Chili, le dossier noir


LA CONTRE-RÉFORME AGRAIRE

La structure de l'agriculture chilienne au début des années 1960 pouvait à juste titre être qualifiée de «frein à l'industrialisation» et au développement en général, dans la mesure où 70% des trois millions d'habitants vivant alors dans les campagnes ne percevaient que 3,3% du revenu national et se trouvaient par là même exclus du marché de la plupart des produits manufacturés. Il est donc permis d'estimer que les potentialités d'expansion de la production industrielle nationale étaient nettement diminuées du fait des structures de la propriété agricole au Chili au début de la décennie 1960-1970.

En 1965, le chômage atteignait 30% des travailleurs agricoles.

(José Cademártori, La Economía Chilena, Santiago-1968.)


RÉFORME AGRAIRE ET MOBILISATION PAYSANNE
par Tor Sellström *

LA LÉGISLATION AGRAIRE DE 1967

Vers le milieu des années 1960 l'agriculture chilienne était en pleine crise. Le Chili, historiquement pays exportateur de produits agricoles, devait utiliser presque un quart de ses devises annuelles, obtenues grâce à l'exportation minière, pour l'importation de produits alimentaires qui auraient pu être produits dans le pays. La crise était due à une mauvaise utilisation des ressources, causée par la grande monopolisation des moyens de production. Avec le Pérou, le Chili était le pays latino-américain où la concentration foncière était la plus importante.

Avec la crise agricole, l'agitation dans les campagnes chiliennes augmentait. C'était la paysannerie et les ouvriers qui devaient supporter les effets de la stagnation agricole. La misère des travailleurs agricoles, des petits propriétaires et de la population rurale en général devenait chaque fois plus aiguë, entraînant une radicalisation des luttes paysannes.

Pour résoudre ces deux problèmes - baisse de production et agitation paysanne - le gouvernement Frei devait promulguer deux lois importantes en 1967: la Loi de réforme agraire et la Loi sur le syndicalisme paysan.

La première, qui resta le principal outil légal du gouvernement d'Unité Populaire, établissait presque exclusivement les procédés d'expropriation et de distribution des terres, mais sans insérer la Réforme agraire dans le contexte socio-économique et politique global. Ensuite, elle n'obligeait pas le gouvernement à réaliser des expropriations, mais lui en donnait la possibilité quand il l'estimait convenable. La dimension des domaines expropriables était fixée à 80 hectares de bonnes terres irriguées dans la province de Santiago, ou à 80 «hectares irrigués de base» (HRB) - ce qui pouvait correspondre à une superficie plus réduite, mais le plus souvent à des étendues plus vastes. Dans la province de Coquimbo, ceci correspondait à 30 hectares dans la zone de Vicuña, et à 10 000 hectares dans la Cordillère. Si les exploitations n'étaient pas considérées abandonnées ou mal exploitées - cas où elles étaient expropriables indépendamment de leur superficie - le propriétaire pouvait conserver une superficie «de réserve» correspondant à 90 HRB, ainsi que le bétail, les machines agricoles, etc.

Pour que la propriété remplisse sa «fonction sociale», selon les termes légaux, les terres expropriées étaient distribuées aux paysans dans le cadre d'un asentamiento. L'asentamiento était une forme de précoopérative, une formule transitoire de trois ou cinq années, réunissant les paysans «permanents» qui avaient travaillé et vécu sur les terres d'un même domaine pendant une durée de trois ans. Après les trois années d'asentamiento les paysans pouvaient choisir d'exploiter les terres individuellement ou former des exploitations de type communautaire.

L'autre volet de la politique agraire démocrate-chrétienne était la loi sur le syndicalisme paysan qui. après un demi-siècle de luttes, de massacres, d'espoirs et de déceptions, accordait finalement la liberté syndicale et le droit de grève aux paysans chiliens. Son intention était de stimuler la formation de syndicats agricoles pour ainsi renforcer les bases de la démocratie-chrétienne dans les campagnes. Elle permettait aussi au gouvernement de contenir et de canaliser les pressions exercées par une paysannerie plus forte.

BILAN DE LA POLITIQUE AGRAIRE DU GOUVERNEMENT D'EDUARDO FREI

La politique réformiste du gouvernement de Frei eut un maigre résultat. Comme il ressort du tableau ci-dessous, le gouvernement démocrate-chrétien n'expropria en 6 ans qu'un tiers des fundos expropriés sous le gouvernement de Salvador Allende en moins de trois ans. Les proportions restent les mêmes si nous comparons l'infrastructure. Le gouvernement d'Unité Populaire a fait élever 13 485 maisons paysannes en deux ans, le gouvernement démocrate-chrétien 7 406 en six ans; 5 213 maisons de campagne étaient alimentées en eau potable entre 1971 et 1972, contre seulement 2 584 sous le gouvernement antérieur; 835 kilomètres de chemins ruraux étaient construits sous Allende, 173 sous Frei, etc.

