Chili, le dossier noir


LE «GRÉMIALISME», IDÉOLOGIE DE LA BOURGEOISIE CHILIENNE

Moins d'un mois après le coup d'Etat, on rencontrait des visages souriants au Chili :

«Nous avons désigné nos collègues les plus capables pour conseiller les militaires sur toutes les questions ayant trait au gremio mais aussi sur les problèmes de l'agriculture, du commerce, de l'industrie, de l'économie en général.» C'est ce que nous a affirmé M. Jorge Alvarez, le bras droit de M. Léon Vilarin, président de la Confédération des propriétaires de camions, cinquante mille affiliés.

Le gouvernement a d'ores et déjà accordé les pneumatiques et promis les camions neufs que l'Unité Populaire avait refusés à la Confédération. Mais la direction des camionneurs veut aller plus loin. Tout en protestant de leur totale «indépendance politique» - c'est la condition que posent aujourd'hui les forces armées pour faire de la politique - M. Vilarin et l'ancien officier de marine qu'est M. Alvarez poussent à la création d'une confédération des gremios, une centrale syndicale qui se substituerait à la CUT, et dont les statuts seraient actuellement à l'étude.

(...)

Satisfaction aussi dans les professions libérales, dernières ralliées au mouvement de grève précédant le putsch, mais qui demeurent attachées au système des partis. C'est en effet dans ces milieux que la démocratie chrétienne recrute la majeure partie de ses cadres. «Nous avons essayé de collaborer avec le gouvernement d'Allende», nous a rappelé M. Eduardo Arriagada, président de la Confédération des collèges des professions libérales (une vingtaine d'associations comptant cent trente à cent quarante mille affiliés), mais, tout en nous faisant remarquer qu'à son gré «un technicien valait bien mille prolétaires», «le président de la République nous a traités comme la cinquième roue du carrosse. La frustration a provoqué l'exode de nos adhérents, 30 % des ingénieurs ont quitté le pays en trois ans. Nous avons donc pris l'offensive à la fin de l'année 1972 puis après les élections de mars pour appuyer, début septembre, la lutte finale. Mais nous ne souhaitions pas précisément ce qui est arrivé. Nous aurions préféré que les militaires assument le pouvoir sans destituer Allende et sans effusion de sang».

(Philippe Labreveux, Le Monde, 8 octobre 1973.)

Et, comme s'il fallait pour gouverner par la force la couverture de la loi, la Junte prépare une nouvelle Constitution. Son intérêt : elle reflète fidèlement l'idéologie «grémialiste» :

Dans les bagages de la délégation de juristes chiliens venue en Europe pour expliquer sinon la légalité, du moins la légitimité du putsch du 11 septembre, figure un avant-projet de Constitution, fruit «d'une étude minutieuse accomplie au cours de nombreuses séances de la commission» chargée de cette rédaction. Dans ce texte, on trouve, certes, les grandes lignes d'une «charte fondamentale», mais aussi la condamnation de l'expérience d'Unité Populaire de Salvador Allende.

Dans son principe, l'avant-projet s'appuie «sur une conception humaniste et chrétienne» que justifient les références répétées au «bien commun» qu'avait défini saint Thomas d'Aquin.

Si le suffrage universel est bien retenu comme «un minimum», de nombreux correctifs sont apportés à ce droit pour éviter que «les vices ou les défauts du système (permettent) la prise du pouvoir par un groupe minoritaire (1) dont la politique (a) conduit le pays au plus grand chaos moral, politique, social et économique». Sans doute est-ce la raison pour laquelle, à côté de la reconnaissance des libertés fondamentales, notamment celle d'aller et venir sans contrainte, il est précisé que la liberté d'expression devra être entendue compte tenu «des excès et des abus» auxquels elle donne lieu.

En fait, trois mots, bien connus des Français, peuvent résumer, semble-t-il, les principes de la Constitution que la Junte souhaite faire adopter parles Chiliens : Travail, Famille, Patrie.

Le «travail» est mentionné grâce à l'inscription d'un «pouvoir social» - distingué du «pouvoir politique» -, c'est-à-dire l'intervention «des associations intermédiaires entre l'homme et l'Etat et qui rassemblent les êtres humains en raison de leur proximité (comités de voisins) ou de leurs activités» (professionnelles). Il s'agit là «des corporations (...) de travailleurs, d'entrepreneurs, d'étudiants qui sont appelées simultanément à préserver ou enrichir l'activité de l'État».

De même, le système électoral devra refléter, certes, les différents courants d'opinion des partis politiques, mais aussi «les secteurs indépendants». C'est pourquoi sera aussi institué auprès des commissions du Parlement un «assessorat technique» chargé «d'étudier et de préparer la loi» afin de permettre «une participation plus juste et convenable des organismes de base sociale». (Collèges professionnels, corporations, syndicats, comités de voisins.)

Le travail, enfin, c'est la création d'un système juridique «offrant des garanties (...) à l'investissement privé et à son profit légitime» pour que «des changements continuels de la règle légale ne découragent pas les épargnants».

Ce qui concerne la protection de la famille est plus brièvement exposé. Il est dit qu'il faut instituer «un système d'éducation pour créer et développer dans l'enfance et la jeunesse une adhésion consciente aux valeurs (que sont) le patriotisme, la solidarité, la responsabilité, l'honnêteté, le respect mutuel, une forme de vie commune fraternelle (...), l'obéissance à la loi et la participation civique».

La protection de la patrie apparaît moins dans la lettre de la Constitution future que dans les références critiques au régime de l'Unité Populaire. Et d'abord «pour garantir la sincérité et la pureté des consultations électorales», c'est l'armée qui sera chargée de contrôler ces opérations. Cette armée, avec la police, compose la «force publique» à qui revient «une importante mission» quant «au destin de la patrie».

Si forte est cette mission que l'avant-projet de Constitution relève qu'elle a «permis à l'armée d'accomplir un devoir sacré et patriotique : délivrer la nation du communisme international qui la ruinait. Si ces forces n'avaient pas agi, précise le texte, notre patrie se serait exposée à perdre pour toujours non seulement sa liberté et sa démocratie, mais aussi sa souveraineté».

La «pureté» des élections sera assurée d'une manière plus décisive encore puisque l'avant-projet ajoute - ce qui n'est d'ailleurs qu'une confirmation - que «les partis qui, par leurs buts ou par l'action politique de leurs militants, seront contre le système démocratique du gouvernement seront considérés comme contraires à la Constitution».

(Philippe Boucher, Le Monde, 21 décembre 1974.)

