Allende l’expérience Chilienne


Allende l’experience Chilienne

Joan Garcés

Presses de la fondation nationale des sciences politiques

Cahiers de la fondation nationale des sciences politiques nº 207


SOMMAIRE

CHAPITRE I
Tradition historique et praxis présente ou l'actualité d'un vieux débat

CHAPITRE II
Le plan ITT-CIA-FREI de 1970

CHAPITRE III
La lutte pour le pouvoir d'Etat

CHAPITRE IV
Le gouvernement populaire et les forces armées de l'Etat

CHAPITRE V
Le dilemme de la démocratie chrétienne

CHAPITRE VI
Le recours aux élections et le problème du pouvoir dans la tactique politico-institutionnelle

CHAPITRE VII
La politique militaire anti-insurrectionnelle et les tactiques politiques

CHAPITRE VIII
Les tactiques directes et indirectes dans la lutte pour le pouvoir

CHAPITRE IX
Erreurs tactiques et défaite stratégique

CHAPITRE X
Le coup d'Etat

INDEX
Graphiques par André Leroux


CHAPITRE I

TRADITION HISTORIQUE ET PRAXIS PRESENTE
OU L'ACTUALITE D'UN VIEUX DEBAT

Le problème qui nous occupe a trait à la conquête du pouvoir par les organisations de travailleurs qui veulent remplacer le mode de production capitaliste par le mode de production socialiste. Nous voulons situer ce problème dans le cadre d'une société politiquement développée - où les pratiques et les valeurs démocratiques sont enracinées dans la structure sociale, touchent l'ensemble de la population et des institutions - et dotée d'une structure économique intégrée au système capitaliste international et dépendante - à un degré plus ou moins grand - de ce système international. Aussi limiterons-nous notre approche aux pays qui ont connu d'une façon ou d'une autre la révolution démocratico-libérale, historiquement liée au développement du capitalisme industriel et des conflits sociaux entre la bourgeoisie et la classe ouvrière. Nous voulons, en outre, faire porter notre analyse sur la période actuelle, conditionnée par le dénouement de la guerre de 1939-1945 et par la technologie thermonucléaire dont disposent les politiques militaires des Etats-Unis et de l'Union soviétique, centres principaux du pouvoir mondial des systèmes capitaliste et socialiste respectivement.

Certaines des questions théoriques et pratiques que ces problèmes soulèvent se sont posées depuis longtemps tout au long des luttes révolutionnaires du mouvement ouvrier. Il faudra, par conséquent, tenir compte d'antécédents dont l'influence a été considérable dans la formation historique et dans la praxis actuelle des forces organisées à partir d'une téléologie socialiste. Chaque expérience historique voit confluer des facteurs qui sont spécifiques, de par leur situation structurelle et leur imbrication dans un contexte national et international unique. Mais chaque situation historique est en même temps transcendée, dans la mesure où se font sentir des phénomènes sociaux récurrents que l'on retrouve, en d'autres circonstances de temps et d'espace, dans tous les pays qui ont connu ou qui connaissent un processus d'épuisement et de transformation des structures de base sur lesquelles repose le mode de production capitaliste.

La mise en place d'un système socio-économique, où les travailleurs et leurs organisations représentatives auront l'hégémonie sur l'ensemble du corps social, exige le dénouement favorable de la lutte que ces derniers mènent autour du pouvoir. Ce dénouement n'intervient pas à un moment précis, fixé dans le temps, en fonction d'un fait historique d'importance particulière, mais il se prolonge tout au long du cycle des changements socio-économiques, il précède et suit les manifestations de crise dans lesquelles s'opposent, d'une façon plus directe et plus nette, les forces favorables et les forces opposées au système capitaliste. La détention du pouvoir par les travailleurs n'est pas non plus définitivement acquise par l'obtention d'une grande victoire politique ou militaire; elle requiert une action antérieure et postérieure, continuelle et permanente, qui doit être menée, en tout état de cause, jusqu'à ce que la configuration sociale soit articulée de telle sorte que disparaissent les causes - nationales et internationales - de la concentration du pouvoir entre les propriétaires et les manipulateurs du capital. L'accès aux commandes de l'appareil de l'Etat n'est, malgré toute son importance, qu'une étape dans la longue voie de la socialisation du pouvoir, qui, certes, se poursuit avec d'autres moyens et d'autres caractéristiques, mais qui se prolonge pendant des années, des décennies... finalement pendant un temps indéfini, dans la mesure où les contradictions et les conflits autour de pouvoir et de son utilisation surgissent et se développent dans toute sorte de sociétés, aussi bien entre classes et couches sociales distinctes qu'à l'intérieur d'une même classe. Dans un système socialiste, les contradictions politiques sont de nature assurément différente de celles qui sont propres aux configurations socio-économiques antérieures, mais ce n'est pas pour autant que le problème du contrôle du pouvoir et du sens de son utilisation cesse d'être une cause de tensions et de conflits.

Il importe de souligner que les modalités concrètes, que suit la transition vers le socialisme dans un pays, dépendent en grande partie des caractéristiques particulières de la phase préalable à la conquête du pouvoir par les travailleurs. En d'autres termes, la forme et le contenu de la période de transition sont conditionnés par la nature de la crise qui a mis fin à la capacité de continuation (maintien plus évolution) du système capitaliste. Et tout particulièrement par un fait qui, bien qu'étant instrumental, revêt la plus grande importance dans le domaine pratique: le recours ou non à une guerre - civile ou internationale - comme moyen de résoudre le conflit visant à assurer la prédominance des intérêts du bloc social ouvrier-populaire sur ceux du bloc bourgeois.

Qu'une situation de crise structurelle soit résolue ou non par l'affrontement armé ne dépend pas seulement de facteurs internes du système en question, mais aussi de facteurs externes. Parmi ces derniers, la capacité d'intervention, que pourront avoir les systèmes de force (économique, militaire et politique) du monde capitaliste et socialiste sur le pays dont la classe dominante sent menacés les piliers de son hégémonie sociale, est capitale. Dans les facteurs internes, deux sont particulièrement importants: d'un côté, le niveau de contradiction existant entre les différents secteurs sociaux, qui fait que ces derniers se regroupent autour du pôle bourgeois ou du pôle prolétaire, et, d'un autre côté, la nature de l'Etat et du système politique.

La nature de la crise d'un système capitaliste est donc conditionnée par la conscience que la classe ouvrière a d'elle-même et pour elle-même, par sa capacité organique face à celle de son principal adversaire, et par la nature de la structure économique du pays et sa relation de dépendance vis-à-vis du système capitaliste international.

CRISE DU SYSTEME CAPITALISTE ET GUERRE CIVILE

Sans crise sociale, il n'y a pas de changement de régime ni, à plus forte raison, changement de système politique. La désarticulation des mécanismes intégrateurs et régulateurs d'un système économique est le principal élément qui précipite une crise sociale. Mais une crise économique ne conduit pas forcément à une crise sociale, pas plus qu'une crise socio-économique ne se traduit par une crise générale du système politique existant, car le processus est conditionné par l'existence et la nature d'autres phénomènes sociaux.

C'est sur ces derniers, sur leur délimitation, leur articulation et leur fonction, que porte le débat politique, tant théorique que pratique. Dans les deux plans, les forces sociales intéressées à la permanence des variantes indispensables au système capitaliste et les forces favorables à leur remplacement par d'autres variantes à orientation socialiste, se livrent une bataille sans trêve.

Après la deuxième guerre mondiale, au moment où s'effondrent les empires coloniaux européens et où les Etats-Unis visent à assumer la direction du monde non socialiste, la sociologie américaine a investi de vastes ressources techniques et humaines dans l'étude et la compréhension du changement socio-politique.

La modernisation et le développement politique des pays industriels dominants ont été systématiquement analysés en vue d'établir les relations institutionnelles et structurelles qui ont permis le développement du modèle capitaliste de croissance, et les conclusions ont été mises au service des centres de pouvoir économique, militaire, politique et culturel du système capitaliste international pour être largement diffusées et appliquées. Et cela, non seulement dans les pays périphériques mais également dans les pays dominants. L'étude de l'articulation entre les principales écoles sociologiques - notamment l'école fonctionnaliste et structuraliste d'inspiration parsonienne - et les intérêts matériels du maintien du système capitaliste reste à faire. C'est sans aucun doute un champ riche qui permettra d'approfondir les rapports entre épistémologie et intérêts sociaux.

Au cours des années de la «guerre froide» et pendant les années 1960, les théories fonctionnalistes de l'analyse de la dynamique du changement, de la croissance et du développement, sont essentiellement inspirées par la problématique de la conservation et la continuité du système, en cherchant toujours les causes de l'équilibre qui absorbe les pressions sans transformer les structures de base. [1]

Dans un bilan fait en 1973, un des principaux exposants de la théorie fonctionnelle-structuraliste du développement politique était amené à constater que: «La recherche d'une théorie du développement a commencé à la même époque qui a vu naitre les Peace Corps. Bien des espoirs et des espérances naïves sur la fin des idéologies et sur la révolution dans l'Occident et sur la découverte de modèles de modernisation à coûts réduits et à rendements élevés dans les nouvelles nations se sont évanouis depuis lors [2] ». Bien que cette constatation soit en elle-même victime de l'idéologie de son auteur, qui identifie la cause - nécessité matérielle d'éviter la «révolution à l'Ouest» - avec l'effet - espoir d'invalider l'«idéologie» socialiste et de réaliser la «modernisation» sans révolution anticapitaliste - elle est symptomatique du contexte historique dans lequel se situe la réflexion théorique.

Il est fréquent d'observer chez les spécialistes des sciences sociales d'inspiration anticapitaliste un certain mépris - sinon une méconnaissance - pour la spéculation théorique des principales écoles sociologiques contemporaines américaines. C'est là une double erreur. Si, d'un côté, cette ignorance contribue à négliger certaines élaborations techniques qui sont d'une valeur et d'une efficacité indiscutables, quelle que soit l'axiologie ou la téléologie des forces sociales qui les utilisent, et d'un niveau d'élaboration que l'on trouve rarement chez les sociologues à vocation socialiste, elle empêche, d'autre part, de percevoir l'ampleur du danger que l'utilisation de ces techniques sociales suppose pour le présent et l'avenir des relations humaines, notamment dans les pays qui se situent à l'intérieur du système capitaliste international. Ce ne sont pas seulement les sciences naturelles et les sciences physiques qui ont dépassé le seuil à partir duquel les ressources techniques dont elles disposent peuvent être mises au service de la destruction d'une communauté ou de l'humanité tout entière. Les sciences sociales, bien que de manière différente et moins ostensible, peuvent atteindre ce même résultat, en mettant leurs techniques au service de la puissance d'Etats à vocation d'oppression locale ou mondiale, qui ne cherchent qu'à accroître la capacité de leurs appareils de contrôle social, de mobilisation des moyens spéciaux dans les périodes de tension, de manipulation et de neutralisation des mouvements de protestation, de manipulation des innovations institutionnelles inter-sociétaires, etc. Les techniques modernes visant à maintenir le pouvoir économique sur les moyens de production, de distribution et d'échange, le pouvoir politico-militaire sur les moyens de répression, le pouvoir social sur les moyens de coercition et le pouvoir culturel sur les moyens de création, de diffusion et de conservation des valeurs, ont des possibilités qui sont sans précédent dans l'histoire, très supérieures à celles dont disposait l'Etat nazi qui entrafna l'Europe dans la plus grande tourmente de terreur et de destruction qu'ait connue l'humanité.

Seules la démocratisation et la socialisation croissante des instruments de pouvoir peuvent éviter que les sociétés contemporaines soient soumises au despotisme que les techniques, chaque fois plus perfectionnées, de contrôle et de destruction mettent à la portée des secteurs ou des classes dominantes qui craignent de perdre leur hégémonie sociale. Les régimes nazis/fascistes surgis dans les années vingt et trente ont perdu une bataille militaire en 1945, mais n'ont pas encore perdu la guerre... C'est ainsi que raisonnait le général Franco après la défaite de ses protecteurs en Allemagne et en Italie. Et les faits lui donnèrent raison pendant trois décennies. Les Etats-Unis et la droite européenne assumèrent la relève de Hitler et de Mussolini pour l'aider à se maintenir au pouvoir. En même temps, ils appuyaient tous les régimes antipopulaires du Tiers Monde qui ne mettaient pas en cause les bases de la structure du pouvoir du système capitaliste mondial. Depuis Diem au Viêt-nam jusqu'au général Park en Corée, en passant par le général Suharto en Indonésie et les dictatures militaires instaurées au Brésil et en Grèce en 1964 et 1967 avec la complicité directe des Etats-Unis [3] , quels n'ont pas été les progrès techniques et scientifiques des moyens de répression destinés à maintenir les systèmes socio-politiques traditionnels...

Ainsi James R. Schlesinger dit :

... notre politique vis-à-vis de ceux qui ne sont entièrement ni avec l'Occident ni avec les Soviétiques sera plus efficace lorsque l'on aura mis au point un système de dissuasion - un système de récompenses et de sanctions qui soit connu d'avance, tout au moins d'une manière vague.. L'accent que nous avons mis sur les normes de démocratie, d'égalité des revenus, sur les programmes de bien-être, me paraît une erreur. Ce qui nous intéresse fondamentalement ce sont les gouvernements stables, non communistes, qui dirigent, qui sont capables de conserver l'appui de leurs peuples ... Une trop grande insistance dans l'introduction des formes démocratiques là où l'esprit de la démocratie n'existe pas, peut ouvrir des possibilités ... à ceux qui pourraient promouvoir des changements systématiques, à ceux qui pourraient lancer la révolution ... Il y a des moments où les procédés démocratiques doivent être introduits, et il y a des moments où une telle introduction doit être évitée ... Cela implique que nous devons acquérir les techniques pour maintenir la force du pouvoir de ceux que nous devrions désapprouver dans d'autres circonstances. [4]

Celui qui exposait une doctrine si claire fut promu directeur de la CIA en 1973 et nommé, ultérieurement, secrétaire à la Défense pour le demeurer jusqu'en novembre 1975.

