Chili, le dossier noir

L'INGÉRENCE ÉTRANGÈRE

INTRODUCTION

TÉMOIGNAGE

Santiago du Chili, 24 août 1972.

Cher papa,

Le panorama est sombre. L'Unité Populaire passe par sa crise la plus profonde. La situation économique est désastreuse. La pénurie est difficilement supportable. Depuis plus d'un mois il n'y a pas de viande bovine, pas de cochon, pas d'agneau, pas de poulet, pas de poule, pas de lapin, pas de poisson, pas de sucre, pas de riz, pas de lait en poudre, pas de thon ni de saumon en boîte, pas de café, pas de saucisses, pas de jambon, pas de pommes de terre, pas d'oignon, pas de nourriture pour bébés. Il n'y a pas de cuir pour les chaussures. Pas de caoutchouc pour les semelles. Pas de téléviseurs. Pas de laine. Pas d'électroménagers. Pas de cahiers. Pas d'étoffe pour pardessus. Pas d'étoffe pour tabliers. Pas de draps. Pas d'accessoires pour autos. La liste pourrait continuer et continuer. Combien de ces choses manquent réellement, et combien «manquent simplement»? Presque chaque jour on perquisitionne et on trouve des tonnes de sucre accaparé et caché, des boîtes de poisson, des vitres, du poulet... Mais que faire des accapareurs? Que faire des commerçants qui, le lundi, ont fermé boutique «en signe de deuil» pour la mort, par syncope, de l'un d'eux au moment où il était perquisitionné? Lundi l'arrêt a été total dans le commerce, bien que la Chambre de Commerce et d'autres associations de commerçants se fussent pendant le week-end engagées à suspendre la grève. Ils ont même signé des documents, pendant leurs négociations avec le gouvernement, en s'engageant à fonctionner normalement lundi. Et lundi personne n'a ouvert ses portes. Et ceux qui, timidement, ont osé lever à demi leurs rideaux, avaient aussi fermé vers midi. Y compris les restaurants. Y compris les cafés. Vers 14 heures on a entendu, à la radio nationale, le ministre de l'Économie, Carlos Matus [socialiste], annoncer qu'on ferait valoir la loi de sûreté interne de l'État envers les commerçants qui n'auraient pas ouvert dans la demi-heure; et la loi de résidence envers les commerçants étrangers qui ne feraient pas la même chose. Les 30 minutes écoulées, les autorités, et les inspecteurs de la Direction de l'industrie et du commerce ouvriraient de force les boutiques.

Nous sommes allés de suite au centre. Et ce que nous avons vu était épouvantable. Les bandes paramilitaires et d'extrême droite de Patria y Libertad avaient pris la rue d'assaut et empêchaient les autorités d'agir. Des centaines de gars, salariés, parfaitement entraînés, armés de bâtons, de frondes, et sur tout d'une sorte de poinçon très long [on l'appelle estilete] terminé par une sorte d'hameçon, fabriqué au Japon, capable de tuer ou d'étriper n'importe qui, dirigeaient les opérations au centre et - comme on l'a su plus tard - dans plusieurs secteurs de la ville. Ils insultaient et agressaient les représentants du gouvernement et de la DIRINCO, détournaient le trafic, excitaient les carabiniers et donnaient des coups de pied dans les camions de police. Ils ont fait ce qu'ils ont voulu. Et les pacos [les «flics»] se limitaient à leur jeter quelques petites grenades lacrymogènes, que ces types prenaient presque au vol pour les jeter à leur tour, en rigolant, se couvrant la figure avec des mouchoirs, et se regroupant ensuite pour reprendre les hostilités.

Nous sommes rentrés vers 8 heures du soir pour écouter la radio. C'est ainsi que nous avons su qu'Allende était en réunion avec les chefs du commerce, les mêmes qui lui avaient promis sous serment qu'ils NE FERMERAIENT PAS, les mêmes qui n'avaient pas ouvert après les menaces de C. Matus, les mêmes qui font appel et dirigent les bandes de Patria y Libertad; Allende était avec eux, en leur promettant de n'appliquer aucune des sanctions annoncées s'ils promettaient à leur de tour ne pas récidiver... C'est alors, qu'en captant une radio momia nous avons entendu un présentateur dire qu'«une étrange clameur se faisait entendre en ville». Nous avons éteint la radio et, en effet, clan clan clan clan clan... le bruit des casseroles. Les voilà: dans la rue, les voisins de droite, ceux du coin, les parents de Macarena la modiste, ceux de la crèche, l'épicière, le vieux bossu, la dame paralytique, ceux qui avaient dans leur salon un poster du Che et de Fidel, les voilà frappant leurs casseroles pour montrer leur «faim» et leur haine. Des voitures passaient dans toutes les directions, en klaxonnant, en appelant les gens à s'unir au concert, tandis que les radios momias dirigeaient et mobilisaient la population contre le gouvernement. Vers 11 heures du soir, toujours par radio - cette fois-ci, la nôtre - nous avons entendu l'appel du Parti Socialiste à tous ses militants pour se réunir dans les locaux de chaque faubourg et région. Nous y sommes allés et nous y avons passé la nuit entière, jusqu'à l'aube. Depuis lors le Parti est en état d'alerte. Les commerçants, bien sûr, ont été pardonnes. Ceux de Patria y Libertad ont incendié des cars, ont entouré la maison de Matus et celle du ministre du Travail, qu'ils ont frappé à coups de bâton et injurié; celle du ministre Suarez, également agressé. Et, le comble de tout, ils ont tué deux paysans socialistes. Mais lundi, bien entendu, tous le» interpellés étaient relâchés. Sous caution. Mais ils sont libres.

(Lettre de Rosa L., Argentine vivant à Santiago de 1970 à 1973.)

Le 4 décembre 1972, Salvador Allende devait dire, devant l'assemblée générale des Nations unies:

Depuis le jour même de notre victoire aux élections, le 4 septembre 1970, nous avons senti les effets d'une pression externe à grande échelle, essayant d'empêcher que le gouvernement librement élu par notre peuple assume ses fonctions; et qui a essayé de le renverser depuis lors. C'est une action qui veut nous isoler du monde, étrangler notre économie et paralyser le commerce de notre exportation la plus importante, le cuivre. Et bloquer l'accès aux sources internationales de financement.

LA POLITIQUE DES ÉTATS-UNIS A L'ÉGARD DU CHILI

Peu après la victoire électorale de l'Unité Populaire le 4 septembre 1970, le «Comité des 40», instance interministérielle qui contrôle les opérations de la CIA, s'est réuni pour discuter du Chili. Le sous-secrétaire d'État pour les affaires interaméricaines, Charles A. Meyer, n'a pas voulu dire aux autres membres ce qui avait été communiqué à l'ambassadeur américain au Chili, Edward M. Korry. Les événements qui suivirent cette réunion indiquent clairement que le comité avait décidé que la CIA devait agir pour empêcher la ratification parlementaire de l'élection d'Allende.

Le 15 septembre 1970, peu après la réunion du «Comité des 40», son président, Henry Kissinger, disait aux responsables de la presse de Chicago dans une réunion off the record, que la présidence d'Allende créerait d'énormes problèmes pour Washington et pour les «forces démocratiques» de l'hémisphère (Washington Post, 29 janvier 1971; mentionné aussi dans les comptes rendus du sous-comité sénatorial pour les Compagnies Multinationales, 21 juin 1973, Imprimerie d'État, Washington, p. 9).

Des citations partielles des propos de Kissinger, reprises de sources qui ont pu disposer du texte original et qui se portent garantes de l'authenticité de leur contenu et de leur attribution, permettent d'en reconstituer l'essentiel:

1. Je pense que nous ne devrions pas nous bercer de l'illusion qu'une prise de pouvoir d'Allende au Chili ne poserait pas de graves problèmes («massive problems») pour nous-mêmes (1).

2. «Nous suivons de très près l'évolution de la situation»... Cette situation n'est pas de celles où «l'Amérique a une capacité d'influence très grande dans ce moment précis» (2).

3. L'élection d'Allende est grave pour les intérêts nord-américains au Chili et grave pour les intérêts de la sécurité des États-Unis. «Je pense que nous ne devrions pas nous bercer de l'illusion qu'une prise du pouvoir d'Allende au Chili ne poserait pas de graves problèmes pour nous-mêmes, et pour nos forces en Amérique latine, et bien entendu pour l'ensemble de l'hémisphère occidental (3).

Le gouvernement Allende peut être à l'origine de troubles dans le fonctionnement du Comité de Défense interaméricain et dans celui de l'Organisation des États américains (4).

En outre, l'évolution politique du Chili est très grave pour les intérêts de la sécurité nationale des États-Unis en raison de ses effets en France et en Italie (5).

(Armando Uribe: Le livre noir de l'intervention américaine au Chili; Ed. du Seuil, Paris, 1974, p. 93.)

Dans le Herald Tribune du 13 janvier 1971, sous le titre «Spaghetti à la sauce chili», C.L. Sulzberger laissait comprendre plus clairement encore les préoccupations de Kissinger:

(...)

