radios de droite et El Mercurio. Prends acte. Mais il n'a pas mentionné la radio Cooperativa, qui est importante, elle aussi. Quelles nouvelles as-tu?...

Président, d'après Toro, les forces aériennes se disposent à perquisitionner les cordons industriels.

S'ils font cela, c'est la guerre civile.

La guerre civile. Nous en étions arrivés à la situation que nous voulions tant éviter: la marine en rébellion, les Carabiniers et l'armée de terre encore fidèles, nous semblait-il, au gouvernement, tandis que l'aviation attaquait les travailleurs... Il fallait agir avec rapidité et décision pour parer au danger imminent.

Il est 7 h 20. Allende achève de s'habiller, souvent dérangé par des conversations téléphoniques.

- Allons à la Moneda. Donnez l'ordre pour que les blindés, qui sont ici, devant la porte, y aillent aussi.

La voiture du président démarre, suivie de trois autres, avec l'escorte personnelle, et deux camionnettes portant les armes. Ils se dirigent, à toute vitesse, vers l'avenue Kennedy en longeant la ville. Les deux blindés de Carabiniers qui surveillent Tomás Moro se dirigent, à leur tour, vers la Moneda, par un chemin plus court, par la Providencia, le «quartier résidentiel».

Ayant reçu l'assurance, d'une part, du commandant de la Ile Division et delà garnison de Santiago que l'armée demeure fidèle et, d'autre part, du directeur général des Carabiniers que ceux-ci sont en train de se mobiliser contre la subversion, le gouvernement peut estimer que jusqu'à cet instant il a la situation en mains dans la capitale. Nous traversons la ville sans encombre.

Quand nous pénétrons, à 7 h 30, à la Moneda, aux alentours du palais, un grand nombre de Carabiniers se déploient, et les blindés de ce même corps prennent position. A l'intérieur, la garde présidentielle se trouve, elle aussi, en position de combat.

Cinq minutes plus tard, le directeur général des Carabiniers, le général Sepûlveda Galindo, entre au bureau du président. Il enlève sa ceinture pour suspendre son revolver et rend compte des mesures qu'il vient de prendre. Puis, il s'en va.

A 7 h 40, seul, derrière son bureau-secrétaire, Allende continue à téléphoner:

- Ils ne répondent pas. Je crains que, cette fois, tous les commandants en chef ne soient compromis dans le complot.

Les soupçons commencent à prendre corps. Mais il n'y a aucun autre indice. Chaque minute qui s'écoule peut être précieuse.

- Président, il ne convient pas que les travailleurs soient massés dans des points fixes. N'est-il pas préférable qu'ils commencent à se déployer et qu'ils se dirigent vers le centre? Dois-je appeler Figueroa?

- Oui.

7 h 45. Le président de la Centrale unique des travailleurs est encore chez lui. Allende prend le téléphone.

-Allô... La marine s'est soulevée... La situation est confuse... De la mobilité, de la mobilité...

Ou allez-vous vous trouver? Donnez-moi votre numéro de téléphone. Prenez note, appelez Raúl, un membre de l'escorte. Mon agent de liaison sera Raúl. Celui-ci inscrit le numéro sur la paume de sa main. Mitraillette à l'épaule, vigilant et silencieux, il ne s'éloigne pas du président.

Il y a dans le bureau trois téléphones en liaison avec radio Corporation, radio Portales et radio Magallanes. Ils sont spécialement aménagés pour que le président puisse prendre la parole. Il est 7 h 55, Allende prend le récepteur de radio Corporation :

C'est le président de la République qui vous parle du palais de la Moneda. Des informations confirmées signalent qu'une partie de la flotte aurait isolé Valparaiso et que la ville serait occupée, ce qui signifie qu'il y a un soulèvement contre le gouvernement, le gouvernement légitime, le gouvernement que protègent la loi et la volonté des citoyens.

Dans de telles circonstances, je fais surtout appel aux travailleurs. Qu'ils soient à leurs postes de travail, qu'ils soient présents dans leurs usines, qu'ils conservent calme et sérénité. Jusqu'ici, à Santiago, aucun mouvement anormal de troupes ne s'est manifesté, et, selon l'information transmise par le commandant de la garnison, les troupes sont consignées à Santiago où tout est normal. En tout état de cause, je suis ici, au palais du gouvernement, j'y resterai et défendrai le gouvernement qui représente la volonté du peuple.

Ce que je souhaite essentiellement c'est que les travailleurs soient sur leurs gardes, qu'ils soient vigilants et évitent toute provocation. Dans une première phase, il nous faut connaître l'attitude, que j'espère positive, des soldats de la patrie qui ont juré de défendre le régime établi, lequel est l'expression de la volonté des citoyens, et qu'ils suivront la doctrine qui a fait et qui fait le prestige du Chili, grâce à la conscience professionnelle des forces armées. Dans ces circonstances, j'ai la conviction que les soldats sauront remplir leur devoir. Quoi qu'il en soit, le peuple et les travailleurs, surtout eux, doivent être activement mobilisés, mais en leurs lieux de travail; ils doivent écouter l'appel que je pourrai leur lancer et les instructions que leur donnera le compagnon président de la République.

Non. Le terme de «mobilité» employé dans la conversation avec Figueroa ne signifie pas que les travailleurs doivent se déployer pour le moment. La conception que Allende a toujours eue, c'est que, sur le terrain militaire, les organisations ouvrières ne sont pas en mesure d'agir en marge des forces armées de métier, mais en liaison avec celles-ci. Le message qu'il vient de lancer obéit à la même idée; il incombe, en premier lieu, aux corps armés d'étouffer l'émeute qui, jusqu'à cette heure, semble se limiter à la marine. Si l'armée n'y parvient pas, les travailleurs peuvent agir en tant que force d'appoint.

Au cours des trois années précédentes, le gouvernement avait toujours compté sur le soutien actif d'un secteur des forces armées. Et c'est sur cette base que reposait son système défensif. Or, dans l'état d'information où se trouvait le gouvernement en ce mois de septembre 1973, rien ne permettait de penser qu'il y eût, dans ce domaine, quelque chose de changé.

Pourtant, sans le soutien des forces armées, le gouvernement s'écroule irrémédiablement. Allende est le chef de l'Etat, mais il n'est le chef d'aucun des partis de l'UP ni des syndicats qui disposent de leur organisation et d'une hiérarchie autonome vis-à-vis du gouvernement; ils ont eu l'occasion de prouver cette indépendance tout au long des trois années écoulées.

A ce moment-là, je fais valoir au président que les organisations ouvrières ne peuvent pas demeurer simplement dans l'attente, qu'elles doivent agir. Figueroa est le président de la CUT, il est membre de la commission politique du PC. Rolando Calderón est le vice-président du PS.

- Président, dois-je appeler Calderón?