Aux Etats-Unis et en Europe, sur les propres terrains de bataille où le fascisme a été combattu par les armes, personne ne peut raisonnablement prétendre que le danger d'une réapparition de ce dernier sous des formes rénovées mais plus terribles - ait disparu. Que le système social actuel entre dans une crise d'envergure assez grande pour mettre en échec l'hégémonie du bloc social aujourd'hui dominant, et celui-ci n'hésitera pas à avoir recours à des moyens de répression d'un pouvoir destructeur équivalent au degré de menace qu'il sent peser sur lui.

C'est en fonction des ressources techniques et scientifiques contemporaines et des possibilités que les forces sociales en lutte ont de les utiliser, que nous devons envisager à tout moment la lutte pour le pouvoir. Et cependant, combien de postulats légués par l'histoire du mouvement ouvrier antérieur à la première guerre mondiale continuent à être avancés, malgré le changement profond intervenu dans le développement des forces de production et des moyens engendrés pour assurer la continuité des structures fondamentales de subordination des travailleurs aux organisations représentatives du capital. Qu'il nous soit permis de nous reporter à quelques précédents historiques de phénomènes politiques actuels.

Dans les pays capitalistes, un dilemme classique, qui a animé les polémiques tactiques du mouvement ouvrier européen à la fin du XIXe siècle, reste encore vivace. A titre d'exemple, retenons, parmi tant d'autres, le débat entre les chefs socialistes français Jean Jaurès et Jules Guesde. La classe ouvrière doit-elle envisager la possibilité de prendre le pouvoir en contrôlant progressivement les centres politico-représentatifs de l'Etat bourgeois établis sur le suffrage universel? Oui, répond Jaurès, à partir d'une prémisse et à une condition. La première est que, en assumant les postes représentatifs, depuis les municipalités jusqu'au gouvernement, le mouvement ouvrier soit «tout ensemble une fraction du prolétariat conquérant et une fraction de l'Etat bourgeois». La seconde est «que la classe ouvrière soit organisée, qu'elle soit unifiée, qu'en face de tous les autres partis anar-chiques et discordants, elle ne forme qu'un parti, comme elle ne forme qu'une classe». Non, réplique Guesde:

La révolution qui vous incombe n'estpossible que si vous restez vous-mêmes, classe contre classe, ne connaissant pas et ne voulant pas con-naftre les divisions qui peuvent exister dans le monde capitaliste ... le jour où le prolétariat organisé comprendrait et pratiquerait la lutte de classe capitaliste, ce jour-là, il n'y aurait plus de socialisme ... les travailleurs ne seraient plus qu'une classe, qu'un parti à la suite, domestiqué, sans raison d'être et surtout sans avenir. [5]

Cette divergence sur les tactiques existait en 1900, à l'intérieur même d'un même parti, le Parti socialiste français. Après la guerre européenne et le succès de la révolution d'octobre 1917 en Russie, le même débat s'est poursuivi, mais dans un Parti socialiste scindé en deux. L'histoire du mouvement ouvrier depuis 1917 est marquée par cette scission.

La conquête du pouvoir par les travailleurs dans les pays industriels n'est-elle possible qu'après une guerre internationale ou une succession de guerres internationales? C'est la conclusion logique à laquelle mène le développement de la voie insurrectionnelle en tant que tactique révolutionnaire. Du fait de l'intégration et de l'interdépendance du système capitaliste mondial, ce dernier réagit de façon solidaire devant la menace révolutionnaire dans son aire d'influence : tout particulièrement, le pays ou l'ensemble des pays dominants s'arrogent la responsabilité principale d'étouffer les rébellions locales. C'est un mécanisme semblable, bien que situé dans un contexte social différent, qui a joué dans l'Europe entière contre la consolidation d'abord, et le rayonnement ensuite, de la révolution bourgeoise en France à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, en inspirant la doctrine interventionniste des grandes puissances de la Sainte-Alliance dans les pays menacés par la moindre tentative révolutionnaire libérale bourgeoise.

Les socialistes du milieu du XIXe siècle s'efforcèrent de tirer de l'expérience historique des révolutions bourgeoises antérieures des enseignements et des prévisions sur les formes que pourraient prendre les révolutions prolétariennes. La théorie et la pratique des insurrections ouvrières considérées comme un moyen de conquérir le pouvoir, sont imprégnées du succès de l'insurrection de Paris, en 1789, et des journées des barricades de 1830 qui détrônèrent les Bourbons. Pendant plus d'un siècle, de nombreux mouvements ouvriers nationaux ont cherché à tout prix à prendre d'assaut une nouvelle Bastille. De même, un grand nombre de socialistes du XIXe siècle ont cherché, dans l'expérience internationale qui a accompagné des soulèvements révolutionnaires bourgeois, une anticipation de ce que pourrait être les soulèvements ouvriers futurs. La France a été le pays où la révolution bourgeoise a le plus progressé par la voie insurrectionnelle, après le soulèvement de Paris en 1789. Mais l'Angleterre, à la tête des monarchies traditionnelles du continent, finit par vaincre les armées issues de la révolution, et la monarchie traditionnelle fut restaurée en France et dans tous les autres pays qui avaient été touchés, d'une manière ou d'une autre, par l'effet de propagation de l'expérience française. C'est pourquoi, après la défaite des insurrections populaires de 1848, à Paris et en d'autres endroits d'Europe, il n'est pas étonnant que Marx estime :

La libération de l'Europe, que ce soit par le soulèvement des nationalités opprimées en vue de leur indépendance, que ce soit par le renversement de l'absolutisme féodal, est, par conséquent, déterminée par le soulèvement victorieux de la classe ouvrière française. Mais toute révolution sociale française échoue à cause de la bourgeoisie anglaise, à cause de la domination mondiale, industrielle et commerciale, de la Grande-Bretagne. Toute réforme sociale partielle en France et, en général, sur le continent européen est et reste un voeux pieux et vide, dans la mesure où elle se veut définitive. Et la vieille Angleterre sera renversée par une guerre mondiale dont seul le parti des Chartistes. le parti ouvrier anglais organisé, peut offrir les conditions pour un soulèvement victorieux contre nos oppresseurs gigantesques. [6]

Dans cette perspective, la défaite, dans une guerre internationale, de la métropole dominante du capitalisme mondial, pourrait permettre la révolution socialiste au sein de cette dernière, condition sine qua non pour que la classe ouvrière d'autres pays puisse, à son tour, essayer ou s'assurer la prise du pouvoir.

La thèse selon laquelle le développement du capitalisme porte en lui les germes d'une guerre internationale et que les profondes mutations engendrées par celle-ci devraient permettre le triomphe de la révolution prolétarienne, est une constante de la théorie marxiste du XIXe siècle. Ainsi, en réfléchissant sur le destin de l'Europe après les guerres victorieuses de la Prusse sur la France et l'Autriche, qui permirent l'unification de l'Allemagne, Engels prévoyait, en 1887, qu'à l'avenir :

... pour la Prusse-Allemagne, il ne peut plus y avoir d'autre guerre que mondiale, ou mieux, une guerre mondiale d'une ampleur et d'une intensité jamais connues. Huit à dix millions de soldats s'entr'égorgeront ... les dévastations de la guerre de Trente ans, concentrées sur trois ou quatre ans, s'étendront à tout le continent ... les vieux Etats avec leur sagesse traditionnelle s'effondreront, des dizaines de couronnes rouleront sur le pavé, et personne ne daignera les ramasser. Il n'est pas possible de prévoir comment tout cela finira, et lequel des belligérants sortira victorieux du combat. Un seul résultat est absolument sûr: tout le monde sera épuisé, et nous aurons les conditions pour la victoire finale de la classe ouvrière. [7]

Trente ans après, la première guerre mondiale et la révolution bolchevique prouvaient jusqu'à quel point une telle anticipation était fondée. Conception de l'évolution de l'histoire qui, dans le cas d'Engels, n'était ni linéaire ni déterministe à court terme - il importe de le souligner - mais qui l'était dans une perspective de séquences temporelles plus étendues. « La guerre nous repoussera (le prolétariat) peut-être à l'arrière-plan, et nous arrachera sans doute mainte position déjà conquise. Mais lorsque vous (les capitalistes) aurez déchaîné les puissances que vous ne pourrez plus maîtriser, les choses suivront implacablement leur cours propre: à la fin de la tragédie, vous serez ruinés et la victoire du prolétariat sera, ou bien conquise, ou bien elle sera finalement inévitable ». [8]

Lénine fit siens et mit en œuvre ces concepts, mais en les modifiant en fonction de sa propre expérience nationale, en soutenant que la victoire du socialisme était possible dans un nombre restreint de pays et même dans un seul, en vertu de la loi du développement économique et politique inégal du capitalisme. Les bolcheviques finirent par accepter la thèse selon laquelle il ne fallait pas attendre le triomphe de la révolution dans les pays industriels les plus développés pour commencer la révolution socialiste en Russie. Pour le reste, Lénine estimait, comme Marx, que le nouvel Etat socialiste serait assiégé par les pays du monde capitaliste, c'est pourquoi il devait attirer vers lui «les classes opprimées des autres pays, en les poussant à s'insurger contre les capitalistes, en employant même, en cas de nécessité, la force militaire contre les classes exploiteuses et leurs Etats». [9]

Il nous importe de retenir ici deux éléments de cette perspective léniniste. D'abord, le fait de considérer l'insurrection ouvrière comme voie principale de la conquête du pouvoir. Ensuite, l'appui logistico-militaire dont elle a besoin pour vaincre par la force des armes les classes exploitantes et leurs Etats. En d'autres termes, la complémentarité et l'interdépendance existantes entre l'insurrection ouvrière et la guerre civile dans l'hypothèse où la bourgeoisie a des possibilités de réponse face au soulèvement populaire.

Sans une révolution socialiste préalable dans les pays capitalistes dominants, disait Marx en 1849, les insurrections ouvrières dans les autres pays, ou bien sont condamnées à l'échec, ou bien, en cas de triomphe, ne peuvent pas être considérées comme irréversibles, car sur elles pèse la menace de l'intervention contre - révolutionnaire étrangère. L'existence d'un Etat socialiste consolidé, ajoutait Lénine, permettra à l'avenir aux travailleurs en révolte de compter sur son aide, y compris son aide militaire.

Ces deux assertions, apparemment contradictoires dans le fond, se complètent. Autour d'elles, on pourrait réunir les phénomènes principaux de l'histoire sociale du siècle et demi qui vient de s'écouler. Là où les forces capitalistes, nationales et internationales, se sont trouvées en position dominante, les insurrections ouvrières ont été noyées dans le sang. Ce n'est que dans les pays où, au moment opportun, les organisations de la classe ouvrière ont pu compter sur un appui économique et militaire suffisant pour soutenir un affrontement avec les forces contre-révolutionnaires - ou pour l'empêcher - qu'elles ont conquis ou gardé le pouvoir. Il n'y a pas d'exception. Ainsi, par exemple, sans l'appui économique et militaire de Hitler et de Mussolini, le soulèvement militaire de la droite espagnole, en juillet 1936, n'aurait pas pu se maintenir, ni même peut-être voir le jour. Sans l'arrivée de matériel de guerre soviétique quelques mois après, la classe ouvrière espagnole n'aurait pas pu résister, en 1937 et 1938, à la prolongation de la guerre. En 1939, le matériel de guerre des troupes de Franco était bien supérieur à celui de l'armée gouvernementale, et c'est ce qui décida de l'issue du conflit. Sans l'appui économique et militaire du bloc socialiste, la révolution cubaine aurait difficilement dépassé le cap de l'année 1961, et la guerre d'Indochine n'aurait pas connu l'évolution qu'elle a connue.

Quelles que soient les particularités internes d'une société, la prise du pouvoir par les travailleurs est conditionnée par l'incidence de la corrélation des forces que mobilisent, autour d'eux, les systèmes mondiaux capitaliste et socialiste. Incidence asymétrique et variable selon la période historique et la région géo-politique.

Revenons toutefois, pour le moment, à la polémique surgie au sein du Parti socialiste français entre Jean Jaurès et Jules Guesde. Ce dernier, en critiquant la position de Jaurès favorable à une tactique ouvrière de conquête des centres politico-représentatifs de l'Etat bourgeois, partait d'une prémisse qui avait une longue tradition dans l'histoire révolutionnaire : la socialisation des moyens de production sera possible «dès que le parti ouvrier aura groupé autour de son programme d'expropriation une minorité prolétarienne suffisante». [10]

«Une minorité prolétarienne suffisante». Un front de classe et une minorité sociale. Evidemment, Guesde est logique avec lui-même quand il écarte comme voie vers le pouvoir, non seulement la tactique politico-institutionnelle - obtenir une majorité socialiste au Parlement qui était à cette époque le centre du pouvoir politique de l'Etat - mais encore la tactique insurrectionnelle - grève générale révolutionnaire, parce qu'il «faudrait attendre trop longtemps» [11] . Guesde donne une double base à ses thèses. D'un côté, la référence historique aux expériences révolutionnaires bourgeoises: «C'est violemment, par la force, que le Tiers Etat s'est installé au pouvoir. C'est violemment, par la force, qu'à la première faillite de la bourgeoisie gouvernementale, le Quart Etat, organisé dans son élite, mettra sa main de producteur sur la République de l'heure présente» [12] . En second lieu, l'illusion longtemps entretenue que la lutte électorale du parti ouvrier - nécessaire dans certaines phases du processus révolutionnaire - doit fatalement déboucher sur l'insurrection prolétarienne. La légalité électorale bourgeoise serait ainsi utilisée comme arme défensive et offensive pour préparer la «rupture de la légalité», véritable voie de la révolution.

