Chili, le dossier noir


IL PLEUT SUR SANTIAGO

«Il pleut sur Santiago.»
C'est ainsi que les habitants de Santiago, fidèles à
l'Unité Populaire, se communiquèrent la nouvelle du
coup d'État. Ce code, chuchoté dans l'ombre et
communiqué par téléphone, servira de titre
au chapitre traitant de la terreur physique qui s'est abattue sur le Chili.

«Veuillez communiquer à... (inaudible)... qu'il prépare un bulletin à ajouter aux circulaires aux effets d'établir, de dire très clairement, et de diffuser répétitivement par radio que pour chaque membre des Forces Armées victime d'un attentat, à toute heure et occasion, on fusillera immédiatement 5 prisonniers marxistes. Terminé.

- Répétez la fin : on fusillera... Terminé.

- Cinq prisonniers marxistes. Terminé.

- Exact, compris, exact.

- Ici point 5. Terminé

«J'ai demandé si les stades Chile et Nacional fonctionnaient comme points de regroupement des prisonniers.

- Nous consultons. Attendez quelques minutes. Exactement, s'ils fonctionnent, Il nous faut l'information complète : les effectifs et un procédé général. Deuxièmement, s'ils ne fonctionnent pas à partir de quelle heure et avec quels moyens.»

«La Junte Militaire de gouvernement aux commandants de garnison. Unités indépendantes et autorités des Forces Armées et Carabiniers. A partir de cet instant seront arrêtés tous les dirigeants politiques et syndicaux et toute personne qui désobéirait aux ordres émanant des autorités militaires. Les personnes arrêtées seront jugées et au cas où elles sont surprises portant des armes et/ou des explosifs, seront soumises aux tribunaux militaires en temps de guerre. Terminé.

- Reçu, exact, complet, terminé

«Pouvez-vous me dire le sens du mot réduction, - opération réduction population.

- Réduction signifie, mon général, disons que s'il n'est pas nécessaire, disons de faire des blessés ou des morts, quand la population se sera rendue l'opération prendra fin.

- Propos fondamental de l'opération?

- Oui, mon général, réduction.

- Mais dans quel but, la réduction?

- Dans le but de rétablir le calme, mon général, car selon les informations, jusqu'à hier Il y avait de nombreux groupes qui causaient des ennuis mais, disons, selon une nouvelle appréciation de l'armée par suite de la prise de... (inaudible) cette agressivité s'est transformée en attitude défensive. Terminé.

- Oui, je comprends que réduction, c'est logiquement pour pénétrer dans la population, prendre leurs armes et descendre celui qui résiste, etc. etc., mais le but fondamental - j'imagine que ce sont les armes - capturer avec les armes et celui qui résiste, bon, sévir, le descendre. Est-ce ainsi que vous l'en tendez?

- Exactement, mon général.»

(Enregistré par un radio amateur à Santiago le 11 septembre 1973. Source : Comité Solidarité Chili, La Havane.)

QUELQUES MORTS ENTRE AUTRES

LA MORT D'UN PRÉSIDENT

Le récit que nous avons choisi de la mort du Président Allende est celui qu'en donna Fidel Castro, à La Havane, le 30 septembre 1973. En voici des extraits :

(...)

Les fascistes ont tout fait pour empêcher que le monde entier sache ce qui s'est réellement passé le 11 septembre. Nous avons rassemblé les témoignages de ceux qui étaient avec le Président, au cours de cette matinée, et ceux de quelques-uns des survivants ; ainsi nous avons pu reconstituer les événements du 11 septembre, et nous savons quels ont été les derniers moments du Président Allende. Nous allons les relater ici brièvement. Certains de ces faits ont déjà été rapportés par sa propre fille, qui nous a raconté clairement, aujourd'hui, tout ce qu'elle a vécu en compagnie de son père au cours de cette matinée. Grâce à son récit, nous avons pu nous rendre compte du caractère humain du Président Allende, de son souci pour les camarades qui n'avaient pas d'armes et pour les femmes qui pouvaient mourir inutilement, de la conscience qu'il avait de ce que les combats à venir exigeraient des chefs et des cadres... Comme Il avait raison !

Si la camarade Beatriz Allende était morte au palais de la Moneda, ni ce million de Cubains ici présents ni l'opinion publique internationale n'auraient eu la chance de connaître les derniers gestes du Président, ses préoccupations, ses inquiétudes, son inquiétude particulière sur l'unité des forces révolutionnaires, son appel à l'unité, ses sentiments et sa volonté inébranlable de lutter jusqu'à la mort pour défendre sa juste cause.

Les paroles de Beatriz Allende nous ont donc permis de connaître l'attitude et l'état d'âme du Président Allende, le 11 septembre dernier.

Nous allons surtout faire référence à l'attitude de combattant et de soldat de la révolution assumée, le 11 septembre, par le Président Allende.

Ce jour-là, à 6 h 20, le Président reçoit un appel téléphonique dans sa résidence de la rue Tomás Moro. On l'informe du coup d'État militaire qui a éclaté. Il met immédiatement en état d'alerte les hommes de sa garde personnelle et prend la ferme décision de se rendre au palais de la Moneda pour défendre, depuis son poste de président de la République, le gouvernement de l'Unité Populaire. Il est accompagné d'une escorte de 23 hommes, armés de 23 fusils automatiques, deux mitrailleuses calibre 30 et 3 bazookas. Ils partent à bord de quatre voitures et d'une camionnette pour le palais présidentiel, où ils arrivent à 7 h 30.

Son fusil automatique à la main, le président, suivi de son escorte, entre au palais de la Moneda par la porte principale. A cette heure-là, la protection habituelle du Palais, à la charge des carabiniers, était comme toujours.

Une fois à l'intérieur, Il réunit les hommes qui l'accompagnent. Il les informe de la gravité de la situation et leur fait part de la décision de combattre jusqu'à la mort pour défendre le gouvernement constitutionnel, légitime et populaire du Chili contre le coup d'Etat fasciste. Il analyse le nombre d'effectifs disponibles et donne les premières instructions pour la défense du palais.

Sept membres du corps d'investigations arrivent pour se joindre aux défenseurs. Les carabiniers se maintiennent à leurs postes et certains d'entre eux organisent la défense de l'édifice. Un groupe réduit de l'escorte personnelle monte la garde devant le bureau présidentiel, avec l'ordre de ne laisser entrer aucun militaire armé, afin d'éviter une trahison.

En l'espace d'une heure, Il prononce à la radio trois allocutions où Il exprime au peuple sa volonté de résister.

Peu après 8 h 15, la junte fasciste, utilisant les interphones du palais, enjoint au Président de se rendre et de démissionner. Elle lui propose démettre à sa disposition un avion pour qu'il puisse quitter le pays avec sa famille et ses collaborateurs. Le Président leur répond : «Des généraux traîtres comme vous ne peuvent savoir ce qu'est un homme d'honneur», et Il rejette l'ultimatum avec indignation.

Dans son bureau, le Président tient une brève réunion avec plusieurs officiers supérieurs du corps de carabiniers qui s'étaient rendus au palais et qui refusent lâchement de défendre le gouvernement. Le Président les réprimande durement et, avec mépris, leur ordonne de quitter immédiatement les lieux. Les trois aides de camp du Président arrivent, durant cette réunion avec les chefs des carabiniers. Le Président leur déclare qu'il ne peut faire confiance aux militaires, et Il leur demande de quitter le palais de la Moneda. Toutefois, le Président prend affectueusement congé du commandant Sanchez, qui avait été pendant plusieurs années un aide de camp efficace et qui représentait la force aérienne.

Peu après le départ des aides de camp et des officiers supérieurs du corps de carabiniers, le lieutenant chargé de la garnison de carabiniers du palais présidentiel, obéissant aux ordres de son commandement, commande à un carabinier de parcourir l'édifice et de donner l'ordre de repli aux membres de la garnison, qui commencent immédiatement à quitter le palais de la Moneda, en emportant une partie de l'armement. Ils sont suivis par les véhicules blindés des carabiniers qui, jusqu'alors, étaient restés en position de défense du palais.

Au moment où ils se retirent par l'escalier principal et où ils se trouvent déjà près de la porte de sortie, un groupe de dix carabiniers, accompagnés du porteur de Tordre de repli et accomplissant sans aucun doute les instructions reçues, tournent leurs fusils et essaient de tirer sur le Président, mais le personnel de l'escorte riposte énergiquement. C'est le premier échange de coups de feu avec les putschistes.

Entre-temps, de nombreux ministres, sous-secrétaires et assesseurs, les filles du Président, Beatriz et Isabel, et d'autres militants de l'Unité Populaire arrivent au palais pour rester aux côtés du Président en ces heures critiques.

Vers 9 h 15 se produisent les premiers coups de feu tirés sur le palais depuis l'extérieur. Plus de deux cents hommes des troupes d'infanterie fascistes avancent dans les rues Teatinos et Morandé, des deux côtés de la place de la Constitution, vers le palais présidentiel, et tirent sur le bureau présidentiel. Les forces qui défendent le palais ne dépassent pas quarante hommes. Le Président donne l'ordre d'ouvrir le feu sur les attaquants et Il tire personnellement sur les fascistes, qui reculent au milieu du plus grand désordre, après avoir enregistré de nombreuses pertes.

Les fascistes font alors appel aux tanks, appuyés par l'infanterie. Un tank avance dans la rue Moneda, un autre dans la rue Teatinos, un troisième dans la rue Alameda et la rue Morandé et un quatrième se dirige vers la porte principale, qui donne sur la place de la Constitution. A ce moment-là, depuis le bureau du Président, quelqu'un tire au bazooka sur le tank qui se trouvait près de la porte principale. Il est totalement détruit. Deux autres tanks concentrent le tir sur le cabinet présidentiel et un véhicule blindé doté de mitrailleuses tire sur le secrétariat et le bureau de l'escorte. Plusieurs pièces d'artillerie installées sur la place de la Constitution tirent également sur le palais. Le président parcourt les différentes positions de combat, dirigeant et encourageant les défenseurs. La lutte violente se poursuit pendant plus d'une heure, sans que les fascistes parviennent à avancer d'un pouce.

A 10 h 45, au Salon Toesca, le Président réunit les ministres, les sous-secrétaires et les assesseurs qui s'étaient rendus au palais pour rester à ses côtés. Il leur déclare que désormais, la lutte aurait besoin de dirigeants et de cadres. Il invite tous ceux qui sont désarmés à quitter le palais de la Moneda à la première occasion et tous ceux qui sont armés, à rester à leurs postes de combat. Bien entendu, aucun des collaborateurs désarmés ne se montre d'accord avec cette thèse du Président, pas plus que les filles du Président et les autres femmes qui se trouvent au palais de la Moneda et qui refusent de partir.

Le combat se poursuit avec violence. Utilisant les interphones du palais, les fascistes adressent rageusement de nouveaux ultimatums et annoncent que si les défenseurs ne se rendent pas, ils feront appel immédiatement à la force aérienne.

A 11 h 45, le Président se réunit avec ses filles et les neuf autres femmes qui se trouvaient au palais, et Il leur ordonne fermement de quitter la Moneda, car Il considère insensé qu'elles y trouvent la mort, alors qu'elles sont sans défense. Il demande immédiatement aux assiégeants une trêve de trois minutes pour évacuer le personnel féminin. Les fascistes n'accordent pas de trêve. Déjà, cependant, leurs troupes se retirent peu à peu des environs du palais pour permettre le déclenchement de l'attaque aérienne. Il se produit alors une accalmie, qui permet aux femmes de sortir.

L'attaque aérienne commence vers midi. Les premières roquettes tombent dans le jardin d'Hiver, situé au centre de la Moneda. Elles traversent les toits et explosent à l'intérieur des bâtiments. Les avions et les coups de feu se succèdent. La fumée et les gaz toxiques envahissent l'édifice. Le Président donne l'ordre de rassembler tous les masques antigaz. Il se renseigne sur la quantité de munitions et exhorte les combattants à résister fermement au bombardement.

Après presque trois heures de combat, les munitions des fusils automatiques de la garde personnelle du Président commencent à s'épuiser. Il ordonne donc d'abattre immédiatement la porte du dépôt d'armes de la garnison des carabiniers du palais, où doit se trouver une partie des armes. Comme cette information tarde à arriver, Il traverse lui-même le Jardin d'Hiver et se dirige vers le dépôt. Voyant qu'on tarde à abattre la porte, Il donne l'ordre d'employer des grenades. Une brèche est ouverte : on prend quatre mitrailleuses calibre 30, de nombreux fusils Sik, beaucoup de munitions, des masques anti-gaz et des casques. Le Président ordonne de porter immédiatement tout ce matériel aux postes de combat et parcourt personnellement les dortoirs des carabiniers pour ramasser les fusils Sik et les autres armes qui s'y trouvent. Le Président charge sur ses épaules plusieurs armes qui serviront à renforcer les postes de combat, et Il s'exclame : «Voilà comment s'écrit la première page de cette histoire. Mon peuple et l'Amérique écriront la suite», ce qui émeut profondément tous ceux qui l'accompagnent.

Alors que le Président transporte les armes depuis le dépôt, l'attaque aérienne reprend avec violence. Une explosion brise des vitres près de l'endroit où se trouve le Président, et des éclats de verre le blessent dans le dos. C'est sa première blessure. Tandis que les médecins le soignent, Il ordonne de continuer à transporter les armes, et ne cesse de se préoccuper du sort de chacun de ses camarades.

Quelques minutes plus tard, les fascistes reprennent l'attaque avec violence, combinant le bombardement de la force aérienne avec celui de l'artillerie, des tanks et de l'infanterie. Selon des témoins, le bruit, la mitraille, les explosions, la fumée et l'air toxique convertissent le palais en véritable enfer. Bien que le Président ait donné l'ordre d'ouvrir tous les robinets pour empêcher le feu d'envahir le rez-de-chaussée, l'aile gauche du palais est la proie des flammes, et celles-ci se propagent déjà jusque dans la salle des aides de camp et le Salon Rouge. Mais le Président, qui ne s'est jamais découragé, même dans les moments les plus critiques, donne l'ordre de répondre à l'attaque massive avec tous les moyens disponibles.

Le Président accomplit alors un de ses plus grands exploits. Dans le palais en flammes, Il se traîne, sous la mitraille, jusqu'à son bureau, qui donne sur la place de la Constitution, prend un bazooka, vise un tank situé dans la rue Morandé qui tire furieusement contre le palais, et le met hors de combat avec un impact précis. Quelques instants après, un autre combattant met un troisième tank hors de combat.

Les fascistes placent des chars blindés, des troupes et des tanks nouveaux dans la rue Morandé 80, et intensifient leurs tirs contre la porte d'entrée de la Moneda, tandis que le palais continue à brûler. Le Président descend au rez-de-chaussée, accompagné de plusieurs autres combattants, pour repousser les fascistes et les empêcher de pénétrer à l'intérieur du palais par la rue Morandé, et Il y réussit.

Les fascistes cessent alors leurs attaques dans ce secteur et demandent avec des cris deux représentants du gouvernement afin d'engager des pourparlers. Le Président envoie Flores, secrétaire général du gouvernement, et Daniel Vergara, sous-secrétaire de l'Intérieur, qui sortent par la porte de la rue Morandé et se dirigent vers une jeep de l'armée stationnée en face. Il est environ une heure de l'après-midi. Flores et Vergara s'entretiennent avec un officier de haut rang qui se trouve dans la jeep. A leur retour vers le palais, alors qu'ils se trouvent tout près de la porte d'entrée, des coups de feu sont traîtreusement tirés depuis la jeep. Flores reçoit une balle à la jambe droite et Daniel Vergara est abattu de plusieurs coups de feu dans le dos. Ses camarades le recueillent sous le feu protecteur d'autres défenseurs.

Les fascistes ont entamé ces pourparlers pour forcer une fois de plus le Président à se rendre et lui offrir toutes les facilités, à lui et à ses défenseurs, pour abandonner le palais et aller là où ils le voudraient. Le Président réitère immédiatement sa décision de combattre jusqu'à la dernière goutte de sang, exprimant ainsi, non seulement sa propre décision, mais aussi celle de tous les héroïques défenseurs du palais. Au rez-de-chaussée, les combattants résistent aux attaques dirigées depuis la rue Morandé, alors que l'entrée principale est déjà pratiquement détruite.

Vers 13 h 30, le Président monte vérifier les positions de l'étage supérieur. De nombreux défenseurs sont morts sous la mitraille, à la suite des explosions ou au milieu des flammes. Le comportement extraordinairement héroïque du journaliste Augusto Olivares a surpris tout le monde. Grièvement blessé, Il est opéré et soigné à l'infirmerie du palais, et alors que tout le monde le croit couché, Il occupe de nouveau, arme à la main, son poste de combat, au deuxième étage, aux côtés du Président. Il serait trop long d'énumérer ici les noms et les actes d'héroïsme de ces remarquables combattants.

Après 13 h 30, les fascistes réussissent à occuper le rez-de-chaussée du palais. On organise alors la défense à l'étage supérieur et le combat continue. Les fascistes tentent de monter à l'étage supérieur par l'escalier central. \ ers 14 heures, ils réussissent à occuper partiellement cet étage. Le Président s'est retranché avec plusieurs camarades dans un coin du Salon Rouge. Au moment où Il avance vers l'endroit où se trouvent les fascistes, Il reçoit une première balle à l'estomac : Il se plie sous la douleur, mais n'en continue pas moins de lutter. En s'appuyant sur un fauteuil, Il continue à tirer en direction des fascistes qui ne sont plus qu'à quelques mètres. Jusqu'à ce qu'un second projectile l'atteigne à la poitrine, puis Il tombe et, déjà moribond, Il est alors criblé de balles.

A la vue de leur Président mort, des membres de son escorte contre-attaquent énergiquement et repoussent à nouveau les fascistes jusqu'à l'escalier principal. A ce moment, alors que le combat fait rage, les camarades du Président ont un geste d'une dignité extraordinaire : ils recueillent le corps inerte du Président et le transportent jusqu'à son bureau ; ils l'assoient sur le fauteuil présidentiel, lui passent son écharpe et l'enveloppent ensuite clans un drapeau chilien.

Après la mort de leur héroïque Président, les immortels défenseurs du palais continuent à lutter pendant deux heures contre les attaques sauvages des fascistes. Ce n'est qu'à 16 heures, alors que le palais est la proie des flammes depuis plusieurs heures, que la résistance cesse.

Plusieurs seront stupéfaits devant un tel récit. La vérité est en effet stupéfiante. Les hauts officiers des quatre armes s'étaient soulevés contre le gouvernement de l'Unité Populaire, et quarante hommes seulement ont repoussé pendant sept heures les attaques effrénées de l'artillerie, des tanks, de l'aviation et de l'infanterie fascistes. L'histoire a enregistré très peu d'actes aussi héroïques.

Le Président a non seulement respecté fermement et courageusement son engagement de mourir pour défendre la cause du peuple mais, au moment décisif, Il a atteint une stature incroyable. Son courage, sa sérénité, son dynamisme, ses capacités de diriger la lutte et l'héroïsme dont Il a fait preuve méritent notre admiration. Jamais sur ce continent, un Président n'a réalisé un exploit aussi dramatique. Très souvent, l'esprit sans défense a été écrasé par la force brutale. Mais on peut affirmer maintenant que jamais, sur le plan militaire, la force brutale n'a connu une telle résistance de la part d'un homme d'idées dont les armes ont toujours été la plume et la parole.

Salvador Allende a fait preuve de plus de dignité, d'honneur, de courage et d'héroïsme que tous les militaires fascistes réunis.

Son geste d'une grandeur incomparable a couvert à jamais d'ignominie Pinochet et ses complices.

Voilà comment se comporte un révolutionnaire !
Voilà comment se comporte un homme !
Voilà comment meurt un véritable combattant !
Voilà comment meurt un défenseur du peuple !
Voilà comment meurt un soldat du socialisme !

Les témoignages qui nous étaient parvenus jusqu'à présent, ceux de journalistes, ou celui de son médecin personnel, le docteur Guijón, comptent peu face au témoignage d'un membre du groupe des Amis Personnels (GAP) d'Allende, dont nous devons taire l'identité. Cet homme, qui doit son salut au fait d'avoir été mêlé au dernier moment à un groupe d'ouvriers des textiles et déporté aux stades, raconte ce qu'il a entendu, alors que tous avaient quitté Allende - y compris le docteur Guijón - et que l'armée a fait feu.

On s'était battu pendant six heures. Quelques camarades étaient tombés. Parmi eux, Augusto Olivares, première victime de cet affrontement inégal. Vers 15 heures le Président nous appela tous, les membres de la garde de sécurité, les camarades, les amis, parmi lesquels se trouvaient deux femmes.

En tant que soldat et commandant, le Président nous a exposé clairement la situation : la trahison était accomplie. Personne ne pensait se rendre, mais Il estimait que continuer la lutte était un sacrifice inutile car l'ennemi employait déjà des avions Hawker-Hunter. A la Moneda, Il ne nous restait que deux salles, à côté du Salon Toesca, mais qui pouvaient être bombardées d'une minute à l'autre.

Le groupe était réduit à 25 personnes. Le camarade Allende nous dit : «On nous a donné l'occasion de nous rendre et nous n'avons pas accepté. On nous rassure maintenant, en nous disant que tous ceux qui sont encore à l'intérieur seront saufs. Je crois, a-t-il ajouté, que le mieux est de nous rendre maintenant pour nous réorganiser dehors.» Le sacrifice inutile et la présence des femmes l'inquiétaient. Lui, pourtant, ne s'est jamais montré décidé à se rendre. Ce n'était pas notre intention non plus, mais le camarade Allende nous donna l'ordre suivant : «Descendez devant moi, je vous suis immédiatement.» Par mesure de sécurité nous avons accepté de marcher devant lui, désarmés. Quand nous sommes arrivés à la porte de la rue Morandé, on nous a tout de suite arrêtés, fouillés minutieusement et mis face au mur, les mains sur la nuque. Pendant cette opération, le général Palacios est monté. Nous étions inquiets du retard du Président. Trois minutes ne s'étaient pas écoulées lorsque nous avons entendu une décharge de balles et vu notre camarade Marcelo arriver. Il avait vu la troupe qui accompagnait le général Palacios tirer. Tout de suite après, la camarade Miriam Contreras descendait, témoin elle aussi de l'événement. Miriam avait une crise de nerfs et Il a fallu l'emmener dans une ambulance de l'hôpital central. Le camarade Allende était mort. Les fascistes venaient de le tuer.

Notre groupe, comportant des journalistes, des médecins, etc., est resté deux heures environ allongé sur le sol et soumis à toutes sortes d'insultes, de coups de crosse, coups de pieds, sous les balles qui passaient à quelques centimètres des têtes. A un moment, un tank avec mitrailleuse point 50 a tiré de si près que les décombres du mur nous ont sauté à la tête. Nous nous tenions tranquilles, peut-être parce que nous avions accompli notre tâche, ou parce qu'on avait promis de nous laisser en vie et de nous rendre la liberté. Nous pensions qu'ils tiendraient parole. Mais, plus le temps passait, plus nous nous rendions compte que nous avions en face de nous des assassins.

ALLENDE NE S'EST PAS RENDU!

«Allende ne s'est pas rendu, raconte Gerhard Eisenlob, du magazine Bunte Illustrierte. Trois heures environ après l'ultimatum, les soldats ont donné l'assaut au palais. Je me trouvais avec deux journalistes chiliens. Les coups de feu claquaient sans arrêt. Dans le Salon Rouge, nous avons vu le corps d'Allende. Sa tête était mutilée à tel point qu'il n'était plus identifiable. J'ai remarqué la trace de plusieurs blessures par balles dans le dos et à l'épaule du mort.

(Le Monde, 25 septembre 1973.)

Et, de l'autre côté, c'est la panique :

«5 appelle 1. Un instant. Ici le général Bonilla, général Bonilla. Patricio, dis-moi si tu m'entends.

- Je t'entends bien, je t'écoute.

(Le général Bonilla est actuellement ministre de l'Intérieur et Patricio est le contre-amiral Patricio Carvajal qui dirigea personnellement l'attaque contre le palais de la Moneda.)

- De la part du commandant en chef: Il est indispensable le plus vite possible que les médecins chefs du service de santé de l'armée de Terre, et des forces armées et le chef des services médicaux des carabiniers et le médecin légiste de Santiago fassent, certifient la mort de monsieur Allende pour que par la suite les politiciens ne puissent pas rendre les forces armées responsables d'avoir provoqué son décès.

- Nous voulons savoir si les chefs des services de santé et le médecin légiste ont déjà procédé à la reconnaissance et au document correspondant. Tout de suite. Faites attention, qu'il ne leur vienne pas l'envie de le transporter à la morgue pour l'autopsie, tout de suite, ce serait extrêmement dangereux, parce que, je ne sais pas, c'est un antre d'extrémistes et alors ils pour raient tenter de voler le corps.