-Oui...

Il est huit heures; il est encore chez lui.

- Allô, Rolando, ici, le président... faites taire les radios de droite et El Mercurio. Occupez-vous de El Mercurio...

Mais les syndicats, par eux-mêmes, ne peuvent faire face à la situation sans l'appui des troupes de métier, organisées et équipées pour affronter d'autres corps armés. Les commandants en chef s'obstinent à ne pas répondre. Que se passe-t-il réellement au sein des forces armées? Je pense à nouveau à celui qui en était le commandant en chef, dix-sept jours auparavant.

- Et le général Prats?

-Il est en lieu sûr, le cas échéant... Où est le ministre de la Défense? Il y a vingt minutes qu'il est sorti de chez lui. J'ai envoyé une voiture à sa recherche. Vous (il s'adresse à un membre de l'escorte), allez au Ministère de la défense voir ce qui s'y passe...

La semaine précédente, Prats avait déclaré qu'il craignait qu'on attente à sa vie. Allende demanda à Victor Pey de lui procurer un lieu sûr où il pourrait s'abriter. Ils étaient les seuls à connaître cet endroit.

A partir de huit heures, les premières autorités commencent à arriver à la Moneda. A huit heures dix, pénètre, en civil, le colonel Valenzuela, sous-secrétaire au Ministère de la guerre:

- Je viens du ministère. J'ai voulu y entrer et on m'en a empêché... Il est aux mains de l'armée...

C'est la première nouvelle concrète qui nous parvient sur l'armée de terre. De Letelier, nous apprfmes par la suite qu'il était allé au Ministère de la défense, dans sa voiture, accompagné de son adjoint militaire, et, en y entrant, celui-ci braqua sur lui son revolver.

Eduardo Paredes entre à son tour:

- En sortant de l'immeuble ou j'ai passé la nuit, je suis tombé sur le général Magliochetti [7] qui entrait. Nous nous sommes salués. Il en a fait une tête quand il m'a reconnu !

Allende commente:

-Le général Magliochetti... entrant dans un immeuble, à cette heure...

On ne sait rien encore de positif sur l'aviation. A huit heures quinze, Allende prononce une seconde allocution par radio. Tandis qu'il parle, le sous-officier de l'aide de camp militaire, qui se trouve dans le bureau contigu, m'informe que l'aide de camp de l'air appelle au téléphone:

- Dites-lui qu'il attende un moment; le président est en train de parler à la radio.

Quelques secondes plus tard, le sous-officier revient:

- Le commandant Sánchez insiste, il dit que c'est très urgent...

- Je prends le téléphone: Oui, j'écoute...

- Ici, le commandant Sânchez au téléphone. Il me faut parler au président.

Bonjour, mon commandant. Le président est en train de parler à la radio. Attendez un moment. Dès qu'il aura fini, il prendra la communication. Quelles nouvelles avez-vous?

Silence absolu à l'autre bout du fil; je jugeai prudent de ne pas renouveler la question.

Quand Allende raccrocha l'émetteur de la radio, je l'informe que l'aide de camp de l'air attend au téléphone:

-Oui..., j'écoute... Dites au général von Schowen que le président de la République du Chili ne s'évade pas en avion, dites lui qu'il sache se conduire en soldat, car je serai à la hauteur de ma tâche comme président de la République. Et vous, que faites-vous là?... Vous avez été vous informer. C'est bien, venez immédiatement à la Moneda.

Le chef de l'Etat-major des forces aériennes offre un avion pour que le président abandonne le pays! Il n'ose pas l'informer directement, et il demande à l'aide de camp de l'air de transmettre le message. Cette situation rappelait étrangement une autre situation que Allende se plaisait à commenter dans l'intimité:

En 1939, quand le général Ariosto Herrera s'insurgea à Santiago, je me trouvais aux côtés du président Aguirre Cerda, à la Moneda, au moment où arriva son aide de camp de l'air pour l'informer qu'il avait mis à sa disposition un avion pour qu'il quitte le pays. Don Pedro, assis dans son fauteuil, acheva de rouler lentement sa cigarette et lui répondit d'une voix calme: «Voyez, commandant, j'ai été durant toute ma vie un homme droit. Aujourd'hui, je suis président de la République. Il faudra m'arracher d'ici, car je ne vais pas m'en aller.» Ariosto ne vint pas à la Moneda. Par son attitude, le petit vieux avait fait échouer le putsch...

La comparaison s'arrête là. En 1939, le général Herrera lançait un putsch «à la chilienne», avec des ressources et des horizons locaux. Il n'était ni poussé, ni soutenu par les services du Pentagone des Etats-Unis. Que se passait-il cette fois dans l'armée du Chili? Nous ne le savions pas encore avec certitude. La marine, à elle seule, ne pouvait pas aller bien loin. L'aviation non plus... La clé restait l'armée de terre. Qui l'incitait à s'agiter contre le gouvernement? Pourquoi n'agissait-elle pas à visage découvert? Quelle était la répartition réelle des forces militaires dans l'ensemble du pays? Que faisait l'escadre nord-américaine dans les eaux chiliennes? Quelles étaient les forces amies ou adverses sur qui le gouvernement pouvait compter ou ne pas compter? Les indices s'accumulaient, minute après minute, de façon dispersée. Les communications téléphoniques fonctionnaient à Santiago mais elles étaient coupées avec le reste du pays. De toute façon, le sort du putsch se décidait dans la capitale. [8]

Pour le moment, le haut-commandement des Carabiniers soutenait le président; c'était notre seule certitude mais elle était d'importance. Le corps des Carabiniers, avec ses vingt-cinq mille hommes entraînés et équipés pour les combats de rues, est le seul corps implanté sur l'ensemble du territoire national. On peut dire qu'il détient la principale puissance de feu. Avec les syndicats, les Carabiniers et les travailleurs, qui épaulent le gouvernement, peuvent assurer, dans un premier temps, le contrôle de Santiago et faire échouer l'insurrection. Au cas où les rebelles donneraient l'ordre de faire feu, les Carabiniers avec les travailleurs pourraient offrir une résistance très sérieuse, suffisante, en tout cas, pour gagner le temps indispensable afin qu'au sein des forces armées les éléments antiputschistes puissent réagir, s'organiser et affronter les rebelles.

Il est 8 h 20. Le général Sepulveda pénètre à nouveau dans le cabinet. Il téléphone au chef des Carabiniers de la province de Santiago, le général Parada:

- Quelles sont les nouvelles ? ... Que veut dire "Nous allons voir" ? Le ton de sa voix monte progressivement et il emprunte le ton des casernes. - Les Carabiniers ont été et sont avec le gouvernement. Nous sommes à la parade jusqu'au bout, quoi qu'il advienne...

Allende écoute la conversation. Il ne fait aucun commentaire et quitte la salle. Sur une autre ligne, il appelle Victor Pey.