Si l'Italie était légalement gouvernée par une équipe dominée par les communistes, l'OTAN aurait bien peu à faire. Sans doute, comme Corvalán [Secrétaire général du PC chilien (N. du T.)], les chefs italiens prendraient-ils des mesures rapides pour rendre le processus irréversible.

Ceci détruirait virtuellement l'alliance, minerait le Marché Commun et modifierait fortement l'équilibre des forces dans la Méditerranée, où la flotte soviétique gagne chaque jour en puissance et la diplomatie en influence.

Donc l'OTAN pense à l'Italie chaque fois qu'on prononce le mot Chili. (..)

Les PC italien et français, qui ne manquent certes pas d'aplomb, proclament leur indépendance par rapport à l'Union soviétique, leur nationalisme, leur patriotisme, et leur intention d'arriver au pouvoir par les urnes. En France ceci est très improbable; pas en Italie. (..)

Allende, qui est socialiste et non communiste, a dû faire accepter son régime par l'armée, l'Eglise, les hommes d'affaires et la communauté internationale. Il a su le faire intelligemment sans imposer de censure ni de restrictions sur la religion ou les déplacements. Il a nationalisé quelques grandes compagnies, y compris le charbon, le cuivre et les banques, et ne cesse d'augmenter son contrôle caché sur les autres. (...)

Normalement, l'OTAN ne devrait pas être concernée par des événements ayant lieu dans le Sud du Pacifique, mais elle ne peut pas ne pas craindre la paralysie si elle devait agir pour empêcher que tout cela se répète dans une Italie bien placée stratégiquement.

(...)

MAIS QUELS ÉTAIENT LES INTÉRÊTS AMÉRICAINS AU CHILI ?
D'ABORD, L'ITT

«Au service des hommes et des nations.» Devise bien ambitieuse pour une compagnie commerciale dont l'objectif avoué est: «faire des dollars». Mais l'International Téléphone and Telegraph Corporation, dont les trois initiales, ITT, sont à travers le monde synonymes de puissance, de profit et d'économie capitaliste, est-elle vraiment une compagnie comme les autres ? Son chiffre d'affaires en 1972 - 8 556 826 000 dollars, soit 39 milliards de francs lourds - est supérieur au PNB du Portugal, d'Israël ou du Koweït. Plus riche donc qu'une nation, le nombre de gens qu'elle emploie est semblable à la population d'une grande ville: 428 000 personnes, dont 200 000 en Europe. Plus puissant et plus diversifié qu'un trust ou qu'un cartel, ce conglomérat «multinational» ne connaît frontières ni géographiques ni politiques et, la Chine exceptée, inonde le monde entier de ses milliers de produits. Aux États-Unis, cela va du pain sous cellophane au jambon en tranches, au laser et aux éléments de satellite. Pour la France, 31 filiales, dont 2 «grands»: Compagnie générale de constructions téléphoniques (CGCT) et Le Matériel téléphonique (LMT); ITT France contrôle aussi Sonolor (radio), Océanic (télévision), Levitt (construction d'immeubles), Grohe (sanitaire), Payot (parfums), Avis (location de voitures), Cours Pigier. Et pourtant cet empire tentaculaire, qui depuis 1920, année de sa création, n'a cessé d'étendre ses ramifications, n'est pas un exemple unique, l'image déformée jusqu'à l'absurde du libéralisme économique. ITT fait partie, en effet, avec une dizaine d'autres «multinationales» - General Motors, Exxon (ex-Standard Oil), Ford, Royal-Dutch, Shell, General Electric, IBM, Mobil, Chrysler, Texaco, Unilever - du peloton de tête des géants de la production internationale.

«Une maison qui a réussi», donc, mais parmi d'autres... Alors pourquoi, aujourd'hui, cet intérêt soudain pour F ITT? C'est que, depuis 1970, il n'y a pas seulement pour l'opinion internationale des affaires ITT de par le monde, il y a «l'affaire ITT» avec tout ce que ce mot recèle de trouble et de scandaleux... ITT a-t-elle vraiment, pour le compte de la CIA, fomenté un début de putsch au Chili pour empêcher Allende de parvenir au pouvoir? A-t-elle soudoyé l'administration Nixon? A-t-elle, pendant la dernière guerre mondiale, traité secrètement avec Hitler?

Questions graves qui, on le voit, dépassent le cadre pourtant large de l'économie de marché pour déboucher à la fois dans les hautes sphères et les bas-fonds de la politique internationale.

(Le Nouvel Observateur, 3 septembre 1973.)

Quant au Chili en particulier:

Cette société multinationale développait depuis plusieurs années, en les diversifiant, ses pôles d'intérêt au Chili: elle ne se contentait pas d'exercer un monopole de fait sur les communications téléphoniques et autres, ainsi que sur la propriété des installations; elle accroissait également ses investissements clans des secteurs connue l'hôtellerie. (...) En bref, non seulement l'ITT possédait au Chili des intérêts économiques considérables et hautement rentables - ce qui, de nos jours, constitue une singularité dans ce secteur d'activité - mais elle y assurait un rôle de coordinateur de tous les intérêts privés nord-américains; car bien que les investissements et les activités de l'ITT au Chili fussent inférieurs à ceux d'autres firmes comme Anaconda et Kennecott, le caractère mondial de ses opérations lui conférait l'avantage d'une expérience unique dans le cadre de la politique intérieure et étrangère des États-Unis, expérience qu'étaient loin d'avoir les deux firmes précédemment citées. En effet, la Kennecott et l'Anaconda relevaient d'une forme déjà vétusté d'impérialisme, tandis que l'ITT, dédaignant comme archaïques ces activités capitalistes centrées sur l'exploitation des matières premières, représentait au Chili le fer de lance du nouvel impérialisme.

(Armando Uribe, op. cit. p. 35.)

Les plaintes pour le mauvais service téléphonique au Chili sont légendaires. Les appels infructueux, les mauvais numéros sont la norme. La technologie utilisée par l'ITT est complètement périmée. Les gens attendent en vain qu'on leur donne des lignes, et le service est presque inexistant dans les zones rurales. En 1967 le gouvernement Frei est arrivé à un accord avec la compagnie des téléphones pour la construction de 147 000 lignes, qui devaient entrer en service début 1971. En juillet 1971 seulement 70 000 d'entre elles fonctionnaient, tandis que d'énormes quantités de câbles téléphoniques achetés par le gouvernement restaient dans les dépôts.

(J.D. Cockroft, H. Fundt, D.L. Johnson et le Chile Research Group de l'Université Rutgers; reproduit dans Punto Final, 21 novembre 1972.)

L'ITT a rencontré des fonctionnaires de la CIA et du gouvernement Nixon depuis la mi-:1970 jusqu'à la fin de 1971 afin de les convaincre d'intervenir pour: a) empêcher l'élection d'Allende, b) convaincre le Congrès chilien de ne pas ratifier son élection, c) créer le chaos économique, une fois l'élection d'Allende ratifiée, afin d'accélérer sa chute. Devant le sous-comité sénatorial enquêtant sur le rôle de l'ITT au Chili, M. William V. Merriam, vice-président de l'ITT à Washington, a déclaré qu'il avait rendu visite au Département d'Etat au moins 25 fois, de la mi-1970 à la fin de 1971, où il s'était entretenu avec Kissinger et son équipe au long de plus d'un an (New York Times, 20 mars). Courant 1970 les fonctionnaires de l'ITT ont eu des entretiens avec William V. Broe, à l'époque directeur des services clandestins de la CIA pour l'Amérique latine. Il s'agissait de voir comment battre Allende (ITT and Chile, 1970-1971, rapport fait au Comité sénatorial sur les Affaires étrangères, Sénat américain, par le sous-comité pour les compagnies multinationales; 21 juin 1973, Imprimerie du gouvernement des États-Unis).

Le 29 septembre, pour la première fois dans l'histoire des rapports entre l'ITT et le gouvernement américain, c'est la CIA qui prend l'initiative d'établir le contact. Par initiative du directeur de la CIA, Richard Helms, Broe a appelé E.J. Gerrity, vice-président de l'ITT, pour discuter du Chili. Avant c'était toujours l'ITT qui contactait la CIA. Selon les déclarations de Broe et de Gerrity, Broe avait proposé un plan pour accélérer le chaos économique et faire ainsi pression sur les parlementaires démo-chrétiens afin qu'ils votent contre la ratification parlementaire de l'élection d'Allende (Comptes rendus du sous-comité, p. 9-11).

Une fois l'élection d'Allende ratifiée, l'ITT (qui, comme il est clair maintenant, rencontrait fréquemment Broe) a continué de faire pression sur le gouvernement américain pour qu'il adopte une «ligne dure» par rapport à Allende. Le 14 septembre 1971, le président de l'ITT, Harold Geneen, rencontra le chef du Conseil américain pour la Politique Économique Internationale, Peter Peterson, et le Général Alexander M. Haig Jr. (délégué de Kissinger pour les Affaires de Sécurité de l'Etat) pour discuter des expropriations au Chili. Plus tard (le 1er octobre 1971), William R. Merriam, vice-président de l'ITT, devait écrire à Peterson en lui proposant d'«étrangler économiquement» le Chili, et suggérant que la «CIA aide à ce processus» (New York Times, 3 juillet 1972).