- Terminé, Nicanor.

- Ecoute, je ne peux pas te dire s'il a déjà quitté la Moneda, mais Il y a une heure et demie environ, Brad Brady a donné devant moi l'ordre de le transporter en secret en ambulance à l'hôpital militaire, et les chefs des services de santé des forces armées et des carabiniers ont été convoqués avec le médecin légiste, ont été appelés à l'hôpital militaire pour l'examen et l'établissement du document. J'ai compris qu'on doit apporter ce document ici, à l'état-major, mais Il n'est pas encore arrivé. Je crois qu'ils n'ont pas eu le temps de faire l'examen. De toute façon, le corps restera à l'hôpital militaire jusqu'à nouvel ordre. Terminé.

- Reçu, exact. Ecoute, Nicanor, Il faut prendre des mesures de sécurité et dis à Hernan Brady d'assurer l'absolue sécurité de l'hôpital militaire et de donner des informations dès qu'il en aura. Terminé, Nicanor.

- Peut-être qu'il serait bon de faire une recherche pour déterminer les causes du décès de ce monsieur, qui sait, peut-être qu'il a été tué par les GAP (garde personnelle) et peut-être qu'après ils rejetteront la responsabilité sur nous.»

(Dialogue enregistré le 11 septembre 1973 à Santiago par un radio amateur. Source : Comité Solidarité Chili, La Havane.)

Comme on le voit, les militaires hésitaient sur la version à adopter pour expliquer la mort du Président. Pas un seul instant Il n'est question de suicide dans leurs conversations radiophoniques.

Une délégation de l'Internationale socialiste ne pourra rendre hommage au Président assassiné. Les fleurs seront déposées à cinq mètres de la tombe, à Viña del Mar, et la délégation «retenue» durant deux heures.

A peine entrée dans le cimetière, la délégation était interceptée par des carabiniers armés de mitraillettes, qui lui donnaient l'ordre de s'arrêter. Alors que le chef de la délégation, M. André Vanderloewe, président du parti du travail hollandais, continuait d'avancer, tout en s'expliquant en anglais - ses paroles étant traduites simultanément par un interprète -, l'officier de l'unité des carabiniers lançait un ultimatum : «Un paso más y tiro» (un pas de plus et je tire).

Après qu'ils eurent déposé leurs gerbes de fleurs à 5 mètres du caveau dont l'accès leur était interdit, les six membres de la délégation ont été conduits dans les bureaux du cimetière. Leurs papiers d'identité leur ont aussitôt été retirés, tandis que les carabiniers se saisissaient des caméras de télévision et appareils de photos des journalistes étrangers présents. La délégation a été placée en garde à vue pendant deux heures, avant qu'une unité d'artillerie, conduite par un officier, n'arrive.

Après plusieurs minutes d'explications, les six Européens ont été libérés, leurs papiers leur ont été rendus, et les journalistes ont récupéré leurs appareils.

(Le Monde, 6 septembre 1973.)

LA MORT D UN POETE

Dans un tel climat de violence, la mort du poète Pablo Neruda ne manque pas de frapper l'imagination. Malade, Pablo Neruda était condamné. Mais ni les violences ni les humiliations ne lui auront été épargnées. Sa maison même...

- La maison est accrochée aux flancs de la colline de San Cristobal, qui domine Santiago. Il faut, pour y parvenir, grimper une rue en pente au bout de laquelle s'étale sur un mur une fresque aux dessins larges et colorés proclamant : «Neruda, la jeunesse te salue»

C'est là qu'est veillé le corps du poète. Mais, dès l'entrée, les larmes montent aux yeux. Cette merveilleuse maison bleue, étagée sur plusieurs niveaux au milieu de la verdure et des plantes sauvages, n'est plus qu'une ruine, des «visiteurs» y sont passés la semaine dernière.

Tout a été détruit. Plus une vitre aux fenêtres. Le téléphone a été arraché. Quelques meubles sens dessus dessous dans des pièces désolées. Dans un coin du jardin, un livre de poèmes espagnols à demi calciné au milieu des cendres de l'autodafé. Plus un seul vestige de la bibliothèque, ni de la collection de céramiques, ni des nombreuses peintures naïves qui faisaient l'admiration des privilégiés reçus chez le maître. Pour monter d'une pièce à l'autre, Il faut se frayer un chemin parmi les décombres. Patauger dans la boue, car la maison a été à moitié inondée.

Dieu sait pourquoi et comment. Du bureau subsistent seules la grande table de travail éraflée et une horloge ancienne au cadran de porcelaine bleue défoncé. Un vieil exemplaire des Lettres françaises traîne dans un coin.

Le cercueil est dans une petite pièce triste, ouverte à tous les vents. On écrase des éclats de verre pour s'approcher et contempler une dernière fois le visage cireux dont la mort semble avoir accentué l'indianité austère. Des fleurs arrivent. Deux œillets blancs sur le cercueil et quelques bouquets hum blés apportés par des mains anonymes.

La veuve, Matilde Urutia, a tenu à ce que Pablo soit veillé dans sa propre maison, même saccagée. Les militaires patrouillent aux alentours. Seuls ont pu venir quelques diplomates, quelques proches point trop «marqués», quelques démocrates chrétiens libéraux, comme Radomiro Tomic. L'ambassadeur de Suède a trouvé les mots justes pour saluer l'auteur du Chant général devant les cameramen de la télévision. L'ambassadeur de France, M. Pierre de Menthon, est venu avec ses deux conseillers. Une carte laissée par un étranger est d'un laconisme éloquent : «Nos duele Chile» (le Chili nous fait mal).

(Le Monde, 26 septembre 1973.)

Qui a pillé la maison de Neruda?

La destruction de la maison du poète communiste chilien, Pablo Neruda, sur les hauteurs de Santiago, serait également l'œuvre de commandos de civils, selon les derniers témoignages recueillis auprès des voisins.

Une femme, qui déclare avoir assisté à l'opération, affirme avoir vu un groupe de civils munis d'armes et de matraques, entrer dans la maison de Neruda et avoir systématiquement tout détruit, mettant le feu à des livres et brisant une canalisation pour inonder la maison. (Le Figaro, 27 septembre 1973.)

La foule était présente à cet enterrement «de pauvre».

Quelques centaines de personnes seulement ont pu accompagner la dépouille mortelle de Pablo Neruda depuis sa maison saccagée jusqu'au cimetière central de Santiago, surveillé par des carabiniers et des parachutistes sur pied de guerre. Mais, dans l'histoire du nouveau régime militaire, cette matinée grise du 25 septembre marquera la première manifestation publique de la résistance chilienne. Dès l'arrivée du cortège, un cri monte de la foule : «Camarade Pablo Neruda, présent», suivi de «Camarade Salvador Allende, présent», et aussi de «Camarade Victor Jara, présent». (Hommage posthume à un chanteur «engagé», mort la semaine dernière au cours de sa détention chez les militaires.)

Il faut vivre le climat de terreur que les forces armées ont fait régner dans les rangs de la gauche pour apprécier l'audace du public lorsque, malgré la présence de fusils mitrailleurs, les paroles de Y Internationale furent entonnées en choeur par des voix que brisait par moments l'émotion. «C'est du suicide», murmuraient les journalistes, qui par leur présence nombreuse ont certainement protégé, sans le savoir, les manifestants. C'était à tout le moins du courage et le rappel, symbolique aujourd'hui, qu'une partie de la nation partage encore, de près ou de loin, le combat politique du poète.

Peu ou pas d'officiels dans la foule, mais quelques diplomates fidèles : les ambassadeurs de France, de Suède, du Mexique et de Roumanie. Et aussi quelques personnalités marquantes de l'aile gauche de la démocratie-chrétienne, MM. Tomic, Maximo Pacheco (ex-ambassadeur de M. Frei à Moscou), et le recteur de l'université Santa Maria de Valparaiso. La junte avait envoyé un sous-secrétaire d'Etat intérimaire aux Affaires étrangères.

Les discours furent brefs, parfois interrompus spontanément par des vers récités par quelqu'un d'anonyme dans la foule. On évoqua la tourmente actuelle et l'espoir d'un avenir meilleur, avant que chacun ne jette sur le cercueil un dernier œillet rouge d'adieux. Par-delà sa mort, Neruda venait encore de servir la cause qui l'avait fait vivre.

(Le Monde, 27 septembre 1973.)

Et la voix du poète résonnait en chacun :

J'ai rencontré sur les murs de ma patrie,
Près de la neige et de sa cristallerie,
Derrière le fleuve de branche verte,
Sous le nitrate et sous l'épi.
Les gouttes du sang de mon peuple,
Et chaque goutte, comme le feu, brûlait.

Le chant général

Bavure inattendue? L'embarras de la Junte est évident :

Un communiqué de la Junte met en relief la valeur de l'œuvre littéraire du poète national «qui est et sera un motif d'orgueil pour les lettres chiliennes».

La Junte a d'autre part décidé d'envoyer une délégation officielle présenter à la famille de Pablo Neruda les condoléances du gouvernement et du peuple chiliens.

(Le Monde, 26 septembre 1973.)

Mais la voix tonnante de Rafael Alberti empêchera les maudits de dormir :

A Pablo Neruda

Vous ne dormirez pas, les maudits à l'épée,
Corbeaux de la nuit aux serres de sang,
Tristes lâches des ombres tristes,
Violateurs de morts. Vous ne dormirez pas.

(Rafael Alberti, Rome, octobre 1973.)

LA MORT D UN CHANTEUR

Victor Jara fut conduit au stade Chile, le mercredi 12 septembre, avec les travailleurs et les étudiants de FUTE, après l'attaque et le bombardement des locaux. Un officier de police le découvre : «Tu es Victor Jara, salaud !» L'officier se jette sur lui avec rage et le frappe avec la crosse de son fusil sur l'estomac, la tête, partout. Victor tombe, et un militaire se joint au passage à tabac. Au milieu des insultes, ils lui donnent des coups de pied. Un coup le frappe en plein visage, un de ses yeux se remplit de sang. Ils vocifèrent et ils frappent. Victor se crispe, mais ne se plaint pas. Le chef du «camp de prisonniers» arrive et propose : «Si on lui coupait les mains, à ce porc infect?» On lui donne des coups de matraque. «Allez, vas-y, chante, fumier !» lui ordonne-t-on. «Lève-toi.» On le met à genoux, les mains sur un chevalet, et on commence à lui frapper les mains et les poignets jusqu'à ce qu'ils soient réduits à deux masses sanguinolentes. Tout ceci se passe très rapidement. Dans le stade, Il y a 5 000 prisonniers et beaucoup peuvent voir les tortures. Des larmes d'impuissance coulent sur le visage de tous les témoins. Eux aussi ont déjà reçu ou sont en train de recevoir leur part de coups. Victor est sur le sol. On le laisse là quelque temps, puis on revient vers lui. On le montre aux fascistes qui arrivent comme un trophée de guerre. Trois officiers de la FACH s'installent en face de lui, l'insultent et lui donnent des coups de pied, chacun à son tour. «Tu veux fumer, pourriture»? lui demande-t-on sur un ton de plaisanterie. Victor ne répond pas. On lui éteint une cigarette sur la main. Les tortures continuèrent très tard le mercredi 12. On le laissa toute la nuit et une partie du lendemain sans boire ni manger.

Ensuite, on sembla l'oublier. On avait «d'autres divertissements». Quelqu'un ordonna de le ramener avec les autres prisonniers. La solidarité jaillit de tous les coins du stade : des morceaux de pain, une galette, une bande, une veste pour s'abriter. Victor était heureux. Il parlait du futur, de sa femme, de ses filles. Cependant le stade était bouleversé par les tortures du fascisme. On tuait et torturait en présence de 5 000 personnes. Quelques prisonniers devenaient fous et se lançaient dans le vide depuis les plus hauts gradins. D'autres criaient et couraient. Des lieutenants les frappaient jusqu'à la mort. Depuis les caves, on entendait, de jour et de nuit, des lamentations et des plaintes. Les étrangers («agents du communisme international», selon eux) avaient leur propre agonie. Victor se remettait, mais son corps n'était qu'un hématome. Il avait encore des hémorragies à cause de son œil blessé et son visage était défiguré par les blessures reçues.

Le samedi 15, on nous annonça que nous allions être transportés au stade Nacional et nous avons tous pensé que Victor partirait avec la masse des prisonniers. Il semblait qu'on l'avait définitivement oublié. Ce même matin, Il commença un poème qu'il intitula Stade Chile. Il ne put pas le terminer. On le sortit des galeries et on l'amena avec un groupe qualifié de «marxistes spécialistes en explosifs». On le mit dans une des cabines transformées en chambres de torture, et là, un nouveau festival de coups commença. Etendu sur le sol, on lui faisait ouvrir les jambes et on lui frappait les testicules. On la frappait avec rage, puis on le laissait, et ensuite, on revenait à la charge. Un étudiant étranger qui réussit à sortir de cet enfer raconte qu'à la fin, le sang lui sortait de la bouche, du nez, des oreilles. Enfin Victor Jara mourut. Alors, pour qu'il serve «d'exemple», on le laissa tout un après-midi étendu au milieu du stade Chile.

(Récit d'un témoin qui était au «camp de prisonniers» du stade Chile.)

Le dernier poème écrit au stade

Nous sommes cinq mille
Ici dans ce coin de la ville.
Combien sommes-nous dans toutes les villes de tout le pays?

Tous... tous... le regard fixé sur la mort.
Comme Il est effrayant le visage du fascisme;
Pour eux, le sang est une médaille
Le carnage, un geste héroïque.

Chant que je te chante mal quand je dois chanter l'effroi.
Quand je me meurs d'effroi
Quand je me, retrouve, en ces moments d'infini
Où le silence et le cri sont les échos de mon chant.
(Victor Jara)

LA MORT D UN MUSICIEN

A La Serena, à 400 kilomètres au nord de Santiago, comparaissaient, devant un conseil de guerre venu spécialement de la capitale, le 16 octobre 1973, à 13 heures, quinze militants de l'Unité Populaire. A 16 heures, les quinze hommes furent fusillés.

Parmi eux, le compositeur et chef d'orchestre, directeur de l'école de musique de La Serena, Jorge Peña.

L'homme que les militaires chiliens ont assassiné avait voué sa vie à la diffusion de la musique dans le nord du Chili. A La Serena, dès 1950, Il avait créé un orchestre d'adultes, fait ouvrir un conservatoire, puis, après avoir étudié aux États-Unis en 1964, sur l'invitation du département d'État, les systèmes de formation musicale des enfants, Il avait fondé, en 1965, une école musicale, unique en son genre au Chili, les enfants menant de front dans le même établissement leurs études générales et leurs études musicales.

Celui qu'on a accusé d' «avoir participé à l'acquisition et à la distribution d'armes à feu, et à des activités d'instruction et d'organisation paramilitaire aux fins d'attentats contre les forces armées, les carabiniers et les personnes de la région» - termes du jugement - était resté, en fait, à son domicile jusqu'au jour où on l'y a arrêté, le 16 septembre. Mais Jorge Peña était militant socialiste.

C'est «après des études très sérieuses et approfondies», a déclaré le responsable militaire de la place de La Serena au journal local El Dia le 17 octobre, que la sentence a été rendue. Précisons que les deux avocats de Jorge Peña, une heure et demie avant le procès, ignoraient que le Conseil se réunirait le jour même, qu'ils n'assistèrent pas au procès et qu'ils apprirent la sentence après l'exécution : cela en violation flagrante de la procédure prévue par les tribunaux militaires chiliens en temps de guerre.

Le même jour, treize détenus qui étaient transportés de Copiapó (en plein désert, au nord) à La Serena «cherchèrent à profiter d'une panne pour s'enfuir, à 25 kilomètres au sud de Copiapó : les treize succombèrent dans cette action-suicide», nous dit le même journal El Dia. Il est évident qu'en comparaison Jorge Peña et ses compagnons ont bénéficié de la justice la plus scrupuleuse...

(Le Monde, 1 novembre 1973.)

LA MORT DE DEUX MEMBRES DU GOUVERNEMENT

Deux anciens membres du gouvernement Allende ont été tués vendredi 14 décembre dans une petite ville du Nord par des militaires. Le docteur Werber Villar et M. Rigoberto Achu Liendo, membres du parti communiste, anciens responsables de la santé et de l'aide sociale, ont été abattus «au cours d'une tentative d'évasion».

(Le Monde, 17 décembre 1973.)

MAIS CE SONT LES OUVRIERS, LES PAYSANS QUI SUBISSENT LA RÉPRESSION LA PLUS FORTE

Si la répression qui s'étend n'épargne pas les personnalités, les intellectuels, les responsables et encore moins les cadres politiques, ce sont toutefois les ouvriers, les paysans de l'intérieur, les pauvres, les Indiens qui seront le plus violemment atteints. La répression s'abat sur eux aveuglément. Les poblaciones quadrillées, les campagnes ratissées fournissent leur contingent de victimes qui, dans les casernes de l'intérieur ou les stades de Santiago, seront traitées encore plus brutalement que d'autres.

Les patrouilles militaires tiennent le haut du pavé. Le couvre-feu sévit toujours de 20 heures à 7 heures du matin. Des bataillons casqués ratissent encore quotidiennement les poblaciones de la périphérie et la télévision chaque soir nous montre sans complexe le détail de ces opérations avec leurs cortèges de pauvres types apeurés, torse nu, les mains sur la nuque, attendant le tri arbitraire qui les repoussera vers leurs bidonvilles ou les conduira, en fourgonnettes blindées, vers le stade Nacional où l'on parque désormais tous les suspects de «subversion marxiste».

Tous ces jours derniers, nous avions eu droit au spectacle poignant de familles d'ouvriers ou de petits employés massés à distance respectueuse des grilles, attendant une nouvelle, une libération peut-être de celui ou de celle qui avait disparu, et que l'on imaginait là derrière les hautes murailles de béton sur fond de Cordillère enneigée. Les coups de feu que l'on entendait claquer de temps à autre à l'intérieur de l'enceinte ajoutaient à leur angoisse :

- Ils vont tous les fusiller...

Et chaque matin, les mêmes hommes, les mêmes femmes revenaient par centaines quêter la crainte et l'espoir jusqu'à l'heure du couvre-feu. La volonté d'intimidation est manifeste. Rien n'est fait pour rassurer. Les militaires aujourd'hui préfèrent se faire craindre.

Entre l'euphorie des beaux quartiers et le silence humilié qui pèse sur les poblaciones, le contraste est, hélas, frappant, et les mêmes drapeaux bleu, blanc et rouge frappés de l'étoile chilienne qui flottent sur les villas cossues de Providencia ou sur les masures de la périphérie n'ont pas la même allure : les uns triomphent, les autres très souvent paraissent demander grâce.

Dans l'ancienne población Ho Chi Minh on peut lire encore en grosses lettres maladroites sur une palissade un slogan très usité dans les derniers mois du régime Allende :

«Este gobierno es un gobierno de mierda, pero es nuestro gobierno

Est-il besoin de le traduire?...

Beaucoup de ces gens très modestes, les femmes surtout, conviennent que cela ne pouvait pas durer, que quelque chose devait se passer, et même que «les extrémistes préparaient la guerre civile». Mais Il n'est pas très difficile de deviner ce qu'ils pensent au fond d'eux-mêmes.

Pour eux, c'est l'autre côté qui a gagné. La cassure était déjà faite.

(Philippe Nourry, Le Figaro, 24 septembre 1973.)

Dans les poblaciones, ces bidonvilles qui ceinturent Santiago, le silence est terrifiant. Les pauvres restent calfeutrés chez eux, et attendent. Lorsque les chiens aboient, c'est un commando de la mort qui arrive. Les portes sont ouvertes à coups de crosse. Des suspects sont emmenés.

Voilà une quinzaine de jours, dans le préau d'une école, onze malheureux ont été fusillés sur place «pour l'exemple».

(Edouard Bailby, L'Express, 4 septembre 1973.)

D'après un témoin, Jacqueline S., résidente à Santiago :

Il faut dire aussi que la tuerie est sélective : on tue les pauvres, les dirigeants des quartiers, des usines, tous ceux qui ont le teint foncé. Les premiers jours, on était inquiets pour des gens assez haut placés ; ils ont tous survécus. On élimine systématiquement le meilleur du peuple...

(Santiago, 24 septembre 1973.)

L'assassinat d'un travailleur étranger :

Les travailleurs d'une usine du secteur Vicuña Mackenna racontaient l'assassinat d'un Vénézuélien par un piquet de carabiniers, devant l'IRT, une fabrique de radios, qui faisait partie du secteur socialisé. L'étranger, qui avait été sauvagement battu, reçut des militaires l'ordre de s'éloigner sur-le-champ s'il ne voulait pas être tué. Il ne se le fit pas répéter deux fois. Mais Il avait à peine parcouru une dizaine de mètres qu'une balle, tirée par-derrière, se logea dans sa nuque. Comme un groupe d'ouvriers que l'on venait d'arrêter protestait, un carabinier s'approcha du cadavre et urina sur son visage en disant : «Je pisse et je chie sur les étrangers.»

(Le Monde diplomatique, décembre 1973.)

Selon l'ex-ambassadeur de Suède au Chili, Harald Edelstam, déclaré persona non grata par la Junte, et interrogé à son arrivée en Suède :

La classe élevée et même certaines couches moyennes n'ont aujourd'hui aucun problème économique grave. Ce sont les travailleurs qui souffrent du coup d'État. C'est en allant dans les poblaciones, dans les zones populaires que l'on rencontre la pénurie. Ce coup d'État était dirigé contre les travailleurs.

(La Opinion, Buenos Aires.)

Voici le témoignage de Joào, sociologue brésilien, rescapé du stade Chile :

Je dois dire que 90 à 95 % des prisonniers venaient de la classe ouvrière. Les militaires arrêtaient surtout les ouvriers, et en comparaison, le nombre des intellectuels, des étudiants, des gens de la petite bourgeoisie était minime. Et quant aux étudiants, c'était surtout les étudiants des collèges et de l'université techniques qui étaient arrêtés. Les militaires étaient particulièrement violents avec les jeunes ouvriers, de 16, 17, 18 ans parfois. Quand ils prenaient une usine ils emmenaient tout le monde. Je connais une usine dont ils emmenèrent 400 personnes.

D'après le témoignage d'un détenu au stade Nacional :

Les tortures étaient souvent plus dures pour ceux qui apparaissaient les plus mal habillés, les pauvres ; les autres, mieux vêtus, étaient regardés avec plus de respect.

Au stade Chile, selon un professeur de l'université technique de l'Etat de Santiago :

... les intellectuels n'auront pas été trop maltraités en général. On s'est acharné sur les étrangers, ceux qui portaient des armes, les ouvriers...

La plupart des victimes venaient des poblaciones - les taudis qui entourent Santiago et dans lesquels vivent la moitié des habitants de la capitale chilienne. Bien que l'on n'ait guère d'informations du reste du pays, on peut présumer qu'il en était de même dans les autres villes.

(John Barnes, Newsweek, 2 octobre 1973.)

LE GÉNOCIDE DES MAPUCHES

Voici un document sur l'une des atrocités du gouvernement militaire, les plus poignantes et mal connues : le génocide des Mapuches.

Au début du mois de novembre 1973 nous avons reçu un appel du peuple Mapuche où étaient dénoncés les faits suivants :

1) La perquisition du foyer Santo Domingo 809 suivie de l'expulsion de 108 étudiants mapuches.

2) L'attitude du père Juan, un père capucin de San Juan de la Costa, à Osorno : après le putsch, ce dernier a rassemblé de nombreux Mapuches et les a emmenés dans trois camions de la police. Seuls furent remis en liberté ceux qui ne parlaient pas espagnol.

3) L'action menée par le père capucin Policarpo de Boroa, près de Nueva Impérial, dans la province du Cautin, qui accusa d'extrémisme les indigènes de deux communautés. La police arrêta de nombreux responsables de foyers d'étudiants et de jeunes. Il y avait parmi eux une fille de 15 ans. Ces Mapuches ont d'un commun accord légué 4 hectares de leur terre au père Policarpo. En outre, deux jours après le putsch, le père fit signer des feuilles blanches à certains d'entre eux, en leur disant que c'était pour protéger sa mission du péril militaire. Plus tard, Il emporta les papiers au commissariat et sou tint que les signataires avaient menacé de le tuer.

Au commissariat de Nueva Impérial, les tortures ont été particulièrement sauvages : les détenus restent des jours entiers sans nourriture, on les fait dormir dans les écuries, on leur fait subir des décharges électriques aux testicules, et on coupe leurs cheveux portés longs, selon leur coutume, comme s'il s'agissait de délinquants. Après quinze jours de ce traitement, on les envoie à la prison de Temuco, où ils sont à nouveau torturés à chaque interrogatoire.

