Chili, le dossier noir


L'ÉCONOMIE, VICTIME DES PRIVILÈGES DE CLASSE

par Érick Chanceaux *

Le 4 septembre 1970, Salvador Allende héritait d'un Chili dont l'économie avait été façonnée par et pour les besoins et les intérêts des oligarques et des étrangers. Voici quelques données de base.

1) En 1964, 77% de la population recevait 23% du revenu national.
2) En 1964, le taux de mortalité infantile était de 109 0/00, l'un des plus élevés du monde.
3) De 1950 à 1965 la production agricole par tête diminuait de 5%.
4) Entre 1966 et 1970, le taux de croissance industrielle était de 3,3%
5) En 1970, 4,5% de la population percevaient 40% du revenu national.
6) En 1970, le chômage représentait plus de 10% de la population active dans la zone centrale.
7) En 1970, 24% des adultes paysans et 6,5% des adultes urbains étaient analphabètes.
8) En 1970, la population active se répartissait de la façon suivante:

%

Chasse, champs et pêche (presque tous paysans) 738 000 24,6
Mine 99200 3,3
Industrie, manufacture 567 000 18,9
Construction 200 000 6,2
Commerce en général 451 500 15,0
Services en général 965 100 32,0
3 020 800 100,0
Et les services en général

%

Transports 167 000 5,5
Électricité, gaz et eau 11 800 0,4
Chômeurs 180 600 6,0
Travailleurs indépendants 605 700 20,1
965 100 32,0

I. CARACTÉRISTIQUES DE L'ÉCONOMIE CHILIENNE EN 1970

a) EN 1970, LE CHILI A UNE ÉCONOMIE DÉPENDANTE

La dénationalisation de l'économie s'accroît sensiblement sous le régime de Frei. Dans le domaine minier, 51% de la production des grandes mines de cuivre, une partie importante de celle du fer appartiennent aux entreprises américaines (Anaconda, Kennecott, Cerro Corporation, Bethlehem Steel, etc.). On assiste à partir de 1964 à une progression croissante des capitaux étrangers dans le secteur industriel et commercial. Ils vont de préférence dans les secteurs les plus dynamiques et dans les entreprises qui dominent leur branche de production. On les trouve en particulier dans la pêche, la chimie, la métallurgie, l'automobile et la cellulose mais aussi dans les produits alimentaires et pharmaceutiques. Dans le secteur bancaire, les banques étrangères (First National City Bank, Bank of America...) voient leurs activités croître considérablement. La dépendance technologique renforce le pouvoir dominant des États-Unis. Do, 1902 à 1908 les paiements1 pour utilisation de la technologie étrangère font plus que doubler (de 7 à 16500000 dollars). Elle engendre surtout une dépendance totale en ce qui concerne les pièces de rechange pour les machines, les moyens de transport, etc.

Enfin, l'économie chilienne dépend financièrement des prêts étrangers et en particulier des États-Unis.

La dette extérieure est passée de 598 millions de dollars en 1960 à 2 300 millions en 1970. ce qui a nécessité le paiement d'intérêts s'élevant à 577 millions. Le Chili devrait payer entre 1971 et 1970 environ 1 400 millions de dollars, et pour 1971 et 1972 plus de 570 millions. Plus de la moitié de ces prêts proviennent des États-Unis, sans oublier ceux des organismes financiers internationaux qu'ils dominent.

b) EN 1970, LE CHILI A UNE ECONOMIE CONCENTRÉE

Dans le domaine industriel sur 35 000 entreprises industrielles et artisanales:

ont plus de 500 travailleurs 0,6% soit 18,6% de la main-d'œuvre
entre 200 et 500 - 2,6% 18,1%
entre 100 et 200 - 3,2% 14%
entre 50 et 100 - 5,7% 12,7%
entre 20 et 50 - 17,1% 16,2%
entre 10 et 20 - 27,8% 11,6%
entre 0 et 10 - 43,6% 8%

Ainsi les grandes entreprises, qui ne sont que 2,6% de l'ensemble, emploient un peu plus de la moitié de la main-d'œuvre. Dans le secteur des mines - cuivre, fer, salpêtre, charbon - 6% des entreprises contrôlent 78% de la production. Dans les entreprises de distribution (commerce de gros comme commerce de détail) le même phénomène existe.

Pour le commerce de gros, 12 grands monopoles (soit 0,5%) contrôlent 43,2% des ventes totales ; et 64,6% contrôlent seulement 4,7% des ventes. Pour le commerce de détail, moins de 5% des entreprises réalisent le quart des ventes totales alors que plus de 100 000 entreprises assurent le reste. Ce secteur occupe 340 000 personnes dont 80% (264 000) travaillent dans le petit commerce où les conditions de vie ne diffèrent guère de celles des ouvriers.

Le système financier connaît également une concentration très grande. Outre la Banque de l'État et 5 banques étrangères, il y avait 26 banques dont cinq concentraient l'essentiel des dépôts (Banco de Chile, Sud-Americano, Edwards, Crédito e Inversiones et Español-Chile).

En réalité, la concentration est beaucoup plus poussée du fait que 2% des actionnaires contrôlent près de 65% de l'ensemble des actions bancaires.

c) EN 1970, LE CHILI A UNE ÉCONOMIE EN CRISE

Les caractéristiques de dépendance et de concentration de l'économie ont abouti aux résultats suivants.

Sur le plan économique proprement dit, il y a sous-utilisation de la capacité économique (30% en moyenne). L'État est obligé d'intervenir chaque fois davantage pour compenser la faiblesse des investissements privés. En 1964, l'investissement public direct et indirect atteint en millions d'escudos (valeur 1965) 1 474,9 et, en 1969, 2 457,7. Par ailleurs la structure des entreprises aboutit à une très mauvaise utilisation des forces de travail. En 1970 la population était de 8 853 140 habitants dont les deux tiers soient 6 725 820 habitent les villes et 2 127 320 la campagne. Le chômage croît régulièrement à partir de 1967: alors que la force de travail est de 3 189 200 personnes, la population active est de 2 994 200.

Voilà la situation économique que l'Unité Populaire a trouvée en arrivant au pouvoir, en 1970. En outre, dans la période entre l'élection du président et sa prise effective du pouvoir, devait commencer le sabotage de l'économie: retrait des banques, fuite des capitaux à l'étranger, manœuvres spéculatrices, importantes baisses volontaires de la production, discours alarmistes de la part de la DC, etc. Dès le départ, la bourgeoisie se met en lutte ouverte contre l'UP.

II. LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE DE L'UP

La politique économique de l'UP visait essentiellement à:

et ceci dans le cadre d'une légalité mise en place par la bourgeoisie qui tout au long du «pari chilien» multipliera les obstacles pour faire échouer ce programme.

Jusqu'en juin 1971, le gouvernement populaire trouve en face de lui une opposition composite diminuée par sa défaite électorale, et minée par ses propres contradictions. L'assassinat de Perez Zujovic, ex-ministre de l'Intérieur de Frei qui avait sur la conscience le massacre de Puerto Montt, va fournir l'occasion à la droite de s'unifier et d'organiser une action de sabotage du travail de l'UP qui culminera avec la grève des patrons et des camionneurs d'octobre 72 puis avec le coup d'État manqué du 29 juin.

Face aux exactions de la droite, le gouvernement d'UP hésitera, s'appuyant tantôt sur les mouvements populaires (Comité de production, comité de vigilance, JAP, etc.) tantôt sur les militaires légalistes (Prats) dans l'espoir d'éviter que l'accord droite-armée ne conduise à un coup d'État. La politique économique de l'UP suivra les aléas de l'affrontement de classes.

a) L'UNITÉ POPULAIRE VEUT LIBÉRER LE PAYS DE LA TUTELLE ÉTRANGÈRE

A commencer par le cuivre :

Les exportations des industries extractives représentent à elles seules 90% des exportations totales...