Rien n'explique mieux la collusion entre le grand capital et le gouvernement de Washington que «les documents secrets de l'ITT», impressionnante collection que le journaliste américain Jack Andersen a pu obtenir, on ne sait comment, et a rendu publics en mars 1972. Ces documents ont été immédiatement traduits et publiés en édition bilingue par le gouvernement de Salvador Allende, le 29 mars 1972. Les révélations qui y sont contenues ont fait l'objet d'une enquête parlementaire aux Etats-Unis où les responsabilités ont été clairement mises en évidence. Mais l'ITT a été, évidemment, acquittée.

Nous donnons ici une sélection de ces documents, traduits directement de l'américain.

(ITT)
PERSONNEL ET CONFIDENTIEL
Mr Gerrity:
Voici notre rapport sur la situation chilienne et ce que nous avons fait pendant le week-end.
WR Merriam
Washington Office
LSTREE NW
NGTON DC 20036
Date: Sept 14, 1970

TO Mr WR Merriam
From JDNeal
SUJET.- Chili - Maison Blanche; Département d'État; Ministère de la Justice

(...)

J'ai dit à M. Vaky qu'il devait dire à M. Kissinger que M. Geneen est prêt à venir à Washington pour discuter des intérêts de l' ITT et que nous sommes disposés à aider avec des sommes allant jusqu'à sept chiffres. J'ai dit que la préoccupation de M. Geneen n'était pas un «après-coup» mais que nous avons toujours craint la victoire d'Allende et que nous avons essayé - sans succès - d'alerter d'autres compagnies américaines sur l'avenir de leurs investissements afin qu'elles se joignent à nous dans nos efforts pré-électoraux.

INTERNATIONAL TELEPHONE AND TELEGRAPH CORPORATION INTERNATIONAL HEADQUARTERS

Donné à: John Mulliken (TIME)
John Bartlett (Chicago Sun Times) 7/23/70
A EJ Gerrity Date Sept 17, 1970
De H. Hendrix/R. Berrellez
Sujet Chili En répondant, prière de citer numéro cardex

PERSONNEL ET CONFIDENTIEL

(...)

Tard dans la nuit du mardi (15 sept.) l'ambassadeur Edward Korry a finalement reçu un message du Département d'État lui donnant le feu vert pour agir au nom du Président Nixon. Le message lui donnait pleins pouvoirs pour faire le nécessaire, à l'exception d'une intervention comme celle en République dominicaine, pour empêcher Allende de prendre le pouvoir.

A ce point, la clé de la question, à savoir, si nous tenons la bonne solution ou plutôt le désastre, c'est Frei, et la pression que les États-Unis et le mouvement anticommuniste chilien peuvent exercer sur Frei dans les prochaines deux semaines.

Un autre facteur clé sont les journaux du groupe El Mercurio. Il est extraordinairement important de les maintenir en vie, afin qu'ils puissent paraître entre maintenant et le 24 octobre. Ils sont la seule voix franchement anticommuniste qui reste au Chili et sont harcelés, particulièrement à Santiago. Ils pourraient être le talon d'Achille des gens d'Allende.

(...)

10. Il ne fait aucun doute, pour les observateurs professionnels connaissant les États-Unis, l'Europe, et l'Amérique latine, que si Allende et l'UP arrivent au pouvoir, le Chili deviendra rapidement un État communiste dur et fermement contrôlé, comme le sont aujourd'hui Cuba et la Tchécoslovaquie. La transition serait beaucoup plus rapide qu'à Cuba, étant donné les longues années d'organisation du Parti Communiste Chilien. Ceci pose évidemment un grave risque pour la sécurité des États-Unis (quoi qu'en disent Sol Linowitz, le sénateur Church et d'autres du même bord) et d'autres nations latino-américaines. Il est aussi évident, d'après les déclarations d'Allende, que les relations d'affaires et financières avec l'Amérique seraient étranglées.

(...)

Après une réunion avec Arturo Matte, chez lui, ce dimanche (13 septembre)...

(...)

Les conclusions de la réunion ont été les suivantes:

Le leader que nous pensions ne pas avoir est bien là, bien en selle (Frei); mais il ne bougera pas si on ne lui fournit pas une menace à la Constitution.

Cette menace, il faut la lui fournir de façon ou d'autre par la provocation. Il faudra aussi exercer sur Frei une pression subtile mais ferme pour qu'il réagisse.

Matte n'a pas parlé d'argent ni d'autres besoins. A la fin, quand nous avons dit que nous étions, comme toujours, prêts à contribuer avec le nécessaire, il a répondu qu'il nous le ferait savoir.

(...)

On nous fera connaître l'aide que nous pouvons apporter au fur et à mesure que les activités se déroulent d'ici la mi-octobre.

A part l'aide directe, nous avons conseillé ce qui suit:

1. que nous et d'autres compagnies américaines au Chili injections de la publicité dans El Mercurio (ce qui est déjà commencé);

2. que nous aidions à nouveau à placer des propagandistes dans la radio et la télévision. Il y a une vingtaine de personnes qui appartenaient aux Matte et Edwards qui doivent être remises en circulation. Allende contrôle à présent deux des trois stations de TV à Santiago et a lancé une forte campagne radio;

3. que nous aidions à maintenir un centre à'accueil de familles à Mendoza ou à Buenos Aires pour les femmes et les enfants des personnes importantes impliquées dans la lutte. Ceci comprendra quelque 50 familles pendant une période allant d'un mois à six semaines, voire deux mois;

4. que nous appliquions toute la pression possible sur l'USIS à Washington afin que l'USIS de Santiago commence à faire circuler les éditoriaux d'El Mercurio en Amérique latine et vers l'Europe. Jusqu'à mon départ ils avaient l'ordre de ne rien faire sortir du Chili;

5. que nous insistions auprès delà presse clé européenne, par nos contacts là-bas, pour qu'elle publie la version des désastres qui accableraient le Chili si Allende et Cie gagnent dans ce pays.

Voilà donc les suggestions immédiates; il y en aura d'autres entre maintenant et le 24 octobre, au fur et à mesure que la pression sur Frei et les démocrates-chrétiens augmentera.

HH: kmp
ce E. Dunnett, K. Perkins; E.R. Wallace

* * *

THIS IS ITTHGNY 5: 30 PM DST/JD
TO MR. H.S. GENEEN - INTEL BRUSSELS
FROM E.J. GERRITY
DATE SEPT 29, 1970
CC F.J. DUNLEAYY - INTEL BRUSSELS
GUILFOYLE - ITTHQNY
MERRIAM - ITT WASHINGTON

PERSONNEL ET CONFIDENTIEL
1821 - P

OJ GK: k6' 81.5"2 . (G5GY8Z/
BYQUXWEB

APRÈS VOTRE APPEL D'HIER J'AI EU DES NOUVELLES DE WASHINGTON ET UN REPRÉSENTANT M'A RENDU VISITE CE MATIN. C'EST LE MÊME HOMME QUE VOUS AVEZ RENCONTRÉ AVEC MERRIAM IL Y A QUELQUES SEMAINES. NOUS AVONS DISCUTÉ DE LA SITUATION EN DÉTAIL ET IL A FAIT DES SUGGESTIONS FONDÉES SUR LES RECOMMANDATIONS DE NOTRE AGENT SUR PLACE ET DES ANALYSES PROVENANT DE WASHINGTON. SON IDÉE, AVEC LAQUELLE JE NE SUIS PAS NÉCESSAIREMENT D'ACCORD, EST D'EXERCER UNE PRESSION ÉCONOMIQUE. LES SUGGESTIONS SONT:

1. LES BANQUES NE DOIVENT PAS RENOUVELER CRÉDITS OU DOIVENT TARDER A LE FAIRE.

2. LES COMPAGNIES DOIVENT TRAINER AVANT D'ENVOYER DE L'ARGENT, DE FAIRE DES LIVRAISONS, D'ENVOYER DES PIÈCES DE RECHANGE, ETC.

3. LES COMPAGNIES D'ÉPARGNE ET D'EMPRUNT ONT DES PROBLÈMES LA-BAS. AVEC UN PEU DE PRESSION ELLES DEVRAIENT FERMER LEURS PORTES, CRÉANT AINSI UNE PLUS GRANDE TENSION.

4. IL FAUT RETIRER TOUTE AIDE TECHNIQUE ET NE PRO METTRE AUCUNE ASSISTANCE TECHNIQUE DANS L'AVENIR. LES COMPAGNIES CAPABLES DE LE FAIRE DOIVENT FERMER LEURS PORTES.