Les Mapuches dénoncent enfin l'expulsion de 90 % des étudiants Mapuches inscrits à l'université technique d'Etat de Temuco. Ils demandent «aux hommes de bonne volonté et à ceux qui ont la peau sombre de par le monde entier d'affirmer leur solidarité en protestant pour que s'achève cette persécution raciale, la plus sauvage de toute l'histoire du Chili». Ils demandent à l'Église catholique «de retirer les capucins de cette terre pour qu'ils ne puissent plus prendre nos vies, exploitées au nom de la foi».
(...)

Vers la mi-octobre s'est déclenché un véritable génocide des Mapuches, en particulier dans les régions côtières du Cautin et vers la Cordillère où furent massacrés des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants de cette race.

Ceci a été confirmé par un anthropologue étranger de l'université catholique de Temuco qui a pu parcourir la région et étudier les faits.

D'après ses déclarations, à l'intérieur du complexe de Panguipulli, d'énormes fosses communes ont été creusées pour enterrer les corps des travailleurs de Neltume, Carranco et d'autres fundos expropriés de cette région. Il n'existe pas de chiffres exacts, mais on estime à plus d'un millier les indigènes qui ont payé de leur vie leur adhésion aux partis de l'Unité Populaire et au MGR (Mouvement Paysan Révolutionnaire), mouvement particulièrement fort au Cautin.

(Témoignage d'un anthropologue étranger.)

Dans certaines régions, les paysans, les travailleurs de la terre ont été massacrés sans discrimination. Quelques récits de répression les concernant sont contenus dans la partie qui traite plus particulièrement de la répression en province.

LA TERREUR PARTOUT

APPEL A LA DÉLATION DIFFUSÉ DANS LA PRESSE

Le concours patriotique de tous les citoyens facilitera l'élimination de tous les extrémistes qui sont encore dans la capitale.

Ce sont des étrangers sans patrie et quelques Chiliens fanatisés qui ne voient pas au-delà de leur haine et de leur obsession destructrice.

CHILIENS !

DÉNONCEZ-LES ! FOURNISSEZ LES INFORMATIONS CONCRÈTES ET UTILES EN TÉLÉPHONANT A L'UN DES NUMÉROS SUIVANTS OU EN VOUS ADRESSANT PERSONNELLEMENT A UNE UNITÉ MILITAIRE.

Si vous habitez l'un des quartiers suivants : APPELEZ CE NUMÉRO
RENCA 373677
CONCHALI 374141
QUILICURA 374166
PROVIDENCIA 480742
LAS CONDES
ÑUÑOA 283393
LA REINA 484100
SANTIAGO 85623 65271 ou 622
QUINTA NORMAL 63567 ou 618
BARRANCAS 270
MAIPU 710562
60652
524
SAN MIGUEL
LA CISTERNA
LA GRANJA
583684
582176
581352
567413
513901
581645
581010
584255
LA FLORIDA
PUENTE ALTO
tél. Pte. Alto N° 222
29
SAN BERNARDO tél. 591169
591967
HORS DE SANTIAGO tél. 65271 ou à l'unité militaire
ou 618 ou 622 la plus proche.

La discrétion la plus absolue est assurée à ceux qui fourniront des informations.

Ne craignez pas les menaces des extrémistes. LA LOI et LA JUSTICE sont de votre côté.

Toute personne prise en flagrant délit de menaces envers un citoyen subira la peine maximum prévue par les tribunaux en TEMPS DE GUERRE.

Souvenez-vous : les citoyens indifférents ont, par leur passivité, aidé le marxisme qui a failli détruire LE CHILI.

CITOYEN, CONTRIBUE A NETTOYER TA PATRIE DES INDÉSIRABLES

DIRECTION DE L'ÉTAT DE SIÈGE DE SANTIAGO

DANS LES RUES

Les Chiliens ont peur, rares sont en effet les nuits sans exécutions... Un matin, j'ai vu les pompiers retirer avec des cordes pas moins de dix cadavres du fleuve. Les corps de nombreuses personnes arrêtées sont retrouvés quelques jours plus tard dans des endroits éloignés. C'est le cas par exemple de Manuel Canto, secrétaire du maire de Santiago, découvert mort d'une balle dans la nuque, deux jours après avoir été appréhendé à son domicile par les carabiniers... la liste en serait interminable et encore incomplète...

Le remède est pire que le mal... J'ai vu de nouveaux inquisiteurs brûler des livres, et entre autres, une brochure intitulée «Cubisme» : le pyromane en fonction crut, bien entendu, que le livre se référait à Cuba. (Alberto Miguez, Informaciones, 2 octobre 1973.)

C'est l'heure où les policiers rentrent de leurs tournées. Je les vois arriver, le chandail poussiéreux, la main crispée sur leurs mitraillettes, visages mal rasés. Pour Vexemple. Tel est Santiago aujourd'hui : l'arbitraire, la violence, la crainte. Tous les soirs, lorsque le couvre-feu commence, à 10 heures, la ville se terre. Des hélicoptères de l'armée la survolent, des convois militaires la sillonnent. Chaque nuit, des détonations claquent. Un samedi, au petit matin, cela a duré une heure : rafales, coups de feu, rafales. Exécutions sommaires? Accrochages de l'armée avec des combattants de la Résistance? Difficile à savoir. Souvent, le lendemain, le rio Mapocho charrie les corps troués de balles. Ils s'entassent dans un coude de la rivière. Avec des treuils, les carabiniers les retirent devant des badauds qui tentent de reconnaître les leurs.

De jour, le spectacle de Santiago est déprimant. Des militaires casqués, la mitraillette posée sur la hanche ou dressée vers le ciel, surveillent les foules qui déambulent. Neuf heures du matin, calle Agustinas : un gosse de 11 ans qui marche devant moi laisse tomber par mégarde un cahier d'écolier aux pieds de deux carabiniers. Ils font volte-face et pointent leurs fusils sur l'enfant. Celui-ci part, terrorisé. Parfois, vingt, trente, cinquante carabiniers, mitraillette au poing, sortent d'un immeuble, conduits par un civil : un policier venu avec eux pour «traquer».
(Edouard Bailby, L'Express, 4 novembre 1973.)

A partir de maintenant, la Junte du gouvernement chilien a été reconnue légitime par de nombreux pays dans un climat intérieur de paix absolue et de normalité. Elle a commencé la tâche urgente et difficile de la reconstruction nationale avec la bénédiction générale des Chiliens.

(Discours de Ismael Huerta ministre des Affaires étrangères aux Nations Unies, le 9 septembre 1973.)

AU MINISTÈRE DE LA DÉFENSE

Le 12 septembre 1973, à 14 heures, après une perquisition sauvage, je suis arrêté avec quatre autres personnes. Transférés à coups de crosse au deuxième souterrain du ministère de la Défense, nous sommes tous brutalement frappés. Mes camarades sont menacés d'être fusillés s'ils ne déclarent pas m'avoir vu tirer. Puis, nous sommes séparés et l'on m'annonce qu'ils ont déclaré m'avoir vu faire feu. On me fait déshabiller et l'on me frappe jusqu'à l'évanouissement. Dès que j'ai repris connaissance, on me frappe à nouveau, en voulant m'obliger à signer une déclaration où je m'accusais moi-même. Face à mon refus, on me frappe sans interruption pendant quatre heures. On m'annonce que je serai fusillé. On me retire ma montre, mon argent et d'autres affaires personnelles, en disant que désormais, je n'en aurai plus besoin. Encapuchonné, je suis transféré au dernier étage du ministère. Là, on découvre mon visage pour que je voie les cadavres des prisonniers fusillés contre le mur. J'assiste alors à l'exécution d'un officier anti-putschiste des forces aériennes. On me plaque contre le mur, les yeux bandés, et tout est préparé pour la fusillade. Mais ils tirent en l'air. Le chef du peloton manifeste son intention de continuer à me torturer jusqu'à ce que je signe ladite déclaration. On me ramène alors aux souterrains où je suis frappé jusqu'à perdre toute notion de temps. Plus tard, je suis transféré au régiment Tacna.

(Miguel, un des torturés au ministère de la Défense.)

Un camion arrive sur les terrains vagues près de l'aéroport de Pudahuel, hors de Santiago. Une quinzaine de prisonniers en descend. Les soldats leur crient : «Si vous voulez être libres, fuyez...» A ce moment, ils commencent à tirer à la mitraillette.

Quatre d'entre eux arrivent, malgré leurs blessures, dans un fossé où -ils se cachent. Trois y mourront.

(Récit d'un Brésilien, unique survivant.)

Un camion chargé de prisonniers, des ouvriers du Cordon Cerrillos de Santiago, s'arrête sur le bord de la route. On leur offre la liberté. Trois ouvriers tentent de s'échapper et sont fusillés. Voyant cela, les autres décident de ne pas bouger. Ils sont enfermés à nouveau dans le camion et conduits au stade Nacional où quelques-uns seront torturés. D'autres ont disparu.

(Récit d'un ouvrier du Cordon Cerrillos.)

LE REGIMENT TACNA

J'ai été arrêté le 11 septembre à 11 heures au pensionnat de l'université catholique de la rue du 18-Septembre.

Je m'habillais lorsqu'une patrouille de militaires du régiment Tacna fit irruption.

Ils étaient armés de fusils automatiques et de mitrailleuses et criaient : «que personne ne bouge» ; «haut les mains ou nous vous fusillons». J'ai été arrêté avec environ dix autres camarades qui se trouvaient là. Ils nous ont fouillés et jetés en bas de l'escalier à coups de crosse. De là, nous avons été emmenés au pas de course jusqu'au journal Clarin. Dans la cour, nous étions couchés à plat ventre, bras et jambes étendus. Ils nous marchaient sur les mains, nous donnaient des coups de crosse dans le dos, des coups de pied. Ils m'ont écrasé la tête contre le sol. Ils nous ont demandé nos papiers, nous ont fait sortir, nous ont jetés par terre au milieu de la rue. Les coups de pied et les insultes pleuvaient sans interruption. Ils tiraient près de nos têtes et les éclats nous blessaient. Ils affirmaient que les balles venaient des «francs-tireurs», mais Il était évident que c'est eux qui tiraient pour nous faire peur et nous faire fuir. Ils auraient appliqué alors la «loi de l'évasion», comme tant d'autres.

Une demi-heure plus tard, ils nous ont forcés à courir, les mains derrière la nuque, jusqu'au régiment Tacna. Ils menaçaient constamment de nous fusiller. Depuis les toits, d'où étaient postés des soldats, on tirait au-dessus de nos têtes et à nos pieds. Par miracle, personne n'a été atteint par les balles ou leurs ricochets.

Nous sommes arrivés au Tacna vers midi et dans la cour ils nous ont mis en rangs. Ils nous ont demandé à nouveau nos papiers. Les officiers et les soldats disaient constamment : «Que les marxistes, communistes, socialistes, miristes ou gauchistes fasssent un pas en avant» ; «C'en est fini du courage des gens de l'UP.» Et comme personne ne bougeait : «Ne vous en faites pas : peu d'entre vous sortiront d'ici.» Dans un coin de la cour, éloignés de nous, nous avons reconnu des membres du GAP. Ces hommes étaient frappés avec acharnement.

Le pull-over mauve.

Un Canadien, mis en liberté presque aussitôt après, et moi, avons été mis à part. Nous avons été interrogés de façon spéciale. Ils nous ont demandé depuis quand nous étions arrivés au Chili, de quoi nous nous occupions, si nous étions impliqués de quelque façon avec des partis de gauche. Devant ma réponse négative, ils répétaient leurs questions sans toutefois me frapper, pour me faire avouer quelque activité politique. Comme je portais un pull-over d'un mauve violacé, ils m'ont demandé la raison de la couleur de mon pull : c'était un vieux pull-over, apporté de Buenos Aires. Ils n'ont pas accepté ma réponse et ont affirmé que j'appartenais au Parti Communiste (les membres des Jeunesses Communistes portent effectivement comme uniforme une chemise de couleur semblable).

J'ai été transféré ensuite dans un hangar qui semblait avoir servi d'atelier, à cause de la quantité d'huile de moteur répandue sur le sol. Ils nous ont fait asseoir sur un banc. Une dizaine d'entre nous avait les pieds et les mains liés avec leurs ceintures, des cordes ou des lambeaux déchirés à leurs propres vêtements. Ils portaient les traces de coups violents ; certains étaient défigurés, ils gémissaient de douleur en répétant qu'ils étaient innocents et demandaient qu'on relâche les liens qui empêchaient la circulation (leurs membres étaient bleus et plusieurs saignaient).

Un grand nombre de personnes provenant des opérations de fouille effectuées par le Tacna est arrivé dans ce hangar, à tel point que malgré l'ordre formel de rester assis, nous n'avions pas la place de le faire. Ce local devait avoir environ 10 mètres de large sur 30 de long. A 4 personnes par mètre carré, Il y en avait à peu près 1 200. Ils ont rempli au moins 3 hangars de même dimension.

Il n'était pas permis de sortir pour ses besoins, et les détenus devaient uriner dans la partie postérieure du hangar. Le sol étant incliné vers la porte, l'urine coulait vers l'intérieur et beaucoup devaient s'asseoir dessus pour obéir à l'ordre de rester assis. Nous sommes restés ainsi quelque 36 heures et même plus. Et de nouveaux contingents, des gens arrêtés dans les usines, ou des membres des Jeunesses Communistes nous ont rejoints.

Ces derniers arrivaient pieds nus, sans chemise, sans pantalon, avec les marques des traitements les plus violents, couverts de bleus sur tout le corps, des fractures du crâne, des coupures sur le visage, sur les bras et sur le dos, des côtes fracturées, des mains cassées à coups de pied (selon la déclaration des victimes elles-mêmes), des pieds disloqués, etc. On demandait un secours médical, car beaucoup perdaient leur sang, mais sans rien obtenir.

Après 36 heures passées dans le hangar, ils nous ont fait sortir à nouveau dans la cour et nous nous sommes rendu compte que des femmes (du siège Gabriela Mistral) avaient passé la nuit dehors et présentaient les mêmes marques de mauvais traitements que les hommes.

Ils ont formé des listes. Un officier m'a fait sortir du groupe en faisant des commentaires : «Quels beaux cheveux tu as» ; «Quelle jolie couleur de pull-over» ; «Cette couleur te plaît?» A ma réponse affirmative, Il a continué : «Comme nous sommes très gentils, nous allons te couper les cheveux gratuitement» ; «Pourquoi as-tu les cheveux si longs?», «Es-tu homosexuel?» ; «Tu n'as pas de pénis?» A ce moment-là, ils ont essayé de baisser mon pantalon devant tout le monde, hommes et femmes, et ont commencé avec la crosse des fusils et à coups de pied à me frapper sur le ventre, dans le dos, sur les côtes, au visage ; finalement ils m'ont frappé derrière les genoux en me faisant tomber. Là, ils m'ont coupé brutalement les cheveux à l'aide d'un canif mal aiguisé et ils m'ont frotté les mèches sur la figure en disant : «Si tu veux, tu peux les manger.» Un étudiant chilien de 3e année de médecine a reçu le même traitement et avec lui beaucoup d'autres.

Puis, ils nous ont séparés par groupes et c'est là qu'ils nous ont donné la première tasse d'eau sale qu'ils appelaient «café». Puis ils nous ont fait monter dans des camions, 50 dans chaque, et nous ont transportés au stade Chile. Nous sommes arrivés au stade à la tombée de la nuit. Plusieurs camions se trouvaient sur le côté du stade. Sur le trottoir d'en face, d'autres camions de carabiniers. Derrière le stade, Il y avait deux tanks placés de façon stratégique et des effectifs de troupe quadrillaient hermétiquement tout le secteur.

Pendant que nous descendions et qu'ils nous alignaient contre le mur avant de nous faire entrer, on entendait des voix provenant sûrement d'officiers et de sous-officiers qui criaient : «Profitez de la nuit et du désordre pour vous enfuir.» Des détenus se sont passé immédiatement la consigne : ne pas bouger, car c'était évidemment un piège. Mais cinq personnes ou peut-être plus, prises de panique, ont pris la fuite. Arrivées à 50 mètres environ, deux projecteurs se sont allumés et elles ont été balayées par des décharges de mitrailleuses venant probablement des tanks. La nervosité des soldats était telle qu'ils ont ouvert un feu croisé entre eux dans trois directions différentes. Nous restions collés au mur. Ils nous ont donné l'ordre de mettre en tas tous les objets que nous avions et nous ont fait entrer dans le stade, nous menaçant des pires représailles au cas où ils nous trouveraient porteurs de quelque objet. Une excuse afin de pouvoir piller à volonté.

(Étudiant de l'Université catholique, détenu au régiment Tacna.)

Trois jeunes gens ont été assistés par le service d'urgence d'un hôpital de Santiago pour suture du cuir chevelu. Celui-ci avait été coupé en même temps que les cheveux.

(Une infirmière de la Croix-Rouge.)

DANS LES STADES

Le ministère de la Défense, le régiment Tacna n'étaient à Santiago que des étapes transitoires vers les stades, véritables camps de concentration improvisés où l'arbitraire et la violence régnaient de façon absolue.

Combien y eut-il de détenus dans les stades de Santiago? 7 000, chiffre avancé officiellement au moment de la fameuse visite organisée de la presse internationale?

Il y a quelques jours, la junte avait annoncé que cinq mille personnes avaient été arrêtées. Le nombre de sept mille détenus est le plus élevé donné par les militaires qui expliquent ce brusque accroissement par les «nombreuses violations du cessez-le-feu».

Visite organisée

Pour la première fois depuis le coup d'État, des correspondants de la presse internationale ont été autorisés à «visiter» le centre de détention du stade de Santiago. La visite était organisée - et bien organisée - par les militaires.

«De très nombreux soldats et carabiniers, écrit l'envoyé spécial de l'AFP, s'efforçaient d'empêcher toutes communications entre les journalistes et les détenus, tous actuellement incomunicados (sans possibilité de communiquer avec l'extérieur). Chaque fois que les reporters tentaient de s'approcher des gradins, ou d'échanger des messages avec les prisonniers, les soldats, casqués et armés de mitraillettes, s'écriaient : " Hacia atras " (en arrière).

«Au moment même où quelque deux cent cinquante journalistes, cameramen et photographes, encombrés de leur matériel, arrivaient devant le stade, un autobus y déchargeait une nouvelle cargaison d'une dizaine de détenus. Le dos courbé, les bras derrière la nuque, ils furent poussés sans douceur par leurs gardiens vers l'intérieur du stade, pour les formalités d'identification.

«Sur les gradins du stade, comportant 70 000 places, les détenus étaient répartis par sections, isolées les unes des autres par d'assez grandes distances et des sentinelles vigilantes. La plupart d'entre eux étaient visiblement des ouvriers, pris dans les poblaciones - les cordons industriels de la périphérie de Santiago - ou dans leurs usines, le jour du putsch ou les jours suivants.

«Des gradins, les prisonniers faisaient de grands gestes vers les journalistes maintenus à distance, criant leurs noms, les adresses de leurs familles...»

(L'Humanité, le 26 septembre 1973.)

On sait très précisément aujourd'hui ce qui s'est passé dans les stades de Santiago. Des détenus ont parlé. Peut-être n'ont-ils même pas vu le pire : ceux qui ont souffert jusqu'à la mort ne sont plus là pour raconter leur martyre. Les récits de ces témoins oculaires sont les seuls témoignages que nous avons. Il nous est apparu indispensable de les publier pratiquement in extenso afin que soient gravés pour longtemps les crimes des militaires au pouvoir.

La visite des journalistes...

La visite des journalistes qui a été organisée au stade a été une farce. La veille, on avait sélectionné des gens, qu'on a gardés toute la journée en plein air et à qui on a donné à manger. Ceux qui avaient été torturés et la majorité des détenus étaient restés dans les cellules. La visite du cardinal a été différente. Il a demandé à avoir accès aux cellules des femmes. Il est entré et a failli se mettre à pleurer. Il a quitté le stade et refusé d'y revenir.

(Un détenu, dont le témoignage a été recueilli à Londres.)

J'ai subi deux perquisitions. La première fois, j'ai conversé avec un lieutenant qui m'a dit qu'il désapprouvait le coup d'Etat. La seconde fois, j'ai été emmené au dixième commissariat. Là on m'a insulté et, le soir même, on m'a transféré au stade Nacional. J'ai fait le trajet dans un car de carabiniers couché à plat ventre sur le plancher. Je suis resté deux jours sans manger. J'ai confié un message, un numéro de téléphone et une adresse au curé polonais, qui ne l'a pas transmis. Le sixième jour, on m'a fait prendre l'air pour la première fois. Le huitième jour, j'ai été interrogé avec deux autres Colombiens. J'ai été torturé, de même que 180 autres personnes. On a entendu 8 coups de feu. Pendant les interrogatoires, on nous obligeait à courir, à nous jeter par terre, pendant qu'on nous frappait. J'ai rencontré un ami soldat qui m'a raconté qu'à Nenaca se trouvait une fosse commune avec 2 000 cadavres environ. Pedro Chavez de Santos avait deux côtes cassées à la suite de tortures ; Il n'a pas reçu de soins médicaux. Dans la cellule, les gens s'organisaient. 11 y avait un délégué par cellule.

(Récit d'un Colombien.)

**

On nous a obligé à signer un document déclarant textuellement : "Nous n'avons été soumis à aucun mauvais traitement, physique ou moral.» Pour avoir protesté, j'ai reçu un coup de crosse sur l'arcade sourcilière.

Gabriela et José, boursiers au Chili, ont été arrêtés arbitrairement au moment de leur départ pour l'Argentine.

Je suis Argentine. Voici presque quatre ans que nous vivions au Chili.

Au moment du coup d'État, nous nous préparions à nous transférer définitivement en Argentine. Comme notre situation était parfaitement régulière, nous n'avons pas jugé nécessaire de nous présenter devant la junte, qui incitait tous les étrangers dont la situation n'était pas régulière à le faire.

A la police des étrangers où nous nous sommes rendus pour changer les dates de nos billets, on nous expliqua qu'on ne laissait pas sortir du pays les professeurs de faculté...

Nous fîmes appel auprès du ministère de la Défense et un sauf-conduit pour voyager par la voie normale, dans un avion commercial nous fut délivré.

Nous avons rendu notre appartement et nous nous sommes installés dans un hôtel en attendant le moment du départ. Au milieu de la nuit, un groupe de carabiniers fit irruption dans la chambre, nous braquèrent, nous obligeant à nous lever et à les suivre. Nous fîmes état de nos sauf-conduits, mais la personne qui commandait le groupe répondit qu'une grave accusation pesait sur mon mari. On nous conduisit au commissariat de San Isidro, puis dans un bus gardé par des carabiniers au stade Nacional.

Un carabinier me dit qu'on allait nous fusiller au stade «parce que nous avions tué des Chiliens». Un autre nous dit que nous allions être expulsés du pays.

Au stade Nacional on vérifie de nouveau le contenu de nos bagages. On nous fait mettre jambes écartées, bras en l'air, face au mur. Interdit de bouger, de tousser, d'avoir un malaise ; n'importe quel mouvement pouvait être interprété comme une tentative de fuite. Un officier de l'armée me prend par le bras et me conduit dans une chambre, en chasse les personnes qui s'y trouvaient et m'annonce qu'il va me fouiller. Il enlève mes vêtements, baisse mes pantalons, remonte mon pull-over, et ironise grassement sur l'absence de soutien-gorge.

Il me contraint de baisser mes culottes et commence à me toucher les parties génitales, «cherchant de la dynamite dans le vagin» selon sa propre expression. Il m'ordonne de me revêtir, me fait sortir, me plaçant de nouveau face au mur, à côté de mon mari. Mon mari est encore contrôlé, on lui retire sa ceinture et ses clefs. Je suis sur le point de m'évanouir et j'ai un malaise. Des soldats me conduisent aux cabinets et me ramènent. Je suis restée debout encore une heure et demie environ. Le même officier qui m'avait contrôlée me «conseille de prendre un soutien-gorge dans ma valise car ma tenue est indécente».