Au sein de la branche, c'est la production de cuivre qui se taille la part du lion: 80% des exportations totales en 1969. A un recul de production de 0,5% en 1968 a fait place un accroissement de 4,3% en 1969.

La production de cuivre a atteint en 1969, 694 000 t, ce qui représente une augmentation de 10% seulement par rapport à 1964, dernière année avant l'entrée en fonction du gouvernement Frei. Cette production est imputable à raison de 548 000 t au groupe Gran Minería qui coiffe les mines les plus importantes et à raison de 145 000 t aux petites et moyennes exploitations exclusivement dominées par le capital chilien.

L'objectif du gouvernement était avant tout de doubler la production de cuivre en la portant à 1 million de tonnes en 1972, ce qui implique un investissement de 760 millions de dollars. La plus grande partie (650 millions) est destinée au développement de la Gran Minería (80% de la production globale de 1969).

(Problèmes économiques et sociaux, 19 novembre 1970.)

En juin 1971 le Congrès ratifia à l'unanimité la réforme constitutionnelle (loi nº 17450) qui permettait la nationalisation des 5 grandes entreprises mixtes qui exploitaient les gisements de Chuquicamata, El Salvador, El Teniente, Exótica et Andina. Dans les trois premières, l'Etat avait 51% de participation, 25% à Exotica et 30% à Andina. L administration de ces entreprises était aux mains des étrangers.

Pur la résolution nº 529 du 13 octobre, le Contrôleur de la République établit que la valeur des entreprises nationalisées s'élevait à 663,2 millions de dollars mais que les profits excessifs réalisés par ces mêmes entreprises s'élevaient à 774 millions de dollars. En conséquence, il ne leur serait pas versé d'indemnisation.

Les réactions ne se firent pas attendre.

Le prix du cuivre (80% des devises) décroît de façon si significative que, malgré l'augmentation de la production, les ventes ont baissé entre janvier 1971 et janvier 1972 de 425,6 à 345,8 millions de dollars soit 18,8% (source: Banco nacional de Chile).
1970 1971 1972
Grandes mines 127,5 140,7 144,2 (+12,9%)
Petites mines 31,4 32,9 31,2 (- 0,5%)
158,9 173,6 175,4 ( + 8,3%)
en millions de tonnes métriques (source CODELCO)

Par ailleurs, les prix des pièces de rechange nécessaires de machines extractives ont augmenté de telle sorte qu'avec une tonne de cuivre traité on ne peut plus acheter, en 1972, que la moitié des articles achetés en 1970.

La dépendance vis-à-vis de l'extérieur quant aux crédits et aux devises limitera l'effort de l'Unité Populaire pour récupérer les richesses nationales.

Mais l'UP veut aussi libérer le Chili de la tutelle étrangère en ce qui concerne les banques.

La nationalisation est boycottée par la droite. Le gouvernement rachète alors les actions, intervient et réquisitionne. En avril 1973, 95% des crédits étaient octroyés par des banques contrôlées directement ou indirectement par l'État.

b) L'UP VEUT AUGMENTER ET REDISTRIBUER LE REVENU NATIONAL

Et pour réussir, le gouvernement met en œuvre une habile politique industrielle et lance un programme de participation.

D'après ses données qui n'ont jamais été sérieusement démenties par les organisations patronales, la production industrielle a augmenté de 12% par rapport à 1970. Deux raisons essentielles à cette augmentation:

1) Les effets des réajustements de salaires, qui ont provoqué une forte demande pour les biens de consommation populaire (vêtements, chaussures, alimentation);

2) une sous-utilisation de la capacité productive (un peu plus de 30%) qui a permis de relancer l'économie sans investissement de capital important.

En dehors des nationalisations de monopoles aux mains de capitaux étrangers, le gouvernement avait racheté les actions de certaines industries (par exemple: la Compañía de Acero del Pacifico) et était intervenu ou avait nationalisé des entreprises. Le procédé était le suivant: en général le processus commençait par un conflit du travail - grève-prise (toma) de la fabrique, paralysie de la production. Les conditions étaient remplies pour que le gouvernement puisse intervenir selon l'autorisation légale que lui donnait un vieux décret-loi (de l'éphémère république socialiste de Marmaduke Grove de 1932) totalement oublié et jamais aboli par les gouvernements bourgeois. Il pouvait légalement procéder à l'intervention (1), la réquisition ou l'expropriation selon le cas. Un organisme d'Etat devait entériner ou opposer son veto à cette «intervention»; il s'agit de la Contraloría General de la Republica. Le système a été largement utilisé: dans la plupart des industries textiles, les entreprises de pêche, de ciment, les brasseries et les industries du caoutchouc (pneus). En ce qui concerne les industries automobiles, le gouvernement avait fait un appel d'offre aux marques étrangères, proposant la création d'entreprises d'économie mixte où l'État serait majoritaire (51% des actions) et se réserverait le droit de nationaliser au bout de 10 ans, indemnisant le capital investi. Les règles du jeu cette fois étaient nettes et clairement définies. Elles ne l'étaient pas toujours en ce qui concernait les trois secteurs de l'économie dont parle le programme de l'UP, le secteur d'État ou socialisé et les secteurs mixte et privé.

La participation dans le secteur privé.

A l'échelon des entreprises du secteur privé, du fait de leur caractère môme, les travailleurs ne peuvent participer directement à la gestion; en revanche, ils peuvent jouer un rôle important de contrôle et de surveillance. Pour cela ont été mis en place des comités de vigilance formés de 5 à 10 membres. Leurs tâches sont nombreuses: ils doivent s'assurer que la production ne baisse pas, de la pleine utilisation des machines comme des matières premières, qu'il n'y a pas de sabotage, etc.

Ces comités de vigilance n'ont guère joué de rôle actif dans l'ensemble jusqu'à la grève d'octobre 1972. Ils avaient tendance à se confondre avec les syndicats. A partir de là sont créés des comités de protection et de surveillance un peu partout. Mais il s'agit d'un organe vraiment nouveau et intégré en fait aux formes originales de participation populaire que sont les cordons industriels et les commandos communaux.

C'est plutôt par les grèves et les occupations d'usines que les travailleurs du secteur privé ont montré leur mobilisation politique.

La participation dans le secteur socialisé et mixte.

C'est une commission mixte CUT-gouvernement qui a été chargée d'étudier comment concrètement les travailleurs pourraient participer dans les entreprises du secteur socialisé et mixte. Cette commission élabora les «Normes fondamentales de base de la participation des travailleurs à l'administration des entreprises du secteur mixte et socialisé». Elles entrent en application à partir du 28 juin 1971 et un Comité exécutif CUT-gouvernement est spécialement créé.

Quels sont les divers organes? Il s'agit d'une pyramide: l'assemblée générale des travailleurs; les assemblées des unités de production (section, département, division); les comités de production de ces unités; le comité coordinateur des travailleurs de l'entreprise, le Conseil d'administration.

