Chili, le dossier noir


UNE EGLISE ÉCARTELÉE

L'ÉGLISE, SUJET DÉLICAT

L'Église constitue un sujet délicat. C'est le lieu où se jouent les conflits les plus profonds : individu et société, éthique et politique, passivité et action. Il n'est donc pas étonnant que l'unanimité se fasse rare au sein de l'Église.

Face au putsch militaire, aujourd'hui au Chili, hier et demain ailleurs, les conflits deviennent aigus et les attitudes adoptées ne sont pas toujours les meilleures.

Quelle était la situation de l'Église avant le 11 septembre 1973? C'était essentiellement une Église écartelée. Le père Charles Antoine fait partie de l'Association pour la diffusion de l'information sur l'Amérique latine (DIAL) ; il a été curé de paroisse à Sào Paulo, Brésil, de 1964 à 1969.

De prime abord, le phénomène catholique n'est pas au Chili qualitativement différent d'ailleurs. Néanmoins, le cas de ce pays a valeur de point de référence. Ce qui s'y passe depuis plusieurs années, concernant le comportement de l'Église, revêt une signification particulière. Cela tient à ce que, pour la première fois, l'Église catholique d'un pays donné reconnaît la légitimité d un régime socialiste et voit en même temps un certain nombre de ses membres devenir ouvertement et collectivement révolutionnaires.

Constitué des membres de «Iglesia Joven» et du a Mouvement Camilo Torres», un groupe de 200 prêtres, étudiants, employés, ouvriers et religieuses occupent, le 11 août 1968, la cathédrale de Santiago, «Prise de la cathédrale», «Profanation», «Sierra Maestra dans la cathédrale», la presse nationale donne à l'événement une ampleur considérable ; la presse latino-américaine réagit vivement. Les manifestants, quant à eux, se contentent de distribuer le manifeste «pour une Église au service du peuple» et d'en discuter pendant quelques heures. On y lit en particulier : «Notre voix ne s'élève aujourd'hui ni contre le pape Paul VI, ni contre notre pasteur le cardinal Silva. Nous dénonçons la structure de puissance, de domination et de richesse dans laquelle s'exerce trop souvent l'action de l'Église. Nous demandons à l'Église qu'elle se décide à défendre les opprimés, à courir le risque de perdre sa situation privilégiée et à encourager la libération de ceux qu'on exploite...»

(P. Charles Antoine, «L'Église et la "voie chilienne vers le socialisme"», in ND nº 4006-4007/ Problemes d'Amérique latine, XXVIII.)

S'adressant d'une part à la hiérarchie de l'Eglise et de l'autre au peuple (chilien, latino-américain) et surtout aux jeunes, ce mouvement chrétien et socialiste entre en rapport dialectique avec le marxisme :

Les chrétiens révolutionnaires latino-américains posent au marxisme de difficiles questions.

Pour eux, en effet, le problème fondamental n'est pas de savoir comment un chrétien peut devenir marxiste, mais comment il peut devenir révolutionnaire. Cela veut dire, du côté des marxistes, que plus le marxisme est doctrinaire, moins il est révolutionnaire. Ce n'est que dans la mesure où, comme le chrétien, un marxiste devient révolutionnaire que les deux pourront effectivement se rencontrer et lutter pour un même projet politique. Un christianisme authentiquement biblique provoque le marxisme à abandonner son dogmatisme.

(...)

Au Chili, il y a aujourd'hui plus de liens de parenté entre les marxistes du MIR à tendance guévariste et les chrétiens socialistes, qu'entre ces derniers et les militants du Parti Communiste chilien. La dimension humaniste, qualifiée parfois d'«illuminisme», semble bien être la question fondamentale posée au matérialisme historique. De ce point de vue, l'expérience chilienne représente un jalon extrêmement important dans l'évolution vers l'ouverture idéologique du marxisme. Cette expérience concerne le socialisme. Elle concerne aussi l'Église du continent.

(P. Charles Antoine, op. cit.)

Il est clair que la hiérarchie de l'Eglise se doit de réagir :

Effectivement, les évêques publient le 22 avril une déclaration rapide et synthétique sur la position des chrétiens devant un socialisme d'inspiration marxiste :

«Le prêtre doit s'abstenir de prendre publiquement des positions politiques partisanes. S'il peut avoir une option politique, en aucun cas, il ne doit donner à cette option l'appui moral de son caractère sacerdotal».

(P. Charles Antoine, op. cit.)

Mais la prise de position de la hiérarchie, bien qu'assez rapide face à la situation créée par les jeunes, n'est pas sans ambiguïté : dans une déclaration à un journal péruvien, le cardinal Silva Henríquez, archevêque de Santiago, devait dire :

«Quant à la position actuelle des catholiques vis-à-vis du gouvernement Allende, elle ne peut être que celle qui nous vient du Christ : le respect envers l'autorité légitime et la collaboration avec elle dans sa tâche de service du peuple.» Sur le refus d'un soutien inconditionnel, il explique : «Situer l'action de l'Église en termes de " contrecarrer " (l'influence du marxisme) serait tomber dans la même erreur que l'on reproche à juste titre au marxisme. Ce serait prétendre que la société est divisée en groupes antagonistes dont les uns incarnent le mal et les autres monopolisent le bien. Nous savons, grâce au Christ, que les frontières du bien et du mal ne passent pas entre un groupe social et un autre, mais qu'elles passent au plus profond du cœur de chaque homme.»

(P. Charles Antoine, op. cit.)