Expropriations Agraires sous les Gouvernements le Frei et l'Allende
Gouvernement Nombre d'exploitations Superficie en ha Familles
Frei 1 408 3 564 553 20976
Allende 4 174 6 127 005 37466
Total 5 582 9 691 558 58 442

Frei avait promis démagogiquement de donner des terres à 100 000 familles paysannes. Il n'y est parvenu que pour un cinquième, et les familles étaient recrutées principalement, parmi les paysans «permanents» des fundos expropriés et, plus particulièrement, parmi les inquilinos - forme chilienne typique du colonato latino-américain - qui ne représentaient que 10% environ de la population agricole économiquement active. La grande masse de la paysannerie, constituée par les paysans parcellaires, voluntarios, afuerinos et autres ouvriers agricoles, ne bénéficiait guère de la Réforme agraire, et était même souvent employée par les asentados comme travailleurs salariés. Ce qui tendait à diviser la paysannerie et à former une classe moyenne rurale.

La production agricole étant toujours en stagnation, on comprend aisément que l'agitation ait augmenté dans les campagnes, encouragée tout d'abord par le gouvernement démocrate-chrétien et sa politique en faveur des syndicats paysans. Le nombre de syndiqués augmente alors effectivement de façon notable. Mais il se produit très vite un dépassement de la politique démocrate-chrétienne de mobilisation paysanne.

La syndicalisation, considérée par la gauche comme un premier pas vers une transformation plus profonde de la société, était vue par le gouvernement comme le produit final d'un processus lent, graduel et contrôlé. C'est ainsi que, considérant que le processus allait trop vite et qu'il menaçait l'équilibre à maintenir entre propriétaires fonciers et paysannerie, la politique «officialiste» du parti démocrate-chrétien, organisée autour du président Frei, tentait, vers la fin de 1968, de le contenir. Mais c'était déjà trop tard. La politique agraire du gouvernement Frei avait polarisé les campagnes chiliennes. En 1969 une scission se produisit dans le parti gouvernemental et le premier responsable de la promotion paysanne, Jacques Chonchol, quitta le Parti avec d'autres démocrates-chrétiens «rebelles» de gauche pour former le Mouvement d'Action Populaire Unifié (MAPU). Ce parti rejoindra plus tard les Partis Communiste et Socialiste et d'autres formations de gauche dans l'Unité Populaire. Jacques Chonchol sera son premier ministre de l'Agriculture.

Les manifestations politiques paysannes changent également de caractère. Jusqu'en 1966 elles étaient essentiellement suscitées par des revendications économiques. A partir de 1968 on verra, au contraire, se déclencher une vive action en faveur de la redistribution des terres, et, plus tard, après la constitution du gouvernement d'Unité Populaire, pour le poder campesino (pouvoir paysan). Le nombre de grèves paysannes augmente considérablement: 477 en 1968; 1128 en 1969; 1150 en 1970. On observe une affiliation croissante à la centrale paysanne marxiste «Ranquil» qui accentue son poids relatif dans le mouvement syndical paysan (7,2% entre 1968 et 1970). En 1969 se produisent 148 occupations de terres et en 1970 pas moins de 456, en grande partie dirigées par le Mouvement Paysan Révolutionnaire (MGR) du MIR. Face à cet essor populaire les propriétaires fonciers forment des «gardes blanches», groupes armés qui s'opposent aussi bien aux actions politiques de la gauche qu'au développement du processus de réforme agraire, en assassinant, par exemple, Hernán Mery, l'un des chefs régionaux de la Corporation de la Réforme agraire (CORA).

Les effets polarisateurs du processus de Réforme agraire mis en place par la DC se manifestent enfin aux élections présidentielles de septembre 1970. L'alliance de 1964 entre la droite et la DC ne se répète pas et le candidat de la DC, Tomic, n'obtient aucune des quatorze provinces agricoles du Chili.

LA RÉFORME AGRAIRE DU GOUVERNEMENT DE L'UNITÉ POPULAIRE

Selon le programme de l'Unité Populaire: «La Réforme agraire et le développement agricole ne seront pas des faits isolés, mais insérés dans le plan global de transformation de l'économie capitaliste en une économie au service du peuple. Les problèmes du secteur agraire, constatait le programme, n'ont pas été résolus par la réforme agraire insuffisante des démocrates-chrétiens. Seule la lutte de la paysannerie peut, avec l'appui de tout le peuple, parvenir à les résoudre.»

On sait les problèmes insurmontables que dut affronter le gouvernement d'Unité Populaire, sa position minoritaire au Congrès, son manque de pouvoir sur l'appareil judiciaire bourgeois, etc. Étant donné cette situation, le gouvernement d'Allende évita de lancer une nouvelle législation agraire qui aurait été rejetée par la majorité bourgeoise au Parlement, mais utilisa la loi de Réforme agraire existante en se fixant pour but prioritaire l'élimination du latifundium.

