Chili, le dossier noir


UNE ARMÉE " APOLITIQUE ET PROFESSIONNELLE

Par disposition des autorités chiliennes, l'hymne national comportera désormais la strophe suivante chaque fois qu'il sera chanté :

«Vos noms, vaillants soldats,
qui fûtes du Chili le soutien
nos poitrines les portent gravés
et nos fils les feront siens.
Ils seront notre cri de mort
lancé en allant au combat
résonnant dans la gorge des forts
ils feront toujours trembler le tyran.»

Ces vers de Ramón Carnicer étaient tombés en désuétude comme la majeure partie de l'hymne chilien - fort long - dont seules les deux premières strophes étaient habituellement chantées.

(Ansa, 7 mars 1974.)

Pinochet et Allende étaient d'accord sur un point :

En 1971 Pinochet devait déclarer : «J'espère que l'armée ne sera pas obligée de sortir des casernes, car si elle en sort, ce sera pour tuer.» (Newsweek, 24 septembre 1973.)

«On ne joue pas avec le feu. Je ne tolérerai pas des provocations irresponsables. Si certains croient qu'au Chili, un coup d'État de l'armée se réduirait, comme dans d'autres pays latino-américains, à un simple échange de la garde, à la Moneda, ils se trompent grossièrement. Chez nous, si l'armée sort de la légalité, c'est la guerre civile. C'est l'Indonésie. Croyez-vous que les ouvriers se laisseront enlever leurs industries? Et les paysans leurs terres? «y aura cent mille morts, ce sera un bain de sang. Je ne tolérerai pas que l'on joue avec ça.»

(Salvador Allende, dans : Rossana Rossanda, Les Temps modernes, janvier 1972)

Le coup d'État du 11 septembre démontra que Pinochet et Allende n«se trompaient pas. L'amiral Huerta devait déclarer devant les Nations unies, le 9 octobre 1973 :

En plus d'un siècle et demi de vie indépendante, mon pays a été un exemple de civisme, il n'a toléré aucune dictature, il n'a connu ni le racisme, ni le totalitarisme, et ses forces armées, éminemment apolitiques et professionnelles, sont un exemple dans le monde. De cette tradition nous sommes fiers, nous, qui portons l'uniforme.

Mythe ou réalité? Voici deux opinions :

C'est avec la plus grande brutalité que furent réprimés les mouvements populaires. Après le tremblement de terre de Valparaiso, en 1906, les forces navales liquidèrent l'organisation des travailleurs du port, massacrèrent huit mille ouvriers. A Iquique, au début du siècle, une manifestation de grévistes se réfugia à l'intérieur du théâtre municipal, fuyant la troupe ; on les mitrailla : il y eut deux mille morts. Le 2 avril 1957, l'armée réprima une émeute de civils dans le centre commercial de Santiago, causant un nombre de victimes impossible à établir pour la simple raison que le gouvernement escamota les corps et les fit enterrer clandestinement.

Au cours d'une grève à la mine d'El Salvador, sous le gouvernement Eduardo Frei, une patrouille militaire dispersa une manifestation à coups de feu et tua huit personnes, parmi lesquelles des enfants et une femme enceinte. Le commandant de la place était un obscur général de cinquante-deux ans père de cinq enfants, professeur de géographie et auteur de plusieurs livres sur des questions militaires : Augusto Pinochet.

(Gabriel García Marquez, Le Nouvel Observateur, 4 mars 1974.)

Les forces armées ne laissaient passer aucune occasion de manifester publiquement leur «apolitisme» et leur «respect des institutions légalement établies», tout en répétant les grandes manœuvres de leur intervention future et en déployant au maximum leurs services d'intelligence, dirigés exclusivement contre les forces populaires. Et quand le gouvernement proclamait sa confiance dans le loyalisme des forces armées et rendait hommage à leur caractère professionnel, seul quelqu'un qui ne sait pas ce que sont un rapport de force et une praxis politique peut aujourd'hui présenter ces déclarations comme des signes d'ingénuité : Attende savait à quoi s'en tenir et Altamirano, secrétaire général du Parti Socialiste, plus encore. Gagner du temps, s'organiser en sous-main, user l'adversaire si possible en le divisant, distraire son attention ou l'endormir par l'hommage même qu'on lui rendait, telle était, de chaque côté, la conduite imposée par ce précaire «équilibre catastrophique» (Gramsci).

(Régis Debray, La critique des armes, Ed. du Seuil, 1974, p. 300.)

«Apolitique» : terme ambigu. «Professionnelle»? Question de définition. Qu'est-ce que cette armée?


LE MYTHE DE L'APOLITISME DES MILITAIRES CHILIENS
par Alain Labrousse *

Le 28 mai 1971 le Président Allende déclarait à Linares devant une assemblée de paysans : «Le processus de transformation n'est possible que parce que les forces armées et les carabiniers ont une conscience professionnelle qui les rend respectueux des lois et de la constitution. Ceci n'est pas le cas dans la majorité des pays latino-américains et constitue une exception sur le continent, voire dans les autres continents.» En France, à la même époque, une spécialiste du Parti Communiste lui fait écho : «On connaît les caractères de l'armée chilienne : son" légalisme ", son caractère professionnel, son acceptation du pouvoir politique.» Aujourd'hui encore, des responsables de l'Unité Populaire en exil comme Joan Garcés n'ont pas fondamentalement changé d'attitude. C'est ainsi que selon eux des facteurs «subjectifs» comme la «trahison» de Pinochet auraient joué un rôle décisif dans la réussite du putsch.

Ces illusions sont d'autant plus étonnantes que depuis une centaine d'années l'histoire chilienne montre que les forces armées jouent un rôle profondément politique.

L'INTERVENTION POLITIQUE DE L'ARMÉE

L'un des candidats aux élections présidentielles de 1920, Arturo Alessandri, se réclame d'un programme populiste et recherche l'appui des classes moyennes et des couches défavorisées en pleine effervescence. Or 1 influence des classes moyennes sur l'armée n'a cessé de grandir, à cause de la guerre du Pacifique et de la loi du service militaire obligatoire (1905). Les militaires garantissent la légalité des élections et lui permettent d'accéder à la présidence.

La politique d'Alessandri exprimait les intérêts de l'ensemble des classes dominantes. Elle représentait en fait une habile protection, en absorbant certaines tensions sociales qui risquaient de devenir intolérables. En effet, une des conséquences de la situation d'«enclave minière» de l'économie chilienne fait que son prolétariat et ses traditions de lutte et d'organisation sont spécifiques. Alessandri visait en outre à donner un rôle plus important aux secteurs dynamiques de l'économie, ce qui allait entraîner des conflits avec l'oligarchie terrienne. Car le Congrès, composé essentiellement de représentants de ce secteur, refusait de voter un certain nombre de lois sociales proposées par le Président. Ainsi, le 4 septembre 1924, il fallut la présence muette d'un groupe de jeunes officiers en uniforme dans les tribunes du Congrès - ce qu'au Chili on appelle «un bruit de sabre» - pour que les parlementaires, fortement impressionnés, s'empressent de voter en quelques heures dix-huit projets de loi en souffrance depuis des mois.

Cette présence d'officiers originaires de la petite bourgeoisie avait des raisons immédiates. Leur solde n'avait pas été payée. Elle revêtait néanmoins une signification politique considérable, comme devaient le révéler leurs interventions postérieures. Elle traduisait ce qui allait être désormais la fonction de l'armée au Chili : servir d'arbitre à l'intérieur du bloc des classes dominantes, afin de contenir les appétits de la classe économiquement la plus puissante, mais aussi la plus rétrograde - l'oligarchie terrienne - et favoriser l'action des classes moyennes (petite et moyenne bourgeoisie industrielle, petite bourgeoisie gestionnaire, etc.). Et, ce faisant, consolider le rôle économique et politique de l'Etat.