Schéma de la participation des travailleurs suivant les normes CUT-Gouvernement.
Conseil d'administration
Gouvernement
État
1 représentant du gouvernement comme président
5 représentants de l'État
5 représentants de l'assemblée des travailleurs
|
Comité coordinateur des travailleurs
la direction du syndicat
les 5 représentants des travailleurs
1 représentant de chaque commission de prod.
Comité de prod. Comité de prod. Comité de prod. Comité de prod.
Ass. de section Ass. de section Ass. de section Ass. de section
Assemblée générale des travailleurs

Il y a donc cogestion entre les représentants de l'État, ceux des syndicats et des élus directs des travailleurs. L'État intervient dans le conseil d'administration puisqu'il nomme cinq représentants et le directeur de l'entreprise. Les syndicats interviennent au niveau de l'assemblée générale qu'ils convoquent et au sein du comité coordinateur. Quant aux travailleurs, ils interviennent directement au niveau des assemblées et ont des élus dans le conseil d'administration et le comité coordinateur.

C'est un schéma ouvert et chaque entreprise peut apporter certaines modifications.

La participation rencontre de nombreuses difficultés pour se mettre en place puisqu'on août 1972 sur 230 entreprises de ce secteur, il n'y en avait qu environ 60 où elle fonctionnait. En fait, très vite, et encore plus après la grève d'octobre, les ouvriers veulent obtenir un pouvoir plus grand dans la gestion; par exemple, ils demandent de contrôler les présentants de l'État. Dans plusieurs entreprises, leur action énergique permettra de les changer. Aussi imparfait que fut le système, il représentait aux yeux des travailleurs du secteur privé un changement de statut radical, d'où souvent leur action énergique pour faire passer leur entreprise dans le secteur social.

La réorganisation du système de participation était en cours de discussion quand s'est produit le coup d'Etat.

Voici comment Acuña, membre ouvrier du conseil d'administration dans l'entreprise textile Yarur, voyait son expérience:

Comment s'est déroulé le processus de participation dans notre entreprise? Eh bien, cela a commencé en avril 1972, l'année dernière. La situation était devenue tellement insupportable pour nous que nous avons décidé une grève afin de forcer le gouvernement à intervenir dans l'entreprise. C'est ce qui s'est passé. Alors nous avons commencé à constituer les organismes de participation. Ainsi se sont formés les comités de production, un comité coordinateur et le conseil d'administration. Tous les postes furent pourvus par élection libre et directe des camarades; rien ne fut imposé. Une fois constitués ces mécanismes, nous avons élaboré notre plan de production...

J.-P. Oppenheim, secrétaire confédéral de la CFDT, est resté une semaine à l'usine textile Hirmas (2 600 travailleurs), au nord de Santiago, nationalisée en mars 1972, pour étudier de près ce qui se passait.

Au premier coup d'œil on avait l'impression que l'entreprise appartenait vraiment aux travailleurs. Cela apparaissait nettement dans les slogans, les panneaux d'affichage, l'atmosphère de travail, la manière dont les travailleurs rentraient dans le bureau de la direction, la circulation continuelle dans le bureau syndical. Ce que disaient les travailleurs confirmait cette impression. Pour eux, ce qui avait changé c'était le climat, la modification de la hiérarchie, la suppression du flicage.

Par contre, dès que Ton abordait les autres problèmes - l'organisation du travail, les cadences, l'amélioration de la sécurité et de l'hygiène - ce n'était plus si simple. Des discussions et même des conflits apparaissaient entre la base et ses délégués syndicaux d'atelier d'une part, et les responsables élus des travailleurs au conseil d'administration et au comité de production d'autre part. Par exemple, sur le problème de l'absentéisme.

Outre la dimension politique de la grève des patrons d'octobre 1972 dont débattaient les ouvriers, la création de comités de vigilance et d'autodéfense, le démarrage d'un entraînement paramilitaire sous l'impulsion notamment à Hirmas, du PS et du FTR, le mois d'octobre 1972 a concrètement posé deux types de problèmes. 1º L'approvisionnement en matières premières dans la mesure où les camions amenant le fuel et le coton n'arrivaient plus. En deux jours, les travailleurs de l'entreprise ont réussi à s'auto-organiser au niveau Je l'approvisionnement en carburant, avec l'aide de l'État, et en matière première tout seuls. 2º La distribution et la commercialisation de la production. Les travailleurs décident, en assemblée générale, de ne plus approvisionner leurs principaux clients grévistes, et notamment les grands magasins de Santiago. En revanche ils s'organisent pour que les JAP (comités d'approvisionnement et de contrôle des prix) soient directement approvisionnés par des circuits courts modifiant fondamentalement les prix, et permettant l'instauration d'un véritable marché populaire échappant aux circuits de distribution capitaliste.

(Libération, 18 septembre 1973.)

Quant au droit de grève, il était inséré dans un système de normes juridiques très précises, ce qui exposait les travailleurs à des poursuites pénales et les rendait responsables des éventuels dégâts. Du fait de l'op position de la droite, aucune loi modifiant le système n'a pu passer. Mais les travailleurs, avec l'appui tacite du gouvernement, ont rendu caduques les dispositions légales. Le gouvernement, que les grèves aient lieu dans le secteur privé ou dans le secteur public, a respecté pleine ment le droit des travailleurs de se mettre en grève. Celles-ci ont forte ment augmenté sous l'UP.
1970 1 819 grèves
1er semestre 1971 1 265 grèves
2e semestre 1 444 grèves
1er semestre 1972 1 763 grèves

Cette politique économique donnait des fruits qui ne pouvaient enthousiasmer la droite ni les intérêts américains au Chili. Pour ne pas perdre ses privilèges, tous les moyens sont bons. Au blocus invisible décidé à Washington correspond une politique de provocation économique de la droite destinée à créer le chaos et la crise.

III. LA CRISE D'OCTOBRE 1972 ET LA RÉPONSE POPULAIRE

En manifestant dans la rue, en décembre 1971, la droite avait pris conscience de sa faiblesse et entrepris un travail de masse. Les queues, la pénurie étaient systématiquement grossies. Plutôt que de crier à la catastrophe économique, elle organisa la pénurie, le sabotage, les stockages, en se servant du parlement qui lui était fidèle, des tribunaux, de la Contraloría et de la «compréhension» de nombre d'officiers supérieurs et de hauts fonctionnaires. A partir d'avril 1972 il ne se passait pas de jour sans que les inspecteurs de la Direction de l'Industrie et du Commerce (DIRINCO) ne découvrent dans des entrepôts clandestins les stocks de pneus, de sucre, etc., qui manquaient sur le marché. L'ensemble du circuit productif commença à s'en ressentir, et le mécontentement atteignit la petite bourgeoisie. La droite déclara alors: «L'heure d'agir est venue.»

Le point de départ fut la querelle du syndicat des propriétaires de camions. N'obtenant pas de satisfaction, le syndicat décréta la grève illimitée dans tout le pays. Cette grève, dans un pays où plus des deux tiers des transports se font par route, était aggravée par la politique d'asphyxie économique menée de l'extérieur. Santiago ne reçoit que 40% de l'approvisionnement normal en combustible, et la paralysie gagne le pays, situation rendue encore plus grave par la politique de sabotage que le patronat commence à développer à grande échelle.