- ... Allez chercher le général Prats. Dites-lui de venir à la Moneda...

Il faut avoir recours aux mesures d'urgence. Nous sommes devant un mouvement de grande ampleur. Nous ne savons pas encore qui nous avons en face de nous, et les renseignements qui nous parviennent de l'armée sont chaque fois plus douteux depuis que nous avons quitté Tomás Moro, il y a une heure.

J'ai mis en marche un poste de radio et je suis à l'écoute de radio Agricultura qui appartient à la Société nationale des anciens propriétaires de latifundia. On entend une marche militaire. Quand elle s'achève, on en entend une autre, puis une autre. Aucun commentaire. Le plus important moyen de communication et de mobilisation ne sait pas bien encore ce qu'il doit dire. Il n'oriente pas l'opposition et ne transmet pas de consignes. Mais il est évident que les instructions données pour le faire taire n'ont été exécutées ni par la police ni par les syndicats .

Je suis seul au bureau. Je vais un moment à l'antichambre. Quelque dix personnes s'y trouvent. J'aperçois le ministre de l'Education, quelques dirigeants de partis, le ministre du Travail, Jorge Godoy, président de la Centrale unique des travailleurs depuis peu, et membre du bureau politique du PC. Je m'entretiens avec lui:

- Camarade ministre ... il semble que l'insurrection gagne cette fois aussi bien la marine que l'aviation et l'armée de terre. Chaque minute qui passe est précieuse ... Je me demande s'il ne conviendrait pas que les travailleurs se déploient vers des objectifs précis, voire dans le centre de la ville, au lieu de continuer à demeurer massés à l'intérieur des usines.

- Non. Les travailleurs sont bien à leur place dans leurs lieux de travail. Ils savent ce qu'ils doivent y faire.

La réponse est sèche. Je ne juge pas opportun d'insister. Mais je ne comprends pas. Les forces insurrectionnelles commencent à se répandre dans la ville. Les travailleurs, en revanche, sont immobilisés dans leurs usines. Devant un adversaire mobile, dont les mouvements sont coordonnés par un poste de commandement, doté de moyens offensifs infiniment supérieurs aux quelques centaines de fusils et de mitraillettes dont disposent les travailleurs, ceux-ci attendent en des points fixes, pratiquement isolés les uns des autres. Ce n'est pas une tactique de combat adaptée à la situation. C'est plutôt une tactique de non-combat. Un doute m'assaille; durant les trois dernières années, depuis 1970, la Centrale unique des travailleurs a répété qu'en cas de putsch les syndicats avaient pour ordre d'occuper les usines et d'amorcer la grève générale. Le 23 juin 1973, tandis que les blindés ouvraient le feu, pour la première fois, sur la Moneda, la majeure partie des usines furent occupées. Ce que me dit le ministre du Travail signifie-t-il que, face à ce genre de subversion militaire qui se précise de minute en minute ce matin, les syndicats continuent à penser qu'ils doivent répondre par l'occupation d'usines et la grève générale? Face à une masse militaire mobilisée et équipée pour la guerre, que peut faire la grève générale ?

8 H 30: PINOCHET ET L'ARMEE DIRIGENT L'INSURRECTION

Je reviens au cabinet. Plus personne. A la radio, la musique militaire s'est tue. On entend un communiqué:

Le président de la République doit procéder à la remise immédiate de sa charge aux forces armées et aux Carabiniers du Chili ... La presse, la radio, les chaînes de télévision acquises à l'UP doivent suspendre leurs informations à partir de cet instant; s'il en est autrement, ils seront attaqués par l'aviation et l'armée de terre ... Signé: la Junte militaire du gouvernement des forces armées et des Carabiniers.

Il est 8 h 30. C'est par la radio que nous commençons à savoir à quoi nous en tenir. Ces vaillants officiers n'ont pas osé déclarer personnellement leurs projets, même par téléphone. Ils ont fait lire un communiqué à un speaker. Pour la première fois, apparaissent les noms de ceux qui portent la responsabilité du putsch. Bien qu'ils ne découvrent pas encore leurs visages, on peut faire quelques déductions: dans la marine et chez les Carabiniers, il y a eu un coup interne. Les commandants en chef ne sont pas à la tête de leurs unités. De la fenêtre, je vois que les forces de Carabiniers continuent à se déployer pour protéger la Moneda. Dans l'aviation et l'armée de terre, ce sont ces propres commandants en chef qui reçurent, au mois d'août, cette responsabilité des mains de Allende qui font partie de la Junte. Pour Leigh, ce n'est pas un mystère, mais la surprise nous vient de Pinochet. L'homme qui se faisait passer pour «loyal dans les circonstances les plus graves », le confident qui révélait au gouvernement les intrigues des conspirateurs, celui qui, dans le plus grand secret, discutait avec Prats et Allende sur les mesures à prendre pour les maîtriser et les éliminer de l'armée, celui qui, à peine deux jours auparavant, avait écouté le président déclarer qu'il allait lancer un référendum pour résoudre les principaux dilemmes politiques et économiques, était celui qui dirigeait le soulèvement ! On comprend maintenant pourquoi il ne répondait pas ce matin. Mais qu'est-il advenu du chef de la Ile Division et de la garnison de Santiago, le général Brady (lui, au moins, répondait) et des ordres dont il assurait Allende qu'il était en train de les donner? L'a-t-on limogé, à son tour, ou bien mentait-il dans l'attente de savoir de quel côté allait pencher la balance? Quelques heures plus tard, son nom apparaissait au bas de l'ordre de mise à mort des avocats, des économistes et des médecins de l'équipe personnelle du président, survivants du combat de la Moneda.

Allende revient à son cabinet. Je résume le communiqué de la radio:

- ... Il est signé par Leigh et Merino, mais aussi par Mendoza, qui s'est désigné lui-même directeur général des Carabiniers, et par Pinochet.

Allende ne fait aucun commentaire. Nous sommes seuls. Il prend le téléphone et prononce une brève allocution par radio. C'est la troisième:«... Holocauste ... je ne remettrai pas le pouvoir...».

Il est 8 h 45. Debout, la main sur sa table de travail qu'il tapote des doigts, le regard perdu dans le lointain, Allende se borne à dire à mi-voix: «Trois traîtres, trois traîtres»...

LA DEFECTION DES CARABINIERS

Pour la première fois dans l'histoire de l'armée du Chili, le commandant en chef des armées prend la tête d'une insurrection contre le président de la République. En 1891, la marine s'était soulevée contre le président Balmaceda, mais l'armée de terre le soutint. Une tradition de plus venait de mourir au Chili. Il y avait tout lieu de penser que le dispositif antiputsch, qui reposait sur l'armée, avait été neutralisé ou désarticulé par le commandant en chef. La marine, l'aviation et l'armée de terre soutenaient le complot.

