Chili, le dossier noir


L'ASSASSINAT D'UNE CULTURE

I. LA TERREUR DANS LA CRÉATION ARTISTIQUE

Le texte par lequel s'ouvre le dossier de la répression dans les milieux «intellectuels» date de juillet 1973, et il est paru en août 1973 au Mexique. C'est une interrogation lucide d'un des principaux écrivains chiliens, à la veille du putsch. Nous en extrayons quelques pages. L'ensemble du problème de la politique culturelle de l'Unité Populaire est repris plus loin dans le texte de M. Rojas-Mix.

LA CULTURE DANS LE PROCESSUS CHILIEN

Dès que le peuple assuma le pouvoir au Chili, une grande partie des mythes par lesquels la bourgeoisie dorait la pilule aux exploités s'écroulèrent brusquement. Derrière les «Anglais d'Amérique», on retrouva la même violence que respire toute l'Amérique latine. Sous cette démocratie collet monté et répressive, proliféraient les racines du fascisme. Menacée, la droite n'hésita pas à assassiner le commandant en chef de l'armée, à faire obstacle, au Congrès, à toute mesure de l'exécutif en faveur du prolétariat et de la petite-bourgeoisie. Les corporations qu'elle contrôle - collèges professionnels, commerçants, banquiers, étudiants nantis, industriels, agriculteurs, transports routiers - commencèrent une lente guérilla qui alla des grèves patronales aux manifestations de rue. Les diverses stratégies de l'opposition allèrent de l'option démocrate-chrétienne visant à user sans pitié les efforts du gouvernement en créant le chaos, aux manifestations fascistes les plus effrénées du front Patria y Libertad qui ne cachent pas leurs intentions de renverser immédiatement Allende.

Dans cette situation, aggravée par le fait que les capitaux qui, auparavant, allaient à la production, s'orientèrent désormais vers l'épargne et le marché noir, le gouvernement est parvenu à exécuter une grande partie de ses mesures révolutionnaires et de libération nationale: nationalisation du cuivre, du salpêtre et du fer, passage des grandes industries à la sphère sociale de l'économie, réforme agraire radicale, nationalisation de la banque, relation avec les pays socialistes du monde. Ceci sans porter atteinte à la liberté d'expression ni altérer les règles du jeu légaliste de la démocratie. Contre toutes les prédictions catastrophiques qui donnaient à l'Unité Populaire moins de 30% des voix aux élections parlementaires de mars 1973, le peuple chilien a prouvé que sa conscience parvenait à dépasser, et la pauvreté de sa condition, et les mythes par lesquels, patiemment, la droite l'a poussé en avant pendant longtemps. Dans un vote éclairant, Allende obtint 44% des voix. Huit points de plus que pour son élection présidentielle, et le plus haut pourcentage d'appui populaire jamais obtenu par un gouvernement en exercice au Chili.

Tout ce qui précède vise à faire comprendre les relations qui, actuellement, existent entre la culture et le changement social. Quand Allende fut élu, nous, intellectuels, nous nous sommes attachés à réfléchir aux fondements d'une possible politique culturelle du pouvoir. On élabora des textes. Dans la ferveur initiale, notre imagination était sans limites pour les solutions culturelles stimulantes. Dès le début, on mit en avant l'idée clé que la participation culturelle serait l'expression de la base, en évitant toute espèce de paternalisme. Il ne s'agissait pas d'enrober sous un emballage populiste la culture déjà existante, patrimoine évident de la bourgeoisie, mais d'alimenter les germes d'une culture prolétaire. On soulignait que cette élaboration devait être avalisée par une solide formation idéologique des travailleurs et qu'un intense travail d'éducation était nécessaire, qui enracinerait le prolétariat, si souvent aliéné, dans sa propre classe. Et on insista sur la nécessité de créer un organisme qui s'appellerait Institut national de la culture (on inventa jusqu'à son nom), qui coordonnerait tous les centres d'action culturelle et les stimulerait.

En près de trois ans de gouvernement, il y eut peu de réalisations. Face aux péripéties quotidiennes, l'Unité Populaire, les meilleurs cadres du parti, des travailleurs, ont dû se tourner vers les tâches urgentes de la politique dans un pays, qui, face aux assauts internes (Droite et Réformisme) et externes (impérialisme, fin des crédits, blocus, menaces sur le cuivre, sabotage, ITT), s'est transformé en un «Vietnam silencieux». Dans ces circonstances, élaborer une politique globale de la culture - même si personne à l'UP ne refuse d'en reconnaître l'importance - c'était comme se mettre à arroser les fleurs du jardin quand la maison prend feu.

Mais, plus importante que telle ou telle mesure, fut l'apparition au Chili d'une base pour une révolution dans la culture, grâce aux profonds changements économiques et sociaux. Une mentalité révolutionnaire, dans le domaine de la culture, s'enracine aujourd'hui dans la prise de conscience politique des travailleurs.

Dans une interview récente, l'écrivain et sénateur Volodia Teitelboim, un de ceux qui ont le plus réfléchi sur les problèmes culturels, répondit à la question «Que feriez-vous, si vous aviez le pouvoir, pour implanter une politique culturelle?»: «Ne parlons ni de pouvoir ni d'individus. Il vaut mieux se référer au grand effort collectif, qui est la responsabilité de tous. Nous sen- tir tous pouvoir, gouvernement, responsables. Nous estimons nécessaire, au cours de 1973, de nous atteler à cette tâche, en éliminant tout esprit de frustration et en donnant un caractère organique au mouvement national pour la nouvelle culture, laquelle permettra à chaque homme de la sentir non comme un luxe mais comme un article de première nécessité.»

En résumé, il y a une tâche accomplie ou en voie de se développer et de s'approfondir: la libération économique et mentale des grandes masses de travailleurs: une mission réalisée de façon désordonnée: celle de stimuler 1rs germes d'expression artistique du peuple à partir de son expérience propre et authentique (il existe des théâtres ouvriers dans los industries socialisées, des ateliers de création ou de lecture, des centres culturels dans les centres de réforme agraire, des ateliers d'artisanat, des parcs populaires avec restaurants et loisirs, etc.) et enfin un travail qui n'a pas été commencé: la création d'un organisme supérieur de la culture.

La majorité des intellectuels chiliens appuie le gouvernement et participe activement à l'expérience. Parmi les écrivains, cinéastes, peintres et musiciens, la droite n'en réunit pas une douzaine, et de peu d'importance. Certains monnaient leur haine hystérique contre la gauche dans diverses universités étrangères et dans divers journaux latino-américains administrés par la SIP (1).

La voie chilienne a mis à la dérive cette espèce qu'on rencontre si souvent sous la forme incolore dite «intellectuel de gauche». Quand le gouvernement populaire a aiguisé la lutte des classes que nous vivons, dont nous souffrons, dont nous jouissons avec tant d'espérance dans le Chili d'aujourd'hui, les intellectuels de gauche y gagnèrent une bonne base d'action. C'était une chose de signer des manifestes et d'assister à des congrès, une autre de voir, les yeux ouverts, que la théorie bue dans les livres s'enroulait furieusement dans la pratique quotidienne, que le scénario écrit par Marx avait trouvé des acteurs et un metteur en scène et que, ou bien nous participions à l'œuvre, ou nous assistions en spectateurs et en critiques.

Je peux dire, sans grand risque d'erreur, que nous, les intellectuels de ma génération, avons pris rapidement conscience des événements et que nous nous sommes plongés dans le militantisme politique. Nous nous sommes retrouvés au MAPU, dans la gauche chrétienne, au Parti Socialiste ou Communiste. Là, notre tâche ne diffère pas de celle d'un quelconque militant: travail de lutte idéologique et formation du pouvoir populaire dans les fronts de masse, travail volontaire dans les quartiers, défense sans trêve du gouvernement. En outre, plusieurs collaborent aux tâches de formation révolutionnaire dans le cadre des «communications de masse» ou dans les organes de communication et de propagande des partis.

Les divers genres d'expression culturelle ont réagi à des rythmes différents face aux thèmes urgents. Les commentaires les plus sagaces sont venus de la poésie et de la chanson populaire. Ainsi la chanson a réagi de façon poétiquement politique. Isabel Parra, Angel Parra, les Quilapayun, Payo Grandona, et tant d'autres, ont écrit sur le sens de la vie révolutionnaire, sur la bourgeoisie et son refus de changement; ils ont composé des hymnes pour les partis politiques; ils participent aux meetings, aux défilés. Même les ensembles beat, les chefs de file du rock progressiste qui, il y a quelque temps, s'électrisaient à leurs guitares yé-yé derrière d'épais nuages de marijuana, ont été contaminés par le virus politique. Sans renoncer à leurs rythmes et à leurs modalités esthétiques, d'hirsutes ensembles comme Blops ou Jaivas exaltent dans leurs chansons la victoire des valeurs de la solidarité sur celles de l'individualisme.

Composition musicale et chanson populaire se développent donc hors des dogmes, des recettes ou des interdictions. Une émission importante de la radio RCA Victor, aujourd'hui nationalisée (IRT), s'attache avec succès à recueillir tout type de processus de transculturation, c'est-à-dire toute expérience qui mêle des influences étrangères à des sources traditionnelles, y compris thèmes, rythmes et instruments. (...)

(«La Cultura en México» supplément de Siempre, 1er août 1973).

Je crois que l'authentique Révolutionnaire doit être derrière la guitare pour que la guitare soit un instrument de combat qui puisse aussi tirer comme un fusil.

Victor Jara

Le renouveau culturel modifie donc la production elle-même, ses moyens, ses thèmes, ses fins. Bien entendu, un tel phénomène devait être relayé par une politique de diffusion également nouvelle. Les théâtres itinérants portèrent les spectacles là où on ne les attendait plus. Tout un travail hors des lieux consacrés favorisa la diffusion de la culture et l'éveil politique. Ce seul fait désignait d'avance le monde du théâtre à la vindicte militaire.

La Fédération internationale des acteurs proteste auprès de la Junte

Dans une lettre datée de Stockholm et adressée au général Pinochet, chef de la Junte chilienne, la Fédération internationale des acteurs, dont le siège est en Suède et qui représente cent quarante-cinq mille acteurs et exécutants de trente-sept pays, précise qu'elle «s'honore de compter parmi ses membres les acteurs du Chili et leurs organisations syndicales».

«Le récent changement de gouvernement, dit-elle, s'est produit au moment où se réunissait, à Stockholm, le neuvième congrès de la FIA.

«Les rapports reçus, depuis lors, n'ont pas précisément allégé les graves préoccupations que nous éprouvions à ce moment.

«Nous avons appris la mort de Victor Jara, directeur de théâtre et folkloriste; de Jorge Peña, directeur musical; d'Augusto Olivares, directeur de télévision; de Carlos Araya, acteur et directeur de cinéma. La Fédération internationale des acteurs est bien obligée d'attribuer à l'actuel régime du Chili la responsabilité de la mort de ses collègues.

«Des acteurs chiliens connus ont été torturés, et on craint pour leur vie. Nous ignorons le sort actuel de Gonzalo Palta, acteur et directeur théâtral; d'Edgardo Bruno, acteur et directeur théâtral; de Sergio Aguirres, ex-directeur de l'école de théâtre de l'université du Chili; de Marcelo Romo, un des meilleurs acteurs du pays. Est également détenu Arturo San Martin, folkloriste et metteur en scène de théâtre.

«Nous avons également appris la persécution et l'emprisonnement des dirigeants élus du Sidarte, l'organisation syndicale de nos collègues chiliens. Parmi ces derniers, il y a [Luis Alarcón], Sergio Buschmann et Victor Sepulveda. Le président du Sidarte, Anibal Reyna, qui représentait son organisation au neuvième congrès de la FIA, a été empêché par les événements de rentrer dans son pays.

«Nous savons, en outre, que les autorités chiliennes ont fermé divers théâtres.

«Chaque crime, chaque sévice, chaque acte de violence contre des acteurs chiliens sera considéré comme dirigé contre les acteurs du monde entier.»

La lettre, expédiée fin décembre, était signée de Mme France Delahalle (France), présidente en exercice de la FIA, et de M. Rolf Rembe (Suède), vice-président et secrétaire général par intérim.

(Le Monde, 12 janvier 1974.)

Dans le même mouvement, les artistes plasticiens créèrent hors des musées, dans les rues. Le livre enfin, descendu des hauteurs aristocratiques où une certaine pratique éditorial e le confinait, vint hardiment au lecteur. Non pas un livre, mais 5 millions.

5 000 000 DE LIVRES

Au cas où vous voudriez savoir si un pays vit une révolution, il faut que vous fassiez un test. Vérifiez, mais en second lieu seulement et non en premier, si les vieilles castes dominantes se mettent en fureur contre tout ce qui sent le changement et sont prêtes à recourir à la bombe pour s'en débarrasser. Si elles n'hésitent pas devant l'assassinat politique, si elles déclenchent une opération de sabotage économique, si elles pratiquent comme un culte religieux les rites du marché noir, si leur industrie du mensonge met les bouchées doubles, toutes ses machines chauffant à en exploser, c'est un signe infaillible. C'est quand elles sont confrontées à une révolution et que leur règne touche à son terme qu'elles sont si profondément blessées et dans une telle colère.

Elles sont indignées et offensées parce que l'ouvrier, le paysan, la cinquième roue du carrosse constituent maintenant tout le carrosse, parce que ce sont eux qui se tiennent assis sur le siège du passager, et encore eux qui, debout sur le siège du cocher, conduisent le véhicule de l'histoire par les nouveaux chemins - poussiéreux, accidentés et non pavés - d'une vraie révolution.

Mais le test comporte un autre point, que l'on peut formuler en paraphrasant Descartes. Le peuple pourrait dire: «Je lis, donc je suis.» C'est une loi de la révolution. Dis-moi qui lit, combien de gens lisent et ce qu'ils lisent, et je saurai si la révolution s'intériorise.