Sur un ton railleur, Il me suggère de me mettre d'accord avec mon mari sur ce que nous avions à déclarer. Mon mari lui répond que nous n'avons rien à arranger, que nous sommes innocents. On nous sépare pour me conduire dans un vestiaire transformé en cellule de 5 mètres sur 6, où se trouvaient 70 femmes, ouvrières, infirmières, mères de famille. La cellule était séparée de la salle de bains par une cloison. Les W.C. étaient bouchés et l'urine ruisselait sur le plancher jusqu'à nos pieds. Les femmes étaient déjà organisées, la solidarité était en marche, elles me donnèrent un morceau de pain dur. Il était 10 heures du matin, un militaire responsable de la cellule nous dit de nous préparer, pour une sortie sur le terrain de sports. A la sortie, on nous offre un breuvage qui ressemblait à du café au lait et du pain dur. Jusqu'à 5 heures nous sommes restées sur les gradins du stade, sans pouvoir nous déplacer ni parler entre nous. Mon mari se trouvait loin parmi les hommes. Vers cinq heures nous entrons dans les vestiaires où l'on nous donne quelques fayots. D'autres femmes arrivent dans la cellule. Nous sommes déjà 130, nous nous organisons pour pouvoir dormir par roulement ; celles qui ne dorment pas s'entassent pour laisser de la place aux autres. Cette nuit-là, le cardinal Silva Enríquez vint dans la cellule. Il pleura, nous bénit et sortit. Ultérieurement, j'appris qu'il avait fait une déclaration dans le genre «il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus», qu'il fallait prier pour la reconstruction du Chili, que tout le mal venait du sectarisme d'Allende.

Nous entendîmes ce soir-là comment les généraux haranguaient la troupe : «Méfiez-vous d'eux, Il ne faut pas se laisser distraire un seul instant. Ce sont de dangereux extrémistes et ils peuvent nous tuer.» Pendant la nuit on entretient un climat de terreur : coupures d'éclairage, déploiement d'armes, cris : «Que personne ne bouge !» «Celui qui tente de sortir sera tué.»

Le deuxième jour, je subis un interrogatoire - sans violence. On m'annonce que la liberté conditionnelle me sera concédée dès que mes papiers reviendront du ministère de la Défense nationale. Un changement qualitatif se produit : je suis transférée dans une autre cellule, dans de meilleures conditions et où se trouvent de nombreuses étrangères. Un observateur de la Croix-Rouge laissa échapper devant moi qu'il y avait 25 000 détenus au Chili. Ce fonctionnaire relevait des listes des femmes qui sollicitaient la liberté. J'insistai pour faire admettre le nom de mon mari, en échange de mon silence sur son lapsus. Je ne divulguerais pas ce chiffre si son nom figurait sur la liste.

Vendredi 28 septembre, on me fait encore sortir pour un interrogatoire. Sur la table de la chambre je reconnais les habits de mon mari. J'entends un hurlement de douleur et des coups, des coups. Tandis que les militaires crient : «Dis-le que c'est toi qui as tué le soldat.» Je reconnais aussi sa voix. Je demande si on l'a tué, on me répond que non mais qu'on allait nous tuer tous les deux.

Les tortionnaires étaient des policiers. Je suis restée là de longues heures à écouter l'interrogatoire et les tortures de mon compagnon. Je vis passer les tortionnaires avec des matraques plombées gainées de caoutchouc.

Son corps était couvert d'hématomes. Ils apportèrent devant moi une «gégène» et ils le torturèrent tandis qu'on lui disait qu'on était en train de me violer, qu'on allait me fusiller. Cela dura des heures. Je suis parvenue à dire à un militaire de haute taille, du service de contre-espionnage peut-être, que l'accusation était absurde, en raison des caractéristiques et de l'exposition de notre appartement. J'insistai sur l'immédiate perquisition de mon appartement qui suivit l'événement. Puis, j'ai été conduite à l'ambassade d'Argentine à Santiago, d'où l'on me transféra avec d'autres Argentins jusqu'à l'aéroport international d'Ezeiza, où j'ai retrouvé la liberté.

(Une étudiante argentine prisonnière avec son mari au stade Nacional.)

Un des prisonniers du stade Nacional raconte que pendant son interrogatoire dans une chambre de tortures, Il fut contraint de lécher les bottes d'un soldat, pour exprimer sa soumission.

(Un démocrate-chrétien d'Amérique centrale.)

Les détenus ont été interrogés par des personnes compétentes et expérimentées.

De source officielle.

Voici une déclaration du commandant Alvarado, responsable du stade Chile. Elle n'appelle aucun commentaire :

Vous êtes des prisonniers de guerre. Vous n'êtes pas des Chiliens, mais des marxistes, des étrangers. Aussi sommes-nous décidés à vous tuer jusqu'au dernier. En ce qui me concerne, je le ferai avec un grand plaisir, avec une joie toute particulière. Ne croyez pas que j'aurai des remords de conscience si aucun de vous ne sort vivant de ce camp de prisonniers.

Pour le cas où vous ne les connaîtriez pas, je vais vous expliquer quelques-unes des caractéristiques des mitrailleuses situées sur les hauts gradins du stade, des deux côtés, au-dessus de vos têtes. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, on les connaissait sous le nom de «scies d'Hitler», parce que, lorsqu'elles atteignaient leur cible, elles tranchaient, elles coupaient en deux les adversaires.

J'ai des instructions spéciales de mes supérieurs de la junte de gouvernement. Je puis faire de vous ce qui me plaît et même vous tuer. Donnez-moi, je vous en prie, un prétexte pour le faire. Que l'un d'entre vous bouge, qu'il esquisse le moindre geste suspect ou qui me semble tel et vous sentirez dans votre propre chair, la façon dont la scie d'Hitler coupe les corps, les coupe en deux. Bonne nuit.

(Selon un rescapé du stade Chile, Le Monde diplomatique, décembre 1973.)

Récit de Joào, sociologue brésilien, fonctionnaire international à Santiago.

J'ai été fait prisonnier le jour même du 11 septembre. Au milieu de la nuit, mon cas étant spécial, je vis arriver quelque deux cents soldats. De là ils m'amenèrent à la prison de l'École de télécommunications de l'armée. A mon arrivée, Il y avait déjà un grand nombre de prisonniers. Ils me mirent dans une salle avec deux autres camarades, dont l'un était aussi fonctionnaire international. C'était un Colombien qui avait un contrat avec les Nations unies, le deuxième était Chilien. Pendant une grande partie de la nuit ils nous rouèrent de coups ; ceci jusqu'aux environs de quatre heures du matin. Les coups étaient très violents ; l'interrogatoire très bref. Cet interrogatoire semblait servir de toile de fond sans aucune cohérence. A quatre heures du matin, transfert au commissariat des carabiniers. Ici, on nous traita avec plus d'égards et l'un des officiers des carabiniers nous donna l'impression de ne pas être tout à fait d'accord sur la façon de traiter les prisonniers. Les coups nous furent donc épargnés. Nous n'avons reçu aucune nourriture. Le 12, à sept heures du matin, un détachement de l'armée de terre vint au commissariat pour nous transférer à nouveau dans la prison de l'École de télécommunications de l'armée, où les coups recommencèrent, sans aucun interrogatoire.

Ils frappaient les gens avec les crosses des fusils, sans se soucier si cela laissait des marques ou non. Ils simulèrent plusieurs fois des exécutions.

A ce moment-là, ils nous conduisirent en autobus, jusqu'au stade Chile. Nous étions une quarantaine de prisonniers. En arrivant devant le stade, j'ai pu compter une vingtaine de prisonniers alignés le long d'une haute muraille ; de tous côtés, arrivaient une trentaine de bus chargés de prisonniers. Il y avait une centaine de carabiniers et de militaires... Ils alignèrent les prisonniers contre la muraille et les rouèrent de coups jusqu'à les désarticuler ; puis ils les obligèrent à rentrer dans le stade Chile, les faisant passer dans ce qu'on appelle le couloir polonais, une haie de soldats qui les frappent sur leur passage. A mon arrivée au stade, Il y avait à peu près mille cinq cents prisonniers qui attendaient dehors. En entrant ils nous entassèrent dans un grand hall où les gens étaient roués de coups avant de passer à l'interrogatoire, fait par des membres de la police civile du service de renseignements. Dans mon cas personnel, les coups durèrent de cinq heures de l'après-midi, heure de mon arrivée, jusque vers deux heures du matin, sans interruption. Il est important de signaler que les coups étaient donnés par les officiers eux-mêmes, gradés et supérieurs. Je fus même tabassé par le commandant en chef du camp. Entre une heure et deux heures du matin, n'ayant plus conscience, ils me traînèrent jusqu'à la salle d'interrogatoire. La manière dont ils nous questionnaient ne nous permettait pas de répondre. L'interrogatoire était fait de telle sorte, que l'on répondait ce qu'ils voulaient. Ce n'était môme pas un interrogatoire pour obtenir des informations, mais plutôt un aveu de nos fautes. Après l'interrogatoire, on nous fit entrer dans les galeries du stade, où se trouvaient près de six mille personnes, la capacité du stade étant de quatre mille. Les gens étaient entassés sur les gradins, et chaque galerie était gardée par une cinquantaine de soldats. Dans ces galeries Il y avait des haut-parleurs pour appeler les prisonniers à la salle de torture installée dans une espèce de souterrain. Là, les tortures étaient plus scientifiques, on utilisait les chocs électriques et autres instruments qui ne laissaient pas de marques évidentes. On nous faisait pénétrer à la salle de torture un par un, ou par groupes de dix.

Plusieurs centaines de prisonniers chiliens moururent sous les coups de crosse de fusils.

Il y avait des groupes de tendance déterminée, en général révolutionnaires du MIR ou du Parti Socialiste. Ceux-là étaient destinés à mourir. Là non plus, la torture n'avait pas pour but l'information, mais la mort. Dans ce cas, on utilisait les toilettes. On y faisait entrer des groupes de dix à quinze personnes, on les déshabillait et on commençait à les tabasser jusqu'à ce qu'ils tombent; une fois par terre, on leur écrasait la tête avec les culasses de fusils. Plus tard les soldats nettoyaient et malgré cela, les traces de violence étaient évidentes : des taches de sang sur les murs et des lambeaux de chair.

Une suite de petits couloirs aboutissait à la salle de torture et à l'infirmerie où étaient conduits quelques-uns des torturés. Il n'y avait pas de médecin, mais des infirmiers militaires. Il nous arrivait de simuler n'importe quoi pour pouvoir arriver jusque-là et voir quelques-uns de nos camarades agonisants. A côté de ce couloir, Il y avait des piles de cadavres qui allaient être transportés en ambulance. Un continuel va-et-vient d'ambulances en sortait, transportant les corps sur des civières recouvertes d'un drap, afin que l'on ne sache pas s'il s'agissait d'un malade ou d'un mort.

A l'intérieur du stade régnait un climat de terreur. Ils appelaient les gens à l'aide d'un haut-parleur et les appelés ne savaient pas s'ils allaient mourir ou non. La tension était toile que bien des gens sont devenus fous, par exemple un garçon de seize ans ; Il marchait de long en large en disant par exemple : «Pardonnez-moi, monsieur.» Il leur fallait trouver une solution. Ils ouvrirent l'un des portillons pour que le garçon entre sur le terrain. A ce moment un soldat braqua son fusil sur lui. L'enfant prit peur et se mit à crier. Le soldat tira et l'enfant s'écroula devant six mille personnes. Il y eut alors un moment de révolte et les gens se mirent à crier. Pour arrêter ce tumulte, le commandant du camp ordonna aux soldats de tirer. Ceux-ci ne tirèrent pas sur les gens, mais sur les murs et pendant cinq minutes cela provoqua une véritable panique. Un ouvrier fut bousculé par un des soldats, Il protesta, disant qu'il n'y avait aucune raison pour le bousculer, aussitôt le soldat commença à crier et appela le commandant du camp, lui expliquant que l'ouvrier s'était rebellé et qu'il avait essayé de lui prendre son arme. Le commandant demanda à deux officiers des troupes spéciales appelées «Bérets noirs»en traînés à Panama de s'occuper de lui. Ils le rouèrent de coups jusqu'à ce que mort s'ensuive. Une fois mort (nous avons pu le voir de près), le commandant sortit un revolver et lui tira une balle dans la tête. Il y eut un nouveau mouvement de révolte et une autre rafale de balles qui fit cette fois six morts.

Je suis resté au stade du 12 septembre à 5 heures de l'après-midi jusqu'au dimanche 10 dans la soirée. Ils nettoyèrent le stade, à cause des protestations de la part de la population, à la suite des informations qui commençaient à filtrer.

On ne peut faire de calcul exact sur le nombre de morts au stade car le transfert des cadavres était continuel. La répression la plus violente fut contre ceux du MIR ; ils les tuaient généralement en même temps que les ouvriers des usines qui avaient résisté à l'invasion des militaires, et des membres du Parti Socialiste. Ils prétendaient qu'ils avaient une grande quantité d'armes.

Ils étaient aussi particulièrement violents avec les jeunes, les considérant comme les plus révolutionnaires, les ouvriers de 16, 17 et 18 ans. Je connais une usine où ils arrêtèrent 400 personnes.

Je peux dire que dans les premières heures de fonctionnement du stade, ce furent les étrangers qui reçurent le plus de coups. Par la suite les tortures étaient plus dures avec les Chiliens et de ce fait, Il y eut plus de morts parmi eux. Quant à moi, ils me torturèrent, sans employer l'électricité mais avec une espèce de câble d'acier gainé de caoutchouc pour éviter les marques. Les tortures terminées, je ne pouvais ni marcher ni remuer. Mais je n'ai pas subi les tortures aux pieds qui étaient destinées en général aux Chiliens. Ils ne m'ont pas non plus déshabillé. Je suis resté du 12 jusqu'au 16 sans recevoir aucune alimentation, l'unique chose qu'ils me donnèrent un jour fut la huitième partie d'un pain. Ils distribuèrent un pain pour huit personnes dans le stade, sauf aux étrangers.

J'ai vu le cas d'un camarade qui se lança du haut d'une des galeries supérieures après avoir crié : «A bas le fascisme assassin !» Il tomba dans une des galeries en dessous et perdit connaissance. Alors les bérets noirs sont arrivés, ils le soulevèrent par les pieds en position verticale, tandis que deux autres officiers lui donnaient des coups de crosse de fusil dans la figure. Ils le transportèrent à travers le stade et quand ils arrivèrent à l'escalier qui descend à la salle de torture, Il était déjà mort. A ce moment-là, le commandant lui tira une balle dans la tête.

Un autre camarade se leva et cria : «A bas le fascisme !» Le commandant demanda qui avait crié. Il se leva et dit : «C'est moi.» Le commandant le fit descendre. Le camarade sortit en marchant très lentement. Lorsqu'il arriva à l'escalier ils lui tirèrent une balle dans la nuque.

Une douzaine de personnes dont deux devaient avoir entre 16 et 17 ans ont été conduites à l'une des toilettes où on les déshabilla et on les roua de coups jusqu'à la mort. On pouvait entendre les gémissements dans tout le stade. Ces séances duraient en général de 15 à 20 minutes, et elles étaient tellement violentes qu'on pouvait en mourir. Après ces séances, une équipe de soldats faisait le nettoyage pour atténuer les taches de sang les plus évidentes.

A un moment, en descendant jusqu'au souterrain avec le prétexte d'aller à l'infirmerie, j'ai pu voir dans un couloir environ six corps nus criblés de coups de baïonnettes et attendant d'être transportés en ambulance.

Un ouvrier devenu fou se mit à crier d'une manière démentielle, Il criait des choses comme : «Pardonnez-moi, mon colonel, ma seule faute est de boire un peu trop.» Alors ils lui firent une injection et Il s'évanouit, mais Il revint à lui et se remit à crier. Ils l'attachèrent sur une civière et le transportèrent à l'infirmerie pour une autre injection. De nouveau Il reprit connaissance, sortit en courant et se lança d'une des galeries sur la pelouse, où Il resta quelques minutes évanoui. Puis se relevant, Il se précipta la tête en avant contre une colonne. Alors ils l'emportèrent vers le souterrain et dans l'escalier ils l'achevèrent.

Au stade Chile, nous ne pouvions pas dormir. En plus de la tension, de la faim (quatre sont morts de soif), Il y avait les gémissements des prisonniers qu'on torturait. Nous étions si entassés dans les galeries et sur le terrain qu'il nous était impossible de bouger. A un moment, l'état de fatigue était tel, que cela contamina les militaires, à tel point que le commandant du camp commença à parler de se calmer et de ne pas avoir aussi peur. Il commença à leur lire un journal : La tercera de la Hora, de Santiago. Les gens étaient si nerveux que quand Il eut fini de lire, ils applaudirent.

La radio transmettait un communiqué de la Junte, un communiqué spécial pour les étrangers (n° 18) appelant la population à dénoncer tous les étrangers clandestins en les signalant aux carabiniers ou aux militaires afin qu'ils puissent les arrêter.

Les prisonniers chiliens n'admettaient pas le type d'hostilité qu'ils voulaient créer par rapport aux étrangers. Au contraire, les Chiliens appuyaient les étrangers et ceci perturbaient beaucoup les officiers. Ils voulaient montrer évidemment que le type d'étranger qui était au Chili était venu pour corrompre les Chiliens.

90 à 95 % des prisonniers venaient de la classe ouvrière. En comparaison, le nombre d'intellectuels, d'étudiants, et de gens de la petite bourgeoisie était minime. Quand ils s'agissait des étudiants, c'était souvent les étudiants de l'université technique. Ils en arrêtèrent 800, après avoir bombardé les locaux, détruit les laboratoires. Je me suis trouvé au stade avec les gens de l'université technique, dont certains restèrent prisonniers peu de temps, mais la grande majorité y était encore quand je suis sorti du stade.

(Un sociologue brésilien fonctionnaire international à Santiago.)

Un fonctionnaire des Nations unies s'est rendu le 19 septembre à l'institut de médecine légale où se trouvait l'un des dépôts de cadavres de la ville de Santiago.

Il accompagnait la femme d'un Bolivien, élève de la FLACSO (faculté latino-américaine de sciences sociales), venue identifier le cadavre de son mari.

Cette personne a pu compter 180 cadavres «frais» dont cinq enfants. La majorité des cadavres avaient des parties du corps arrachées, comme à la suite d'une explosion et peut-être d'une explosion de grenade. On l'informa plus tard que les cadavres qu'il avait vus dans cette salle constituaient «la récolte de la journée».

(Récit d'un fonctionnaire des Nations Unies.)

A l'hôpital Barros Luco de Santiago les médecins admettent qu'lls ont du transformer une des salles du premier étage en dépôt de cadavres.

(Un médecin de l'hôpital.)

Voici le témoignage d'un professeur de l'université technique d'État à Santiago, détenu au stade Chile et puis au stade Nacional, du 12 au 22 septembre, qui dit avoir vu :

• Victor Jara déjà inerte, montré aux quatre-vingts professeurs détenus - rassemblés exprès pour cela, pense-t-il - , alors que des sbires de l'aviation s'acharnaient sur lui à coups de pied et de crosse (Victor Jara a été fusillé ensuite).

• Des détenus sortir des interrogatoires avec la plante des pieds brûlée, ou les doigts bandés, ou les doigts et poignets tuméfiés ou brisés par la pression des linchacos (deux bâtons réunis par une articulation qui permet de coincer et comprimer un membre).

• Un détenu posé sur le ventre, pieds et poignets ramenés au-dessus et réunis, auquel des boinas negras - bérets noirs - arrachaient les ongles avec une pince.

• Un «être», suivant son expression, au visage et au corps rendus méconnaissables par les coups, faire face aux soldats en leur criant : «Carguen ahora !» («Allez-y maintenant!...»). Ceux-ci le chargent et l'abattent.

• Un enfant de quatorze ans, détenu alors qu'il avait un sac de pain à la main, se jeter affolé sur un soldat pour lui enlever sa mitraillette et se faire abattre par ce soldat qui s'effondre ensuite en pleurant.

• Un homme arriver au stade parce qu'il s'est fait emmener par les carabiniers pour donner son sang : ensuite on lui a confisqué ses papiers et on l'a arrêté...

• Un détenu, au deuxième étage du stade, après avoir prié à voix haute, se dresse en criant : «Muera el fascismo! Viva la izquierda!», et se jette en bas. Il est probablement mourant quand les «bérets noirs» l'achèvent à coups de crosse en le traînant hors de la vue des détenus.

(Le Nouvel Observateur, 5 novembre 1973.)

Parfois, les soldats renâclent à la besogne ; certains, même, sont ébranlés :

Des heurts violents entre membres de différentes branches des forces armées se produisaient fréquemment. Je me souviens d'un après-midi où un officier de carabiniers apostropha rudement un soldat de troupe parce qu'il parlait à une détenue. Le soldat riposta en chargeant son arme, comme s'il s'apprêtait à tirer et enchaîna en disant : «Vous n'êtes pas mon supérieur, par conséquent, je vous demande de vous retirer.»

Les assassinats, les tortures, les flagellations ébranlèrent les effectifs militaires. Obligés d'obéir de façon rigoureuse aux officiers, ils se confiaient parfois - très secrètement et à quelques détenus seulement - afin de se libérer du poids psychique qui les oppressait. C'est ainsi qu'un sous-officier de carabineros me raconta un jour qu'il ne pouvait plus dormir et qu'il se réveillait en hurlant. Il suffisait d'ailleurs de le regarder pour voir qu'il était atteint d'une névrose et très agité. Lorsque nous apprîmes qu'il faisait partie d'un peloton d'exécution, nous comprîmes les raisons de son état.

(Un détenu relâché du stade Nacional.)

Deux bâtiments, le Lebu et l'Esmeralda, ancrés dans la baie de Valparaiso, ont servi de lieu de détention et de tortures. Cette fois, c'étaient les fusiliers marins qui officiaient. Voici le témoignage d'Erich Werner, ouvrier allemand, qui en a réchappé.

Je travaillais dans l'Entreprise Nationale de Distribution ENADI où je livrais du gaz liquide en ballons. Je suis ouvrier agricole et militant du MAPU.

Le 12 septembre à 23 heures 30, je suis arrivé à l'usine d'ENADI et suis allé déjeuner. Après quoi je me suis rendu dans le bureau du sous-chef de la Section des Transports et de la Programmation, José Lobos, qui me dit de m'adresser au lieutenant qui était l'un des remplaçants du chef. Ils m'obligèrent à attendre dans la rue, sous la surveillance d'un marin qui pointait sa mitraillette sur moi.

Au bout d'une heure d'attente, je fus emmené en camionnette à la raffinerie d'ENAP à Concon, où l'on me fit entrer dans une pièce obscure, au sol de ciment, entièrement vide. Ils m'obligèrent à me mettre totalement nu et à rester deux heures durant les mains contre le mur sous la surveillance d'un marin qui me tenait à bout de fusil.

Fatigué par la position, le froid et la nervosité, je commençai à baisser les bras, mais le marin m'ordonna de les lever à nouveau en me poussant dans le dos du canon de sa mitraillette. Après quoi ils m'ordonnèrent de me rhabiller, ce qui me fut très difficile. Puis on me conduisit dans une guérite de la conciergerie où le lieutenant qui m'avait donné l'ordre de me déshabiller me fit fouiller à nouveau.

Le lieutenant rn offrit des cigarettes et me dit que nous allions parler en amis. Il ajouta que j'étais un homme très dangereux et qu'il avait la preuve que j'étais un activiste et un membre du MIR. Et aussi, que j'avais beaucoup d'influence sur les travailleurs d'ENADI puisque j'avais été dirigeant syndical.

Je lui ai répondu que je n'étais pas du MIR, mais du MAPU.

Le lieutenant me dit qu'ils m'avaient gardé nu les mains en l'air pour que je médite et que je sache, moi et mes camarades, que c'étaient eux qui avaient le pouvoir et que tout acte de sabotage ou de résistance serait sanctionné par la peine maximum.

Il ajouta que s'ils découvraient quelque chose, ils tireraient avant d'interroger.

Je lui demandai si je pouvais continuer à travailler. Il me répondit que oui, mais pas pour le moment et me dit de rentrer chez moi tranquillement. Ni moi ni ma famille ne ferions l'objet de représailles, car les Allemands lui étaient sympathiques. Il ajouta que je ne devais pas bouger de chez moi et attendre qu'un autobus vienne me chercher pour me conduire au travail.

Je rentrai chez moi et y restai toute la semaine. J'avais le pressentiment qu'ils allaient m'arrêter.

Le lundi 17 septembre, à 7 heures 45, des fusiliers marins vinrent me chercher. Ils m'ordonnèrent de m'habiller, à moi et à mes fils. Ils nous firent asseoir dans le living et fouillèrent la maison sans rien trouver de compromettant. Alors, ils m'ordonnèrent de monter dans une camionnette et m'emmenèrent à la Capitainerie du Port. Ils me conduisirent dans un sous-sol, et me firent asseoir par terre. D'autres camarades, dont je reconnus quelques-uns, se trouvaient dans la même situation. Ils nous firent tous monter dans un autobus, nous donnèrent l'ordre de nous étendre par terre dans le couloir central et nous conduisirent au môle.