Au Chili, contre le marxisme, se dresse le «grémialisme» :

LE «GRÉMIALISME» DE LA BOURGEOISIE CHILIENNE

par Armand Mattelart *

Au cours des trois années du gouvernement populaire, la bourgeoisie a continuellement lancé comme mot d'ordre la nécessité d'un retour à la base, d'un contact avec les masses pour résister activement au régime populaire. «Aucune maîtresse de maison, aucun habitant, aucune personne aujourd'hui capable de s'exprimer et d'agir n'a le droit d'attendre que d'autres défendent la liberté du pays. Les organisations de base sur le plan du quartier, de l'école, de l'entreprise et des autres domaines doivent compter sur l'appui de ces masses démocratiques...» (El Mercurio, 9/11/71.) «Il est une expérience importante actuellement, et c'est la restauration spontanée du rôle élevé de la politique dans la société (...) La femme, le paysan, l'artisan se rendent compte désormais que le nettoyage des rues, le droit à la vie, l'alimentation des foyers, et la possibilité de trouver un emploi, dépendent de positions politiques (...) La lutte des secteurs démocratiques exige de nouvelles attitudes morales, des hommes nouveaux, des secteurs sociaux plus amples, des idées réalistes et des volontés inébranlables» (ibid., 27/1/72). «Quelle que soit la forme selon laquelle l'opposition se structure, ses méthodes d'action devront, de toute évidence, s'appuyer plus fortement sur les bases de la société que sur les classiques instruments assembléistes, de propagande générale, qui appartiennent aux partis traditionnels. Les conseils de quartier (juntas de vecinos), les associations féminines (centres de madrés), les coopératives, les syndicats et les autres organisations grémiales requièrent la Présence permanente (et non pas réduite aux campagnes électorales) de ceux qui représentent les grands courants de l'opinion des citoyens. (...) Ils doivent se lier à la masse» (ibid., 10/3/1973).

On peut dire que dans son opposition au gouvernement populaire, la classe dominante chilienne a adopté un modèle de «ligne de masse» pour essayer de récupérer la part de pouvoir politique qu'elle avait perdue et lutter corps à corps avec les masses populaires.

I. LA FORMATION DE L'IDÉOLOGIE «GRÉMIALISTE»

La classe dominante chilienne est loin d'avoir jamais pensé à promouvoir des organisations de base et des actions de masse, au sein de sa clientèle habituelle. En 1967, elle en était encore à jeter des hauts cris quand fut votée par le Parlement la nouvelle loi sur le syndicalisme paysan. L'entêtement de la classe dominante n'eut d'égal que celui qu'elle opposa quelques mois après aux projet de lois qui, inspirés par la politique de «promotion populaire» de la Démocratie Chrétienne, proposaient l'«incorporation sociale» de la population à la société existante, à travers un réseau d'organisation de base (telles que les juntas de vecinos, les centras de madrés, les centras culturelles, etc.). En mai 1970, cette même classe dominante assassinait encore les fonctionnaires démocrates-chrétiens de la Corporation de la réforme agraire, sous prétexte qu'ils politisaient les campagnes avec des idées collectivistes étrangères à la «réalité paysanne».

Ces quelques antécédents permettent d'apprécier davantage l'ampleur du saut effectué par la classe dominante dans les trois dernières années.

Pour répondre au réformisme de Frei.

Tout au long de son histoire, la bourgeoisie chilienne a dû affronter, en de nombreuses occasions, la pression des secteurs progressistes. En 1891, elle refusa la politique du président Balmaceda qui cherchait à limiter l'expansion de l'économie d'enclave impérialiste, et le força à se suicider. La classe dominante fit ainsi avorter un projet de révolution bourgeoise. Dans les années trente, à l'époque du Front Populaire - coalition à laquelle participaient les partis ouvriers - elle imposa les lois répressives contre le syndicalisme paysan pour s'unir ensuite avec le régime au pouvoir, afin de mettre la main sur les entreprises d'Etat créées sous le Front Populaire pour accélérer le développement industriel et endiguer la pression des secteurs moyens et populaires.

En 1920, quand les classes moyennes, produit du développement économique des dernières décennies, réclamèrent la démocratisation du système, l'extension du suffrage et une plus grande accessibilité de l'éducation et de l'emploi, c'est la même classe dominante qui leur répondit cependant en ouvrant le cycle populiste avec Arturo Alessandri.

Lors de toutes ces tentatives, la bourgeoisie chilienne démontra sa flexibilité en essayant de trouver de nouvelles formes permettant de concilier les intérêts des divers secteurs dans les limites de sa démocratie formelle, sans jamais perdre une once de son pouvoir. La réforme agraire du président Jorge Alessandri avait provoqué certains heurts entre les propriétaires terriens du sud du pays et la Société Nationale d'Agriculture (SNA). Les effets du projet de réforme agraire du gouvernement démocrate-chrétien devaient - malgré lui - aller beaucoup plus loin. La promulgation de la nouvelle loi - jointe à une pression paysanne croissante - suffit à ébranler la cohérence idéologique du secteur agricole de la classe dominante.

Face à l'accentuation de la lutte des classes dans les campagnes, la classe dominante répondit en restructurant ses organisations de classe pour le domaine agraire. Et ce modèle de résistance devint la plateforme d'un schéma d'action et d'une idéologie embryonnaires qui devaient servir, quelques années plus tard, pour combattre - côte à côte cette fois avec la Démocratie Chrétienne - le gouvernement populaire. Pour la première fois de son existence, pour répondre au réformisme de Frei, la classe dominante commença à parler de «grémialisme» et d'«action à la base».

Le grémialisme, mouvement indépendant et apolitique..

Où en était l'organisation de la classe dominante quand la Démocratie Chrétienne prit en charge le gouvernement?

Pendant longtemps, la seule organisation patronale - le seul gremio - avant la lettre - existante dans le pays a été la Société Nationale d'Agriculture (SNA). Fondée en 1838, sur l'initiative d'un commerçant enrichi, Diego Portales, père du fascisme chilien d'aujourd'hui (2), elle se consolide définitivement en 1869. Pendant près de cinquante ans, elle devait être l'unique instrument de défense avouée des intérêts de la classe dominante. Intimement liée aux partis conservateurs et libéral (qui sous Frei fusionnèrent en une seule formation politique appelée Parti National), la SNA regroupa autour d'elle non seulement les grands hacendados mais aussi les hommes de la banque, de l'industrie et du commerce.