Il n'y a pas eu dans le monde moderne de révolution qui n'ait déclenché un véritable «boom» de l'édition, c'est-à-dire un mouvement qui ne se limite pas à quelques ouvrages bien lancés mais prend la dimension d'une explosion du livre et de la lecture.

Aussi incomplète que soit notre révolution culturelle, où on note tant de lacunes, de ruptures, de manques, de retard, il y a une preuve irréfutable, éclatante de sa réalité: ce sont les 5 millions de livres vendus par les éditions nationales de l'État, Quimantú.

5 millions. Nombre considérable, chiffre hors série. Inconcevable avant le triomphe populaire.

Les éditions Zig-Zag, auxquelles les éditions Quimantú ont succédé, vendaient un million de livres en quatre ans et huit mois.

En un an et trois mois, soit près de quatre fois moins de temps, les éditions Quimantú en ont vendu cinq fois plus. En d'autres termes, le nombre des livres vendus s'est multiplié par vingt.

La production atteint aujourd'hui un rythme de 800 000 exemplaires par mois.

C'est le 4 novembre 1971 que sont parus les deux premiers ouvrages publiés par Quimantú: Quién es Chile et La sangre y la esperanza, de Nicomedes Guzmán.

Jusqu'à l'estimable gouvernement Frei, les tirages oscillaient ordinairement au Chili entre deux et quatre mille exemplaires. Tirer cinq mille exemplaires d'un ouvrage était presque de la mégalomanie, c'était se lancer dans une grande aventure, pour exploiter un aspect sensationnel du livre ou, parfois, la renommée exceptionnelle de l'auteur.

A Quimantú, un vent de folie se mit à souffler. Des ouvrages furent tirés à 50 000 exemplaires. Les chiffres habituels furent multipliés d'un seul coup par dix ou par vingt. Toutes les bornes furent franchies. Était-ce un saut dans le vide? Se jetait-on la tête la première dans une piscine asséchée?

Les faits ont démontré que ces fous étaient parfaitement sensés. Que le peuple était une éponge avide d'absorber l'eau de la vie, de la lecture, de la connaissance. Le peuple veut que brille pour lui le «soleil du savoir». En langue indigène, «Quimantú».

Quimantú a cassé les prix. A l'édition limitée, à l'ouvrage rare et cher, il a substitué le tirage massif et le livre bon marché. Il est certain que le prix compte. Et une révolution doit veiller à ce que cet article de première nécessité qu'est le livre soit à la portée des bourses modestes.

Mais ce n'est pas seulement un problème de prix. Le prix est un aspect complémentaire, indissociable de la question, mais pas l'aspect essentiel.

L'essentiel, c'est que le peuple sait qu'il lui faut acquérir une culture, que lire est pour lui une nécessité pressante et permanente s'il veut apprendre à diriger un processus révolutionnaire. Et bien sûr qu'il le veut. C'est pourquoi il se précipite sur les ouvrages mis en vente, pour la première fois, dans les kiosques à journaux.

Dans les locaux de nombreux syndicats, j'ai trouvé, à chacune de mes visites, les livres de notre maison d'édition nationale.

Dans les maisons de travailleurs où je suis allé à différentes époques, j'ai trouvé quelque chose de plus qu'un nouveau meuble: une simple étagère sur laquelle s'entassent des volumes. Ces livres n'étaient pas là auparavant. Les bibliothèques personnelles ou familiales se multiplient et s'accroissent dans les foyers d'ouvriers.

Les livres ne sont pas des objets décoratifs. Je les ai vus fripés, portant la marque des mains qui en ont tourné les pages avec fièvre, la marque d'une soif de lecture que ces hommes et ces femmes ne soupçonnaient pas auparavant.

Mais ce ne sont pas seulement les travailleurs, ce n'est pas seulement le peuple qui s'élancent à la rencontre du livre.

Des écrivains qui ne connaissaient naguère que des éditions fantômes ou des tirages restreints voient maintenant leurs œuvres tirées à de nombreux exemplaires. Ainsi, Todas ibamos a ser reinas de Gabriela Mistral a été plus diffusé quinze ans après la mort de l'auteur, qui avait pourtant reçu le prix Nobel, que pendant le demi-siècle qui s'est écoulé depuis sa parution. En effet, le nombre d'exemplaires de cet ouvrage tiré par Quimantú, en une seule édition, est supérieur à celui de la totalité des éditions en espagnol réalisées jusqu'à cette date.

Les hommes qui ont lancé Quimantú se sont ingéniés à couvrir des domaines différents. Nosotros los Chilenos, par exemple, est une petite encyclopédie nationale en cours d'élaboration qui s'enrichit tous les quinze jours d'un nouveau fascicule. Cet ouvrage apporte quelque chose d'indispensable: pour faire une révolution et un pays nouveau, il faut, en effet, que les Chiliens sachent ce qu'est leur pays et qui ils sont.

Les «mini-livres» hebdomadaires, tirés à 60000 exemplaires, constituent, me semble-t-il, un produit abondant et savoureux, d'une audace nécessaire, qui est accueilli avec avidité par une multitude de lecteurs jusqu'à hier inespérés. D'après les statistiques antérieures, il y avait au Chili 70 000 personnes qui lisaient un livre par an. Aujourd'hui, il se vend 80 000 exemplaires d'un même ouvrage en une semaine !

Dans les domaines de la littérature, de la politique, de la sociologie, les tirages s'épuisent à une vitesse vertigineuse.

En moins de six mois, Quimantú a vendu son premier million de livres.

Quelques-uns des 200 titres proposés par les éditions Quimantú (janvier 1973).

Collection «Nous autres les Chiliens» (24 escudos)

1. Qui est le Chili?
4. Histoire du cinéma chilien.
8. Les Araucans.
13. La peinture sociale au Chili.
17. Géographie humaine.
23. Nourritures et boissons du Chili.
27. Le mouvement ouvrier.
39. Le paysage chilien.

Collection mini-livres (15 escudos, soit US $ 0,0075 au cours du marché noir).

2. Un drame sous Napoléon, A. Conan Doyle.
5. Contes de la forêt, Horacio Quiroga.
7. Le Mexicain, Jack London.
9. Malva, Maxime Gorki.
11. Mutinerie à bord, Jules Verne.
12. Le diable au corps, Raymond Radiguet.
16. Les sept pendus, Leonidas Andreiev.
17. La femme qui partit à cheval, D.H. Lawrence.
19. Les nuits blanches, Fédor Dostoïevski.
21. Le pays des aveugles, H.G. Wells.
22. Duhrovski le bandit, A. Pouchkine.

Collection «Cahiers d'éducation populaire» (12 escudos, le prix d'un kilo de pain).

2. L'exploitation capitaliste.
3. Monopoles et misère.
5. Impérialisme et dépendance.
6. Capitalisme et socialisme.
12. Alliances et front politique.

Ce fut le million du décollage. En moitié moins de temps, le deuxième million a été vendu. En février 1972, on atteignait les 5 millions.

Les travailleurs qui ont réalisé cela ont réalisé un exploit. Mais cela montrait clairement, par ailleurs, qu'une révolution s'opérait dans l'âme chilienne et qu'elle avait besoin des armes que sont les livres et la culture pour se consolider et arriver à son terme.

Près de 50% des ouvrages que lit notre peuple sont déjà publiés par Quimantú.

- Moi, j'ai fait mes études à Paris.
- Moi, à Londres.
- Moi dans Quimantú.

(Volodia Teitelboim, La Quinta Rueda, Santiago, janvier 1973.)

L'instrument d'émancipation culturelle et politique que représentait Quimantú, la Junte militaire l'a désigné d'emblée comme l'un des principaux objectifs à détruire. Détruire les éditions (Quimantú fut bombardé avec des roquettes) mais aussi les livres, et en masse.

Les autodafés dont on a tant parlé ne sont pas le fait de quelques excités trop zélés. Me Nordmann (2) cite la très officielle circulaire numéro 4 du département de la Censure dont a complaisamment parlé la presse du régime. «Aux cinquante-sept ouvrages de contenu marxiste contraires aux principes de l'honorable Junte, s'ajoutent toute une série d'ouvrages parmi lesquels on relève: Quai des brumes, de Pierre Mac Orlan, Le Pays des aveugles, de H.G. Wells, Mario le magicien, de Thomas Mann...»

(Christina Bener, Le Nouvel Observateur, 29 octobre 1973.)

On ne brûle pas les livres au Chili.

Au Chili se publient des livres de toutes les tendances idéologiques, et le peuple a accès à toutes les œuvres de la littérature universelle, ce qui n'arrive pas dans beaucoup de pays qui ont eu l'audace de calomnier le Chili.

(Déclaration de la Junte militaire.)

Plus de soixante éditeurs réunis à la Foire du Livre de Francfort en octobre 1973 s'élèveront contre le sort fait aux livres certes, mais aussi aux intellectuels et travailleurs Chiliens.

Télégramme adressé à M. Kurt Waldheim, secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, le 15.10.1973 par les éditeurs réunis à l'occasion delà Foire Internationale du Livre à Francfort:

LES SOUSSIGNÉS ÉDITEURS DE NOMBREUX PAYS SE DÉCLARENT PROFONDÉMENT PRÉOCCUPÉS PAR LES NOUVELLES DU CHILI SUR

LA REPRESSION DE LA LIBERTE DE PENSEE, D INFORMATION ET D'EXPRESSION LITTÉRAIRE ET LA DESTRUCTION MATÉRIELLE DES PRODUITS DE L'ÉDITION STOP ILS SE DÉCLARENT PROFONDÉMENT ÉMUS PAR LE SORT DES INTELLECTUELS ET DES TRAVAILLEURS CHILIENS VICTIMES DE LA RÉPRESSION ET VOUS PRIENT INSTAMMENT DE PRENDRE EN CONSIDÉRATION LEUR PROTESTATION ET LEUR INDIGNATION

Fred Jordan, Grove Press (USA); F.P. Wallerstein, Basic Books (USA); A. Birce, Granada Publishing (Angleterre); A. Lang, Viking Press (USA); R.J. Seaver, Seaver Books (USA); A. Schifîrin, Panthéon Books (USA); Th. V. Vegerack, Norstedts (Scandinavie); R. Hildebrandt, Hoffmann + Campe (Allemagne); Kurt Desch, Muendt Verlag (Allemagne); Beckmann, Claassen Verlag (Allemagne); Haertling, Fischer Verlag (Allemagne); Claude Gallimard, Gallimard (France); Ledig Rowohlt, Rowohlt Verlag (Allemagne); Carlos Barrai, Barrai Editores (Espagne); Inge Feltrinelli, Feltrinelli (Italie); T. Maschler, Jonathan Cape Ltd. (Angleterre); Albert Bonniers (Suède); Fritz Molden (Autriche); R. Knittel, Collins Publishers (Angleterre); Barnie Jenkins (Angleterre); E. Fisher, Michael Joseph (Angleterre); von Wehrenalp, Econ Verlag (Allemagne); Ediciones de la Flor (Argentine); M. Bessie, Atheneum (USA); S. Unseld, Suhrkamp Verlag (Allemagne); Klaus Wagenback (Allemagne); Roger Straus (USA); André Balland, André Balland (France); Calmann-Lévy (France); Ch. Flammarion, Flammarion (France); P. Israël, Albin-Michel (France); Garnier Frères (France); N. Laterza, Laterza éd. (Italie); Fratelli Fabbri editori (Italie); Cl. Cardin Bressay; Rizzoli (Italie); M. Boyars, Calder + Boyars (Angleterre); Erick Nylom, René Coeckelberghs; Lyon de Castro, Publicacoes Europa America (Portugal); Jésus Aguirre, Editorial Taurus (Espagne); Jaime Salinas, Alianza Editorial (Espagne); Javier Pradera, Siglo XXI (Espagne); Éditions Seghers, Éditions Laffont (France); Ediciones 62 (Espagne); Diaz de Cossio, Ediciones Peninsula (Espagne); Pedro Altares, Cuadernos para el Didlogo (Espagne); Editorial Laia (Espagne); Editorial Estela (Espagne); Instituto Paramoiv (Espagne); Grijalbo (Espagne); Pablo bor Donaba Cincdoros, (Espagne); Otto Walter, Luchterhand (Allemagne); V. Bompiani, Bompiani (Italie); Alessandrini, Etas-Kompass (Italie); Mario Monti, Longanesi (Italie); Le Centurion; G. Buchet, Buchet-Chastel (France); A. Bay, Stock (France); Éditions du Chêne (France); Belfour (France); Tchou (France); Dargaud éditeur (France); Éditions Payot (France); Adelphi (Italie); Claude Durand, Seuil (France); Presses Universitaires de France (France); Adam Biro, Ed. Filipacchi (France); d'Oudio, Grasset (France); Debach, Nathan (France); Le Rolland (France); Éditions Marne (France); Roberto Calasso, Adelphi (Italie); Mario Muchnik, Muchnik Editores (Espagne).


SUR LE FRONT DES ARTS VISUELS
par M. Rojas-Mix *

Comme tout processus révolutionnaire, l'expérience chilienne de l'Unité Populaire s'intéresse au problème de la culture. La formation de 1' «homme nouveau» - objectif explicite du programme - implique une transformation des valeurs de la société. On ne peut faire une révolution socialiste avec une mentalité bourgeoise. Il est tout aussi naïf de croire qu'il suffit que le peuple prenne le pouvoir pour que toute aliénation disparaisse, tant celle du grand public, manipulé depuis l'enfance par les mass média aux mains du capitalisme, que celle du bourgeois éclairé prêt à lutter pour le peuple. En parlant ici de culture, j'entends assurément ce terme au sens d'idéologie, de vision du monde, d'échelle de valeurs, qui oriente l'action de l'individu; mais je considérerai aussi la culture dans ce qu'elle représente d'épiphénomène, la culture comme signe de classe qui fonde en grande partie le prestige de cette classe et qui, sous sa forme la plus frivole, n'est rien d'autre que le savoir-faire nécessaire pour évoluer avec «aisance» dans un salon.