Des groupes s'organisent le long des routes pour empêcher la circulation des camions réquisitionnés. Tout transport de nuit est impossible. Les pneus des camions, des bus, sont systématiquement crevés. Seuls parmi les moyens de transport, les trains continuent de marcher. Des convois extraordinaires sont mis en place, surtout pour assurer l'approvisionnement en blé et en combustible depuis Valparaiso, mais les voies ferrées sont sabotées en permanence. Dans les campagnes, les gardes blanches s'activent. Il s'agit d'empêcher par tous les moyens les paysans de ravitailler les villes. Dans le Sud surtout, des affrontements ont lieu. Le lait, les aliments sont déversés sur les routes; mais ces agissements provoquent une forte réaction de la part des paysans. Ceux-ci se solidarisent de plus en plus avec le gouvernement. Faute de camions, les vivres sont acheminés par convois de tracteurs. Les centres urbains sont l'objet d'une politique identique. Des réservoirs d'eau explosent. Les commerçants qui tenteront d'ouvrir leurs magasins seront menacés et souvent agressés. Malgré l'interdiction due à l'état d'urgence, les manifestations de rue recommencent dans le centre de Santiago. Les quartiers bourgeois montrent également l'efficacité de leur organisation. Ils sont quadrillés par des groupes de jeunes veillant à la fermeture des commerces, multipliant les contacts amicaux avec les soldats et les officiers qui montent la garde, etc. Vers le milieu de la semaine, la situation, du point de vue économique et social, devient très critique.

(Y. Kerhuel, «L'insurrection de la bourgeoisie», Les Temps modernes, juin 1973.)

A 8 heures le 10 octobre 1972, les ouvriers étaient aux portes des usines. Ils les trouvèrent fermées, forcèrent et occupèrent les locaux. Des assemblées générales se tinrent dans la matinée. Partout la grève (patronale) est rejetée. Il n'y a Pas une seule exception. Les usines marchent et même mieux que d'habitude. Les plans de production sont en général dépassés.

(Y. Kerhuel, op. cit.)

Cela est clair, la classe ouvrière ne pouvait rester passive face à une telle offensive de la droite. Déjà lors des élections de 1970, les forces populaires avaient répondu au sabotage de la droite par la formation des Comités de l'Unité Populaire (les CUP). A la nouvelle agression, visant la production et la distribution, elles répondront par un ensemble de mesures d'organisation qui sont aujourd'hui devenues légendaires.

Les comités de ravitaillement et de contrôle des prix (JAP), et les magasins populaires.

Les difficultés de ravitaillement, causées en majeure partie par le stockage et le marché noir, aboutissent à la rencontre du 29 juin 1971 entre le ministre de l'Economie, Vuskovic, et les comités de femmes. De là naissent les JAP, qui sont la réponse populaire face aux attaques de la bourgeoisie dans le secteur de l'alimentation et de la distribution. Le 5 mars 1972 se tient la première assemblée provinciale des JAP et à partir du 4 avril ils ont un statut légal. Il s'agit de grouper les travailleurs qui luttent pour améliorer les conditions de vie de la population à l'intérieur de chaque zone d'habitation, pour effectuer un contrôle efficace des prix, lutter contre la spéculation et les monopoles et coopérer à toutes les actions de la direction de l'industrie et du commerce. Les JAP se multiplient. Le 30 mai 1972 il y en avait déjà 988 dans tout le pays qui travaillaient avec plus de 8 000 petits commerçants. La grève d octobre leur donne une impulsion nouvelle, ils se transforment en véritables organismes des travailleurs, très affranchis de la tutelle de l'Etat. C'est ainsi que naissent de nombreux magasins populaires dans les campements, dirigés et contrôlés par l'ensemble des habitants; c est ainsi que dans plusieurs endroits ont été institués des paniers populaires composés des principaux produits alimentaires et des cartes de ravitaillement permettant d'éviter les queues. De son côté, l'Etat crée au mois de janvier 1973 un secrétariat général de la distribution et les fonctions des JAP sont à nouveau précisées dans une instruction officielle qui consacre leur importance mais sous le contrôle des organes de l'État.

Et c'est des JAP que naît l'idée de la carte de ravitaillement:

Le JAP de la zone d'habitation 22 de San Miguel se réunit en assemblée tous les quinze jours afin que les gens puissent donner leur avis, critiquer ou suggérer de nouvelles initiatives. Ce fut ainsi que surgit dans une assemblée l'idée de la carte de ravitaillement. Les gens étaient excédés de faire la queue chaque fois qu'arrivait un produit.

En quoi consiste cette carte? Le JAP fait un relevé de toutes les familles du secteur qui sont affiliées à cet organisme. Sur la carte sont indiqués le domicile, le nombre des membres de la famille et à quelle épicerie, boucherie et magasin de légumes ils achètent. Cette carte a un numéro. Quand arrive un produit, par exemple 200 litres d'huile qui ne suffisent pas pour les 300 familles inscrites, on met sur une ardoise les numéros des cartes qui peuvent venir en acheter. Lors de la distribution suivante c'est le tour des autres. Cela élimine définitivement les queues tant pour avoir des numéros que pour acheter dans les magasins. Les gens savent qu'on leur réserve les marchandises et qu'ils peuvent venir la prendre quand cela leur convient. De plus, l'assemblée a décidé de demander à une diététicienne qui y participe, qu'elle détermine combien il est nécessaire par famille pour que la répartition soit faite suivant les nécessités. Jusqu'à présent on donnait la même chose à une famille nombreuse et à une famille limitée...

(Interview du président de la zone d'habitation 22 de San Miguel, janvier 1973.)

Mais le ravitaillement allait devenir le «point chaud» d'affrontement entre la gauche et la droite chiliennes. A chaque initiative de sabotage de droite, les forces populaires répondirent par une initiative qui innove et transforme le mécanisme de l'économie - aspect créatif, et souvent oublié, de la lutte de classes.

Le commando communal est un organe nouveau qui tend à transférer le pouvoir de l'institutionnalité bourgeoise à l'institutionnalité prolétarienne. Mais pour qu'ils soient des organes de pouvoir, ils doivent être capables dans la pratique de réaliser des tâches de pouvoir. Par exemple, dans le Secteur Nord, à Renca, ils ont été essentiellement préoccupés du problème de la santé et ils ont donné des instructions permettant qu'une polyclinique qui fonctionnait avant pendant 8 heures, fonctionne pendant 24 heures. Dans le domaine du transport, les commandos ont commencé des actions tendant à prolonger certains parcours ou à les modifier. Cela ira croissant et il viendra un moment où le commando communal décidera de l'utilisation du crédit bancaire d'une succursale, qui devra être aidé, où construire une industrie et même, dans la mesure où ils auront un pouvoir réel, ils pourront donner des ordres à des organes d'origine différente comme les municipalités. De la même façon, ils se mettront en rapport avec les organismes du gouvernement non pour s'opposer mais pour orienter la solution des problèmes locaux, sans toucher ceux qui relèvent de l'administration nationale ou centrale du pays-Lés commandos communaux sont l'avant-garde du pouvoir prolétaire et avec leur développement ils se constitueront en commandos provinciaux et ensuite nationaux, remplaçant toute l'institutionnalité bourgeoise sur laquelle s'appuie le pouvoir de la société capitaliste. Leur force est telle que même le dernier message présidentiel a repris l'idée et l'a lancée à tout le peuple.

(...)

Le gouvernement a réalisé de grandes transformations faisant avancer le processus révolutionnaire de façon extraordinaire. Mais nous avons toujours eu l'ingénuité de croire qu'une institution bourgeoise, comme l'est le parlement en tant que partie de l'État bourgeois, légiférerait sur les réformes constitutionnelles permettant d'institutionnaliser des organes comme les commandos communaux. Les commandos surgiront avec ou sans l'accord du Congrès et seront un pouvoir populaire dans la mesure où ils se renforceront en résolvant des problèmes concrets et en mobilisant la population pour cela.

Une unité militaire d'un secteur géographique déterminé devrait, je pense, désigner des délégués au commando.

(Dinamarca, secrétaire général de la CUT et militant du Parti Socialiste; Chile Hoy, juin 1973.)

Et dans les commandos communaux se retrouvent toutes les organisations du peuple, les habitants des bidonvilles, les étudiants, les paysans, etc.