Sur quelles forces le gouvernement peut-il compter? Le sous-secrétaire d'Etat à la guerre, le colonel Valenzuela invite Pinochet à venir à la Moneda définir sa position et éviter une catastrophe d'une ampleur inconnue. La réponse est négative. Les trois aides de camp, le capitaine de frégate Jorge Grez, le lieutenant-colonel Sergio Badiola, de l'armée de terre, et le commandant Roberto Sânchez, des forces aériennes, se trouvent à la Moneda.

Où se trouvait pendant ce temps le général Prats? Nous ne pûmes jamais réussir à le joindre.

A 8 h 55, l'unique certitude était que le haut-commandement des Carabiniers continuait à soutenir le gouvernement et que ses unités continuaient à protéger la Moneda. Soudain, Allende se dirige vers la fenêtre. On perçoit des bruits de moteur. Il se penche et regarde dans toutes les directions. Une centaine de personnes, qui sont à proximité, s'approchent et l'applaudissent. Il salue un moment et revient rapidement:

- Faites venir le général Sepúlveda.

Celui-ci se trouve dans la salle contiguë.

- Général, pourquoi les troupes de Carabiniers, les blindés et les autobus se retirent-ils ?

Sepúlveda regarde à son tour:

- Je ne sais pas ce qui arrive; je vais me renseigner.

9 H: LE GOUVERNEMENT EST RENVERSE

Quelques minutes plus tard, le directeur des Carabiniers revient:

- Président, on m'informe que le PC des Carabiniers a été pris... Le haut-commandement est isolé...

- Envoyez des hommes pour reprendre le PC.

- Président, je n'en ai pas. Je ne compte que sur ceux qui sont à la Direction générale (à 200 mètres de la Moneda).

Combien sont-ils ?

- Cinquante, plus les officiers.

- Dites-leur de nous rejoindre immédiatement ici.

Les officiers antiputschistes se trouvent définitivement débordés et dépassés. Sepulveda est à mes côtés. Bien qu'inopportune et hors de propos, je ne peux me retenir de lui poser une question:

- Général, il n'y a pas d'autre issue que de distribuer des armes au peuple. Pouvez-vous le faire?

Le visage du général ne peut pas être plus expressif. La surprise se confond avec la stupéfaction devant ma question.

-Distribuer des armes, moi? Vous voulez que, moi, j'aille distribuer des armes ?

Etait-ce là une réponse d'un directeur général de Carabiniers coupé de ses unités ou un refus psychologique d'envisager une telle solution à la situation qui venait d'être créée? Je ne le sais pas, à coup sûr. Son visage donnait plutôt l'impression d'exprimer le premier réflexe.

Les trois aides de camp demandent au président de les recevoir. Les commandants Grez et Badiola prennent la parole:

- ... Les forces armées vous demandent de remettre le pouvoir. Il ne vous reste pas d'autre alternative. Vous devez sauver votre vie, président ...

La réponse fut brève:

- Commandants, si c'est là votre désir, rejoignez vos unités. Vous êtes libres d'agir à votre gré.

LES ORGANISATIONS OUVRIERES PRIVEES DE DIRECTION UNIFIEE

Au cours de cette matinée, de même qu'au cours des mille jours de gouvernement UP, Allende jouait le double rôle de président de la République et de leader populaire.

Mais, ce matin-là, le fait que la direction de l'appareil des partis politiques était indépendante de Allende pesait plus que jamais: chaque parti agissait conformément à la volonté de ses organes spécifiques de direction, en fonction de ses propres objectifs à court et à long terme.

Quels plans avaient élaborés les partis de l'UP pour défendre les travailleurs contre une action militaire insurrectionnelle? J'ai toujours connu ceux du président de la République; ils s'inséraient dans la ligne stratégique générale du gouvernement. Mais je n'ai jamais réussi à connaître ceux des partis. Quand on abordait ce thème dans les conversations, la réserve et le mystère que je lisais sur les visages me faisaient penser qu'il était prudent de ne pas insister sur un sujet dont, peut-être, les dirigeants préféraient garder le secret. Mais cette discrétion était telle que chaque parti de l'UP ignorait la ligne d'action des autres partis. Dans cette hypothèse, pensais-je, les partis ouvriers et populaires étaient condamnés non seulement à improviser sur le champ, mais à se trouver dans l'impossibilité de présenter une direction unitaire pour défendre des travailleurs sur le terrain de combat. Pour peu que la bourgeoisie fût dotée d'un commandement militaire unique, l'UP, sans le soutien des forces armées de l'Etat, subirait une défaite retentissante. «C'est précisément pour cela, me répétait Allende, qu'il faut éviter à tout prix l'explosion d'un affrontement armé. »

C'est dans la matinée du 11 septembre, peu avant neuf heures, alors que les vols rasants de l'aviation rendaient difficiles les conversations que, dans une courte minute d'audience que Allende concède à Hernàn del Canto, membre de la direction du PS, ce dernier demande au président:

- Président, je viens de la part de la direction du parti vous demander ce qu'il faut que nous fassions et où vous souhaitez que nous nous trouvions.

- Je sais où est ma place et ce qu'il me reste à faire, répliqua sèchement Allende. On ne m'a jamais demandé mon opinion auparavant; pourquoi me la demande-t-on, maintenant? Vous, qui avez tant paradé jusqu'ici, devez savoir ce que vous avez à faire. J'ai su dès le début quel était mon devoir.

La conversation s'acheva là. Del Canto s'en alla. Les autres partis ne demandèrent pas ce qu'ils devaient faire.

A 9 heures, je consulte Allende sur l'état réel de la situation:

- Ne pouvez-vous pas désavouer les généraux qui vous demandent de remettre le pouvoir; n'y a-t-il personne qui soit capable de les remplacer à la tête de quelque garnison loyale, à Santiago ou en pro vince? Ne comptez-vous pas sur un seul régiment loyal?

- Pas un seul, Juan Enrique.

La présence du commandant en chef de l'armée à la tête de l'insurrection prouvait que le secteur démocratique de l'armée s'avérait incapable de s'opposer au putsch. Face au scepticisme d'une partie de la gauche, Allende avait toujours répété, avant et après 1970, que le niveau de discipline des institutions armées de l'Etat et ses caractéristiques socio-politiques empêchaient les travailleurs de diviser «horizontalement» les forces armées. A 8 h 30, quand fut connue la prise de position réelle de Pinochet, Allende eut la certitude qu'on ne pouvait pas compter sur l'armée, à moins que celle-ci ne se heurtât à une résistance militaire de la part des forces demeurées loyales au gouvernement, le temps nécessaire pour permettre aux officiers, sous-officiers et à la troupe antiputschistes de désobéir à la Junte, éventualité qui aurait permis aux organisations ouvrières de se joindre au combat. Cette hypothèse ne pouvait être encore exclue entre 8 h 30 et 9 h. Le revirement chez les Carabiniers obligeait à l'abandonner définitivement. Aucun parti, aucune organisation ouvrière n'étaient en mesure de faire face à la situation.