Qu'a-t-on fait sous l'Unité Populaire sur le front de la culture, et notamment sur celui de la communication visuelle ? J'emploie ici le mot de front parce que le phénomène culturel devient effectivement le siège d'une lutte si l'on envisage la culture comme une politique visant à changer la mentalité bourgeoise.

Diverses questions viennent ici à l'esprit, dont plusieurs, d'ailleurs, se recoupent peut-être. Qu'a-t-on fait, dans le processus culturel engagé, pour transformer l'idéologie dominante ? Et quelle a été dans cette action la part des arts visuels ?

Qu'a-t-on fait, au niveau de l'épiphénomène, pour transformer la «culture bourgeoise» en une «culture prolétarienne» ?

L'Unité Populaire a-t-elle eu une politique culturelle centralisée reposant sur un critère déterminé?

Quelle a été, dans le processus, la part de l'action individuelle ou de l'action d'institutions universitaires ou de centres culturels ?

Plutôt que de répondre à ces questions une à une, je m'attacherai de préférence à étudier certains effets de l'activité culturelle ou à mentionner certaines actions particulièrement révélatrices.

Avant toutefois de faire le récit de ce qui s'est passé, de manière que les questions s'éclairent et prennent tout leur sens à la lumière des faits, je tiens à affirmer un point capital: il n'est pas possible de parler de politique culturelle centralisée et organisée de l'Unité Populaire. En effet, l'hypothèque constitutionnelle qui a pesé sur le gouvernement dès sa naissance, la lutte permanente contre la sédition et la trahison, l'effort nécessaire pour résister jour après jour au blocus économique du capitalisme et le combat contre le sabotage interne ont donné un caractère prioritaire à la contingence et ont influé sur la ligne d'action de l'Unité Populaire, surtout pendant les deux dernières années. Ainsi, devant la nécessité immédiate de briser la grève des camionneurs, d'en finir avec le marché noir ou de casser le mouvement des commerçants qui contrariait le ravitaillement des classes sociales les plus défavorisées, il a fallu remettre la politique culturelle à plus tard.

Bien entendu, des manifestations culturelles importantes n'en sont pas moins nées du processus en cours lui-même. Il s'agissait, dans la plupart des cas, de tentatives encore marquées du sceau de la culture traditionnelle. Cependant, malgré leur caractère plus ou moins volontariste -- correspondant avant tout à un souci théorique ou au désir de réaliser des actes de prestige selon les canons bourgeois - , ces activités ont eu des résultats qui contribuent à faire apparaître certains aspects fondamentaux du problème.

Sur le front des mass média.
La bourgeoisie ne peut accepter de perdre le contrôle des moyens dont
elle dispose pour manipuler les masses à sa guise.

La violence avec laquelle la bourgeoisie réagit à tout ce qui porte atteinte à son contrôle des moyens de grande information montre que ce domaine est l'un de ses bastions les plus importants. Alors que l'Unité Populaire n'est jamais vraiment parvenue à se donner une politique de l'information, alors qu'elle a même fait des concessions à l'opposition - en permettant, par exemple, au Mercurio de continuer à paraître alors qu'elle ne manquait pas de motifs pour en arrêter la diffusion -, l'opposition, elle, prenant déjà un caractère fasciste, a attaqué avec virulence toute activité organisée par le gouvernement à l'intention des masses et. en faisant l'un de ses principaux slogans, elle a brandi le drapeau de la défense de la «culture libre» (euphémisme pour désigner la culture capitaliste qui, on l'a vu avec l'expérience chilienne, semble dépasser sa liberté dans le fascisme). Elle a, bien évidemment, attaqué les chaînes de télévision qui parlaient au nom des courants de gauche: ces postes cessèrent de recevoir des offres de publicité. Toute l'aide économique que la bourgeoisie pouvait fournir est allée à la chaîne qui la représentait, c'est-à-dire à la chaîne 13 de l'université catholique, qui a fini par toucher un public beaucoup plus vaste que la totalité des autres chaînes de la gauche. On voit fort bien quel pouvait être l'esprit de cette chaîne si l'on songe que son directeur, le prêtre fasciste Hasbún, a affirmé, dix jours après le coup d'État, du ton de celui qui prêche l'Évangile, qu'il importait peu de sacrifier des vies humaines si l'on sauvait le pays du communisme.

Il est certain que sur le plan des arts plastiques, le phénomène qui a eu le plus d'influence sur le public a été l'action des «brigades muralistes». Il s'agissait à l'origine d'équipes de propagande et de choc, composées de jeunes militants des partis de gauche, qui avaient travaillé dans la clandestinité pendant la campagne électorale en peignant le nom d'Allende sur les murs. Deux jours après le triomphe de ce dernier, ces jeunes se mirent à couvrir tout un mur de peintures pour communiquer leur sentiment d'euphorie. Cette fois il ne s'agissait pas seulement de tracer les lettres d'un nom, mais de donner une image de leur propre allégresse. L'idée se répandit rapidement et on organisa trois brigades: la brigade «Ramona Parra» des jeunesses communistes, la brigade «Elmo Catalán» et la brigade «Inti Peredo» (les deux dernières, socialistes, eurent une existence plus éphémère). C'est ainsi que naquit l' «art des brigades» comme l'a appelé l'un de ses créateurs: c'étaient de grandes peintures (dépassant parfois 50 mètres) qui illuminaient les murs gris de la ville avec leurs dessins illustrant un texte. Les brigades renouvelaient périodiquement les images. Le mérite de ces artistes (dont aucun n'était un professionnel) ne tenait pas à leur langage esthétique (leur style s'apparentait à celui des «muralistes» mexicains, de Siqueiros surtout); il résidait essentiellement dans leur attitude et dans la relation qu'ils établissaient entre l'art et la politique, entre l'éducation et le peuple. Grâce à leur système rapide de peintures, les brigades pouvaient couvrir en quelques heures les murs de la ville d'affiches murales. Ils diffusaient ainsi des mots d'ordre importants qui reflétaient l'état d'esprit ou les activités de l'Unité Populaire. Les thèmes n'étaient d'ailleurs pas seulement d'inspiration politique ou locale; beaucoup ressortissaient au simple humanisme. Ainsi: «Les enfants naissent pour être heureux», ou: «Libérez Angela Davis.»

Les artistes professionnels qui participaient à la défense de l'expérience en cours ont, eux aussi, tenté de lier leur production à la lutte politique. Ils organisèrent des expositions d'affiches et de nombreuses manifestations pour célébrer le triomphe du peuple. Néanmoins, dans la mesure où il ne s'agissait que d'expositions, ces efforts n'avaient pas de retentissement sur les masses populaires et correspondaient plutôt à un geste d'adhésion de l'artiste. Exposée comme œuvre, l'affiche perd sa nature car elle ne remplit plus sa fonction d'image multiple insérée dans la vie quotidienne.

La solidarité internationale.
Le développement parmi les artistes de l'esprit de solidarité avec le socialisme.

Les années 1971-1973 ont vu la naissance au Chili du Musée de la Solidarité qui a organisé à son tour un comité de solidarité artistique avec le Chili, sous la direction du critique brésilien Mario Pedrosa. En moins de deux ans, il a été possible de rassembler près de 800 œuvres données par des artistes du monde entier pour soutenir l'expérience chilienne. La formation du musée a été brusquement interrompue par le coup d'État, et tout a été placé sous séquestre par la Junte. Cependant, quelques jours après, les artistes ont commencé à s'organiser pour récupérer les œuvres et construire un musée en exil. Le musée, né en signe de solidarité internationale avec la «voie chilienne», s'est transformé aujourd'hui en un symbole de la lutte culturelle antifasciste.

La lutte contre les mythes.
Possibilités de dévoiler les mythes par les moyens de grande information.

Il convient à cet égard de mentionner la leçon importante que l'on peut tirer de l'action des éditeurs chiliens, et spécialement de la maison d'édition Quimantú. Celle-ci s'est donné pour programme de faire tomber les mythes et de s'opposer à la pénétration des valeurs de la culture capitaliste par le biais des bandes dessinées importées et des autres média porteurs des messages de l'impérialisme des États-Unis. Le problème est ici bien posé. On commence par préciser et par analyser ce qu'impliquent, sur le plan idéologique, les héros et autres personnages des bandes dessinées, en mettant à nu leur structure manichéenne. On dénonce dans le héros l'archétype des valeurs de la culture colonialiste qui, par un processus de constante identification chez le lecteur, finissent par être inculquées dès le plus jeune âge; quant au «vilain» dans ces histoires, il joue le rôle de repoussoir et est assimilé, bien entendu, à tous ceux qui portent atteinte à la stabilité du système, depuis les communistes et les «hommes de couleur» jusqu'aux travailleurs saisonniers de l'autre côté de la frontière.

Les représentants culturels du Front Uni de la Résistance chilienne ont averti la Société des Réalisateurs de films des conséquences du coup d'État fasciste dont sont victimes, entre autres, les travailleurs du film. 786 d'entre eux ont été éliminés, asssassinés, torturés, déportés, emprisonnés ou sont dans l'impossibilité de travailler à nouveau. Parmi eux: Eduardo Paredes, président de Chile Films et Jorge Aravena, assassinés; et Guillermo Kahn, réalisateur, Marcelo Romo, acteur, emprisonnés.

(Politique Hebdo.)

La pratique montre pourtant que la transformation du signe idéologique et la lutte contre les mythes est une entreprise difficile dans un pays sous-développé où la liberté de la presse est grande. Cela d'abord parce qu'elle est concurrencée par la diffusion inchangée des revues américaines où les bandes sont mieux dessinées et réalisées avec des techniques plus perfectionnées, et dont les personnages sont connus depuis des dizaines d'années par un vaste public; en second lieu parce que les solutions les plus directes sont souvent simplistes et insuffisantes. En effet, il arrive fréquemment que l'exagération du contenu politique conduise à l'échec; en outre, celui qui veut détruire une image en créant son contraire - un anti-superman par exemple - doit souvent, pour atteindre le public, commencer par affirmer les valeurs qu'il prétend nier. Enfin, après un certain âge, il est bien difficile d'arracher les racines du monde mythique assimilé dès l'enfance.

La popularisation de l'art.

L'idée d'élargir le champ de l'activité artistique et d'apporter l'art à tous les secteurs de la population semble être l'une des manières les plus simples de s'acquitter de l'obligation de créer une culture populaire; mais ce n'est qu'une illusion. Sous l'Unité Populaire, les programmes n'ont pas manqué: outre les concerts et les soirées de ballets, on a organisé des expositions dans les quartiers populaires et les usines. L'accueil a été bon, même quand le programme relevant de la conception de 1' «art pour le peuple» se rattachait en fait à une notion bourgeoise de la diffusion de l'art.

Le plus important a été le développement des activités artistiques des couches populaires elles-mêmes, qui, grâce aux nouvelles conditions d'existence que leur offrait l'Unité Populaire, ont commencé à participer à l'action créatrice; elles y étaient en outre encouragées par les centres

culturels formés dans les usines et par l'intérêt croissant que suscitait l'artisanat chilien. Les dernières années, le gouvernement avait mis sur pied une importante industrie artisanale qui soutenait les activités régionales et parfois même redonnait vie à certains villages comme celui de Toconao, dans le Nord, où les habitants se mirent à tailler de petites figurines en pierre volcanique. Cette activité a aussi servi de début d'organisation populaire; en effet, les nombreux centres féminins nés pour former un groupe artisanal allaient ensuite s'organiser sur le plan politique.

Le développement du sentiment latino-américain en art.

C'est l'un des traits distinctifs de l'activité culturelle de cette période. Les intellectuels s'identifient tout particulièrement au grand processus culturel révolutionnaire en marche en Amérique latine. A partir des années 1960, la présence de Cuba et l'image de Che Guevara conduisirent à réaffirmer l'appartenance à l'Amérique latine; ce sentiment se développe au Chili sous Allende et caractérise toute l'action culturelle de l'Unité Populaire.

Les grands thèmes sont l'engagement politique de l'artiste et l'intégration des pays d'Amérique latine. Avant l'arrivée d'Allende au pouvoir, les artistes de gauche avaient monté une exposition au titre révélateur: «Amérique, ce n'est pas en vain que j'invoque ton nom.» Sous le gouvernement de l'Unité Populaire, c'est le problème de l'action qui passe au premier plan. On se soucie alors davantage d'organiser des rencontres et des débats ouverts avec tous les artistes du continent que de monter des expositions. Il y en a eu plusieurs sous l'égide conjointe de la Maison des Amériques de La Havane et de l'Institut d'art latino-américain de Santiago. Ils ont abouti à la rédaction de documents importants pour l'affirmation culturelle et politique de l'Amérique latine.

Telle est l'analyse que l'on peut faire de la politique culturelle considérée comme épiphénomène. Une politique de diffusion à ce niveau, même quand elle va au peuple, demeure le reflet de la bourgeoisie et ne peut se transformer en culture populaire. La vraie culture prolétarienne n'est pas en effet un sous-produit; c'est l'expression d'une prise de conscience et d'une vision du monde qui sont le fruit d'une classe et qui permettent à cette classe de faire œuvre créatrice dans la gestion de ses affaires et la solution de ses propres problèmes. Ce n'est donc pas dans l'artisanat, dans la peinture ou dans le théâtre qu'il faut chercher la révolution culturelle du prolétariat. La nouvelle culture se manifeste dans la manière dont le peuple prend part au processus engagé et mène une lutte qui va, parfois, au-delà des limites tracées par le gouvernement. Ainsi1 le pouvoir populaire naît-il, en première instance, du fait que le peuple rencontre, dans le cours du processus engagé, la possibilité de s'exprimer par lui-même et de mener à bien ses propres conquêtes. Le prolétaire éclairé est celui qui opère les prises d'usines et l'expropriation des domaines agricoles, et qui forme des cordons ouvriers. C'est dans ce progrès que s'exprime la vraie culture du peuple. C'est elle qui fait le plus de mal à la bourgeoisie, et c'est pour cela que malheureusement c'est le prolétariat qui paie le tribut le plus lourd à la contre-révolution.