Église divisée, donc, en trois secteurs principaux :

Son aile droite, qui avait autrefois refusé le «ralliement» à la Démocratie Chrétienne, demeure proche des options du Parti national. Elle reste une minorité peu significative. La division qui affecte l'Église de façon plus déterminante est celle qui sépare les secteurs centristes majoritaires, politiquement proches du Parti démocrate-chrétien, des secteurs de gauche minoritaires, favorables à la révolution et souvent engagés dans les divers partis de l'Unité populaire, y compris dans le MIR (Mouvement de la Gauche révolutionnaire).

(P. Charles Antoine, op. cit.)

Quant à la position vis-à-vis de l'opinion, cet écartèlement se prêtait à des subtilités de langage :

Tout au long de l'expérience Allende, l'épiscopat a été écartelé entre un «socialisme à visage humain» et un humanisme chrétien jugé incompatible avec le marxisme. D'où un paradoxe constant : la hiérarchie était «prête a respecter l'autorité d'un gouvernement ayant fait un choix socialiste, tout en refusant d'approuver une minorité catholique qui le soutient».

L'attitude de l'épiscopat à l'égard du régime s'est cependant modifiée au cours des derniers mois, à mesure que se détériorait le climat social dans Je pays. Mgr Carlos Gonzalez, évêque de Talca, qui estimait, deux ans plus tôt, «légitime pour un chrétien d'appuyer au Chili la construction du socialisme», apposait sa signature, le 1er juin dernier, à un texte collectif dans lequel les eveques de la région centrale du Chili déclaraient : «Nous sommes inquiets devant la tendance de l'absolutisme de l'État, d'où est absente toute participation.» Et de renvoyer pratiquement dos à dos socialisme et capitalisme, «tous les systèmes qui s'érigent en absolus» relevant d'un «totalitarisme» inadmisible.

(Robert Solé, Le Monde, 15 septembre 1973.)

Ou encore :

L'Église chilienne était considérée comme l'une des plus progressistes d'Amérique latine. La revue Mensaje (1) au début du mois de septembre dernier, quelques jours avant le putsch, publiait un article traitant du rôle des évêques dans le «processus chilien». On pouvait y lire : «De façon générale, il est possible d'affirmer que, sans adopter une attitude politique mais assumant leur responsabilité, l'Eglise et le cardinal ont maintenu au cours de ces deux dernières années une attitude ouverte et positive fondée exclusivement sur la colonie de servir l'intérêt national. Ainsi les déclarations de la hiérarchie ont été généralement accueillies avec sympathie par les journaux et les revues de gauche et avec une hostilité plus ou moins voilée par les journaux de droite.»

(J.N. Darde et I. Santi, Le Monde diplomatique, décembre 1973.)

L'ÉGLISE FACE AU PUTSCH

Ce ne sont certes pas les subtilités de langage qui ont joué un rôle au moment du putsch. Mais plutôt les divisions à l'intérieur de l'Église qui se sont immédiatement manifestées le 11 septembre 1973, lors du coup d'État et du déchaînement de la violence. Voici le témoignage de l'écrivain chilien Miguel Cabezas :

La répression a durement touché les Églises : le nombre de prêtres et de religieuses arrêtés est élevé. Pendant la première quinzaine de septembre et avant la déclaration du pape le 7 octobre, il y eut à Santiago 57 prêtres chiliens arrêtés et un certain nombre d'autres nationalités : 4 Canadiens, 4 Français, 3 Américains du Nord. Les prétextes étaient très divers, par exemple, le simple fait d'avoir prêté les locaux pour permettre les distributions de ravitaillement et de produits de première nécessité.

Les commandos de la FACH détruisirent les haut-parleurs qui se trouvaient à l'extérieur et à l'intérieur des églises évangéliques. La position progressiste de ce secteur religieux est bien connue. La grande majorité des protestants chiliens sont des ouvriers ou des gens à revenus modestes.

Les locaux ecclésiastiques des quartiers populaires furent perquisitionnes par la force. Par exemple : Quinta Normal, Cuarta Comuna, Quinta Comuna, Sexta Comuna, San Miguel, Barrancas, Renca, Conchali, La Pincoya, etc.

Les aliments, les médicaments, les vêtements, le matériel scolaire qui avaient été envoyés par l'administration ecclésiastique furent confisqués par les forces de répression, qui volèrent tout ce qui était possible lors de ces violations d'églises.

La mesure prise par la Junte sur la restitution des armes, qui faisait craindre le pire à chacun en cas de perquisition, provoqua des frictions avec les forces de répression; cela aboutit, du moins dans un cas, à l'exécution du curé de Puente Alto. Dans un mouvement de protestation, les curés de Santiago essayèrent d'organiser des funérailles publiques.

De nombreux prêtres et religieuses, jugés gauchistes, sont toujours considérés comme fugitifs et en danger de mort.

Il semblerait d'autre part que la hiérarchie ecclésiastique protège le comité directeur du Mouvement de chrétiens pour le socialisme. Tous ces éléments ont conduit à des affrontements entre l'Église et le gouvernement : le cardinal Silva Henríquez a refusé que le Te Deum traditionnel du 18 septembre ait lieu dans la cathédrale. En outre il intervint à plusieurs reprises dans des conditions dramatiques au stade Nacional. Il y aurait même pénétré de force et sauvé la vie de 57 femmes qui se seraient réfugiées au couvent de Crecente Errázuriz.