Une autre initiative, aujourd'hui célèbre par son originalité, par sa résistance au moment du coup d'Etat et par le nombre incalculable de ses victimes après le 11 septembre 1973, était celle des cordons industriels.

Les ouvriers des ceintures industrielles de Santiago s'organisent dans le courant du mois d'octobre en commandos communaux, ceux du quartier Nord et de la région immédiate de Concepción forment des comités coordinateurs et des conseils communaux de travailleurs. Il s'agit d'organisations unitaires chargés de la liaison entre les syndicats des entreprises qui y sont représentées, les comités de contrôle de l'approvisionnement et des prix (JAP), qui fonctionnent dans les quartiers populaires, et l'ensemble des groupements communautaires, des associations de caractère populaire d'une même zone géographique.

C'est un des faits les plus nouveaux pour le mouvement ouvrier chilien que la naissance d'un type d'organisation systématiquement ouverte sur l'extérieur et dépassant à ce point les limites d'une grève isolée; bien sûr, Une des traditions les plus anciennes et des mieux ancrées chez les travailleurs en lutte consiste à rechercher lors d'une grève la solidarité morale et matérielle de la population proche du lieu de travail; la marmite des grévistes (la olla común), dressée à la porte de l'usine ou du syndicat, et où les ménagères viennent enrichir la soupe commune de quelques oignons et de viande de porc, reste aujourd'hui encore le symbole vivace de la solidarité de classe. Mais la paralysation des circuits de distribution et des transports, les menaces d agression et les sabotages auxquels seront sujettes les entreprises occupées Par leurs ouvriers pour résister au lock-out généralisé, tout cela contribuera a faire des comités coordinateurs et des commandos de travailleurs les détenteurs légitimes, aux yeux des masses, du pouvoir de contre-offensive du peu- pie chilien contre ses exploiteurs. Pour beaucoup, il s'agira de défendre les outils de production faisant déjà partie du secteur social contre leur destruction ou leur récupération par une bourgeoisie, par un patronat dont on ne savait pas jusqu'où irait l'offensive; pour la majorité, ouvriers et petits employés du secteur privé, il était question de leur droit même au travail, au salaire déjà entamé par l'inflation et les mois impayés; ce sont eux qui manifesteront alors le plus de détermination au sein des comités et des commandos pour obtenir la réquisition officielle de leurs entreprises, pour continuer à distribuer et à vendre leurs produits, pour organiser le ravitaillement des quartiers populaires.

(A. Wallon, «Perspectives actuelles du mouvement ouvrier», Les Temps modernes, juin 1973.)

Nous avons toujours pensé que l'organisation syndicale traditionnelle par branche continuera à être valable tant dans un système socialiste que dans un système capitaliste, mais qu'il peut exister des organes intermédiaires comme le sont les cordons industriels, sorte de regroupements de cellules des syndicats qui facilitent leur fonctionnement. Les problèmes apparaissent quand on essaie d'introduire de nouveaux principes dans le mouvement syndical. Un cordon industriel ne peut adopter une déclaration de principe distincte de celle de la CUT parce qu'alors elle cesserait d'être un organisme démocratique et centralisé. Ce qui arrive c'est que souvent ces problèmes surgissent parce que manque une explication claire et opportune des dirigeants. Il y a un fait: nous avons un prolétariat jeune et combatif, mais qui a besoin aussi d'être guidé grâce à l'expérience accumulée, de même que l'organisation et sa direction doivent recueillir tout le caractère novateur des nouveaux arrivants.

(J. Godoy, président de la CUT, membre du Parti Communiste, Chile Hoy, juin 1973.)

Les grèves illégales deviennent la règle: de 44% en moyenne par an sous le régime précédent, elles passent à 91,5% au premier semestre 1971, à 95% au second semestre 1971 et à 96,6% au premier semestre 1972. Le pourcentage de grèves légales est tombé à 3,4%. Les travail leurs, forts de la non-intervention du gouvernement, ont libéré le droit de grève de ses entraves.

Les grèves ont été un outil puissant dans les mains des ouvriers pour faire passer leur entreprise dans le secteur nationalisé. Elles s'accompagnent alors le plus souvent de l'occupation de l'usine. Ces dernières ont été particulièrement nombreuses lors de la grève d'octobre 1972 et après le coup d'Etat manqué du 29 juin 1973.

Il est évident que la réponse populaire à l'offensive économique de la droite avait toutes les chances de gagner la bataille. D'une part, la situation économique était loin d'être aussi catastrophique que la droite aurait voulu le faire croire: en effet, le 16 octobre 1972, Der Spiegel faisait un bilan sur la crise économique chilienne et expliquait mie la politique économique du gouvernement Allende a donné de bons résultats en 1971: la production industrielle a augmenté de 15% et le produit intérieur brut de 8,5%. A Santiago, le chômage a été réduit de 8% à 3.2%. La mortalité infantile a baissé de 109 à 88,1 pour mille naissances d'enfants vivants. Le gouvernement a augmenté les salaires d'environ 35% dans les premiers mois suivant la prise du pouvoir et il a gelé les prix. Pourtant, pour satisfaire la demande, les importations ont été augmentées de 22,9%, jusqu'à atteindre 1165 millions de dollars (dont 313,7 millions utilisés à importer du blé d'Argentine et de la volaille de Belgique). Par contre, l'importation de machines et de biens d'équipement a diminué de 30,5%; les sommes qui y sont consacrées se sont montées à 139 millions de dollars. La masse monétaire a augmenté de 116,5% en 1971. Le déficit de la balance des paiements était de 255 millions de dollars en 1971, et l'on estime qu'il sera de 400 millions en 1972. Pourtant, conformément aux accords de Paris (avril 1972) avec les créanciers occidentaux, le Chili devra payer 250 millions de dollars en 1972, sa dette extérieure dépassant 3 milliards de dollars.

La chute du prix du cuivre a contribué à cette situation: le prix de la livre de cuivre est passé de 60 à 47 cents, or, la baisse d'un cent signifie pour le Chili une perte de 11 millions de dollars par an.

En 1971 les investissements privés ont diminué de 16%; plusieurs entreprises nationalisées fonctionnent à perte: 113 entreprises ont eu à combler un déficit de 23,5 milliards d'escudos. Malgré le contrôle des prix, un marché noir s'est développé et les prix montent d'une manière vertigineuse. Les petits paysans se refusent à approvisionner les villes, à cause du niveau des prix des produits agricoles. Pour remédier à tout cela, le gouvernement a décidé, en août 1972, d'augmenter les prix pour les adapter à la demande. En comparaison avec août 1970, la hausse des prix a été de 125% pour le beurre, de 261% pour le lait, de 300% pour les pommes de terre, de 310% pour les œufs, de 640% pour les fromages, de 1042% pour la salade. Le gouvernement a payé une «prime d'inflation» de 700 escudos à tous les travailleurs au début de 1972 et de 500 escudos en septembre dernier. Le ministre Matus a annoncé que dorénavant la prime d'inflation serait payée tous les 4 mois et non une fois par an.

C'est clair: une politique qui donne de bons résultats n'est pas nécessairement jugée bonne par tout le monde.

La campagne publicitaire droitiste persistante insiste stupidement sur le fait qu'il n'y a au Chili ni blé ni lait ni autres marchandises tandis que l'offre de blé par tête a augmenté de 16,6% en 1972 par rapport à 1970. Quant au lait, nonobstant les lamentations de quelques maîtresses de maison, la consommation a augmenté de façon considérable; le «Plan National du Lait» a assuré plus d'un demi-litre de lait aux enfants et écoliers, ce qui était impossible à imaginer il y a quelques années. Il ne faut pas croire que la consommation spectaculaire de lait se soit maintenue au chiffre atteint en 1971:1 600 000 litres. En 1972, elle atteignait 1 925 000 litres. Ce qui signifie en termes clairs une nette amélioration de la santé de la population d'un pays qui détenait le record mondial de mortalité infantile.