En 1883, c'est sous l'impulsion de la SNA que furent fondés deux autres gremios de la classe dominante : la Sociedad de Fomento Fabril (SOFOFA), qui regroupait les industriels, et la Sociedad Nacional de Mineria (SONAMI) autour de laquelle s'agglutinaient les propriétaires de mines. Pendant les années trente, on devait voir se former le premier front commun avoué de la classe dominante, sous l'égide de la Confederación de la Producción y del Comercio, qui n'était en fait que la somme SNA-SOFOFA-SONAMI, à laquelle vinrent s'ajouter en 1934 la Cámara del Comercio (grands commerçants), et en 1951 la Cámara de la Construcción (entrepreneurs du bâtiment). Cependant, le rôle du front constitué en 1930 pour résister à la montée des classes moyennes est très secondaire ; chacun de ses membres se développe indépendamment, jusqu'à ce qu'apparaisse le «danger totalitaire» du régime d'Allende.

La SNA ne devait pas démentir sa vocation d'avant-garde dans l'organisation de la classe dominante. Ce fut elle qui fonda le premier gremio, qui lança la première le mot d'ordre de la restructuration des organisations patronales, elle aussi qui, dès les premières heures du coup d'État de septembre 1973, reçut de la Junte la mission de planifier le contenu des informations diffusées par les mass média centralisées (radio, TV, presse) afin d'encourager la répression. Et tout cela après avoir, pendant toute la période de gouvernement populaire, appelé à la sédition du haut de sa chaîne radiophonique (Radio Agricultura), l'un des plus puissants émetteurs du Chili dont le président du conseil est le chef de la SOFOFA.

Pendant les six ans du gouvernement Frei, la SNA secoua ses bases, se modernisa et se démocratisa : elle élargit le recrutement de ses membres en s'ouvrant aux propriétaires de surfaces moyennes et en se décentralisant, en intégrant au conseil directeur des représentants de chaque association provinciale d'agriculteurs et en remplaçant les hommes «traditionnels» de son directoire par des hommes jeunes - agriculteurs «efficaces et progressistes» - qui lui donnèrent un nouvel élan. Au cours de cette période, l'idéologie de la SNA se modernisa également. Jusqu'alors à forte prédominance juridico-politique, elle tendit à se réfugier dans le domaine économique. Au programme de la Démocratie Chrétienne, qu'elle taxait de «politique», elle opposa le programme du technocrate, qui renvoie au rang d'utopie la nécessité de changer les structures de la propriété foncière, et met plutôt tous ses espoirs dans l'application de la science et de la technologie.

Cette idéologie technocratique épousa cependant une forme particulière en se transformant en grémialisme.

Dès cette époque, le grémialisme se présenta comme un mouvement indépendant et apolitique circonscrit à la défense des intérêts économiques de ses partisans, et destiné à restaurer la primauté de l'économique sur le politique incarné par les partis.

Pour imposer soi-disant le projet technique (la réforme agraire) et contrecarrer le projet politique de l'adversaire, il faut pouvoir compter sur des organisations démocratiques où nul fossé n'existe entre représentants et représentés.

Au modèle participationniste de la Démocratie Chrétienne, qui parle elle aussi d'intégration des classes et offre au peuple une participation à la société existante - participation sans contenu par suite de ses ambiguïtés - la classe dominante répond en offrant, dans ses organisations de classe, la participation à ses membres. Le circuit sémantique de l'intégrationnisme démocrate-chrétien alimente la reformulation de la solidarité économique de la classe dominante et lui permet de ravaler la façade de son idéologie de domination.

Le grémialisme prétend enfin que la collaboration de classes est possible. Seuls, la politique, les partis, les agitateurs ont détourné le paysan de la communauté naturelle qui doit exister entre le paysan et le patron.

Sous Frei, la pratique et l'idéologie de ce grémialisme embryonnaire ne débordèrent guère la sphère de l'agriculture. Le seul autre domaine majeur où il amorça une percée fut le secteur universitaire. En réponse au mouvement étudiant, aux occupations d'universités et à la réforme qui brisait la structure du pouvoir vertical dans l'enseignement supérieur, la droite universitaire proposa un modèle de participation grémialiste, dès 1968.

II. LA BOURGEOISIE ET SA «LIGNE DE MASSE» (1970-1973)

Jusqu'en juin 1971, le gouvernement populaire rencontre une opposition composite, diminuée par sa défaite électorale et par la frustration du coup d'État. Entre juin 1971 (date de l'assassinat de Perez Zujovic) et mars 1972, l'opposition réussit à maintenir un front uni apparemment dirigé par la Démocratie Chrétienne. Malgré une politique d'agitation différente de celle de ce Front, l'organisation Patria y Libertad collabore étroitement avec lui. Elle encadre en particulier les manifestations de masse réalisées par les militants de la jeunesse DC ou le Front Patriotique des Femmes. A cette époque, l'opposition croit encore au caractère minoritaire de l'UP et à la possibilité de récupérer le pouvoir sans rupture, et la droite utilise principalement - sans cependant jamais délaisser les fronts de masse - les instruments classiques de la démocratie bourgeoise : son Parlement, ses Partis, ses tribunaux, sa contraloria (organisme supérieur de contrôle fiscal), son appareil idéologique de communication de masse, etc., pour lutter contre le gouvernement populaire. A partir d'avril 1972, la droite connaît une nouvelle crise de direction : le travail politique des partis bascule vers les organisations grémiales. En juin 1972, le Parti National et la tendance Freiste de la DC qui n'arrivent pas - et n'arriveront jamais d'ailleurs - à se mettre d'accord sur l'homme providentiel, décident expressément et tacitement de recourir à la tactique du mouvement de masse. Ils ouvrent le front grémialiste, qu'ils avaient commencé à structurer dans les tout premiers mois du gouvernement d'Allende. La première grande action d'envergure nationale marquant cette nouvelle phase de l'offensive de la droite prend la forme de la grève patronale d'octobre 1972. De son côté, Patria y Libertad, dès avril de la même année, reprend apparemment sa liberté de mouvement et commence à diffuser son programme nationaliste pour une nouvelle société. Il se lancera plus tard dans le terrorisme, avec l'appui tacite du Parti National qui se pare encore des atours de l'idéologie libérale. La seconde action générale de masse se déroule dix mois plus tard, après le tancazo (coup d'État manqué du 29 juin 1973, considéré comme la répétition générale du putsch). L'opération est, cette fois, parfaitement coordonnée avec les opérations des commandos d'extrême droite. Le mouvement de masse inauguré par le conglomérat DC-Parti National tendait déjà, dans les deux derniers mois avant le putsch, à être la propriété exclusive de l'extrême droite. Les directions des gremios se révélaient être en accord plus étroit avec le Parti National et Patria y Libertad, qu'avec l'informe Démocratie Chrétienne de droite qui croyait encore à un coup constitutionnel, ou «coup blanc» (golpe blanco). Le grémialisme - expression de la ligne de masse de la classe historiquement dominante - commençait à triompher sur ce qu'on avait nommé un jour le «participationnisme», expression de la ligne de masse des secteurs moyens ralliés à la DC. Le no man's land qui séparait la classe dominante des masses populaires, que l'utopie démo-chrétienne avait tenté d'occuper depuis plus de huit ans, avait en fait disparu depuis longtemps. La DC avait laissé le temps à la classe dominante de se réarmer et avait servi d'antichambre à son fascisme.