LE CAS DE JOAN ALSINA

Le nombre d'actes de terreur se mesure en chiffres ; mais les chiffres cachent la douleur et l'héroïsme :

Un jeune prêtre espagnol du diocèse de Gerone, Joan Alsina, a été arrêté le 19 septembre 1973 à l'hôpital de Santiago où il travaillait. Le 27, la paroisse de San Bernardo, sa paroisse, était informée que son corps était à la morgue. Il avait été repêché dans les eaux du fleuve Mapocho, avec dix balles dans le corps. L'abbé Alsina était aussi mort par solidarité avec les pauvres et les persécutés. Ses obsèques eurent lieu le jour suivant à l'église San Bernardo, en présence de nombreux prêtres, religieuses et amis, chiliens et espagnols. L'homélie fut prêchée par le Vicaire épiscopal de la zone Sud de Santiago. Mgr Fernando Ariztía, évêque auxiliaire de Santiago, un des pasteurs chiliens les plus courageux et les plus lucides, a présidé lui-même la célébration.

(J.M. Pinol, Esprit, février 1974.)

Sur la table de sa chambre, dans un des quartiers les plus pauvres de Santiago, le père Alsina avait laissé deux feuilles manuscrites. En voici des extraits.

- Pourquoi?

- Nous avions voulu mettre du vin neuf dans de vieilles outres et nous nous sommes trouvés sans outres, et sans vin... pour l'instant.

- «Aucun de ceux qui ont frotté leur pain aux marmites d'Egypte ne verra la terre promise, sans être passé d'abord par l'expérience de la mort» (Fromm).

- Il n'y a plus de prophètes parmi nous, il ne reste que le veau d'or. Depuis deux jours, il y a de tout. Et comme nous ne pouvons pas parler, nous mastiquons. Et nous avons la nostalgie du pain sec, partagé, coupé entre rire et rire.

- Nous n'avions pas compris les paroles de saint Paul : «Nous devons tous subir l'épreuve du feu. » Et combien de paille a été brûlée ! Où sont ceux qui voulaient aller jusqu'au bout?

- Les Etats-Unis nous avaient permis de jouer un jeu si dégoûtant, aux règles si limitées, que nous-mêmes nous en sommes lassés. «Sainte démocratie, pray for us.»

- Il est très difficile de se résigner à perdre - mais facile de prêcher la résignation - parce que perdre signifie cesser d'avoir et commencer à être.

- Et il se trouve que ceux qui avaient le plus, et continuaient de l'avoir, étaient ceux qui étaient le moins. Et ils étaient moins, mais ils avaient le pouvoir et la force.

- «Et le verbe s'est fait chair.» - Et cela, nous ne le supportons pas, - c'est le scandale de la croix. Nous ne l'avons jamais supporté. «Nous respecterons toutes les idéologies» - tant qu'elles n'oseront pas se faire chair et réalité. Si elles osent, nous les réduirons au sang, et la chair en lambeaux.

- Et maintenant?

- Nombreux sont ceux qui ont été signalés, purifiés, soixante-douze, disent les «chiffres». Ils étaient quarante mille à l'Exode. Et ici aussi. De part et d'autre, qu'importé? C'est du peuple, de la troupe, du pareil au même. «Nous ferons un pays neuf, libre, indépendant.» D'autres voix, d'autres espaces. Et la dialectique... aussi.

- Manque de connexion interne. Ne pas savoir qui je suis, d'où je viens, ni par quel chemin je marche. J'arriverai chez moi. Celui-ci me regarde. Celui-ci peut m'arrêter, cache-toi. Dépendre d'un code, d'une volonté, d'une intuition, d'une «confession» arrachée. Sueur froide, chaude. Une chambre petite, seule, froide. Qui est de l'autre côté du téléphone? Qui frappe à la porte à cette heure? Ne pas savoir ce que je vais faire, mais ce qu'on va me faire. Et le plus douloureux : pourquoi? C'est cela, l'insécurité. Et la conscience de l'insécurité, c'est la peur. Maintenant, je comprends Raimon (2) quand il nous parlait de la lutte contre la peur.

- Et les coups de feu continuent. Surtout la nuit. Qui contre qui? Peuple, peuple, peuple. D'un côté ou de l'autre. Eux : ou ils sont morts - ceux qui étaient - ou ils fuient ou ils sont en haut. Stratégies, édits, déclarations. Et le peuple est couché, endormi ou mort.

- Et l'impuissance. Le sang qui bout. Les mots qui ne sortent pas. Et savoir que - mots et faits - sont condamnés à la poussière, au sang et à la chair triturée et maltraitée.

- Et notre Sainte Mère? On ne peut pas improviser. L'équilibre sert seulement pour les temps de «paix».

- Espoirs?

- Si le grain de blé ne meurt, il ne donnera pas de fruit. C'est terrible, une montagne brûlée ; mais on peut espérer que des cendres mouillées, noires, gluantes, resurgira la vie.

- La vie, nous la découvrons chaque jour. A chaque minute, nous découvrons le prix des petits gestes de chaque moment. Le rire au milieu de la rue triste. La voix amie - en code -de l'autre côté du téléphone. La préoccupation pour celui qui est tombé. La main offerte. Le visage qui ose encore hasarder une blague...

- Il me revient un passage de Vol de Nuit, de Saint-Exupéry. Il survolait je ne sais trop quel pays, et alors seulement il saisissait le sens de la maison, de la montagne isolée, de la lumière, des brebis, du berger. Pour saisir le sens des petites choses, il faut s'en éloigner, ou être éloigné d'elles.

- Je comprends maintenant ce que disait saint Paul : «La charité ne se gonfle pas.» La vérité est clandestine. Parce que c'est le verbe fait chair.

- «Nous allons dé-ci, dé-là, comme des moutons qu'on emmène pour les égorger.»

«En tes mains, je remets mon esprit...»

- Ce n'est pas de la littérature. Aux heures de danger, il faut se servir de symboles. Autrement, nous ne pourrions pas nous exprimer.