Il suffit de parcourir l'histoire chilienne pour se convaincre de l'omniprésence de l'armée. Citons quelques exemples de ses «interventions» politiques. C'est l'un des jeunes militaires du «coup blanc» de 1924, le général Carlos Ibáñez - officier de cavalerie - qui sera président de la République de 1927 à 1931, puis de 1952 à 1958. Durant sa première présidence, il épurera l'armée des éléments favorables à l'oligarchie et consolidera le corps des carabiniers, second bras armé des classes moyennes. En 1928 officier de la génération de 1924, Marmaduke Grove fait un coup d'Etat et instaure une «République socialiste» de treize jours, qui trouvera cependant le temps de faire voter un certain nombre de lois, utilisées par le gouvernement Allende pour procéder à des nationalisations.

Lorsqu'on 1938 Aguirre Cerda, appartenant au Parti Radical Populaire, accède au gouvernement, certains officiers tentent d'entraîner l'armée dans un coup d'État fascisant, mais celle-ci reste fidèle au président élu.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, un autre président radical, Gonzalez Videla, appelle au gouvernement trois ministres communistes. Pourtant, en 1946, il mettra avec l'appui de l'armée ce parti hors la loi et Luis Corvalán prendra le chemin du camp de concentration de Pisagua, pour avoir recherché l'alliance avec la bourgeoisie nationale et cru au «légalisme» de l'armée. Cette fois encore on parlera de la «trahison» de Gonzalez Videla.

Mais le rôle de l'armée chilienne ne se réduit pas aux types d'intervention que nous avons signalés et qui ont un nom extrêmement significatif : auto-golpe, soit littéralement, coup que l'on fait contre soi-même. Lorsque la police et les carabiniers ne suffisent plus à contenir les manifestations populaires, les militaires interviennent comme bras armé de la bourgeoisie. Ainsi, les trois premiers jours d'avril 1957, les habitants des bidonvilles, durement touchés par le blocage des salaires, convergent vers le centre de la ville et pillent certaines boutiques. L'armée tirera alors pour rétablir l'ordre et on relèvera 70 morts et plus de 200 blessés. Plus récemment, le 11 mars 1966, des ouvriers de la mine El Salvador entreprennent une grève de solidarité avec les mineurs de la mine d'El Teniente qui protestent contre l'augmentation du coût de la vie. La troupe, commandée par un colonel au nom prédestiné, Augusto Pinochet, ouvre le feu sur les mineurs, provoquant 8 morts et 60 blessés. Cette intervention répondait à une politique d'intimidation à l'égard de l'ensemble de la classe ouvrière. Cet événement a été souvent cité durant le gouvernement d'Unité Populaire, mais la responsabilité en était attribuée au gouvernement de la Démocratie Chrétienne.

LA NOUVELLE STRATÉGIE DE L'IMPÉRIALISME
ET LES ARMÉES LATINO-AMÉRICAINES

A partir des années 1960, l'armée paraît pourtant destinée à un rôle plus obscur. Les États-Unis ont tiré les leçons de la révolution cubaine. Leur nouvelle stratégie pour l'Amérique latine, mise en route par John F- Kennedy, comportait deux aspects : d'une part, le lancement d'expériences populistes et réformistes - celle de la Démocratie Chrétienne chilienne par exemple -, chargées de promouvoir les plans de l'Alliance pour le progrès : réforme agraire limitée pour désamorcer le mécontentement dans les campagnes et agrandir le marché interne, développement d'organismes destinés à l'encadrement des masses, efforts d'infrastructures pour les régions les plus déshéritées, etc. Parallèlement, ces nouvelles bourgeoisies dépendantes stimulaient le développement de certains secteurs industriels pénétrés par les capitaux impérialistes qui, à partir de cette période, tendent à délaisser le secteur primaire, au bénéfice de l'industrie et des services.

Mais il est un deuxième aspect de la stratégie kennédienne : la répression prévue pour pallier un éventuel échec de la stratégie réformiste. Les États-Unis s'appliquent en effet à reconvertir les armées classiques préparées à lutter contre un ennemi extra-continental, en armées de guerre civile prêtes à réprimer les tentatives de subversion intérieures. Le programme d'assistance militaire des Etats-Unis pour l'Amérique latine (MAP) passera de 200 000 dollars annuels en 1952, à 91 000 000 de dollars en 1961. De 1961 à 1969 les polices des différents pays recevront une aide de 50 millions de dollars.

De 1964 à 1968, 22 000 officiers latino-américains seront entraînés dans les camps anti-guérilla aux États-Unis ou à Panama. Quant au Chili, bien que ce soit l'un des pays où, contrairement au Pérou, à la Colombie, au Venezuela, au Guatemala, ne s'est développé aucun mouvement de guérilla rurale, il figure durant cette période au second rang, derrière le Brésil, pour l'aide militaire reçue des États-Unis. Quant au nombre de militaires entraînés par les États-Unis durant la même époque, il figure encore au troisième rang derrière le Pérou et le Brésil. Conscients du poids et de la combativité de la classe ouvrière, les États-Unis l'ont clairement placée au centre de leurs préoccupations. Comme leurs homologues latino-américains, les militaires chiliens reçoivent une formation technique, et subissent un conditionnement idéologique, à base d'anticommunisme. Ils sont très souvent invités dans les familles d'officiers américains, où ils apprécient - les officiers chiliens sont issus de milieux relativement modestes - un niveau de vie supérieur au leur dans leur pays. Ils bénéficient de nombreux avantages, achetant des appareils de radio, des chaînes haute fidélité, voire des automobiles. Ils sont au retour équipés avec des fournitures militaires américaines. La visite de spécialistes contribue à renforcer les liens noués durant les stages. Les militaires chiliens acquièrent ainsi une idéologie proimpérialiste déterminante, en dépit de leur origine de classe qui pourrait faire d'eux les alliés potentiels pour la classe ouvrière.

Curieusement, l'importance de cette préparation de l'armée à une alternative répressive paraît avoir été sous-estimée par Frei et la Démocratie Chrétienne. C'est ainsi qu'elle laissera se dégrader le pouvoir d'achat des officiers, et négligera l'armement des forces armées au profit de celui des carabiniers. Et on assistera, le 21 octobre 1969, à une mutinerie «corporatiste» d'un groupe d'officiers et du régiment Tacna. Son leader, le général Viaux Marambio, rapportera des analyses du Washington Post selon lesquelles l'armée chilienne «ne pouvait même pas remplir son rôle de répression interne, faute de matériel». Selon la revue Causa Marxista Leninista, organe officiel du Parti Communiste révolutionnaire : «L'impérialisme joue deux cartes, Frei et les factieux. Depuis le mardi 21 octobre, il est clair que le coup d'État militaire, et par conséquent la dictature fasciste sont à l'ordre du jour.»