Une idéologie contre le «cancer marxiste».

L'idéologie grémialiste est celle que nous avons vu surgir autour de 1965. Mais une remarque s'impose : à la différence de Patria y Libertad, qui dès le début de 1972 affiche sans vergogne le caractère fasciste du grémialisme, la ligne de masse de la bourgeoisie ne se veut et ne se définit publiquement que comme une méthode d'action pour exiger une rectification des actions du gouvernement populaire. Ce n'est qu'une fois la seconde grève nationale déclenchée - celle d'août /septembre 1973 - que le discours grémialiste franchira un pas important proposant à ses masses une réforme globale de la société chilienne malade du cancer marxiste. Le discours grémialiste est prêt alors à être transmis aux militaires. Ceux-ci en feront plus tard la charpente de la nouvelle constitution. Voyons donc brièvement quelques éléments de cette idéologie en action, en reprenant les termes de sa propre rhétorique :

Le pouvoir grémial dépasse la conception marxiste de la lutte de classes, puisqu'il groupe les individus en tenant compte, non de leur condition de patron ou de salarié, mais de la profession et de l'activité qu'ils exercent. Il met en échec les définitions marxistes-léninistes de notions de «peuple», «bourgeoisie», «exploiteurs» et «impérialisme». Citons ce morceau d'anthologie paru dans El Mercurio le 22 octobre 1972 : «Ont pris part à la grève : des camionneurs, de modestes commerçants, des artisans, des employés, des techniciens, de petits industriels, des ouvriers, des paysans et des membres de profession libérale. La composition sociale des gremios en grève ne peut être qualifiée ni de bourgeoise, ni d'ouvrière, ni de paysanne. Diverses conditions sociales se sont rassemblées dans ce mouvement, car c'est l'activité ou la spécialité propre de l'individu qui a prévalu, et non une classification artificielle en vertu du binôme exploiteur/exploité.» Et cet autre texte publié huit jours plus tard : «Certains secteurs de l'Unité Populaire (...) pensent qu'il s'agit d'une grève de la bourgeoisie, des chefs d'entreprise, des patrons. Avec leur optique marxiste, ils rêvent encore au capitalisme anglais du siècle dernier, tel que l'ont connu leurs maîtres à penser : quelques riches exploiteurs et une multitude de pauvres exploités. Ceci n'est pas la réalité chilienne d'aujourd'hui. Depuis des années, nous pratiquons une énergique redistribution des revenus. La classe supérieure traditionnelle se confond avec la moyenne bourgeoisie, beaucoup d'ouvriers font partie de la classe bourgeoise, et même les paysans des coopératives tendent à s'embourgeoiser.»

Modèle américain et Opus Dei local.

Nous pouvons identifier deux sources fondamentales dans la gestation de l'idéologie grémialiste : en premier lieu, le syndicalisme américain ; en second lieu, l'idéologie catholique intégriste de l' Opus Dei.

a) LE SYNDICALISME A L'AMÉRICAINE

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'impérialisme américain a tenté de s'introduire dans le secteur syndical en Amérique latine. Son premier instrument a été l'ORIT (Organisation Régionale Inter-Américaine de Travailleurs), fondée en 1951 pour «combattre la pénétration communiste dans le mouvement ouvrier latino-américain».

Inspiré par une conception rigide de la guerre froide, cet instrument se révéla cependant inadéquat. Il dévoila très vite ses liens avec le Département d'Etat en appuyant ouvertement les coups d'Etat du Guatemala, du Brésil, et l'invasion de la République dominicaine. En 1961, début de l'ère de l'Alliance pour le Progrès, se constitua l'AIFLD (Institut Américain pour le Développement du Syndicalisme Libre) (voir p. 92). Selon ses propres brochures de propagande, il s'agissait «d'utiliser les talents et expériences du mouvement ouvrier américain pour combattre le danger continental que représente le castrisme». En 1962 l'AIFLD essaye de diviser la CUT (Centrale Unique des Travailleurs, au Chili) où prédominaient les partis populaires, cri promouvant, au moyen des syndicats démocrates-chrétiens, le parallélisme syndical. Mais en 1965, la DC rompt officiellement ses relations avec l'ORIT et l'AIFLD. Elle permet toutefois à certains de ses militants (entre autres le ministre du Travail) de continuer à remplir leur charge dans le Conseil Directeur de l'AIFLD (3). Dès lors, l'impérialisme intensifia son travail auprès des associations de type professionnel, sans délaisser pour autant les autres secteurs de travailleurs. Au cours des dernières années, il opérait surtout avec l'ANSCO (Association Nationale des Superviseurs du Cuivre) et, comme dans toute l'Amérique latine à cette période, avec les syndicats de transports. Ce n'est pas par hasard si, le 5 mai 1971, l'ANSCO a pris l'initiative de former le premier front professionnel contre l'UP (CUPROCH, Confédération unique des professions libérales du Chili), à partir des revendications des superviseurs du cuivre, qui venaient de perdre leur salaire en dollars. Ce n'est pas non plus un hasard si la Confédération des Propriétaires de Camions de Léon Vilarin se transforma en détonateur des grèves patronales d'octobre 1972 et d'août 1973, et servit d'intermédiaire à la CIA pour financer le mouvement. En octobre 1972, 200 millions de dollars se déversèrent sur le Chili. Cet afflux de monnaie étrangère fit baisser le taux de change au marché noir de 30 %. Chaque camionneur en grève recevait une enveloppe de 5 000 escudos (environ 160 dollars au change officiel, ou 40 dollars au marché noir) par camion et par jour.