- Nous attendons votre solidarité. Vous comprenez maintenant ce que signifie le corps du Christ? Si nous sombrons, c'est quelque chose de votre espoir qui sombre. Si des cendres, nous arrivons à conquérir la vie, quelque chose naît de nouveau en vous.

- Adieu. Il nous accompagne toujours où que nous soyons.

Joan.

(Inter Press, L'Opinion, Buenos Aires, 28 décembre 1973.)

Étrange contraste entre ce document et le suivant :

Au lendemain du coup d'État, la fraction du clergé la plus conservatrice se répandit en actions de grâces. Citons quelques extraits d'une prière dans El Mercurio : «Pardon, Seigneur (le Chili parle), d'avoir osé blasphémer en osant vendre mon Histoire lumineuse, ma personnalité originale, mon destin supérieur, mon âme chrétienne acquise par Ta passion. Séduit par l'éclat de Lucifer, le théologien de la haine, par la pseudo-science qui te ferme ses portes, par la mode inhumaine de se soumettre au pouvoir totalitaire, je me suis laissé conscienciser par le mensonge... Seigneur, après ce réveil en ce jour radieux de septembre, ce jour de ma libération, je reconnais subitement la main qui m'a guidé.»

(J.N. Darde et I. Santi, Le Monde diplomatique, 6 décembre 1973.)

Bientôt Noël ! Les Premières Dames ont l'habitude d'adresser des vœux aux sujets de leurs maris. Dans un élan non sans nuances politiques, Mme Pinochet assume ses fonctions d'une façon digne de meilleurs siècles...

Je crois que Dieu est présent dans notre vie aussi bien dans les grandes choses que dans les petites.

Dans la chute du gouvernement de l'Unité Populaire, je vois la main de Dieu.

En ce Noël 1973, nous fêtons, nous Chiliens, la naissance de l'Enfant qui a donné le Jour au monde. Cela signifie pour nous la renaissance de nos valeurs spirituelles, perdues par beaucoup et réprimées par d'autres dans les heures obscures que nous avons vécues avant cette aurore de liberté (..).

Il faut donner aux enfants la joie de vivre. L'enfant doit comprendre qu'être chrétien signifie être heureux.

Le milieu dans lequel on vit?

Cela n'a pas d'importance.

Comment l'on vit?

Cela non plus n'a pas d'importance.

(Déclaration de Noël de Mme Lucía Hiriart de Pinochet, épouse du général Augusto Pinochet. La Opinion, Buenos Aires, 2 janvier 1974.)

Tandis que la Junte invoque la théologie...

Le gouvernement militaire chilien s'est référé hier aux théologiens saint Thomas d'Aquin et saint Augustin pour légitimer son accession au pouvoir par la force. L'ambassade chilienne a diffusé un communiqué destiné à expliquer la situation politique du pays : «Salvador Allende était sorti de la légalité et s'était converti en tyran. Selon saint Augustin, il est juste de l'éliminer si toutes les autres solutions pacifiques se sont révélées inefficaces.»

En outre, le gouvernement du Président Allende «ne se souciait plus du bien commun, objectif essentiel selon saint Thomas».

Selon ce document, les partis marxistes ont rejeté toutes les solutions légales et constitutionnelles et «Allende a été victime de sa propre irresponsabilité et de la pression morale du dictateur de la mer des Caraïbes (Fidel Castro), pression dont on trouve la preuve dans certains documents publics».

(La Opinion, Buenos Aires, 4 février 1974.)

Le cardinal Henríquez est contesté :

Quand, pressé de toutes parts, Paul VI se décide enfin, le 7 octobre, à dénoncer «la répression violente au Chili», le cardinal Henríquez donne l'impression de désapprouver le pape. Au cours d'une conférence de presse, le surlendemain, il déclare, en effet : «L'image que le Saint-Père s'est faite de la situation au Chili n'est pas celle que nous voudrions qu'il ait du Chili en ce moment.» Et de se déclarer prêt «à travailler de concert avec les autorités» pour «présenter l'image véritable» de son pays à l'étranger. Cela le conduira peu après dans plusieurs capitales d'Europe occidentale. Il y sera assez mal reçu. En France, les évêques réunis en assemblée plénière refusent, quant à eux, de l'inviter à Lourdes. Il devra attendre que le cardinal Marty rentre à Paris pour pouvoir s'entretenir avec lui.

C'est un homme déchiré, psychologiquement effondré qui, au Vatican, justifiera le putsch sans vraiment défendre la Junte, avec le désir de sauver sans trop y croire ce qui peut l'être encore. Il sait qu'au Chili la gauche le considère comme le moins mauvais des archevêques de Santiago. Il sait que des milieux proches de la Junte ont adressé à Rome des pétitions pour demander son remplacement, et que la manœuvre a échoué lamentablement : le pape a su que les documents produits étaient des faux...

Le cardinal Henríquez est contesté au sein même de l'épiscopat qu'il préside. Plusieurs évêques du Chili ont, en effet, publiquement apporté leur soutien à la Junte, notamment ceux de Valparaiso, d'Osorno et de Chillán. Appuyés par des aumôniers militaires, ces apôtres de l'antimarxisme ont assisté avec soulagement à l'expulsion d'une centaine de prêtres étrangers, qu'ils qualifiaient d'agitateurs mais dont ils n'arrivaient pas à se débarrasser. Leur soutien à la Junte n'est pas seulement verbal : dans la collecte organisée à Concepción en vue de la « reconstruction nationale», on a relevé deux anneaux et une croix d'or, gravés de pierres précieuses, qui appartenaient à l'évêque du lieu, Mgr Manuel Sanchez.

(Robert Solé, Le Monde, 4 janvier 1974.)