Le 11 septembre, les auteurs du coup d'Etat firent téléviser dans tout le pays, comme programme de fond, des extraits de dessins animés et une comédie musicale américaine des années 1950, Tea for two. Toutes les cinq minutes, les sourires des danseuses disparaissaient de l'écran pour faire place à la lecture d'un «décret» des militaires, chacun plus terrifiant que le précédent.

La Junte avait commencé à appliquer sa politique culturelle.

M. R.-M.

Il. LA TERREUR DANS LA VIE PROFESSIONNELLE

Le chapitre sur la répression qui s'abat sur tous les secteurs de la vie professionnelle présente, on s'en apercevra, un injuste déséquilibre en faveur de tout ce qui concerne la vie intellectuelle et universitaire. La raison évidente en est la difficulté de regrouper des renseignements dès que l'on sort des sphères traditionnellement liées aux canaux de l'information. Ce déséquilibre ne doit en aucun cas laisser entendre, que la répression s'attache particulièrement aux intellectuels. S'il est vrai que la Junte fasciste proclame volontiers son horreur pour les «marxistes» de toute espèce: «Nous n'aurons de cesse que nous n'ayons extirpé les racines du cancer marxiste», il ne faut y voir que le souci tactique de rallier quelques fractions «populaires» à travers un langage démagogique, dont on a simplement déjà désespéré qu'il puisse agir sur les intellectuels.

Comme le démontrent tous les documents aujourd'hui accessibles, ce qui est en question c'est, par-delà les couches et les classes sociales chiliennes, l'éradication absolue de toute possibilité de discuter les problèmes du pays, c'est l'abolition du politique. D'ailleurs, c'est le général Oscar Bonilla, ministre de l'Intérieur de la Junte, qui le dit: «Nous avons besoin de silence politique» (L'Humanité, 24 septembre 1973). Toutes les armes, et particulièrement celles qui tuent, sont abondamment employées.

La Junte ne redoute cependant aucun cynisme pour égarer les révoltes et les payer de mots.

On annonce un gouvernement populaire.

Le gouvernement militaire chilien sera révolutionnaire et populaire, mettant en pratique de «profonds changements dans la structure politico-sociale économique de la nation». C'est ce qu'affirma l'assesseur économique de la Cancilleria Orlando Saenz, lors d'une réunion d'industriels de la métallurgie.

Saenz ajouta: «Le nouveau gouvernement sera populaire au vrai sens du mot, car il s'inspire d'un profond désir de servir les majorités nationales sans distinction.» Il souligna: «Ce ne sera pas un gouvernement de minorités ni de privilégiés car ce pays ne tolère pas de gouvernement tyrannique qui aille contre l'opinion du peuple.»

(La Opinion, 17 novembre 1973.)

La profondeur de l'action de politisation des masses réalisée sous l'UP se marque jusque dans les thèmes développés récemment.

«Éliminer définitivement la politique du Chili, a-t-il ajouté, serait impossible. L'important c'est d'enlever le virus de la politique chez les Chiliens. Chaque Chilien était politisé depuis l'âge de sept ans.»

(Interview du général Jorge Gustavo Leigh, Le Monde, 27 février 1974.)

L'UNIVERSITE SOUS L'UP: RESPECT DE L'AUTONOMIE UNIVERSITAIRE

L'université avait au Chili une longue tradition d'autonomie et d'indépendance. Le gouvernement de l'Unité Populaire eut une attitude de respect exemplaire de cette autonomie. Les conflits entre le gouvernement et les autorités universitaires, manifestement de droite, ne manquèrent pas. Cependant, le gouvernement de l'UP maintint son attitude de respect des droits universitaires, malgré le caractère ouvertement provocateur de ces conflits, qui faisaient partie d'une campagne de harcèlement contre le gouvernement.

Le processus de réforme universitaire, entamé au Chili en 1968 sous l'impulsion des secteurs les plus progressistes, essayait de démocratiser les hauts lieux d'étude et de les ouvrir aux grands problèmes du pays. Ce processus ne put, cependant, changer la structure du corps professoral universitaire, issu pour la plupart de la bourgeoisie haute et moyenne, et hostile au gouvernement de l'UP comme le montra par la suite l'élection du recteur.

Aux premières élections faites sous le nouveau statut universitaire, un recteur indépendant, l'économiste Eduardo Boeninger, proche de la démocratie-chrétienne, fut élu au second tour. Peu de temps après, un conflit l'opposa au Consejo Normativo Superior de la Universidad (Conseil des universités), dont la majorité de gauche contestait sa gestion. Après avoir démissionné, il fut à nouveau confirmé dans sa charge par de nouvelles élections. Il s'ensuivit une division de l'université en quatre sièges, dirigés par un vice-recteur, menée par Boeninger de telle façon qu'elle conduisît à l'isolement des facultés «de gauche» réunies au même endroit (siège «Oriente»).

L'importance politique de l'université du Chili tenait non seulement à son activité propre, mais aussi à son influence sur les mass média, car elle administrait la 9e chaîne de télévision. Boeninger avait l'intention d'exercer un contrôle absolu sur le fonctionnement de cette chaîne, à laquelle collaboraient de nombreux journalistes de gauche. Il est évident que disposer d'un pareil moyen de communication était d'une grande importance pour la droite, engagée dans une campagne de dénigrement du gouvernement de l'UP. Boeninger ordonna donc une réorganisation de la 9e chaîne; les journalistes refusèrent. Le rectorat demanda alors à la justice l'appui de la force publique pour les déloger. (Entre-temps, Boeninger et son groupe organisaient une nouvelle chaîne, la 6e.) La justice, aux mains de magistrats nommés par les gouvernements précédents, ordonna que la 9e chaîne fût remise au rectorat. Le gouvernement de l'UP respecta la décision de la justice, bien que sa signification politique fût évidente.

Une anecdote peut illustrer la violence de la campagne menée par la droite universitaire contre le gouvernement d'Allende; en 1972, Boeninger, à la tête d'un groupe d'étudiants de droite, fit irruption bruyamment au palais présidentiel, la Moneda, pour protester contre de prétendus affronts qui lui auraient été infligés par le sous-secrétaire du gouvernement...

Malgré cette campagne habilement orchestrée, le gouvernement de l'UP respecta jusqu'au bout l'autonomie universitaire.

L'UNIVERSITÉ SOUS LA BOTTE

Dans tous les cas où une dictature usurpe le pouvoir, en Amérique et partout ailleurs, un de ses premiers soucis est de soumettre les universités à un contrôle strict et d'y réprimer, de façon implacable, tout ce qui représente la pensée libre ou la critique indépendante.

Les données dont on dispose sur la situation actuelle de l'université chilienne sont, bien sûr, fragmentaires. Malgré cela, on peut déjà percevoir l'importance de l'œuvre destructrice entreprise par la Junte militaire: professeurs fusillés, en fuite, prisonniers ou exilés; étudiants renvoyés; employés et ouvriers arrêtés ou démis de leur poste; instituts rasés, chaires démantelées...

Voici la situation des universités du Chili au 20 novembre 1973, selon un rapport-circulaire nº 9/73 du Conseil latino-américain de Sciences sociales (CLACSO) (Buenos Aires).

C'est le 2 octobre que le ministre de l'Education, contre-amiral Hugo Castro Jiménez, devait fixer les grandes lignes de la réorganisation universitaire. «Il ne s'agit nullement de détruire l'autonomie des valeurs universitaires authentiques, mais de les consolider par l'extirpation de ceux qui voudraient s'en servir pour porter atteinte à l'essence et la fonction de l'université...» Par le même décret, sont nommés:

a) Recteurs-délégués dans toutes les universités:

  1. U. du Chili (Santiago): ex-commandant des forces aériennes chiliennes, général César Ruiz Danyau.
  2. U. catholique (Santiago): vice-amiral Jorge Sweet Madge.
  3. U. technique d'État (Santiago): colonel Eugenio Reyes Tastêts.
  4. U. catholique (Valparaiso): contre-amiral Luis de la Maza.
  5. U. technique Federico Santa Maris: capitaine de frégate Juan Naylor Wieber.
  6. U. de Concepción: capitaine de vaisseau Guillermo Gonzalez Bastias.
  7. U. Australe (Valdivia): colonel Gustave Dupuis P.

b) Président du conseil de recteurs-délégués de toutes les universités, le général de l'armée de l'air César Ruiz Danyau, recteur-délégué de l'Université du Chili (Santiago).

Le même décret propose au conseil de recteurs-délégués la création d'un organisme supérieur de coordination et planification des études supérieures, dans lequel seraient intégrés les instituts d'éducation supérieure des forces armées. De cette façon la carrière militaire, au Chili, devient une spécialisation universitaire comme les autres.

A titre d'illustration, voici des extraits d'un décret sur la réorganisation du centre de Temuco, de l'université du Chili.

(...)

1) Les départements sont maintenus uniquement comme structures académiques, et à la condition d'être exclusivement une source d'information pour les professeurs et les étudiants.

(...)

Fonctions du professeur-responsable de département:

(...)

2) Maintenir le processus d'enseignement et d'administration dans les normes exigées par la situation actuelle.

(...)

5) Exercer un contrôle strict de l'assiduité et de la conscience professionnelle du personnel enseignant, para-enseignant et administratif dont il a la charge.

(...)

8) Etre responsable de la documentation mise à la disposition par le Département et dont le contenu devra être exclusivement académique.

9) Éviter tout type de réunion politique au niveau professeur-élève.

10) Informer les autorités universitaires de toutes les réunions prévues, en indiquant par écrit l'ordre du jour qui sera traité, et obtenir l'autorisation définitive. SERA DE LA PLEINE ET ENTIÈRE RESPONSABILITÉ DU PROFESSEUR-RESPONSABLE la transgression de cette dernière disposition si la réunion donne lieu à des attitudes ou des exposés différents de ceux indiqués sur l'ordre du jour.

Comment le coup d'État avait-il frappé les universités? Le même rapport du CLACSO (Buenos Aires) en rend compte:

A l'université du Chili (Santiago/Est): le 11 septembre le siège a été envahi par les forces armées, ses locaux dévastés, la bibliothèque de journalisme brûlée. Les fonctionnaires doivent se présenter tous les jours pour signer un livre de présence - ce qui a été utilisé pour arrêter certains d'entre eux. L'ex-vice-recteur, Eduardo Ruiz, est réfugié à l'ambassade de Panama. La secrétaire générale, Graciela Uribe, était encore arrêtée en novembre.

A l'université du Chili (Santiago /Nord): la faculté de médecine et l'hôpital José J. Aguirre ont été plusieurs fois perquisitionnes et leur personnel interpellé. Le 6 novembre tous les dirigeants syndicaux ont été arrêtés. La carrière de technologie médicale a été supprimée.

A l'université du Chili (Santiago/Ouest): plusieurs professeurs sont portés disparus et deux au moins ont été fusillés: Riquelme Zamora, de La Serena, et Jorge Peña, directeur de l'orchestre d'enfants de La Serena.

A l'université du Chili (Santiago /Sud) 86 professeurs ont été expulsés ainsi que 34 employés de l'administration.

A l'université catholique du Chili, la Junte a dissous le département d'histoire économique et licencié tous ses membres, expulsés de l'université. Même destin pour les membres de l'école de travail social, qui sera restructurée. La résidence du recteur, Fernando Castillo Velazco, a été perquisitionne deux fois. Leopoldo Benitez, professeur d'architecture, a été fusillé au stade Chile «pour avoir essayé de s'évader pendant l'interrogatoire». Au siège régional de cette université, à Talca, tous les cours du centre d'études agraires et paysannes ont été éliminés. Au siège régional de Temuco, le sous-directeur, le père Mauricio Hébert, a été expulsé au Canada et six professeurs du département d'éducation ont été expulsés aussi.

A l'université technique d'Etat (Santiago) il y eut de violents accrochages auxquels ont participé des effectifs des forces armées et des carabiniers. Il y aurait eu un nombre important de morts. Les occupants ont été conduits aux stades. Ont été fermés le département des sciences sociales, l'école d'éducation, le département d'arts et métiers ainsi que tous les cours d'aptitude réservés aux ouvriers.

A l'université catholique de Valparaiso on a suspendu l'institut de sciences sociales, l'école d'éducation, l'école de travail social et le centre d'aptitude ouvrière. Le professeur Michael Woodward, de ce dernier centre, est mort sous la torture.

A l'université de Concepción, on utilise le paiement des salaires comme piège pour attraper les personnes recherchées. Les formalités de réinscription ont été engagées et 12 000 (sur 20 000) étudiants seulement ont été réintégrés. Le filtrage a été fait par un groupe de 12 étudiants militants d'extrême droite, nommés par le recteur-délégué.

A l'université australe du Chili (Valdivia), une violente campagne de dénonciations se déchaîne le jour même du commencement des cours. C'est ainsi que le doyen de philosophie et lettres, candidat aux dernières élections, est en prison, avec Grinor Rojo, Carlos Opazo, et beaucoup d'autres chercheurs étrangers maltraités ou expulsés du pays.

A l'université du Nord (Arica), on a fusillé le sociologue Francisco Donoso.

Evidemment, ce ne sont là que des exemples tirés d'un long rapport daté du 20 novembre 1973.