Nous l'avons vu, le gouvernement populaire d'Allende a pu accélérer le processus d'expropriation. En septembre 1973, au moment du coup d'Etat, le latifundium n'existait plus au Chili. Un grand pas était franchi dans la lutte du peuple chilien contre les secteurs les plus rétrogrades de la société chilienne. Or, cela ne signifiait pas que le pouvoir de la bourgeoisie agraire fût brisé. Au contraire, tant les divisions de grands fundos faites sous le gouvernement de Frei par les propriétaires fonciers pour éviter l'application de la Réforme agraire, que les réserves accordées pendant les deux administrations de Frei et d'Allende, avaient contribué à une augmentation notable des terres contrôlées par la bourgeoisie agraire. La diminution des grandes propriétés au-dessus de 80 HRB est spectaculaire (voir tableau): 55,3% à 2,9% de la superficie agricole du Chili; mais l'augmentation des exploitations «moyennes» (40-80 HRB) est presque aussi marquée: de 12,8% à 27,3% de la superficie.

Répartition des propriétés foncières avant et après la Réforme Agraire
Superficie (HRB) 1965 (nombre) 1972 (nombre) 1965 1972
superficie
% % % %
Moins de 5 81,4 79,3 9,7 9,7
5-20 11.5 11,3 12,7 13,0
20-40 3,0 3,3 9,5 11,6
40-60 1,3 2,5 7,1 14,5
60-80 0,8 1,6 5,7 12,8
Plus de 80 2,0 0,1 55,3 2,9
Secteur réformé 0,0 1,9 0,0 35,5
TOTAL 100,0 100,0 100,0 100,0

Ainsi, la loi sur la Réforme agraire de 1967 a permis de réaliser le projet réformiste et bourgeois de la Démocratie Chrétienne, c'est-à-dire l'élimination du latifundium; mais cette même loi a empêché, à partir de ce moment, «les transformations de l'économie capitaliste en une économie au service du peuple». Le capitalisme agraire, solidement implanté, s'est donc trouvé renforcé dans les exploitations de 40 à 80 HRB.

D'où l'urgence d'une nouvelle législation agraire. Nous avons vu que l'opposition contrôlait le Congrès et qu'elle pouvait la rejeter. Plus grave encore; il n'y avait pas d'accord entre les partis de l'Unité Populaire, sur la politique à suivre. Certains auraient voulu fixer un plafond à 20 HRB ou 40 HRB, tandis que d'autres étaient en faveur de 60 HRB, ou de maintenir la limite des 80 HRB. Les différentes prises de position dans ce débat, dont la confusion ne pouvait que nuire à la politique agraire dans son ensemble, correspondaient en gros aux deux lignes majoritaires de l'Unité Populaire. La première, représentée surtout par le Parti Communiste et un secteur du Parti Socialiste, considérait qu'il fallait consolider ce qui était déjà gagné, se concentrer sur la «bataille de production» pour pouvoir avancer sur des bases plus solides. L'autre, représentée par un autre secteur du Parti Socialiste, le MAPU, la Gauche Chrétienne et, hors de la coalition gouvernementale, le MIR, pensait que cela éloignait le Chili du but proposé: la construction de la société socialiste. Qu'il fallait au contraire avancer, moyennant une mobilisation efficace des masses paysannes, en lutte contre les capitalistes agraires. Bref, «avancer pour consolider».

Même quand on aura distribué 50% des terres cultivables, 15% seulement de la population rurale en aura bénéficié.

(Jacques Chonchol, ministre de l'agriculture de l'UP. ODEPLAN-IDS, table ronde de mars 1972)

MOBILISATION DE LA PAYSANNERIE

Une radicalisation profonde des luttes de classes s'était produite dans les campagnes chiliennes bien avant la victoire de Salvador Allende aux élections présidentielles de 1970. Cette tendance s'est maintenue pendant les années suivantes:

Grèves, Occupations de Terres et Syndicalisation Paysanne: 1965-1972
Année Grèves Occupations Syndicalisation (cumulative)
1965 142 7 2 118
1966 586 14 10 647
1967 658 9 47 473
1968 477 26 76 356
1969 1127 148 103 043
1970 1580 456 140 631
1971 1758 1278 207 910
1972 (jusqu'au 30-IV) 335 309 247 194

Tant les grèves que les formes «illégales» de lutte de la paysannerie augmentent alors considérablement. Le nombre de travailleurs agricoles syndiqués va croissant: de 140 631 en 1970 à 247 194 en avril 1972. Ceci signifie aussi que la proportion de syndiqués sur la totalité des travailleurs salariés était passée de 40% en 1970 à 70% environ, après 15 mois de gouvernement populaire.

Dès décembre 1970 le gouvernement créait le Conseil Paysan National et fixait les normes pour la formation de Conseils provinciaux et communaux. Ces conseils devaient se constituer sur la base des organisations paysannes existantes, ce qui signifiait d'abord (notons au passage que ce modèle était le fruit d'un décret présidentiel et non pas issu du Congrès) que le gouvernement donnait à l'opposition, et plus particulièrement au Parti Démocrate-Chrétien, un poids dans les conseils qui ne correspondait pas à son implantation dans la paysannerie. Et, en 1970, alors que moins de la moitié de la paysannerie chilienne était organisée, cela signifiait aussi que la grande masse des travailleurs se trouvait exclue de ces conseils qui devaient «transmettre l'opinion des paysans en ce qui concerne tous les problèmes du secteur agraire».