Et le cardinal Henríquez se défend, dans des termes non sans ambiguïtés :

«Les critiques me viennent essentiellement de deux secteurs de l'opinion. Au Chili, des secteurs d'extrême droite, en Europe, de ceux d'extrême gauche. Face à des jugements aussi divergents, je ne puis tirer qu'une seule conclusion, c'est que ma façon d'agir ne satisfait pas les secteurs extrêmes de la société. Je crois que les gens d'extrême droite comme ceux d'extrême gauche sont aveuglés par leurs idées politiques et voudraient les uns comme les autres se servir de l'Église et l'annexer dans leurs luttes politiques pour tirer d'elle des arguments qui sans doute leur font défaut. Au Concile, nous avons livré une très dure bataille pour libérer l'Église de ces secteurs de l'opinion qui se servent d'elle et la font apparaître uniquement comme une œuvre des hommes... Mais la vérité de l'Église est au-dessus des doctrines contingentes des partis, qu'ils soient de droite, de gauche ou du centre. Aucun parti ne peut prétendre monopoliser dans sa totalité la doctrine de l'Église.

«Le problème n'est pas nouveau... Jésus en son temps n'a pas permis aux deux partis en lutte (zélotes et partisans des Romains) de se servir de lui comme d'un drapeau afin de condamner leurs adversaires. L'Église se doit d'agir de la même façon et cela peut provoquer le scandale de certains hommes d'extrême droite qui ne peuvent admettre qu'il existe au sein des partis marxistes des hommes qui défendent une part de vérité que l'Église reconnaît, tout comme il y a dans les partis de droite des hommes qui défendent une autre part de vérité que l'Église reconnaît. Parce que les attitudes humaines ne sont jamais totalement vraies ou totalement fausses...

«Certains voudraient entendre de moi des paroles chargées de passion humaine, me voir défendre les intérêts économiques et sociaux de petits groupes. Grâce à Dieu, ils ne m'attireront pas sur leur terrain. Les seules critiques qui pourraient me préoccuper et me faire réviser mon attitude pastorale d'évêque sont celles qui proviendraient des privilégiés de l'amour du Christ, des Petits, des pauvres... Et à ce propos rien n'est plus émouvant pour moi que a confiance et l'affection qui me sont manifestées par les hommes et les femmes qui souffrent, les travailleurs ouvriers et paysans.

«Et aujourd'hui, après ce qui s'est passé, plus que jamais nous voudrions rétablir le dialogue. Nous voudrions plus que jamais que les Chiliens se comprennent. Nous pensons que la paix ne s'établira pas chez nous à partir de l'élimination d'un bon nombre de Chiliens. Nous allons donc continuer à promouvoir le dialogue. On ne nous a pas écouté dans le passé. Et je crois que ceux qui s'y refusèrent le regrettent aujourd'hui. Nous allons donc poursuivre notre tâche qui est de semer la compréhension entre Chiliens, de créer un climat de paix...»

(La Croix, 12 novembre 1973.)

Les événements du Chili ne peuvent laisser indifférent le Vatican. Assez rapidement après le coup, le pape parle :

Le 7 octobre, dans son allocution de l'Angélus, le pape lui-même faisait une très claire allusion au Chili : les termes qu'il utilisa n'étaient pas du tout faits pour plaire aux militaires. Parce que ce texte n'a pas eu, en France, la diffusion qu'il nous semble mériter, nous nous permettons d'en reproduire ici de larges extraits : «Les nouvelles amères concernant l'annonce imprévue de la guerre du Moyen-Orient et les tristes nouvelles concernant les répressions violentes en provenance du Chili, comme tant d'autres concernant des situations permanentes d'oppression, émeuvent profondément notre cœur. Même si je reste animé d'une invincible confiance. Oui de confiance, parce que l'opinion publique, à travers le monde, est sensible et même déplore la violence et le sang. Chaque jour est plus évident le caractère inhumain du recours à l'aveuglement et à la cruauté des armes homicides pour établir l'ordre, ou plus justement, la domination orgueilleuse de quelques hommes sur les autres.»

«Le Saint-Père, déclarait (à son tour) Mgr Silva Henríquez, reçoit des informations, non par des canaux disons réguliers, mais par d'innombrables canaux ; en particulier, quelquefois, par des religieux qui ont dû quitter le Chili... L'image que le Saint-Père s'est faite de la situation n'est pas celle que nous voudrions qu'il ait du Chili en ce moment.»

Pour les chrétiens de gauche, cette déclaration marqua la fin d'une espérance ; désormais, il ne leur restait plus qu'à s'appuyer plus fermement que jamais sur les propos du Pape : le 12 octobre, ils lui faisaient parvenir une lettre portant la signature d'une centaine de prêtres et de religieuses, précisant que sa «réprobation des répressions violentes» endurées par le peuple chilien « reflétait leur propre sentiment».

(Charles Condamines, Esprit, février 1974.)

La polémique est ouverte, et elle est sinueuse : d'une part, le cardinal ne semble pas être tout à fait d'accord avec les propos de Paul VI ; de l'autre, les propos de Paul VI irritent les chrétiens de gauche par leur ambiguïté ; ils irritent aussi une bonne partie de l'opinion publique européenne :

Une note vaticane publiée jeudi par L'Osservatore Romano confirme la position du Saint-Siège. Ce dernier a adopté à l'égard de la Junte militaire la même attitude que sous le gouvernement Allende : pas d'ingérence politique, soutien des droits de la personne humaine, en particulier de ceux des «moins favorisés», soutien de l'épiscopat local.

Le rappel par Rome du respect des libertés individuelles et collectives paraît être une allusion aux méthodes policières de l'armée chilienne. La note n'en invite pas moins à s'abstenir de juger des effets sans remonter aux causes et aux responsabilités et rappelle que l'«idéologie» du Président Allende n'était pas celle de l'Église.