Que l'accroissement du pouvoir politique de la classe ouvrière par la dite «voie électorale» trouve son point culminant dans l'insurrection ouvrière, est une croyance largement partagée par les dirigeants du mouvement socialiste international à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. En 1918 encore, Emile Vandervelde, chef du Parti social-démocrate belge soutenait que «contrairement à ce que d'autres prétendent, je n'ai jamais subordonné l'émancipation du prolétariat à son avènement électoral ou légal... (l'accroissement de sa force électorale) met à l'épreuve son droit à l'insurrection, accomplissant sa révolution inéluctable. Ce langage, je l'ai tenu partout et toujours» [13] . Toutefois, dans aucun des pays où le mouvement ouvrier a fait siennes et a pratiqué les formes de la lutte politique propres à un système fondé sur le suffrage universel, un gouvernement socialiste ne s'est installé par la voie insurrectionnelle. Le contraire est également vrai : dans aucun des pays où l'insurrection prolétarienne a triomphé, le mouvement ouvrier n'a incorporé à sa praxis les formes de lutte démocratique fondées sur le suffrage universel, c'est-à-dire sur la démocratie politique.

La raison de cette constante historique mérite d'être étudiée soigneusement. Le fond du problème est le suivant : les bases socio-économiques et politiques qui rendent possible la lutte sociale par la voie électorale sont, non seulement distinctes, mais même opposées à celles de la voie insurrectionnelle. Un processus de développement révolutionnaire, qui a suivi l'une de ces voies tactiques, ne peut continuer en suivant l'autre voie si, au préalable, les bases de la première n'ont pas disparu. Changement de voie qui est beaucoup plus complexe que le simple changement d'aiguillage sur un réseau de chemin de fer, car il repose sur des conditionnements de la structure socio-économique et sur les relations politiques, économiques et militaires - nationales et internationales - qui exigent des séquences de temps généralement plus longues.

Ne pas établir les différences de structure, d'institution et de temps, qui conditionnent la nature et les possibilités de l'une ou de l'autre perspective tactique, peut engendrer les confusions les plus spectaculaires. Comme, par exemple, celle, très classique, qui consiste à dissocier les urnes électorales et les fusils : « Toujours la force a couronné et fait aboutir l'entreprise gouvernementale ou politique commencée par le bulletin de vote. Le fusil a complété l'urne. De là nos deux armes, imposées par l'expérience de toute l'histoire: l'urne d'abord, le fusil ensuite, que les événements nous mettront en mains, malgré nous». [14]

Une telle opposition entre l'urne et le fusil est inexacte et a entraîné des conséquences pratiques catastrophiques. Aucun système politique fondé sur le suffrage universel ne peut naître d'abord, et se maintenir ensuite, s'il ne dispose pas de fusils qui le soutiennent, c'est-à-dire d'une armée ou d'une force armée qui, pour une raison ou pour une autre, soutienne une forme d'Etat démocratique. Ce qui s'oppose, en réalité, aux formes de lutte sociale par voie politico-institutionnelle, ce ne sont pas les fusils - qui la présupposent - mais les fusils qui font feu: la guerre civile. C'est pourquoi, il n'est possible de développer jusqu'à ses dernières conséquences la présence simultanée des formes de lutte légales et illégales que dans la perspective tactique qui implique que l'on encourage la guerre civile, ou que l'on s'y laisse entraîner, comme moyen de résolution du conflit stratégique relatif à la détention du pouvoir. Lénine établissait clairement le lien logique entre les deux préalables. Quand il critiquait le légalisme des partis socialistes européens et qu'il déclarait que: «Il est nécessaire de le compléter par la création d'une base illégale, d'une organisation illégale, d'un travail social-démocrate illégal, sans pour cela livrer une seule position légale», il partait de l'hypothèse que le travail révolutionnaire, qui méritait le nom de socialiste, était celui qui répondait au critère suivant: «Le mot d'ordre qui généralise et oriente ce travail, qui aide à unir et à souder ceux qui veulent concourir à la lutte révolutionnaire du prolétariat contre son gouvernement et sa bourgeoisie, c'est le mot d'ordre de guerre civile» [15] . A l'origine de la scission des partis socio-démocrates après la guerre de 1914-1918 - la division de la classe ouvrière qui a le plus marqué l'histoire contemporaine des pays industriels - on trouve, entre autres facteurs, la conviction de tout un secteur du mouvement ouvrier international, entraîné par le Parti bolchevique russe triomphant, que la lutte de classes, menée par le biais de la mise en place de formes légales et illégales, devait accepter d'aller jusqu'à la guerre civile et même s'y plonger.

On aura besoin d'une perspective historique beaucoup plus vaste que celle dont nous disposons à l'heure actuelle, cinquante ans après cette scission, pour juger avec équité de l'influence positive ou négative de cette dernière proposition tactique dans le destin du mouvement ouvrier au cours du XXe siècle, notamment dans les pays industriels d'Europe et, par extension, dans toutes les régions du monde qui ont dépendu économiquement et militairement de ces pays au cours des dernières décennies. Mais, entre autres constatations que l'on peut faire à ce jour, on peut souligner la suivante: depuis que le Parti bolchevique a prouvé, en 1917, que la classe ouvrière pouvait prendre et garder le pouvoir, toute tentative de révolution socialiste par voie de guerre civile s'est terminée, dans les pays industrialisés, par un échec ou dans un bain de sang. De même, dès que, à partir de 1959-1960, les Etats-Unis et la droite latino-américaine comprirent le sens révolutionnaire du mouvement castriste qui venait de s'instaurer à Cuba, ils mirent au point toute une stratégie militaire, politique et économique pour écraser sur le champ toute tentative d'émulation de guérilla dans le continent. Ce n'est que dans un contexte de guerre internationale, et dans des pays à régime colonial, semi-colonial ou sous domination étrangère - la Yougoslavie, la Chine, le Viêt-nam, la Corée du Nord - que la guerre civile a été gagnée par les forces populaires. Et, lorsque la guerre civile révolutionnaire se déroule sur une scène géographique nationale, comme dans le cas du Viêt-nam Sud, son évolution et son dénouement se trouvent internationalisés dans la mesure ou ces pays dépendent non seulement de leurs principaux protagonistes locaux mais également de la solidarité des pays tiers envers les combattants, et notamment les pays socialistes, coiffés par l'URSS, et les pays capitalistes, coiffés par les Etats-Unis.

Ainsi, si nous considérons la dimension internationale du processus révolutionnaire d'un pays, nous pouvons dire que, plus ce dernier tend à aboutir à une guerre civile, plus son sort est directement conditionné par les relations militaires entre les grandes puissances et par leur influence sur le pays en question. Plus le pouvoir militaire d'une grande puissance dans une région géographique est absolu, sans contrepartie, et plus il a tendance à rechercher la solution d'un conflit révolutionnaire sur le terrain des armes, si cette solution contribue à étouffer ce dernier plus efficacement que par d'autres méthodes. Peu importe l'importance du pays affecté. La stratégie des Etats-Unis, après la deuxième guerre mondiale,, s'est établie sur le principe suivant : toute action révolutionnaire dans un endroit intrinsèquement sans importance peut porter atteinte à la sécurité des Etats-Unis, en stimulant des actions postérieures dans des endroits plus importants, qui peuvent se traduire par une série de révolutions capables de provoquer la chute de leur hégémonie. Le président Ford l'expose clairement: «Il a été de tradition dans notre pays - avant, pendant et après la seconde guerre mondiale - de nous mêler directement ou indirectement des affaires d'un pays étranger si notre sécurité nationale est en jeu. Tant que l'intervention sera efficace, nous ne devrions pas exclure une action responsable de cette nature. La repousser catégoriquement ou lui fixer des limitations précises ne serait pas opportun de la part du président des Etats-Unis». [16]

Dans toute guerre limitée, le raisonnement suivi par une puissance militaire dominante pour déterminer le degré de son intervention, consiste d'abord à évaluer le degré d'implication, dans le conflit en question, de toute puissance militaire rivale et les conséquences que cette implication peut avoir pour sa propre sécurité. Ensuite elle estime les possibilités matérielles et psychologiques qu'ont les alliés du pays concerné de soutenir les frais de la lutte contre les forces adverses, et ce n'est qu'en troisième lieu qu'elle s'occupe de l'identité et de la nature de ceux qui sont directement en lutte dans le conflit. [17]

Un processus révolutionnaire, qui se développe dans un contexte international dominé militairement par les forces capitalistes, doit éviter à tout prix de dériver vers une situation de guerre civile. Plus il s'approche de celle-ci, plus la contre-révolution a de moyens de vaincre militairement l'avant-garde révolutionnaire. Ainsi, par exemple, lors du coup de force militaire du 25 avril 1974, ce n'est pas une insurrection ouvrière qui a abattu l'Etat para-fasciste portugais et a permis l'instauration d'un gouvernement de coalition entre les forces armées et les partis populaires sans qu'un seul coup de feu soit tiré. S'il est une prévision que l'on pouvait faire sur l'évolution du nouveau régime, c'est que la contre-révolution n'abandonnerait pas son dessein de créer les conditions susceptibles de lui permettre de provoquer la guerre civile, car elle prévoyait que le dénouement de cette dernière ne pouvait être que la défaite des organisations ouvrières. Le Portugal est à l'intérieur du système militaire de l'OTAN, et les forces militaires du pacte de Varsovie ne peuvent contrebalancer la capacité et la volonté d'intervention de l'OTAN en faveur de tout corps armé ayant des buts antirévolutionnaires. De ce point de vue, le défi que doivent relever les partis ouvriers et populaires portugais est de faire progresser le processus révolutionnaire actuel en évitant la guerre civile. Ce qui implique des opérations tactiques bien différentes de celles qui, en acceptant ou en présupposant la guerre civile comme l'aboutissement du processus révolutionnaire, facilitent cette dernière.

Dans la mesure ou il y a interférence entre prise de pouvoir par la classe ouvrière, guerre civile et guerre internationale, la prévision de Marx, en 1849, est aujourd'hui encore plus valable qu'alors: seule la révolution socialiste intervenant dans le centre névralgique même du monde capitaliste peut permettre la construction du socialisme dans les pays soumis à son système de domination. Certaines «innovations» sont nées toutefois dans les instruments de guerre au cours des XIXe et XXe siècles. A l'âge des missiles balistiques intercontinentaux à têtes multiples et des blindés, les barricades, comme forme de lutte populaire, ont la même actualité que les fusils à aiguille. Si l'ensemble des guerres napoléoniennes a coûté à l'Europe près de deux millions de vies humaines [18] , la guerre mondiale de 1914-1918 fut cinq fois plus meurtrière [19] , et celle de 1939-1945 vingt-cinq fois plus, avec quelque cinquante millions de victimes. L'armement créé après 1945 peut pratiquement faire disparaftre tout le genre humain, si un nouveau conflit général venait à éclater.

D'autre part, si la guerre civile, entre 1918 et 1920, a coûté à l'Union soviétique un million de morts au combat [20] , c'est-à-dire treize personnes pour mille habitants, la guerre civile espagnole, de 1936-1939, a porté ce chiffre à vingt morts [21] , et celle du Viêt-nam, entre 1961 et 1973, avec plus d'un million de Vietnamiens morts au combat, en soldats réguliers ou franc-tireurs, à trente morts pour mille personnes [22] . Parmi la population civile, le nombre des victimes s'est accru dans une proportion encore plus grande. La guerre civile soviétique a tué quelque soixante civils sur mille, celle du Viêt-nam cent cinquante sur mille. Encore faudrait-il ajouter les ravages causés dans le pays par les moyens sophistiqués de destruction biologique utilisés, fait sans précédent dans l'histoire, par les Etats-Unis.

Le coût des crises internes et internationales du système capitaliste et de leur règlement par voie de guerre civile ou mondiale ont souvent changé qualitativement depuis 1844. Cela est dû en grande partie au développement scientifique et technique des moyens de répression et de destruction. Mais après le lancement de la première bombe atomique sur Hiroshima en 1945, toutes les guerres antérieures sont peut-être, en comparaison de la future guerre, ce que les arcs et les flèches sont aux armes de la guerre de 1939-1945. Si le coût de la prochaine conflagration internationale est la destruction de l'humanité, ou quelque chose d'équivalent, ne faut-il pas attribuer au recours à la guerre comme moyen de solution des conflits présents et futurs une valeur négative absolue?

L'INSURRECTION COMME TACTIQUE REVOLUTIONNAIRE

La guerre civile favorise le combattant qui dispose des ressources économiques et militaires les plus importantes. Et après la bataille, vae victis..., les systèmes politiques bâtis sur de la chaux et du sable baignés du sang des guerres révolutionnaires ont une dureté et une solidité particulières, qu'il s'agisse du triomphe de la révolution, Union soviétique, ou de celui de la contre-révolution, régime franquiste en Espagne.