Là, ils hésitèrent entre le Lebu ou l'Esmeralda. Finalement, ils se décidèrent pour le Lebu : un officier monta avec un dossier où se trouvaient, croyions-nous, les pièces à conviction contre nous. Nous fûmes les premiers à monter sur le bateau. Il y avait là 5 ou 6 camarades, couchés bouche contre terre, les mains derrière la nuque, sous la surveillance d'une quinzaine de fusiliers marins, mitraillette à la main. Il était dix heures du matin. Ils nous firent mettre debout contre la paroi des cabines, tout le poids du corps reposant sur les orteils. Ils prirent mes papiers, l'argent, la montre et coupèrent mes lacets de chaussures à la baïonnette. Pendant qu'ils m'inscrivaient, ils me donnèrent des coups dans l'estomac et m'insultèrent. Ils apprirent que j'étais allemand, se moquèrent de moi et quatre d'entre eux me donnaient des coups de crosse. Ils me donnèrent l'ordre d'aller à la proue entre deux haies de fusiliers marins qui m'assenaient des coups au passage. Lorsque j'arrivai à la proue, ils me jetèrent à terre et m'ordonnèrent de mettre les mains derrière la nuque. Onze autres camarades étaient dans la même position. Acte suivant : les fusiliers marins commencèrent à nous piétiner, à sauter sur notre dos. J'étais vêtu d'un jean vert olive, cadeau de ma mère. Quand l'un des marins s'en rendit compte, Il m'accusa : «Avec des pantalons de militaire, eh, putain de ta mère ! Qui était le militaire? Quand Fas-tu tué? où est le cadavre? Espèce d'Allemand qui viens tuer les officiers chiliens», etc.

Tout cela s'accompagnait de coups de pied et de poing, sans pitié, si bien que je me retrouvai avec trois côtes cassées. Pendant trois jours je crachai du sang et j'avais également du sang dans les urines et dans les selles.

Malgré l'intervention d'un camarade, l'officier responsable refusa de me faire transporter à l'hôpital, si bien que mes codétenus durent me bander. Je passai dix jours en tout sur le Lebu, couché sur des planches, sans oreiller ni couverture. Tous mes camarades souffraient de lésions et de fractures. J'étais probablement le plus mal en point. Le nombre des détenus atteignait 80. Entre 11 heures et midi, on nous donnait une ration de 15 à 20 fayots, sans sel, noyés dans beaucoup d'eau. Il fallait monter chercher notre ration sur le pont, où on nous donnait un plateau de plastique avec les flageolets : Il fallait manger, laver le plateau et nous laver nous-mêmes, le tout en moins de 3 minutes. C'était le seul repas de la journée.

Pendant les trois premiers jours je ne pus monter sur le pont. Le quatrième jour j'y fus obligé, malgré la douleur.

Le 26 septembre à midi, ils me conduisirent au bureau du bateau, où ils m'interrogèrent sur mon identité, et mon activité de militant. Puis 'ils me conduisirent à la salle 4, où se trouvaient plus de 80 détenus, parmi lesquels je reconnus le Dr Velasco, directeur de l'hôpital du Sauveur, âgé de quelque 65 ans.

Le 27, ils nous donnèrent pour la première fois une tasse de lait et une ration de pâtes grisâtres mais qui nous semblèrent succulentes.

Le 28 après déjeuner, on nous fit descendre du bateau, plusieurs camarades et moi, le visage couvert, pour nous mettre dans un autobus des fusiliers marins.

On nous conduisit à l'école navale, où nous fûmes accueillis par une cinquantaine de militaires armés de mitraillettes. L'un d'eux avait une liste et nous appelait les uns après les autres. Lorsqu'on m'appela j'avais encore la figure couverte du col de mon pull-over, grâce à quoi je pus voir un peu. On nous emmena dans une espèce de dépôt où Il y avait des rouleaux de câbles, des caisses. On me fit asseoir à une table et on me banda les yeux de telle manière que je ne voyais plus rien. En même temps ils me donnaient des coups de pied dans les chevilles pour m'obliger à garder les jambes écartées et faisaient des commentaires sur moi.

Entre-temps, on me frappait à la tête, sur les clavicules et la colonne vertébrale. J'eus une clavicule fracturée. Puis commença l'interrogatoire. On me questionna par le menu sur ma femme, mes enfants, mon travail. Sous prétexte que j'étais volontaire de l'équipe du bateau de sauvetage, je fus accusé de vouloir m'infiltrer dans la marine chilienne. Parce que j'avais fait la Seconde Guerre mondiale, ils m'accusèrent d'être expert en explosifs et en armes et d'avoir fabriqué tous les explosifs trouvés à ENADI.

Puis ils m'appliquèrent des électrodes aux testicules et aux seins et firent passer le courant. L'interrogatoire et la torture se poursuivirent jusqu'à ce que je m'évanouisse. Ils me firent revenir à moi à force de coups, m'obligèrent à me mettre à genoux et à chanter l'hymne allemand. Comme je ne pouvais plus me relever, ils me mirent debout en déclarant :

«Avec toi, Il n'y a pas moyen. Nous allons te fusiller. Tu as 30 secondes pour avouer, sinon, on tire !» A ce moment-là, tout m'était égal et je le leur dis: «Qu'est-ce que tes enfants diront de toi? - Ils seront fiers que je n'aie pas dénoncé des camarades qui n'ont rien à voir avec tout ça. - Ça ne vaut pas la peine de gaspiller des balles pour des types comme ça !»

Ils me détachèrent et me conduisirent auprès d'un officier qui avait ma carte d'identité en main. Je me demandai s'il était étranger. On me photographia et on me dit que j'allais passer en conseil de guerre. Je dus de nouveau m'étendre au sol les yeux bandés. Ne pouvant toujours pas me lever, je fus traîné par deux fusiliers marins dans une file de détenus qui se tenaient par les épaules. Je ne pus suivre. On me porta en me soutenant par les aisselles, puis on nous ramena au Lebu. «Est-ce que tu sais nager? - Oui. -- Alors, saute.» Je pensais qu'ils allaient me jeter du môle. Ils me poussèrent du canon de fusil et je sautai. J'atterris sur du solide : c'était la passerelle du Lebu; je me traînai en m'appuyant sur une main. Quand on m'ôta le bandeau des yeux, je vis des camarades couchés par terre, mains derrière la nuque. Comme j'étais très mal en point, j'ai failli tomber de 8 mètres en descendant dans la cale. Je fus soigné par le Dr Sotomayor Trebusan, directeur de l'hôpital de Quilpué, détenu, lui aussi. Je perdais de nouveau du sang par les urines.

Le 1er octobre, des rumeurs sur une visite de la Croix-Rouge circulèrent : aussitôt, on nous apporta 23 matelas et des oreillers pour tout le monde.

La commission vint le 3 ; elle se composait d'un Suisse et d'un Français. Nous leur demandâmes d'intervenir pour qu'on cesse de nous torturer et surtout de nous appliquer des électrodes.

Ils réunirent tous les étrangers. On me dit que je serais sans doute expulsé du Chili en raison des accusations retenues contre moi et le Français me dit que je pouvais choisir le pays où je voulais me rendre à partir d'une liste qu'il me montra. Dès que la commission fut repartie, ils vinrent reprendre toute la literie et l'entassèrent sur le pont. A 15 heures, on nous fit monter sur le pont où nous dûmes nous asseoir mains derrière la nuque, dans un carré surveillé par quatre mitrailleuses braquées sur nous. On nous dit qu'on tirerait au moindre mouvement de notre part. Un camarade se plaignit parce qu'il était en train de se brûler, tant les parties métalliques étaient chaudes. «Brûle-toi un peu plus!» fut la réponse, accompagnée d'une bordée d'injures.

Un officier me dit : «Alors, tu es allemand.» Et Il me força à crier «Heil Hitler». Après quoi on nous fit redescendre dans la cale.

J'avais 40º de fièvre, et ne pouvais ni dormir ni fermer les yeux. Le Dr Fischer signala plusieurs fois la gravité de mon cas - en vain. Je restai 8 jours dans cet état, dans la cale, avant qu'on me transporte à l'infirmerie, après m'avoir tiré de la cale à l'aide d'une corde. Le médecin de la marine se montra surpris de l'état de mes blessures, tant elles étaient infectées. Je souffrais tellement que je hurlais et suppliais que l'on me fusille.

Le 23 octobre, on me conduisit à l'académie militaire pour une interview avec le consul allemand, qui me posa toutes sortes de questions et me dit que des charges très graves avaient été retenues contre moi.

Le 25 octobre, ils me donnèrent l'ordre de m'habiller, de prendre toutes mes affaires et de me rendre au bureau, où on me remit une enveloppe contenant mes papiers. Manquaient la carte d'identité, le carnet de travail à ENADI et de l'argent. On me demanda si j'avais tout. Je répondis que oui, et signai un papier indiquant que j'étais mis en liberté conditionnelle et devais me présenter au commissariat toutes les semaines.

Ils m'emmenèrent en camionnette et me laissèrent à quelque 4 kilomètres de chez moi.

Par la suite, je demandai à partir en Allemagne.

Lorsqu'on fouilla mon domicile je constatai la disparition des objets suivants : un anneau en or, mes lunettes corrigées, deux paires de chaussures, une veste bleu marine, un pantalon, deux chemises et deux cravates, ainsi qu'un rasoir électrique Remington neuf.

(Erich Werner, Santiago du Chili, novembre 1973.)

Le traitement réservé aux femmes n'était pas moins dur et comportait de surcroît une part d'humiliation. Voici le récit de Léonor, détenue dans la prison flottante de Valparaiso :

Je suis une femme de gauche et je fais partie des centaines de milliers de femmes qui ont voté pour l'Unité Populaire aux dernières élections. Je n'ai jamais milité dans aucun parti, et je n'ai jamais participé à des tâches d'activiste, m'en tenant à mes travaux strictement professionnels. Lorsqu'on m'a arrêtée on n'a trouvé chez moi que deux revues éditées par les organes de presse du gouvernement Allende.

Je suis conduite dans un bateau transformé en prison amarré au port. A ce moment, on me sépare définitivement de mes amis, qui sont emmenés, toujours sous les coups, dans la partie inférieure du bateau.

On me conduit dans une salle où on m'oblige à me mettre nue.

La majorité des prisonnières se trouvent depuis 10 jours dans ces conditions, sans qu'il y ait contre elles de charges concrètes, d'autres n'ont même pas été interrogées. La nourriture consiste en un plat d'environ 30 grammes de haricots et un verre d'eau une fois par jour. L'état physique et moral du groupe est déplorable. Ce samedi, Il y a eu trois crises d'hystérie. L'une des femmes, Nora, 24 ans, peut à peine parler car le produit qui sert à l'application de la torture électrique pendant les interrogatoires lui a brûlé la lèvre inférieure. Elle est là depuis 9 jours et elle a été torturée 3 fois. On l'a aussi torturée à l'électricité sur les seins et les organes génitaux. De temps en temps un garde entre et appelle une des détenues par son nom. Avant de sortir on lui bande les yeux et elle est emmenée dans une salle où se trouvent les 3 ou 5 officiers qui procèdent aux interrogatoires. Il y a un contraste entre l'attitude cruelle des officiers et la façon humaine dont nous traitent les simples soldats en dehors de la présence de leurs chefs. La plus jeune des prisonnières, Anita, 15 ans, est la fille d'un important parlementaire communiste. Elle a été traitée avec brutalité pour lui faire avouer le lieu de refuge de son père. Elle a été pendue par les poignets, complètement nue, les yeux bandés ; les questions étaient suivies de coups de poing dans l'estomac, on lui pinçait les seins et on la menaçait constamment de la violer. Le vocabulaire était obscène et dégradant, le produit d'esprits dégénérés.

J'ai été libérée exactement 26 heures après mon arrestation, grâce à un ami membre des forces armées qui est intervenu en ma faveur auprès des autorités ; je n'ai pas subi d'interrogatoire.

L'origine de la perquisition de mon domicile m'est encore inconnue. Je n'ai plus rien su de mes camarades de cellule ni de mes amis, pour lesquels je n'ai rien pu faire.

(Léonor, 29 ans, de la section de tortures des femmes dans un bateau à Valparaiso.)

Voici le récit, recueilli à Paris, d'un autre cas de violences arbitraires perpétrées sur une jeune fille :

Je ne peux nommer cette personne, mais je connais son nom. C'est une jeune fille de vingt ans.

Elle habitait un quartier bourgeois de Santiago et a été arrêtée chez elle. Pourquoi? Parce que sa photo avait été découverte dans la maison d'un dirigeant du MIR lors d'une perquisition. Cette fille n'était pas engagée politiquement ; elle avait eu une amourette avec ce jeune homme quelque temps auparavant.

Ils l'ont identifiée, retrouvée, arrêtée et amenée au stade Nacional. Un détail : lorsqu'elle a été arrêtée et emmenée de force par les soldats, tout le quartier, les gens sur le pas des portes, aux balcons, ont applaudi !

Cette fille a été torturée de la façon la plus sauvage. On lui avait mis des fers chauds dans le vagin. Une fois libérée, elle s'est précipitée à l'Ambassade de France.

(Témoignage d'un journaliste de 67 ans, réfugié à Paris.)

Témoignage d'une Colombienne, détenue au stade Nacional :

Tous mes papiers étaient en règle : j'étais boursière de la conférence épiscopale latino-américaine au Chili. J'ai été arrêtée dans la rue en arrivant chez moi. Au moment où nous arrivions au stade, deux camions en sortaient. Un officier dit : «Emmenez le chargement de la nuit dernière.» Les gens étaient jour et nuit sur le pavé, les jambes ouvertes et les mains derrière la tête. Les militaires examinaient minutieusement chaque femme. Quelques-uns en abusaient. Dans la cellule, une Yougoslave était en train d'avorter. Elle avait été arrêtée à l'aéroport. Elle n'avait pas mangé pendant trois jours. On la soignait à l'aspirine et au valium. Il y avait sept autres femmes enceintes, et aucune n'était soignée. Hélène, un docteur du campamento Nueva La Habana, fut chargée par un médecin militaire de s'occuper de la santé des prisonniers. Le lendemain elle fut enfermée dans un cachot, accusée de pratiquer illégalement la médecine et d'être un meneur. On la frappait tous les jours. Elle fut maintenue dans un isolement complet pendant les quinze jours que je passai au stade. Nancy, une Chilienne, fut emmenée à la FACH. On lui appliqua l'électricité sur les seins et les organes génitaux. Comme elle ne disait rien et ne pleurait pas, ils en ont déduit qu'elle était entraînée pour ce genre de traitement, et ils se sont acharnés sur elle. Vera Lucia, une Brésilienne, arrêtée avant le putsch, fut violée par trois officiers de la FACH, dans le souterrain du ministère de la Défense. Elle resta couchée par terre et eut une infection. On la soignait à l'aspirine. Elle ne fut pas interrogée. Presque toutes les femmes subissaient des simulacres d'exécution. Grand nombre d'entre elles avaient été violées et torturées dans les commissariats. Des femmes de Puente Alto racontaient qu'on les avait laissées dehors pendant huit jours, pieds et mains liées. On ne leur donnait que de l'eau. D'autres femmes furent tondues. Une femme de 72 ans, après avoir été torturée, reçut une arme et l'ordre de se suicider. Nous l'appelions la grand-mère. Elle organisait le groupe et lui donnait du courage. Quelques jours après elle fut isolée et emmenée aux toilettes. Elle portait sur le front deux «F», ce qui voulait dire qu'elle serait fusillée. Elle s'appelait Mme Mercedes.

Angelina, une Brésilienne, jeta un carnet d'adresses sur la table pendant un interrogatoire. Ils la frappèrent avec des matraques en caoutchouc. L'officier lui demanda de s'asseoir mais elle refusa car elle avait peur qu'on la frappe à nouveau. Lorsqu'elle fut emmenée devant les interrogateurs, celui qui l'avait maltraitée dit qu'elle n'avait pas été touchée jusque-là mais qu'ils le feraient à présent. Elle fut jetée à terre et frappée brutalement. Une autre femme avait été frappée devant son mari et ses enfants.

Un dimanche, Il y eut une fusillade qui dura 45 minutes. On nous dit que le stade avait été attaqué. Il y avait des parents des prisonniers à l'extérieur et près de 20 femmes qui étaient sorties de leurs cellules durent se traîner à terre à la recherche d'un abri. Nous pensions que c'était une manœuvre car les soldats avaient relâché la surveillance. Ils nous aidaient et jouaient même aux cartes avec les détenues. Les interrogatoires à la FACH avaient lieu la nuit. Toutes les femmes y étaient torturées. Un soir, un homme portant une cagoule est venu, a montré du doigt quelques femmes. Elles ont été livrées à la justice militaire. Toutes les nuits, nous entendions des coups de feu, mais nous ne savions pas ce qui arrivait.

L'aumônier et le cardinal

Quatre détenues travaillaient dans des cabarets. Il a fallu demander à un officier de ne pas laisser entrer les carabiniers, car Il était fréquent de les voir en train de «s'amuser» avec elles. Les tortionnaires étaient les officiers militaires et les officiers carabiniers. Les carabiniers étaient pire que les militaires. Les soins médicaux étaient insuffisants, les seuls médicaments étant l'aspirine et le valium. De nombreux cas nécessitaient des soins immédiats. La Croix-Rouge chilienne nous apportait des fruits et des biscuits, en nous faisant croire que c'était elle qui les fournissait. Nous nous sommes aperçues plus tard qu'ils provenaient de nos familles. Un aumônier de l'armée, polonais, avait l'autorisation d'entrer et de nous rendre visite dans les cellules. Quelques détenues ont essayé de lui parler de leur situation, mais cela n'a rien arrangé. Il distribuait des bonbons et d'autres friandises que les détenues refusaient. C'était un curé réactionnaire et Il faisait l'éloge du nouveau gouvernement. Plusieurs personnes du Partido Nacional étaient détenues. Des soldats nous ont averties de la présence de délatrices payées parmi nous. Lorsqu'il y avait des journalistes, ou lors de la visite du cardinal, nous ne pouvions pas aller sur les gradins du stade. Ils sélectionnaient des groupes pour les montrer. Lorsque nous sortions prendre l'air, on voyait des gens avec le bras cassé ou des hématomes. Au cinquième jour de ma détention, je fus interrogée à cause de la demande de mise en liberté présentée par l'ambassadeur de Colombie. Certaines ont attendu douze ou quinze jours avant d'être interrogées.

Les détenues interrogées une deuxième fois étaient alors généralement violées, frappées, torturées.

(Témoignage recueilli à Londres.)

Récit de quelques femmes parmi d'autres...

«Lorsque je lisais ce que les Nord-Américains faisaient aux femmes vietnamiennes, je frémissais d'horreur, mais je pensais que c'était très loin de nous. Je n'aurais jamais pensé qu'il m'arriverait de souffrir une chose semblable et surtout pas de la part des militaires chiliens.»

C'est par cette brève déclaration qu'une humble fonctionnaire de l'hôpital Barros Luco, tombée dans les griffes de la dictature presque un mois après le coup d'État, commence son récit dramatique.

Avec une centaine de camarades de travail, parmi lesquels des médecins et du personnel paramédical, administratif et auxiliaire, elle a été transportée de l'Hôpital aux Cerros de Chena, un camp d'entraînement de l'École d'Infanterie situé aux alentours de San Bernardo. Tous les détenus ont eu les yeux soigneusement bandés avant d'être embarqués dans les camions, où ils ont été entassés comme du bétail. En arrivant au camp ils ont été dirigés vers quelques maisons de bois et de terre avec un sol de terre battue. Peu après leur installation dans les maisons, ils ont commencé à entendre les cris des premiers interrogés. Les femmes avaient été séparées des hommes mais le bruit des tortures arrivait quand même jusqu'à elles. Puis on a commencé aussi à les appeler pour les interrogatoires. L'une d'elles raconte :

«On entendait des cris quand soudain quelqu'un est entré et m'a appelée par mon nom. Nous avions très peur. J'ai marché quelques mètres à l'air libre et on m'a fait entrer dans une pièce où j'ai senti la présence de plusieurs hommes. Immédiatement on a commencé à me poser des questions sur les armes, les médicaments volés et les médecins de gauche. Comme je ne disais rien ils se sont mis à me frapper violemment à la tête, tout en m'insultant grossièrement. J'ai commencé à pleurer et je ne pouvais presque plus parler, fout d'un coup celui qui m'interrogeait m'ordonna de me déshabiller. Je ne voulais pas, mais ils m'y ont forcée. Bien que je sois nue, ils ont continué à me frapper. Ils m'ont menacé d'amener un homme qui avait violé une petite fille pour qu'il fasse la même chose avec moi. Moi, je ne faisais que pleurer désespérément. Ils ont fait appeler le violeur et quand Il a été devant moi ils m'ont enlevé la bande pour que je le voie. C'était un paysan pauvre. Il était en désordre et le sang lui couvrait le visage. Ses vêtements étaient en lambeaux. Celui qui menait l'interrogatoire lui ordonna de me violer mais le paysan n'obéissait pas. On me banda de nouveau les yeux et ils se mirent à le frapper. Au bout d'un bon moment pendant lequel les coups et les menaces de viol continuaient, ils m'ont ordonné de m'habiller. Je tremblais et je pleurais de façon hystérique, je criais. Ils m'ont emmenée dans la pièce où se trouvaient mes camarades. Là, je me suis un peu calmée.»

Mais cela ne dura pas longtemps car les militaires avaient obtenu d'un garçon malade et très faible qu'il donne les noms de quelques dirigeants. Le pauvre garçon paya cher sa faiblesse car les militaires s'acharnèrent à le frapper en croyant qu'il pourrait révéler l'existence d'armes. De nouveau la fonctionnaire fut appelée pour un interrogatoire et cette fois les tortionnaires ont été plus cruels : ils savaient qu'ils avaient entre leurs mains une dirigeante importante. Le récit continue :

«Quand ils m'ont emmenée pour la 2e fois, j'étais atterrée, mais décidée à ne pas parler. Je savais qu'ils me tortureraient avec plus de brutalité si je dénonçais un camarade. De nouveau ils se sont mis à me frapper à la tète et sur tout le corps. Je pleurais. De nouveau ils m'ont déshabillée et tandis qu'ils le faisaient ils me touchaient tout le corps. A un moment donné, j'ai senti qu'on m'enfonçait un crayon entre les côtes et on le passait de haut en bas en appuyant un côté du thorax avec force.

«De nouveau ils ont appelé le violeur et ont continué à lui ordonner de me violer. Ils ont menacé de le frapper s'il ne le faisait pas, mais le paysan refusa. Il y avait des moments où j'étais convaincue que le violeur allait se jeter sur moi. Ils lui criaient de le faire. A un moment, avec tous ces mouvements pour m'enlever et me remettre les vêtements, le bandeau m'est tombé des yeux et j'ai pu voir celui qui m'interrogeait. Jamais je ne me le serais imaginé comme ça. Il était grand, blond, avec des yeux verts, Il avait moins de 30 ans. Il était réellement ce qu'on appelle un joli garçon. Ils ont continué à me battre pendant un moment, mais je ne sentais presque pas les coups et je pleurais. Ils m'ont habillée et ramenée avec mes camarades. Nous avons passé toute la nuit éveillées à entendre les cris des autres torturés. Nous avions les nerfs à vif. Le jour suivant et toujours les yeux bandés nous avons été transportées en camions au stade Nacional. Là, Il y avait des centaines d'ouvrières, de fonctionnaires du SNS, de professeurs, de professions libérales, et des dirigeants syndicaux qui supportaient depuis plusieurs jours les rigueurs de ce camp de concentration.»