LE CAS SCHNEIDER :
LÉGALISME ET IDÉOLOGIE PRO-IMPÉRIALISTE

Toutefois les militaires formés par les États-Unis ne se dévoileront pas immédiatement en tant que gorilles, c'est-à-dire opposés aux réformes. Bien au contraire, entre les gouvernements populistes civils, souvent réduits à l'impuissance, et les militaires fascistes, il y a place à l'intérieur de la stratégie impérialiste pour un réformisme militaire lorsque le niveau atteint par la lutte des classes le permet. Un cas extrêmement significatif à cet égard est celui du général Schneider. Il avait fermement condamné le soulèvement du régiment Tacna. Six mois avant les élections présidentielles de 1970, il avait publiquement déclaré que l'armée garantirait le choix du Congrès dans le cas où aucun des candidats n'obtiendrait la majorité absolue lors du premier tour. La droite conservatrice, certaine du succès de son candidat Jorge Alessandri, pensa que c'était une invitation à l'union de la Démocratie Chrétienne et de l'Unité Populaire, pour provoquer son échec. Le général Schneider devint donc l'homme à abattre. Le 22 octobre 1970, il fut enlevé et mortellement blessé, par un commando fasciste dans le but d'empêcher l'élection d'Allende par le Congrès. Il devint ainsi le symbole môme du loyalisme. Or, le général Schneider était en 1968 directeur de l'École militaire Bernardo O'Higgins. Au cours de la cérémonie de fin d'année (en 1968), il déclara : «Les nouveaux programmes que j'ai eu la charge de promouvoir tendent à persuader l'officier qui sort de l'École militaire de la fonction qui sera la sienne durant sa carrière, face à la société.» Et l'on sait que l'élément essentiel de ces nouveaux programmes était précisément la préparation anti-guérilla que tous les officiers chiliens étaient désormais tenus de suivre à Panama avant d'exercer un commandement. C'est de cet entraînement que découlait leur attitude face à la société. Le général Pinochet était, en 1971, l'un des piliers légalistes de l'armée loyale à Allende. Il soutint jusqu'à la fin les positions Prats. Aussi son rôle au moment du putsch l'a-t-il fait qualifier de «traître». En réalité des militaires comme Schneider, Pinochet, voire Prats, pouvaient accepter une expérience tant qu'ils supposaient qu'elle ne dépasserait pas le stade d'un réformisme profond : considérer comme démagogiques les proclamations «socialistes» de l'Unité Populaire, et se transformer en putschistes le jour où ils estimaient soit que les réformes réalisées par l'Unité Populaire mettaient en cause l'Etat bourgeois lui-même, soit surtout que la mobilisation populaire pouvait entraîner des situations irréversibles. Lorsque les cordons industriels, les conseils paysans, les commandos communaux devinrent une amorce de pouvoir populaire, les militaires estimèrent que les structures de l'Etat bourgeois dont ils sont historiquement les gardiens pouvaient être menacées, ils intervinrent avec la brutalité que l'on sait.

A.L.

C'est en octobre 1972, après la grande grève des routiers financée par la CIA et après les manœuvres Unitas, où les marines américaine et chilienne coordonnent annuellement leurs méthodes, que les militaires sont entrés au gouvernement de Salvador Allende. Une figure clé : le général Carlos Prats.

INTERVIEW DU GÉNÉRAL PRATS

Question. - Comment définissez-vous le rôle des forces armées, à l'intérieur du nouveau cabinet du gouvernement populaire?

Réponse. - Il s'agit de collaborer avec le gouvernement, dans la tâche qu'il s'est fixée de sauvegarder la paix sociale, gravement menacée par les conséquences dramatiques des grèves et de contribuer à ce que le processus électoral de mars prochain puisse se dérouler avec les plus larges garanties, pour tous les secteurs de l'opinion.

Q. - Comment les forces armées envisagent-elles, du point de vue institutionnel, l'entrée de trois de leurs membres au gouvernement?

R. - Monsieur le Président a estimé nécessaire de faire entrer un officier en service actif de chaque corps, au Cabinet. Pour le poste de ministre de l'Intérieur, il a jugé bon de nommer le commandant en chef de l'armée de terre, a attribué celui des Travaux publics à la marine et celui des Mines à l'armée de l'air.

Q. - Comment expliquez-vous le fait que vous conserviez le poste de commandant en chef de l'armée de terre?

R. - C'est un poste qui a la confiance du président de la République. Si je l'abandonnais, je devrais partir en retraite, et ainsi, en tant que ministre, je n'aurais plus de représentativité institutionnelle. En conséquence, l'actuel chef d'état-major, le général Augusto Pinochet, me remplace dans mes fonctions de commandant en chef.

Q. - Vous avez défini la participation des forces armées au gouvernement comme un «devoir patriotique, pour contribuer à la paix sociale au Chili et l'affermir, et pour promouvoir la concorde parmi les Chiliens». Quelles mesures concrètes pensez-vous adopter pour atteindre ce but?

R. - Appliquer avec autorité et sans discrimination les normes légales en vigueur, de façon que tous les secteurs réaffirment leur conviction et leur confiance dans le fait que les changements structuraux se feront dans la légalité démocratique, comme l'établit fermement le programme du gouvernement.

Q. - Le gouvernement prépare un projet de nouvelle constitution, qui correspondrait à une étape de «transition au socialisme». Quel rôle, croyez-vous, devrait être attribué, dans cette nouvelle constitution, aux forces armées?

R. - La constitution en vigueur établit dans son article 22 l'attitude que l'État impose à l'armée, en tant que partie intégrante de la «force publique». Une nouvelle charte fondamentale devrait préciser sa mission permanente de protection de la souveraineté nationale dans le cadre géo-économique et sa mission éventuelle de participation dans le maintien de l'ordre extérieur, tout cela sous la direction du pouvoir exécutif.

Q. - Récemment a été promulguée une loi qui donne aux forces armées le contrôle des armes dans les mains des particuliers. Au cours de la grève ont eu lieu plus de deux cents attentats de tout genre, exécutés par des groupes armés d'extrême droite. En tant que ministre de l'Intérieur appliquerez-vous contre ces groupes la nouvelle législation?

R. - Je ne fais pas de distinction parmi les groupes armés. L'esprit de la loi sur le contrôle des armes est de garantir la tranquillité publique. Il s'agit de confisquer les armes interdites par la loi, et celles qui, autorisées, ne sont pas conformes aux consignes de port et d'inscription, quels que soient les porteurs. Naturellement, mon devoir est de me conformer à la loi, dictant les normes d'application et le fonctionnement de la mécanique légale correspondante.

Q. - Certains secteurs de la gauche pensent que la présence des forces armées dans le gouvernement risque de freiner le développement du mouvement des masses. Que pensez-vous de ce jugement?

R. - Le développement du mouvement des masses est légitime dans la dynamique du monde actuel, canalisé par la légalité qui lui est consubstantielle. Les dirigeants populaires chiliens comprennent par ailleurs que l'armée n est pas au service des structures sociales particulières, mais que son rôle est de protéger les intérêts permanents de la patrie.

Q. - Une des caractéristiques du nouveau cabinet est la présence des dirigeants les plus importants de la CUT, à côté des représentants des forces armées. Quelle signification a ceci pour vous?

R. - C'est une réponse très adéquate aux circonstances politiques actuelles. Les travailleurs du pays ont donné un exemple de grande responsabilité civique pendant le développement du mouvement des grèves, et leur conscience sociale du sens de l'ordre et de la volonté productrice méritent le respect de tous les militaires. L'armée n'a pas de complexes classistes ; ses cadres reflètent la réalité sociale du Chili, parce qu'ils sont issus proportionnellement des différents niveaux de la communauté nationale.

(Chile Hoy, novembre 1972.)