(René Balart Contreras, Punto Final, janvier 1973.)

Il est important de comprendre quel était le bien-être des classes moyennes au Chili -une minorité de la population. Chaque famille avait au moins une bonne (généralement une Mapuche très mal payée et traitée comme un animal domestique ou comme une bête de somme). Le déjeuner et le dîner consistent en quatre à six plats différents; viande veut dire filet. Les manifestations de casseroles voulaient protester contre le manque de filet de bœuf. Jusqu'à janvier 1973 toute autre viande était disponible. La droite et les classes moyennes supérieures ont joui de leur bien-être habituel tout au long des pénuries: ce dont elles avaient besoin se trouvait à la portée de leur téléphone, au marché noir. La classe moyenne inférieure et les pauvres ne pouvaient pas se permettre de s'en servir puisque les prix étaient dix fois supérieurs aux prix officiels. Donc, paradoxalement, l'offre dépassait la demande. Le gouvernement a essayé de lutter contre le marché noir - mais il était impuissant sans les lois que le parlement lui refusait.

(Statement on Chile, in Center of Concern, septembre 1973: rapport d'un groupe de sociologues prêtres ayant vécu au Chili en 1972-1973, rédigé pour le Comité Paix et Justice de l'Association des Prêtres de Chicago; cité par Cary Mac-Eoin, No peaceful way, Sheed & Ward, New York, sous presse.)

D'autre part, la pénurie, qui touchait surtout les classes les plus pauvres, ne semblait pas provoquer le découragement souhaité par la droite. Les masses étaient de toute évidence avec Allende, comme cela fut démontré par les élections de mars 1973. Rien d'étonnant, donc, à ce que, l'arme économique s'étant montrée inefficace, la droite se tourne vers l'extrême droite, l'armée, les groupes terroristes et, surtout, l'intervention étrangère.

Le 11 septembre 1973 la préparation militaire des organisations populaires n'est cependant pas encore terminée. La violence de la répression achèvera de tuer dans l'œuf le processus de résistance. La terreur commence.

IV. LA JUNTE

En deux mois la Junte va détruire par les armes ce que l'UP avait fait en deux ans de luttes et d'effort.

Décret-loi nº 12. Ministère de la Justice. 24 septembre 1973.

Considérant

a) les circonstances dans lesquelles vit le pays;
b) la nécessité impérieuse de sauvegarder les intérêts des travailleurs de la République et
c) la volonté des autorités de protéger la tranquillité sociale dans le monde du travail,

La Junte décrète:

Article 1

La suppression de la personnalité juridique de la CUT, pour s'être transformée en un organe à caractère politique sous l'influence de tendances étrangères au sentiment national. En conséquence est interdite toute action, organisation ou propagande orale ou écrite qui puisse lui être reliée d'une façon directe ou indirecte.

Décret-loi nº 77, Journal Officiel du 13.10.73

Considérant:

1) que la doctrine marxiste implique une conception de l'homme et de la société qui attente à la dignité de l'être humain et aux valeurs libérales et chrétiennes qui font partie de la tradition nationale;

2) que la doctrine marxiste de l'État et la lutte de classe sont incompatibles avec le concept d'unité nationale au service de laquelle sont les forces de l'armée et de l'ordre du Chili, ainsi qu'avec le caractère hiérarchique et professionnel des institutions armées de la Patrie;

3) qu'en conséquence la doctrine marxiste vise à la destruction des éléments essentiels et constitutifs de l'être national;

4) que l'expérience des trois années de gouvernement marxiste au Chili a été suffisante pour détruire moralement, institutionnellement et économiquement le pays;

(...)

7) qu'au nouveau gouvernement revient la mission d'extirper le marxisme au Chili, de reconstruire moralement et matériellement le pays...

Décrète:

1) Interdit et en conséquence déclare illégaux les Partis Communiste et socialiste, l'Union Socialiste Populaire, le Mouvement d'Action Populaire Unitaire, les Radicaux, la Gauche Chrétienne, l'Action Populaire Indépendante et toute entité, groupe, faction ou mouvement lié à la doctrine marxiste ou qui par la pratique de ses adhérents se rapproche d'elle.

(...)

(3 Interdit toute action de propagande, orale ou écrite du marxisme...

4) Toute infraction sera punie d'emprisonnement, d'assignation à résidence...

Le ministre des Mines, le général des carabiniers Arturo Yanove, déclare qu'aujourd'hui plus que jamais les investissements étrangers obtiendront d'amples garanties. Il ajoute: le pays offre les meilleurs garanties du monde pour le capital étranger.

(La Opinion, Buenos Aires, 22 février 1974.)

Des entreprises américaines comme la Dow Chemical, Ford, Dodge, récupèrent leurs industries nationalisées et d'autres restitutions sont prévues dans le courant du mois.

La First National City Bank et la Bank of America ont été également rendues aux maisons mères des USA. L'oligarchie financière nationale récupère également la Banque Edwards, El Banco de Chile, et El Banco Sud-americano.

(Prensa latina, PL 166, 11 janvier 1974.)

Evidemment, le retour à zéro souhaité par la bourgeoisie et promis par le fascisme ne va pas sans quelques difficultés:

Au Chili onze entreprises textiles expropriées sont rendues à leurs propriétaires.

La Junte militaire au pouvoir a franchi un nouveau pas en avant. Elle a rendu hier à leurs anciens propriétaires onze grandes entreprises textiles qui avaient été nationalisées il y a deux ans par le gouvernement de l'Unité Populaire. Les industries qui retourneront au secteur privé sont les Manufacturas Chilenas de Algodón, Yarur, Rayonhil Industria Nacional, Tejidos Caupolicán, Fábricas Paños Oveja-Tomé, Rayon Said, Lanera Austral, Industria Textil Comandari et Rayon Said Quillota.

La nouvelle du retour de ces usines à leurs anciens propriétaires a été donnée par le général de brigade Sergio Nuño, vice-président de l'organisme d'État la Corporación de Fomento de la Producción (CORFO).

Le général a expliqué aux délégués du gouvernement auprès des industries textiles que pour que ces entreprises soient rendues il faudra qu'elles se soumettent au «Statut Social de l'Entreprise» qu'on est en train d'élaborer actuellement. Les entreprises et industries qui retourneront au secteur prive de l'économie seront obligées de respecter les conquêtes du travail et les conquêtes sociales des travailleurs. Il sera aussi interdit de payer en nature n'importe quelle rémunération.

Les entreprises devront, pour leur part, renoncer à toute action judiciaire contre l'État et reconnaître les dettes contractées auprès du fisc au moment où elles se trouvaient sous sa tutelle.

Les délégués actuels resteront dans les usines en qualité de directeurs pour contrôler, au nom du gouvernement, l'application de ce que nous venons d'énoncer. Pendant ce temps, les autorités militaires de la province de Linares au sud de la capitale, ont pris des mesures pour empêcher les travailleurs recherchés par la justice militaire de trouver du travail.

Un communiqué militaire, publié hier par la presse de Santiago et des principales villes du pays, stipule que les industriels et les commerçants doivent remettre aux autorités militaires une copie de tous les contrats de travail qu'ils établissent et une liste complète du personnel qu'ils occupent.