La fonctionnaire de ce récit a eu la chance d'être interrogée après que la pression internationale a obligé les dictateurs à atténuer les tortures et les brutalités sur les femmes. D'autres fonctionnaires ont dû supporter jusqu'à 4 interrogatoires, pour être ensuite libérées sans qu'on ait relevé de charge contre elles. Ce fut le cas d'une fonctionnaire administrative du même hôpital, de 50 ans, mère de plusieurs enfants et grand-mère. Le 10 octobre, elle est arrivée au stade Nacional avec plus d'une centaine de camarades de travail après être passée par le camp de détenus de Cerro de Chena. Le 12 octobre, elle a été amenée à midi sur le lieu de l'interrogatoire, les yeux bandés. Là, un homme lui a parlé sur un ton paternaliste en disant que si elle collaborait avec eux elle n'aurait pas de problèmes, mais que si elle ne le faisait pas elle en supporterait les conséquences. Comme elle disait qu'elle n'avait rien à dire, l'interrogateur ordonna : «Fusillez tout de suite cette malheureuse, je n'ai plus le temps de l'interroger.» Les yeux bandés on la mit en face d'un mur, le dos tourné à un groupe en uniforme. L'interrogateur s'approcha pour lui demander ses dernières paroles. Elle répondit qu'elle n'avait rien d'autre à dire si ce n'est qu'on allait commettre une injustice. Ensuite elle sentit qu'on lui mettait un carton dans le dos et qu'on donnait l'ordre de tirer. On entendit un cliquetis mais aucun coup de feu. Comme elle restait ferme et sans parler, on l'a placée dans une pièce et on s'est mis à la frapper sur les oreilles comme pour lui crever les tympans. L'une de ses oreilles fut atteinte. Elle était debout en face du tortionnaire, elle sentait la présence d'autres personnes dans la pièce. Les questions étaient les mêmes : «Où sont les armes? Où sont les médicaments volés? Que sais-tu du docteur Tello?» Comme elle ne répondait pas l'interrogateur augmentait les coups. A plusieurs reprises Il lui frappa les fesses du poing et lui donna même un coup de pied qui la fit rouler par terre. On lui ordonna de se déshabiller au milieu des insultes les plus grossières. Un moment après le tortionnaire mit la main sur l'épaule de la femme et la conduisit vers une autre pièce où Il y avait une forte odeur d'iode et de remèdes. Elle l'avertit immédiatement qu'il était dangereux de lui faire du Penthotal car elle avait une affection cardiaque. Les interrogateurs ont dû y renoncer. On lui ordonna de s'habiller et de sortir de la salle. Ses nerfs étaient à bout et quand elle sortit dans la cour elle tomba, mais elle n'avait ni parlé ni versé une larme malgré les coups. On l'avait interrogée pendant 2 heures et demie. Quelques jours après elle a été de nouveau interrogée de la même façon. Les mêmes coups, les mêmes questions. On l'a fait se déshabiller et se coucher sur un lit de camp. Elle avait les yeux bandés. Elle a senti qu'on lui mettait un tampon de coton dans l'anus et un moment après qu'on posait des objets comme des pièces de monnaie sur ses seins. Ensuite un courant violent la fit frémir et se contorsionner. La secousse la laissa étourdie. Ensuite les coups et les questions continuèrent et au bout d'un moment elle fut laissée dans la cour.

Presque une semaine après, elle fut de nouveau interrogée, et les coups et les questions se répétèrent. Les coups de poing dans les côtes et les reins furent nombreux, mais Il n'y eu plus de courant. A ces trois occasions on lui fit signer une déclaration qu'elle ne put lire parce qu'elle avait les yeux bandés.

Ce n'est que la 4e fois, interrogée sans bandeau et sans coups, qu'elle put voir la déclaration qui la décrivait comme une extrémiste. Elle fut mise en liberté provisoire près de 25 jours après son arrestation. Mais elle sortit le front haut et renforcée dans ses convictions révolutionnaires. Au stade elle eut l'occasion de connaître d'autres drames. Tel celui d'une sociologue de 30 ans qui était allée à Cuba et qu'on accusait d'être une «dangereuse extrémiste». Elle fut soumise aux tortures et aux vexations les plus ignominieuses. On lui versa du sperme dans la bouche. On la tortura plusieurs fois à l'électricité et on lui introduisit une main dans le vagin. Elle fut interrogée à trois reprises et à chaque fois elle revint pleine de meurtrissures et presque inconsciente. On lui donnait des coups avec une matraque de caoutchouc. Elle resta physiquement et psychiquement traumatisée.

Une femme du peuple.

J'ai vu une femme du prolétariat, âgée, déformée, l'air timide, revenir d'un interrogatoire. Elle avait la figure arrachée par les coups et le corps marqué. Ses poignets avaient des plaies. Une délégation de l'ONU a visité le camp de concentration des femmes. Nous leur avons montré cette femme qui raconta en pleurant la façon dont elle avait été torturée. Elle avait été pendue par les poignets et battue, tandis qu'ils faisaient la même chose à son mari. Les délégués furent impressionnés et demandèrent que ces pratiques cessent.

Un groupe de dirigeants politiques et syndicaux avait aussi écrit une lettre dénonçant les tortures. Cette lettre fut introduite furtivement dans la poche de l'un des délégués.

LES JOURNALISTES

Chiliens ou étrangers, les journalistes sont persécutés. Les journalistes étrangers pourront toutefois quitter le pays. Les collaborateurs de journaux «allendistes» seront traités comme des criminels.

Les étrangers :

«Police !»

L'homme à la vareuse bleu-gris m'ordonne de le suivre, à l'instant où je m'apprête à monter dans ma chambre d'hôtel à Santiago. Il est midi. La main enfoncée dans sa poche gauche, Il nie fait traverser à pied le centre de la ville. Sans dire un mot. Il balance la tête comme un métronome, pour me surveiller. Quinze minutes plus tard, nous arrivons devant un bâtiment délabré.

A l'entrée, une demi-douzaine de civils, vestes marron, chemises à col ouvert, tiennent des deux mains leurs mitraillettes, le doigt sur la détente. Nous enfilons des galeries, dans un silence sépulcral, puis Il me fait entrer dans une pièce quasiment vide : une table en bois, une banquette sur laquelle Il me fait asseoir. Des policiers viennent me dévisager. Un inspecteur, enfin, le regard métallique, s'installe devant une machine à écrire. L'interrogatoire commence ; Il durera six heures.

Tout y passe : l'explication minutieuse de mon code postal, à Paris, les dates et les raisons de mes voyages au Chili depuis huit ans, les thèmes de mes articles, mes contacts, enfin, avec les partisans de l'ancien président Salvador Allende. Toutes les dix minutes, le policier s'absente sans explications. La pièce est glacée. Je n'ai le droit ni de bouger ni de poser des questions. Uniquement celui de fumer. A 3 heures, tandis que l'interrogatoire continue, un journaliste français est reçu, dans le même bâtiment, par le général Ernesto Baeza, directeur général de la police chilienne, qui lui avait promis depuis quelques jours une interview. Alerté par Marvin Howe, du New York Times, qui avait assisté par hasard à mon arrestation, Il demande aussitôt de mes nouvelles. Après une enquête de trente minutes, le général Baeza lui déclare : «Nous n'avons pas vu M. Bailby, Il n'est pas chez nous.» L'ambassade de France, de son côté, tente un dernier effort auprès du gouvernement chilien. La réponse est laconique : «Nous ne savons rien.»

Deux policiers m'emmèneront, l'espace d'une demi-heure, dans une voiture noire, pour fouiller ma chambre et ouvrir mon courrier. Nouvel interrogatoire au siège de la police. A 6 heures et demie, enfin, on me libère. «Vous êtes passé au crible, me dit l'inspecteur. Nous en ferons autant avec tous les journalistes étrangers.»

(Edouard Bailby, L'Express, le 4 novembre 1973.)

Les Chiliens :

Les journalistes ont pu reconnaître sur les gradins une douzaine de leurs confrères chiliens ainsi que Roberto Prieto, l'un des dirigeants de la Centrale syndicale d'Uruguay et de la FSM qui s'était réfugié au Chili après le coup d'État de Bordaberry l'été dernier. Le ministre (communiste) du Travail, Jorge Godoy, les commentateurs et éditorialistes communistes Marino Cespedes et Carlos Nodon, le directeur du journal Punto final, Manuel Cabieses, ont aussi été reconnus parmi les détenus du stade.

(L'Humanité, le 26 septembre 1973.)

LA DEPORTATION

Les îles du sud du Chili servent de camps de déportation. Le climat y est particulièrement rigoureux. Interrogé à ce sujet, Leigh répond : «Ce ne sont pas des îles pour les touristes.»

A Quiriquina :

«Dans l'île de Quiriquina, l'un des camps de concentration ouverts par la junte, j'ai vécu les jours les plus horribles de ma vie. Dès notre arrivée, les gardiens nous ont fait tenir debout les mains sur la nuque de 6 heures du matin à 21 heures. Nous n'avions que quelques minutes pour prendre les repas. Nos mains et nos bras endoloris retombaient. A coups de baïonnettes ils nous forçaient à les relever. Pour intimider tous ceux qui n'en pouvaient plus, ils prirent quinze prisonniers, les alignèrent contre un mur et les rouèrent de coups de crosse, puis un officier donna l'ordre aux soldats de charger leurs fusils et de tirer sur eux. Ils assassinèrent ainsi quinze de nos camarades. Mais ils ne s'en tinrent pas là.

«Parmi les diverses brimades, nous n'avions pas le droit d'aller uriner et, pour le reste, 15 secondes nous étaient accordées, ce qui ne nous laissait même pas le temps de nous déshabiller. Notre ration alimentaire consistait en un pain, un verre d'eau et un petit plat dont nous n'avons jamais su ce qu'il contenait.

«Tout cela n'était en fait qu'une préparation, car bien pires furent les interrogatoires, suivis de tortures si inhumaines que l'on a peine à les imaginer, étant entendu qu aucun journaliste ne put jamais en témoigner : courant électrique aux organes génitaux, coups avec des sacs mouillés, immersion dans des cuves remplies d'excréments, arrachage des ongles et brûlure des cheveux.

«Ceux qui avaient participé à des actions de résistance avaient les doigts, les bras, les mains, les oreilles ou les organes génitaux coupés, ou bien les yeux arrachés. Alors qu'ils perdaient déjà leur sang, on les transperçait avec une baïonnette jusqu'à ce qu'ils expirent. Tout se faisait devant nous pour nous impressionner. Je jure que tout cela est vrai: je l'ai vu de mes propres yeux. Les marques de mon corps sont là pour en témoigner.» (Témoignage dans Le Monde, 10 novembre 1973.)

LES EXÉCUTIONS

Encore aujourd'hui, Il est impossible de savoir avec précision le nombre des exécutions à Santiago et dans tout le pays. A peine peut-on opposer aux communiqués officiels dérisoires les estimations des observateurs. Nous avons regroupé ici quelques exemples particulièrement frappants.

Les premières exécutions «officielles» ont eu lieu ce matin à Santiago. La Junte a, en effet, annoncé, ce soir, que trois jeunes gens avaient été passés par les armes à l'aube.

Les trois jeunes Chiliens avaient été condamnés à mort par une cour martiale pour avoir ouvert le feu sur une ambulance et tué un sergent de la police, le jour même du coup d'État, le 11 septembre.

Toutes les personnes qui ont été faites prisonnières depuis le coup d'État comparaîtront devant une cour martiale, a annoncé d'autre part la Junte.

(Le Figaro, 27 septembre 1973.)

Fusillé pour l'exemple :

- Le journal vénézuélien El Nacional (libéral) rapporte les circonstances de l'exécution sommaire d'un étudiant vénézuélien par la police militaire chilienne à Santiago.

Sans donner les raisons de l'arrestation d'Enrique Maza Carvajal, le chroniqueur économique du journal, présent à Santiago pendant les événements, raconte que le jeune homme fut conduit dans un quartier industriel pour être fusillé sur place, en présence d'ouvriers et d'étudiants. Le chef du peloton d'exécution lui ordonna de prendre la fuite : «Tu es étranger, tu es vénézuélien, tu peux te sauver», déclara le militaire. Devant son refus, les militaires le traînèrent devant un mur et le fusillèrent, déclarant aux témoins que cela servirait d'«exemple».

Enrique Maza Carvajal était âgé de vingt-trois ans et poursuivait depuis deux ans des études supérieures d'électricité à l'université de Santiago.

(Le Monde, 20 septembre 1973.)

«Il n'y a pas de condamnés à mort dans mon pays», a déclaré hier l'ambassadeur du Chili en Argentine, René Rojas Galdamez, à son arrivée à l'aéroport international d'Ezeiza. Il a soutenu que la situation des Argentins au Chili «est résolue, sauf pour quelques cas exceptionnels».

(La Opinion, 12 décembre 1973.)

Répondant à une suggestion du journal Tribuna qui reproche à la Junte de «ne pas être assez sévère», le général Gustave Leigh a déclaré qu'il faudrait «massacrer un tiers des dix millions de Chiliens pour éliminer le marxisme». Il a ajouté : «Nous ne sommes pas mus par l'esprit de vengeance. Nous voulons la justice et éliminer à jamais le danger du marxisme. Mais on ne peut atteindre cet objectif qu'en éliminant tous les supporters de l'ancien régime...»

(Le Monde, 10 octobre 1973.)

«Nous ne sommes pas des fascistes, expliqua le général Gustave Leigh, mais Il est intolérable que les activités politiques occupent une place démesurée dans la vie des citoyens. Les enfants sont politisés dès l'âge de huit ans ; les étudiants au nom de la politique n'étudient pas, les ouvriers ne travaillent plus... Il faut que cesse cet état de choses. L'armée traduit les sentiments de l'absolue majorité du pays qui nous demandait depuis longtemps de mettre fin au chaos.»

(Philippe Nourry, Le Figaro, 24 septembre 1973.)

«Je ne crois pas aux histoires que vous racontez, a déclaré un avocat au correspondant de Newsweek. Mais après tout ce que les partisans d'Allende ont fait au Chili, ils méritent ce qui leur arrive.»

(John Barnes, Newsweek, 2 octobre 1973.

Récit d'un garçon de 14 ans dont le père a été fusillé.

Les carabiniers sont venus chercher mon père le 28 septembre au matin, ils ne lui ont posé aucune question et lui ont ordonné de venir, sans plus. Pendant deux semaines, nous n'avons eu aucune nouvelle.

Le jour de son arrestation, Il était à la maison car c'était un jour de congé pour lui. Le lendemain, 16 de ses compagnons de travail étaient fusillés aussi. Il travaillait dans les chemins de fer. Mon père avait été accusé d'être extrémiste ; en fait Il n'était même pas un dirigeant syndical, mais Il était membre du Parti Communiste.

Pour commencer notre recherche, nous sommes allés au commissariat de notre población; on nous a dit qu'il n'y avait aucun prisonnier. Deux semaines après, on nous a appelés nous annonçant qu'il était mort et qu'il fallait reconnaître son corps. Quand je suis entré dans la morgue, j'ai vu son corps et me suis rendu compte qu'il avait été torturé. Il était tout brûlé sur le nez, sur le visage. Il lui manquait tous les doigts de la main et Il avait un trou, comme une balle de fusil, juste au milieu de la poitrine.

En fait, on ne nous a pas annoncé officiellement que notre père avait été tue. Ce sont des amis qui cherchaient leur père à l'institut médico-légal, avec 16 de ses compagnons. J'ai pu retirer son corps pour l'enterrer. Mais beaucoup de corps sont restés là dix jours exposés pour être reconnus. Après quoi, on leur met un numéro au cou et ils sont jetés dans la fosse commune. Les carabiniers n'ont donné aucun motif à son exécution si ce n'est qu'il était extrémiste. Beaucoup sont dans son cas et ont été exécutés sans raison, sur des «rumeurs». A l'institut médico-légal, j'ai vu des enfants d'une douzaine d'années tués par balles. Beaucoup d'enfants ont disparu et ont été tués. Seuls quelques-uns ont été reconnus à l'institut et ont été enterrés dans la fosse commune.

Comment on tue un enfant.

Nombre d'enfants se trouvaient parmi les détenus du stade Chile. Deux d'entre eux avaient été arrêtés dans une file d'attente devant une boulangerie, et ils ne se séparaient pas du petit sac dans lequel ils plaçaient habituellement leurs pains au lait. Les enfants étaient naturellement ceux qui souffraient le plus. L'un d'entre eux, perdant la tête, se jeta sur un conscrit. Sans prendre garde au fait que le gamin pouvait avoir treize ans à peine, le soldat tira sur lui, à un demi-mètre de distance, une balle qui se logea en plein cœur. Il était étendu sur le sol lorsqu'un sous-officier s'approcha et piétina, dans un accès de sadisme pathologique, le corps de ce gamin qui aurait pu être son fils.

(Témoignage d'un prisonnier, Le Monde diplomatique, décembre 1973.)

DANS LES CORDONS ET LES MINES

Tandis que dans les cordons industriels, dans les mines, s'ouvre un nouveau chapitre de la répression du prolétariat chilien :

Dès le 11 septembre au matin, les cordons industriels ont été complètement décapités, leurs dirigeants arrêtés. A Talcahuano, les arrestations ont eu lieu dans la nuit même qui précédait le putsch. Un dirigeant syndical sera battu pendant quatre jours et on simulera son exécution devant sa mère. On craint qu'il ne puisse jamais plus marcher.

Dans les mines de Lota, tout s'est passé en douceur : les dirigeants du PC ne sont pas inquiétés, seul le maire (une femme du Parti Communiste) a été arrêtée. Aux militants de ce parti, on dit : «Si ça bouge, on vous fusille.» Pendant deux jours, une bonne partie des ouvriers ont refusé de descendre aux puits. Puis le travail a repris normalement. Le nouveau gérant appartient à la famille Cousino, l'ancien propriétaire.

Ce n'est que le 14 septembre au matin, que les militaires sont apparus à Lota, histoire de traquer les militants du MIR et du FTR, déjà entrés dans la clandestinité et de rechercher les armes. Par contre, Il semble qu'il y ait eu de violents affrontements dans les mines de Curanilahue. Un mineur se serait jeté sur un car de carabiniers, sa ceinture bourrée de dynamite. La répression a été considérable ; dimanche dernier, on aurait vu passer sur la route trois camions pleins de cadavres.

A Concepción même, on peut faire difficilement un pas sans être interpellé à un moment ou à un autre par des militaires. Les perquisitions n'ont jamais cessé. L'armée cherche à découvrir un arsenal d'armes qu'elle n'a jamais trouvé.

Nous avions fait état hier de deux cent cinquante détenus à Concepción, Il semble qu'en réalité Il y en ait beaucoup plus : quatre cents, rien qu'au stade, dont trente-deux femmes, sans compter les quatre cents à cinq cents détenus de Quiriquina et les détenus de la base de Talcahuano. Parmi les nouveaux arrêtés, notons trois militants du MIR, Maria Zapatero, Mario Tapia et Gregorio Lavanchy.

(Philippe Gavi, Libération, 15 octobre 1973.)

Au cordon «Vicuna Mackenna», à Santiago :

L'entreprise Cristalerias Chile fut bombardée par avion et mitraillée par deux hélicoptères. L'un d'eux fut abattu. Les entreprises Ronitex, Laboratoire Geka, Loncoleche, Comandari, Elecmetal ont résisté un certain temps. L'entreprise Luchetti résista plusieurs heures jusqu'à épuisement des munitions, et les militaires ne purent entrer que lorsque les ouvriers brandirent un drapeau blanc. Mais après la reddition, 40 camarades ont été assassinés et parmi eux, Pablo Muñoz, intervention, et Marcos Viaux, président du syndicat industriel. A Comandari, 300 ouvriers ont été fait prisonniers et emmenés au stade Nacional où six d'entre eux ont été assassinés.

Une lettre de Santiago, sans commentaires...

«Que felicidad!»

Au lendemain de la levée du couvre-feu, j'allais dans l'élégant quartier de Providencia, pour contempler le bonheur des momios.

Dans la villa où je me trouvais, mon hôte, après m'avoir offert un whisky, s'empressa d'évoquer les énormes fortunes réalisées au cours de trois années de «régime communiste» par les dirigeants de l'Unité Populaire. Il ne me cacha rien des horreurs vécues par le pays : les maîtresses d'Attende, les trafics de devises du PC, jusqu'au magot amassé par le général Prats... A cette dernière évocation, les yeux de mon hôte s'exorbitaient et ses mains traçaient dans l'espace une montagne d'or - ou de dollars - imaginaire...

«Il faut que vous écriviez cela dans votre journal...»

Des amis charmants vinrent nous rejoindre. Des dames souriantes, ravies de parler le français, leurs délicieuses filles en salopettes de «jean» et des jeunes gens, anciens combattants de l'université catholique, plastronnant comme des vainqueurs. Il y avait même là un vieux général, au beau visage buriné que tout le monde appelait Bob. Un petit bébé passait de bras en bras.

Nous reprimes du whisky. «Que felicidad» (quel bonheur), soupira une dame. Tout le monde se regardait avec amitié dans une euphorie retrouvée.

«J'estime, remarqua mon hôte, que l'armée a mené son opération d'une façon remarquable.» Tout le monde approuva : «Fue estupendo» (Ce fut remarquable). Bob, qui est un retirado (à la retraite), baissait les yeux modestement. La gloire de ses cadets rejaillissait sur lui.

«Savez-vous qu'il y a eu 5 000 morts?» demanda le maître de maison qui, en sa qualité de parlementaire, devait détenir forcément quelques parcelles de vérité. Dans les regards limpides qui se tournaient vers lui, nulle appréhension devant l'énormité du chiffre. Seule une dame esquissa une légère moue : «Il doit y en avoir encore bien d'autres qui courent.» Un petit frisson général à la pensée de ces communistes qui se cachaient peut-être tout près d'ici. On but une gorgée de whisky pour chasser cette idée désagréable.

Un jeune homme entra en coup de vent. «Ils sont là», annonça-t-il avec excitation. Tout le monde se leva. Je fis comme les autres, sans savoir de quoi Il s'agissait, et nous sortîmes dans la rue. Mon hôte me prit par le bras : «Vous allez voir», me dit-il d'un ton pénétré.

Dans l'avenue si belle et si calme, avec ses grandes villas, bordées de bouleaux et de saules pleureurs, plusieurs voisins étaient déjà là, de jolies filles, des adultes puissants et respectables, des enfants un peu turbulents. Ils contemplaient fascinés une section de carabiniers qui pénétraient dans le jardin d'une vaste demeure aux volets clos.

«C'est la maison d'un important chef d'entreprise américain qui est parti en vacances aux États-Unis depuis trois mois», me chuchota-t-on.

«Non. Ce sont les concierges qui sont des communistes. Alors nous avons averti les soldats pour qu'ils viennent perquisitionner. Une mesure de prudence, n'est-ce pas?»

Effectivement, les carabiniers n'entrèrent pas dans la grande maison, mais dans la petite qui se trouvait à côté et servait de logement aux gardiens. Les soldats mettaient tout sens dessus dessous. Un instant, j'aperçus la silhouette menue d'une femme aux cheveux gris, l'air atterré.

Autour de moi, les gens hochaient la tête avec soulagement. «Une mesure de prudence... On sera maintenant plus tranquille.»

Je pris congé de mes amis charmants, les laissant à leur quiétude retrouvée. «Que felicidad !» (Georges Dupoy,

Le Figaro, 26 septembre 1973.)

LA PROVINCE

Pendant ce temps, les assassinats se poursuivent méthodiquement d'un bout à l'autre du pays. Dans la deuxième quinzaine d'octobre la Junte a reconnu avoir fait fusillé quelque trente personnes. Or, un simple dépouillement attentif des principaux journaux chiliens durant cette période révèle un nombre sensiblement plus élevé d'exécutions. En outre, depuis la mi-octobre, la Junte a ordonné aux organes de diffusion de ne faire état que des exécutions annoncées officiellement. En conséquence, le nombre de «suicides» a considérablement augmenté, de même que celui des «cadavres découverts dans la rue». Aux massacres aveugles et massifs des premiers jours du nouveau régime, succèdent des assassinats plus sélectifs.

Dans les principales villes fonctionnent des conseils de guerre à huis clos ; leurs sentences sont sans appel et sont exécutées avant même la publication du jugement. Lorsque ces sentences sont trop clémentes, un simple ordre de la Junte les annule comme ce fut le cas à La Serena où 15 militants, condamnés à quelques années de prison chacun, ont cependant été fusillés le 16 octobre à l'aube. Si le «procès» dure plus d'un jour, l'ordre de la Junte arrive à temps et les «juges» du conseil de guerre peuvent ainsi rectifier la position trop molle du procureur militaire. Ce fut le cas à Concepción dans le «procès des quatre principaux inculpés du ténébreux plan Z pour le département de Lota» : le procureur réclamait quinze ans de prison pour chacun des quatre militants communistes. Quatre jours plus tard ils étaient exécutés après avoir «reconnu les faits qui ont motivé leur condamnation».

Dans les petites localités éloignées, les frais d'un conseil de guerre sont estimés superflus. Là, on déclare «en fuite» et l'on abat les militants à éliminer. En général, on leur fait l'honneur d'affirmer qu'ils ont tenté de s'emparer de l'arme de l'officier chargé de les interroger avant de prendre la fuite. Enfin, lorsque les victimes ne sont pas des militants connus on a pris l'habitude d'annoncer l'exécution de «délinquants connus des services de la police criminelle». C'est ce qui s'est passé, par exemple, pour les 6 fusillés du 18 octobre à Puerto Montt.

Dans tous ces cas, Il s'agit de la répression officielle c'est-à-dire de personnes abattues officiellement, quelle que soit l'explication donnée par des membres des corps armés. Or, des dizaines d'autres militants ou simples travailleurs sont victimes d'une répression plus camouflée : abattus dans l'ombre, à l'abri des regards indiscrets que ménage le couvre-feu. Ce sont les cadavres «inconnus» que les passants retrouvent à l'aube, ou ceux de «malheureux» qui se sont «suicidés» pour des raisons inconnues. Enfin, Il y a les victimes d'une répression plus anonyme encore et qui échappe à tout recensement : celles dont le cadavre est emporté par ses assassins pour être jeté dans le fleuve, dans la mer, ou brûlé, ou enterré à la sauvette.