Alain Joxe donne de l'événement une interprétation un peu différente :

L'année 1972 voit monter la mobilisation des masses. Une série de crises successives révèle à tous les niveaux une polarisation croissante entre le camp de la bourgeoisie et celui du prolétariat dont les intérêts communs se réduisent de plus en plus. L'accord avec la Démocratie Chrétienne sur la définition du «secteur social» n'est pas atteint, et l'éventualité s'en éloigne chaque fois plus, malgré le virage économique décidé au milieu de l'année avec le passage de la ligne Vuskovic à la ligne Millas (avancer pour consolider, consolider pour avancer). C'est à l'occasion de ces négociations successives, et de leurs échecs, que l'armée est amenée à des positions chaque fois plus politiques. Tout se passe comme si on cherchait à compenser l'absence d'accord politique avec les secteurs représentant les intérêts de la bourgeoisie non monopoliste (la CD, le PIR), par une espèce d'accord politique avec cette autre fraction représentative également des intérêts de cette bourgeoisie, l'armée. Cette possibilité de compensation tient au décalage entre la conscience politique de la DC, fermement vouée à la défense des relations de productions capitalistes, et la conscience politique de la fraction «Forces Armées», guidée principalement par l'idéologie du maintien de l'ordre. L'accès des officiers à des responsabilités politiques chaque fois plus significatives se fait par les étapes suivantes :

a) Acceptation du transfert de Toha du ministère de l'Intérieur au ministère de la Défense en janvier 1972. Ceci constitue un appui à l'exécutif contre le Congrès, qui avait voté sa destitution.

b) Acceptation en mars 1972 du portefeuille des Mines par un général à la suite de la sortie du PIR de l'Unité Populaire. Ceci représente un pas de plus dans la participation politique : l'armée apparaît comme le substitut possible d'une formation politique des «classes moyennes» ; elle apparaît également comme un élément de dissuasion contre le trade-unionisme des mineurs
du cuivre, toujours en éveil, et pour qui historiquement un ministre des Mines militaire représente une menace de «massacre».

c) Acceptation d'une entrée massive des militaires dans le cabinet civico-militaire, en novembre 1972, après la crise d'octobre et l'échec des complots militaires de septembre. C'est évidemment un moment clé. Il faut le comprendre ainsi : la discussion entre militaires a déjà débordé le cadre économico-corporativiste et des traces de préoccupation politique deviennent évidentes. La discussion sur le thème de «la meilleure manière d'arriver au pouvoir» a déjà eu lieu, ainsi que le montre une «petite phrase» de Canales, le comploteur de septembre, dans une interview accordée à Chile Hoy : «Le soulèvement des casernes me paraît un système grossier.» L'idée que le régime Allende est récupérable pour une forme de pouvoir fascisant à la péruvienne domine alors. Autrement dit, certains imaginent que le pouvoir réel de l'Armée dans le régime de l'UP est assez fort pour que la «participation» de type socialiste prévue par le programme de l'UP (assez semblable au concept français de gestion démocratique de l'entreprise) se transforme en une participation de type fasciste corporativiste insensiblement et sans douleur : le passage pacifique au fascisme doux d'un capitalisme monopoliste d'État greffé sur un populisme de gauche. Cette utopie militaire (l'espoir d'un bas niveau de luttes de classe est plus réaliste au Pérou étant donné le faible taux de développement des relations de production capitaliste et, disons, de l'industrie ne tint pas longtemps mais n'en a pas moins existé). La nomination du général Prats comme ministre de l'Intérieur (vice-président de la République) paraît garantir la possibilité d'un glissement ultérieur vers un gouvernement de «sécurité nationale» dont la doctrine serait proche de celles que défendent toutes les idéologies militaristes (cf. la doctrine péruvienne de la sécurité intégrale de l'État par le bien-être commun). Le fait que la CUT soit introduite comme telle au gouvernement, en la personne de son président et de son secrétaire général, permet de parler d'un gouvernement CUT - Forces-Armées- UP. On sait que les secteurs fascistes sont représentés dans l'armée, que la DC est représentée dans la CUT. Le cabinet d'octobre est donc un cabinet d'union nationale très large. Mais comme il ne reflète nullement l'évolution foudroyante de la conscience politique des masses en octobre, cette solution superstructurelle ne peut s'imposer comme une ligne politique. Au contraire, la classe ouvrière organisée sur des bases nouvelles - les cordons industriels - affronte directement l'appareil d'État sur un certain nombre de fronts : celui du ravitaillement, celui de la non-restitution des usines occupées. La dernière tentative d'accord avec la DC, le plan Millas de février 1973, est vite enterrée par un pronunciamiento des cordons et malgré la présence des militaires au gouvernement.

(Alain Joxe, «Comment une armée devient putschiste», Critique socialiste, mars 1973.)

LES LOIS SUR LE CONTRÔLE
DU RAVITAILLEMENT ET DES ARMES

Selon une disposition du gouvernement concernant à la fois la situation économique et le rôle de l'armée, on mit le ravitaillement de la population sous le contrôle de cette dernière. Nous savons que cette loi fut imposée à Allende par la situation créée par le sabotage systématique des détaillants qui accaparaient les produits de première nécessité, et des distributeurs, qui favorisaient certains points de vente plutôt que d'autres. Dans le contexte chilien du moment, c'était une arme à double tranchant; et si le général Bachelet, alors sous-secrétaire d'État (et tué par la Junte dans sa prison, le 12 mars 1974), voulait avec les meilleures intentions rétablir une distribution et un ravitaillement normaux, le contrôle militaire s'exerçait par des militaires, ce qui impliquait certaines ambiguïtés. Par exemple, ce contrôle ne pouvait pas tolérer les «magasins du peuple» ni le «panier d'achat populaire», initiatives par lesquelles les gens faisaient face à la crise de façon anarchique mais souvent très efficace. Ceci n'allait pas sans irriter l'extrême gauche, qui voyait justement dans ces initiatives l'expression la plus pure de l'esprit révolutionnaire du peuple chilien, et le ravitaillement comme un point stratégique de défense des intérêts de la bourgeoisie.

Quant à la loi sur le contrôle des armes, que nous savons aujourd'hui avoir été rédigée par le général Bonilla lui-même (aujourd'hui ministre de l'Intérieur de la Junte) elle devait servir, disait-on, à garantir la tranquillité publique. Cette loi, comme celle sur le contrôle du ravitaillement, fut également imposée à Allende, mais cette fois par l'armée elle-même. Présentée au parlement, elle obtint l'accord de la DC et fut approuvée. Elle donnait à l'armée le droit de perquisitionner partout où une dénonciation, fût-elle anonyme, indiquait la présence d'armes illégalement détenues et non déclarées.

(Un journaliste chilien.)

LE «TANCAZO»

Si l'armée avait besoin de refaire son unité, et ceci aux dépens des ouvriers, c'est parce que dix jours auparavant avait eu lieu le tancazo. Quelques jours après cette tentative de coup d'État de la part d'un groupe motorisé de l'armée, de jeunes Américains à Santiago rédigeaient un document dont nous tirons l'extrait suivant, quitte à nous répéter :

Le 29 juin 1973 à 8 h 40 des chars de l'armée chilienne s'acheminèrent vers le palais de la Moneda, à Santiago. Avant de se rendre au commandant en chef de l'armée, le général Carlos Prats, les chars avaient pu bombarder le palais présidentiel pendant trois heures. Encore une fois, un «coup» venait briser le mythe d'une armée chilienne non politisée. Comme dans presque tous les domaines, la crise politique et idéologique de la classe dominante poussait l'armée au cœur même de la lutte des classes.

(FIN, Fuente de Información Norteamericana, groupe de recherche et d'édition américain installé à Santiago, juillet 1973.)