Le gouvernement avait perdu le soutien des corps armés de l'Etat. En tant qu'institution, l'Etat venait de s'écrouler. La force brutale s'avérait comme étant la seule autorité à détenir le pouvoir, un pouvoir sans limite. Le pouvoir fondé sur la démocratie, dans le cadre d'un Etat de droit, était en train de s'effondrer. Pour la première fois depuis des décennies, les organisations ouvrières se trouvaient hors de l'appareil d'Etat, ne disposant que de leur seule force. L'exercice du pouvoir, qu'elles avaient préparé dans la lutte pour une démocratisation plus grande et pour une participation plus large du peuple, la direction de l'Etat, dont elles s'étaient en partie assuré la conquête, leur étaient arrachés. Les organisations populaires, les syndicats et les partis en étaient réduits à ne compter que sur leurs propres moyens de défense.

La destruction de l'appareil d'Etat venait de se produire. Ceux qui, au sein des organisations populaires, avaient orienté leur action vers cet objectif, dans la fallacieuse optique qu'il s'agissait d'un «Etat bourgeois», voyaient leur désir satisfait. Pendant des heures, ils durent penser que leur moment était arrivé, celui de l'affrontement, la seule voie réellement révolutionnaire à leurs yeux. Pendant quelques minutes, le secteur de la gauche qui raisonnait ainsi put croire que son heure était arrivée. Face à une poignée de quelques mille officiers, qui braquaient leurs armes sur les travailleurs, on entendit dire: «Nous, nous sommes des millions». Vite, bien vite, la réalité tragique devait leur montrer la vanité de la grande illusion qu'ils avaient nourrie. Il s'agissait d'une poignée d'hommes, il est vrai, mais dotés d'une organisation et de moyens techniques, et soutenus par le bloc conservateur menacé dans son hégémonie. Face à une armée disciplinée et bien équipée, des millions de personnes sans organisation et sans armes ne peuvent rien. Cette évidence historique, qui réapparaît dans toutes les occasions où une minorité dotée de moyens de guerre supérieursaffronte les masses techniquement inférieures, allait être à nouveau constatée. Hélas ! les mythes et les dogmes ont la vie dure. Ce n'était pas par une bataille rangée, ni par un affrontement armé, que les travailleurs chiliens avaient accédé au pouvoir. Ce n'était pas non plus par ces moyens qu'ils pouvaient défendre leurs conquêtes et faire progresser leurs objectifs historiques.

Mais, cette fois, les travailleurs ne pouvaient plus éviter l'affrontement, puisque leurs ennemis le cherchaient. Une partie de la gauche croyait donc, de façon erronée, que la bataille rangée ouvrirait la voie d'accès au pouvoir; mais l'autre partie s'était-elle préparée pour dissuader la classe dominante d'avoir recours aux armes et pour lui répondre dans le cas où elle ouvrirait les hostilités? Au cours des trois ans, on avait parlé et discuté avec ardeur de ces problèmes. L'heure de la vérité, celle où les théories et les doctrines affrontent la réalité, avait sonné, démontrant la stérilité des vaines discussions.

Peu après 9 heures, dans sa quatrième allocution, Allende précise sa position. Il n'a plus les moyens de contenir les groupes putschistes; il ne peut leur opposer que la valeur morale de sa personne:

Je paierai de ma vie la défense des principes qui sont chers au pays. La honte rejaillira sur ceux qui ont renié leurs engagements et manqué à leur parole, comme ils ont renié la doctrine des forces armées...

En ce moment, les avions nous survolent. Il est possible qu'ils nous criblent de projectiles. Mais sachez que nous sommes ici, ne serait-ce que pour affirmer par notre exemple que, dans ce pays, il y a des hommes qui savent remplir leur devoir. Je le ferai comme représentant du peuple et par la volonté lucide d'un président qui a conscience de la dignité de sa charge...

Au nom des intérêts les plus sacrés du peuple, au nom de la patrie, je vous appelle pour vous dire qu'il faut que vous ayez confiance. L'histoire ne s'arrête ni avec la répression ni avec le crime. C'est une étape qui sera dépassée. C'est un moment pénible et difficile; il est possible que nous soyons écrasés. Mais l'avenir appartiendra au peuple, il appartiendra aux travailleurs. L'humanité avance vers la conquête d'une vie meilleure.

Dans aucune de ses allocutions de ce matin, Salvador Allende ne s'adresse aux partis politiques. Son message est directement adressé aux travailleurs: «Le peuple doit être sur ses gardes, il doit être vigilant. Il ne doit ni se laisser provoquer, ni se laisser massacrer. Mais il lui faut aussi défendre ses conquêtes. Il doit défendre le droit de construire par ses efforts une vie digne et meilleure... ».

Que peuvent bien faire, pendant ce temps, les directions des partis de l'UP? Se trouvent-elles encore chacune de son côté, ou se sont-elles constituées en comité ou en front national révolutionnaire? Pour une fois, seront-elles d'accord sur l'action à entreprendre, ou bien chaque parti voudra-t-il suivre un chemin différent ? A la Moneda, nous l'ignorons encore. Mais il semble que le peuple n'en sache rien, lui non plus...

La révolution chilienne est entrée dans la phase armée. Ce matin, la guerre a été déclarée aux travailleurs. S'il est difficile de vaincre dans une lutte politique sans une direction unitaire, dans une lutte armée cela est impossible. Les partis politiques, maintenant que nous sommes en pleine guerre, donneront-ils aux travailleurs une direction unique? Au fil des heures, nous devions constater que la réponse à ces questions continuait à demeurer négative.

Allende vient de terminer sa quatrième allocution à la radio. Les généraux Urrutia et Alvarez pénètrent dans le cabinet. Ils reviennent de la direction générale des Carabiniers. Ils sont désamparés devant la tournure que prennent les événements.

- Mendoza s'est levé plus tôt que vous, leur dit Allende en manière de salut.

Sepúlveda tâche de répondre aux questions de ses généraux: il décrit la conduite des rebelles:

- ... Ils devraient se conduirent en hommes. Ce qu'ils ont à dire, ils devraient en personne venir l'exposer au président. Non pas en lui envoyant la troupe. Il faut agir en homme, dans ces cas...

A 9 h 30, Allende tente une nouvelle intervention par radio. Il décroche le téléphone de radio Corporation :

- ... Nous ne pouvonspas transmettre, notre émetteur a été bombardé.

Il tente d'intervenir par radio Portales.

- Président, l'aviation a bombardé notre antenne. Impossible de transmettre.