En tant que voie vers le socialisme, il a été prouvé que l'insurrection ouvrière et la guerre civile sans guerre internationale sont des voies sans issue dans les pays industriels, au cours du XIXe siècle, et continuent de l'être. D'un autre côté, sans l'unité politique de la classe ouvrière et des autres secteurs victimes de discrimination ou d'exploitation, le suffrage universel ne peut pas non plus permettre aux travailleurs de remplacer le moyen de production capitaliste dans les pays où ce dernier est entré en crise. La division du mouvement ouvrier européen entre la Ile et la Ille Internationale n'a-t-elle pas grandement contribué à la naissance, au cours des années vingt et suivantes, d'une solution fasciste dans les pays européens qui connaissaient une crise très aiguë dans leur système social et politique, ainsi qu'à l'accession au pouvoir des forces qui plongèrent le monde dans la guerre de 1939-1945? Et l'antagonisme entre les partis socio-démocrates et communistes n'a-t-il pas contribué à prolonger l'hégémonie du bloc social bourgeois dans les pays à régime démocratique libéral, en empêchant que le suffrage universel permette aux organisations ouvrières d'arriver au pouvoir dans les pays où les moyens de production capitalistes étaient entrés en crise et en empêchant de les modifier selon des critères socialistes? Les fondements socio-politiques et les moyens qui rendent possible la tactique insurrectionnelle de conquête du pouvoir sont distincts de ceux de la guerre populaire, comme le prouvent les différences entre l'expérience bolchevique de 1917 et l'expérience chinoise de 1934 et 1949. Mais les différences sont encore plus grandes entre les deux cas précédents et la tactique politico-institutionnelle. Cette dernière n'est viable que dans un système politique représentatif, fondé sur la volonté populaire exprimée au moyen de l'exercice des libertés politiques par l'ensemble de la communauté. Ce sont des différences importantes aussi bien avant qu'après la prise du pouvoir par les travailleurs, car l'étape de transition vers le socialisme est directement conditionnée par la voie tactique suivie pour accéder au pouvoir. Voie insurrectionnelle et pluralisme politique tendent à s'exclure, alors que ce dernier est consubstantiel à la voie politico-institutionnelle.

La conception de l'organisation révolutionnaire et les principes d'actions conçus par Babeuf pour promouvoir une insurrection à Paris en 1795 [23] réapparaissent, par certains de leurs éléments fondamentaux, dans les expériences insurrectionnelles ouvrières qui ont eu lieu depuis lors, sans que les différences et les variantes particulières de chaque cas historique les affectent en substance:

a) le mouvement doit être doté d'une direction centralisée, nettement hiérarchisée, susceptible de s'adapter à des conditions de clandestinité ;

b) les actions d'encadrement, de propagande et de mobilisation populaire doivent être menées à bien par des équipes spécialement préparées à cette tâche et ayant acquis des compétences adéquates ;

c) le mouvement ainsi organisé doit appliquer une politique tendant à engendrer un pouvoir susceptible de remplacer celui que l'on veut abattre et, en particulier, une armée populaire capable de vaincre celle du gouvernement qui est au pouvoir.

Dans la conspiration des Egaux, il était prévu que l'action insurrectionnelle proprement dite aurait comme première tâche d'occuper les centres militaires et les édifices gouvernementaux, et qu'elle poursuivrait son oeuvre en distribuant les biens de production et de consommation les plus nécessaires aux couches populaires (terres, logements, aliments, etc.) et en organisant un gouvernement provisoire.

L'insurrection de Babeuf fut avortée, mais ses dirigeants parvinrent à formuler les directives selon lesquelles le gouvernement provisoire révolutionnaire qu'ils voulaient instaurer devait agir:

a) le gouvernement provisoire devait agir au nom et au service de la majorité de la nation, mais sans être soumis au contrôle direct de cette dernière ;

b) le gouvernement provisoire se chargerait d'élaborer et de promulguer une Constitution démocratique, mais, avant de procéder à cette tâche, il assumerait une forme autoritaire non subordonnée à des normes juridiques préexistantes ;

c) l'organisation centralisée et hiérarchisée qui a préparé et dirigé l'insurrection devrait surveiller et contrôler l'action du gouvernement provisoire jusqu'à ce que les objectifs de la révolution aient été atteints.

Une telle structure dans la préparation, le genèse et la mise en oeuvre d'un pouvoir révolutionnaire s'est accompagnée, dans le cas de la conspiration des Egaux et dans la praxis du mouvement ouvrier pendant les deux premiers tiers du XIXe siècle, de deux facteurs d'une importance singulière. D'abord, le caractère social et politiquement minoritaire, «l'élite du Quart Etat» dont parlait encore Guesde en 1892, sur laquelle s'appuie la prise du pouvoir. Ensuite, conséquence du facteur précédent, l'incompatibilité congénitale entre un régime révolutionnaire ainsi engendré et l'application d'un système démocratique représentatif fondé sur la pratique des libertés politiques et civiques par tous les citoyens. Une insurrection triomphante qui est socialement minoritaire ne peut pas être organisée politiquement, ni fonder la légitimité du pouvoir sans la volonté populaire manifestée par le suffrage. Seule, la révolution socialement majoritaire peut le faire.

De là le bilan critique que faisait Blanqui, en 1870, de ses expériences antérieures :

L'appel précipité au suffrage universel en 1848 fut une trahison réfléchie ... la province était devenue la proie du clergé, du fonctionnarisme et des aristocraties. Demander un vote à ces populations asservies, c'était le demander à leurs maîtres ... Un an de dictature parisienne en 1848 aurait épargné à la France et à l'histoire le quart de siècle qui touche à son terme. S'il en faut dix cette fois, qu'on n'hésite pas ... [24] .

Il n'y a pas de mouvement révolutionnaire, dont le but est la prise du pouvoir par la voie insurrectionnelle, qui, dans la pratique, avant et après Blanqui, n'ait apprécié en des termes analogues le rôle du suffrage universel:

Le peuple ne sait pas: il faut qu'il sache. Ce n'est pas l'oeuvre d'un jour, ni d'un mois. Lorsque la contre-révolution a seule la parole depuis cinquante ans, est-ce donc trop de l'accorder une année peut-être à la liberté? ... Les élections, si elles s'accomplissent, seront réactionnaires ... Si l'ajournement des élections ne permet pas au parti populaire de détruire les préjugés et les colomnies répandues contre lui par les factions rétrogrades qui se sont violemment arrogé, depuis cinquante ans, le monopole de l'enseignement politique des masses, le vote de demain ne serait pas libre. Il serait dicté par des prépondérances hostiles, dont le machiavélisme a,de longue main, façonné au joug la plus grande partie des populations. La présence d'une Assemblée réactionnaire, loin de rétablir la sécurité et la confiance, précipiterait la ruine du crédit et des transactions, en déchaînant la guerre civile [25] .

Ces problèmes trouvent un écho au Portugal après l'insurrection militaire du 25 avril 1974 qui mit fin à vingt-cinq ans de dictature fasciste. C'est pourquoi le Mouvement des forces armées et le Parti communiste ont retardé d'un an l'élection d'une Assemblée constituante, contrariant, ainsi, les souhaits de la droite. Et, avant de donner la parole au suffrage universel, le MFA et les partis gouvernementaux ont pris la précaution de mettre en place les institutions de base du nouveau pouvoir révolutionnaire, en étant à la future Assemblée constituante le pouvoir de les mettre en question.

Il y a un siècle et demi, en mars-avril 1850, Marx et Engels reçurent à Londres la visite de deux émissaires de Blanqui [26] et ils parvinrent à se mettre d'accord pour reconnaître, comme objectif commun, deux des préalables fondamentaux de la voie insurrectionnelle : instauration de la dictature du prolétariat et exclusion du pouvoir politique des classes privilégiées jusqu'à la réalisation du communisme.

De cette concordance entre blanquisme et marxisme il convient de retenir ici une dimension relativement importante: l'exigence tactique qui veut que l'insurrection révolutionnaire victorieuse doit s'organiser en dictature pour pouvoir se consolider (les différences entre conceptions blanquistes et conceptions marxistes sur le socialisme sont, par ailleurs, profondes).

Devant la position du révolutionnaire français qui estimait qu'une minorité de dirigeants pouvait remplacer toute une classe dans la direction de la société, en assumant la représentation du prolétariat, Engels soutenait que: «La position de Blanqui, selon laquelle une révolution peut être menée à bien par l'insurrection d'une petite minorité, implique la nécessaire acceptation d'une dictature, après le succès du soulèvement. Certes, il ne s'agit pas d'une dictature du prolétariat, d'une dictature de la totalité de la classe révolutionnaire. Il s'agit plutôt de la dictature de la petite minorité qui a fait la révolution et qui est elle-même sous la dictature d'un ou de plusieurs individus». [27]

Cependant, bien que la dictature d'une organisation sur l'ensemble d'une classe soit clairement rejetée, il y a un problème de fond que les théoriciens marxistes du XIXe siècle ne pouvaient pas résoudre, car ils n'avaient aucune expérience d'insurrections triomphantes: comment structurer le pouvoir, l'exercer, le contrôler, dans une société en transition vers le socialisme ?

Les indications sont nécessairement sommaires. «Besoin d'une modification de la société, maintien des institutions démocratiques républicaines comme étant ses organes moteurs, groupement autour du prolétariat en tant que force révolutionnaire»-.tel est, pour Marx, le sens des luttes ouvrières en France, entre 1848 et 1850 [28] . Election populaire et révocabilité des fonctionnaires publics, salaires identiques pour ces derniers et pour les ouvriers, suppression de l'armée de métier en faveur d'une armée populaire, sont les préfigurations du futur régime de transition du socialisme que Marx entrevoit dans la Commune de Paris de 1871. La dernière, l'existence d'une armée du peuple, est, plus qu'une conséquence, une condition préalable du succès d'une insurrection ouvrière ; les deux autres sont des appréciations partiales dont, par ailleurs, il fut impossible de prouver, vu l'échec des insurrections du XIXe siècle, qu'on ne pouvait pas les mettre en pratique, mais dont les expériences socialistes du XXe siècle devaient donner la preuve éclatante.

L'utilisation de mécanismes démocratiques d'élection des titulaires du pouvoir, au sens où l'entendaient les marxistes du XIXe siècle, ne s'avéra pas viable dans les expériences de transition vers le socialisme faites au XXe siècle. La raison, entre autres, en est que chaque nouveau régime politico-social engendre ses propres formes de gouvernement, ses relations juridiques particulières qui dépendent des relations existant entre les conditions générales de la prise de pouvoir dans une situation sociale donnée, d'un côté, et des formes particulières que prend le nouveau régime politico-social, d'un autre côté. Un régime de dictature du prolétariat issu d'une insurrection socialement minoritaire - comme cela était naturel étant donné le niveau de développement du capitalisme européen dans les deux premiers tiers du XIXe siècle - est incompatible avec un niveau de démocratisation interne tel que l'impliquent les préalables de Marx sur la période de transition.

La théorie politique marxiste est née dans la période historique où le niveau de développement économique des sociétés les plus industrialisées n'offrait au prolétariat de meilleure voie d'accès au pouvoir que la voie insurrectionnelle, souvent mise à l'épreuve au long du XIXe siècle, notamment en France. Ce fait a marqué toute la problématique marxiste sur la question du pouvoir, dans la mesure où l'on part de l'hypothèse que le degré de développement du moyen de production capitaliste est tellement bas que la révolution socialiste fondée sur le prolétariat ne peut gagner la majorité du corps social qu'après la prise du pouvoir. Il en découle naturellement que, tant que le régime socio-économique en construction à partir de l'insurrection triomphante ne compte qu'une base sociale minoritaire, les formes d'organisation politique doivent être nécessairement celles d'une dictature. Plus la base sociale sur laquelle s'appuie un régime politique est réduite, plus ce dernier doit être rigide et monolithique pour imposer son autorité, surtout s'il est en train de procéder à une transformation des structures de base de la société. A un tel niveau de sous-développement du moyen de production capitaliste, l'insurrection apparaît comme la seule voie permettant au prolétariat d'accéder au pouvoir, et la dictature le seul moyen de le conserver.

Dans ce sens, l'insurrection ouvrière comme voie d'accès au pouvoir correspond à un niveau de développement des structures économiques capitalistes suffisamment bas pour que la suppression du moyen de production ne puisse pas être l'œuvre de l'action consciente et organisée de la majorité sociale d'un pays. Transformer la révolution de la minorité en révolution de la majorité exige un niveau de développement économique suffisamment élevé pour que la plus grande partie de la société sente la nécessité de supprimer le mode de production capitaliste. Ce qui ne saurait se produire dans les pays dont les formes de production capitaliste se trouvent à un stade préliminaire ou aux niveaux intermédiaires qui étaient, mutatis mutandis, ceux de l'Europe occidentale au XIXe siècle. Donc, la révolution socialiste dans les pays où elle a commencé au XXe siècle, de la Russie à la Yougoslavie, du Viêt-nam à Cuba, n'a pas pu adopter d'autre tactique que celle de l'insurrection et celle de la dictature du prolétariat pour accéder au pouvoir, l'exercer et l'organiser.