Naturellement, la Junte déclara publiquement qu'elle ne poursuivrait pas des idées mais des «faits». Les méthodes de destitution furent adaptées à cette déclaration de façon sibylline. On exigea des professeurs de gauche, titulaires de chaires et directeurs d'instituts, un inventaire du service; la perte d'un objet quelconque fut considérée comme un délit de «droit commun», donc passible de destitution.

Ceux qui ne pouvaient pas être atteints par cette procédure furent expulsés comme «activistes», sans que cela fût mentionné dans aucune résolution officielle, bien sûr. Quelques-unes de ces résolutions illustrent le nouvel art de destituer en citant des articles et des paragraphes de vieilles lois absolument incompréhensibles. Ce serait pittoresque si ces destitutions, sans droit de défense et avec perte de tous les avantages sociaux (retraite, etc.), ne signifiaient pas une condamnation à l'exil, ou la faim pour ceux qui restent au Chili...

L'hémorragie a été telle, le corps enseignant a été si violemment touché que la Junte éprouve, comme dans les autres sphères professionnelles, des difficultés de plus en plus grandes à occuper les postes qu'elle a maintenus dans les facultés qui ne sont pas tout simplement fermées. C'est ainsi qu'une commission a été chargée de préciser quelles «équivalences» les diplômes des militaires recevraient dans la vie universitaire et civile.

Cette intervention toujours plus grande des militaires dans la vie du pays se marque dans tous les détails de la vie scolaire.

Par un décret-loi de la Junte, les élèves de l'enseignement primaire et secondaire sont obligés de s'inscrire au lycée ou au collège se trouvant dans le carré formé par un maximum de douze pâtés de maisons à partir de leur domicile. Curieusement, les élèves des collèges privés sont dispensés de cet ordre. Les écoles et les lycées ne seront plus mixtes, à partir de l'année scolaire 1974-1975; pas en arrière comparable, dans un ordre différent, au fait que les enfants du concubinat ne seront plus reconnus comme légitimes - l'une des réformes d'Allende les plus populaires.

En revanche, aucune dérogation n'est admise au devoir d'assister à la cérémonie patriotique de chaque lundi: les élèves doivent se reunir dans la cour et interpréter l'hymne national pendant que l'on hisse le drapeau. Un professeur doit prononcer un discours patriotique. Le discours prononcé au collège privé Saint-Georges a motivé une intervention militaire, suite à la dénonciation d'un «père de famille» qui jugea qu'il portait atteinte à la tradition et à la propriété et représentait par conséquent des résurgences de pensée marxiste.

D'autre part, une circulaire du ministère de l'Éducation nationale donne l'ordre aux directeurs de lycées et de collèges de détruire tous les textes d'enseignement qui sont sortis des presses de Quimantú, édition d'Etat sous l'UP. Les textes en question avaient remplacé ceux qui étaient en vigueur il y a plus de trente ans et qu'on utilise maintenant à nouveau.

Santiago du Chili, 24. - Livres marxistes brûlés.

Dans une manifestation d'antimarxisme militant, les forces années donnèrent l'ordre de brûler la littérature de cette idéologie et de la proscrire des librairies locales. La campagne commença hier par l'autodafé - dans une avenue du centre de Santiago - de livres, brochures et drapeaux marxistes et extrémistes.

Le secrétaire général du quadriurnvirat qui commande depuis le 11 septembre, le colonel Pedro Ewing, déclara: «L'ombre de la haine marxiste est terminée», et il ajouta que les libraires devraient dorénavant «s'interdire d'exhiber de telles aberrations intellectuelles». Pour assurer cette mission, le colonel a ordonné que les libraires effectuent une déclaration contenant la liste des livres marxistes en leur possession, devant les autorités militaires, sous peine de se rendre coupables de violation des lois récentes en matière idéologique.

(Clarin, Buenos Aires, 25 septembre 1973.)

Voici le témoignage d'un professeur: un travail systématique de destruction.

Toutes les bibliothèques du pays ont été mises à sac, c'est pourquoi il n'est pas étonnant d'apprendre que de chacune d'elles ont été retirées pas moins de 5 tonnes de «littérature marxiste» destinée à «empoisonner l'esprit des étudiants».

Les universités sont placées sous le contrôle direct de l'État: cela signifie qu'à la tête de chacune, il n'y a plus un recteur, mais un militaire. Les étudiants devront donc s'inscrire de nouveau, ce qui permettra d'expulser des cours tous ceux qui auront manifesté des tendances progressistes.

Maintenant, la chasse aux intellectuels s'intensifie, et on ne peut nier que la Junte agit avec une sanglante impartialité:

Sergio Vuskovic Rojo, maire de Valparaiso, professeur de plusieurs écoles universitaires, auteur d'ouvrages de philosophie traduits en d'autres langues, fut arrêté immédiatement après le coup d'État. Actuellement, il se trouve relégué dans l'île Dawson, mais les tortures qui lui ont été infligées furent si graves que certains membres de la Croix-Rouge internationale qui sont allés récemment au Chili affirment que l'on craint pour sa vie et qu'il doit être transféré dans un lieu où il puisse recevoir des soins médicaux d'urgence.

Le Dr Enrique Paris, ex-secrétaire par intérim de l'université du Chili, fut l'un des médecins qui resta jusqu'au dernier moment pour prêter secours aux héroïques défenseurs du palais de la Moneda. Lorsque la résistance cessa, il fut arrêté et conduit au régiment Tacna. Les procédés de la Junte laissent penser qu'il a été assassiné.

Luis Sanguinetti était professeur d'histoire à l'université du Chili, professeur à l'école de sciences politiques et administratives, expert en questions douanières, ayant étudié en Europe, directeur du Service de recherches douanières. Il fut arrêté et conduit sur l'un des bateaux qui servaient de prisons provisoires. Torturé jusqu'aux limites de la résistance, il se suicida, profitant d'un relâchement de la surveillance, en se lançant d'une plate-forme dans la salle des machines.

Littre Quiroga, directeur du service des prisons, connu pour ses plans de réforme pénitentiaire pleins d'humanité, fut torturé et assassiné. Par la suite, son cadavre fut repêché dans le Mapocho. La presse au service de la Junte militaire prétend aujourd'hui imputer sa mort à des membres de «groupes extrémistes», mais tout le monde sait la vérité.

(Un universitaire persécuté.)

En fait, malgré l'appel massif aux «capacités» militaires, la situation est critique dans presque toutes les sphères professionnelles. Non seulement le présent est affecté par la disparition violente, l'exil, le renvoi des hommes et des femmes compétents, mais l'avenir lui-même, ouvert par une politique de démocratisation de l'enseignement qui devait porter ses fruits notamment à partir des programmes spéciaux inaugurés en 1970 par les universités techniques, cet avenir est brisé par la violence des affrontements qui ont ensanglanté et décimé le monde étudiant.

Pour parer au plus pressé, la Junte multiplie les offres alléchantes destinées à ramener au Chili ceux qui l'ont fui sous l'UP. Le décret-loi n° 204, du 17 décembre 1973. publié dans le Journal Officiel du 21 décembre 1973, concède aux Chiliens, qu'ils soient techniciens, artisans ou qu'ils aient un travail qualifié de «nécessaire» pour le développement national, qu'ils soient sortis du pays avant le 11 septembre 1973 et qu'ils reviennent de manière définitive au Chili, pendant une période d'un an à compter de la mise en vigueur de ce décret-loi, les avantages suivants:

a) autorisation d'importer, libres de toute déclaration, effets personnels, équipements de travail, et un véhicule à moteur, pour un mon tant total qui n'excède pas 8 000 dollars. Cette valeur peut être supérieure quand le bénéficiaire accrédite, sous la foi du serment, l'origine de ses propres importations et de celles de sa famille de l'étranger. Dans ce cas, le montant ne pourra excéder 50% de plus des importations précédemment citées;

b) libération totale des droits de douane.

Les instituts internationaux

Au Chili fonctionnaient plus de 100 organismes d'études sociales, économiques et politiques, à fins scientifiques, qui apportaient une aide importante aux universités et aux gouvernements, et formaient évidemment des professionnels. Tous, depuis la CEPAL (Commission économique pour l'Amérique latine, organisme des Nations unies) jusqu'à un groupe d'études de la IVe Internationale composé seulement de quatre professeurs trotskistes, avaient leur siège à Santiago. A l'intérieur de ce très large éventail figuraient un bureau de la FAO, l'Organisation mondiale pour l'alimentation, et plusieurs centres d'études sociales, dont quelques-uns avaient été conçus et organisés par des spécialistes argentins.

Après la dissolution d'une série d'organismes qui se consacraient à la recherche et à l'étude des processus sociaux, des poursuites ont été entreprises contre des fonctionnaires appartenant aux organismes des Nations unies (FAO, CEPAL, UNICEF) à qui le régime militaire reproche d'être «noyautés par le castro-communisme», formule d'alchimie politique élaborée par la pierre philosophale de la droite chilienne.

Deux organismes furent particulièrement malmenés par la répression: le Centre d'études de la réalité nationale (CEREN), dépendant de l'université catholique, et le Centre d'études socio-économiques (CESO) qui fonctionnait sous l'égide de l'université du Chili. Le premier fut supprimé sans autre forme de procès et, ainsi qu'en a fait part son directeur, Manuel Antonio Garretón, «le nouveau gouvernement a promulgué un décret en vertu duquel il a déclaré le centre dissous et fermé, mettant fin au contrat de tout le personnel universitaire, professeurs et chercheurs à partir du mois de novembre de cette année». Le CESO n'a pas été plus ménagé et ne fut pas à l'abri des mesures punitives du régime «bien qu'il se soit affirmé comme un centre de recherches scientifiques sur la réalité chilienne et latino-américaine» ainsi que l'affirmèrent ses professeurs dans une déclaration rendue publique dans les derniers jours du mois passé. Cet organisme avait été créé en 1964, dans les derniers temps du gouvernement de Jorge Alessandri, et avait pour but fondamental le «développement interdisciplinaire de la recherche pour contribuer à préciser le caractère dépendant de nos sociétés».

La situation de l'ICIRA, Institut de formation et de recherche de la Réforme agraire, n'est pas meilleure. Dépendant de la FAO (Nations unies), cet institut, dont le directeur était en voyage au moment du coup d'État, a été perquisitionné à deux reprises, la plus grande partie du personnel a été chassée et les projets de recherche arrêtés.

La faculté latino-américaine de sciences sociales (FLACSO) fut également anéantie par la Junte militaire parce que, estimait celle-ci, ses fonctions étaient dangereuses, et aussi parce que, comme il est logique, elle recevait un public d'étrangers. La plupart de ses professeurs et chercheurs durent chercher refuge dans diverses ambassades. Il en fut de même pour les enseignants non chiliens du CEREN et du CESO.

D'autre part, le gouvernement vient de promulguer un décret qui vise à réorganiser la Commission nationale de recherche scientifique et technologique (CONICYT), institut qui avait pour mission non seulement de former des professionnels et de transmettre des connaissances à des techniciens et à des ouvriers spécialisés, mais aussi d'assurer les échanges scientifiques et culturels avec les plus grandes universités du monde. Ce décret récent déclarait la «mise en sommeil du conseil de la corporation», annulait la «nomination de ses membres», déclarait que «le secrétariat chargé des affaires courantes assumera la totalité des fonctions, attributions et obligations».

En même temps furent fermés définitivement quelques importants centres culturels à double nationalité, qui avaient d'étroites relations d'échange avec l'université du Chili et étaient reconnus par la corporation en raison d'un accord signé en 1960. La politique xénophobe de la Junte, (...) faisant fi des traités de réciprocité, se borna à affirmer que ces instituts (à l'exception de celui des États-Unis, de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne fédérale) étaient noyautés par le marxisme, monotone argumentation utilisée par les autorités actuelles pour justifier des actions illégales et brutales.

La situation a eu des conséquences plus graves encore avec l'emprisonnement de professeurs, de membres du personnel non enseignant et de fonctionnaires de tous les organismes cités. On savait que le prêtre jésuite Gonzalo Arroyo avait été laissé en liberté, après avoir été gardé à la disposition des autorités militaires, mais la revue jésuite Mensaje a été suspendue. Arroyo était professeur du CEREN et du centre Talca de l'université du Chili (voir p.297)

D'après les renseignements qu'il a été possible de réunir, il est apparu que les chercheurs argentins Patricio Biedma et Francisco Lesta furent conduits au stade Nacional et ensuite transférés dans un autre lieu de détention. L'inconscience répressive a peut-être atteint son comble à l'égard de Jorge Ríos, un professeur bolivien de la FLACSO, fusillé au stade Nacional pour deux délits inadmissibles pour les militaires chiliens: être professeur et étranger. Rios était un sociologue qui travaillait au Chili grâce à une bourse versée par son pays.

(La Opinion, Buenos Aires, 18 décembre 1973.)

Tandis que El Mercurio ose parler d'«un régime qui nous a sauvé de la dictature et de l'esclavage»...

LA LIBERTÉ D'EXPRESSION ET DE PENSÉE SOUS L'UP

Pour bien apprécier ce que valent ceux qui s'expriment ainsi, il faut savoir à quel point, durant toute la durée du gouvernement d'UP, la liberté d'enseignement et de presse a été totale. Certes, dans les rangs de l'UP, tous n'ont pas toujours cru pouvoir se montrer si grands seigneurs à l'égard des agitateurs fascistes. Qu'on le regrette ou non, il demeure du moins incontestable qu'ils ne l'emportèrent jamais et qu'aucune action contre la droite ne fut entreprise contre la légalité constitutionnelle.