Parallèlement, le Saint-Siège, selon la source citée, multiplie les interventions non seulement en faveur des réfugiés politiques de la nonciature (dont plusieurs ont pu partir), mais des prisonniers et fugitifs dans tout le Chili. Il est vraisemblable que Paul VI interviendrait personnellement si le leader du PC chilien, M. Luis Corvalán, était condamné à mort.

Cette attitude est considérée comme scandaleusement insatisfaisante par une bonne partie de l'opinion catholique libérale italienne. Il est significatif qu'un quotidien conservateur comme Il Corriere della Sera, mis en cause par L'Osservatore Romano, ait choisi presque le même titre que Paese Sera (procommuniste) : «Le pape se tait encore sur le drame chilien

(Le Monde, 6 octobre 1973).

Le Vatican trouble et scandalise une grande partie du monde chrétien, et du monde tout court, par la neutralité complaisante de son attitude vis-à-vis des criminels chiliens, qui écrasent dans le sang l'espérance chancelante d'un peuple et d'un continent. Celte neutralité est objectivement un choix entre «ceux qui ont la force» et «ceux qui ont la raison», suivant un des derniers mots du Président Allende. Elle est une insulte au sang des victimes et à l'héroïsme des résistants.

Paul VI se demande tout simplement, dans une conversation à bâtons rompus avec les pèlerins du dimanche, «si l'on arrivera à conjurer la guerre civile et à rétablir la concorde entre les citoyens». Autrement dit, si les militaires arriveront à mater assez rapidement la résistance armée et à empêcher les voix dissidentes de s'exprimer. De quelle autre paix, et de quelle autre concorde pourrait-il s'agir, en effet, sous un régime dont l'objectif déclaré est de libérer le pays du «cancer marxiste», par n'importe quel moyen? (Père Giulio Girardi, écarté de l'université salésienne de Rome en 1969, en raison de son influence jugée mauvaise sur les étudiants, et qui a enseigné le marxisme à l'institut catholique de Paris de 1970 à 1973 ; dans Le Monde, M septembre 1973.)

Et le cardinal Marty, archevêque de Paris, se manifeste en termes non moins clairs :

«Le putsch est illégal. Tout le monde peut le constater. Il a sans doute des uses nombreuses qu'il appartiendra à l'histoire de faire apparaître. L'événement chilien ne peut être considéré comme une simple péripétie qu'on oublie le demain (...). La violence n'est pas un moyen de progrès.»

Sur les arrestations et les tortures :

«Il est inadmissible que sans aucune garantie on arrête des hommes. Il est inadmissible qu'on les torture. On ne peut que condamner les exécutions sommaires.»

D"autre part, le cardinal Marty a déclaré :

«Mon souci est de servir les Chiliens et non pas que l'on s'en serve.»

(La Croix, 10 octobre 1973.)

LE ROLE ET LA RESPONSABILITÉ DE L'ÉGLISE

Gonzalo Arroyo, professeur à l'université d'État du Chili, ingénieur agronome, économiste, et principal organisateur de la Rencontre latino-américaine des «Chrétiens pour le socialisme», tenue à Santiago en avril 1972, déclare dans un entretien donné à Paris :

Quant à nous : tu le vois, je suis ici ! Plusieurs prêtres ont été tués, d'autres sont détenus ou disparus. La majorité des prêtres de notre courant ont cependant été laissés libres, parce que prêtres. Il y a trois semaines, 65 prêtres étrangers (le clergé chilien est, pour moitié, étranger) avaient déjà été expulsés, sans compter les religieuses. On ne peut pas parler de destruction de notre courant, qui a particulièrement bénéficié de la solidarité chrétienne. Très surveillé, il est empêché d'agir en ce moment. Mais il va bientôt passer à la contre-offensive, critiquer fortement le fascisme de la junte et dénoncer les chrétiens qui en sont les complices. Il faut, hélas, remarquer que les autres composantes du mouvement populaire n'ont pas bénéficié du même appui : les prêtres sont encore des privilégiés par rapport aux dirigeants et aux militants ouvriers et paysans.

(Politique Hebdo, 15 novembre 1973.)

Voici l'analyse de l'attitude, du rôle et de la responsabilité de l'Eglise et des chrétiens, telle qu'elle a été faite par Gonzalo Arroyo :

L'ÉPREUVE DE VÉRITÉ

La première réaction connue est celle du cardinal Silva Henríquez, archevêque de Santiago. A vrai dire, celui-ci n'est pas pleinement représentatif de l'ensemble des évêques, qui sont plus à droite : il dut attendre des années avant d'être porté à la présidence de la conférence épiscopale. Sous le gouvernement Allende, il n'adopta pas une attitude d'opposition, fidèle en cela à un principe qu'il n'a cessé de réaffirmer : «L'Église reconnaît et sert le gouvernement que le peuple se donne (3).» Plus d'une fois il déclara publiquement que le socialisme était inévitable pour l'Amérique latine, tout en insistant sur le fait que ce devait être un «socialisme démocratique». Conformément à ce principe - qui coïncidait avec la position des partisans de Tomic au sein de la démocratie chrétienne -, peu avant le coup d'État, il lança un appel, tant au gouvernement qu'à l'opposition, pour renouer un dialogue débouchant sur une solution centriste, elle-même assez proche de celle que soutenaient quelques éléments de l'Unité Populaire. Cette initiative n'avait pas été retenue auparavant : elle se heurtait aussi bien à l'opposition de la démocratie chrétienne (dominée par Frei) qu'à celle du parti socialiste et d'autres partis au sein du gouvernement. A juste titre, d'ailleurs, car elle était vouée à l'échec en un moment où existait en fait une polarisation des forces politiques telle que seul un affrontement extra-institutionnel pouvait et allait modifier la situation.