Les leaders politiques se sont immédiatement prononcés au sujet du tancazo, d'une façon plus ou moins «triomphaliste», selon leurs convictions. Il convient de citer ici quelques phrases de Carlos Altamirano, secrétaire général du Parti Socialiste :

Le peuple en civil et le peuple en uniforme ne sont qu'un. C'est pour cela que la tentative honteuse de la réaction visant à faire apparaître comme adversaires antagoniques le gouvernement, l'Unité Populaire et les travailleurs d'une part, l'ensemble des forces armées et des carabiniers d'autre part, est stérile. Leur intention est claire : élever un mur artificiel pour lancer dans un affrontement fratricide les pères, fils et frères nés du même peuple.

Les soldats, marins, aviateurs et carabiniers ne peuvent se prêter à aucun moment et dans aucune circonstance à l'assassinat des travailleurs. Et s'il arrivait que certains officiers se soulèvent de nouveau, les officiers, sous-officiers et contingent ne sont pas tenus à l'obéissance. Encore plus clairement : ils n'ont pas seulement le devoir de refuser de suivre les ordres qui signifient tirer contre le peuple ou participer à des coups d'État aventureux contre le gouvernement des travailleurs - leurs frères de classe - mais de s'y opposer activement. Nous sommes sûrs que ce critère patriotique, national et révolutionnaire prévaudra au-delà des manœuvres désespérées de la bourgeoisie.

(...)

La réaction pousse le Chili vers cet abîme sans fond. Dans sa folie, elle se refuse à penser qu'établir un régime sur les cadavres de milliers de Chiliens ne serait possible qu'à travers la plus brutale des répressions et une implacable dictature.

(Chile Hoy, juillet 1973.)

Conséquence immédiate du tancazo : le surgissement rapide des cordons industriels. A ce sujet, nous donnons plus de détails p. 249.[ed. dig. cap 7]

DIVISIONS ET TORTURES AU SEIN DE L'ARMÉE

Question. - La marine a engagé des poursuites contre un groupe de marins les accusant de subversion et de menées extrémistes. Quelle est votre version des faits?

Réponse. - L'accusation de subversion et menées extrémistes contre des marins et des travailleurs telle que vous l'ont fait connaître les autorités de la marine ne résiste pas à l'analyse la plus élémentaire. Rappelons qu'à partir du 5 août 1973 une centaine de marins et de travailleurs furent détenus, mis au secret et sauvagement torturés : le 14 de ce mois le juge militaire de la marine de Talcahuano, Don Fernando Jiménez Larrain, les a inculpés du délit de «manque aux devoirs militaires» prévus parle paragraphe 3 de l'article 299 du code de justice militaire, accusation qui apparaît en l'absence de tout autre délit spécifique et qui va des fautes telles que de ne pas se faire couper les cheveux, jusqu'à déchirer un règlement.

La vérité est tout autre. Dès lors que l'on sut que Allende avait gagné ' élection présidentielle, des secteurs réactionnaires de la marine se sont préparés à accomplir au moment opportun un coup d'État contre le gouvernement constitutionnel. Ces manifestations putschistes furent découvertes par 'es marins et travailleurs des principaux bateaux de la flotte comme le Blanco Encalada, le O'Higgins ou le Prat, comme des travailleurs des différentes usines Asmar. Quelques sous-officiers et marins et quelques travailleurs de Asmar parlèrent de ne pas se prêter à un coup d'État contre le gouvernement légal et au cas où il se déclencherait de s'y opposer. Ces conversations arrivèrent aux oreilles de ceux qui étaient impliqués dans les manœuvres putschistes (...) et cela les a entraînés à monter cette farce monstrueuse de subversion extrémiste au sein de la marine. Le seul délit commis par les marins et travailleurs, torturés et poursuivis, est d'avoir des idées de gauche et d'être disposés à s'opposer à un coup contre le gouvernement constitutionnel. C'est ce qu'ils ont déclaré pendant l'instruction et c'est pour cela que jusqu'à ce moment on n'a pu leur imputer qu'une chose aussi vague qu'un manque aux devoirs militaires.

(Interview de l'avocat des marins torturés de Talcahuano ; Chile Hoy, septembre 1973.)

J'ai été arrêté le 6 août, à 10 heures du soir. Ils m'emmenèrent en avion à Carriel Sur (aéroport de Concepción) ; tous les détenus montèrent dans un camion. Ils nous obligèrent à nous étendre sur la plate-forme du camion, en file indienne. Croisés sur nous, ils mirent d'autres marins. Au-dessus du tas s'assirent douze soldats de la marine. Ils nous emmenèrent à un camp de prisonniers à Fort Borgoño. Il y avait là des soldats de la marine du régiment Lynch, de Iquique. Je les connaissais car je les gavais vus auparavant. Ils nous ont d'abord fait déshabiller. Il était 11 heures du soir et il faisait froid à Talcahuano. Ils nous jetèrent dans une sorte de fossé ou de piscine remplie d'eau boueuse et sale. Ensuite ils nous sortirent de là en nous battant et nous emmenèrent à des sortes de guérites en bois où ils continuèrent à nous frapper.

Ils nous donnaient alors l'occasion de nous enfuir pour nous descendre d'une balle dans le dos, et ils le disaient. Ils nous menaçaient de mort, et disaient que si nous nous rebellions ils amèneraient nos femmes pour se venger sur elles. Nous avons tous été battus et flagellés. Ils nous mettaient en joue en visant la tête. A ce moment, je suis tombé, et j'ai éclaboussé de boue la botte d'un lieutenant. Celui-ci m'obligea à la lécher. J'avais la bouche pleine de sang et j'ai dû cracher. Ils me frappèrent alors sur le cou avec le canon du fusil jusqu'à ce que je perde connaissance. Quand je revins à moi ils recommencèrent à me frapper et lorsque je crachai à nouveau ils me firent le «tire-bouchon» (quatre individus prennent la victime par les extrémités et la tête et la tordent par le milieu du corps jusqu'à ce qu'elle perde le souffle).

Il y avait cinq soldats de la marine et un lieutenant principal qui ordonnait les opérations. Je m'évanouis à nouveau. Ils me dirent alors qu'ils ne me laisseraient pas sortir vivant.

Il y avait un camion tous phares allumés et, à cette lumière, ils nous montraient des photos de certaines personnes et exigeaient que nous avouions nos rendez-vous avec elles. Je reconnus Carlos Altamirano et Miguel Enríquez ; je ne reconnus pas les autres. Ils nous emmenèrent ensuite au bureau d'un lieutenant où il y avait sept officiers. Ils voulaient nous obliger à avouer que nous allions bombarder l'école navale. Je leur dis que c'était absurde car mes parents vivaient tout près.

(Caporal de la marine de guerre victime de la purge militaire antérieure au coup d'État ; Chile Hoy, 31 août 1973.)

***

J'ai été arrêté le 6 août, à trois heures du matin, à bord de mon bateau, ici, à Valparaiso. Ils m'ont conduit à l'école d'infanterie de marine de Las Salinas (régiment Miller) à Vina del Mar. Là, ils ont commencé à me battre et à me torturer toute la nuit, de trois heures du matin jusqu'à huit ou neuf heures.

Ils m'ont suspendu à une croix de bois les mains et les bras attachés par des cordes. C'est difficile à expliquer. J'étais comme cela (il écarte les bras et les jambes)..., ils m'ont mis en croix, mais avec les jambes tellement écartées que leur intention devait être de m'écarteler. Là, ils ont commencé à me frapper sur tout le corps, et spécialement sur les parties génitales.

Ils m'ont emmené ensuite devant un juge à qui j'étais censé déclarer ce qu'ils m'avaient dit de dire. Mais jusque-là je n'avais rien dit. Dans cette entrevue avec le juge, je me suis contenté de dire que j'avais été battu. Ils m'ont dit que je n'avais pas suivi leurs instructions, c'est-à-dire me déclarer coupable. Depuis ce jour, ils ne m'ont pas laissé dormir. Tous les quarts d'heure, ils me réveillaient pour me donner des coups, et j'ai passé ainsi la nuit du dimanche.