5. ON A FOURNI UNE LISTE DE COMPAGNIES ET SUGGÉRÉ DE LES ABORDER SELON CE QUI VIENT D'ÊTRE DIT. ON M'A DIT QUE DE TOUTES LES COMPAGNIES IMPLIQUÉES SEULE LA NOTRE AVAIT RÉAGI ET COMPRIS LE PROBLÈME. LE VISITEUR A AJOUTÉ QUE L'ARGENT N'ÉTAIT PAS UN PROBLÈME.

(...)

GERRITY
DUYRZUBE

* *
CONFIDENTIAL MEMO
To Hal Hendrix ITT HQ NY
FROM ITT LA BA
(par téléphone aujourd'hui de Buenos Aires à New York)

SUJET Chiliens

New York Sept 29, 1970

Résumé de la situation

Il est presque sûr que le marxiste Salvador Allende sera confirmé par le Congrès comme nouveau Président du Chili.

Le vote au Congrès est programmé pour le 24 octobre.

Il n'existe qu'un mince espoir d'échec, fondé sur un retournement brusque et peu probable des sentiments démo-chrétiens. On dit qu'au sein du PDG prévaut un sentiment favorable à Allende. Parmi ceux qui voudraient arrêter Allende prévaut un espoir plus réaliste fondé sur la détérioration rapide de l'économie (banques harcelées, faillites d'usines, etc.) qui provoquerait une vague de violence menant à une intervention militaire.

Le président Eduardo Frei veut arrêter Allende et il l'a dit à ses amis intimes. Mais il veut le faire constitutionnellement. C'est-à-dire, par un basculement des voles au Congrès ou par une crise interne demandant l'intervention militaire.

(...)

En conclusion

1. Une défaite d'Allende au Congrès semble maintenant difficile. Le candidat démo-chrétien perdant, Radomiro Tomic, appuie toujours Allende et peut entraîner avec lui un secteur important des voix démo-chrétiennes.

2. Malgré ce pessimisme, nous poursuivons nos efforts pour que Frei et/ou les militaires agissent pour arrêter Allende. Nous poursuivons aussi nos efforts pour provoquer dans l'extrême gauche une réaction violente qui créerait le climat nécessaire à une intervention militaire.

3. Bien que les chances de succès soient faibles, il ne faut pas sous-estimer la possibilité de barrer la route à Allende par un effondrement économique.

RD: pm
cc: EJ Gerrity
ER Wallace
KM Perkins
E Dumont

PERSONNEL ET CONFIDENTIEL
INTER OFFICE MEMORANDUM
ITT WASHINGTON
1707 L STREET NW
WASHINGTON DC 20036

Date Septembre 30, 1970

TO Mr. WR Merriam
From JD Neal
SUJET Chili - une politique américaine douteuse

(...)

Ce qui précède veut dire que les États-Unis ont compris le danger du marxisme au Chili; ils l'ont combattu avec des donations et prêts, sans assez d'imagination pour suivre leur intuition et prendre une part plus active dans la période pré-électorale et assurer la défaite d'Allende.

Le Département d'État et l'AID ont admis dans des séances parlementaires publiques, que «le Chili est un pays où les États-Unis donnent une emphase particulière à leur aide, à cause de son importance politique dans l'Hémisphère». Ils ont poursuivi en déclarant qu'une politique américaine de prêts aussi libérale était justifiée parce que cet argent était destiné à lutter contre le marxisme. Néanmoins, leur programme n'ayant pas réussi à empêcher Allende de gagner l'élection, les Etats-Unis disent: «C'est une affaire chilienne, nous ne devons pas nous en mêler.»

Pourquoi les États-Unis ont-ils été si pieux et si puritains en septembre et octobre 1970, alors que pendant les dernières années, ils ont versé tant d'argent des contribuables sur le Chili, en reconnaissant que c'était pour lutter contre le marxisme? Pourquoi ne pas continuer la lutte alors qu'on entre dans la dernière phase et que l'ennemi est si clairement identifiable?

PERSONNEL ET CONFIDENTIEL

* *

PERSONNEL ET CONFIDENTIEL
9 octobre 1970
To Mr McCone
From WR Merriam

(...)

J'ai déjeuné aujourd'hui avec notre contact de l'Agence McLean [CIA -- Note du traducteur officiel à l'espagnol, de l'Armée chilienne], et je vous résume les résultats de la conversation. Il est toujours très pessimiste quant à la défaite d'Allende au moment du vote parlementaire le 24 octobre. Nous cherchons toujours des membres des forces armées susceptibles d'être recrutés pour tenter de promouvoir quelque type de soulèvement - sans succès jusqu'ici.

(...)

INTERNATIONAL TELEPHONE AND TELEGRAPH CORPORATION
WASHINGTON OFFICE
1707 L Street NW Washington DC 20036
Cable address Intelco Washington

Octobre 23, 1970

Dr. Henry A. Kissinger Assistant to thé Président The White House

Cher Dr. Kissinger:

(...)

Je joins ici un article où vous trouverez nos estimations ainsi que des références spécifiques concernant la situation au Chili. Je vous le soumets respectueusement; j'apprécierais vos commentaires.

Sincèrement,

William R. Merriam
Vice-président

PERSONNEL ET CONFIDENTIEL

LES ÉTATS-UNIS AU CARREFOUR; UNE RÉVISION NÉCESSAIRE
DE NOTRE POLITIQUE LATINO-AMÉRICAINE

Nous pensons que les États-Unis doivent considérer ce qui suit:

I. Selon les instructions de la présidence, l'ambassadeur américain au Chili doit demander une audience au Président Allende pour l'informer de la politique américaine. La position de l'ambassadeur pourrait se fonder, entre autres, sur les points suivants:

a) Un historique de nos rapports avec le Chili; les aspirations démocratiques des deux pays; nos contributions sous forme d'assistance, de prêts «mous», d'aide militaire, de secours en cas de tremblements de terre et autres désastres, en insistant sur le chiffre de plus de mille cinq cent millions de dollars dirigés vers le Chili pendant les derniers 10 ans.

b) Un résumé de la vaste contribution économique et sociale de la part des investissements américains privés au Chili.

c) Attirer son attention' sur les menaces qu'il a proférées contre ces entreprises et lui faire part des profondes préoccupations qui en résultent.

d) Faire référence à la peur soudaine qui a frappé l'économie de son pays après son élection de septembre, et l'informer des répercussions du même genre ressenties dans les cercles bancaires internationaux (la United Press International informe que l'Eximbank a placé le Chili dans la catégorie «ris que maximum». Et l'Overseas Investment Corporation, autre agence du Gouvernement américain, n'assure plus nos investissements au Chili).

e) Informer le Président Allende que si sa politique demande l'expropriation des propriétés américaines, les États-Unis s'attendent à ce qu'il y ait une compensation rapide en dollars américains et monnaie étrangère convertible, telle que l'exige la loi internationale.

f) L'informer du fait que, au cas où il n'y aurait pas de compensation rapide, des répercussions immédiates se produiraient dans les cercles officiels et privés. Ceci pourrait signifier la suspension de tous les prêts des banques internationales et des banques privées américaines.

g) Continuer sur cette voie avec toutes les pressions possibles susceptibles d empêcher le Dr Allende de dépasser les limites.

II. Afin de réaffirmer la politique des États-Unis envers l'Amérique latine, chaque ambassadeur des Etats-Unis dans l'Hémisphère et au sein de l'OEA l'Organisation des États américains (N.d.T.)] - doit être rappelé au Département d'Etat et informé individuellement de notre tour d'horizon diplomatique avec le Dr Allende.

III. Sans en informer le Président Allende, tous les fonds d'aide américains doivent être mis en état de «révision «pour arrêter provisoirement l'entrée d'argent au Chili, en envisageant une éventuelle interruption définitive, si nécessaire. Ceci inclut les «fonds en route», les «lettres de crédit» ou toute autre chose.

IV. Il est nécessaire de faire un effort sérieux et concentré, au niveau présidentiel, afin de renforcer la qualité professionnelle de la représentation diplomatique partout en Amérique latine. L'Union soviétique semble avoir pris ceci au sérieux. Son personnel d'ambassade comprend des ambassadeurs et diplomates de premier ordre qui parlent l'espagnol et le portugais. On ne peut malheureusement dire la même chose des représentations américaines dans plusieurs pays d'Amérique latine. A ce sujet, il faut noter qu'on avait annoncé il y a un an la nomination d'un sous-secrétaire d'État pour l'Amérique latine, poste encore inoccupé.

* *

LA MAISON BLANCHE
Washington
9 novembre 1970

Cher M. Merriam

Merci de votre lettre du 23 octobre et des papiers ci-joints sur la politique américaine envers l'Amérique latine. Je les ai lus attentivement et les ai passés aux membres de mon équipe qui s'occupent des questions latino-américaines. Vos opinions et conseils sont une aide considérable, et nous allons certainement en tenir compte. Je vous suis reconnaissant d'avoir trouvé le temps de me les communiquer.

Avec mes meilleures salutations,

Henry A. Kissinger.
Mr. William R. Merriam

Vice-président
International Téléphone & Telegraph Corporation
1707 L Street, N.W.
Washington B.C. 20036

Mr. E.J. Gerrity

Je croîs que ceci n'est pas trop superficiel. Les choses deviennent orageuses au Chili et je reviendrai sur le sujet.