Dans une allocution radiodiffusée le jeudi 9 novembre 1972, le général Prats, ministre de l'Intérieur, a réitéré l'engagement pris antérieurement de ne pas exercer de représailles contre la quarantaine d'organisations représentant camionneurs, commerçants et industriels, qui ont été mêlées à la grève. Il répondait ainsi par la négative à une demande formulée la veille par M. Carlos Altamirano, secrétaire général du Parti Socialiste, qui, mercredi, avait exigé des sanctions contre les animateurs de la grève. «Il faut retirer la personnalité juridique aux organisations qui se sont faites les complices de l'activité séditieuse», avait affirmé le secrétaire général.

(Le Monde, il novembre 1972.)

Jamais l'UP n'a employé contre ses adversaires, même les plus résolus, des méthodes que ceux-ci revendiquaient ouvertement. On voudrait que ceux qui brandissent aujourd'hui cyniquement l'étendard de la liberté s'en tiennent à tant de rigueur et de justice. Lors même que le groupement d'extrême droite Patria y Libertad diffusait des tracts où il préconisait des «mesures» contre le gouvernement de l'UP qu'il décrivait comme «châtiment direct des dirigeants» (Le Monde, 18 août 1973), malgré par ailleurs la participation de ce groupe à une tentative de coup d'Etat, le gouvernement Allende a accordé aux cinq de ses dirigeants compromis dans cette tentative des sauf-conduits pour l'Equateur (Le Monde, 10 juillet 1973). Voilà comment s'exerçait le pouvoir librement élu par le peuple chilien. On sait comment la terreur que fait régner la Junte militaire a désormais donné à ces méthodes un amer goût de souvenir lointain.

A ce sujet, voici le bilan dressé par Allende de la prétendue répression culturelle sous son régime:

Nous avons toutes les difficultés propres au capitalisme, sans avoir les avantages du régime socialiste. Voilà pourquoi la situation est grave, mais en même temps nous nous sentons encouragés, car nous pensons que nous sommes en train de mener à bien ce processus de changement, le processus révolutionnaire qui a lieu dans la réalité, la tradition et l'histoire de notre patrie. Nous menons notre lutte de façon démocratique, pluraliste et libre, nous la menons malgré les obstacles qui, chaque jour, sont dressés artificiellement contre nous par les intérêts de l'impérialisme blessé, et par les puissants groupes économiques de notre pays.

On nous accuse en affirmant que la démocratie n'existe pas au Chili, que la liberté est piétinée, qu'il existe un chaos économique et que la crise va s'abattre implacablement sur le Chili et les Chiliens. Mais ce sont eux qui, tous les jours, minute après minute, usant de la presse et de la radio, lancent leurs anathèmes contre vous, contre le peuple, contre les travailleurs, contre votre gouvernement, contre le Gouvernement Populaire.

J'ai ici les journaux d'une seul journée: je veux vous lire quelques-unes des manchettes pour que vous puissiez comprendre jusqu'où on est arrivé:

«UN FOUR EXPLOSE A CHUQUICAMATA.» «DRAMATIQUE PÈLERINAGE A LA RECHERCHE D'ALIMENTS.» «UN DIRIGEANT D'UNE JAP ASSASSINE UN VOISIN.»» LE CHILI VA A LA CATASTROPHE.» «LE PIR DEMANDE UNE ENQUÊTE SU H LES COMPTES DES FONCTIONNAIRES, Y COMPRIS LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE. ««DES QUEUES INTERMINABLES POUR ACHETER DE LA VIANDE DE CHEVAL.» «UNE SITUATION AGRAIRE CRITIQUE PROVOQUE LE CHAOS A PEU MO.» «AUCUNE MESURE N'A ÉTÉ PRISE FACE AUX PROBLÈMES DES ENTREPRIS ES DU BATIMENT.» «LES ACTIONNAIRES DE LA BANQUE DU CHILI FONT L' OBJET DE PRESSIONS.» «LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS DÉCIDE DE S'ADRESSEIT AU BIT POUR DÉNONCER LES EXCÈS SYNDICAUX.»

Vous vous rendez compte: sous un gouvernement de travailleurs, et après que nous ayons obtenu 70% des voix à la CUT, ils osent envoyer une communication au BIT en affirmant que nous commettons des excès dans le cadre des syndicats. Les travailleurs n'ont jamais été mal accueillis sous notre gouvernement, et jamais ils n'ont eu le poids politique dont ils jouissent aujourd'hui. Jamais les travailleurs n'étaient arrivés au degré de conscience politique qu'ils ont sous le gouvernement chilien d'aujourd'hui.

Et voici encore d'autres manchettes des journaux de l'opposition:

«manque de ravitaillement au chili.» «le parti national étudie une accusation contre carlos m at us.» Cela fait à peine deux semaines qu'il est ministre et ils se mettent déjà à l'attaquer !

«LA CRISE ÉCLATE A L'UP.» «LA SANTÉ DES ENFANTS MENACÉE.» «USAGE INDIGNE DU DRAPEAU CHILIEN.» «LES BOUCHERS LANCENT UN S.O.S.»

Voilà les titres de la une dans la presse de l'opposition, et cela en un seul jour, camarades. Pensez que ces titres et ces informations sont reproduits à l'étranger, et qu'au-delà de nos frontières on pense que nous sommes en train de piétiner la démocratie et la liberté, et que nous vivons dans l'angoisse dramatique d'un chaos économique.

(Salvador Allende, discours à Valparaiso, 4 août 1972.)

En ce qui concerne la presse, le bilan n'est pas moins clair. «Que lisent les Chiliens?», article paru dans le magazine Chile Hoy le 7 juillet 1972, décrit en détail l'éventail des organes de presse sous l'UP, qui donne une belle idée de la liberté de la presse.

Les trois millions de Chiliens qui lisent habituellement des journaux ont le choix entre cinq quotidiens de gauche et six quotidiens d'opposition qui ont tous une diffusion nationale ou un fort tirage dans la capitale.

La vente quotidienne de ces onze journaux atteint 853 000 exemplaires, chacun étant lu par une moyenne de 3 à 4 personnes. Toutefois, un lecteur sur trois environ seulement puise son information dans la presse de gauche.

Selon la plus récente des études que réalise régulièrement l'Office de l'information et de la radiodiffusion (OIR) pour sonder la préférence du public pour les différents quotidiens, les ventes se répartissent comme suit:

QUOTIDIENS PRO GOUVERNEMENTAUX
Clarín 220 000 exemplaires
El Siglo 29 000
Puro Chile 25 000
La Nación 21 000
Ultima Hora 17 000
TOTAL 312 000 exemplaires


QUOTIDIENS D'OPPOSITION
La Tercera 220000 exemplaires
El Mercurio 126 000 -
Las Ultimas Noticias 81000 -
La Segunda 55 000 -
Tribuna 40 000 -
La Prensa 29 000 -
TOTAL 551 000 exemplaires

Le dimanche, ces chiffres varient quelque peu, selon les informations provenant de la même source:

VENTE DES QUOTIDIENS PRO GOUVERNEMENTAUX LE DIMANCHE
Clarín 225 000
La Nación 34 000
El Siglo 33 000
Puro Chile 25 000
TOTAL 317 000, soit 36,5%


VENTE DES QUOTIDIENS D'OPPOSITION LE DIMANCHE
El Mercurio 270 000
La Tercera 252 000
La Prensa 29 000
TOTAL 551 000, soit 63,5%

La majorité des quotidiens de diffusion nationale répartissent également leurs ventes entre Santiago et la province, à l'exception de Clarin (42% dans la capitale et 58% en province), du Mercurio (52 et 48%) et de Las Ultimas Noticias (96 et 4%). Dans tous les cas, le tirage est supérieur de 10 à 18% à la vente.

Il y a en outre 61 journaux régionaux, quotidiens ou hebdomadaires, dont le tirage va de quelques centaines à plus de 20 000 exemplaires. Les plus importants sont ceux qui constituent le groupe du Mercurio dans la région Nord et à Valparaiso et la Société de presse du Sud (SOPESUR), contrôlés par la Démocratie Chrétienne et par le Parti National.

Il en résulte qu'en province la presse est dominée de manière écrasante par l'opposition et malgré l'absence d'informations fiables sur les ventes réelles, on peut estimer que 9 provinciaux sur 10 se tiennent au courant des événements locaux et nationaux à travers un prisme antigouvernemental.

41 de ces journaux sont résolument d'opposition, quoique avec certaines nuances, et 11 seulement peuvent être considérés comme favorables à l'Unité Populaire. Les 9 autres sont apparemment neutres ou sont avant tout des véhicules publicitaires.

Le déséquilibre existant en faveur des organes hostiles au gouvernement est encore plus net si l'on considère que sur les 11 journaux favorables à l'Unité Populaire, il n'en est guère que trois qui sont publiés dans des villes importantes: El Magallanes à Punta Arenas, El Porteno à Puerto Montt et La Union à Valparaiso. Les autres sont diffusés dans de petites localités comme Lebu, Petorca, Puente Alto, Yungay, Mulchen, Bulnes et Limache.

Quant aux magazines d'information, 011 a assisté depuis le 4 septembre 1970 à une saturation du marché. 7 nouvelles publications de droite et 5 de gauche ont été lancées. Une de ces dernières, Ahora, qui se proposait de gagner les classes moyennes à la cause de l'Unité Populaire, a cessé de paraître en décembre dernier.

Le public a aujourd'hui le choix entre 21 magazines d'information dont 10 d'opposition, 7 de gauche et 4 neutres.

MAGAZINE D'INFORMATION D'OPPOSITION; TIRAGE ESTIME MAGAZINES PAR L'OIR

Vea: 90 000 exemplaires (20% d'invendus);
Ercilla: 56 000 exemplaires (20% d'invendus);
Sepa: renseignements peu fiables;
P.E.C.: renseignements peu fiables;
Tacna: pas de renseignements;
Patria y Libertad: pas de renseignements;
Que Pasa: pas de renseignements;
Mundo 72: 20 000 exemplaires;
La Verdad: pas de renseignements;
Portada: pas de renseignements.

MAGAZINES D'INFORMATION DE GAUCHE; TIRAGE ESTIMÉ PAR L'OIR

Posición: 50 000 exemplaires (PS);
El Rebelde (MIR): pas de renseignements;
Mayoría: 25 000 exemplaires;
Chile Hoy: 25 000 exemplaires;
Punto Final: 12 000 exemplaires;
De Frente: pas de renseignements;
Plan: pas de renseignements.

Les magazines qu'on peut qualifier de neutres sont Hechos mundiales (50 000 exemplaires), Mensaje (8 000 exemplaires), Novedades (45 000 exemplaires) et Aquí está.

Trois magazines d'opposition sont proposés au public féminin: Eva (44 000 exemplaires), Paula (78 000 exemplaires) et Vanidades (66 000 exemplaires). Le premier cité, en particulier, a quitté les rangs des magazines à idéologie implicite pour adopter une position de droite agressive.

Il y a en outre trois magazines pour les jeunes: Onda (32 000 exemplaires) et Ramona (24 000), tous deux de gauche, et Ritmo, d'opposition, qui, avec 113 000 exemplaires, a le plus fort tirage de tous les magazines chiliens.

Il faut encore signaler Los cuadernos de educación popular (80 000 exemplaires) et La Firme (50 000 exemplaires) qui représentent des formes nouvelles de communication de masse.

(Chile Hoy, 1 juillet 1972.)

Aujourd'hui, tous les organes de presse et d'information de la gauche sont interdits, les journalistes chassés, torturés, fusillés. Mario Diaz, ancien directeur de la chaîne 9 de la télévision chilienne à Santiago, fait le point sur cette répression.

Le Chili, qui fut le pays d'Amérique du Sud à jouir de la plus entière liberté qu'ait connue le journalisme latino-américain, est maintenant devenu un ghetto fermé, digne de l'époque médiévale. Une cinquantaine de journalistes ont été emprisonnés; cinquante autres ont été forcés de s'exiler; et quelque trois cents autres, dont la seule faute est d'avoir travaillé pour un journal, une station de radio ou une chaîne de télévision de gauche, sont actuellement furieusement pourchassés.

Le jour du coup d'État, le 11 septembre dernier, des groupes de militaires perquisitionnaient et saccageaient les imprimeries et les rédactions des principaux quotidiens et revues de la gauche chilienne.

Ainsi, El Siglo, l'organe du Parti Communiste, et l'imprimerie Horizonte, où ce quotidien était imprimé, furent immédiatement perquisitionnes par les militaires; ceux-ci dynamitèrent ensuite l'édifice qui abritait la rédaction de ce journal et l'imprimerie. Ultima Hora, le quotidien du Parti Socialiste qui était imprimé au même endroit, ne put être mis sous presse. Sa rédaction fut perquisitionne au cours de l'après-midi.

Clarin, le quotidien à plus fort tirage de la presse de gauche, connut le même sort. Les hordes fascistes saccagèrent la rédaction et l'imprimerie.

Des avions de la FACH (Force Aérienne du Chili) bombardèrent et mitraillèrent ensuite la rédaction du journal Puro Chile: les fascistes prirent ainsi leur vengeance contre ce journal qui, quelques jours auparavant, avait dénoncé les officiers putschistes au sein de l'armée de l'air en publiant, à la une, un article intitulé «Les fachistes fomentent un coup d'État». En écrivant fachistes avec «ch», le journal Puro Chile faisait nettement allusion à la participation de l'aviation dans la conspiration séditieuse en cours.

La revue Punto Final fut, elle aussi, victime du vandalisme fasciste. Les militaires mitraillèrent ses bureaux, mirent à sac l'équipement qui s'y trouvait et brûlèrent toutes ses archives.

La Nación, le quotidien du gouvernement, situé juste en face du palais de la Moneda, sur la place de la Constitution, fut envahi par de forts contingents de troupes. Après leur départ, les cinq étages de l'édifice n'étaient plus que décombres.