L'honnêteté et l'attitude cohérente du cardinal demeurèrent sauves avant le putsch : il n'était pas d'accord et sortit de son attitude de passivité devant l'éventualité d'un coup d'État ou d'une guerre civile, faisant son possible pour que l'on trouve une solution à l'impasse politique. De même, il se comporta loyalement durant les trois années de l'Unité Populaire, même s'il professait des convictions opposées à celles du Président marxiste. En vertu de l'«apolitisme» dans lequel se cantonnait l'Église officielle (surtout depuis le déclin de l'administration Frei, la division de la Démocratie Chrétienne et l'apparition du MAPU (4)), il pratiqua une certaine abstention politique qui lui valut et lui vaut encore l'hostilité de la droite. Cependant, c'était un appui indirect à Allende, et lorsque les travailleurs virent le cardinal assister à telle ou telle réunion publique de la Centrale Unique des Travailleurs, dominée par les partis marxistes, ils commencèrent à croire que la hiérarchie, elle aussi, prenait parti pour les pauvres.

Au contraire, depuis le putsch, ses déclarations et sa conduite paraissent manquer de cohérence avec ses positions antérieures et donnent le sentiment d'une légitimation progressive de la Junte. Alors que sa première intervention (censurée par la Junte) demandait que soit honorée la mémoire d'Allende, que soient respectés les droits acquis par les travailleurs et les paysans et que l'on s'engage autant que possible dans un régime démocratique, la seconde, en revanche, en accord avec l'épiscopat, ne mentionnait déjà plus Allende et incitait à la collaboration avec la Junte pour la «reconstruction nationale». Lorsque la Junte, prétextant de la fête nationale, demanda que soit chanté un Te Deum, le cardinal se récusa : «Il y a trop de morts», répondit-il. Après tractations, la Junte obtint des «prières pour la paix», mais pas dans la cathédrale. Ce fut un moment de grande tension entre le cardinal et la Junte, et cela se sut au Chili.

Quand le pape, dans l'allocution qu'il prononça le 7 octobre, fit une brève allusion aux «tristes nouvelles sur la répression violente au Chili», la Junte réagit vivement en publiant un communiqué selon lequel le pape était mal orme, parce qu'il l'était par le «communisme international». Contrairement à ce qu'on a dit, le cardinal ne s'inscrivit pas en faux contre la déclaration pontificale. Il n'est pas impossible qu'il en ait été très satisfait : elle lui fournissait la marge de manœuvre nécessaire pour négocier avec la Junte sur tout ce qui concernait le sort des prisonniers et internés. Il faut en effet reconnaître que, depuis le coup d'État, la hiérarchie, ainsi que de nombreux chrétiens - bien que beaucoup de prêtres et de militants des mouvements ouvriers partisans de l'Unité Populaire aient été particulièrement persécutés - ont fait tous leurs efforts pour porter assistance aux détenus, s'évertuant à apporter un peu d'humanité dans les prisons face à la brutalité fasciste, aidant les responsables Apolitiques à se cacher. C'est dire que, étant donné la violente répression, l'Église a pris des risques, même s'il est manifeste qu'elle ne pouvait agir autrement sans se dérober à un élémentaire devoir d'humanité.

Deux jours plus tard, le 9 octobre, la Junte, préoccupée par les propos de Paul VI, rendit visite au cardinal. Ses déclarations ultérieures firent craindre le pire; le cardinal se préoccupe, comme la Junte, de l'image du Chili à l'étranger : «Nous devons nous aider mutuellement pour informer le Saint-Père, comme toutes les autorités ecclésiastiques du monde, de la réalité chilienne.» Silva Henríquez part à l'étranger pour accomplir sa mission. Mais auparavant il trouve le temps de ratifier, sans réagir publiquement, le décret par lequel un amiral est désigné par la Junte pour régir, avec tous les pouvoirs, l'université catholique pontificale (5). Son voyage aux États-Unis et en Europe se déroule dans le silence. La presse poursuit le cardinal, qui refuse de parler, se dérobe, récuse une rencontre avec quarante prêtres et missionnaires hollandais expulsés par les militaires (nombre d'entre eux appartenaient à son diocèse), ne s'entretient qu'avec le pape et les évêques. Pour ceux qui jusqu'alors s'étaient efforcés de le défendre, ses déclarations du 5 novembre lèvent l'ambiguïté de ses propos antérieurs ; il offre au gouvernement, au nom de l'Église, «la même collaboration», pour tout ce qui touche au bien commun, que celle qui a été donnée «au gouvernement marxiste de Monsieur Allende» (6). C'est dire que les deux gouvernements seraient également légitimes... Pas un mot de reproche n'est adressé aux militaires pour les milliers de morts, les 20 000 prisonniers politiques, les 10 000 réfugiés, la violation flagrante des droits humains les plus fondamentaux ! Toutes exactions qui proviennent d'une Junte qui se prétend chrétienne !

Quelle est la raison de ce silence inexplicable du cardinal et d'une grande partie de l'Église hiérarchique face à des faits absolument condamnables et d'une ampleur telle qu'on a pu les qualifier de «quasi-génocide» (7) ? Nous touchons là à ce qui constitue sans doute le fond de l'attitude du cardinal, mais aussi au grave danger qu'elle représente - danger qui menace l'Église en général dans ce genre de situation. Pour pouvoir venir en aide à ceux que la Junte arrêtait et pourchassait, pour faire une charité individuelle, il a tacitement entériné des mesures bien plus graves puisqu'elles affectent toute la société. Il a cautionné la Junte et son idéologie. Empêtré dans ses contradictions, il en est même arrivé à mettre sur le même plan les deux gouvernements: celui d'Allende et celui des militaires fascistes. Mais la Junte a-t-elle été élue par le peuple?