C'était des officiers du corps de l'infanterie de marine qui me frappaient. Il n'y avait pas de soldats. Le lundi 13 août, ils m'ont emmené devant le juge Jiménez pour me confronter avec d'autres marins. J'ai seulement dit que nous nous opposions au coup d'État et que nous n'aiderions aucun de ceux qui le tenteraient. J'ai rappelé que j'avais été battu et que je voulais que mes déclarations soient consignées dans le procès. Le juge refusa. Je lui ai dit que je n'avais pas besoin de prouver que j'avais été battu, puisqu'il pouvait encore voir les marques sur mon corps et sur celui des autres marins. Je lui ai dit aussi qu'à ce stade, mon corps ne pourrait plus résister et que j'essaierais de me suicider si les coups continuaient et qu'on ne me frappait plus qu'à la tête. Le juge s'est contenté de me changer de lieu de détention.

Le lundi dans la nuit ils ont continué à me battre avec les autres. Cette nuit-là ils m'ont emmené faire des perquisitions (il s'agit de la perquisition au domicile des frères Vergara au centre de Concepción) ; ils voulaient que je reconnaisse ces jeunes, je dirai plutôt ces enfants. J'ai refusé. D'abord parce que de ma vie je ne les avais vus. Ils devaient avoir 1G ou 17 ans. Ils m'ont confronté avec eux.

Le mardi à midi, ils m'ont à nouveau conduit au tribunal naval. Le juge a ordonné que l'on me conduise à l'île Quiriquina.

Puis ils m'ont torturé à l'électricité. Personne ne m'interrogeait. Le courant était plus ou moins élevé. Les secousses étaient si fortes que je me suis démis le bras gauche.

Quand ils ont vu que j'allais très mal, ils m'ont bandé les yeux et mis dans un cercueil.

Une fois à l'intérieur, ils m'ont fait rouler le long d'une pente en menaçant de me tuer et en me disant qu'ils ne voulaient pas gaspiller une balle pour un fils de pute comme moi. Puis ils m'ont pris par les pieds et m'ont mis dans un puits, qui, d'après l'odeur, devait être une fosse septième. Ils me tenaient jusqu'à ce que je ne puisse plus respirer. Au bout de trois ou quatre plongées, je me suis évanoui. Ils m'ont fait lever à coups de pied.

J'ai pensé alors que je ne m'en tirerais pas vivant et j'ai donc enlevé le bandeau et vu une vingtaine d'officiers de marine gardant l'endroit. Quand ils ont vu que j'avais enlevé mon bandeau, ils m'ont tellement battu que j'ai perdu connaissance pendant au moins quatre heures : quand je suis revenu à moi il faisait nuit. Ils ont recommencé à me frapper à coups de pied dans la tête, car il n'y avait plus d'endroit sur mon corps où ils pouvaient me frapper.

Puis ils m'ont à nouveau suspendu sur la croix et m'ont torturé à l'électricité. Le 6 à midi ils ont amené Blasert et Lagos qui ont été soumis au même traitement. Ils sont parvenus à leur faire signer des papiers affirmant que j'étais le chef du mouvement subversif. Je suis resté là de trois heures du matin le lundi 6 jusqu'à tard dans la nuit. Cette nuit même, ils nous ont emmené à Silva Palma. De nombreux marins que je peux nommer et qui sont disposés à déclarer en ma faveur m'ont vu arriver à la caserne dans un état lamentable. L'idée des officiers était de nous donner en exemple à tous ceux qui s'opposaient au coup dans l'armée.

Ils m'ont conduit à l'infirmerie. A ma vue l'infirmier a dit: «Je ne veux pas me mêler de cette affaire, cet homme doit être vu par un médecin, je refuse de le soigner.» Il n'a pas voulu non plus soigner Blasert et Lagos, et insistait en disant qu'il ne voulait pas se mêler de cette affaire. Malgré le refus de l'infirmier, le directeur de la prison n'a pas voulu nous conduire à l'hôpital naval pour éviter la diffusion des faits.

Le jour suivant j'ai été conduit devant un officier qui s'appelle Bilbao et qui est commandant. C'était le juge administratif. Il m'a dit, entre autres choses, ce que je n'oublierai jamais : «En cas de coup d'Etat, aucun dirigeant de gauche ne restera en vie.»

(Sergent de la marine de guerre, torturé par ses collègues avant le coup d'Etat militaire, accusé de sédition et de mutinerie pour s'être montré fidèle à Allende. Chile Hoy, 31 août 1973.)

Le moment n'était pas aux conseils de guerre ; il fallait s'occuper du putsch, pour l'instant ; les «traîtres» seraient jugés par la suite.

Un conseil de guerre se réunira au début du mois d'avril à Santiago du Chili pour juger soixante et une personnes, pour la plupart des officiers ou sous-officiers de l'armée nationale, a-t-on appris mercredi dans les milieux du barreau de la capitale chilienne. Selon la même source, six peines de mort seraient requises au cours de ce conseil.

(Le Monde, 8 mars 1974.)

Quelques jours avant le 11 septembre, les généraux putschistes et leurs complices faisaient signer un document secret aux officiers supérieurs des différents corps d'armée, destiné à les convaincre de la nécessité du coup d'Etat et leur donnant des garanties quant à ses limites et sa «propreté». De nombreux signataires se sentent aujourd'hui «trahis», «utilisés» en faveur des intérêts des politiciens de droite. L'existence de ce document a été divulguée précisément par quelques-uns de ces officiers «trompés».

Les rédacteurs de ce document, gardé jalousement par la Junte militaire, sont les généraux Augusto Pinochet Ugarte, Gustavo Leigh Guzmán, l'amiral José Toribio Merino ; les généraux d'armée Sergio Arellano Stark, Javier Palacios, Manuel Torres de la Cruz, Oscar Bonilla, Arturo Viveros; le colonel Pedro Ewing ; le contre-amiral IM Sergio Huidobro Justiniano, commandant général du corps d'infanterie et de marine, et actuellement conseiller personnel de Merino ; l'amiral Patricio Carvajal, ex-chef de l'état-major et actuellement ministre de la Défense nationale ; l'amiral Rodolfo Vio Valdivieso, auditeur général de la flotte et actuel conseiller juridique de la Junte.

En même temps qu'eux, sous le commandement de la CIA et du chargé d'affaires de l'ambassade des États-Unis à Santiago, les agents Federico Willoughby Mac Donald et Alvaro Puga.

Ce groupe ne comprend pas tout l'état-major militaire de la conspiration, mais les chefs principaux. D'autres, à des échelons intermédiaires, étaient dans le secret de la conjuration et de ses véritables causes et objectifs. Ce sont le colonel Julio Canessa, le contre-amiral Ismael Huerta, l'amiral Lorenzo Gotusso Borlando, le contre-amiral Adolfo Walbaum Wieber, le général César Ruiz Danyau, le général Toro Mazotte, le colonel Sergio Leigh Guzmán, le colonel Soler Manfredini et le commandant Muñoz, du 7e Groupement. Ce sont ceux-là, précisément, que leurs compagnons d'armes accusent de «trahison». «On nous a trompés comme des filles légères», disent les repentis d'aujourd'hui.

Les promesses trahies.