DEMOCRATIE POLITIQUE ET SOCIALISME MAJORITAIRE

L'insurrection ouvrière comme moyen de conquête du pouvoir et point de départ de la période de transition vers le socialisme, présuppose, en outre, l'absence de pratiques démocratiques généralisées entre les grandes masses, une faible participation à la vie publique et des institutions politiques non affirmées dans la conscience de la majorité des citoyens. Dans de telles circonstances, on pouvait concevoir qu'une minorité résolue arrache le pouvoir à une autre minorité, devant l'attitude passive du reste. Engels, lui-même, reconnaissait, en 1895 (et Marx vers le milieu du siècle) [29] , que telle était la conception théorique sur laquelle il fondait ses projets tactiques, quand le mouvement ouvrier était faiblement organisé, sans formation ni expérience politiques :

En 1848, on pouvait compter les gens capables de comprendre, ne fut-ce que passablement, dans quelle direction il fallait chercher cette émancipation. Même à Paris, les masses prolétariennes, elles-mêmes, n'avaient encore, après la victoire, absolument aucune idée claire de la voie à suivre. Et pourtant, le mouvement était là, instinctif, spontané, impossible à étouffer. [30]

Si le Manifeste du Parti communiste a été écrit en 1848 dans un tel contexte, il n'est pas surprenant que pas une fois il n'y soitfait mention du suffrage universel comme voie d'accès au gouvernement. Ce n'est qu'après avoir connu et étudié la réalité socio-économique anglaise, la vie politique en Angleterre, l'expérience et la force de son mouvement ouvrier - le plus puissant d'Europe à l'époque - que Marx envisage, vers 1878, que le meilleur chemin vers le pouvoir n'était pas, pour les ouvriers, l'insurrection, mais la lutte pour l'élargissement de la démocratie et la conquête d'une majorité socio-politique capable de leur faire gagner le Parlement. Cette voie politico-électorale, à la différence de la voie insurrectionnelle, n'impliquait pas, pour le mouvement ouvrier, la nécessité de nier et de détruire totalement l'appareil de l'Etat (la machine « bureaucratico-militaire ») comme condition préalable à la révolution socialiste. A la différence de ce qui se passait dans les appareils étatiques fermés et réfractaires aux intérêts des travailleurs, les conquêtes démocratiques de ces derniers dans les pays industrialisés ouvrirent des perspectives inconnues pour le marxisme au milieu du XIXe siècle. En 1895, c'était Engels qui constatait les raisons de la différence :

En utilisant ainsi efficacement le suffrage universel, le prolétariat avait mis en oeuvre une méthode de lutte toute nouvelle et elle se développa rapidement. On trouva que les institutions d'Etat où s'organise la domination de la bourgeoisie fournissent encore des possibilités d'utilisation nouvelles qui permettent à la classe ouvrière de combattre ces mêmes institutions d'Etat... Et c'est ainsi que la bourgeoisie et le gouvernement en arrivèrent à avoir plus peur de l'action légale que de l'action illégale du Parti ouvrier, des succès des élections que de ceux de la rébellion. Car, là aussi, les conditions de la lutte s'étaient sérieusement transformées... Ne nous faisons pas d'illusions à ce sujet: une véritable victoire de l'insurrection sur les troupes dans le combat de rues, une victoire comme dans la bataille entre deux armées est une des plus rares ... . [31]

Toutefois, en 1917, Lénine estimait caduques les observations de Marx selon lesquelles la voie parlementaire et légale permettant à la classe ouvrière d'accéder au pouvoir ne présupposait pas une destruction de l'Etat semblable à celle qu'impliquaient la voie insurrectionnelle et la guerre civile :

Cela se concevait en 1871, quand l'Angleterre était encore un modèle de pays purement capitaliste, mais sans militarisme et, dans une large mesure, sans bureaucratie. Aussi Marx faisait-il une exception pour l'Angleterre, où la révolution et même la révolution populaire paraissait possible, et l'était en effet, sans destruction préalable de la «machine de l'Etat toute prête». Aujourd'hui, en 1917... cette restriction de Marx ne joue plus... Maintenant, en Angleterre comme en Amérique, «la condition première de toute révolution populaire réelle» c'est la démolition, la destruction de la «machine de l'Etat toute prête» [32] .

Une telle révision de la part de Lénine de l'analyse de Marx sur la voie d'accès au pouvoir dans les régimes à démocratie parlementaire bénéficiant d'une vaste participation populaire, faite à la veille de l'insurrection bolchevique et cautionnée par le succès de cette dernière, devait avoir des conséquences décisives. La différence de conditions et d'implications de tout ordre entre la tactique insurrectionnelle et la voie politico-insurrectionnelle est une question qui reste aujourd'hui encore à élaborer pour la théorie politique marxiste. Elle est même une des plus confuses, obscurcie par des polémiques passionnées entre les marxistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, et elle est au cœur même de la confrontation théorico-pratique qui devait amener, après 1918, la division des partis de la classe ouvrière en Europe et l'affrontement entre les partis communistes et sociaux-démocrates.

Un courant du mouvement ouvrier, qui se fait notamment sentir dans les pays les plus industrialisés à partir de la dernière décennie du XIXe siècle, estime que :

L'équipement des armées modernes est infiniment supérieur aux armes dont dispose la population civile, toute résistance de la part de cette dernière se trouve en général réduite, de prime abord, à l'impuissance. En revanche, les classes révolutionnaires disposent aujourd'hui de meilleures armes que celles du XVIIIe siècle pour organiser la résistance au point de vue économique, politique et moral (libertés d'association, d'expression et suffrage universel). Il n'y a que la Russie qui fasse exception à cet égard [33] .

Par conséquent: «Il faut être un politique aveugle pour soutenir encore aujourd'hui que le système représentatif assure, même sous le règne du suffrage universel, la domination de la bourgeoisie, et que, pour la renverser, il faille tout d'abord écarter ce système. On voit manifestement déjà qu'un régime réellement parlementaire peut être l'instrument de dictature du prolétariat tout comme il a été celui de la bourgeoisie». [34]

Un autre courant du mouvement ouvrier, majoritaire dans la Russie des Tsars, sous-développée et autocratique, estime que la distinction faite par Marx et Engels entre la voie parlementaire pour la conquête de l'Etat (réalité anglaise) et la destruction de ce dernier par l'insurrection du prolétariat avait perdu toute valeur.

Le débat autour de ces deux types d'action se poursuit encore de nos jours. La théorie politique révolutionnaire porte à son passif le coût social incommensurable qu'a supposé, pour le mouvement ouvrier, dans les pays industrialisés et à démocratie avancée, la confusion sur ces deux tactiques. Pendant trois générations, une partie considérable des militants et des dirigeants révolutionnaires des pays industriels ont reçu et retransmis une praxis qui ignore pratiquement les caractéristiques spécifiques de la voie vers le pouvoir dans des systèmes où l'on trouve un mouvement ouvrier de masse légalement organisé à l'intérieur d'Etats démocratiques. Le Chili est l'expérience la plus récente d'une longue série d'épisodes tragiques qui, d'une manière ou d'une autre, ont été causés par cette confusion entre les tactiques. Nous aurons l'occasion de voir plus avant l'incidence décisive de cette confusion dans les erreurs de la direction du Mouvement populaire chilien entre 1970 et 1973. L'accumulation de ces erreurs finit par laisser la voie libre à une contre-révolution sanglante, à un massacre de la classe ouvrière, aboutissement de l'évolution historique qui avait permis l'installation du gouvernement Allende en 1970.

La tactique insurrectionnelle présuppose l'inéluctabilité de la guerre civile dans la voie vers le pouvoir, elle est liée à une conception particulière des relations entre classes et secteurs sociaux, et elle implique une organisation politique tributaire des deux conditions antérieures.

La scission des partis socialistes européens après 1918 est due à des causes diverses, et surtout à la guerre de 1914-1918 et à l'appui qu'elle reçut d'un secteur des principaux partis ouvriers qui fit cause commune avec les intérêts impérialistes de leurs bourgeoisies nationales respectives. Mais l'option tactique, qui, depuis des années, faisait l'objet de débats au sein des partis socialistes, en vint à se transformer, dans ce contexte, en un facteur de division et d'affrontement entre socialistes et communistes. L'Internationale communiste trouve sa raison d'être dans la conviction que: «La lutte de classe dans presque tous les pays d'Europe et d'Amérique entre dans la phase de la guerre civile». «Dans ces conditions, les communistes ne peuvent avoir confiance dans la loi bourgeoise. Partout, ils doivent créer un appareil parallèle illégal, qui, au moment décisif, permettra au parti de faire son devoir pendant la révolution» [35] .

Toutefois, ce n'est pas tellement cette préparation théorique et pratique à la guerre civile en tant que voie d'accès au pouvoir qu'il nous importe ici de souligner, mais plutôt la politique de relations entre classes et couches sociales : considérer que le destin du socialisme est entre les mains d'une avant-garde prolétarienne organisée qui, tôt ou tard, devra imposer son hégémonie sur les autres secteurs sociaux y compris ceux qui ne sont pas à proprement parler bourgeois. C'est-à-dire, sur la petite bourgeoisie et même sur les secteurs d'ouvriers et de travailleurs qui n'acceptent pas le programme et la tactique de l'avant-garde. Le Parti de la révolution continue, ainsi, à se situer objectivement dans la position minoritaire qui est consubstantielle à la tactique insurrectionnelle. Si une telle rupture et différentiation interviennent tout au long des étapes de la lutte pour le pouvoir, seule une insurrection victorieuse peut amener le Parti de la révolution à conquérir le pouvoir, et, étant donné sa position minoritaire, il lui faudra, pour le conserver, refuser les libertés politiques aussi bien à la classe bourgeoise adverse qu'aux travailleurs qui n'acceptent pas la politique de l'avant-garde. L'hégémonie du prolétariat ainsi conçue ne peut s'imposer que par un affrontement armé pour peu que le vaste front d'opposition dispose des moyens nécessaires pour le soutenir. Front d'opposition majoritaire, et éventuellement guerre civile, qui n'est possible que dans la mesure où une partie importante des couches populaires elles-mêmes - ouvriers, paysans, classes moyennes - fait cause commune contre l'avant-garde révolutionnaire socialement minoritaire. [36]

Un mouvement ouvrier qui arrive au pouvoir par cette voie doit évidemment détruire, au préalable, les institutions politiques, juridiques et militaires de l'Etat préexistant: aussi bien celles d'un régime dictatorial que celles d'un régime démocratique bourgeois.

La tactique politico-institutionnelle repose sur des bases très différentes; elle a une logique de développement qui lui est propre, et sa conception de la prise du pouvoir par les travailleurs a des conséquences politiques également opposées à celles qu'entraîne la voie insurrectionnelle. Arrêtons-nous quelques instants sur ce point.

L'accession au pouvoir des travailleurs par la voie politique institutionnelle exige la présence cumulative des facteurs suivants :

a) une classe ouvrière puissante numériquement et avec une position solide dans la structure productrice de la société, ce qui implique un niveau relativement élevé d'industrialisation et de développement des moyens de production capitaliste;

b) un mouvement ouvrier uni et cohérent, ce qui est impossible si ses organisations représentatives sont divisées et opposées au niveau national et / ou international ;

c) la coalition, autour de la classe ouvrière, de vastes couches sociales populaires - depuis les paysans jusqu'aux petits propriétaires et aux travailleurs salariés du secteur tertiaire - unies dans leur refus d'accepter les effets, négatifs pour elles, du capitalisme, et dans leur intérêt commun de bâtir un régime socio-économique socialiste;

d) l'existence, conséquence des facteurs précédents, d'un système socio-politique démocratique, fondé sur la participation consciente et organisée des citoyens dans la vie publique ; participation exercée dans un régime pluraliste, garanti par un Etat de droit et étayé par des institutions solides.

L'accès au pouvoir dans un tel contexte exige donc que le mouvement populaire soit par lui-même - ou grâce à un jeu d'alliances - capable de réduire les forces conservatrices à une situation d'isolement socio-politique et militaire qui les empêche d'avoir recours à la guerre. Cela n'est possible que si, dans la lutte pour le pouvoir, les forces populaires distinguent, au sein du bloc adverse, entre les couches sociales - salariés, travailleurs indépendants, petits propriétaires - qui, quoique n'étant pas favorables à la perspective socialiste, ne constituent pas en tant que telles l'axe d'une réaction active au processus révolutionnaire, et entre la fraction de la bourgeoisie liée au capital international, dont l'opposition aux transformations révolutionnaires est irréductible. Une telle distinction est également valable pendant la période initiale de transition vers le socialisme. Pour que le mouvement socialiste, même s'il est majoritaire avant et après la prise du pouvoir, accepte de coexister avec les secteurs non socialistes mais qui ne lui sont pas objectivement opposés, il faut qu'il leur reconnaisse, sans préjudices ni calculs équivoques, des droits politiques et économiques qui lestassent participer volontairement à un projet d'avenir dans lequel leurs intérêts spécifiques seront compatibles avec la transition vers une société socialiste. La nature et les modalités de cette étape de transition sont forcément distinctes de celles de la voie insurrectionnelle. Si une telle relation de coexistence et de complémentarité n'est pas établie, ces secteurs n'accepteront un gouvernement des travailleurs que par la force, ce qui peut porter la classe ouvrière à l'isolement et la pousser à affronter la majorité du reste du corps social. Les secteurs intermédiaires, dans cette hypothèse, tendent à se grouper autour du pôle antagonique, en réduisant la classe ouvrière à l'alternative d'être «marteau ou enclume»: évolution socialiste imposée par la violence (situation de guerre civile, que cette dernière éclate ou non, et dictature du prolétariat) ou contre-révolution (massacre ouvrier et imposition d'un régime de dictature bourgeoise). Cette alternative ne peut être résolue que par un type quelconque d'affrontement armé, dont le sort dépend tout particulièrement du caractère spécifique des forces armées de l'Etat. Si ces forces armées s'identifient, dans leur majorité, à des secteurs autres que les secteurs proprement ouvriers, l'affrontement militaire sera défavorable aux organisations ouvrières, à moins que n'intervienne une force militaire étrangère apportant un appui plus puissant, et vice versa. Ainsi, le conflit social interne s'internationalise et devient tributaire de facteurs extérieurs au pays. En tout cas, le système socio-politique antérieur à la période de l'affrontement armé est détruit dans ses structures et ses institutions de base. Le pays s'installe dans la guerre civile et dans la dictature.