Ces contradictions et leur aboutissement, s'expliquent, en définitive, par un principe politique sous-jacent, qui mériterait d'être analysé plus à fond : l'apolitisme. Le cardinal et les évêques n'ont cessé de dire à leurs prêtres engagés politiquement - les distinguant en cela des laïcs - qu'ils devaient s'abstenir de faire de la politique puisque la mission de l'Église était religieuse. A quoi les prêtres de gauche répondaient que l'abstention n'était pas possible, qu'elle équivalait en fait à collaborer avec le statu quo établi, ce qui est particulièrement grave, s'agissant d'un régime qui ne maintient pas le peuple en état permanent de mobilisation et d'exercice du pouvoir, surtout d'un régime dans lequel le peuple remet son destin à d'autres (les classes dominantes, l'appareil de l'Etat, les militaires). Silva Henríquez est comme le signe vivant de ces contradictions idéologiques qui s'expriment dans ses démarches, critiquées par des gens de tous bords : haï par la droite, suspecté par la Junte, il cherche à se faire accepter aujourd'hui comme cardinal au Chili, comme si rien ne s'était passé...

Quant au reste de l'épiscopat, la majorité des évêques (8)se sont montrés d'emblée favorables à la Junte immédiatement après le putsch. Il en va de même pour la majorité de la Démocratie Chrétienne qui a encaissé le coup d'État avec une allégresse non dissimulée : elle qui traditionnellement disait professer des principes démocratiques, sa complicité avec le fascisme la fera passer à la postérité porteuse d'une marque infamante d'hypocrisie. Si certains de ses dirigeants - malheureusement une minorité - sont demeurés conséquents avec leurs principes, d'autres ont ostensiblement tourné casaque, parlant, à propos de l'Unité Populaire, d'une «armée parallèle de 30 000 hommes» (Frei) ou du régime d'Allende comme d'un «totalitarisme comparable à celui de Hitler ou de Ulbricht» (Aylwin, devant la CDU à Hambourg). Il ne faut pas imputer ces propos à la mauvaise foi, mais bien plutôt à la mauvaise conscience qui les pousse à se trouver des raisons pour se justifier eux-mêmes et à se donner comme ultime planche de salut des alibis fallacieux, tel le prétendu coup d'État fomenté de son côté par l'Unité Populaire, qui sert de prétexte à la Junte pour justifier à ses yeux la violence brutale du putsch.

Les chrétiens de gauche sont désemparés. Au moins trois prêtres ont été fusillés ou sont morts sous les coups. Les interventions épiscopales ont permis à la majorité des religieux arrêtés d'être libérés avec plus de facilité que les ouvriers emprisonnés. Aux yeux de ces derniers, le privilège dont jouissent en l'occurrence les prêtres n'est-il pas la preuve que, même si leur engagement envers les classes populaires est profond, ils leur demeurent étrangers ! Les missionnaires étrangers ont été expulsés du pays (au moins 40 Hollandais, 20 Canadiens, 20 Espagnols, 15 Français et d'autres, nord-américains ou ressortissants d'autres nationalités - n'oublions pas que 50 % environ du clergé étaient d'origine étrangère) ; de même parmi les prêtres chiliens libérés, on en compte une dizaine qui ont dû s'exiler de leur patrie. Les chrétiens révolutionnaires sont les plus affectés par le putsch : l'état de siège limite impérativement leur activité à la célébration eucharistique, et ils sont particulièrement surveillés ou sujets aux dénonciations.

(Gonzalo Arroyo, Coup d'État au Chili, Ed. du Cerf, «Terres de Feu», Paris, 1974.)


Notes:

1. Mensaje, revue mensuelle dirigée par les Jésuites du Centre d'étudé sociologique Bellarmino

2. Chanteur catalan contestataire

3. Sermon du 18 septembre

4. Son "apolitisme" fut cependant pris en défaut durant la campagne présidentielle de 1964. L'appui indirect qu'elle apporta à Frei fut décisif.

5. Aucune déclaration publique ni du cardinal, ni du nonce, ni du Vatican au sujet de cette mainmise sur l'université... Quel contraste avec l'attitude des évèques, quelques mois auparavant, quand ils publièrent un long document, lourd de considérations critiques, sur une éventuelle réforme de l'éducation par le gouvernement Allende!

6. L'Osservatore Romano, 5 novembre 1973.

7. Expression de Léopold Torres-Boursault, secrétaire géneral du Mouvement international de juristes catholiques, lors d'une visite au Chili (cf. Le Monde du 16 octobre l973).

8. Il y a des exceptions : au Chili, quelques évêques ont refusé de participer à la cérémonie du 18 septembre et ont pris des positions plus nettes contre la Junte, sinon officiellement, du moins Devant des chrétiens ; au Mexique, l'évêque de Cuernavaca, Sergio Mendez Arceo, a condamné le putsch au nom de l'Évangile. C'est pratiquement le seul représentant de la hiérarchie catholique qui se soit prononcé ouvertement en ce sens, les paroles prononcées par Paul VI le 7 octobre n'ayant Pas été accompagnées ou suivies d'une prise de position morale explicite sur le sujet. Côté protestant, il faut également signaler que, au Chili même, plusieurs responsables des Églises locales ont généralement adopté la même position, mais à Genève, le Dr Potter, secrétaire général du Conseil Ecuméniqne des Eglises, a pris position contre le putsch.


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