Le communiqué signale aussi que les patrons qui n'obéiraient pas à cette disposition pourront être soumis à la justice et seront «énergiquement» sanctionnés par les tribunaux militaires.

(La Opinion, Buenos Aires, 14 janvier 1974.)

Et ceci n'était que le commencement:

Santiago du Chili (A.F.P.), Plus de cent entreprises chiliennes contrôlées par l'État sous le gouvernement de l'Unité Populaire ont été récemment rendues par la Junte à leurs anciens propriétaires. Parmi elles figurent les onze plus importantes entreprises textiles du pays, notamment les sociétés Sumar et Yarur, situées dans la banlieue de Santiago et considérées, avant le renversement du Président Allende, le 11 septembre dernier, comme deux des principaux fiefs de l'Unité Populaire.

Sur 262 entreprises contrôlées par l'administration Allende, 138 ont déjà été remises au secteur privé et 142 le seront à leur tour au cours des prochaines semaines. Le gouvernement envisage également de vendre à des particuliers ses participations dans 22 banques^ commerciales du pays, dont la moitié appartiennent à 80% ou plus à l'État. La Junte a toutefois affirmé qu'elle maintiendrait un contrôle sur les gisements de cuivre, d'une importance vitale pour les entrées de devises. «Certains propriétaires coulaient que le gouvernement leur rende sans condition leurs biens. Mais il a bien fallu qu'ils se résignent», a déclaré le colonel Ferrer, responsable de l'industrie textile.

(Le Monde, 5 février 1974.)

En même temps, il est bon de se demander comment la répression s est abattue sur les ouvriers.

V. LA RÉPRESSION CHEZ LES OUVRIERS

Que dire de la répression qui s'abattit sur le monde ouvrier et syndical? Elle fut plus dure encore peut-être, massive. A la liste des martyrs connus personnellement s'oppose ici le nom de poblaciones entières, de quartiers bombardés, rasés.

Dans une petite ville minière, là où le charbon avait créé depuis longtemps une conscience ouvrière, là où en 1960 déjà une longue grève de trois mois avait triomphé, les militaires firent passer le gérant général de la mine, un ancien mineur, devant leur tribunal et le condamnèrent à 5 ans de prison. Quelques jours plus tard, il était fusillé.

Ailleurs, des délégations demandant des augmentations furent tout simplement arrêtées, les «meneurs» torturés. La législation du travail dispose maintenant de tout un arsenal de mesures pour rompre le contrat de travaille qui ne lui plaît pas. Dans cette affaire, le plus simple était de rendre ces dispositions rétroactives ! C'est ce qui fut fait. Actuellement, donc, quasiment aucun contrat n'est à l'abri de la loi (décret-loi du 13 octobre 1973).

De plus, les problèmes du travail dépendent maintenant de nouveaux tribunaux dont on peut dire qu'ils n'offrent plus aucune garantie pour ceux qui y seront déférés.

Ces tribunaux, présidés par un magistrat spécialisé, comprendront un représentant des forces armées désigné par l'intendant ou le gouverneur (en totalité des militaires depuis le coup d'État) et un inspecteur du travail qui fera fonction de rapporteur et de secrétaire du tribunal.

Aucun représentant des organisations patronales ou ouvrières ne siégera dans ces tribunaux. Leurs sentences seront prononcées «sans recours d'aucune sorte, sauf ceux qui tendraient à corriger les fautes ou abus commis par les membres de ces tribunaux».

(Le Monde, 14-15 octobre 1973.)

Malgré cela, la Junte proclame inlassablement, au mépris de toute vérité, la pureté de ses intentions.

Selon le ministre chilien, l'objectif du nouveau gouvernement «est de réaliser une justice sociale véritable...». La Junte militaire, a-t-il poursuivi, «ne retournera pas à un passé récent ou lointain» et tous les droits des travailleurs seront scrupuleusement respectés.

(Le Monde, il octobre 1973.)

Eu outre, on apprenait de Bruxelles que:

Trois dirigeants ouvriers de la région de Concepción, prisonniers dans l'île de Quiriquina, ont été exécutés la semaine dernière, a déclaré hier ici M. Jacques Zylberberg, Belge et ancien professeur de sociologie de l'université de Concepción au Chili. Zylberberg, rentré récemment à Bruxelles, a déclaré que les trois dirigeants syndicaux on politiques fusillés étaient: Danilo González Mardones, maire socialiste d'un village proche de Concepción; Vladimir Araneda, président du Parti Socialiste; Isidoro Carillo Torneria, directeur d'une entreprise de la région et militant du Parti Communiste.

Tous les trois, ajouta le professeur belge, sont passés en conseil de guerre et ont été fusillés le jour même de leur procès.

Zylberberg insista sur le fait que les autorités militaires du pays avaient promis qu'aucun des prisonniers de Quiriquina ne serait fusillé, "car jamais ils n'ont lutté avec les armes contre le nouveau régime".

(La Opinion, Buenos Aires, 9 novembre 1973.

La «re-privatisation» se répercute évidemment aussi sur la classe ouvrière.

La vie des ouvriers devient de jour en jour plus difficile. Si l'inflation galope (plus de 500% cette année), les salaires baissent relativement puisque la Junte a entrepris de re-hiérarchiser les échelles. Les bas salaires sont donc encore plus misérables, et ce malgré l'augmentation du temps de travail, non rémunéré !

Décret-loi nº 35, nº 28074, Journal Officiel du 12.10.73

Décrète:

Art. 1: l'augmentation de quatre heures par semaine le temps de travail hebdomadaire.
Art. 4: cette augmentation du temps de travail constitue un apport à la Reconstruction nationale et ne devra pas être rémunérée en heures supplémentaires.

Toute forme de résistance, quand ce n'est pas tout simplement d'existence, devient à peu près impossible. Aussi la machine militaire s'acharne-t-elle au moindre signe de protestation.

Pas moins de 35 ouvriers de l'usine textile Sumar, située dans l'un des faubourgs de la capitale chilienne, ont été arrêtés alors qu'ils étaient en plein travail. L'arrestation a été opérée par des membres de la police civile, qui n'ont donné aucune explication de cette mesure. L'usine Sumar, l'un des complexes textiles les plus importants du pays, avait été nationalisée par le Président Allende dans les premiers mois de sa gestion administrative.

Les détenus, selon les informations recueillies, ont été emmenés au poste de police de la rue Général-MacKenna afin qu'il soit procédé à leur interrogatoire. Il semblerait que cette mesure soit liée à l'extension de la grève du zèle qu'ont commencé à pratiquer, depuis deux semaines, d'importants secteurs ouvriers des principales usines du pays. Lundi, à Mexico, un représentant de l'OIT (l'Organisation Internationale du Travail, dont le siège est à Genève) a annoncé que l'absentéisme ouvrier avait atteint une moyenne de 35% à Santiago. Il a attribué ce fait aux conditions économiques précaires des ouvriers et aux continuels renvois arbitraires, dont un grand nombre s accompagnent d'autres sanctions.

Le ministre de l'Intérieur, le général Oscar Bonilla, a reconnu que, au sein de la Compagnie des Téléphones, plus de 200 travailleurs avaient été renvoyés ces dernières semaines. Tous ont été accusés d'activisme, d'extrémisme, de perturber l'ordre et la paix sociale. Bonilla a effectué dans cette entreprise une visite d'inspection au cours de laquelle il a déclaré que le gouvernement de la Junte militaire «ne poursuit personne pour ses idées!".

(Témoignage.)