W.R. Merriam.

Y aurait-il une justice prévoyant des agissements de ce genre de la part des grandes sociétés ? Oui, en apparence, puisque le Sénat ordonne une enquête.

Tête chercheuse, le sénat s'intéresse aussi à ce magma chilien. En mars 1973, Geneen, très à l'aise devant la commission sénatoriale des Affaires étrangères, nie: il n'a jamais préparé un coup d'État, militaire ou autre, au Chili. Le rapport sénatorial publié un mois après reconnaît qu'ITT pouvait s'inquiéter: le conglomérat avait un avoir de cent soixante millions de dollars du côté de Santiago. Bons princes, équitables, les sénateurs comprennent bien sûr que le conglomérat ait voulu faire part de son inquiétude (concern) au gouvernement. Des hommes raisonnables, dit le rapport, peuvent avoir des opinions différentes quant aux mesures à prendre face à un «problème complexe».

Après tout, ces conversations tenues, ces conclaves presque au sommet, ces dollars offerts ne constituaient que des «propositions». Intention n'est pas acte, encore moins crime.

Au cours d'une conférence de presse, le 21 juin 1973, Frank Church, autre très respectable «conscience» sénatoriale, résume la situation: «Je suis très troublé par le comportement d'ITT et de la CIA, mais, dans tout cela, il n'y a rien d'illégal.»

En gros: les pères fondateurs de la constitution des États-Unis et la jurisprudence américaine n'ont pas prévu la possibilité qu'une firme X propose des fonds à un service secret Y pour abattre un régime étranger Z.

Bref, Geneen gagne juridiquement avec l'aval de la plus prestigieuse institution législative, le Sénat, une autre bataille: présomptions écrasantes, preuves formelles faibles. Kant l'a remarqué il y a longtemps: la légalité n'épuise pas la moralité. Reste qu'au goût d'ITT trop d'observateurs et d'opinions publiques pensent encore:

a) que le conglomérat a acheté Nixon pour quatre cent mille dollars;

b) que le conglomérat s'est brutalement, grossièrement, mêlé de géopolitique en Amérique du Sud. Dans cet hémisphère sensible, et ailleurs, le sigle ITT est aujourd'hui aussi célèbre que celui de son rival, IBM, ou que les estampilles de la United Fruit.

(Olivier Todd, Le Nouvel Observateur, 3 septembre 1973.)

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ENSUITE, LE CUIVRE

Aucun Chilien ne peut ignorer que 74% des devises (la monnaie étrangère, en ce cas précis le dollar) sont apportées par le cuivre et 26% du budget national est produit par le cuivre. Non sans raison les Chiliens ont pris conscience de la phrase: «Le cuivre est le salaire du Chili.» Car il l'est effectivement.

(Salvador Allende: discours devant les ouvriers de la mine «Andina», le 11 juillet 1972.)

Quelques mots pourtant sur F Anaconda et la Kennecott. Il était aussi difficile de chercher à connaître la valeur réelle des intérêts de ces deux consortiums américains au Chili que de vouloir percer les mille et un mystères de la Nature. Cela faisait fort longtemps qu'ils y étaient installés et - comme dit une expression populaire - qu'ils arrachaient des trésors à notre terre pour les emporter dans leur pays, ne nous laissant que les «trous» qu'ils avaient creusés. Le «trou» de la mine El Teniente de Kennecott correspond à la plus grande exploitation souterraine du monde; quant à celui de l'exploitation Chuquicamata appartenant à la société Anaconda, c'est également la mine à ciel ouvert la plus importante que l'on connaisse. Mais pour les Chiliens, et notamment pour ceux qui, au début de 1971, au sein du Gouvernement et du Congrès, discutèrent puis approuvèrent à l'unanimité (vers le milieu de la même année) la nationalisation de ces exploitations et de la «Grande Industrie minière du cuivre», le prix de ces «trous» et de leurs installations - si tant est que l'on puisse chiffrer semblable richesse et une telle spoliation - constituait un véritable mystère. Mystère économique? Politique, plutôt ! Il suffît de se rappeler ce que souvent répétait Allende: les bénéfices retirés au Chili par l'Anaconda et la Kennecott équivalent, au minimum, à tout le capital social du pays depuis qu'il existe, c'est-à-dire depuis 1541 ! Ces deux sociétés, en peu de temps, ont extorqué un Chili entier au Chili - un Chili que les Chiliens ont perdu à tout jamais. Ce pays, par la faute de l'impérialisme, est aujourd'hui la moitié de ce qu'il aurait dû être...

(Armando Uribe,op. cit., p. 37.)

FICHES BIOGRAPHIQUES

- La Kennecott fut fondée à l'origine par les Guggenheim, famille clé depuis des générations dans le monde des mines (propriétaires aussi, au Chili, de l'industrie des nitrates, la Anglo Lautaro Nitrate Co.). En 1915 la banque Morgan apporta ses modestes forces à l'expansion de la Kennecott; depuis lors, la Morgan possède l'Entreprise et les Guggenheim seulement un important paquet d'actions.

- L'Anaconda, fondée en 1899 par la Standard Oil (Rockefeller), tombe dans l'orbite financière des Rockefeller à travers leurs banques les plus importantes: la First National City Bank et la Chase Manhattan Bank. En fait, en mai 1971, le vice-directeur de la Chase Manhattan, John B.M. Place, qui siégeait dans le comité de direction de l'Anaconda depuis 1969, devint le responsable numéro un de la compagnie minière. Et le vice-président de la First National City, James Farley, appartient lui aussi, au comité de direction de l'Anaconda...

- Le troisième producteur de cuivre au Chili, la Cerro Corporation, a été fondé en 1902 par un groupe de financiers comprenant J.P. Morgan (encore), Henry Clay Frick (dont la résidenc» de New York est devenue l'un des musées les plus remarquables d'art classique), et Ogden Mills. Tout trois ont acheté pour 10 millions de dollars [a mine historique du Cerro de Pasco, au Pérou, productrice de cuivre et autres minerais depuis l'époque de la colonie espagnole.

(NACLA Newsletter- Vol. V, n. 5, Sept. 1971.)

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(...)

Notre pays, pendant des années et des années, a vécu et souffert de l'infiltration impérialiste: il suffit de mettre en évidence que pendant plus de 40 ans - je dirai 50 - le Chili ne fut pas consulté sur les niveaux de production et les contrats de marché concernant sa richesse fondamentale, qui était et est le cuivre. Nous tous, Chiliens, devons savoir qu'avec un investissement initial de 13 millions de dollars, peut-être généreusement calculé, il est sorti du Chili au bout de 40 ans quelque 3 900 millions de dollars qui sont allés consolider les grandes entreprises du cuivre internationales, ou transnationales.

Le Chili doit savoir que ces entreprises avaient un régime intérieur qui limitait les possibilités de promotion de nos travailleurs professionnels et de nos techniciens.

Le Chili ne peut oublier que dans ces mines il y avait une séparation physique, une vie différente, un peuple différent, une nourriture différente, des loisirs différents pour les étrangers et les Chiliens.

(...)

On cache et on ignore - car on le cache et des milliers et des milliers de Chiliens l'ignorent - que, s'il est certain que nous n'allons pas payer une indemnisation directe, nous payerons indirectement l'indemnisation en prenant en charge des dettes qui pèsent sur ces Compagnies et qui atteignent la somme élevée de 726 millions de dollars.

Ils ont eu l'habileté commerciale d'emporter leur profit; les plans d'expansion ont été réalisés en contractant des crédits que nous allons payer, plans d'expansion qui, de surcroît, ont échoué, par leur faute et non par la nôtre. Nous l'avons vu principalement à Chuquicamata et nous l'avons souffert à El Teniente.

Je reconnais que cette mine a commencé à produire seulement l'an dernier. Du point de vue technique, c'est la plus moderne, mais il y en a d'autres où une grande série de procédés et de processus sont déjà dépassés et où l'on n'a pas eu la clairvoyance de renouveler la technique et d'ouvrir de nouvelles voies; et, quand ils ont voulu le faire - je le répète - ils ont échoué. C'est le cas par exemple de la cloche à oxygène de El Teniente. Dans ces circonstances, le Chili, tous les Chiliens, à travers l'effort produit par le cuivre, allons devoir payer premièrement 726 millions de dollars; nous allons devoir ensuite faire des investissements très coûteux pour pouvoir maintenir la production au niveau où nous le désirons et pour l'augmenter.

J'ai ici quelques renseignements que m'a fournis le camarade Jorge Arrate. Il est bon de vous en faire part. On a dit que ceux qui dirigent les mines dans ce gouvernement ont échoué. On a dit que nous ne sommes pas capables d'administrer les mines de cuivre. On signale - ce qui est exact - que les entreprises du cuivre chiliennes, considérées dans leur ensemble, constituent la 3e ou la 4e entreprise à l'échelle mondiale. Il n'y a pas plus de 3 ou 4 entreprises plus grandes dans l'ensemble de toutes les entreprises du cuivre et s'il est certain qu'elles ont une personnalité propre quant à l'organisation de chacune d'entre elles, toutes, absolument toutes, font partie de la grande entreprise que représente CODELCO (Corporation du cuivre).