L'instauration d'un gouvernement d'orientation socialiste par une voie autre que la voie insurrectionnelle exige, non seulement l'unité des organisations ouvrières, mais encore l'alliance et/ou la coexistence politique et sociale de ces dernières avec les organisations représentatives des travailleurs des couches moyennes, qu'elles appartiennent au gouvernement ou qu'elles se trouvent dans l'opposition. Le respect des droits politiques pour les secteurs sociaux qui ne représentent pas à proprement parler 1'«avant-garde» révolutionnaire, ou qui sont en contradiction avec elle, est indispensable pour maintenir, à travers l'expression des aspirations collectives, l'identité du corps social.

Dans la voie politique institutionnelle, les relations sociales sont conditionnées par une dynamique d'incitation et de stimulation entre les différents secteurs opposés, qui vise à la restructuration socio-économique et politique de la société par le biais d'une stratégie indirecte, cette stratégie évite le conflit violent et la rupture des mécanismes sociaux de coexistence et d'identification collective. Pour que les armes - guerre civile sous quelque forme que ce soit - puissent résoudre les antagonismes sociaux, il faut qu'il y ait subversion de ces mécanismes d'agencement et de régulation sociale, qui ouvre la voie à l'affrontement direct. C'est une situation sur laquelle peut déboucher la voie politique institutionnelle dans la mesure où sont détruits ou affaiblis les mécanismes dont dispose la société pour éviter sa désintégration.

De son côté, la voie insurrectionnelle envisage l'exacerbation des tensions pour polariser les forces sociales. Une fois le conflit éclaté, le processus des relations sociales est réglé par le biais de la dynamique «coercition-dissuasion», qui trouve son dénouement naturel dans l'affrontement violent entre les organisations antagoniques: c'est la stratégie directe.

Voies directe et indirecte vers un nouvel ordre socio-politique vis-à-vis de la guerre civile

Tactique indirecte

Tactique directe

incitation à la coexistence entre groupes sociaux non antagoniques

exacerbation des tensions entre groupes sociaux non antagoniques

différenciation a travers l'irradiation-stimulation

différenciation a travers la dissuasion-coercition

restructuration socio-économique et politique

conflit aigu entre forces organisées

nouvel ordre socio-politique

guerre ou affrontement civil violent

nouvel ordre socio-politique

L'EXPERIENCE DU CHILI

Dans la pratique, les deux tactiques précédemment exposées se présentent généralement imbriquées, voir combinées. Au Chili, pendant le gouvernement de l'Unité populaire on peut dire que le Parti communiste, le Parti radical et une grande fraction du Parti socialiste et du MAPU envisageaient la voie indirecte pour la période de transition vers le socialisme, mais d'autres fractions de ces deux derniers partis, ainsi que le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) - qui ne faisait pas partie du gouvernement -, estimaient, au contraire, que seule la tactique directe pouvait ouvrir la voie au socialisme dans le pays. De plus, on trouvait une divergence de vues semblable en ce qui concernait les tactiques contre-révolutionnaires. Tandis que le Mouvement patrie et liberté - inspiré de la Phalange espagnole -, le Parti national et le secteur Frei delà Démocratie chrétienne (DC) opposaient, plus ou moins, à l'action de l'Unité populaire (UP) une résistance conforme à la tactique directe, le secteur Tomic de la DC maintint toujours son opposition dans le cadre de la tactique indirecte.

Nous aurons l'occasion de voir dans les chapitres suivants l'influence qu'ont eue, sur le sort du gouvernement de l'UP, les divergences qui se sont produites à l'intérieur de celui-ci.

Chili 1970-1973. Tactiques révolutionnaires et contre-révolutionnaires

Dominante

Latente

Directe

Mir
Secteurs du Parti socialiste
Secteurs du MAPU

Gauche chrétienne

Patrie et liberté
Parti national
Droite radicale (PDR)

Secteur FREI du PDC

Indirecte

Allende
Parti radical
Parti communiste
Secteurs du MAPU

Secteurs du Parti socialiste

Secteur Tomic du PDC

Au Chili, l'unité des partis ouvriers - Parti socialiste et Parti communiste unis dans le Front d'action populaire - était en elle-même suffisante, en 1964, pour regrouper la majorité des ouvriers de l'industrie et des mines. Si nous prenons les 29 communes ayant la plus forte densité de mineurs et les 24 communes ayant la plus forte densité d'ouvriers de l'industrie - avec plus de 40% de la population active travaillant respectivement dans le secteur des mines et de l'industrie, selon le recensement de 1960 - nous constatons que la candidature de Salvador Allende à la présidence de la République réunissait 57,4%.

En revanche, dans les 26 communes où la densité des couches moyennes était la plus forte - avec plus de 40% de la population active occupée dans le secteur tertiaire - l'Union socialiste communiste n'arrivait pas à obtenir 35% des voix aux élections présidentielles de 1964 et 1970.

Dans les graphiques on peut observer comment, en 1970, l'incorporation formelle à l'alliance socialiste-communiste du Parti radical, du MAPU, du PSD et de l'API, tous partis des couches, a réaffirmé et consolidé les tendances observées six ans auparavant sur la capacité de concentration de l'électorat autour des partis ouvriers. Il en est de même du comportement de l'électorat paysan [38], bien qu'entre 1964 et 1970 son appui aux candidats de la gauche ait considérablement augmenté.

Durant les années immédiatement antérieures et postérieures à l'instauration du gouvernement de l'Unité populaire, la mobilisation politique et l'incorporation de nouveaux secteurs urbains, paysans, miniers, et d'ouvriers de l'industrie au processus révolutionnaire augmenta, quoique à un rythme inégal (graphiques 4, 5, 6). [E.N: sont omis]

La solidité et la force de l'Unité populaire reposaient sur la concentration des forces qu'impliquait l'alliance socialiste-communiste mise en oeuvre depuis 1956, d'abord dans le domaine syndical et, à partir de 1958, entre les deux partis politiques: unité syndicale réalisée par l'existence d'une seule centrale ouvrière, et cela malgré les efforts de la droite pour la briser ; hégémonie socialiste-communiste marquée parmi les travailleurs organisés. En mai 1972, à l'occasion de l'élection du conseil national de la Centrale unique des travailleurs (CUT) au scrutin uninominal direct, secret et national des adhérents, les listes rassemblées au sein de l'UP représentaient 66% des suffrages, contre 26,3% pour la liste unique de l'opposition de droite DC, et 2,5% pour l'extrême-gauche. C'est dans cette union entre les travailleurs que se trouvait la force réelle du gouvernement Allende.

Cette unité reposant sur une majorité socialiste-communiste incontestable ne masque pas, pour autant, les contradictions qui traversent la classe ouvrière, dont les différentes listes électorales sont le reflet. Comme les classes moyennes, la classe ouvrière est bien traversée par des contradictions internes qui seront, soit réglées au sein d'institutions représentatives, soient exacerbées, puis niées et, enfin, tranchées par la voie dictatoriale.

L'UP disposait donc d'une structure interne qui permettait l'unité majoritaire du mouvement ouvrier derrière le gouvernement, tout en assumant les contradictions internes. De même, en 1970 et en 1971, l'ensemble de l'UP entretint des relations de coexistence avec les secteurs moyens de l'opposition. Elle parvint, ainsi, à leur faire accepter un gouvernement de l'UP plutôt que l'alternative que proposait la droite.

On constate ainsi que les travailleurs (dont le soutien majoritaire est une condition sine qua non) ne peuvent pas accéder au gouvernement dans un système démocratique représentatif, ni utiliser le pouvoir de l'Etat dans un sens anticapitaliste s'ils ne disposent pas d'une structure de relations socio-politiques avec les secteurs populaires et moyens de l'opposition qui leur permette d'absorber les contradictions sans nier leurs intérêts propres et sans contrecarrer, par l'usage de la violence, leur projet social.

Résultats de l'élection du Conseil de direction national de la CUT - mai 1972

Tendance politique

Nbre de voix recueillies

%

Nbre de dirigeants élus

1. Communiste (UP)

173 068

30,89

18

2. Socialiste

143 140

26,44

16

3. Démocratie chrétienne

147 531

26,33

16

4. MAPU (dissidents démocrates chrétiens de l'UP)

25 983

4.63

2

5. Radical (UP)

21 910

3,91

2

6. Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR guevariste)

10 192

1,81

1

7. Union socialiste populaire (dissidents socialistes non-membres de l'UP)

5 420

0,96

-

8. Gauche radicale

3 572

0,63

-

9. Communiste révolutionnaire (maoïste)

3 330

0,59

-

10. Gauche chrétienne (dissidents démocrates-chrétiens de l'UP)

3 216

0,57

-

11. Sociaux-démocrates (UP)

1 616

0,28

-

12. Indépendants

1 599

0,21

-

13. Anarchistes

673

0,12

-

14. Blancs et nuls

13 990

2,49

-

Total

560 240

99,93

Cela n'est possible que:

a) dans un système politique démocratique accepté par les forces sociales majoritaires du pays, structurées de manière à pouvoir éviter une crise du système politique n'ayant d'autre issue que l'affrontement violent;

b) dans un système économique suffisamment cohérent et dynamique pour éviter qu'une crise de ses mécanismes fondamentaux ne rende antagoniques les intérêts entre les différents secteurs et couches sociales sur lesquelles est fondé le fonctionnement du système socio-politique, en d'autres termes pour éviter que les couches populaires et moyennes de l'opposition ne soient mobilisées sous la direction de la grande bourgeoisie, dans un front commun contre le bloc social populaire.

Ainsi, la transition vers le socialisme ne peut pas être l'oeuvre d'une minorité (même si cette minorité est majoritaire au sein de la classe ouvrière), mais doit être celle de la majorité de la société - quelles que soient les contradictions existant en son sein.

Tel était le cas du Chili en 1970 et en 1971, mais, dans le courant de l'année 1972, par l'exploitation politique que les partis capitalistes firent de la crise économique, le processus révolutionnaire ne fut plus soutenu que par une minorité. Prenons un exemple significatif, celui de la grève, en mai-juin 1973, d'une grande partie des ouvriers de la mine de cuivre El Teniente. Les partis de droite appuyèrent et encouragèrent les revendications des mineurs, justifiées en partie par une grossière erreur de la bureaucratie étatique, et poussèrent ces derniers à entreprendre une marche de protestation sur Santiago. Les grévistes acceptèrent de le faire. Ils arrivèrent, le 14 juin, à la capitale et ils demandèrent audience au président de la République. Le climat politique était tellement surchauffé que les partis de l'opposition, tout comme ceux du gouvernement, tenaient pour certain que Allende refuserait de recevoir le comité de grève. Cela devait servir de prétexte à une campagne systématique des mass média de la droite pour présenter les «travailleurs en grève» et le «gouvernement des travailleurs» «opposés» entre eux, ce qui était important sur le plan de la préparation psychologique et de la légitimation préalable du coup d'Etat dont la date était fixée à treize jours après le 27 juin.

A la surprise générale, Allende tente de mettre au point un accord pour résoudre le conflit minier et reçoit officiellement une délégation des grévistes, le 15 juin, à midi. Cependant, l'après-midi de ce même jour, les Partis socialiste et communiste émettent une déclaration commune qui condamne cette entrevue. Pour la première fois, depuis 1970, les partis ouvriers se désolidarisent publiquement du président de la République, et, précisément, à propos d'un conflit où intervient un secteur de travailleurs.

Dans une réponse au PC et au PS, Allende souligna fermement et publiquement sa détermination de reconnaître la représentativité de tous les secteurs ouvriers, même de ceux qui, en opposition avec l'UP ou le gouvernement, avaient recours à la grève. Allende réaffirmait ainsi sa volonté d'accepter les contradictions socio-politiques. Elles avaient permis à l'UP d'arriver au pouvoir en 1970 et de gouverner le pays pendant plus de deux ans. Mais la crise économique était déjà en train de briser la structure socio-politique qui avait servi de base à la tactique politique institutionnelle de conquête du pouvoir. Tandis que les couches moyennes de l'opposition glissaient peu à peu, au milieu de grandes contradictions et d'hésitations, vers l'acceptation d'une dictature armée de la bourgeoisie (comme alternative au gouvernement de l'UP), les partis ouvriers se voyaient peu à peu entraînés - bien qu'avec de sérieux doutes, notamment de la part du PC, sur sa viabilité - par la dynamique qui mène à la dictature de l'avant-garde du prolétariat, seule capable d'éviter le massacre des ouvriers ou la guerre civile.

Il convient, par ailleurs, de ne pas oublier que la politique sociale du gouvernement de l'UP en faveur des masses salariées, pendant les années 1971 et 1972, correspondait à sa ligne tactique non insurrectionnelle. Il existe une relation inversement proportionnelle entre la diminution de la paupérisation des travailleurs et le développement des formes de lutte insurrectionnelle. Au contraire, dans la mesure où l'évolution de la situation économique réduisait le niveau de consommation des secteurs moyens, ceux-ci allaient devenir ouverts à l'acceptation des formes insurrectionnelles de résistance que préconisait la droite.