La formule choisie fut celle du Parti Communiste, qui dominait les syndicats marxistes et avait, donc, tout intérêt à lier les Conseils aux organisations. Le MIR, surtout, et le Parti Socialiste, beaucoup plus faibles à l'intérieur du mouvement syndical, appuyaient l'idée des Conseils «formés d'en bas» et non pas «d'en haut» comme le voulait le décret, et par les bases paysannes elles-mêmes, indépendamment des organisations existantes. En résultat, quelques conseils furent formés selon le décret, tandis que beaucoup d'autres l'étaient directement par les bases paysannes. La situation s'améliora en partie avec l'incorporation des représentants des organisations dans les conseils constitués par la base. Or, sur les 250 conseils communaux existant vers le début de 1972,147 étaient formés par la base et 103 par les organisations syndicales, selon le décret.

Les conseils communaux, organismes d'un pouvoir populaire potentiel, n'avaient pas non plus d'attributions bien définies. Leur statut juridique, ainsi que les relations entre les conseils et la bureaucratie d'Etat et leur rôle dans un futur système de planification n'étaient pas fixés, ce qui tendait à les rendre plus inopérants que prévus. Cela dit, il y eut au Chili un grand nombre de conseils paysans constituant de véritables avant-gardes dans la lutte contre la bourgeoisie agraire. C'était notamment le cas dans la province du Cautin, le grenier du Chili, où le Conseil Paysan Provincial se distinguait par sa combativité et sa maturité politiques.

LES ORGANISATIONS DE PRODUCTION

A la place de l'asentamiento démocrate-chrétien avec ses défauts, le ministre de l'Agriculture, Jacques Chonchol, lança une nouvelle formule pour l'organisation du secteur réformé, le Centre de Réforme Agraire (CERA). Il s'agissait de grouper les terres de plusieurs domaines, pour rompre avec l'ancienne économie du fundo, et de créer des unités de production plus efficaces. Tous les paysans travaillant sur les terres expropriées, sans distinction, hommes et femmes, vivant ou non sur les domaines, pouvaient s'y intégrer. Avec les CERA on mettait fin au paternalisme d'Etat exercé par les fonctionnaires agraires sur les asentamientos. Les CERA étaient gérés par une assemblée générale, constituée par tous les paysans de plus de 16 ans, hommes et femmes. La terre était propriété de l'État, mais les membres du CERA avaient droit à un ou deux hectares chacun, pour les cultures familiales. La Banque d'État finançait le plan d'exploitation décidé par les paysans.

Ils étaient rémunérés selon le travail fourni. A travers son comité de production et l'assemblée générale, le CERA avait également compétence pour fixer le montant des salaires dans certaines limites, pas inférieur au salaire minimum paysan, ni supérieur à ce que l'on était capable de produire.

Les premiers CERA furent organisés en juillet 1971. L'opposition monta immédiatement une vaste et virulente campagne contre le gouvernement, en dénonçant son «intention d'usurper les terres des paysans». Comme il y avait à l'intérieur même de la coalition gouvernementale une certaine opposition contre les CERA, et comme les partis bourgeois pouvaient effectivement gagner quelque appui dans des secteurs paysans, notamment parmi les asentados, le projet fut peu à peu abandonné à partir de l'hiver 1972. D'autres formules, les Centres de Production par exemple, furent lancées, mais elles allaient plutôt rassembler les anciens asentamiento s que les CERA. Les tendances à la «koulakisation», évidentes sous le gouvernement démocrate-chrétien de Frei, se perpétuaient ainsi sous le gouvernement d'Unité Populaire.

LES REPONSES DE LA REACTION

C'est dans le domaine agraire que le gouvernement populaire a rencontré les plus grands obstacles, à cause d'une législation et d'un corps de fonctionnaires hérités de l'administration bourgeoise antérieure, ou d'une stratégie erronée. Mais cette courte période constitue une rupture. La paysannerie, maintenue pendant des siècles dans un profond état de misère, allait jouer un rôle politique important au Chili. C'est la conscience politique élevée des paysans, plus que la Réforme agraire, qui menaçait le capitalisme agraire.

Face à l'essor des luttes populaires sous la direction de leur organisation la plus importante, la Société Nationale d'Agriculture (SNA), les propriétaires fonciers élaboraient, pendant ce temps, une contre-stratégie. Leur plan prévoyait tout d'abord la lutte devant les tribunaux contre toute tentative d'expropriation. Puis, dans une seconde étape, le sabotage de la production. Un nombre considérable de têtes de bétail était conduit clandestinement en Argentine; des vaches aptes à la reproduction étaient envoyées aux abattoirs; les exploitations réformées étaient saccagées; on brûlait les semailles, les engrais, on tuait des animaux, etc. Tout ceci, orchestré par une intense campagne de la presse parlée et écrite contre «la politique agricole catastrophique du gouvernement marxiste»...