Il ne reste qu'un émetteur, celui de radio Magallanes. Le président prononce sa cinquième allocution. Il fait allusion à la trahison des forces armées:

Compatriotes, il est possible qu'ils réduisent les radios au silence. Je prends congé de vous. Peut-être est-ce la dernière occasion que j'ai de m'adresser à vous. Les forces aériennes ont bombardé les tours des radios Portales et Corporación. Mes paroles n'expriment pas l'amertume, mais la déception. Elles seront le châtiment moral de ceux qui ont trahi le serment qu'ils ont prêté, les soldats chiliens, les commandants en chef, l'amiral Merino qui s'est désigné lui-même comme tel; le général Mendoza, ce général méprisable qui, hier encore, a manifesté sa solidarité et sa loyauté envers le gouvernement, s'est nommé aussi commandant en chef des Carabiniers.

Devant ces faits, il ne me reste qu'une chose à dire aux travailleurs: je ne vais pas abdiquer. Placé dans un moment historique, je paierai de ma vie ma loyauté au peuple. Je vous dis que la graine que nous avons semée dans la conscience digne de mille et mille Chiliens ne sera pas définitivement perdue.

Après avoir résumé les causes et dénoncé les agents principaux de la rébellion, il prend congé des paysans, des ouvriers, des fonctionnaires qui n'ont pas participé à la grève, des intellectuels:

Travailleurs de mon pays, je veux vous exprimer ma gratitude pour la loyauté que vous avez toujours témoignée, pour la confiance que vous avez déposée en un homme qui n'a été que l'interprète des grands élans de justice, qui s'est engagé à respecter la Constitution et la loi, et qui a tenu parole.

C'est le moment final, le dernier où il me sera possible de m'adresser à vous. Mais tirez profit de la leçon. Le capital étranger, l'impérialisme uni à la réaction ont créé un climat propice pour que les forces armées rompent avec leur tradition, celle que leur a montrée Schneider, celle qu'avait réaffirmée le commandant Araya, victimes de la même classe sociale qui, aujourd'hui, doit être chez elle, vivant dans l'espoir de conquérir, avec l'aide étrangère, le pouvoir, pour continuer à défendre ses grands domaines et ses privilèges. Je m'adresse surtout à la femme modeste de notre pays, à la paysanne qui a cru en nous, à l'ouvrière qui a travaillé davantage, à la mère de famille qui s'est rendue compte de nos préoccupations pour les enfants. Je m'adresse aux cadres de la patrie, aux cadres patriotes, à ceux qui luttent depuis longtemps contre une sédition dirigée par les syndicats patronaux pour défendre les «avantages» d'une société capitaliste.

Je m'adresse à la jeunesse, à ces jeunes qui ont chanté la révolution et apporté la joie et l'esprit de lutte; je m'adresse à l'homme du Chili, à l'ouvrier, au paysan, à l'intellectuel, à ceux qui seront poursuivis, parce que le fascisme a été longtemps présent dans notre pays, perpétrant des actes terroristes, faisant sauter les ponts, coupant les voies ferrées, détruisant les oléoducs et les gazoducs, devant l'indifférence de ceux qui avaient le devoir d'agir. Ceux-ci étaient de mèche avec la rébellion. L'histoire les jugera.

Probablement, radio Magallanes sera réduite au silence et le timbre paisible de ma voix n'arrivera pas jusqu'à vous. Peu importe! Vous continuerez à m'écouter. Je serai toujours à vos côtés; du moins, mon souvenir sera-t-il celui d'un homme digne qui fut loyal envers sa patrie. Le peuple doit se défendre, mais ne doit pas être sacrifié. Il ne doit pas se laisser abattre, ni se laisser cribler de coups, il ne doit pas, non plus, s'humilier.

Travailleurs de mon pays, j'ai foi en le Chili et en son destin. D'autres hommes surmonteront ces épreuves tristes et amères où la trahison prétend s'imposer. Continuez à croire que tôt ou tard, beaucoup plus tôt que tard, les grandes avenues s'ouvriront par où passera l'homme libre pour construire une société meilleure. Vive le Chili, vive le peuple, vivent les travailleurs!

Ce sont mes dernières paroles, j'ai la certitude que le sacrifice ne sera pas vain. J'ai la conviction, du moins, qu'il y aura une sanction morale qui châtiera la félonie, la lâcheté et la trahison.

On a fermé les fenêtres du cabinet de travail. Allende est assis derrière son bureau-secrétaire. Autour de lui, quelque vingt personnes écoutent, silencieuses et émues, l'ultime message du président à son peuple.

L'allocution achevée, il se dirige vers les trois aides de camp:

- Vous agissez selon votre conscience. Vous avez toute liberté d'action. Si tel est votre désir, retournez à vos unités. Moi, je reste ici.

Les trois aides de camp s'en vont. On entend au dehors le bruit des vols rasants des quatre avions Hawker-Hunter. Allende parle au téléphone. Il est près de 9 h 30 quand il nous dit: «Dans deux minutes au plus, nous serons attaqués.

Il sort de son cabinet pour organiser la défense du palais. On entend les premières détonations des mitrailleuses de l'artillerie lourde et des blindés. L'assaut .a commencé. Quelques tirs de fusil et de mitraillettes répondent de l'intérieur.

LA RAISON D'UN COMBAT

Le combat de la Moneda a plus de sens politique que militaire. Après 1 h 30 d'échange de coups de feu, la nouvelle nous parvient que l'aviation a bombardé Tomás Moro. Les émetteurs de radio annoncent que l'aviation a reçu l'ordre de bombarder aussi le palais du gouvernement si Allende ne se rend pas. Celui-ci veut réduire le nombre de victimes, et laisse libre d'agir à sa guise la garde présidentielle de Carabiniers qui quitte les lieux, de même que les généraux Urrutia et Alvarez. Sepúlveda Galindo, le directeur général de Carabiniers, est le dernier militaire à sortir de l'enceinte, une demi-heure après en avoir reçu l'ordre et quelques minutes à peine avant que ne tombent les premières bombes.

Vers 10 h 45, les ministres présents, Clodomiro Almeyda, des Affaires étrangères, Carlos Briones, de l'Intérieur, Jaime Tohá, ex-ministre de la Défense, et Fernando Flores, secrétaire général du gouvernement, sollicitent du président une réunion à huis clos. Elle ne dure pas plus de trois minutes. Allende l'interrompt dès qu'il se rend compte que quelques ministres lui conseillent de se rendre et de sauver sa vie.