Le point faible de l'UP était les secteurs moyens urbains. La base sociale représentée par les secteurs moyens dans l'UP demeura pratiquement constante entre 1965 et 1973 (alors que l'électorat ouvrier et mineur, favorable à l'UP, augmentait).

Dans la mesure où les couches moyennes étaient politiquement représentées par la Démocratie chrétienne, il était nécessaire que celles-ci s'inclinent du côté ouvrier et non du côté bourgeois pour que l'UP puisse accéder au pouvoir par la voie politique institutionnelle, d'où la nécessité pour cette dernière de s'entendre avec la DC. La coexistence ou l'accord des forces sociales d'appui des deux groupes politiques pouvaient seuls éviter la crise générale du système politique. Même si l'UP devenait elle-même le centre de gravité du bloc social dominant dans le pays, aussi bien socialement que politiquement et militairement, il était toujours indispensable de construire un système politique dans lequel le bloc social dominant puisse résoudre, par le biais de mécanismes de coexistence et non de négation, ses contradictions internes d'un côté et ses problèmes avec les secteurs sociaux d'opposition de l'autre. Un tel problème se posa, dans les faits, au commencement de 1972, lorsque le régime constitutionnel traditionnel traversa une crise sérieuse, période pendant laquelle Allende résolut d'ouvrir le débat sur le caractère et le contenu d'une nouvelle organisation d'Etat qui réponde aux exigences de la transition vers le socialisme. Cette initiative fut concrétisée dans le projet de Constitution qui finit par être élaboré en août 1972. Nous verrons plus loin pourquoi cette action de Allende, en faveur du changement des institutions étatiques, ne fut pas suivie par la direction des partis ouvriers.

Tout au long de 1972 et 1973, plus se multipliaient les conditions qui empêchaient la coexistence du bloc social UP et des secteurs ouvriers, paysans et moyens non assimilés à l'UP et plus le processus révolutionnaire se rapprochait de la situation d'affrontement direct entre l'avant-garde anticapitaliste et les forces contre-révolutionnaires. Plus la voie politique institutionnelle de la conquête du. pouvoir par les travailleurs devenait impossible, plus le conflit armé apparaissait-comme l'unique solution du conflit entre les classes et les secteurs sociaux.

Plus se développaient les contradictions entre le bloc UP et les secteurs intermédiaires dont la présence à l'intérieur de l'appareil d'Etat était importante, et plus la crise interne de l'Etat devenait aiguë. Et plus l'Etat perdait de sa légitimité devant les couches populaires et moyennes de l'opposition, et plus ces dernières avaient tendance à considérer le gouvernement comme leur «ennemi», ce qui les amenait à mettre en jeu leurs possibilités d'autodéfense, leurs règles de sécurité: elles entraient dans la dynamique de la «violence».

Les secteurs sociaux de la haute et moyenne bourgeoisie ont été traditionnellement protégés par l'autorité de l'Etat, ainsi que par des systèmes normatifs de direction et de solution des conflits - propriété, influence politique directe, groupes de pression, etc. Un gouvernement comme celui de l'UP changeait radicalement la situation, en mettant l'autorité de l'Etat au service des classes populaires et de l'éclatement des systèmes normatifs de la grande bourgeoisie. Détruire l'autorité gouvernementale et celle de l'Etat, devenait donc une nécessité impérieuse pour les secteurs sociaux opposés à l'action du gouvernement UP. Si la contre-révolution ne peut pas disposer de ces couches moyennes, elle ne pourra pas mobiliser un front de masse contre la classe ouvrière et les autres composantes du bloc socialiste. Dans la mesure où la légitimité de l'Etat en vient à être défiée massivement, l'usage normatif de la violence tend à être accepté aussi bien par les groupes privés que par le régime politique lui-même. C'est alors qu'interviennent au premier plan les institutions de coercition de l'Etat, en particulier les forces armées.

Tant que sont maintenus l'équilibre entre les intérêts du bloc social dominant, le caractère des institutions de l'Etat et la composition sociale des forces armées professionnelles, il est difficile que ces dernières se convertissent en un facteur de pouvoir opposé à celui des institutions civiles de l'Etat. C'est pour cette raison que, au moment où la crise d'hégémonie du bloc social dominant entraîne celles des institutions de l'Etat, les forces armées tendent à assumer directement les tâches d'aménagement et de régulation de la société.

Un système politique fasciste ou para-fasciste qui est parvenu à cimenter une alliance entre la bourgeoisie et les classes moyennes autour d'institutions politico-militaires n'a jamais été renversé de l'intérieur. Il a fallu une guerre extérieure pour détruire un tel appareil d'Etat. L'Allemagne d'Hitler et l'Italie de Mussolini en ont été une preuve en leur temps, et le Portugal de Salazar l'a confirmé trente ans après. Il faut chercher sur les champs de bataille de ses colonies africaines la raison principale de la défaite militaire du fascisme portugais.

Dans une société industrialisée, avec une classe ouvrière nombreuse, l'organisation unitaire de cette dernière, autour d'objectifs de démocratisation politique et économique, est le plus grand défi qui puisse menacer la domination du grand capital sur les centres de pouvoir de la société. Une telle organisation unitaire des intérêts représentatifs de la classe ouvrière sera d'autant plus réalisable et efficace que cette dernière assumera mieux ses divergences internes, non point en les ignorant artificiellement mais en les surmontant. Seule une structure démocratique, au sein de la classe ouvrière, peut permettre l'unité de celle-ci dans un sens large. Ainsi les forces ouvrières trouvent dans le développement de la démocratie interne un des facteurs les plus importants pour affermir leur unité.

Toutefois, la solution de la crise de l'Etat capitaliste ne peut être apportée par la seule classe ouvrière, encore que la capacité organique d'action de cette dernière soit l'élément le plus important; elle doit venir de l'ensemble des secteurs sociaux soumis à des relations d'exploitation ou de discrimination par le mode capitaliste de production. Seule, l'alliance des organisations représentatives de la classe ouvrière avec celles d'une grande partie des secteurs moyens - productifs ou non productifs - peut permettre à l'ensemble de ces forces d'assumer une position dominante dans l'ensemble du corps social. C'est la condition indispensable pour réaménager la société au service des travailleurs.

Dans la négation des structures de pouvoir de la société capitaliste, dans l'affirmation et la recherche de nouvelles formes d'organisation du système de production, des relations de propriété et des rapports sociaux, il existe des secteurs ouvriers et moyens qui - pour des raisons idéologiques ou des intérêts immédiats - ne s'incorporent pas de façon positive à un processus de transition vers le socialisme. Avant que les organisations représentatives des travailleurs ne contrôlent entièrement le pouvoir, l'alliance pro-socialiste doit éviter l'affrontement direct avec ces secteurs qui fournissent une base de masse aux mouvements contre-révolutionnaires et, éventuellement fascistes, liés au grand capital financier et industriel national et international.

A partir de ces prémisses, la période de transition vers le socialisme est caractérisée, dans la pratique, par les phénomènes suivants :

- de vastes couches populaires et des secteurs moyens n'acceptent de s'incorporer à une alliance centrée autour de la classe ouvrière que dans la mesure où les organisations de cette dernière n'exigent pas leur satellisation ou leur soumission, et dans la mesure où elles leur assurent la libre manifestation de leur personnalité sociale et politique. En d'autres termes, elles refusent de reconnaître le principe d'un parti dominant;

- les secteurs populaires et petit-bourgeois non identifiés au bloc prosocialiste, mais en coexistence avec lui, ne cessent d'être un terrain facile de manoeuvre contre-révolutionnaire que lorsqu'ils se sentent incorporés à un processus de transformation sociale qui, de façon délibérée et sincère, demande leur collaboration sans les soumettre Par des moyens coercitifs ni leur donner l'impression que le mouvement révolutionnaire ne leur donne satisfaction que temporairement aussi longtemps qu'il accumule les forces suffisantes pour les écraser ensuite.

Mais si l'unité de la classe ouvrière et son alliance avec d'autres secteurs populaires veut, dans certaines circonstances, mener à la tête de l'Etat une coalition de forces anticapitalistes, une simple alliance électorale ne saurait garantir qu'un régime de transition vers le socialisme se consolidera et pourra mener à bien des transformations socialistes, s'il n'existe pas une unité de direction à l'intérieur de la coalition: unité de direction tant du point de vue tactique - mise en commun du projet pour arriver au but stratégique - qu'organique - création de structures opérationnelles qui permettent l'unité de décision et d'exécution.

Dans un processus de conquête du pouvoir par la voie insurrectionnelle et la guerre civile, cette unité exige plus ou moins fatalement un parti unique de la révolution, dont le modèle bolchevique est le plus représentatif. En revanche, le parti unique du type bolchevique est incompatible avec les exigences intrinsèques d'une voie vers le pouvoir autre que la guerre civile, car il est en contradiction avec la reconnaissance de la pluralité politique à l'intérieur de la classe ouvrière et des secteurs sociaux alliés, et des droits politiques des secteurs avec lesquels le bloc socialiste coexiste tout en reconnaissant leur personnalité différente.

Nous aurons l'occasion de voir, plus avant, comment au Chili l'UP n'a pas réussi à établir l'unité d'action. Et comment, en mars 1973, quand Allende proposa des mesures spécifiques pour la rendre possible, ce furent précisément les partis ouvriers, le PC et le PS, qui refusèrent le plus catégoriquement la marche vers la direction unitaire demandée par le président de la République. Pourquoi? Il faudrait considérer la conception du parti dominant au sein du PC et du PS pour trouver la réponse à ce refus, dont les conséquences furent capitales et décisives car il ouvrit la voie au massacre des ouvriers de septembre 1973. L'inadaptation entre certaines approches théoriques du parti, d'un côté, et les exigences concrètes du processus révolutionnaire en 1973, de l'autre, eut pour les travailleurs des conséquences dont le prix est incalculable.

INSURRECTION ET CONTRE-INSURRECTION

Un gouvernement d'organisations ouvrières, quelle que soit la voie suivie pour sa mise en place, ne peut se maintenir que dans la mesure où il conserve et consolide l'hégémonie du bloc social dont l'appui a permis son instauration. Plus les possibilités d'action contre le gouvernement révolutionnaire seront grandes, à l'intérieur et à l'extérieur du pays, et plus strict devra être le contrôle de ce dernier sur les centres de pouvoir de la société. Plus la base sociale d'appui au nouveau régime sera minoritaire, et moins ce dernier pourra tolérer l'opposition - aussi bien celle de l'ancien bloc social dominant que celle qui pourrait surgir au sein des organisations ouvrières elles-mêmes. C'est une logique que l'on retrouve dans toutes les expériences historiques d'insurrection qui ont amené la dictature du prolétariat dont l'origine est essentiellement incompatible avec la reconnaissance de droits politiques à l'opposition bourgeoise, et dont l'évolution a été toujours contraire à toute « opposition ouvrière » organisée. La révolution bolchevique a mis plusieurs années à le découvrir, mais elle l'a confirmé et elle en a même fait une norme dans le système stalinien.

La nécessité d'une armée populaire capable de vaincre l'armée professionnelle de l'Etat pré-révolutionnaire, la méconnaissance et la négation du régime légal de ce dernier, le déplacement du centre de décisions politiques de l'appareil de l'Etat vers celui du parti qui dirige l'insurrection, l'interdiction de toute opposition intérieure et le contrôle strict de toute sorte de communications et de relations avec les pays étrangers non révolutionnaires font partie d'une même dialectique de prise et de conservation du pouvoir par le biais de l'insurrection ouvrière et de la mise en œuvre d'un régime socio-politique capable de contenir une éventuelle insurrection contre-révolutionnaire.

De même que les fondements sur lesquels repose la voie politico-institutionnelle de conquête du pouvoir par les organisations ouvrières sont différents de ceux de la voie insurrectionnelle, de même la politique contre-révolutionnaire d'un gouvernement populaire installé sans le recours à la guerre civile doit être totalement différente de celle appliquée par les régimes de dictature du prolétariat. Ne pas établir cette différence mène à des confusions qui peuvent être tragiques.

La théorie politique marxiste, classique et contemporaine, a toujours tenu pour certain que les forces antisocialistes, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, ne se résigneraient pas à accepter sans résistance l'instauration et la consolidation d'un régime anticapitaliste tant qu'elles disposeraient de moyens pour le faire. Mais autant elle a développé - aussi bien du point de vue théorique que pratique - les tactiques et les techniques contre-insurrectionnelles propres aux régimes instaurés par le biais d'une guerre, autant elle a peu étudié les conditions socio-économiques, militaires et politiques indispensables pour éviter l'insurrection contre un gouvernement populaire installé sans affrontement armé préalable.