Camarades, on affirme que dans les entreprises du cuivre, nous allons échouer. Or, ce que nous avons dû faire en premier lieu, a été de réclamer des informations techniques pour savoir dans quelles conditions nous prenons possession de ces mines, pour faire part de l'irresponsabilité des Américains qui les ont administrées.

C'est le cas à Chuquicarnata, par exemple, où se sont accumulés des déchets sur l'«amphithéâtre» de la mine à ciel ouvert.

Nous devons dépenser 25 millions de dollars pour retirer ces matériaux et pour chercher les autres filons de cuivre. Qui plus est, nous n'avons pas les pelles mécaniques nécessaires ni les camions de 100 tonnes pour transporter ce minerai.

Nous connaissons la faiblesse de la production. Nous connaissons l'insuffisance de la centrale électrique. Nous sommes conscients des faiblesses du plan, manifestées à El Teniente. Il y a là des difficultés extraordinaires. Ils ont emporté les plans et il n'y avait aucun ingénieur chilien qui connaissait à fond, ou même approximativement, les possibilités futures, les recherches géologiques, les plans d'expansion, les fiions de cuivre. Ils ont emporté toutes leurs études et il faut reconnaître que la mine étant dirigée de l'extérieur, ceux qui prenaient des décisions ici devaient se soumettre à des ordres communiqués de l'extérieur. Aux difficultés d'ordre matériel, d'ordre industriel, se sont ajoutées, qui plus est, des difficultés d'ordre humain.

(...)

(Salvador Allende: discours devant les ouvriers de la mine Andina, le 11 juillet 1972.)

L'IMPORTANCE DU CHILI POUR LES COMPAGNIES AMÉRICAINES PRODUCTRICES DE CUIVRE

Le cuivre chilien intéresse les compagnies américaines à cause de:

1) la pureté du minerai chilien (1,8%) comparé au minerai américain (entre 0,5 et 1,0%);

2) la possibilité d'exploiter la mine à ciel ouvert, ce qui est infiniment meilleur marché qu'une exploitation souterraine;

3) la main-d'œuvre à bon marché: de trois à quatre dollars par jour, (Annonce du gouvernement chilien dans le New York Times du 25 janvier 1971.) Le cours du dollar, à l'époque, était tout autre que le cours actuel, bien entendu ! (N. du T.)

Le cuivre fut nationalisé au Chili en juillet 1971. Mais le processus de nationalisation du cuivre datait de bien avant le gouvernement d'Allende. En 1967 le Chili s'était engagé à payer des prêts pour 92 millions de dollars à la Kennecott. En effet, cette dernière avait prêté au

Chili les 80 millions correspondants à sa participation de 51% dans la mine El Teniente. Cette somme, plus les intérêts, constituait ce que la Kennecott voulait récupérer. Le Chili en avait retardé le règlement en vertu du fait que l'amendement constitutionnel par lequel on nationalisait le cuivre spécifiait qu'on n'amortirait que les prêts convenablement réinvestis. En février 1972 Allende devait annoncer que la plupart de l'emprunt avait été investi de façon utile et serait donc amorti.

A ce moment la Kennecott s'est ralliée à l'offensive économique internationale contre le Chili, en mettant un embargo sur les comptes de plusieurs bureaux chiliens à New York, y compris ceux de la CORFO et la CODELCO.

En mars le Chili payait la partie due, et la Kennecott levait l'embargo. De son côté, l'Anaconda avait aussi mis un embargo en février, mais elle ne l'a jamais levé.

Considérant que le Chili avait payé une partie des 92 millions grâce à la pression exercée, la Kennecott devait agir à nouveau en septembre, pour imposer sa volonté.

La perte de ses biens au Chili représentait pour la Kennecott une vraie catastrophe. Les 13% du total de ses investissements à l'étranger en 1970 étaient au Chili; mais les 21% de ses profits totaux provenaient du Chili. La Kennecott obtenait des profits gigantesques de la mine de El Teniente. Selon Allende, la Braden (filiale de la Kennecott) avait un profit de 53% du capital investi en 1955, 106% en 1967, 113% en 1968 et 205% en 1969 !

NATIONALISER LE CUIVRE ? UNE VÉRITABLE CATASTROPHE!...
Distribution géographique de la production de cuivre de l'Anaconda et de la Kennecott
Anaconda Kennecott
1964% 1969% 1964% 1969%
États-Unis 24 26 66 71
Chili 69 67 34 29
Mexique 6 6
Canada 1 1
Source: Rapports annuels des deux compagnies.

Le 30 septembre 1972 les menaces de la Kennecott se concrétisèrent légalement en demandant à un tribunal français de bloquer le paiement du cuivre de la mine El Teniente que le Chili venait de vendre à la France. La Kennecott affirmait en substance que l'expropriation n'avait pas de validité car elle n'avait pas reçu de compensation pour les 49% de parts dont elle s'estimait encore propriétaire. Elle demandait à la cour de prononcer un embargo sur la vente du produit jusqu'à ce qu'une décision ait été prise quant à ses droits de propriété.

La Braden Kennecott Corporation est l'une des principales sociétés qui exploitaient les gisements de cuivre chilien. Après la nationalisation de la grande industrie du cuivre par l'État chilien, en juillet 1971, des tribunaux spéciaux, à Santiago, ont estimé que les sociétés cuprifères américaines avaient réalisé des «bénéfices excessifs» au cours des quinze dernières années de leur exploitation au Chili. Ces «bénéfices excessifs», selon les Chiliens, doivent être déduits de l'éventuelle indemnisation accordée aux sociétés nationalisées.

Cette thèse est naturellement contestée par les entreprises américaines, en particulier par la Kennecott, qui avait, en septembre, annoncé son intention de «prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection de ses droits».

C'est donc à la requête de la Kennecott que le tribunal de Paris a ordonné, le 30 septembre, la saisie-arrêt sur la valeur de la cargaison du navire SS. Birthe-Oldendof chargé de cuivre chilien. L'ordonnance précise que la saisie est faite à concurrence de 6 800 000 francs. (...) On peut imaginer l'effet produit sur les acheteurs étrangers, en particulier européens, par la perspective de saisies systématiques et répétées de leurs chargements. La menace de paralysie de la principale exportation chilienne est réelle. L'action engagée par la Braden Kennecott Corporation vise, à elle seule, une production de quelque 200 000 tonnes de cuivre par an, dont la valeur, au prix actuel, est d'environ 220 millions de dollars. Mais l'Anaconda, qui était, avec la Kennecott, la principale société américaine intéressée à l'exploitation des gisements de cuivre chilien, n'a pas, de son côté, renoncé, semble-t-il, à utiliser une méthode aussi brutale pour contester, en fait, le principe même d'une nationalisation décidée l'année dernière par l'État chilien.

Il s'agit, par conséquent, de la première offensive sérieuse des États-Unis contre le gouvernement de Santiago depuis la prise de pouvoir de M. Salvador Allende, il y a presque deux ans. (...)

Depuis la nationalisation du cuivre au Chili, Washington n'a pas ménagé son appui aux sociétés américaines concernées. Il y a pourtant contradiction évidente entre la position officielle des États-Unis en la matière et celle des sociétés comme la Kennecott. M. Nixon a précisé à plusieurs reprises que les États-Unis adopteraient des mesures de rétorsion contre les gouvernements qui refuseraient d'indemniser «d'une manière juste» les sociétés américaines nationalisées. Le «droit à la nationalisation» elle-même n'est pas, du moins en principe, contesté par Washington. Ce droit des peuples à disposer souverainement des richesses de leur sol a d'ailleurs fait l'obiet d'une reconnaissance solennelle des Nations unies dans la résolution 18.03 du 14 décembre 1962. C'est bien pourtant ce principe qui est implicitement remis en cause par le recours de la Kennecott auprès des tribunaux étrangers. (...)

(Marcel Niedergang, Le Monde du 5 octobre 1972.)

Pour éviter l'embargo de 1,3 million de dollars, les dockers français du Havre refusèrent de décharger le Birthe-Oldendof en signe de solidarité. Le bateau se dirigea alors vers la Hollande où il se vit une autre fois au centre de controverses légales qui ne furent résolues que le 21 octobre 1972, quand le bateau retourna au Havre. Le paiement de ce cuivre fut déposé jusqu'à ce que la cour se prononce sur sa compétence à juger de la légalité de l'expropriation. Le Chili se vit obligé de suspendre provisoirement ses envois de cuivre à la France. Cette offensive légale s'étendit à l'Europe quand la Kennecott entreprit les mêmes démarches auprès de la cour suédoise le 30 octobre et, en janvier 1973, auprès des tribunaux allemands.