Le seul moment de cette matinée où Allende perdit son calme et fit preuve d'indignation en insultant quelqu'un, fut quand Alfredo Joignant l'appela au téléphone pour l'informer qu'il avait remis à un fonctionnaire le commandement de la direction générale des renseignements. Réduit à quelque six cents hommes armés de mitraillettes, le corps de la police civile était le seul corps armé de l'Etat qui eût à sa tête un militant d'un parti ouvrier. Que ce fût précisément à ce moment-là, à l'heure de combattre, que l'unique militant de l'UP, commandant un service armé de métier, décidât, de lui-même, d'abandonner le poste que lui avait confié le président de la République, cela, Allende ne put pas le tolérer. Ce n'étaient pas seulement les généraux, se déclarant fidèles au gouvernement mais n'ayant aucun engagement avec les partis populaires, qui refusaient de se battre. Ainsi, après les Carabiniers, l'aviation, l'armée de terre et la marine, on apprenait la nouvelle de la défection de la police civile.

Peu après 11 h, une interférence de lignes téléphoniques permet d'entendre la voix du général Baeza, chef des opérations au centre de Santiago: «... De ceux de la Moneda, il ne doit pas rester de trace, spécialement de Allende: il faut les écraser comme des "cafards"... l'objectif doit être détruit sur terre et par les airs... ».

A ce moment, à l'intérieur de la Moneda, il restait moins de cinquante civils: parmi eux, quelque quinze militants du PS et six agents du service de renseignements appartenant à l'escorte présidentielle. Vingt et un hommes armés constituaient tout l'effectif qui devait lutter contre les troupes, les blindés et les bombardiers Kawker-Hunter. Le dénouement était fatal. Nous nous trouvions là, en plus, nous, qui formions l'équipe de travail du président. La sensation d'une mort imminente nous saisissait tous. Peu avant le bombardement aérien, Allende réunit ses collaborateurs et leur demande ce qu'ils ont l'intention de faire. Le juriste Arsenio Poupin, sous-secrétaire général du gouvernement, déclare: «Notre devoir est de rester». Les autres approuvent. C'étaient Augusto Olivares, journaliste, Jaime Barrios, économiste, Claudio Gimeno, sociologue et quatre médecins - Jorge Klein, psychiatre, Eduardo Paredes, ex-directeur général des renseignements, Ricardo Pincheira du service de sûreté du PS, Enrique Paris, conseiller en matière d'éducation et de sciences et Enrique Huerta, intendant du palais de la Moneda. Olivares mourut pendant le combat qui suivit le bombardement. Tous les autres avec les survivants socialistes de l'escorte furent arrêtés et moururent sous la torture, deux jours après. D'autres personnalités décidèrent de rester: Carlos Jorquera, journaliste, Osvaldo Puccio, secrétaire particulier et son fils étudiant en droit, l'équipe des médecins de la présidence: Danilo Bartulin, Arturo Jirón, Patricio Arroyo, Oscar Soto, Arturo Guijón; l'avocat Daniel Vergara, sous-secrétaire à l'Intérieur, Lautaro Ojeda, sous-secrétaire des Domaines, l'économiste Fernando Flores, ministre, secrétaire général du gouvernement et une femme, Miriam Contreras, secrétaire particulière de Allende. Au ministère des Affaires étrangères, se trouvaient les ministres Almeyda, sociologue politique, Briones, juriste, Anibal Palma, avocat, José Tohá, journaliste et Jaime Tohá, ingénieur.

Allende se dirige vers moi et m'ordonne de partir. Devant mon geste de surprise, il donne trois raisons pour expliquer sa décision: «... et, en dernier lieu, il faut que quelqu'un relate ce qui s'est passé ici.et seul, vous, pouvez le faire». «N'est-ce pas vrai?», demande-t-il aux autres collaborateurs qui acquiescent. C'est à eux tous, spécialement à ceux que je voyais pour la dernière fois, que j'ai pensé en écrivant cet ouvrage, moi, le survivant inespéré du massacre de la Moneda, premier des massacres qui allaient continuer dans des milliers d'usines, de villes et de villages, dans tout le pays.

A l'instant même où Allende et son équipe personnelle décident de rejeter l'offre de reddition et de continuer la résistance, une autre réunion se tenait à la fabrique Sumar. C'était celle de la direction de l'UP. Après une demi-heure de délibération, les dirigeants des partis politiques arrivent à la conclusion suivante: il ne faut pas offrir de résistance; les ouvriers doivent quitter les lieux de travail et rentrer chez eux. A 11 h 30, commençait à circuler l'ordre qui ratifiait un constat d'impuissance, résultat des politiques suivies pendant trois ans.

A 12 h 30, après quelques 15 minutes de bombardement aérien, le palais de la Moneda brûlait de tous côtés. A l'intérieur, l'air toxique et la fumée rendaient l'atmosphère difficilement respirable. Allende.et ses collaborateurs se partagèrent les rares masques à gaz disponibles et s'apprêtèrent à continuer le combat. Des troupes d'infanterie, sous les ordres du général Javier Palacios, amorçaient l'assaut, tandis que les blindés tiraient sur les fenêtres. Les deux douzaines de civils réussirent à résister à l'intérieur pendant plus d'une heure, au milieu des flammes et des décombres. Vers 13 h 45, les premiers soldats pénétraient dans la salle où se tenaient les survivants, celle de la rue Morandé. Le cabinet présidentiel, la salle du Conseil des ministres, la salle du secrétariat particulier étaient la proie des flammes. Peu avant 14 h, Allende succombait. Il tenait dans ses mains le fusil avec lequel il avait combattu.

Si la direction principale de la contre-révolution cherchait, depuis des mois, à renverser le gouvernement, sans souhaiter pour autant la mort du président de la République, pourquoi Allende, ce matin-là, n'écouta-t-il pas ceux qui lui conseillaient de sauver sa vie et d'abandonner le pays? Ses raisons sont les mêmes que celles qui le décidèrent à ne pas renoncer à la présidence deux mois auparavant, le 16 juillet, lorsqu'il nous convoqua Vuskovic, Martner et moi-même pour nous demander notre avis sur l'opportunité de sa démission, une fois qu'il eut acquis la conviction intime que les divergences entre les partis de l'UP empêchaient la mise en pratique des initiatives qui, à son avis, étaient d'une dramatique urgence et ne pouvaient souffrir le moindre retard.

Allende était persuadé que l'institution de la présidence de la République et, par extension, de l'Etat dans sa dimension démocratique était l'unique front de contention militaire et politique contre le déchaînement de la violence et de la guerre civile. Sans l'aide du gouvernement, il considérait les organisations ouvrières, les partis, les syndicats, les cordons industriels, les commandos communaux, etc. comme des divisions entières d'une armée à la merci de l'adversaire, impuissants qu'ils étaient à offrir, par eux-mêmes, une résistance organique aux agressions dont ils étaient l'objet depuis 1972.