Examinons d'abord le problème militaire. Un gouvernement représentatif des organisations ouvrières installé légalement par le suffrage universel peut envisager, comme Engels dans l'Allemagne de 1892, que «la légalité ... travaille pour nous à merveille, si bien que ce serait une folie de notre part de l'enfreindre tant que les choses iront à ce train. Il est beaucoup plus juste de se demander si ce ne sont pas plutôt les bourgeois ... qui porteront atteinte à la loi et au droit pour nous écraser Par la violence». Mais il peut difficilement entériner sa conclusion: «Mais laissons venir les choses. En attendant, tirez les premiers, Messieurs les bourgeois». [39]

Avant la première guerre mondiale et la scission de la Ile internationale, les partis ouvriers des pays les plus industrialisés, partisans de l'accès au pouvoir par une voie autre qu'insurrectionnelle, allaient a peine plus loin que Engels. Ainsi, quand Kautsky formule directement la question: «Si nous devons exclure de nos cerveaux l'idée du peuple résistant par la force des armes aux armes de la forcepublique, devons-nous par là entendre que jamais le prolétariat ne résistera par la force aux coups de force de ses adversaires? En face d'un coup d'Etat, resterons-nous sans défense? N'y a-t-il pas pour nous d'autre arme politique que le bulletin de vote?» [40] Sa réponse est la même que celle que donnèrent, pendant des dizaines d'années, les mouvements ouvriers des pays industrialisés à régimes démocratiques: «La grève générale»!

Si l'histoire du mouvement ouvrier, dans les pays plus développés économiquement et politiquement, a montré la validité de la première partie des propositions que nous mentionnons comme illustration d'une opinion généralisée dans les partis ouvriers, l'expérience des années vingt en Italie, et celle des années trente en Allemagne et en Espagne, ont déjà montré jusqu'à quel point la grève générale était un instrument impuissant pour couper le chemin aux dictatures de caractère fasciste.

Il est stupéfiant de constater à quel point le culte mystique de la grève générale en tant qu'instrument de dissuasion de la contre-révolution,, dans des situations de crise d'hégémonie sociale, a la vie longue dans les mouvements ouvriers, malgré les échecs historiques répétés et spectaculaires qu'il a connus. Si une grève générale ouvrière n'est pas soutenue par des travailleurs en armes, elle ne peut jamais renverser un régime disposant d'une armée décidée à le défendre, et jamais empêcher la prise du pouvoir par les forces antisocialistes quand celles-ci disposent d'une armée prête à les appuyer de façon active ou passive. De même l'alternative que posait Rosa Luxemburg, comme point culminant de la grève générale révolutionnaire, est une illusion: «Alors, ou la grève générale est noyée dans le sang, ou les soldats passent à la cause du peuple et celui-ci prend la direction de l'Etat... la grève générale, à ce point de vue, n'est rien d'autre que la révolution sans armes» [41].

Sans armes, la grève générale en tant que «révolution prolétarienne» présente une alternative tout autre : ou le massacre des ouvriers ou la guerre civile. Sans l'intervention, directe ou indirecte, d'une force militaire étrangère du côté des organisations ouvrières, l'armée d'un Etat moderne, dont la stabilité est sérieusement menacée, garde son unité devant les grévistes - et c'est le massacre - ou se divise - et c'est la guerre civile.

Au Chili, entre 1970 et 1973, les syndicats et les partis ouvriers crurent à nouveau que la grève générale et l'occupation des entreprises étaient la meilleure réponse, si la droite tentait un coup d'Etat. C'est ce qui a été répété publiquement pendant trois ans en de multiples occasions. Mais bien qu'il y eut plusieurs grèves générales ouvrières appuyant le gouvernement de l'UP, lorsqu'éclata le premier putsch, au matin du 29 juin 1973, ce fut moins l'ordre immédiat de grève générale et l'occupation des centres de travail que l'action d'une partie de l'armée elle-même, qui arrêta les putschistes. Le 11 septembre de la même année, il a suffi que ce secteur de l'armée soit dans l'impossibilité d'agir pour que l'occupation des entreprises s'achève dans un bain de sang. Et les dirigeants ouvriers n'eurent pas besoin de lancer la grève générale: ce furent les putschistes,eux-mêmes,qui ordonnèrent le lock-out total. Lorsque, une semaine après, le nouveau régime ordonna la reprise du travail, des dizaines de milliers d'ouvriers avaient été tués ou étaient arrêtés, l'organisation des syndicats et des partis détruite, leurs chefs assassinés ou en fuite. Ils furent les seuls à ne pas répondre aux ordres militaires de regagner les postes de travail: le reste, le million de membres de la Centrale unique des travailleurs, dut obtempérer.

Evidemment ni Engels, ni Rosa Luxemburg, ni les organisations ouvrières italienne et allemande qui s'opposèrent à l'arrivée au pouvoir de Mussolini et d'Hitler, ni la gauche chilienne, ne disposaient d'une armée populaire pour l'opposer à l'armée professionnelle de l'Etat. Affirmer a posteriori : «Ils auraient dû en former une ! » ne fait qu'éluder le véritable problème. Ils n'en ont pas créé parce qu'il leur était impossible de le faire. Cependant, les théories politiques socialistes, notamment la théorie marxiste, s'attaquent depuis plus d'un siècle au problème du rapport armée - pouvoir de l'Etat sans l'avoir fait progresser beaucoup depuis la fin de la première guerre mondiale et le début de la révolution bolchevique. Le débat sur ce sujet entre les différents courants des partis ouvriers européens, avant la mort de Lénine, est encore d'actualité. Au Chili, il fut prouvé que ce problème était loin d'être résolu, ce qui contribua grandement à entrafner le bain de sang du 11 septembre 1973.


Notes:

1. L'œuvre de T. Parsons, E.Shils, Toward a general theory ot action. Cambridge, Harvard University Press, 1951, dont l'influence théorique et méthodologique postérieure a été considerable, est particulièrement significative à ce sujet.

2. G. A.ALMOND, «Approaches to developmental causation» in G.A. ALMOND. S.C. FLANÂGAN, R.J.MUNDT, Crisis, choice and change. Historical studies of political development, Boston, Little. Brown and Co., 1973

3. J.MEYNAUD. Rapport sur l'abolition de la démocratie en Grèce, Montréal, 26, av. Giencel, 1967, tome 1, p 309 et suiv., ronéoté. B.R. ANDERSON, R.T.MCVEY. A preliminaty analysis of the october 1, 1965, coup in Indonesia, Ithaca, Cornell University Press, 1971. M BANDEIRA, Pressença dos Estados Unidos no Brasil, Rio de Janeiro,Civilisacâb brasileira. 1973, p.456-475. N.KIEN, Le Sud Viêt-nam depuis Dien-Bien-Phu, Paris, Maspero, 1963.

4. J.R. SCHLESINGER, Stratégie leverage from aid and trade, dans D.M. ABSHIRE éd.. National security, New York, P.A.Praeger. 1963, p 602-701.

5. J. JAURES, J.GUESDE, Les deux méthodes. Conférence dans le cadre du Parti socialiste (SFIO). Paris, Librairie populaire, 1925, p. 28, 24, 86 et 38.

6. K.MARX, «Die revolutionäre Bewegung», Neue Rheinische Zeitung, 1er janvier 1849, et K.MARX. F. ENGELS, Werke, Berlin, 1961, tome 6, p.149-150.

7. P.ENGELS, «Ce qui attend l'Europe» (Londres, 15 déc. 1887), publié dans Sozialdemokrat, 15 janv. 1888

8. Ibid.

9. LENINE, «A propos du mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe», Oeuvres choisies, Paris, Ed. sociales, tome 1, p.775-776.

10. J. GUESDE, «La prise du pouvoir». Socialiste, 1892.

11. Ibid.

12. J. GUESDE, «Action électorale et action révolutionnaire», Socialiste. 1894.

13. E. VANDERVELDE, Le socialisme contre l'Etal Problèmes d'après guerre, Paris. Berger-Levrault. 1918.

14. J.GUESDE, Le socialisme au jour le jour, Paris, V. Giard et E. Brière, 1899, p.396

15. LENINE. La faillite de la IIe internationale (1915). Paris, Ed. sociales, 1958, p.59-62. Le point de vue de Trotsky apparaît dans des écrits tels que La guerre et la révolution- le naufrage de la IIe Internationale, les débuts de la IIIe (Internationale, Paris, Ed. Tête de Feuilles. 1974 (publiées a l'origine entre 1922 et 1924).

16. Paroles du président Ford devant les membres du Conseil des questions mondiales, San Francisco, 22 sept.1975 (Le Monde, 24 sept.1975).

17. En ce qui concerne la pensée américaine après la deuxième guerre mondiale, E.J. ROSI en a fait une compilation significative dans American défense and detente, New York. Dodd, Mead and Co., 1973, et notamment le résumé de R.E.OSGOOD, «The reappraisal of limited war», p.453-471.

18. Cf. S.DUMAS, K.O. VEDEL-PETERSEN, Losses of life caused by war, Oxford, Clarendon Press, 1923, p.28.

19. Ibid., p.144-145.

20. H. CARRERE d'ENCAUSSE, L'Union soviétique de Lénine à Staline, Paris, Ed. de Richelieu, 1972, p.108. Au million de morts au combat, il faut ajouter sept autres millions et demi de victimes civiles, mortes de faim et de misère provoquées par la guerre intérieure. En 1921, la population de l'URSS était de 132 millions d'habitants.

21. G. JACKSON, The Spanish Republic and civil war, 1931-1939, Princeton, Princeton University Press, 1965, p.539. En comparant les sources officielles et officieuses, Jackson évalue à 580 000 le nombre des morts, bien que presque la moitié d'entre eux ne soient pas morts au combat mais aient été exécutés par les forces franquistes après la fin de la guerre.

22. Cf. G. LE QUANG, La guerre américaine d'Indochine, 1961-1973. Paris, Ed. Universitaires, 1978. p.197. Aux chiffres précédents, il faudrait ajouter plus d'un million de blessés dans le seul Viêt-nam du Sud. La population totale des deux Viêt-nam comptait, en 1972, un peu plus de 39 millions d'habitants.

23. P. BUONARROTI, Conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf, Bruxelles, Librairie romantique, 1828.

24. A. BLANQUI, «Le communisme, avenir de la société». Textes choisis, Paris, Ed. sociales, 1955, p.166.

25. A. BLANQUI, «Deuxième pétition pour l'ajournement des élections» (14 mars 1848), et «Adresse au gouvernement provisoire» (17 mars 1848) dans Textes choisis, op.cit., p.118-116.

26. D'après V.P. VÔLGUINE, de l'Académie des sciences de l'URSS, «Les idées politiques et sociales de Blanqui». introduction aux Textes choisis, Paris, Ed. sociales, 1955, p.25

27. F. ENGELS, The programme ot the Blanquist communards in exile, 1874.

28. K.MARX, «Du 13 juin 1849 au 10 mars 1850», dans Les luttes de classe en France, Paris, Ed. sociales, 1967, p.145.

29. «Toutes les révolutions ont abouti jusqu'à présent à l'évinceinent de la domination d'une classe déterminée par celle d'une autre... Même lorsque la majorité' y collaborait, elle ne le faisait - sciemment ou non - qu'au service d'une minorité, mais par là et déjà aussi du fait de l'attitude passive et sans résistance de la majorité, la minorité avait l'air d'être le représentant du peuple tout entier», F.ENGELS, introduction à l'oeuvre de K.MARX, Les luttes de classes en France, 1848-1850, Paris, Ed. sociales, 1967, p.17.

30. Ibid., p.18.

31. Ibid., p.26-27.

32. LENINE, L'Etat et la révolution (août-septembre 1917), Paris, Denoël, 1971, p.44-45.

33. K.KAUTSKY, Neue Zeit, décembre 1893.

34. K.KAUTSKY, Parlementarisme et socialisme, préface de Jean Jaurès. Parti socialiste (SFIO), Librairie du Parti socialiste, 1900, p.165.

35. «Conditions d'entrée dans l'Internationale communiste», nº 3 publié pour la première fois dans Der zweite kongress der komraunistischen Internationale: protokoll der vernandlungen vont 19 juli in Petrograd und vom 23 juli bis august 1920 in Moskau, Hambourg, 1921.

36. L'impossibilité d'unir l'ensemble des secteurs populaires autour d'une insurrection menée au nom du socialisme, donc l'isolement de la classe ouvrière, était admise par Engels en 1895: «Une insurrection qui a la sympathie de toutes les couches du peuple se reproduira difficilement; dans les luttes de classes toutes les couches moyennes ne se grouperont sans doute jamais d'une façon assez exclusive autour du prolétariat pour que, en contrepartie, le parti révolutionnaire rassemblé autour de la bourgeoisie disparaisse à peu près complètement. Le «peuple» apparaîtra donc toujours divisé, et, partout, c'est un levier puissant... qui manquera... de là, que les pouvoirs dirigeants veulent absolument nous mener là où parlent les fusils et où frappent les sabres... si les conditions ont changé pour la guerre des peuples, elles n'ont pas moins changé pour la lutte des classes». ENGELS, introduction à l'œuvre de Marx, Les luttes de classes en France, 1848-1850. op.cit.. p.29-31.

37. Dans les élections municipales de 1971, le Parti radical obtint 8,16% des voix et le PSD 1 36%. Dans les élections parlementaires de mars 1973, le Parti radical rassembla 3,72%. des voix et le MAPU 2,53%. des voix.

38. Les données et les graphiques sur l'évolutionpaysan entre 1964 et 1973 ne sont pas reproduits car ils ont été saisis lors de la mise a sac de ma bibliothèque pendant le coup d'Etat militaire de septembre 1973. Il n'a pas ete possible de les reconstituer.

39. F. ENGELS, «Le socialisme en Allemagne», Neue Zeit. 1892.

40. K.KAUTSKY dans H. Lagardelle éd., La grève générale et le socialisme. Paris, E. Cornély et Cie, 1905. p.219.

41. R. LUXEMBURG, sous le pseudonyme de Parvus, ibid., p.258.


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