b) L'OPUS DEI AUTOCHTONE

Cependant, le véritable idéologue du grémialisme chilien, celui qui le formule et en fait une doctrine qui «prenne la relève» du socialisme, est à chercher dans un groupe de catholiques d'extrême droite : l'Opus Dei. Les besoins de la conjoncture offraient en effet un terrain d'élection à l'idéologie de ce groupe : idéologie paradoxale voire contradictoire, moderniste et intégriste à la fois. Modernisateurs de l'économie et de la politique, mais pas de leur base dogmatiquement religieuse, les technocrates de l'Opus sont des fervents du pouvoir technico-professionnel : leur nouveau politicien est l'expert. Présents partout et nulle part, ils se retrouvent parmi les dirigeants de Patria y Libertad, du Parti National, dans l'armée, dans l'Église. Une chose est sûre : on ne les retrouve jamais dans la DC - sauf en tant qu'infiltrés. Ils lui vouent une haine farouche, et résistent à s'allier à ces chrétiens renégats, ces Kerenski, qui ont permis au marxisme de pénétrer la Chrétienté.

Ce groupe, pratiquement invisible, a suivi pas à pas la formation de la «nouvelle idéologie grémialiste», remplie de réminiscences du vieux corporatisme. On le rencontre d'abord derrière la Société Nationale d'Agriculture, au temps de la réforme agraire freiste. C'est un ancien ministre d'Alessandri, chef de l'Opus chilienne, qui propose la tactique grémialiste aux propriétaires terriens, dont l'imagination n'est pas la vertu majeure, et leur en fournit les fondements doctrinaires. A la même époque, les aumôniers de l'Opus président à la création du mouvement étudiant grémialiste à l'université catholique du Chili et dans certaines universités de province. Dès les premiers mois du gouvernement populaire, ce sont ses sociologues qui prennent en main la programmation éditorial du Mercurio et lancent directement, mais jamais de façon ouverte, d'autres organes d'information (principalement Qué pasa, le seul hebdomadaire d'analyse politique «sérieux» aux mains de la droite non DC). L'Opus Dei fournit également des moyens financiers et des publicistes à la seule chaîne de TV de l'opposition (entre autres, Jaime Guzmán, un des experts-juristes chargé de rédiger la nouvelle constitution du général Leigh Guzmán). Lors de la fameuse réunion du complot du «pastel de choclo» (pâté de maïs), en mars 1972, les groupes d'opposition discutent de l'adoption d'une politique de masse. Sont présents parmi eux trois au moins des principaux idéologues de l'Opus Dei. La semaine avant le putsch, c'est encore un membre de Opus qui est chargé de vendre sur le marché international, et pour le compte de cette institution, qualifiée de religieuse, une quantité d'or telle que le marché de ce métal précieux n'en a jamais connu de semblable et doit baisser les cours.

Pourtant, les membres de l'Opus Dei ne sont pas nombreux. Ils forment une élite qui «colle» au pouvoir, par la tradition de leur ascendance aristocratique ou par leur spécialité. Au Chili, dans les dernières années, l'Opus Dei s'est entouré surtout de jeunes économistes, de jeunes sociologues et ingénieurs sortis en droite ligne des universités «libéralo-manchestériennes» de Chicago, ou d'autres du même style. A la suite du virage vers la droite de la DC, l'Opus Dei redoubla son prosélytisme auprès des universitaires et membres de professions libérales de ce parti, désormais pourvu de credo doctrinal.

Les différents fronts du grémialisme.

Pour lancer dès l'arrivée du président Salvador d'Allende au gouvernement ses actions de masse, la droite comptait sur ses gremios traditionnels, au service inconditionnel de la classe dominante: la SNA, la SOFOFA, la SONAMI, la Chambre de Commerce et la Chambre de la Construction, rassemblées sous le front de la Confédération du Commerce et de la Production. En janvier 1973, le président de la SOFOFA soulignait : «Les perspectives pour Faction grémiale sur une vaste échelle ouvertes en 1972 sont un phénomène constructif, à la fois extraordinaire et permanent, pour l'avenir du Chili (...) Nous avons une tâche urgente et inéluctable pour l'avenir immédiat : nous devons aider de toute notre énergie au triomphe antimarxiste.» Dans les deux grèves générale, la SOFOFA et les autres gremios patronaux ne perdirent jamais le contrôle du front contre-révolutionnaire.

A ces fronts patronaux, s'ajoutèrent les gremios de petits propriétaires. Deux d'entre eux accompagnèrent la bourgeoisie dans toutes ses aventures séditieuses et se mirent à sa disposition, en lui fournissant ses militants de base, ses commandos, ses agitateurs semi-professionnels. Ce furent, d'une part, la Confédération des Propriétaires de Camions, fondée 17 ans plus tôt, et la Confédération du Commerce de Détail et de la Petite Industrie, fondée sous le régime démocrate-chrétien, et demeurant un des seuls gremios contrôlés directement par la DC.

C'est à l'intérieur des organisations des professions libérales que devait s'opérer le changement le plus important. Avant le gouvernement populaire, l'histoire chilienne ne connaît aucun front technico-professionnel. Il existe, certes, l'ordre des médecins, des avocats, etc., mais jamais ils n'ont fait preuve de solidarité active. Or, à partir des revendications des superviseurs du cuivre, se crée, en mai 1971, la CUPROCH, qui tend à regrouper toutes les professions libérales sans distinction d'activité. Puis, la Confédération des Collèges des Professions Libérales, qui à partir de juin 1972 regroupe tous les ordres légalement reconnus de médecins, avocats, dentistes, ingénieurs, comptables, psychologues, infirmières, etc., vient parfaire cette première organisation. A la veille du coup d'Etat, le Front National des Professions Libérales - qui regroupe les deux organisations précitées - avait réussi à réunir autour de lui plus de 114 organisations. L'explication de ce regroupement est fournie par un de ses dirigeants, membre de l'Ordre des Avocats : «Nous sommes dans un état de guerre interne. Nous avons été agressés par le régime marxiste.» Pendant les périodes d'action de masse généralisée, toutes ces organisations se placèrent sous un commandement unique : le Commando d'Action Grémiale.