Quimantú, la maison d'édition appartenant à l'État; Prensa Latino-americana, la plus petite imprimerie du Parti Socialiste, ainsi que des ateliers où étaient imprimés des brochures et des hebdomadaires des partis de l'Unité Populaire, n'échappèrent pas à la fureur fasciste.

Le lendemain du coup d'État, pour la première fois dans l'histoire du Chili, aucun journal ne fut publié, ni de gauche, comme tous s'y attendaient, ni de droite: la résistance populaire prenait une telle ampleur que la junte militaire n'osait pas lever le couvre-feu total qu'elle avait décrété dans l'après-midi du 11 septembre.

Ce n'est que trois jours après, le jeudi 13 septembre, que parurent les journaux El Mercurio et La Tercera, bien que leur publication eût été autorisée par les fascistes. Ils durent, même s'ils se considéraient du clan des vainqueurs momentanés, soumettre tous leurs textes au bureau de censure installé dans l'Académie Technique Militaire.

Quelques jours après le coup d'Etat, certains journaux étaient autorisés à circuler: La Prensa, porte-parole du secteur fasciste de la Démocratie Chrétienne; La Segunda, fils putatif d'El Mercurio et dont le directeur est l'agent de la CIA Mario Carneyro; La Tribuna, organe de la clique ultrafasciste Patria y Libertad, et Las Ultimas Noticias, du clan Edwards qui contrôle aussi El Mercurio.

Les stations radiophoniques de gauche, membres de la chaîne La voz de la Patria, furent réduites au silence l'une après l'autre par les militaires, en même temps que les journaux. Radio Nacional, organe du Mouvement la Gauche Révolutionnaire (MIR), fut la première attaquée par la force militaire, au cours d'une opération matinale qui précéda le déclenchement du coup d'Etat.

Ce fut ensuite le tour des stations Portales, de l'Unité Populaire, et Magallanes, du Parti Communiste. La station de l'Université Technique connut un sort semblable; ses émissions cessèrent au milieu du combat sanglant dont elle fut le théâtre et qui se solda par la mort de plus de quatre cents révolutionnaires, dont près de deux cents furent fusillés.

Elles furent suivies par Radio-Corporación, du Parti Socialiste; Radio-Luis Emilio Recabarren, de la Centrale Unique des Travailleurs; Radio-Pacifico, du Parti Radical; Radio-Prat, du Parti Communiste, et Radio-Candelaria, qui resta sur les ondes jusqu'à 16 heures.

En ce qui concerne la télévision chilienne, les militaires n'eurent pas besoin de faire appel à la force. La chaîne 9 de l'Université du Chili, qui avait été contrôlée pendant neuf mois par les travailleurs, avait été évacuée quelques jours auparavant par les carabiniers sur ordre d'un tribunal.

Le 20 septembre, les militaires confièrent cette chaîne de télévision à l'Université du Chili, qui était alors dirigée par un général putschiste.

Quant aux deux autres chaînes de l'État - 13 et 7 -, la première commença ses émissions à 9 heures du matin en parfaite synchronisation avec les putschistes. La chaîne 13 était, en effet, l'organe de l'opposition et elle était dirigée par le prêtre Raúl Hasbun, qui lui avait conféré un caractère nettement fasciste. Pour la récompenser, la junte militaire en fit son organe officiel jusqu'à la réorganisation de la chaîne 7, placée maintenant sous la direction d'un colonel de la force aérienne, Eduardo Sepulveda.

La persécution contre les journalistes commença dès le 11 septembre. A midi, le secteur de la presse déplorait sa première victime: Augusto Olivares, directeur de la chaîne 7 et conseiller de presse du président Allende, qui trouva la mort au combat. Frida Modak, secrétaire de presse de la présidence, passa toute la matinée au palais de la Moneda; elle partit peu avant le bombardement sur la demande expresse du président Allende. Le lendemain, elle dut se réfugier à l'ambassade du Mexique, car elle apparaissait sur la première liste des personnes recherchées par la junte.

Le jour du coup d'Etat furent arrêtés Manuel Cabieses, directeur de la revue Punto Final; Rodrigo Rojas, directeur d'El Siglo ; José Gomez Lopez, directeur de Puro Chile ; Oscar Waiss, directeur de La Nacion ; Alberto Gamboa, directeur de Clarin ; Carlos Jorquera Tolosa, conseiller de presse du président, qui demeura aux côtés d'Allende au Palais de la Moneda; Franklin Quevedo, directeur de Radio-Ute; Fernando Alvarez, journaliste de Concepción et intendant de cette province; Ibar Aybar, journaliste de Clarin; Rolando Carrasco, Carlos Jorquera Toledo et Francisco Javier Neira, d'El Siglo; Jaime Barrios, de Punto Final; Luis Cordova, de Radio-Portales; Ramiro Sepulveda, de Radio-Mallaganes; Sergio Gutierrez, chargé des relations publiques au ministère de l'Economie; Mario Cespedes et Carlos Naudon, commentateurs de la chaîne 9.

D'autres journalistes réussirent à se réfugier dans différentes ambassades.

Beaucoup d'autres journalistes ont été portés disparus. Nous pouvons toutefois affirmer que la persécution fasciste touche, selon les premières estimations, environ 400 professionnels chiliens. Le Collège de journalistes n'a fait aucune démarche en faveur des journalistes détenus.

Cependant, la réponse ne s'est pas fait attendre. El Siglo, organe du Parti Communiste, paraît clandestinement plusieurs fois par semaine et circule de main en main. Une agence de presse clandestine se charge d'informer les travailleurs des actions de la résistance.

(Granma, la Havane, 23 décembre 1973.)

Cela n'empêche bien entendu pas les déclarations mensongères de la Junte. Récemment encore, l'ambassadeur du Chili en Argentine, René Rojas Galdamez, affirma «qu'il n'existe pas de condamnés à mort». Le lendemain (13 décembre 1973) de cette déclaration parue à Buenos Aires dans le journal La Opinion, Mme Carmen Hertz, veuve Berger, faisait publier la lettre suivante sur la mort de son mari:

Carlos Berger Guralnik, jeune journaliste et avocat, rédacteur en chef du journal de l'entreprise du Cuivre de Chuquicamata, fut arrêté le 11 septembre dernier alors qu'il se trouvait dans les locaux de la Radio-El Loa de l'entreprise dans l'accomplissement de ses fonctions professionnelles. Il fut emmené à la garnison de la ville de Calama, jugé par le conseil de guerre correspondant et condamné à 60 jours de détention dans la prison de Calama. Cette sentence fut amplement divulguée par les moyens d'information, entre autres par la revue Ercilla.

Berger accomplissait normalement sa peine dans ladite prison, avec la permission de nous voir, moi et son frère, lorsque cela était possible. Quand soudain le 19 octobre, à 17 heures, on le fit sortir de la prison avec 25 autres prisonniers politiques. A 18 heures, ils avaient tous été fusillés.

J'étais restée avec mon mari ce même jour jusqu'à 16 heures 30, comme peut en témoigner le directeur de la prison.

Ayant constaté, le 20 au matin, que mon mari ne se trouvait pas dans la prison, je me rendis à la garnison locale, en quête de renseignements. Un officier me dit que mon mari avait été transporté à Santiago, en hélicoptère. Dans l'après-midi de ce même jour, une commission armée de deux militaires et de l'aumônier militaire m'informa oralement que mon mari avait été abattu lors d'une tentative d'évasion, soi-disant pendant son transport à Antofagasta.

Cette affirmation est définitivement prouvée par un document décisif, le certificat de décès de Carlos Berger, que j'obtins avec beaucoup de difficultés, et sur lequel il est écrit que la cause de sa mort a été la «destruction du thorax et de la région cardiaque par fusillade» (on y précise aussi l'heure de sa mort).

On refusa de remettre le corps de Berger à la famille et on ne sut jamais où il avait été enterré.

Ce jour-là furent fusillés avec Berger, Haroldo Cabrera, ingénieur commercial et sous-gérant de l'administration et des finances de l'entreprise du cuivre de Chuquimacata; David Miranda, ancien secrétaire général de la fédération minière, membre du comité central du Parti communiste chilien; Alejandro Rodriguez, conseiller municipal socialiste de la ville de Calama; Dagoberto Torrès, chef des travaux volontaires du minerai de Chuquicamata et d'autres encore.

Une horreur supplémentaire réside dans le fait que la totalité des prisonniers politiques assassinés avaient déjà été jugés et condamnés par le conseil de guerre à diverses peines de prison.

UBU CHEZ LES PHILOSOPHES

Le quotidien italien Corriere della Sera reproduit les déclarations que lui a faites l'amiral José Toribio Merino Castro, membre de la Junte, où celui-ci analyse à sa manière la nature du coup d'Etat. Le renversement du gouvernement constitutionnel, dit-il, «a été une victoire de l'esprit et non des riches».

Poursuivant sa fine analyse, l'amiral a poursuivi: le «fait décisif» a été que les militaires n'ont jamais accepté le marxisme, «parce que le marxisme est matérialiste et que dans la doctrine matérialiste il n'y a pas d'esprit, tandis que pour appartenir aux forces armées et pour être catholique, il faut croire à l'esprit»... On voudrait pouvoir en rire !

La doctrine marxiste développe une conception de l'homme et de la société qui blesse la dignité de l'être humain et attente aux valeurs de liberté et aux valeurs chrétiennes qui font partie de la tradition nationale.

(Journal Officiel, ministère de l'Intérieur, 13 octobre 1973.)

L'intendant militaire de la province du Cautin, le colonel Hernán Ramirez, a décrété l'interdiction de fabriquer des calendriers vendus dans le commerce représentant des nus artistiques féminins; il précise qu'à l'avenir seules seront admises les représentations de paysages.

La mesure tend à éliminer toute propagande «susceptible de porter atteinte à la morale».

(La Opinion, Buenos Aires, 21 novembre 1973.)

Mais depuis quelques mois, la répression qui a d'abord annihilé toute la presse d'opposition se retourne maintenant même contre la presse de droite, puisque aussi bien c'est toute information et toute vie politique que les militaires veulent faire taire. Ainsi on apprenait le 13 janvier 1974, dans La Opinion de Buenos Aires:

La junte militaire a fermé hier pour un jour le journal conservateur du soir La Segunda- appartenant à la chaîne du Mercurio de la famille Edwards - et a rétabli le régime de la censure préalable pour tous les journaux et périodiques qui paraissent dans le pays: ils doivent remettre aux autorités les épreuves de toutes leurs pages.

Le directeur de La Segunda, Mario Carneyro, a déclaré que son journal a été accusé «d'alarmer l'opinion publique» en publiant vendredi dernier l'information selon laquelle la pénurie de cigarettes était due à l'action de commerçants spéculateurs.

La fermeture du journal du soir est le deuxième cas concernant la presse qui soutient le régime militaire et qui est la seule à pouvoir circuler dans le pays. Depuis le 11 septembre les militaires interdisent la parution de toute la presse favorable à l'Unité Populaire ainsi que celle de Clarin, le journal du matin le plus lu du Chili.

Il y a deux mois, les militaires ont interdit définitivement le journal du matin Tribuna, porte-parole du Parti National, pour avoir publié une information concernant Carlos Altamirano, le leader socialiste aujourd'hui réfugié à Cuba.

(La Opinion, Buenos Aires, 13 janvier 1974.)

La Junte a réaffirmé, le vendredi 11 janvier, son désir de faire de la presse nationale un porte-parole docile des points de vue gouvernementaux.

Le département de censure du sous-secrétariat général du gouvernement a adressé une circulaire aux journaux en leur rappellant qu'il leur était interdit de publier toute nouvelle «sans confirmation officielle», et spécialement toute information concernant l'ancien secrétaire général du Parti Socialiste, Carlos Altamirano, le chanteur communiste Victor Jara, mort dans des circonstances controversées lors du coup d'État du 11 septembre dernier, et d' «autres personnages de l'ancien régime», non spécifiés.

Cette circulaire interdit également de publier les «câbles d'agences promarxistes et d'autres organes d'information étrangers sur des sujets de polémique touchant le Chili et son gouvernement». Elle interdit également aux journaux de publier des «titres alarmistes et à sensation». Les journaux sont invités à s'adresser au département de censure en cas de doute.

(Le Monde, 13 janvier 1974.)

Dans son édition d'hier, le quotidien conservateur El Mercurio de Valparaiso a publié un éditorial où en termes à peine voilés il s'en prend à la censure qui règne au Chili depuis l'avènement du gouvernement militaire.

Le journal signale qu'il convient que la réserve ne prenne pas une forme extrême et que le pays affronte la vérité. Si les citoyens sont traités comme des adultes, et non comme des adolescents, les réactions adultes deviendront possibles comme aussi les attitudes responsables. Si en revanche on maintient l'opinion publique dans l'idée que les problèmes seront toujours résolus à un échelon supérieur et qu'aucun danger sérieux n'existe, la conduite des citoyens risque de verser dans la protestation et le mécontentement.

La critique qui était parue hier en entier dans l'édition du Mercurio de Valparaiso a été publiée aux trois quarts tronquée dans l'édition de Santiago. Dans les milieux proches de ce journal, on assure que les coupures étaient dues aux militaires.

(La Opinion, Buenos Aires, 24 janvier 1974.)

Si la presse nationale a été muselée, la Junte ne tarit pas d'injures à l'égard de la presse internationale. Après avoir renvoyé de nombreux journalistes correspondants étrangers, elle a déclenché une vaste campagne contre plusieurs organes, notamment le Washington Post qu'on appelle plus souvent à Santiago Washington Pravda. Tout ce qui n'encense pas le régime est a priori communiste.