Pour apaiser les craintes des officiers supérieurs et des soldats, les auteurs du coup d'État ont utilisé l'argumentation suivante : l'Unité Populaire va déclencher la guerre civile en décapitant le haut commandement, en assassinant les familles des officiers, projet qui aurait été découvert par les services secrets «infiltrés» dans les rangs de l'«ennemi» (gouvernement, partis politiques, etc.). La droite a aussi des armes, et le danger imminent est la guerre civile, un «bain de sang». La seule solution en face de cette alternative est donc l'intervention immédiate et foudroyante des forces armées, afin d obtenir la «pacification nationale». Une fois accomplie cette mission, on reviendrait aux tâches professionnelles, en accord «avec la tradition de nos forces armées». Ce document affirmait que le «soulèvement» ne favoriserait en aucune façon un courant politique déterminé; qu'on respecterait scrupuleusement la vie du Président Allende, de toute sa famille, et des membres du gouvernement populaire ; qu'un avion serait prêt à emmener Allende et sa famille vers le pays qu'ils choisiraient, avec toutes les considérations dues a son rang ; qu'il n'y aurait ni représailles, ni persécutions à cause des idées e chacun ; que les pertes en vies humaines seraient très peu élevées.

LES PREMIÈRES VICTIMES

Tous ces arguments, rédigés presque textuellement, devaient persuader les officiers supérieurs qui montraient des réticences vis-à-vis du coup d'État militaire. La «solidarité institutionnelle» ferait le reste. Le «commandement vertical» et la discipline seraient aussi très utiles. Et comme si tout cela n'était pas suffisant, à partir du 10 septembre, ou ordonna la razzia à l'intérieur des forces armées. Les premières victimes du coup d'État militaire ont été des officiers, commandants, capitaines, lieutenants, sous-officiers et soldats, qui s'étaient montrés ouvertement constitutionnalistes lorsqu'ils avaient été sollicités antérieurement par les conspirateurs. Ceux qui ont réussi à échapper aux fusillades sommaires des premiers jours sont encore en prison.

Aujourd'hui, le document, gardé comme «secret militaire», est un élément qui permet d'exercer des pressions sur les signataires, parmi lesquels quelques-uns démentent l'avoir signé et avoir participé au crime contre la démocratie et au génocide permanent. Liés par leur signature, et, de plus, terrorisés par la «chasse aux sorcières» déchaînée par les services secrets, ils ne peuvent pas relever la tête, ni manifester leur désaccord - ou leur éventuelle opposition. Ils ont vu par les faits qu'aucune des conditions prévues dans le document de la trahison n'avait été remplie par ceux qui avaient jeté à bas le gouvernement du pays. Allende a été assassiné par la patrouille commandée par le général Javier Palacios, le premier à entrer dans le palais de la Moneda (il est inhabituel de voir un général commander une patrouille) ; il n'y a jamais eu d'avion pour qu'Allende et sa famille puissent quitter le pays, puisque Gustavo Leigh et Mendoza avaient décidé de juger sommairement le Président, de le garder comme otage pour paralyser la résistance, et de fusiller «tous les extrémistes, pour servir de leçon», on a bombardé la Moneda et Tomás Moro, des quartiers populaires, des usines, etc. Et le plus grave, selon les officiers et les soldats trompés, c'est qu'à l'intérieur des forces armées même on ait fusillé, arrêté, destitué, etc. C'est le cas du colonel Gustavo Cantuarias Grandón, directeur de l'école de Alta Montaña, fusillé par ordre de la Junte ; celui aussi du général Mario Sepulveda, de l'amiral Montero, arrêté à son domicile.

(Enquête d'un journaliste chilien.)

Mais la participation des généraux dans le coup d'Etat - y a-t-il participation plus «politique»? -- est démontrée par l'enregistrement réalisé par un radio amateur à Santiago le 11 septembre même:

«- 3 appelle 2.

- Ici point 2, à l'écoute.

- Mon général Leigh s'il vous plaît.

- Général Leigh au téléphone.

- Veuillez communiquer à mon général Leigh de la part de mon général Pinochet qu'il lui demande de procéder le plus vite possible à l'attaque aérienne contre les toits du ministère des Travaux publics et de la Banque d'État, le plus vite possible, spécifiez s'il vous plaît que l'attaque doit porter sur les toits du ministère des Travaux publics et de la Banque d'État seulement, sur les toits, pas plus. Si vous pouvez indiquer l'heure, l'heure du début de l'attaque pour coordonner avec les forces de terre.»

(Source : Comité Solidarité Chili, La Havane.)

Voici comment les forces armées «apolitisées», «professionnelles», justifient leur putsch :

La Junte accuse le gouvernement de M. Allende :

1) D'avoir violé les «droits fondamentaux de la liberté d'expression, d'enseignement, les droits de réunion, de grève, le droit à la propriété et, en général, le droit à une existence sûre et digne».

2) D'avoir «brisé l'unité nationale en fomentant artificiellement une lutte de classe stérile menant à une lutte fratricide...».

3) De s'être montré incapable de maintenir une coexistence pacifique de tous les Chiliens.

4) De s'être «placé en marge de la Constitution à maintes reprises».

5) D'avoir enfreint la loi ou d'avoir omis de l'appliquer, créant ainsi des situations de fait illégales.

6) D'avoir «détruit le respect que se doivent les différents pouvoirs de l'État en laissant sans effet les décisions du Congrès national, du pouvoir judiciaire...».

7) D'avoir outrepassé ses pouvoirs en concentrant dans ses mains le pouvoir politique et économique.

8) D'avoir perdu son autorité de par sa dépendance des partis politiques.

9) D'être resté inactif face à l'inflation et à la dégradation de la situation économique.

10) D'avoir fait preuve «d'irresponsabilité ou d'incapacité» face à «l'anarchie, l'asphyxie des libertés et la déliquescence morale et économique».

11) «Toutes les raison mentionnées ci-dessus sont suffisantes pour conclure que la sécurité intérieure et extérieure du pays était en danger» et que «le maintien du gouvernement était incompatible avec les plus hauts intérêts de la République et de son peuple souverain».

12) Toutes ces raisons sont «suffisantes pour justifier notre intervention en vue de déposer un gouvernement illégitime, immoral et qui ne représentait pas le sentiment national de la majorité, et éviter ainsi des maux pires qui pourraient naître du vide actuel. Notre but est de rétablir la normalisation économique et sociale, la paix, la tranquillité et la sécurité perdues».

13) «Pour toutes ces raisons... les forces armées ont assumé le devoir moral de destituer le gouvernement... et de prendre le pouvoir tant que les circonstances i exigent.» L'appui d'une grande majorité nationale Justine, «devant Dieu et devant l'histoire», les actions entreprises.

14) En conséquence, «ces décisions et résolutions devront être respectées et appliquées par tout le pays, et spécialement par les autorités».

«Ordre, discipline et hiérarchie : voilà ce qui manque au pays, mais les forces armées sont parfaitement capables de les assurer», a déclaré d'autre part le nouveau ministre des Affaires étrangères chilien, le vice-amiral Ismael Huerta, au cours d'une conférence de presse tenue jeudi et à laquelle avaient été invités six journalistes étrangers.

«La situation dans laquelle se trouve le pays est inattendue, en quelque sorte, a poursuivi le ministre, car l'on n'aurait pas pu imaginer il y a quelques années que l'armée intervienne dans la vie politique. Mais les circonstances de la rupture morale, sociale et économique provoquée par le régime marxiste nous ont obligés à agir.»

Actuellement, a dit encore l'amiral Huerta, «l'ordre public est assuré, la situation est sous contrôle et les opérations militaires auxquelles vous avez pu assister avaient pour objet de réduire quelques francs-tireurs et de petits groupes d'extrémistes, afin de protéger la population».

(Le Monde, 15 septembre 1973.)