Quelle était la force de la gauche dans ces organisations de petits propriétaires et de professions libérales? Très variable. Par exemple, le Conseil des Architectes avait une direction de gauche, celle des Conseils des Ingénieurs et des Avocats était tellement à droite que ses dirigeants

étaient présents à la réunion qui fixa la politique de masse de la bourgeoisie. Toujours est-il qu'il n'est pas exagéré d'affirmer que 60 % à 75 % de leurs membres en moyenne étaient contre le gouvernement populaire. Point n'est besoin de rappeler que dans la grève de la Conspiration, l'ordre des médecins intervint avec force dans l'aggravation de la crise. Pour la première fois au Chili, reniant toute déontologie professionnelle, les médecins abandonnèrent leurs postes dans les hôpitaux sans, bien sûr, cesser d'exercer leur activité dans leurs cabinets privés. Chez les camionneurs, la Confédération contrôlait 25 000 des 52 000 camions existant dans le pays. Mais les 3 500 poids-lourds (de 12 à 24 tonnes) étaient tous sous le contrôle de la Confédération et des grandes entreprises monopolistes de transports. Lors de la grève d'octobre, les camionneurs dissidents essayèrent de fonder leur propre mouvement (MOPARE), et cela malgré les actions de gangstérisme menées par la Confédération et ses alliés de Patria y Libertad. En octobre aussi, naquit le Front Patriotique des Professions Libérales qui essaya de regrouper des membres de gauche.

S'il est vrai que l'épine dorsale de la lutte de masse de la bourgeoisie fut le pouvoir grémial dans sa branche patronale - technico-professionnelle - il n'en reste pas moins vrai qu'il existait d'autres formes d'action de résistance de masse, tout aussi importantes. Les conseils du quartier, les associations féminines, les fédérations d'étudiants, etc., permettant aux divers secteurs de la population de se mobiliser politiquement à partir de leur pratique quotidienne, dans leurs lieux de travail, de loisirs, de ravitaillement. C'est ainsi qu'on oppose les conseils de quartier et les associations féminines locales, contrôlés en grande partie par la droite, aux JAP, organismes de base du contrôle du ravitaillement et des prix mis en place par FUP à partir de 1972. Au projet de réforme de l'enseignement secondaire, on oppose les centres d'élèves et les fédérations d'étudiants. La droite essaya de ne laisser en marge de la mobilisation permanente aucun des secteurs où elle pouvait s'introduire. Lors des grèves générales, leur ligne d'action était que le gremio mobilise le gremio, et que le gremio mobilise le «peuple», mais dans les longs intervalles qui séparaient les actions générales, les autres fronts déterminaient leur propre dynamique selon les circonstances et les événements quotidiens de la lutte de classes.

Quand elle crut perdre la rue (que la gauche lui avait abandonnée dans les premiers temps : «Au cours de la première année, les réactionnaires apprirent plus rapidement que les masses», dit Fidel Castro lors de sa visite au Chili), la classe dominante jeta aux orties le froc démocratique de sa ligne de masse, et ouvrit la porte aux militaires. Sans l'armée, et face à la ligne de masse ascendante des forces populaires, elle se rendit compte que sa propre ligne de masse n'était qu'un tigre de papier.

III. LE PUTSCH DES GÉNÉRAUX GRÉMIALISTES

Des analphabètes au pouvoir?

Le jour du putsch fut, pour la classe dominante chilienne, le jour des retrouvailles. Généraux et gremios se congratulèrent mutuellement et chacun loua l'action intelligente et patriotique de l'autre. «Le mouvement militaire, déclarait le général d'aviation Leigh Guzmán, s'est fait l'interprète de la majorité absolue du pays qui, depuis plus d'un an, nous demandait de mettre terme au chaos (4).» En rendant hommage à «la décision transcendantale et historique» des forces armées professionnelles, le président de la Confédération de la Production et du Commerce s'arrogeait, avec le consentement tacite des militaires, une part de la victoire. «Ce qui se passe actuellement démontre que le grémialisme est une force invincible qui a surmonté tous les obstacles, les préjugés, la peur et la pusillanimité politique (5).» Auparavant, ce même personnage - dont le frère est sous-directeur du Mercurio - avait déclaré : «Notre mouvement fut le choix vital d'un peuple désespéré, qui ne trouva de façon d'exprimer sa contestation qu'à travers les gremios. Les partis politiques accomplirent aussi une mission, mais je crois qu'ils n'étaient pas préparés à une attaque frontale contre le marxisme. Évidemment, un bon discours, une déclaration, un projet ou une loi ont beaucoup d'effet, dans un Etat de Droit. Mais, comme nous étions en pleine loi de la jungle, il fallait trouver une autre voie pour affronter le problème (6)

Le seul qui, dès les premiers moments, se retrouva tant perplexe que blême de rage et de peur, fut Eduardo Frei, leader de ce qui devait être le golpe blanco, et qui se voyait voler sa proie au moment où il pensait la saisir. Les services de renseignement du Pentagone et des forces armées américaines, en parfaite coordination avec la CIA qui préparait le «coup constitutionnaliste», avaient décidé d'intervenir verticalement et d'abandonner cette solution légaliste, pour laquelle le secteur freiste était partie prenante, sur les suggestions des agents doubles de cette même CIA. Désormais, Frei devrait se contenter du rôle de laquais dans son propre pays. L'anecdocte humiliante qu'il vécut le second jour du putsch n'en est que plus symbolique : comme il allait s'enquérir du sort de quelques prêtres détenus à l'École Militaire, un colonel lui demanda de décliner son identité. Les protestations de Frei («tout le monde me connaît, je suis président du sénat...») s'attirèrent cette réponse : «Il n'y a plus de sénat, il n'y a donc plus de président ; la voiture que vous occupez est propriété de l'Etat, nous vous la confisquons.» Et Frei fut renvoyé chez lui dans une jeep conduite par un simple caporal... Impuissant désormais, il lui faudra assister à l'effritement de sa clientèle composite, dont une partie était déjà prête à rejoindre le fascisme, tandis que l'autre - rebutée tant par les agissements de la DC que par la brutalité de la répression - pensait à rallier les forces démocratiques.

Dès les premières heures du putsch, l'entreprise des généraux se transforma en une bouffonnerie sanglante. La mince cloison qui sépare la civilisation de la barbarie s'abattit. Après avoir pendant tant d'années, et de façon redoublée depuis le gouvernement populaire, accusé les forces de gauche d'être les agents totalitaires de la barbarie, de faire fi de toutes les valeurs - culture, tradition - accumulées par l'humanité jusqu'à ce jour, les généraux et la bourgeoisie s'adonnent à l'arbitraire et au vandalisme le plus absolu. Leurs déclarations et leurs justifications font apparaître leur stupidité. La répression, justifiée soi-disant par la préservation des «valeurs culturelles», les ramène en fait à l'âge de pierre.