Ainsi, dans un article du Mercurio, daté du 11 octobre 1973, l'auteur de cet article dénonce la «presse mondiale», dite progressiste qui, pour justifier ses préjugés sur le Chili, falsifie et déforme la vérité. A cela s'ajoute l'image de sang et d'horreur que cette presse à sensation ne saurait oublier de fournir à ses lecteurs, pour rendre le journal plus attrayant. Ces journalistes naïfs apportent ainsi une aide précieuse à la conspiration communiste internationale contre le gouvernement chilien. Souvent ils viennent au Chili sans connaître l'espagnol qu'ils méconnaissent dans ses éléments fondamentaux.

(Libération, 27-28 octobre 1973.)

LA TERREUR DANS LE SECTEUR MÉDICAL

A l'origine de la terreur: les grèves contre le gouvernement Allende.

La haine et la répression qu'ont dû subir les médecins de gauche après le coup militaire de septembre trouvent leurs racines dans les mouvements de grève que le Colegio médico (ordre des médecins) a lancés en 1972 et 1973 dans le but avoué de provoquer la chute du gouvernement de l'UP.

La politique sanitaire du gouvernement de l'UP visait à assurer une attention médicale égale pour toutes les couches de la population chilienne. Le Président Allende l'avait dit clairement dans son message de mai 1971: «Toute la population du Chili a le droit à la santé.» La différence dans la qualité des soins médicaux reçus par les malades riches et les malades pauvres était flagrante, une grande partie des médecins consacrant la majeure partie de son temps à la clientèle privée et non au Service national de la santé. Le projet du gouvernement Allende était de créer un service unique pour toutes les couches sociales, détruisant ainsi les privilèges des classes aisées et développant les soins préventifs et curatifs pour tous. Le Service national de santé (SNS) avait été créé en 1952, et son premier directeur avait été justement le médecin Salvador Allende. Depuis lors, il était toujours déficitaire. Sur 6 500 médecins, 25 à 30% seulement avaient renoncé à la pratique privée et étaient employés par le SNS à plein temps. C'est parmi eux que l'UP a trouvé son meilleur soutien.

Le SNS dispensait des services gratuits dans les hôpitaux, les dispensaires et les centres de santé des quartiers. L'UP, malgré les atermoiements du parlement, avait fait passer le décret 602, en 1971, par lequel on créait les «Conseils locaux de santé» auxquels appartenaient, à côté des médecins et d'autres personnels paramédicaux, des représentants de la population (syndicats, représentants des quartiers et poblaciones, etc.).

Le Colegio médico a dénoncé les projets de formation du Service unique de santé et le contrôle populaire du SNS comme de graves atteintes à la liberté professionnelle, et «à la santé des Chiliens»... Bientôt, des affrontements entre des médecins de droite et les conseils, soutenus par les médecins de gauche, éclatèrent au grand jour. L'ordre des médecins lança alors, en octobre 1972, sa première grève «professionnelle» qui coïncidait comme par hasard avec la grève des camionneurs dirigée par le tristement célèbre Vilarin. Le but évident était de paralyser le pays et de provoquer la chute du gouvernement de l'UP. La collusion des diverses forces réactionnaires et la finalité subversive du mouvement apparaît en toute évidence quand on sait que l'Acta de Chile (véritable ultimatum des grévistes au gouvernement) fut signée par les divers gremios au siège même de l'ordre des médecins.

Malgré cela, le Colegio médico ne réussit à paralyser pratiquement aucun service de santé. Durant les quinze premiers jours de grève (sur un total de trente), 30% des médecins, 30% des infirmiers et 60% du personnel moins qualifié du SNS continuèrent le travail, en suppléant aux absents, et réussissant à faire fonctionner tous les services. Un nouveau sens du travail en commun naquit en ces jours-là dans les services de santé, chacun faisant de son mieux: les infirmières le travail des médecins, les internes celui des patrons. Les grévistes ne pardonnèrent jamais aux non-grévistes d'avoir accepté ces changements et ces infractions à la hiérarchie... Au bout d'un mois la grève médicale avait fait long feu, et la tentative de produire le chaos, échoué.

Cette première grève creusa un fossé définitif entre les deux groupes de médecins, ceux qui avaient fait la grève et ceux qui l'avaient refusée. Des anciens amis, collègues et collaborateurs, devinrent ainsi des ennemis inconciliables. Cette haine explique bien comment de paisibles médecins se sont convertis, moins d'une année après, en mouchards et en bourreaux.

Cela explique aussi le développement de la deuxième grève des médecins en août 1973, caractérisée par une plus grande violence. Déclarée pour des motifs apparemment corporatifs, elle couvrait d'une façon plus subtile son but subversif. Car le Colegio médico présenta alors une série de 14 demandes concernant les salaires et la structure des services de santé. Profitant des leçons de la première grève, le ministère de la Santé décida de maintenir surtout en fonction les services essentiels, sans prétendre faire marcher, comme en octobre 1972, tous les services de façon normale. D'autre part, étant donné que la situation politique générale était déjà explosive, le gouvernement décida d'apaiser par tous les moyens le Colegio médico en satisfaisant ses demandes, jusqu'à changer de ministre de la Santé. Ainsi, un nouveau ministre, le docteur Mario Lagos, fut-il nommé pour parvenir à un compromis avec l'ordre des médecins. Ces négociations aboutirent à un règlement qui fut signé par les deux parties, le gouvernement acceptant les 14 points exigés parles médecins, même si cela mettait en cause ses projets de service de santé unique.

Les médecins devaient donc reprendre le travail. Cependant, les dirigeants du Colegio médico, en majorité démocrates-chrétiens, furent désavoués par les assemblées de médecins, et une nouvelle direction de l'ordre des médecins fut élue, dont la majorité était maintenant franchement fasciste. Celle-ci décida de continuer la grève jusqu'à la chute d'Allende.

La terreur contre les médecins.

C'est bien cette direction fasciste du Colegio médico qui aida à déclencher la terreur contre les médecins sympathisants de l'UP après le coup d'Etat militaire.

Aussitôt après la chute du gouvernement légal, le Colegio médico ordonna l'établissement de trois listes de médecins. Liste A: ceux qui avaient fait la grève contre Allende, considérés donc comme des gens «sûrs». Liste B: médecins qui, n'ayant pas participé à la grève, n'avaient pas montré par ailleurs des convictions politiques particulières et auxquels on laisserait la possibilité de justifier leur conduite. Liste C: médecins ayant refusé de faire la grève, ayant, de plus, été des soutiens actifs du gouvernement de l'UP.

On commença par rayer de la liste de l'ordre les médecins figurant sur la liste C, en leur interdisant ainsi d'exercer et, de fait, on les dénonça aux autorités militaires, ce qui équivalait à les condamner à la prison, aux tortures et à la mort. C'était un acte purement administratif, mais de conséquences très lourdes.

La presse a été moins bavarde - elle a même été tout à fait muette - lorsque l'on a retrouvé, le 27 novembre, dans un local de l'Arrayan, à Santiago, le corps de Que Phong Tran Huynh, un médecin de 33 ans. On m'a montré sa photo: il portait autour du front et sur les tempes des marques de brûlures; le nez était écrasé ainsi que les phalanges des mains; les avant-bras étaient profondément écorchés. En outre, tout son corps était couvert de brûlures de cigarettes et il avait une fesse arrachée. Le docteur Que Phong Tran Huynh était un spécialiste de biologie. Il avait été appelé par le gouvernement de l'Unité Populaire pour diriger une usine de crevettes. Il travaillait également dans un hôpital. Encore un détail: le docteur Que Phong Tran Huynh était communiste.

(Georges Dupoy, Le Figaro, 22 février 1974.)

Depuis lors, la liste de médecins arrêtés, torturés ou fusillés s'allonge jour après jour. Une première liste incomplète, reconstituée par des médecins chiliens en exil compte, entre le 11 septembre 1973 et le 30 octobre 1973 (Le Monde, 29 novembre 1973), entre autres les noms suivants:

Desiderio Quiroga (Antofagasta), fusillé; Carlos Antonio Cerda (Antofagasta), fusillé; Juan Teria (Temuco), fusillé; Hernán Enríquez, ancien directeur de la dixième zone de Santé, fusillé; Enrique Paris (Santiago), mort sous la torture; Alejandro Romero (Los Andes), disparu; Sergio Infante, directeur de SNS, disparu; Sergio Baesa (Santiago), arrêté; Arturo Girón, ancien ministre de la Santé, arrêté; Hector Orrego Luco (Santiago), arrêté; Mariano Requena, directeur suppléant du SNS, arrêté; Mario Lagos, ministre de la Santé, arrêté, etc.

Plus récemment, une nouvelle liste de médecins fusillés était connue: parmi eux: les docteurs Burgos (Iquique), Tognola et Cepeda (Tocopilla), Cerda (Valdivia), Achu et Absalon Weiner (San Felipe), Jordan (Ovalle), et Graco Valle (Arica). Ont été en outre arrêtés: Jorge Peña (9e Zone); Roberto J. Vivador (hôpital J.J. Aguirre); Eduardo Globaca Plaza; Juan Tellez (Superintendant Seguro Social); Alfredo Taborga (5e Zone); Gustavo Molina (5e Zone); Carlos Zamorano (Linares); José Miguel Estay (hôpital psychiatrique); Eduardo Carrnona (Sotero del Rio); la doctoresse Galies (Nueva La Habana); Hidalgo (San Rafael); Avila (San Rafael); la doctoresse Lila Coronel; Gomez (Chillán).

Je travaillais dans un dispensaire installé dans une banlieue ouvrière assez pauvre. Il y avait trois médecins, deux infirmières et une quinzaine d'auxiliaires. Nous avions à aider une population de 60 000 personnes.

Depuis le coup d'Etat, plus de la moitié des dispensaires de ce type ont été fermés. Les autres le sont petit à petit. Tous les médecins étrangers, souvent argentins, ont été chassés, les infirmières et auxiliaires étrangers également.

Un porte-parole de la Junte a expliqué ainsi cette liquidation systématique des dispensaires installés dans les quartiers pauvres: «On consultait trop sous Allende.»

Avec 3 médecins pour 60.000 personnes !

(Une infirmière française.)

La Junta chilienne n'est pas apparemment préoccupée par les problèmes de santé des couches défavorisées de la société chilienne. Le docteur Darwin Arriagada Loyola, nouveau directeur général du SNS, l'a exprimé très clairement: «La doctrine du gouvernement en matière de santé est celle de la libre entreprise de santé.» Il n'est donc pas étonnant qu'une persécution impitoyable contre les personnels médicaux et paramédicaux attachés à la fonction sociale du SNS ait été déclenchée à l'intérieur de chaque hôpital ou dispensaire. Des commissions, en étroit contact avec le Colegio médico, ont classé politiquement et établi des listes des personnels à renvoyer et à dénoncer à l'autorité militaire. Tous les médecins de gauche qui occupaient des postes de direction ont été remplacés par des partisans du régime, quelquefois ne possédant aucune qualification professionnelle. Des figures importantes de la médecine chilienne comme, entre autres, le gastro-entérologue Orrego et le neuro-chirurgien Asenjo ont été chassés de leurs services. Plusieurs cliniques ont été occupées militairement comme c'est le cas de la clinique psychiatrique de l'université à Santiago, de l'hôpital Barres Luco et de l'hôpital-clinique J.J. Aguirre dans la même ville.

Le mois de janvier 1974 a été particulièrement dur quant à la répression dans le milieu médical. Ainsi, 60 médecins ont-ils été arrêtés à Valparaiso (New York Times, 14 janvier 1974). Un autre groupe de médecins a été envoyé au camp de concentration de Chacabuco, parmi lesquels Mario Lagos, ancien ministre de la Santé, Victorio Fraga et José Solimano Danturias. Les arrestations dans d'autres régions du pays se comptent par dizaines et les locaux occupés jadis par l'école d'assistantes sociales du SNS ont été aménagés comme prison pour les médecins !

La persécution ne s'arrête pas là. Devant l'indignation internationale, le Colegio médico a dû déclarer qu'il s'occupait d'intercéder en faveur des médecins arrêtés «non compromis dans des menées subversives», cela veut dire en faveur de personne...

Beaucoup de médecins, ainsi que d'autres professionnels, chercheurs et techniciens chassés de leur poste cherchent à quitter le Chili. Un document d'ODEPLAN (l'Office national de planification) estimait que sur les 95000 professionnels en activité, 20 000 avaient déjà quitté le Chili vers le 1er février 1974.

Le gouvernement actuel a sollicité et obtenu immédiatement la collaboration patriotique des professionnels, techniciens, ouvriers, employés, entrepreneurs et artisans en rappelant que l'objectif de base de son action sera de parvenir à une justice sociale effective, qui ne pourra jamais être obtenue par le mensonge, la promesse facile, les privilèges, ou par la division criminelle de notre peuple, mais par un travail honnête, une vocation communautaire et des intérêts en commun.

(Discours de l'amiral Huerta à l'ONU le 9 octobre 1973 [Libro Blanco]).

Des rumeurs courent selon lesquelles le gouvernement militaire interdirait la sortie des professeurs, techniciens et membres de professions libérales, etc., même s'ils ont été chassés de leur poste ou rayés des ordres professionnels. Ainsi, les journaux du Mexique publièrent, au début de février 1974, une déclaration du général Pinochet à Arica indiquant que, si l'exode des professionnels continuait, la Junte militaire prendrait pour l'empêcher «des mesures que dans le langage de caserne on appelle sauvages» (sic).

Traqués, torturés, arrêtés, fusillés, exilés, les médecins de gauche chiliens paient lourdement leur attachement à la cause de la démocratie.


Notes:

* Miguel Rojas-Mix est l'ex-directeur de l'Instituto de Arte Latino-Americano de l'univeisité du Chili. Il est actuellement profeseur à la Sorbonne.

1. Société internationale de Presse contrôlés par la droite (El Mercurio, etc.).

2. Du barreau de Paris, secrétaire général de l'Association des juristes internationaux.


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