(America Press, Paris, novembre-décembre 1973.)

Voici, par exemple, les seuls communiqués officiels concernant la répression, ou les exécutions dans la région de Valdivia :

Le dirigeant d'extrême gauche, José Gregorio Liendo, dit le «Commandant Pepe», a été fusillé jeudi à Valdivia, à 900 kilomètres au sud de Santiago, en application d'une sentence prononcée par le conseil de guerre local et approuvée par la junte.

Le commandement en chef de la quatrième division de l'armée, basée à Valdivia, qui a rendu publique la nouvelle de l'exécution, indique qu'elle a été prise conformément au code de justice militaire. On indique, de même source, que le 12 septembre dernier, le lendemain du coup d'État militaire, José Gregorio Liendo avait mené l'attaque d'un groupe de «terroristes» contre une caserne de carabiniers. (Le Monde, 6 octobre 1973.)

Pourtant dans cette même région :

Près de quarante personnes auraient été tuées depuis la fin de la semaine dernière, au cours d'opérations de répression menées par la junte à travers tout le pays. Pour la première fois depuis le coup d'Etat du 11 septembre, des opérations militaires semblent avoir été déclenchées dans une vaste région du Chili, autour de la ville de Valdivia, à environ 900 kilomètres au sud de Santiago. Les contreforts des Andes sont sillonnés par l'armée, qui tente d'intercepter ceux qui fuient vers l'Argentine. D'après les communiqués du gouvernement militaire - qui reconnaît la mort de quatre cent soixante-seize civils depuis le coup d'Etat - les personnes fusillées sommairement tentaient de s'évader ou résistaient aux forces de l'ordre venues les arrêter. Des centaines de marxistes ou d'extrémistes de gauche ont été arrêtés au cours du week-end pour des «actes criminels» ou des «activités terroristes» et vont être jugés par des conseils de guerre dans différentes villes du pays.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, le couvre-feu avait été exceptionnellement avancé de deux heures, pour permettre aux forces armées de procéder à des rafles au moment où des milliers de Chiliens et d'étrangers, vivant dans la clandestinité, cherchent de nouvelles «caches» pour passer la nuit.

(Le Monde, 9 octobre 1973.)

Et, à peine un peu plus au nord, entre Valdivia et Concepción :

Au sud de Concepción, près de Temuco, Il y a un endroit qui s'appelle Panguipuilli. C'est une région accidentée, sur les premiers contreforts de la cordillère des Andes, et les hommes peuvent s'y cacher plus facilement qu'en plaine. L'armée chilienne le savait.

Depuis toujours, la vie était dure pour les quelque quinze mille paysans pauvres de Panguipuilli. Un isolement presque total, aucune assistance médicale et pas grand-chose à manger. L'Unité Populaire une fois au pouvoir, les paysans, encadrés par le MIR, se sont approprié la terre. Et, après le coup des généraux, les militants des environs sont venus se réfugier à Panguipuilli. L'armée a décidé de faire un grand nettoyage, pour reprendre la terre, pour montrer aux paysans que les temps avaient changé, et aussi pour empêcher d'autres militants traqués de se sauver en Argentine par les passes de la montagne.

Trois mille soldats ont ratissé le secteur. Du haut des hélicoptères, ils ont tiré les paysans comme des lapins. L'aviation a fini le travail au napalm. Six jours après, c'était fini. Il y a eu des centaines de victimes.

(Jean Francis Held, Le Nouvel Observateur, 8 octobre 1973.)

Toujours dans cette région, voici le cas particulier d'un technicien argentin, envoyé par son entreprise à la recherche de son collègue sué dois disparu.

Svante Grände (27 ans), travailleur volontaire de l'UBV, exerçait, jusqu'au coup d'Etat militaire du 11 septembre, les fonctions de technicien linguiste (alphabétiseur) au complexe forestier d'État situé dans le sud du Chili. Grande disparut au cours de la semaine qui suivit le coup d'État et l'organisme suédois chargea Enrique Pérez de le rechercher, par l'intermédiaire de l'ambassade de Suède en Argentine.

Accompagné du sous-lieutenant de la gendarmerie argentine Marin, Pérez pénètre en territoire chilien le 19 octobre et se présente devant le lieutenant de carabiniers Alex Segovia, qui lui offre toutes garanties pour sa sécurité personnelle, lui remet les documents d'entrée dans le pays et lui conseille de se rendre dans le Sud où Grande travaillait.

Cependant, bien que ses papiers soient en règle, Pérez est arrêté et transféré d'abord au village de Panguipuilli d'où Il envoie un message à l'ambassade de Suède, puis à la prison de Valdivia.

«Le second jour de mon emprisonnement, après qu'on m'eut soumis à des simulacres d'exécution par fusillade, le procureur militaire Piraino me livre au SIM. Quatre individus me frappent sauvagement et redoublent d'ardeur quand ils apprennent que je suis argentin. Ils me frappaient pour n'importe quoi : parce que Colo-Colo s'était fait battre par Independiente, ou pour la mort d'un carabinier survenue en 1966.»

On le soumettra plus tard au «détecteur de mensonge», que ses tortionnaires décrivent comme une «invention russe perfectionnée en Argentine» et qui n'est en réalité qu'un appareil envoyant des décharges électriques. L'objectif des tortionnaires semblait être d'impliquer le gouvernement suédois dans des activités subversives. Pour Enrique Pérez, ou inaugure un nouveau système de torture. Attaché debout à un lit, un bâillon en caoutchouc appliqué sur la bouche, on lui fit absorber de l'eau par le nez, jusqu'à ce que la capacité maximum soit atteinte.

«J'avais les yeux bandés, raconte Pérez, mais je me rendais compte du moment où ils changeaient de bouteille. Je crois que j'absorbai chaque fois quatre à cinq litres, jusqu'au moment où un médecin qui m'auscultait le cœur leur ordonnait de s'arrêter. Ils me donnaient alors des coups sur l'estomac pour me faire vomir et commençaient l'interrogatoire. J'éprouvais une sensation d'étouffement, d'épuisement physique, de désespoir. Je n'étais même plus capable de réfléchir à ce qu'on me demandait.»

Deux jours plus tard, le procureur Piraino l'informa que le consul d'Argentine à Concepción s'intéressait à son sort. «Il y eut alors une discussion entre Piraino et le lieutenant du SIM, qui voulait continuer à m'interroger. Mais le point de vue du procureur l'emporta. On m'a fait signer, ainsi qu'au consul, une reconnaissance de culpabilité pour des crimes que je n'avais pas commis.»

Pendant son séjour à la prison de Valdivia, Pérez a vu annoncer à deux jeunes gens de 17 ans et 20 ans, accusés de "tentative d'attaque contre un commissariat», leur condamnation à la «peine de mort». Il a observé que de nombreux paysans de la région étaient détenus à la prison sans connaître les raisons de leur arrestation.

(La Opinion, 5 décembre 1973.)

A Chillán, près de Concepción :

A Ñuble, près de Chillán, le coup d'État commença dans la nuit du 10 au 11 septembre par des perquisitions massives et des arrestations. Le gouverneur Juan de Dios Fuentes fut sorti de chez lui le 11 à 6 heures du matin. Dans la nuit du 12, un train s'arrêta à la población Violeta Parra : 17 marins en descendirent et se répandirent dans la población.

A Chillán, un membre de la commission agraire du Parti Socialiste, Patricio Alarcón, fut assassiné et son cadavre jeté dans le fleuve Ñuble. Tous les dirigeants syndicaux agricoles ont été arrêtés, de même dans l'asentamiento Larqui où l'un d'eux fut assassiné.

A Chillán, les cadavres étaient transportés au régiment d'infanterie nº 9 ; ils étaient pendus par les tendons à des crochets de boucherie. Au cours des perquisitions dans les usines, les ouvriers étaient tondus. On insultait les femmes qui portaient des pantalons et on les leur déchirait.

La maire de Chillán, Ricardo Lagos, a été mitraillé dans sa maison, avec sa femme et son fils. Une famille de Cancino de gauche, vivant dans une población, a été assassinée : le père, 55 ans ; la mère, 50 ans, la fille, 25 ans ; et trois enfants de 5, 7, et 9 ans.

Un ouvrier, Victor Lavandero, devait être opéré le 11 ; Il a été arrêté et torturé. Le 3 octobre, Il y avait à Chillán 370 détenus dans la prison.

Parmi les paysans du Sud :

Dans la province où je nie trouvais, notre travail venait juste de commencer et la réaction populaire nous était favorable. L'envie de parer au coup d'État était grande, aussi bien du côté des habitants des bidonvilles, que de celui des paysans et des ouvriers. Cela était pourtant impossible car les militaires occupaient la province depuis la nuit précédente. Les usines, la campagne, tout avait été pris par les militaires. Ceux-ci recevaient l'aide de nombreux civils, par exemple des Allemands ou descendants de familles allemandes qui étaient en général propriétaires terriens. Ils livrèrent beaucoup de nos camarades et en dénoncèrent beaucoup d'autres ; c'est eux qui ont joué les mouchards dans toute la province.

La plus grande partie de la population du Sud réagit de façon défavorable aux militaires. Un grand nombre de personnes sont sorties dans la rue avec des pierres et des bâtons. Malgré la répression, Il y avait des femmes et des enfants dans la rue ; tous voulaient repousser l'action putschiste.

Dans les jours qui suivirent, Il y eut beaucoup d'arrestations et cela continue encore. Ils amenaient des camarades de tous les secteurs mais principalement les ouvriers et les paysans. C'étaient eux qu'ils craignaient le plus et torturaient le plus. Ils les accusaient, à tort ou à raison, de cacher des armes. Alors les perquisitions commencèrent.

Pratiquement toutes les maisons ont été perquisitionnées. Bien qu'il fasse très froid dans le Sud et qu'il y pleuve beaucoup, ils obligeaient tout le monde, femmes enceintes, enfants et hommes, à sortir et se coucher par terre dans la boue. Les militaires entraient dans les maisons, mangeaient, volaient tout ce qu'ils voulaient.

Nous étions chez un camarade socialiste, directeur d'école à Llanquihue. On lui a donné 20 ans de prison. Sa maison a été pratiquement détruite : l'intérieur, les matelas, les tables, les escaliers. La cour était couverte de débris.

En général ce sont les hommes qui ont été arrêtés, mais dans certaines provinces, les femmes l'ont été aussi. On nous traitait mal, des coups de crosse, de pied. Les interrogatoires avaient lieu à l'intérieur, dans l'obscurité, avec un projecteur dans les yeux. Ils ont souvent utilisé le choc électrique, et d'autres méthodes «brésiliennes» de torture.

On nous enfermait dans des cellules de deux mètres sur deux, sans rien pour dormir, pas le droit de sortir et pas de cabinet. Rien à manger non plus. Et cela pendant trois jours au moins. L'odeur était insupportable, la faim et la soif aussi.

Beaucoup de camarades sont morts en résistant. Mes amis du groupe, ceux qui ont survécu au bombardement de cette région, ont été arrêtés entre le 23 septembre et le 19 octobre. Mon camarade, mon mari, a été fusillé le 19 octobre. Selon les militaires, tout se passait dans les règles. Ils faisaient un conseil de guerre et tous devaient être jugés avec tous les droits de l'être humain.

Mais pour la résistance dans la Cordillère, Il faut être bien préparés. Les montagnes chiliennes ne sont pas des montagnes tropicales. Il y a peu de chances de survivre, peu de maisons, peu de végétation, peu de fruits. Il y a déjà des camarades qui commencent peu à peu à porter des choses aux camarades dans la montagne.

(Brésilienne, travaillant à Llanquihue, veuve d'un camarade de la résistance.)

Ce témoignage est extrait du récit d'un journaliste qui a parcouru la région à la recherche de sa famille.

Je voudrais relater des faits concernant une situation peu connue. Il s'agit du génocide de paysans par des militaires, ou par des civils avec l'appui militaire, qui ont pénétré dans les communautés rurales, après le 11 septembre et ont agi au nom de vengeances personnelles. Les civils étaient de grands propriétaires terriens qui avaient perdu leurs terres au cours de la réforme agraire...

En collusion avec des militaires et des membres du groupe «Patrie et Liberté», ils attaquaient de nuit les asentamientos paysans et séquestraient sans discrimination tous les paysans qui avaient entre 20 et 35 ans. Pourquoi? Parce que ces hommes-là étaient à la base du mouvement politique paysan et avaient réalisé la réforme agraire dans les régions où Il y avait le plus de résistance de la part des propriétaires terriens. En les éliminant tous, on éliminait la possibilité d'une résurgence du mouvement dans l'avenir.

J'ai eu la connaissance de ce cas fin novembre. Je me suis mis personnellement à enquêter. Je suis allé dans la région, déguisé en commerçant ambulant. Une fois pris les contacts nécessaires, j'ai vu de mes yeux 27 cadavres de Paysans mutilés (châtrés et avec d'horribles blessures au couteau et au rasoir) sur les berges d'un ruisseau qui passe derrière les collines de Paine. Ils étaient membres du groupe socialiste de la région. Les paysannes m'ont dit qu'elles Venaient là tous les après-midi, parce qu'elles pouvaient retrouver les cadavres de leurs hommes et de leurs fils disparus. «Le Coin», comme elles l'appelaient, s'était converti en une véritable morgue.

Plus tard en errant autour du ministère de la Défense, un après-midi, j'ai rencontré une paysanne de Valdivia, dont je tairai le nom, mère de neuf enfants, dont huit avaient été séquestrés. La femme m'a dit : «Je viens là tous les après-midi. Cela fait un mois que je cherche mes enfants, je voudrais seulement qu'on me dise qu'ils sont morts.» Nous avons enregistré plus de 268 cas comme ceux-là, dans les asentamientos des provinces de Santiago, Aconcagua, Colgagua, Linares, O'Higgins, Chillán, où ils fusillèrent en présence des femmes et des enfants ; dans les asentamientos «4 septembre» et «Venceremos» à Bio-Bio et Malleco, une zone indigène, on compte un total de 54 morts. Mon père est de là, la famille de mon père est une des vieilles familles de l'endroit, et je connais huit cas d'asentamientos mis à feu et à sang.

Les paysans qui s'enfuyaient avec leur famille étaient mitraillés par hélicoptères. J'y ai perdu six membres de ma famille. Tous paysans. Ils n'étaient pas tous partisans de notre gouvernement. Au contraire, plus de la moitié d'entre eux étaient des sympathisants de la Démocratie Chrétienne.

A Valdivia, des cadavres apparaissaient dans le fleuve Calle-Calle, et les pêcheurs ont sorti 43 cadavres, 39 hommes, deux femmes et deux enfants. A Puerto Montt, on a vu 74 paysans fusillés.

C'est dans la province du Cautin que la répression a atteint la plus grande brutalité. Le coup militaire a eu lieu une semaine avant le coup national. Il n'est pas resté un seul asentamiento des 134 de la région. Même pas un. Ils ont été rasés. Les paysans, hommes et femmes, presque tous d'origine mapuche, ont été arrêtés, torturés (on leur demandait où étaient les armes et les postes émetteurs, les noms des paysans qui s'étaient enfuis dans la montagne) puis on jetait leurs cadavres à la mer. Ils ont utilisé pour cela des bateaux de l'armée et des avions.

Voici ce qui s'est passé à Nehuentue, dans la province du Cautin, d'après le récit de Guacolda, Indienne mapuche et militante. Ces événements ont eu lieu dix jours avant le coup d'Etat, en application de la loi sur le contrôle des armes.

Il était à peu près neuf heures du matin, le jeudi 30 août, quand les trois hélicoptères sont arrivés à Nehuentue et que des soldats en sont descendus comme des flèches. Ils se sont précipités sur la maison du patron puis sur la mienne qui est la plus près. Il y avait des soldats de la FACH et aussi des militaires, bien trente au moins, après quoi Il en est arrivé d'autres dans des camions de l'armée. Ils venaient de Puente Saavedra, à deux kilomètres de là.

Les militaires sont descendus des camions avec leurs armes et c'est moi la première qu'ils ont jetée dans la rue ; je n'ai pas résisté, je suis sortie avec mon bébé dans les bras et ils se sont mis à fouiller chez moi. Ceux qui m'avaient secouée m'ont juste dit : «Qui y a-t-il d'autre ici», j'ai répondu que mon mari était déjà parti aux champs et que j'étais seule avec les enfants. Ils m'ont dit : «Allez, ouste, dehors», m'ont collée contre le mur, et ont commencé à fouiller partout, à tout renverser et à jeter des choses dehors ; l'argent, c'est la première chose qu'ils ont prise.

Ils ont continué ensuite par tout le village, et ont occupé la maison du patron. Ils ont été très brutaux et ont fait partout ce qu'ils avaient fait chez rnoi : ils ouvraient et cassaient tout.

Je m'étais assise dehors sur une borne et je restais assise là, désespérée. Mes enfants étaient tous partis en courant et en pleurant et j'ai vu par une fenêtre qu'ils déshabillaient des camarades. Et, quand ils ont été tout nus, j'ai entendu comme des coups de sac, on aurait dit qu'on prenait un sac plein et qu'on le jetait par terre. Ça a duré longtemps, très longtemps, et Il me semble qu'ils leur donnaient des coups de pied, des coups de poing et des coups dans les côtes. Comment voulez-vous qu'on imagine ces choses? Après une demi-heure de ces mauvais traitements, j'ai commencé à entendre les lamentations, les cris et les plaintes des camarades. Ils pleuraient à cause des tortures qu'ils subissaient.

Ils avaient apporté comme une machine électrique et ils la leur mettaient sur les parties génitales ; ils apportaient des cruches d'eau, et les forçaient à boire. Puis ils les piétinaient, ils leur montaient dessus ! Des choses qu'on ne peut même pas croire ! Et ça, c'est seulement ce que moi j'ai vu. Parce qu'après, avec toutes les lamentations et les enfants de ces pères qui venaient demander pourquoi, et les femmes et les enfants qui pleuraient en voyant ce qui se passait, je suis tombée comme morte, car je suis en chair et en os, moi. Je suis une femme et j'ai une conscience, je ressens tout ce qu'on a fait aux camarades. Pendant plusieurs jours, les militaires ont été les maîtres ici, ils ont fait absolument tout ce qu'ils ont voulu. Une fois, alors qu'ils faisaient l'appel pour faire entrer les camarades dans cette maison terrible où on savait maintenant ce qu'on y faisait, un officier est sorti et a dit : «Nous avons reçu l'ordre de la présidence de faire des recherches et soumettre les rebelles, aussi nous allons appeler tout le monde un par un !» Ils ont envoyé chercher tous ceux qui étaient à leur travail, mais les paysans qui avant étaient amis du patron et qui, même maintenant continuent de le voir, ces judas nous ont vendus, et leur ont dit qui étaient les combattants. On ne leur a rien fait, ils sont restés libres ; et ils en profitaient pour rire et se moquer des camarades. Oui, ça a été une grande trahison.

Il ne s'est pas passé un jour sans qu'ils torturent ou maltraitent les camarades. Pas seulement ceux de Nehuentue mais aussi des autres communes. Et ils les punissaient tous ! Ne me faites pas me souvenir de ça ! Chaque fois, ils les laissaient pour morts, et ils ne valaient pas mieux.

Ils voulaient nous faire dire où étaient les gens du MIR pour prendre leurs armes. C'est cela qu'ils voulaient leur arracher, avec toutes les tortures. Ils nous ont enfermées ; on ne pouvait plus aller nulle part. Moi, ils m'avaient envoyée à l'hôpital, car j'étais restée comme morte après cette attaque que j'avaie eue...

Ils parlent d'armes mais on n'en a jamais vu, je le jure, camarade. Et même je pense que ces armes qu'ils disent avoir trouvées, dans les journaux, c est peut-être bien eux qui les ont mises.

Les femmes ne savaient plus ce qu'elles faisaient, toutes pleuraient, personne ne mangeait, personne ne faisait de cuisine... Cette terre a été arrosée de larmes et elle le sera tant que les camarades resteront en prison. Prenez des photos des camarades torturés, de ceux qu'ils plongeaient dans les mares et qu'ils emmenaient tout mouillés, à la prison de Temuco. Ça, on ne le voit pas sur les photos. On ne voit pas comment ils les gavaient d'eau et après ils les

jetaient dans les mares où Il nous fallait aller chercher de l'eau ; des mares dégoûtantes, camarade, des mares où Il y avait de tout. Ce qu'on ne voit pas non plus sur les photos, c'est le camarade qu'ils avaient pris au lasso comme une bête et après, pendu par la taille. Ils l'ont promené en hélicoptère et de temps en temps ils faisaient semblant de le lâcher. Les photos ne montrent rien de tout ça ; moi je suis effrayée de ce qu'ils peuvent mentir. Et ils ne disent pas non plus que tous ceux qui sont en prison sont blessés et qu'on ne permet pas aux médecins de les voir, et que parmi les prisonniers Il y a une camarade avec son petit bébé.

Ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que c'est contre les pauvres qu'ils en ont. Et je dis : pourquoi ils poursuivent pas plutôt ceux qui ont fait tant d'attentats et qui ont tué tant de paysans? C'est pour ça que je trouve très injuste cette maudite loi du contrôle des armes.

Je dirige le commando communal et je combats avec les camarades. J'exige et j'ordonne que la femme ait les mêmes droits que l'homme, pour travailler aux côtés du mari et combattre et lutter. Parce que c'est nous les femmes qui supportons les pires misères, qui connaissons le besoin et qui avons à veiller sur les enfants.

Mon mari a été torturé plus que personne parce que c'est un des dirigeants et un de ceux qui avaient occupé la propriété Il y a un an. Ils n'y sont pas allés de main morte. On l'accuse d'appartenir au MIR et quand les militaires disent MIR, on dirait qu'ils parlent du diable. Mon mari ne méritait pas ces tortures ; Il a été un exploité depuis l'âge de sept ans. Il était pauvre, mais pauvre comme vous ne pouvez pas vous imaginer, Il mourait presque de faim, mais Il n'était pas de ceux qui se laissent faire.

Je ne l'ai vu que quand on l'a monté au troisième étage, c'est là où ils torturaient. Puis j'ai commencé à entendre ses pleurs et ses gémissements et c'est alors que j'ai eu cette attaque et que je suis restée comme morte.

On s'est bien rendu compte que c'était les officiers qui maltraitaient et torturaient ; les soldats ne faisaient que viser. Et je disais aux soldats: comment est-ce possible qu'ils se prêtent à des choses pareilles, alors qu'ils ont des mères pauvres comme nous, et qu'ils ne sont pas nés dans cette belle propriété. Et Il y a deux soldats qui en avaient les larmes aux yeux ; ils m'ont dit : «On vous comprend mais nous sommes commandés, on n'y peut rien.»

(Paysanne indigène de Nehuentue, province du Cautin dans le sud du Chili, brutalisée par l'armée lors des opérations qui ont précédé le coup d'Etat. Chile Hoy, du 7 septembre 1973.)

LES ÉTRANGERS

Dès les premiers instants du coup d'Etat, les étrangers ont été particulièrement visés. Ceux que les militaires appelaient «la lèpre latino-américaine» étaient accusés d'avoir répandu le marxisme au Chili, corrompu les esprits, détourné les Chiliens du nationalisme sauveur, fomenté un complot ourdi de l'étranger, etc.

«Nous avons soumis plus de trois cents étrangers à interrogatoire, déclarait le colonel Jorge Espinoza, commandant du stade, à un fonctionnaire des Nations unies, et nous n'en avons trouvé qu'un seul qui ne soit pas coupable.»

Qui sont ces étrangers coupables?

Pour beaucoup de ces étrangers, la situation est dramatique. Ils n'ont devant eux que la perspective de se retrouver dans les prisons chiliennes ou celle d'être extradés pour «terrorisme» vers leur propre pays, où les attendraient de longues années de prison.

Militants de gauche et d'extrême gauche, en faveur de l'instauration du socialisme, ces étrangers ont, pour la plupart, quitté précipitamment leur pays lors d'un coup d'Etat (Bolivie 1971) ou d'une vague subite et violente de répression (Brésil, Uruguay et Argentine en 1972).

L'Unité Populaire du Président Allende leur a alors accordé un «passeport» d'exilé. Elle les a, de plus, dispensés de payer le forfait quotidien de séjour imposé aux étrangers à leur entrée dans le pays, soit 20 dollars (15 pour les Latino-Américains), à changer chaque jour au cours officiel.