Par sa décision de défendre jusqu'au bout la légalité démocratique, Allende voulait empêcher la bourgeoisie de reconstruire l'appareil d'Etat constitutionnel. Bien des dirigeants de l'insurrection, depuis les démocrates-chrétiens deFrei jusqu'aux militaires du général Bonilla, avaient nourri l'espoir d'une simple substitution du bloc social que détenait le gouvernement, au profit de celui qui était majoritaire au Congrès, sans altérer sensiblement pour autant les institutions de l'Etat. Mais le bombardement du palais de la Moneda et l'assassinat du président de la République rendaient cet espoir vain.

La soirée du 11 septembre, le cadavre du président Allende empêchait l'opposition de s'installer à la tête d'un Etat qui avait existé jusqu'au matin, même dans l'hypothèse où quelque secteur de la direction de la gauche eût été disposé à accepter cette solution, en échange, par exemple, de la reconnaissance, par la Junte militaire, de l'organisation syndicale ou du Parlement. Le noyau bourgeois traditionnel, qui avait dirigé la contre-révolution, se voyait confronté, à son corps défendant, au problème d'avoir à construire un autre Etat. Il devenait victime d'une sorte de maléfice historique: celui d'avoir été contraint de démolir l'organisation étatique construite sous sa propre hégémonie sociale. Dans l'hypothèse où la contre-révolution s'imposerait militairement, j'estimais que, dans un premier temps, l'appareil militaire assumerait la totalité des fonctions, y compris la fonction juridique, par le biais de la proclamation de l'état de guerre et par la fermeture du Parlement. Mais, au-delà des urgences des premiers mois, la nécessité d'édifier un nouveau régime institutionnel devait placer la bourgeoisie devant le dilemme de tenter de bâtir un Etat fasciste - ce qui ne paraissait pas réalisable, ou de reconstruire quelque variante de l'Etat traditionnel, ce qui devenait aussi impensable, dans la mesure où ses fondations gisaient calcinées, le 11 septembre, parmi les décombres du gouvernement constitutionnel. C'était là l'événement qui, comme couronnement de la stratégie suivie entre 1970 et 1973, devait contribuer à faciliter «plus tôt que tard» l'instauration d'un Etat démocratique et populaire.

Il y avait aussi dans l'option de Allende la volonté d'assumer pleinement la responsabilité qui lui incombait, en sa qualité de porte-parole principal des travailleurs et de détenteur de la plus haute autorité de l'Etat. Du point de vue moral, il lui paraissait impossible qu'un dirigeant au pouvoir pût méconnaître ses devoirs et ses engagements, et livre ses partisans à la persécution, et le pays à la violence déchaînée? en échange de la garantie de sa sécurité personnelle.

C'était un problème de conscience envers lui-même, envers ses convictions intimes:

Ceux qui prétendent nous dévier du chemin que nous nous sommes tracé, ceux qui, par le mensonge et la calomnie, affirment qu'au Chili il n'y a pas de liberté, que le droit d'information a été supprimé, que la presse est en danger, sont ceux qui mystifient pour pouvoir trouver audience par la duperie, auprès de certains secteurs; ce sont eux qui se sont conjurés dans leur désir ardent et trouble de s'opposer à la volonté populaire et, je vous le dis à vous, mes compagnons de nombreuses années, je vous le dis avec sérénité, avec une tranquillité absolue: je n'ai pas vocation d'apôtre, je n'ai pas vocation de Messie, je n'ai pas une nature de martyr; je suis un lutteur social qui assume une tâche, la tâche que m'a confiée le peuple; mais qu'ils sachent bien, eux, qui prétendent faire reculer l'histoire et méconnaître la volonté majoritaire du Chili, que, sans être de la graine de martyr, je ne ferai pas un pas en arrière; qu'ils se le tiennent pour dit: je quitterai la Moneda quand je me serai acquitté du mandat que le peuple m'a donné. Qu'ils sachent ceux qui m'écoutent, et que mes paroles demeurent gravées dans leur mémoire, que je défendrai le gouvernement populaire car c'est la mission que m'a confiée le peuple; je n'ai pas d'autre alternative; c'est seulement en me criblant de balles qu'ils pourront empêcher l'exécution du programme du peuple. [9]

Par sa résistance aux pressions de la contre-révolution, Allende voulut réaffirmer jusqu'au dernier moment sa volonté de maintenir uni le mouvement populaire autour de son instrument politique le plus important, le gouvernement, en retardant la désagrégation de l'UP par des options tactiques opposées. Par son attitude et son sacrifice, il souhaitait établir un lien durable entre le passé et le futur du processus de développement de la démocratie et du socialisme au Chili, en transmettant aux travailleurs et au pays un témoignage de courage et de générosité dans la lutte pour leurs libertés, leur dignité et leur bien-être.


Notes:

1. Ordonnée par un tribunal juridictionnel.

2. En octobre 1970, le général du cadre de réserve Forch Petit avait été l'une des personnes qui assurait la liaison entre Allende et le commandement militaire, spécialement dans les journées qui précédèrent et suivirent le meurtre du général Schneider.

3. Dirigeant national du PDC, Renán Fuentealba fut président de ce même parti de la fin de l'année 1971 jusqu'en mai 1978. date à laquelle il fut mis en échec et remplacé par Patricio Aylwin.

4. Le général Orlando Poblete, après le coup d'Etat fut néanmoins arrêté et torturé par ses propres compagnons des forces armées. Condamné à plusieurs années de prison, il l'ut exilé en fin d année 1975. En revanche, van Schowen donne l'impression d'avoir été l'homme de confiance des généraux Ruiz et Leigh pour des missions de diversion ou d'information au sujet de l'UP. En décembre 1975. il fut nommé ambassadeur de la Junte en Equateur.

5. «Nous aurions agi même si Allende avait organisé un référendum ou s'il avait réussi à établir un compromis avec l'opposition politique. Rien ne pouvait retenir le coup d'Etat, après la démission du général Prats. Nous en étions seulement à donner ses dernières touches au plan.» (Déclaration de l'un des officiers responsables du putsch au journaliste Jonathan Kandell, New York Times, 27 septembre 1978.)

6. Ministre secrétaire général du gouvernement.

7. Des forces aériennes, avait été nommé ministre des Travaux publics, le 28 août précédent. Après le coup d'Etat, il fut nommé chef de cabinet du général Leigh.

8. Dans les déclarations au New York Times de l'un des officiers qui dirigeaient le coup d'Etat, il est indiqué que » .. Durant la soirée du 10 septembre, quelque cinquante officiers suBpects d'être partisans de Allende furent arrêtés» (27 septembre 1978). Le nombre d'officiers qui. cette nuit-là, étaient au courant de l'insurrection du lendemain était de 89 environ, d'après les indications du lieutenant-colonel Pedro Ewing à Ercilla (Santiago), au mois d'octobre suivant.

9. Allocution radiotélevisée, prononcée au Stade national de Santiago (décembre 1971)


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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