Mais il ne faut pas s'y tromper. L'armée chilienne n'a certes pas d'équivalent de la «Sorbonne brésilienne», cette académie de guerre où les officiers supérieurs étudient aussi bien Mao que Keynes, et où s'est formée au cours de décennies une technocratie militaire en étroite collaboration avec des sociologues, des économistes, des analystes politiques, issus en droite ligne des écoles fonctionnalistes yankees. Au Chili, dans leur furie antisubversive, les généraux Savonarole brûlent le livre de Galbraith Comment contrôler les militaires parce qu'ils ne savent' pas distinguer cet économiste conservateur américain d'un représentant de la New Left. Lorsque le général qui est à la tête de la police judiciaire découvre, sur l'agenda de Fex-chef de la police sous Allende, la phrase : «18 heures : comment, où et quand tuer un général», il l'exhibe à la TV comme pièce à conviction de la participation de ce chef de la police au «Plan Z». En fait, il s'agissait d'une projection, à 18 heures, du film du Cubain Santiago Alvarez sur l'assassinat du général Schneider... Pourtant, il ne faut pas tomber dans le piège. Si les militaires massacrent, s'ils mettent hors la loi les syndicats, les partis politiques, déclarent désuète la constitution, c'est parce que, derrière Pinocchio-Pinochet (7), se profile l'utopie anachronique de l'extrême droite nationaliste adoptée par la totalité de la bourgeoisie hégémonique.

La nouvelle constitution : 1835 en 1974?

Les indices dont on dispose vont tous dans le môme sens : l'ordre nouveau que propose la Junte est celui qui figurait deux ans auparavant au programme de Patria y Libertad. Huit jours après le coup, Leigh Guzmán annonce la création d'un groupe de cinq experts juristes chargés de rédiger la nouvelle constitution. Ce sont, sans exception, d'anciens ministres ou collaborateurs d'Alessandri ou des membres de l'Opus Dei ; et trois d'entre eux, notons bien, des avocats des compagnies américaines de cuivre ! Il s'agit, en gros, de la même équipe qui a préparé le projet de réforme constitutionnelle d'Alessandri, à laquelle s'est adjoint Jaime Guzmán. Selon Leigh, «la Constitution actuelle est rapiéçage, les ravaudages successifs l'ont transformée en document anachronique. En vigueur depuis 1925, c'est elle qui a permis que le pays atteigne un degré de politisation sans précédent. Au Chili, à 7 ou 8 ans, un enfant pouvait être membre d'un parti politique (8)».

Le coup des généraux est en fait le coup des gremios. Il sonne le glas des partis politiques. Il faut donc institutionnaliser cette nouvelle force et créer la nouvelle société à leur image et ressemblance. Voici comment, dans son jargon, Leigh définit ses intentions constitutionnalistes : «Pour moi, le grémialisme est ce qui groupe les ouvriers professionnels (sic), les employés, par secteurs de spécialités, qui ne défendent rien de plus que leurs revendications sociales, sans négliger la conception (sic) et l'appui qu'ils doivent donner à la communauté. Ceux-là sont les grémialistes. Quand j'utilise ce mot, je ne me réfère pas au grémialisme politique, instrument utilisé par les partis politiques pour amasser plus de voix à des fins nettements politicardes. Le véritable grémialisme est celui qui regroupe dans leur spécialité et dans leur secteur, les travailleurs. Les gremios des transports, de la construction, les collèges de professions libérales et autres sont de véritables gremios (9).» Mais il faut récompenser tous ceux qui ont fait leurs preuves dans la résistance au gouvernement marxiste : «La femme, dans toute la période marxiste, a joué un rôle de premier plan... Elle nous a donné à nous, hommes, une véritable leçon. Elle n'a jamais courbé la tête pour accepter ce qu'elle ne voulait pas : elle s'est montrée indomptable et disposée à défendre ce qui était juste. Nous voulons qu'elle participe à l'administration du pays. Elle jouera un rôle très important, au même titre que les gremios et les forces armées (10)»

Voilà, en fait, les grands axes de la nouvelle constitution qui, semble-t-il, serait prête fin 1974 : faire participer les jeunes, les femmes, les gremios et les forces armées professionnelles, pour empêcher que «le marxisme ne revienne planter ses griffes dans notre patrie (11)». Les grands concepts - si on peut les appeler ainsi - de cette nouvelle société s'étalent dès aujourd'hui dans tous les moyens d'information de la droite chilienne, les seuls existants. Ces concepts sont à la fois autochtones et cosmopolites. Ce sont ceux d'Ordre Nouveau en France, du MSI en Italie, plus ou moins sophistiqués selon le cas. Examinons-les dans leur extrême simplicité délirante, à partir de documents rédigés par Patria y Libertad qui, comme chacun sait, en témoignage d'appui à la Junte, s'est dissoute volontairement trois jours après le putsch («objectif atteint»), et s'est diluée dans l'appareil administratif de l'État militarisé.

Le mot «fasciste» utilisé par les ouvriers pour parler de l'opposition était plus qu'un slogan. Cela est démontré par un certain nombre de faits. L'éditeur responsable d'El Mercurio pendant l'exil volontaire d'Agustin Edwards aux États-Unis admet volontiers qu'il était nazi. La presse d'opposition mène une campagne de haine contre les étrangers, avec des nuances fortement antisémites. La Prensa, journal du Parti Démocrate Chrétien, soutient que le Chili est tombé entre les mains d'une cellule judéo-communiste. Le titre de l'article dit : «Chili : communisme juif ; Russie : communisme anti-juif.» La communauté j uive au Chili ne compte que 25 000 membres.

(Religions News Service, 12 septembre 1973 ; New York Times, 29 août 1973 ; cités par Gary MacEoin, No peaceful way, Sheed & Ward, New York, sous presse)

Quatre concepts : Patrie - Peuple - Famille - Gremios.

- Patrie : La Patrie est un destin historique qui transcende les individus, les partis et les idéologies. Elle s'est forgée dans le sang de ceux qui moururent sur les champs de bataille, et dans l'effort créateur des générations qui nous ont précédés. On ne peut, dès lors, renier le passé, mais il est encore plus grave de compromettre l'avenir de la Patrie en la soumettant à une idéologie étrangère. Le communisme poursuit ces objectifs et déclare que la Patrie est un préjugé bourgeois qui doit être supprimé. Cette position est un délit de haute trahison.