La compagnie mena son offensive de façon militaire. Tinte écrivait: «Les fonctionnaires de la Kennecott sont décidés à concentrer leur puissance de feu sur le Chili. Les bureaux du conseiller général, Purée McCreary, à Manhattan, ressemblent à un quartier général en campagne. Son bureau est couvert de notes sur les embargos et une grande carte accrochée au mur fait état des routes suivies par les bateaux.» (Time, 6 novembre 1972, p. 94 sous le titre «Kennecott déclare la guerre».)

Le 29 novembre 1972 la cour française se prononça sur sa compétence à déterminer la légalité de l'expropriation. Les audiences commencèrent et, en même temps, le Chili reçut le paiement des 1,3 million de dollars en question. Mais la cour demanda au Chili de maintenir cet argent en réserve jusqu'à plus ample information. Ainsi, le Chili pouvait vendre son cuivre à la France mais avec l'obligation de payer la Kennecott si la cour se prononçait ultérieurement en faveur de celle-ci. Ce n'est pas par hasard si la Kennecott choisit la France pour commencer son offensive légale. La France n'est pas seulement un des principaux acheteurs du cuivre chilien; c'est surtout le pays dont les lois sur la défense de la propriété privée sont les plus dures (comme conséquence de sa propre expérience en Algérie). Pour que la cour française reconnaisse la nationalisation, la CODELCO devait démontrer que les indemnités payées à la Kennecott étaient suffisantes.

Le président Pompidou prit une position neutre, s'appuyant sur une séparation effective des pouvoirs exécutif et judiciaire; cependant, selon une source officielle, la France «se souvenait» de la ligne correcte adoptée par les États-Unis quand l'Algérie avait nationalisé les compagnies françaises de pétrole.

D'après la déclaration des fonctionnaires de l'ambassade du Chili, les avocats de la Kennecott admirent que leur stratégie consistait à obliger le Chili à ouvrir des négociations en le privant des ventes de cuivre et de ses marchés. Ils ne prétendaient pas obtenir une compensation égale à la valeur de leur propriété. Ils admirent, même que leur action n'était qu'un exercice pour «enseigner au Chili les réalités politiques de la vie». La Kennecott savait qu'ainsi soti action aurait les conséquences suivantes: perte de francs à court terme, intimidation des autres acheteurs, menaces sur les commandes futures, élimination des possibilités de crédits basées sur les ventes futures de cuivre, ce qui reviendrait à diminuer «la capacité créditrice» du Chili, et à l'obliger à dépenser des devises dans les différents procès européens.

Jusqu'au début de janvier 1973, la stratégie de la Kennecott fut couronnée de succès. Durant les mois d'octobre et novembre les ventes de cuivre furent bloquées et le Chili dut même suspendre plusieurs chargements. De plus, l'offensive de la Kennecott cul lieu à un moment où le Chili négociait de nouveaux contrats, et les clients potentiels hésitaient à s'aventurer dans l'achat d'un cuivre «compliqué», qui avait tout lieu de les faire entrer dans des litiges, procès et retards dans les programmes de production. Mais ce qui causa le plus de dommages fut l'impact de ces négociations sur l'ouverture d'une ligne de crédits de 200 millions de dollars que le Chili était en train de traiter avec les banques européennes, ligne de crédits qui ne fut jamais ouverte. En plus, les lignes de crédit de la Hollande et du Canada furent interrompues. Finalement le Chili fut obligé de dépenser 150 000 dollars pour financer sa défense contre l'embargo.

(Chile, facing the blockade, in Latin America & Empire Report, vol. III, nº 1, janvier 1973.)

Et voici le témoignage de Jorge Edwards, ministre conseiller de l'ambassade chilienne à Paris à l'époque:

Le Chili avait reconnu le principe de la compensation, mais il avait fait des déductions pour les équipements en mauvais état et les bénéfices excessifs. Dans les cas d'Anaconda et Kennecott, les déductions dépassaient le prix des installations nationalisées. Un exemple: la Kennecott, par sa filiale Braden, établie dans la mine d'El Teniente, avait obtenu pendant les dernières années une moyenne de bénéfices de 50% du capital investi. En 1967, pendant la période dite de «chilianisation» accomplie par l'administration démocrate-chrétienne, l'État chilien avait payé, pour 51% des actions d'El Teniente, une somme supérieure à la valeur totale de la mine telle qu'elle résultait des livres de comptabilité de l'entreprise.

(..)

De notre côté nous devions tout d'abord obtenir qu'on lève l'embargo. Nous ne pouvions pas traiter avec un pistolet sur la nuque.

Nous avons su à Paris que dans une conversation privée avec Orlando Letelier, alors ambassadeur du Chili à Washington, Kissinger avait dit: «Payez un dollar, mais payez quelque chose !» Sans doute, dès l'instant où on accepterait le principe du paiement, ce dollar allait-il devenir beaucoup de dollars; en fait, notre thèse sur les bénéfices excessifs avait frappé un point trop sensible du grand capitalisme.

(...)

Le gouvernement Allende devait finalement accepter l'idée de négocier quelque compensation, afin d'écarter la menace d'un étranglement financier. Mais c'était trop tard. Les multinationales et la CIA avaient compris que la pression économique commençait à porter ses fruits.

(...)

La sentence du tribunal de grande instance de Paris fut connue quand Pablo Neruda et Matilde venaient de rentrer au Chili. Je la lui transmis par téléphone à l'Isla Negra. Le tribunal refusait l'immunité de juridiction mais, en même temps, levait l'embargo et nommait un expert qui devait constituer un dossier complet sur la matière, y compris les précédents, et qui auraient pu permettre d'arriver à un accord entre les deux parties.

(Jorge Edwards: Persona non grata. Barral Editores, Barcelona, 1974, p. 439.)

LES MOYENS DE PRESSION:
CE QU'ON APPELLE L'INGÉRENCE

a) LA LONGUE MAIN DES BANQUES...

Les opérations normales d'importation et d'exportation entre nations sont financées à crédit, ce qui signifie qu'il n'est pas nécessaire de payer les marchandises au moment de la commande, mais dans des délais fixés d'avance. Le crédit «à court terme» est payable de 1 à 6 mois (généralement 90 jours) à partir de la livraison de la marchandise; le crédit «à moyen terme» accorde un laps de temps plus long pour le règlement et il s'applique généralement pour des articles chers comme les biens de consommation durables (réfrigérateurs, automobiles) et les biens de capital, voire les équipements qui servent à produire d'autres biens.

Ces crédits sont le lubrifiant du commerce international. Leur absence provoque une grande confusion car toutes les transactions devraient s'accomplir au comptant, ce qui est difficile, sinon impossible, dans la plupart des opérations commerciales normales. Le contrôle des mécanismes de crédit est entre les mains des principales nations capitalistes et de leurs banques. Leur capacité à offrir ou retenir ces «services» leur confère un terrible pouvoir politique. L'actif de n'importe quelle banque de Wall Street dépasse le PNB de nombreux pays, Chili inclus, et croît de manière beaucoup plus rapide.

(Chile, facing the blockade, in Latin America & Empire Report, vol. III, nº 1, janvier 1973.)

Si l'on ne s'arrête qu'au seul plan financier - c'est-à-dire sur un seul aspect des manifestations tangibles de l'action générale des États-Unis contre le Chili - il suffit de se reporter au chapitre Il du travail inédit réalisé par deux fonctionnaires chiliens qui, au début de 1973, notaient:

Dans ce domaine s'est jouée une part importante de la stratégie cherchant à paralyser, voire à renverser le gouvernement populaire. L'asphyxie financière est la façon la moins voyante d'attaquer le Chili, et c'est dans ce sens qu'ont agi les banques privées nord-américaines, les agences financières gouvernementales comme l'Eximbank et FAID, et les organismes internationaux dans lesquels les États-Unis ont une influence décisive. C'est ainsi qu'à la fuite des capitaux qui eut lieu immédiatement après les élections est venue rapidement s'ajouter la restriction des crédits octroyés par les organismes qui effectuaient traditionnellement des opérations financières avec le Chili (6). Il suffit de signaler quelques faits:

a) en juillet 1971, l'Eximbank repoussa une demande de crédits destinés à l'achât d'avions;

b) à la même époque, le département d'État envoya des lettres à ses représentants à la BID étala Banque mondiale, les enjoignant de refuser les demandes de crédit des pays qui se livraient à des expropriations sans indemnisations;

c) entre 1971 et aujourd'hui, on a pu relever maintes déclarations publi ques de Nixon, du secrétaire d'État William Rogers et d'autres fonctionnaires, selon lesquelles les expropriations sans indemnisations pourraient affecter l'aide extérieure aux pays sous-développés, ce qui constitue non seulement une menace envers le Chili, mais aussi envers le Tiers Monde, et permet même de faire pression sur d'autres pays dépendants pour qu'ils contribuent à iso ler le Chili;

d) aux faits précédents s'ajoute l'action concrète de Braden Co. en jan vier 1972, laquelle poursuit la Corporation du cuivre du Chili. Elle fait blo quer tous les avoirs des principales agences chiliennes d'État aux États-Unis. Depuis, elle a multiplié les démarches pour obtenir des mesures d'embargo dans plusieurs pays européens;

e) en février 1972, l'Anaconda a entamé de son côté des poursuites contre la CODELCO et a réclamé le blocage des comptes de la CODELCO et de la CORFO. On a entravé ainsi l'approvisionnement en pièces de rechange et autres biens qui, pour la CODELCO, dépendit désormais des auteurs des demandes de saisies;

f) les banques nord-américaines ont réduit leurs opérations de financement des importations dans les proportions suivantes:

Nov. 70 220 millions de dollars
Nov. 71 88 millions de dollars
Janv. 72 36 millions de dollars
Dec. 72 32 millions de dollars

g) depuis l'accession au pouvoir de son gouvernement populaire, le Chili n'a reçu aucun nouveau crédit de la Banque mondiale, malgré les projets déjà déposés qui entraient dans les normes courantes de rentabilité et de viabilité. Dans la mesure où maints secteurs et entreprises stratégiques de l'Économie s'approvisionnaient jusqu'alors aux États-Unis, la réduction ou l'interruption des crédits des banques privées, des banques d'État et des banques internationales, s'ajoutant au fait que les exigences de la technologie empêchent un déplacement immédiat des échanges vers d'autres pays, a révélé la volonté nord-américaine d'entraver de façon décisive le fonctionnement économique du Chili.