Des «gardes blanches», recrutées parmi les adhérents de l'organisation fasciste Patria y Libertad, agissaient dans l'impunité. Le trajet de la Réforme agraire fut jalonné d'actes criminels, affrontements armés, assassinats de paysans, commis par ces «gardes», «pour la défense de la démocratie».

L'offensive réactionnaire d'octobre 1972 s'est produite pendant les récoltes et eut des conséquences catastrophiques pour le ravitaillement durant 1973. Les «grèves» de la bourgeoisie en juillet et août 1973, arrêtant les transports, cassant le circuit de distribution, empêchèrent aussi l'arrivée des semailles et des engrais dans les régions agricoles juste avant le commencement des semences printanières. On a calculé que 50% des légumes, 50% de la production laitière, 3 000 hectares de betteraves, 10 000 moutons, 500 vaches, 350 000 poules, etc., ont été «perdus» pendant le seul mois d'août 1973, tandis que 50 000 hectares ne pouvaient être ensemencés...

LA RESISTANCE S'ORGANISE

Devant l'offensive réactionnaire, les paysans chiliens suivirent l'exemple des ouvriers de l'industrie et s'organisèrent en comités, de vigilance, commandos, etc. Les semaines qui précédèrent le coup d'Etat du 11 septembre 1973, ils s'apprêtaient à des formes d'organisation plus élevées: des cordons agraires et même des cordons agro-industriels, unissant la population agricole et le prolétariat industriel. Ces organisations ont été naturellement détruites après le coup d'État. Les terres expropriées sont partout restituées aux anciens propriétaires. Mais la conscience politique des paysans chiliens ne pourra pas être détruite. La résistance est grande dans les campagnes, et les luttes populaires ont commencé.

LA RÉFORME AGRAIRE VÉCUE

Expérience vitale considérable, la Réforme agraire ne peut être mieux décrite que par l'un de ses protagonistes, un paysan chilien.

Appelons-le Manuel. Il est arrivé à Mexico après le putsch avec un contingent de réfugiés chiliens. Jusqu'au coup d'État, Manuel dirigeait une des propriétés collectives, phalanstères presque idylliques, qui commencèrent à travailler sous le gouvernement de l'UP. Cette expérience, ses divergences avec la Réforme agraire de Frei, est racontée par Manuel, avec des mots simples empreints de refrains et de dictons populaires et un accent si chilien qu'il est malheureusement impossible de le reproduire par écrit. Le récit de cette expérience est un témoignage des plus émouvants sur la Révolution agraire en Amérique latine.

C'est une expérience que nous avons «touchée avec les mains», dit le narrateur. Ses propres mots l'illustrent avec clarté.

Durant le gouvernement d'Unité Populaire, on commença à travailler les parcelles en copropriété. Celles qui furent expropriées sous le gouvernement Allende furent soumises à un régime différent de celles qui le furent sous la Démocratie Chrétienne.

Tous voulurent travailler la terre en communauté. Tous y avaient droit du moment qu'ils avaient travaillé pendant l'expropriation. Nous y avons participé à fond. Nous avons accueilli la Réforme agraire avec joie parce que c'était toujours ce dont on avait rêvé: que la terre soit livrée aux paysans pour qu'ils puissent la travailler et la faire produire. Paysans, nous nous sommes réunis sur nos lieux de travail. Dans chaque parcelle, nous avons choisi la direction chargée d'ordonner les choses car certains devaient bien le faire. Il n'était pas question de recommencer à tous commander, car quand il y a beaucoup de cuisiniers, la nourriture n'est pas toujours bonne. Nous pensions que nous devions tous participer, mais d'après la ligne fixée en assemblées. La direction était comme l'exécutif de la volonté des assemblées. Le Comité choisit deux représentants qui le représentaient judiciairement et extrajudiciairement pour tous les problèmes: achat et vente de machines, achat de matériaux, vente de la production.

Les mandataires étaient élus à bulletin secret. Pas de compère, pas d'ami qui parle plus joli, mais plutôt l'homme qui a su jouer un rôle important, qui voit les choses clairement. La direction était nommée pour une année mais il pouvait se faire qu'on la change avant, car si un camarade ne remplissait pas ses fonctions comme il le devait, il était normal de le changer. On convoquait l'assemblée, on tenait la réunion, et à bulletin secret, un tel devenait le nouveau mandataire. Mais ceux qui cessaient d'être mandataires n'étaient pas chassés des champs. Ils continuaient à travailler au même endroit, essayant de s'améliorer parce que là-bas, nul n'est propriétaire de rien, et nous travaillons en communauté. Si tout le monde veille à tout et produit, c'est préférable pour tout le monde.

Sur notre exploitation, travaillaient 25 camarades. Nous avions 86 hectares. Nous cultivions de la vigne et des fruits.