Deux jours après le coup d'État, le travail reprend à la mine d'El Teniente. Voici dans quelles conditions:

Le vendredi 13 septembre, l'activité a repris à la mine de El Teniente. L'ordre des militaires était formel: tous devaient se présenter au travail. La mine de cuivre de El Teniente comporte différents lieux de production éloignés les uns des autres: Sewell, qui se trouve à 2 800 m d'altitude, est le principal; c'est là que se trouve la mine. Caletones, à 9 kilomètres de Sewell, est la fonderie. Colon est l'un des départements de moulage. Goya est le département hydro-électrique et, à Rancagua, se trouvent les bureaux et les ateliers. Cette mine compte 12 000 travailleurs, qui chaque jour doivent grimper des kilomètres pour arriver à leur lieu de travail. Ce vendredi-là, des mineurs de la première équipe commencèrent à monter. A 4 heures 30 du matin, devant chaque centre de travail, des carabiniers et des militaires les obligèrent à descendre des autobus: «Que tous descendent: ceux à qui on donnera des sauf-conduits peuvent entrer travailler, les autres remonteront dans les autobus.»

Surveillés par des mitrailleuses menaçantes, les mineurs se dirigèrent vers l'endroit où se trouvaient leurs nouveaux chefs. Ceux-ci, une liste en main, distribuaient les sauf-conduits.

Ce jour-là, 2 600 travailleurs de la première équipe furent mis à la porte. Ils furent arrêtés, entassés dans des camions, et conduits au régiment Lautaro, de Rancagua. Là, on choisit ceux qui devaient rester en prison. On interrogea les autres et on les plaça sous résidence surveillée. A qui recourir? Les syndicats ont été dissous. Le premier jour du coup d'État, les dirigeants syndicaux de l'Unité Populaire ont été arrêtés et torturés. Il a été interdit de discuter en groupe, et de faire des réunions de quelque sorte que ce soit. Ceux qui ont été surpris ont été immédiatement renvoyés. La vague de renvois massifs se poursuivit: 200 travailleurs de la mine, 200 de Caletones, 150 de Sewell, 70 de Colon, 50 de Goya et 350 de Rancagua. Le nombre atteignit ainsi 4 200. L'ouvrier licencié n'a droit à aucune indemnisation, à aucun salaire. On a jeté à la rue plusieurs d'entre eux qui occupaient leurs maisons depuis des années.

On a renvoyé tous les ouvriers qui faisaient partie des comités de production. Citons le cas de l'ouvrier José Parraguez, de la fonderie de Caletones, qui, après avoir travaillé 28 ans à la mine, a été renvoyé sans indemnisation. Sa femme est semi-invalide, et il a 4 enfants. Son seul délit est d'avoir été président du comité départemental de production de la fonderie. José Parraguez, son épouse et ses 4 enfants sont condamnés à mourir de faim. Les fonctionnaires de l'Unité Populaire dans l'entreprise ont tous été arrêtés et torturés. Parmi eux, l'ex-gérant général, et le sous-gérant des opérations, le gérant des services. Dans l'entreprise minière, les fascistes ont torturé 8 ingénieurs, 6 architectes, 7 techniciens, 2 médecins et 5 artistes. On a torturé Samuel Riveros Maldonado, ingénieur, qui est considéré comme le meilleur expert en fonderie de cuivre du Chili.

Actuellement, la mine est transformée en une grande prison où l'on torture, l'on arrête et l'on renvoie, au moindre signe de révolte.

Un détail: le chef militaire fasciste de la région, le colonel Ackerneckt, possédait, avant le coup d'État, 2 portraits: un de Hitler et l'autre de Goebbels.

(Reportage d'un journaliste chilien dont il nous faut taire l'identité.)

Réformiste ou révolutionnaire, de gauche ou de centre-gauche, la politique économique d'Allende tendait à bloquer les prix et augmenter les salaires. La Junte, c'est logique, tend à augmenter les prix et bloquer les salaires. Ce n'est pas facile, mais pour un militaire «professionnel» rien n'est impossible:

A quelques jours de Noël, les autorités chiliennes ont donné connaissance de leur «politique salariale» pour le début de l'année 1974.

Les dispositions adoptées, aussi bien en ce qui concerne les «bonifications» de novembre et décembre 1973, qu'en ce qui concerne maintenant les augmentations de janvier, ajoutées aux manipulations de l'indice du coût de la vie, rendent pratiquement impossible une comparaison précise de l'évolution respective des prix et des salaires. Ceci n'est pas fortuit évidemment: il s'agit de masquer autant que possible la réalité, c'est-à-dire que pour la plus grande partie des salariés, les fameuses augmentations de janvier ne représenteront qu'une modeste amélioration par rapport à ce qu'ils auront touché en décembre, ou même aucune augmentation.

La façon de présenter l'augmentation prévue pour fin janvier était sans doute spectaculaire. Elle fera peut-être impression... à l'étranger. En effet, le ministre de l'Économie, Leinz, a annoncé que tous les salariés - hormis les fonctionnaires publics qui auront un barème particulier - recevront, dès janvier, l'équivalent de cinq salaires de janvier 1973 (certains journaux ont fait de la surenchère publicitaire en annonçant, comme La Prensa, organe de la Démocratie Chrétienne, une augmentation de... 500% !). Prenons un cas précis pour tenter d'éclairer un peu le problème: celui d'un ouvrier gagnant, en janvier 1973, 4 000 escudos.

Il faut tout d'abord relever l'astuce qui consiste à prendre pour base le salaire de janvier 1973, puisque celui-ci était le même que celui d'octobre 1972. Ce procédé permettra, dans la comparaison avec l'augmentation du coût de la vie, de laisser de côté l'augmentation des prix d'octobre 1972 à janvier 1973 ! En avril 1973, l'augmentation générale de 60% a porté le salaire de 4 000 escudos à 6 400. Ce dernier est resté en vigueur jusqu'en octobre 1973. En novembre, ce travailleur a dû toucher une «bonification» équivalent à «un salaire d'avril», c'est-à-dire qu'en fait on lui a doublé son salaire, soit: 12 800 escudos. En décembre, il a dû recevoir une «bonification» supplémentaire «d'un salaire d'avril», soit au total: 19 200 esc.

En janvier 1974, le même travailleur recevant cinq fois son salaire de janvier 1973 touchera: 5 fois 4 000 = 20 000 esc. C'est-à-dire que la différence avec décembre 1973 est pratiquement inexistante.

De toute façon, un salaire minimum de 18 000 esc. (pour autant qu'il soit versé) permet difficilement aujourd'hui de survivre. La Corporation des employés du secteur privé (réactionnaire pourtant) vient de publier (El Mercurio du 11 décembre) un budget type minimum d'une famille de trois enfants. Coût mensuel: 48 680 escudos !

(Politique Hebdo, janvier 1974.)

Ils sont là.

Je dois les évoquer ici, comme s'ils étaient ici
Frères, vous savez que notre lutte
Continuera sur la terre.

Elle continuera à l'usine, aux champs,
Dans la rue, dans le salpêtre.

Dans le cratère du cuivre vert et rouge,
Dans le charbon, dans ses terribles galeries.

Notre lutte sera partout,
Et dans notre cœur, ces drapeaux
Qui furent présents à votre mort,
Qui sont humides de votre sang,
Se multiplieront comme les feuilles
Du printemps infini.

Pablo Neruda
Le Chant général.


Notes:

Patrick Chanceaux est enseignant de sociologie à l'université de Paris VIII; ex-rédacteur en chef adjoint de la revue Africasia

1. Mise en tutelle provisoire de la gestion d'une entreprise privée par l'«intervention» d'un delégué du gouvernement.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
Capitulo Anterior Proximo Capitulo Sube