LE GÉNÉRAL DE LA MORT

Noble intention que celle de protéger la population. Mais le verbe «protéger» peut prêter à discussion quand on l'associe au général Sergio Arellano Stark, appelé aussi «le général de la mort» ; l'un des protecteurs actuels des Chiliens.

«Je déclare qu'un tribunal venu spécialement de Santiago a dicté ces sentences.» Cette phrase du lieutenant-colonel Ariosto Lapostol Orrego, commandant de la place de Coquimbo et les départements de Freirina et Huasco de la province d'Atacama, adressée à un journal régional, désigne les principaux responsables de l'orgie de sang qui a coûté la vie à 15 Chiliens à l'intérieur de la caserne Arica de la ville de La Serena, et à une centaine dans tout le Nord du Chili.

Le tribunal en provenance de la capitale était en fait la commission spéciale du service d'espionnage, dirigée par le général Sergio Arellano Stark qui a commencé dans la province de Coquimbo une tournée semée d'exécutions. Arellano, connu aujourd'hui dans tout le pays sous le nom de «général de la mort» ou de «Goering chilien», a personnellement donné l'ordre d'abattre une centaine de personnes, en alléguant les grossières inventions du prétendu plan Z.

Le général Arellano Stark et son cortège sont arrivés à La Serena le octobre. Ils se sont immédiatement constitués en «tribunal», et en ont refusé l'entrée au magistrat militaire, Florencio Bonilla. L'avocat Francisco Alvarez, membre du conseil de guerre de la région, était également absent. Sur l'ordre exprès d'Arellano Stark, l'accès de la caserne Arica a été interdit
à tout civil. Les 15 personnes signalées par Arellano ont été interpellées à 15 heures le même jour, et trois heures plus tard elles étaient fusillées. A heures les corps criblés de balles étaient enterrés dans la fosse commune.

Qui étaient ces ennemis.?

Sur les 15 hommes assassinés, trois seulement avaient été jugés et condamnés : Carlos Alcayaga à 20 ans de prison, Roberto Guzmán Santa Cruz, un avocat, à 5 ans, et Hipolito Cortez Alvarez, à 5 ans. Tous trois avaient fait appel.

Quant aux autres, aucun n'avait été jugé, ni interrogé par aucun tribunal. L'un d'entre eux, Jorge María Jordan Domi, médecin communiste très connu à Ovalle et aimé par toute la population, devait être entendu par le conseil de guerre le 18 octobre. Son avocat, un militant de la DC, Raúl Salamanca, tenait sa défense prête pour ce jour-là.

L'un des autres fusillés, le sous-délégué du gouvernement de la station balnéaire de Los Vilos, Oscar Aedo Guerreo, avait été arrêté le jour précédent.

Hipolito Cortez laisse neuf orphelins (l'aîné a 17 ans, le dernier trois mois). Son délit : on a trouvé dans la cour de sa maison deux vieux revolvers. Carlos Alcayaga, un militant du MAPU, avait une caisse de dynamite: il était mineur. Il a été condamné à 20 ans de prison.

Arellano Stark est en outre totalement responsable de l'exécution du directeur du conservatoire de musique de La Serena, Jorge Washington Peña Hen. Le professeur Pena était mondialement connu ; il était le fondateur et le chef de l'orchestre symphonique d'enfants de La Serena, avec lequel il avait donné des concerts en Europe et à Cuba. Ses délits : être un militant socialiste et s'être rendu à Cuba pour y célébrer la musique.

Les autres martyrs s'appellent : José Eduardo Araya Gonzalez, Victor Fernando Escobar Astudillo, Jorge Abel Contreras Godoy, Gabriel Gonzal Vergara Muñoz, Oscar Armando Certes Cortés, Marcos Enrique Barrantes Alcayaga, Mario Alberto Ramírez Sepulveda, Jorge Osorio Zamora et Manuel Marcarian Jamett.

Seul le docteur Muñoz, un militant du PS, a pu échapper à la mort. Son corps était tellement transpercé de coups de baïonnettes que le directeur de la prison locale ne s'est pas rendu compte qu'il vivait encore.

Sur les 15 personnes fusillées, 8 appartenaient au PS, 5 au PC et 2 au MAPU.

ARELLANO POURSUIT SA TOURNÉE

Le général Arellano a poursuivi sa tournée. Le lendemain du massacre de La Serena, le 17 octobre, il était déjà installé à Copiapó. «Son humeur s'altéra» quand il apprit que le procureur militaire de la région n'avait prononcé «que peu de condamnations à mort». Il corrigea immédiatement la liste des prisonniers et écrivit de sa main les noms des nouvelles victimes y compris celui du procureur trop modéré à son goût.

Résultat : 13 civils fusillés sous prétexte d'une tentative de fuite. Voici leurs noms : Alfonso Gamboa, directeur de radio Atacama, Wilton Cabello Bravo, ancien chef de ORPLAN de Atacama, Leonel Vichenti, professeur à 1 université technique d'Atacama, Fernando Carvajal, Manuel Cortazar, Agapito Carvajal, Raúl del Carmen Guardia, Leopoldo Narravidi, Ricardo Mancilla, Pedro Perez Flores, Jaime Ivan Sierra, Atilio Ugarte Gutierrez et Adolfo Ballera.

Ricardo García, ingénieur, ancien fonctionnaire de FONU et ancien gérant de la mine de cuivre de El Salvador, a été également fusillé à Copiapó.

Arellano s'est rendu ensuite à Arica : 6 exécutions. Sur le chemin du retour il a fait escale à Antofagasta : 7 morts. De là il s'est rendu à Calama : 26 fusillés sous prétexte d'une tentative de fuite. Carlos Berger, avocat et journaliste, qui avait été jugé par le conseil de guerre et condamné à 60 jours de prison, a été assassiné alors qu'il n'avait plus que quinze jours de prison à faire.

A Calama ont été tués David Miranda, vieux dirigeant des syndicats de mineurs, sous-directeur des relations industrielles de Cobre-Chuqui ; Haroldo Cabrera, responsable du département financier de l'entreprise et docteur en économie condamné auparavant à 17 ans de prison, et Villalobos, ouvrier, président du Comité des Travailleurs volontaires de la mine.

A Antofagasta, ont été fusillés le jeune instituteur German Miric, militant communiste, qui avait été à plusieurs reprises maire de la ville ; Mario Silva Iriarte, Ronald Solari, Aranis. A l'entreprise de salpêtre de Pedro de Valdivia, le médecin Jorge Cerda Albarracin, l'administrateur Carlos Quiroga, et le président du syndicat Vitalio Masarello, ont été tués.

A Iquique Juan Valencia et Oscar Palevic ont été fusillés parmi beaucoup d'autres.

A Tocopilla, sont morts Marcos de la Vega, maire de la ville, ingénieur chimiste et professeur de mathématiques tout à la fois ; le gouverneur du département, Mario Arqueros ; le conseiller municipal et secrétaire départemental de la CUT, Alexis Valenzuela, et l'ancien maire José García.

Le lundi 12 novembre, le général Arellano Stark a été élevé au grade de commandant en chef de la seconde division de l'armée basée à Santiago. Son principal titre de gloire : avoir fait fusiller une centaine de patriotes, de dirigeants du peuple et de travailleurs.

Sa nomination a été signée par le général Auguste Pinochet.

(Enquête d'un journaliste chilien.)


Alain Labrousse est journaliste et écrivain. Il a publié un livre sur l'Uruguay - Les Tupamaros, Ed. du Seuil, 1971 - et un livre sur le Chili - Expérience chilienne, Ed. du Seuil, 1971.


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