Quelle chose curieuse ! Nous avons travaillé un an là, où ceux qui furent nos patrons nous disaient ce que nous allions faire, que nous allions mourir de faim, que nous n'avions rien, que nous ne connaissions rien, et que l'État avait commis un crime, car on avait volé les terres aux pauvres. Alors nous disions: comment pouvons-nous leur voler la terre, alors qu'ils ont tout accaparé?

Je suis très croyant, mais je dirais que Dieu n'est pas juste, parce qu'il a séparé: aux riches, il a donné des terres, et rien aux pauvres. Parce qu'il remonte à de longues années, le partage de la terre va au bénéfice de quelques-uns !

Et les résultats furent très bons. Bien qu'ils disaient que nous n'allions rien toucher et que l'argent devait être remis à Allende, au gouvernement, à la corporation de la Réforme agraire (CORA), en réalité, nous avons reçu plus de mille millions de pesos chiliens. On partagea l'argent entre les camarades paysans. Plus de cent millions chacun, ce qui pour nous est beaucoup d'argent. Cela suffisait pour s'acheter un réfrigérateur, une télévision, une radio, des lits, une cuisine, enfin des tas de choses. C'est-à-dire des choses que jamais nous n'aurions imaginé pouvoir acheter, parce qu'en un an aucun paysan au Chili ne peut acheter un frigidaire.

Une fois payé son dû à la Banque de l'État - qui nous a fait crédit - nous ne nous sommes pas réparti tout ce qui restait, cela aurait été trop facile. Nous avions été exploités pendant de longues années et avec tout l'argent nous aurions réglé en vitesse nos problèmes et nous serions devenus de petits momios.

Mais nous avons dit autre chose: la mécanisation des champs ! Acheter tout type de machine qui pourrait nous aider à produire, acheter plus d'engrais fertilisants pour l'année prochaine.

Nous n'avons pas eu le temps de construire de nouvelles maisons. Nous aurions pu le faire mais le problème était que nous voulions mécaniser la terre d'abord et attendre l'année suivante. Il était prévu de bâtir une maison pour chaque camarade paysan. Une maison neuve, bonne, pas comme celle que nous avions, de boue séchée sans toit, avec un sol de terre comme un enclos de cochons. Il y avait des maisons où il pleuvait plus dedans que dehors pendant les orages d'hiver, et les maladies des enfants par-dessus le marché !

C'est avec cet enthousiasme que nous voulions continuer. Les patrons disaient toujours que nous étions mous, ivrognes et voleurs. Nous avions tous les défauts. Eux, ils étaient parfaits. C'est pourquoi, nous voulions aider les camarades des autres parcelles qui se trouvaient en mauvaise posture, soit avec les machines-outils, soit avec un apport quelconque, pour qu'ils puissent continuer. Parce que la Réforme agraire ne se fait pas pour un groupe déterminé de paysans comme sous le gouvernement Frei.

En matière de sécurité sociale nous avons continué avec le même système. Mais il y a peu d'assistance médicale au Chili. On ne peut pas engager davantage de médecins car le parlement a réduit le budget du pays.

Les organisations paysannes, les conseils communaux qui se créèrent au Chili, comprirent le problème.

La majorité était située très loin des villes où se trouvent les médecins, les infirmières, les praticiens. Nous avons fait une commission santé. Nous avons commencé à chercher des volontaires pour qu'ils puissent suivre un cours accéléré dans un hôpital pour faire des piqûres, prescrire un médicament élémentaire. C'était la seule façon de lutter contre un problème qui affectait de larges zones rurales, en particulier les plus isolées. Certains secteurs n'avaient jamais vu un médecin, pas même avec l'argent en poche. Ils ne voulaient pas venir car c'était trop loin. Par l'organisation on obtint en outre qu'un médecin vienne dans la commune. Je parle de la commune où je travaillais. Le médecin venait une fois par semaine, de sorte que nous ne nous absentions pas du travail pour aller en ville, prendre un numéro à l'hôpital, puis acheter les médicaments ou chercher une personne pour nous faire une piqûre.

Un autre problème à régler fut la commercialisation de nos produits. Le premier écueil étant les éléments du marché noir. Dans ma collectivité on a toujours essayé de vendre nos produits au cours officiel. Nous avons compris que nous aurions été les premières victimes à la longue si nous écoutions les flatteries des fauteurs de marché noir. Lors de notre première récolte, la première récolte à nous, nous avons cherché, pour la vendre, les canaux de commercialisation du gouvernement. Deux ou trois mois avant les moissons, les ex-patrons sont venus nous proposer d'acheter nos produits en payant un prix extrêmement élevé. Que se passait-il? Ils se présentaient comme de braves gens disposés à payer n'importe quel prix. Mais c'était pour le marché noir car ils ne nous avaient jamais facilité la production, ils avaient même fait du sabotage: l'an dernier, au mois d'octobre, nous nous sommes heurtés à un barrage patronal de camionneurs et de commerçants qui paralysèrent totalement le pays, en le sabotant d'un bout à l'autre. Et nous nous sommes dit: «Le gouvernement nous a donné la terre, le crédit, les semences: on devait donc répondre au gouvernement.» En plus on s'est dit que si les produits étaient d'exportation, en les vendant au gouvernement, celui-ci pouvait les vendre à l'extérieur et faire rentrer des dollars au pays avec lesquels on aurait pu acheter des machines et des tas d'autres choses, et tout ça dans l'intérêt du pays. Alors, on s'est dit même pour le double on ne vendra pas au marché noir.