Plusieurs avaient trouvé du travail soit dans les organismes de l'Unité Populaire (librairies, organismes de distribution alimentaire d'État), soit dans l'administration proprement dite, soit encore dans les entreprises contrôlées par les ouvriers.

Beaucoup ont été aidés par les organisations chiliennes correspondant à leur tendance politique : Parti Communiste, Parti Socialiste, organisations trotskistes, qui ont mis, selon leurs moyens respectifs, des logements et des cantines à leur disposition. C'est l'ensemble de ces «facilités» que la Junte militaire maintenant au pouvoir a déclarées «illégales».

Les familles de ces exilés, qui souvent les ont rejoints au Chili, devraient pouvoir compter sur leurs ambassades pour rentrer chez eux. Mais les militants, recherchés par la police de leur propre pays, se trouvent actuellement dans une situation très difficile.

Les exilés boliviens sont pratiquement tous affiliés à des partis et organisations qui ont appartenu à l'assemblée populaire sous la présidence du général Juan Torres en 1971. Ce dernier et le colonel Sanchez, commandant du bataillon Colorado, seule unité de l'armée qui s'est opposée au coup d'État de l'actuel président bolivien, le général Hugo Banzer, se trouvent également au Chili : la maison de Torres avait été l'objet d'un attentat, une semaine avant le soulèvement militaire chilien.

Les Brésiliens ont quitté leur pays ces dernières années lorsque la police militaire du président Medici a entamé une vague d'arrestations dans les rangs de l'extrême gauche.

Les Uruguayens sont, pour la grande majorité, des militants ou sympathisants, ou soupçonnés comme tels dans leur pays, du mouvement de guérilla urbaine Tupamaro, qui a été complètement démantelé lors de la grande offensive militaire de 1972. Ils sont pour la plupart recherchés par les forces armées uruguayennes.

Les Argentins, généralement militants de différentes fractions de l'armée révolutionnaire du peuple, avaient quitté leur pays lors des vagues de répression du gouvernement militaire.

(Le Monde, 19 septembre 1973.)

Malgré les déclarations officielles de la Junte, quelque 250 réfugiés politiques boliviens sont refoulés dans leur pays :

Le nouveau ministre chilien des Affaires étrangères, l'amiral Ismael Huerta Díaz, a assuré, le lundi 17 septembre, le haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés, le prince Sadruddin Aga Khan, que les réfugiés résidant au Chili sont «pleinement protégés par les lois en vigueur dans ce pays».

L'amiral Huerta Diaz répondait ainsi à un message que lui avait adressé le prince Sadruddin Aga Khan, dans lequel Il se faisait l'écho des nouvelles alarmantes qui circulent sur le sort des réfugiés politiques et demandait à la Junte de leur fournir une «protection appropriée» et de respecter les obligations découlant de l'adhésion du Chili à la Convention internationale pour la protection des réfugiés.

De source proche des Nations unies, on indique que le ministre chilien a répondu au télégramme du prince quelques heures seulement après sa réception. Il a assuré que si des réfugiés venaient à être expulsés du Chili, ils conserveraient un libre choix et ne seraient pas contraints de retourner dans leur pays d'origine.

Cependant, quelque deux cent cinquante Boliviens, déclarés «en situation irrégulière» par les autorités chiliennes, ont été expulsés lundi du Chili, a annoncé le consul du Chili à La Paz. Le diplomate a ajouté que d'autres Boliviens ne possédant pas de papiers d'identité en règle seront renvoyés dans leur pays. M. Walter Castrovendano, ministre bolivien de l'Intérieur, a déclaré, peu avant l'annonce de l'expulsion de deux cent cinquante de ses concitoyens, que les Boliviens dont le cas n'est pas lié à des questions de caractère politique seront accueillis dans leur pays d'origine. «Pour les autres, a-t-il ajouté, ils pourront se rendre dans les pays dont ils rêvent, la Russie ou Cuba par exemple, mais en aucun cas en Bolivie.»

Trois cents personnes environ sont actuellement réfugiées à l'ambassade du Mexique à Santiago. Dans un communiqué diffusé à la radio, le ministre chilien des Affaires étrangères a annoncé que la Junte leur accordait, au fur et à mesure, des sauf-conduits pour qu'elles abandonnent le pays. Il a d'autre part indiqué que cent soixante personnes avaient trouvé refuge dans la résidence de l'ambassadeur d'Argentine.

(Le Monde, 19 septembre 1973.)

L'ONU commence alors à se préoccuper activement du sort des réfugiés étrangers :

M. Oldrich Haselman, représentant régional pour l'Amérique latine de la commission des Nations unies pour les réfugiés, arrivé depuis peu au Chili, s'est aussitôt mis à la recherche d'un local suffisamment grand qui pourrait, sous pavillon de l'ONU, servir d'abri aux fugitifs recherchés par les autorités chiliennes.

Il a également entrepris des démarches pour que le statut de réfugié politique soit accordé à tous les étrangers qui le désireraient.

(Le Monde, le 30 septembre 1973.)

Quelques jours plus tard, la Junte donnait l'ordre d'expulsion de tous les étrangers encore détenus au stade de Santiago.

LES BAVURES

Un tel déploiement de violence ne va pas sans «bavures» parfois considérables. Ainsi, le gouvernement militaire s'est-il trouvé «gêné» à plusieurs reprises à cause d'erreurs nuisant considérablement à son renom, tant à l'intérieur du pays, auprès de ses supporters, que sur le plan international.

A l'intérieur tout d'abord, voici un cas d'erreur qui fit trembler quelques personnages haut placés:

Je connais un garçon de la plus haute oligarchie de Santiago, les deux noms de famille de ce garçon sont parmi ceux des cinquante familles. Ce sont des momios complets, partisans naturellement de la Junte. Leur fils était au Nord, à Arica Il me semble. Il étudiait à l'université. Il disparaît. Ses parents demandent de ses nouvelles. Ils vont le chercher en voiture, à Arica. On leur dit de se renseigner auprès des carabiniers. «Nous avons appris qu'on l'avait arrêté... mais nous ne savons pas ce qui s'est passé. Il a disparu.» Le père exige des précisions. La police n'a rien voulu dire, et ces gens sont rentrés en avion à Santiago et se sont présentés devant la Junte militaire. La Junte a immédiatement donné l'ordre que l'on rende le cadavre aux parents. Ils sont retournés dans le Nord. On les emmène au cimetière, et la mère dit : «Je veux voir mon fils. Enlevez le couvercle.» 11 avait les oreilles coupées, les yeux brûlés et n'avait pas un seul ongle. Ce ne sont pas des histoires d'Edgar Poe. Ce sont des choses absolument vraies. Et ce garçon est des cinquante familles.

(Récit d'un journaliste chilien, réfugié à Paris.)

Cette fois, la tragédie affecte un journaliste influent, directeur de La Segunda, l'un des journaux du nouveau régime : c'est l'affaire Garretón :

Une circonstance fortuite a permis de confirmer, au niveau officiel, l'exécution d'un couple d'Argentins au Chili, une des personnes assassinées étant le beau-frère du journaliste Mario Carneyro, directeur de La Segunda, journal du soir de l'entreprise El Mercurio. Carneyro, c'était l'un des critiques les plus acharnés d'Allende.

Jorge Garretón, parent direct de Carneyro, et les époux Rodolfo Adler et Beatriz Elena Diaz ont été exécutés avec d'autres personnes. Dans le but de découvrir le sort de son beau-frère, Carneyro a retracé l'itinéraire suivant :

A l'aube du mercredi 17 octobre, une patrouille militaire perquisitionne plusieurs appartements d'un bâtiment du quartier Remodelación San Borja. Le lieutenant déclare chercher Oscar Guillermo Garretón, leader du MAPU (Mouvement Populaire d'Action Unitaire), un des dix dirigeants de l'Union Populaire les plus recherchés par la police et pour la capture duquel la Junte militaire avait offert une récompense de 500 000 escudos, «plus tout l'argent qu'il portera sur lui au moment de son arrestation».

Le premier appartement où pénétre la troupe fut celui de Jorge Garretón, commerçant, dont le nom stimula l'ardeur de la patrouille.

La perquisition s'effectue avec une violence rare (Il était cinq heures du matin) ; la patrouille arrête les personnes suivantes : Garretón, suspect, les époux argentins Carlos Rodolfo Adler et Beatriz Elena Diaz ; un médecin appelé Lama et son fils, un garçon d'environ 18 ans, malade mental, et une autre personne non identifiée par les témoins.

On n'eut des nouvelles d'eux que trois jours plus tard.

Le journaliste Mario Carneyro, cependant, faisait des démarches désespérées auprès des autorités militaires pour découvrir l'endroit où se trouvait son parent arrêté.

Le samedi 27, Carneyro reçut un appel téléphonique dans ses bureaux de La Segunda. On l'invitait - de la part d'un haut gradé de l'armée - à se présenter au ministère de la Défense pour connaître le sort de son parent.

Cette faveur exceptionnelle cachait un épisode tragique. Les militaires supposaient que l'homme arrêté, Garretón, beau-frère de Carneyro, pouvait être l'un des six cadavres trouvés dans un terrain vague aux environs de l'aéroport international Pudahuel à Santiago. Carneyro fut accompagné par un haut gradé jusqu'à cet endroit pour procéder à l'identification.

Carneyro put constater la manière dont cette demi-douzaine de malheureux dont son beau-frère avaient trouvé la mort. On ne reconnaissait pas seulement les trous des balles mais on pouvait voir aussi les brûlures, les contusions, les membres brisés et mutilés.

Carneyro sollicita une audience des membres de la Junte militaire. Les commandants se réunirent mais sans inviter le journaliste qui ne rencontra qu'un colonel aide de camp. Deux jours plus tard, Il fut informé que la Junte militaire, «compte tenu des faits», avait identifié les huit militaires formant la patrouille qui avait commis le crime et avait ordonné leur exécution.

Le mardi 23 octobre, les spectateurs de la télévision de Santiago entendirent le général Oscar Bonilla, ministre de l'Intérieur, déclarer (sans en donner les raisons) qu'à «partir de cette date les exécutions sommaires sur place étaient suspendues au Chili». Il s'agit là de la première «prise de conscience» publique de la Junte.

Le général Bonilla indiqua que dans le cas d'erreurs commises, les militaires subiraient «tout le poids de la loi».

Le général Baeza Michelsson pleura devant les parents de la jeune Argentine Beatriz Elena Diaz et leur demanda pardon «au nom du peuple chilien».

Le journaliste Carneyro reçut des excuses officielles et on l'informa des sanctions prises à l'égard du peloton d'exécution. Carneyro a pu voir le cadavre mutilé de son beau-frère. En revanche, les parents de la jeune Argentine reçurent l'assurance qu'ils recevraient les restes incinérés, «pour des raisons sanitaires».

(Témoignage recueilli à Buenos Aires.)

Le gouvernement argentin est contraint de se préoccuper du sort de ses ressortissants liés à l'affaire Garretón. Selon un communiqué du ministère des Affaires étrangères argentin :

A la suite d'instructions de la Chancellerie, l'«ambassade argentine à Santiago a demandé au gouvernement chilien l'ouverture d'une enquête et l'information la plus large sur la mort des ressortissants argentins Carlos Rodolfo Adler Zueleta et sa femme Elena Diaz».

(La Opinion, 1er novembre 1973.)

D'autres «bavures» ne manqueront pas d'impressionner l'opinion internationale. L'une d'elles concerne l'ambassadeur de Suède au Chili, Harald Edelstam, et M. de Menthon, ambassadeur de France :

M. Harald Edelstam, ambassadeur de Suède, a affirmé dimanche soir qu'il avait «été jeté à terre et frappé de coups de pied et de coups de poing par des carabiniers et des policiers armés» alors qu'accompagné de l'ambassadeur de France, M. de Menthon, Il s'efforçait de les empêcher d'arrêter une réfugiée politique uruguayenne, Mme Consuelo Alonso Freira, âgée de trente et un ans, soignée pour une hémorragie dans l'hôpital.

Mme Freira avait obtenu un sauf-conduit du chef du protocole du ministère des Affaires étrangères pour se rendre de l'ambassade de Cuba, où elle était réfugiée (et dont les intérêts sont assurés par la Suède) à un hôpital. Des policiers en civil s'étant présentés, des infirmiers alertèrent l'ambassadeur de Suède, qui accourut en compagnie de M. de Menthon.

L'incident s'est produit au moment où les policiers tentèrent d'emmener la jeune femme. Selon l'ambassadeur de Suède, les policiers et les carabiniers la tirèrent, en chemise, de son lit, tandis qu'elle appelait au secours, et la transportèrent dans une petite salle attenante, d'où elle fut sortie par des soldats venus en renfort. M. Edelstam a ajouté que son collègue français, M. de Menthon, avait été maintenu «par la force» à l'écart du lit de la jeune femme, tandis que cinq collaborateurs de l'ambassade de Suède avaient été frappés.

L ambassadeur de Suède a indiqué qu'il présenterait une note de protestation au gouvernement chilien pour «violation des droits de l'homme» et «cotes de fait contre diplomates».

On rappelle que M. Edelstam a sauvé, depuis le 11 septembre, des centaines de vies humaines grâce à son action inlassable en faveur des réfugiés. Près du cinq cents réfugiés politiques, dont le leader syndical péruvien Hugo Blanco, sont arrivés en Suède depuis le coup d'État. L'ambassadeur de Suède avait demandé un sauf-conduit permettant à Mme Freira de quitter le Chili en raison de son état de santé. Mais une hémorragie avait contraint à l'hospitaliser samedi. Selon le correspondant de la radio suédoise à Santiago, la jeune femme est une militante Tupamaro, et les militaires vont profiter de son état pour lui faire dire que des armes sont entreposées à l'ambassade de Cuba, ce qui leur donnerait l'occasion de refuser d'accorder de nouveaux sauf-conduits aux réfugiés de cette ambassade pour quitter le Chili.

(Le Monde, 27 novembre 1973.)

Un autre incident diplomatique devait se produire lorsqu'un ministre du gouvernement Allende, Rolando Calderón, fut blessé par balles dans la cour même de l'ambassade de Cuba, qui lui prêtait asile :

Rolando Calderón, ex-ministre de l'Agriculture du gouvernement du Président Allende, a été grièvement blessé par une balle qui l'a atteint au milieu du front.

Calderón avait reçu asile à l'ambassade de Cuba à Santiago, maintenant sous la tutelle de la Représentation suédoise.

Selon les premières versions, le dirigeant socialiste, ancien secrétaire général de la CUT, a été abattu par un franc-tireur depuis l'édifice situé en face du siège diplomatique. Selon l'attaché commercial suédois Karl Johan Geroth qui remplace l'ex-ambassadeur Harold Edelstam déclaré persona non grata par la Junte : «Calderón a reçu une balle au milieu du front alors qu'il conversait dans la cour du siège diplomatique avec une fonctionnaire de l'ambassade. J'ai immédiatement demandé une ambulance et le sauf-conduit correspondant au gouvernement pour le faire transporter dans un établissement hospitalier. Le document est arrivé avec une heure de retard.»

Un porte-parole de la Junte non identifié a signalé que Calderón s'était blessé pendant une altercation à l'intérieur de l'ambassade.

Radio-Balmaceda, organe du Parti Démocrate-Chrétien, a, malgré la censure, diffusé des déclarations de Geroth qui diffèrent notoirement des affirmations officielles.

Divers réfugiés qui sont parvenus à s'enfuir du Chili au cours des dernières semaines ont signalé que toutes les ambassades hébergeant des réfugiés étaient constamment assiégées par les forces de police, attendant une occasion propice pour s'emparer des réfugiés importants.

Les ambassades les plus assiégées sont celles de l'Argentine, du Mexique, de Cuba et de Suède.

Lundi dernier Olaf Liend, dirigeant du Parti Radical dissous, a été arrêté dans les jardins de la représentation diplomatique du Honduras. Liend était réfugié depuis trois mois.

(La Opinion, 20 décembre 1973.)

CEUX QUI SONT MORTS

L'une des premières estimations du nombre de victimes du putsch a été celle de Newsweek. Dans le numéro du 2 octobre 1973 de l'hebdomadaire américain, qui dénonce le «régime de terreur» qui s'est instauré au Chili et qui, affirme-t-il, dépasse en horreur tout ce que l'on imaginait, le correspondant de la revue, John Barnes, ayant pu pénétrer dans la morgue de Santiago, déclare avoir vu deux cents cadavres, pour la plupart de jeunes ouvriers abattus à bout portant à la hauteur de la gorge. Il y avait des femmes parmi les victimes.

La fille d'un des employés de la morgue lui a affirmé que 2 796 cadavres avaient été transférés à la morgue dans les deux semaines qui ont suivi le coup d'Etat. La déclaration du colonel Pedro Ewing, porte-parole de la junte, selon lequel huit personnes seulement ont été exécutées, est un «mensonge», affirme le correspondant de Newsweek.

Pour illustrer l'article, la revue publie la photographie d'un cadavre, la chemise tachée de sang, le visage couvert d'un journal. Deux béquilles sont posées près de lui. «La victime était un infirme», commente Newsweek.

En raison de la censure imposée par la Junte militaire, la plupart des Chiliens de la classe bourgeoise ignorent ce qui se passe, précise le correspondant de l'hebdomadaire, qui ajoute : «Ils n'ont d'ailleurs aucun désir de le savoir.»

«Je ne crois pas aux histoires que vous me racontez, lui a déclaré un avocat, mais après tout ce que les partisans d'Allende ont fait au Chili, ils méritent ce qui leur arrive.»

Quelques jours plus tard, un journaliste français :

Combien de morts? Moins de 1 000 - dont 500 à Santiago - affirment maintenant les nouveaux personnages officiels. Chiffre dérisoire, qui s'accorde mal avec le spectacle offert chaque jour dans les rues de Santiago par une armée sûre d'elle et apparemment peu accessible aux scrupules. Mais, en prenant le pouvoir suprême, les militaires chiliens connaissent brusquement tout le prix d'une opinion publique mondiale qu'ils méprisaient jusqu'alors. A 1 ONU, l'amiral Ismael Huerta peut en prendre la mesure. Déjà, la décision des sénateurs américains de suspendre les crédits en faveur du Chili l'avertit qu Il faut désormais offrir au monde une autre figure que celle du guerrier triomphant, le pied posé sur l'amoncellement des cadavres de ses ennemis.

Combien de morts? Plus de 20 000, assurent les rescapés de l'Union Populaire parvenus à l'étranger. Chiffre exagéré, où Il faut voir, surtout, le dessein pathétique de mobiliser la conscience mondiale. Le nombre exact des victimes du «printemps noir de Santiago», enfouies dans la terre des cimetières, qui le saura jamais? Seule une approximation permet de l'évaluer : entre 3 000 et 8 000.

C'est, en tout cas, ce qui ressort des enquêtes menées par les diplomates étrangers à Santiago et par l'archevêché et les prêtres. «On dit officiellement qu'il n'y a eu qu'un mort dans ma población, dit un curé de la banlieue de Santiago. Moi, j'en ai enterré sept. Tous tués par balles...»

Même ramené à ces proportions, le bilan est lourd. Il gonfle chaque jour. Après les exécutions sommaires du lendemain du putsch, les cours martiales, à leur tour, approvisionnent les pelotons d'exécution. «Nous avons le code militaire le plus rigoureux du monde», dit, avec satisfaction, le général Pinochet.

C'est à Valparaiso que les tribunaux répressifs ont commencé de siéger, dès les premiers jours, sous l'autorité des marins. Concepción, puis Santiago ont suivi. Il n'y aurait eu que vingt peines capitales prononcées et exécutées. Toujours des chiffres officiels et modérés, dont l'invraisemblance accroît les inquiétudes.

Selon l'enquête d'un journaliste chilien, la Junte cache des chiffres plus atroces. Les morts, selon Pinochet lui-même lors d'une réunion de généraux, seraient 40 000 ; mais, d'après les statistiques confidentielles du ministère de la Défense et du SIM, Il y a eu 100 000 morts.

CEUX QUI RESTENT

Aujourd'hui encore, des étrangers, des personnalités politiques chiliennes, des dirigeants ouvriers sont hébergés dans les ambassades. A mesure que le temps passe, leur refuge se transforme en prison.

Sept anciens ministres du gouvernement Allende, quatorze dirigeants politiques, neuf hauts fonctionnaires, un neveu de l'ancien président et un chef de la garde personnelle de celui-ci figurent au nombre des personnes qui ont cherché refuge dans diverses ambassades à Santiago, et attendent leurs sauf-conduits, annonce-t-on dans les milieux du ministère des Affaires étrangères. Ces sauf-conduits ont été suspendus en attendant les résultats d'une enquête sur les agissements de ces personnes en relation avec le «gouvernement marxiste», ajoute-t-on de même source.

C'est ainsi qu'à l'ambassade de Colombie se sont réfugiées soixante-dix-neuf personnes, dont deux anciens ministres (Intérieur et Santé), sept ex députés, et une femme qui était membre du Sénat. La nonciature apostolique a donné asile à Mme Carmen Gloria Aguayo, du MAPU (Mouvement d'action populaire unie), ancienne dirigeante du secrétariat national, et à M. Antonio Viera Gallo, du même parti, ex-sous-secrétaire à la Justice.

M. Gastón Pascal Allende, neveu de l'ex-président et dirigeant du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), s'est réfugié à l'ambassade de l'Equateur. Les ex-ministres de l'Économie, de la Justice et du Plan ont trouvé asile à l'ambassade du Mexique. L'ancien ministre de l'Agriculture, M. Calderón, l'ex-chef du GAP (Garde personnelle du président Allende), M. Max Joel Marambio, et Mme Contreras, secrétaire privée de l'ancien chef d'État, se trouvent à l'ambassade de Suède. Enfin - toujours selon le ministère des Affaires étrangères - l'ambassade des Pays-Bas a accueilli M. Orlando Millas, qui fut ministre des Finances, puis de l'Économie, et Mmes Julieta Campusano, Mireya Baltra et Gladys Marin, ex-parlementaires. Tous appartenant au Parti Communiste.

Quant à M. Jacques Chonchol, qui fut ministre de l'Agriculture du gouvernement Allende, mais avait quitté son poste avant le coup d'État, Il se trouve à l'ambassade du Venezuela.

On apprenait, d'autre part, le mercredi 12 décembre, à Santiago, que cent quatre personnes qui avaient trouvé refuge à l'ambassade de France devaient quitter jeudi la capitale chilienne pour Paris. Soixante et un réfugiés demeuraient à l'ambassade de France proprement dite, tandis que quarante-trois autres se trouvaient au domicile personnel de l'ambassadeur, M. Pierre de Menthon. Plus de cent réfugiés politiques se trouveront encore à l'ambassade de France après le départ pour Paris de ce groupe.

Selon une déclaration faite mercredi par M. Henrique Carvallo, sous-secrétaire aux Affaires étrangères, plus de trois cents personnes ont cherché refuge cette semaine dans les ambassades étrangères à Santiago, avant la fin du délai fixé par la Junte, qui a décidé de ne plus accorder de sauf-conduits après le 11 décembre.

La chambre des représentants a décidé, le mercredi 12 décembre, de reconduire l'aide militaire américaine au Chili, malgré les efforts de certains de ses membres pour mettre fin à cette assistance en raison de la nature du nouveau régime. Après avoir entendu le représentant démocrate Otto Pass-man (Louisiane) expliquer que, depuis le coup d'État militaire du 11 septembre, le Chili était devenu un pays «ami» des États-Unis, la Chambre a voté en faveur de la reconduction de l'aide militaire annuelle à Santiago, d'un montant d'environ 11 millions de dollars.

(Le Monde, 14 décembre 1973.)

La Junte se prononce sur leur sort :

La Junte chilienne a fait savoir, le lundi 10 décembre, à l'Union interparlementaire, dont le siège est à Genève, qu'a elle t'opposait à la venue d'une mission chargée de s'enquérir du sort des parlementaires détenus au Chili». Cette mission aurait dû être confiée à MM. Corneliu Manescu, ancien ministre des Affaires étrangères de Roumanie et ancien président de l'assemblée générale des Nations unies, et Ruben Carpio Castillo, membre du Congrès vénézuélien.

(Le Monde, 14 décembre 1973.)

Enfin, à l'ONU, le délégué chilien, Raúl Bazin, a déclaré :

La Junte chilienne a arrêté des gens, non pas pour leurs idées, mais parce qu'ils avaient conspiré avec des puissances étrangères afin d'introduire des troupes étrangères au Chili.

M. Bazin a déclaré en outre que personne n'avait plus été exécuté au Chili depuis le 19 décembre, mais qu'il restait toujours 243 personnes en attente d'un sauf-conduit pour l'étranger, tandis que 3 670 personnes avaient trouvé asile à l'étranger.

(Herald Tribune, 27 février 1974.)


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