- Peuple : Le Peuple n'appartient pas à une classe sociale déterminée. Il se compose de tous les habitants du Chili, identifié à son des tin historique. Notre peuple a une idiosyncrasie et un style de vie propres, incompatibles avec des recettes importées. Le communisme prétend diviser le peuple chilien, et préconise la «lutte de classes» entre propriétaires - «la classe exploiteuse» - et prolétaires - «la classe exploitée».

- Famille : La famille est la cellule de base de l'organisme social, et c'est pour cela que le marxisme tente de l'affaiblir. Pour ce faire, il alimente les conflits de générations, sape l'autorité des parents et détruit le respect filial.

- Gremios : Les gremios sont les groupements dont ont besoin les travailleurs, les étudiants, les membres des professions libérales et les chefs d'entreprise, pour faire valoir leurs droits.

Cinq objectifs.

- Donner an Chili une démocratie fonctionnelle ou organique : cette démocratie s'obtiendra grâce à la participation des gremios, des fédérations universitaires, des jeunes, etc.

- Donner au Chili un État intégrateur : Face à l'État au service d'un parti ou d'une classe, nous appelons à construire un État intégrateur au service de tous les Chiliens.

- Donner au Chili un gouvernement autoritaire : Un Etat moderne est une organisation complexe qui exige, pour éviter l'anarchie et le désordre, une autorité forte. Il faut extirper la démagogie politique, en finir avec la corruption morale, et mettre un terme au chaos économique qui n'amène que chômage et misère. La première mesure pour atteindre ces objectifs est de rétablir le principe d'autorité.

- Donner au Chili une économie moderne et une entreprise intégrée : nous acceptons l'entreprise privée et la propriété individuelle, avec les limitations que détermine le bien commun, parce qu'elles sont les piliers de la liberté humaine. Mais nous aspirons à remplacer l'entreprise actuelle - basée sur l'achat et la vente du travail - par une entreprise intégrée dans laquelle l'accroissement de la production transforme tous les Chiliens en propriétaires.

- Donner au peuple un sentiment de responsabilité collective : La responsabilité collective est le fondement de la discipline sociale, sans laquelle il est impossible que le peuple se développe économiquement et progresse spirituellement.

Il s'agit là évidemment de documents, de tracts rédigés pour une propagande de masse. Sans aucun doute, ces concepts pourront se polir, se sophistiquer entre les mains des experts juristes de la Junte. Tout grossiers qu'ils soient, ils représentent la trame des messages unilatéraux auxquels le discours dominant a habitué le public chilien à partir du 11 septembre 1973. «Le pays a besoin d'un gouvernement autoritaire, austère, avec la fiabilité morale indispensable à l'application d'une politique de rectification profonde...» ; «Les marxistes ont érigé l'image du chef d'entreprise exploiteur. Nous autres, nous sommes convaincus que le monde avance vers une intégration qui n'a rien à voir avec cette image de mesquinerie, d'exploitation et d'égoïsme. Fondamentalement, nous souhaitons lutter pour une entreprise souple et dynamique, où chacun, quelle que soit la fonction qu'il remplisse, se sente comme faisant partie d'un travail commun.» Et ainsi de suite, tandis que dans les mines de cuivre de El Teniente, par exemple, plus de 20 % des ouvriers ont été mis en chômage...

La bourgeoisie chilienne veut revenir au vieux rêve des années 1830 de Diego Portales, père de la nationalidad chilena, qui écrivait à cette date : «La République est le système qu'il faut adopter. Mais savez-vous comment je l'entends pour ce pays? Un gouvernement fort, centralisateur, dont les hommes soient de véritables modèles de vertu et de patriotisme, et puissent ainsi remettre les citoyens sur le chemin de l'ordre et des vertus.»

Revenir à l'Etat répressif rêvé un jour par Portales pour moderniser le pays : c'est là l'utopie de la bourgeoisie chilienne. Enflés par une victoire passagère et la force des armes, la bourgeoisie et ses généraux ont décrété que le pays est un pays sans classes, donc de classe moyenne et de gremios, et toute la société devrait répéter la consigne. Ils ont déjà oublié qu'en octobre 1972, leurs gremios patronaux impuissants avaient dû se rendre à l'évidence : malgré leur grève, le pays continuait à fonctionner sans eux. Avec son projet anachronique, la bourgeoisie chilienne est en fait victime des vieux mythes de son institution dominante : l'adulation de l'idéologie juridico-politique, et prend encore le temps, dans ce légalisme illégal, de penser à une nouvelle constitution, constitution qui, sous une terminologie «moderne, organique, fonctionnelle», n'est en réalité qu'une sorte de théocratie qui n'avoue pas ses bases métaphysico-religieuses. En appliquant l'utopie de leur classe dominante, les généraux en sont réduits à priver de toute viabilité leur projet de modernisation capitaliste. Désirant fixer pour l'éternité leur passagère victoire sur le prolétariat, dans un système politique, ils relèguent l'économique au second plan, laissant à l'écart les classes sur lesquelles repose le processus d'accumulation capitaliste. Le pourront-ils longtemps?


Notes:

Version abrégée d'une étude parue dans la revue Politique aujourd'hui, Paris, janvier-février 1974.

Armand Mattelart, chercheur d'origine belge, a vécu au Chili depuis 1962 jusqu'à son expulsion par la Junte. Spécialiste des analyses de mass média et de leur fonction, il dirige la revue Comunicacion y Cultura de Buenos Aires.

1. Le bloc des partis d'opposition au gouvernement Allende avait obtenu 54,70 % des suffrages aux élections législatives qui ont eu lieu le 4 mars 1973. Les partisans del' Unité Populaire avaient amélioré leur position (36,9 % un 1970) en recueillant 43,9 % des suffrages, mais restaient minoritaires.

2. Acte symbolique de la classe dominante chilienne, accompli par son bras armé dans les premières heures du coup d'État, la junte rebaptisa l'édifice Gabriela Mistral (ex-palais de la UNCTAD), du nom de Diego Portales.

3. En janvier 1974, cet ex-ministre du travail de Frei, William Thayer, a reçu de la Junte la mission de rédiger un modèle de «participation ouvrière pour les entreprises encore étatisées.

4. La Tercera de la Hora, Santiago du Chili, 23 septembre 1973.

5. Ibid

6. El Mercurio, 20 septembre 1973

7. Expression de Raúl Roa, ministre cubain des Affaires étrangères dans son discours à l'ONU d'octobre 1973.

8. La Tercera de la Hora, 23 septembre 1973.

9. El Mercurio, 23 septembre 1973.

10. El Mercurio, 23 septembre 1973.

11. La Tercera de la Hora, 23 septembre 1973.


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