Nous nous sommes engagés à vendre les fruits au gouvernement.

Au Chili, le gouvernement n'a pas fait pression. Chacun était libre de vendre les produits à qui il voulait.

Lorsque nous avons récolté notre première moisson, nous avons fait une petite fête. C'est pas qu'elle était bien grande mais on a quand même tué une génisse, il y avait un peu de vin. Et on remit des prix aux camarades de la communauté. Ces prix n'avaient pas une grande valeur en soi. Il s'agissait plutôt de la fierté de remettre un petit stimulant. Par exemple il y avait des camarades qui furent récompensés pour avoir fait moins d'erreurs dans le travail, ou pour s'être le moins absentés pendant l'année.

Le prix était un objet qui valait quelque cinq escudos environ. D'autres furent récompensés pour avoir été les meilleurs camarades, ceux qui n'eurent jamais de problèmes avec personne dans le travail, les camarades qui eurent les plus grandes responsabilités et les conducteurs de tracteurs qui se donnèrent à fond. A la direction nous avons fait une analyse de tous les membres pour voir quelles avaient été nos faiblesses, où nous avions péché et pourquoi. Et dans cette réunion nous nous sommes mis d'accord sur le fait de donner des stimulants aux plus méritants. Ensuite, il y eut un bal. On dansa jusqu'au petit matin. Et on invita à la fête des camarades d'autres communautés. Auparavant, nous avions eu beaucoup de problèmes. Juste avant le coup d'État nous n'en avions pas. Car dans la mesure où il n'y avait pas de patron dans beaucoup d'endroits nous travaillions pour nous-mêmes et pour le pays. Ce que raconte la Junte au Chili, c'est autre chose. Dans ce sens-là, ils n'y vont pas par quatre chemins.

Mais nous sommes très conscients que bien que la Junte soit au pouvoir, le processus révolutionnaire dans mon pays, personne ne l'arrêtera.

Et nous savons ceci parce que nous l'avons vécu.

Nous pouvons en dire long sur nos expériences passées. Mais maintenant il faut continuer la lutte. Les conseils communaux sont l'équivalent de ce que vous appelez une municipalité. Chaque municipalité comprend vingt ou trente mille habitants. Dans la communauté où je travaillais il y avait 52 lots expropriés par le gouvernement, tant par celui de Frei que par celui de l'Unité Populaire.

A l'époque de la Démocratie Chrétienne, différents types d'organisations se créèrent, mais elles servirent surtout à nous diviser. On créa des paysans de trois types, mais nous disons que de paysan il n'y en a qu'un. Quand un lot était exproprié par la Démocratie Chrétienne, ceux qui avaient droit à la terre étaient ceux qui s'y trouvaient en qualité de fermiers, ou comme on dit au Chili inquilinos. Les paysans volontaires sont des autres: ceux qui résident sur le lieu de travail, c'est-à-dire ceux qui touchent un salaire et vivent dans la zone du lot. Il y a une troisième catégorie: les temporaires, les afuerinos, ceux qui viennent de l'extérieur pour travailler la terre sur un lopin déterminé, pour une moisson ou pour réaliser certaines cultures, car les bras de la zone ne suffisent pas, ensuite ils partent. Lorsqu'on remit la terre aux inquilinos sous Frei, on stimula la propriété familiale. La terre resta aux mains des pères, fils et autres parents qui étaient domiciliés sur les lots. Tous les autres intervenant dans la production du lot restaient à l'extérieur. C'est-à-dire qu'on créa des nouveaux riches. Sous le gouvernement Frei on avait vraiment changé le patron X par le patron État, parce que les paysans ne faisaient rien par leurs propres moyens: ils n'avaient pas de comptes courants directement, ils ne réglaient pas leurs livrets d'assurances, ils ne résolvaient rien, ils avaient un fonctionnaire à la place du patron; c'est-à-dire pas de participation directe.

Parce que cette Réforme agraire du gouvernement de la Démocratie Chrétienne s'est faite d'en haut pour contenter les partis progressistes qui la demandaient. Mais le gouvernement de l'Unité Populaire a fait une réforme agraire qui était une vraie réforme agraire. Lorsque nous avons lutté pour que la terre nous soit remise, nous avons d'abord constitué notre conseil communal paysan. En son sein nous avons participé à tout depuis le premier moment, et même avant que la terre passe entre nos mains. Quand on faisait les enquêtes pour les expropriations nous faisions les relevés avec les fonctionnaires. Paysans, et dirigeants paysans nous étions présents, pour récupérer le plus possible. En cela, les paysans ont joué un rôle très important. Par exemple pour les machines, qui étaient vitales. L'expropriation du lot établissait que les machines n'étaient pas expropriables. On expropriait l'immeuble et ce qui est accroché à la terre. Nous savions très bien que si on nous remettait la terre seule nous n'avions pas de quoi la travailler. Parce que nous n'avions pas de machines, nous n'avions rien, sauf l'envie de travailler. Mais d'une part le gouvernement populaire, préoccupé par tous ces problèmes, nous importa des machines d'Union soviétique et de Roumanie. On importa 10 000 tracteurs. D'Argentine, on importa des râteaux, des charrues, d'énormes machinés, des pulvérisateurs. Et tout ce qui fut importé fut remis aux paysans. Car à quoi sert une réforme agraire si on ne donne pas l'essentiel, c'est-à-dire les outils pour pouvoir travailler?

(«Le phalanstère perdu», La Opinion, Buenos Aires, 13 janvier 1974.)

LA RÉFORME AGRAIRE DÉMANTELÉE

Le ministre de l'Agriculture, le colonel d'aviation Sergio Crespo, a affirmé hier que la Junte du gouvernement distribuerait aux paysans toute la terre des latifundistes expropriés au cours des huit dernières années et actuellement administrée par l'État.

Crespo déclara également que la situation une fois consolidée et l'acquis devenu rentable, la distribution des terres serait poursuivie.

«La réforme agraire ne reculera sous aucun prétexte.» «Bien au contraire. Une fois consolidé ce qui est en train de se faire actuellement, nous continuerons à avancer.»

A l'heure actuelle, 63,4% des terres irriguées du pays (1 200 000 hectares au total) est passée à l'Etat par l'intermédiaire de la Corporation de la Réforme agraire (CORA).

Le gouvernement détient également 31,8% des 4,3 millions d'hectares de terres sèches arables et 11,17% des terres sèches non arables.

Le colonel Crespo assura que la Junte militaire entend appliquer pleinement la loi sur la Réforme agraire, en signalant que la préférence sera donnée à l'attribution de titres de propriété individuels.

Selon le ministre de l'Agriculture, la dimension des terres distribuées sera fonction de critères techniques et notamment de la qualité de la terre et de sa rentabilité potentielle.

(La Opinion, Buenos Aires, G décembre 1973.)

Circulaire DC 312

Adressée par le ministère des Affaires étrangères de la Junte chilienne à toutes les ambassades du Chili.

1) 23 courant Junte de gouvernement inaugurera remise titres propriété à paysans modestes zone centrale.

2) Se réalisera première fois histoire Chili une plus grande aspiration travailleurs de la terre.

3) Cérémonie se déroulera asentamiento San Martin situé kilomètres 23 route Santiago-Los Andes.

4) Recevront titres communes Conchali, Quilicura, Colina, et San Bernardo.

5) Assisteront cérémonie ministre Agriculture et autres hautes personnalités exécutif.

6) Importance particulière du fait que titres correspondent zone plus riche du Chili.

7) Vous recommande donner diffusion maximum moyens de communication sur ce matériel et le communiquer consulats de votre ressort.

Janvier 1974.

Ce qui a changé, après le coup d'Etat:

(...) Prenons un exemple: les œufs. Sous l'UP, le coût d'un œuf était de 2 escudos à la production, 3 à la vente. C'est un domaine où le marché noir joue peu, puisqu'on ne peut les stocker. Il y avait donc dans ce cas un profit permettant de vivre et d'investir: on appelle cela la capitalisation de l'agriculture.

Aujourd'hui le coût de la production d'un œuf est de 23 escudos - en raison de l'augmentation forcenée de tout ce qui concerne l'élevage des volailles, farine, maïs, etc. Le prix libre de vente est de 10 escudos. Cela signifie en clair la liquidation de la petite production.

Je suis resté au Chili dans un centre de Réforme agraire jusqu'en novembre 1973. Je peux dire que la production a baissé de 40%. Cela signifie la mort de la petite exploitation.

Prenons le lait: sous l'UP, le prix fixé du litre de lait était de 10 escudos; et au marché noir -- peu important - de 15 escudos. Coût à la production: 7,3 escudos.

Aujourd'hui le litre de lait coûte 30 escudos, et 25 escudos à la production. Il y a profit. Toutefois, le prix du lait a été fixé par les grandes coopératives privées de façon justement à dégager une marge de bénéfice pour les agriculteurs laitiers, c'est-à-dire les gros agriculteurs et les asentamientos.

Mais ce prix est trop élevé pour le marché, le pouvoir d'achat ayant diminué de 40% à 60%. Ce qui signifie mévente...

Quant au blé, il sert maintenant à engraisser les cochons, les poules, car le prix du maïs est passé de 16 escudos à 65 escudos le fût. Plus que le blé !

(Interview d'un militant de la Réforme agraire.)


Notes:

Tor Sellström a participé à des travaux Je recherche sur la Réforme agraire dans la province chilienne de Cautin. Arrêté par les militaires, il quitta le Chili après le putsch. Il est actuellement Professeur de sciences politiques à l'université de Stockholm.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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