Le pays a donc été obligé d'utiliser les moyens extérieurs dont il dispose pour assurer la bonne marche de l'économie, et de chercher à restreindre d'autre part le paiement de sa dette. En 1971, ce remboursement atteignait 35% de la valeur de nos exportations. Le gouvernement populaire dut chercher une porte de sortie pour résoudre ce problème dans le cadre d'un accord: ce fut la renégociation de la dette extérieure.

Les pressions exercées par le gouvernement nord-américain sur la Banque mondiale et la Banque Intel-américaine de développement (BID) se sont traduites par la suspension des crédits d'investissement pour des projets qui étaient déjà adoptés. Ainsi qu'on l'a vu, ce contrôle exercé sur des organismes internationaux s'explique par leurs interrelations avec de grandes entreprises ou des sociétés privées de financement qui pourvoient en équipements et en fonds les banques mentionnées.

Les pressions du gouvernement nord-américain se sont également exercées sur les Gouvernements européens. Pour la renégociation de sa dette, le Chili avait sollicité un accord prévoyant des délais de remboursement de quatre ans, mais il n'a obtenu finalement qu'un délai d'un an. Les États-Unis mirent l'indemnisation de compagnies du cuivre comme préalable à toute renégociation multilatérale, avant de parvenir finalement à cet accord sur le délai d'un an.

La stratégie utilisée par le gouvernement nord-américain pour dévier ou stopper le processus chilien est la résultante de nombreux facteurs parmi lesquels interviennent à coup sûr les intérêts privés affectés, mais leur intervention est à replacer dans une perspective à moyen et long terme, dans un contexte international en rapide évolution. Ces multiples facteurs conduisent à l'adoption de décisions distinctes de celles qui ont caractérisé le comportement des États-Unis dans le passé, face à des processus politiques portant atteinte aux intérêts nord-américains.

(Armando Uribe, op. cit., p. 164 et suiv.)

La construction de l'infrastructure.

La Banque mondiale, dont les prêts au Chili s'élèvent à 273 millions de dollars, a concentré ses prêts dans la construction de routes et d'usines hydroélectriques. Les prêts du gouvernement américain ont financé également des projets d'infrastructures d'un montant similaire, comme par exemple la création d'une «infrastructure humaine». Parmi les projets de l'AID on trouve les égouts, les hôpitaux et les écoles, ces dernières étant nécessaires pour former des travailleurs adaptés aux nécessités de l'industrie moderne.

Baser les projets sur les crédits extérieurs signifie que les prêts doivent être payés en monnaie étrangère: cependant l'infrastructure en elle-même ne produit rien qui permette d'obtenir ces dollars. Au Chili malheureusement il n'y a pas d'autre moyen de les obtenir et c'est ainsi que la dette croît et non les moyens de la rembourser.

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

Les prêts aux industries privées.

La Banque mondiale a accordé entre autres un prêt à une compagnie de ciment qui appartient en partie à la International Coppers et a prêté 11 millions de dollars à la Compania Sagasca de Cobre (Sagasca Copper); un projet qui unifie les investissements du gouvernement chilien avec ceux des compagnies multinationales: la Cia Continental de Cobre y Acero (Continental Copper and Steel) et la Dowa du Japon. Le bénéficiaire des prêts de la Banque mondiale le plus intéressant politiquement est la Corporaciôn de Papeles y Cartones (Paper and Carton Corporation) où Crown Zellerbach a désintérêts. Le prêt de 20 millions de dollars que la Banque mondiale a accordé à cette papeterie a été complété par 17,4 millions de la Banque interaméricaine de développement (BID). Cette industrie moderne de papiers dans laquelle le capital américain se joint au capital national et international s'est avérée être le bastion de la bourgeoisie chilienne. La liste des principaux actionnaires semble être le registre de la société chilienne comprenant l'ex-président Jorge Alessandri et les puissants Edwards.

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

Le soutien apporté aux «bonnes» attitudes politiques.

Les prêts du gouvernement américain n'ont rien à envier à ceux de la soi-disant multilatérale Banque interamericaine de développement. Le régime démocrate-chrétien a reçu 192 millions de dollars de la BID. Une grande proportion de ces prêts furent canalisés vers des programmes prioritaires antimarxistes du président Frei de façon à capter et agrandir la catégorie de ceux qui au Chili se considèrent comme étant la classe moyenne. La BID a aidé à construire 27 000 logements individuels et a contribué à des projets d'urbanisation, deux aspects essentiels des efforts de «développement de la communauté» du président Frei.

La BID a dirigé ses fonds pour la réforme agraire, spécialement vers les asentamientos (une phase transitoire postérieure à l'expropriation), généralement reconnus comme étant un essai de création d'une petite bourgeoisie agraire prospère, qui serait un barrage à la croissante masse des prolétaires et des paysans sans travail.

La BID a subventionné les universités productrices d'élites qu'il a poussées à entreprendre des réformes «modernisatrices». La BID et F AID ont subventionné de même des programmes destinés aux paysans et aux travailleurs industriels de façon à corrompre la classe ouvrière chilienne. Bien plus, la BID a prêté de l'argent à de petits et moyens capitalistes car elle espérait en faire des bastions du capitalisme chilien.

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

Et malgré tout cela, pas de développement?

Sans doute, l'héritage le plus lourd des programmes d'assistance au Chili est l'endettement croissant. Comme les prêts ne provoquaient pas une augmentation de la production permettant de les rembourser, le Chili est tombé dans une «spirale de dettes»: les prêts anciens se payant par des nouveaux prêts. Le gouvernement des États-Unis était parfaitement conscient de la nature de cette assistance et de l'asservissement inéluctable du Chili. Une enquête réalisée par l'HID en 1965 (7) prédisait qu'en 1970, dans le meilleur des cas, le Chili aurait besoin de 267 millions de dollars supplémentaires, ou de 362 millions si les circonstances étaient moins favorables.

Le président Allende a hérité d'une économie bloquée, dépendante et hypothéquée. L'objectif de la gauche était de transformer l'économie aussi rapidement que possible, de façon que les vieilles structures anémiées n'apparaissent pas comme la responsabilité du gouvernement de la gauche.

Celle-ci a défini ainsi les causes fondamentales de l'agonie chilienne:

1. le fait que les ressources naturelles stratégiques et rentables soient la propriété d'étrangers; de même dans l'industrie, le commerce et les banques;

2. la structure latifundiaire et semi-féodale de l'agriculture;

3. la concentration du pouvoir et de la richesse dans les mains d'une bourgeoisie paresseuse et traître.

Puisque 150 ans de sous-développement ne pouvaient être surmontés d'un coup, l'Unité Populaire poussa à la nationalisation d'une grande partie des principaux moyens de production, des grandes mines appartenant aux étrangers, des banques, des latifundia et de nombreuses industries.

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

Nixon annonce la «ligne dure», le 19 janvier 1972.

Quand un pays exproprie un investissement américain important, sans compensations raisonnables pour les citoyens américains, les États-Unis n'accorderont plus de nouvelles aides économiques bilatérales au pays expro-priateur, à moins et jusqu'à ce qu'il soit clair que ce pays soit sur le point d'accorder une compensation adéquate, ou bien que les intérêts des États-Unis requièrent que ces aides soient maintenues, totalement ou partiellement.

Face aux expropriations que nous avons décrites, nous supposons que le gouvernement des États-Unis n'accordera plus son approbation aux prêts qui sont en discussion dans les banques multilatérales de développement.

(Mark Chadwin, II, «Foreign policy Report, Nixon administration debates, New Position Paper on Latin America»,National Journal, vol. IV, nº 3, 15 janvier 1972, p. 18-27.)

Le blocus invisible.

En réalité, quand Allende est arrivé au pouvoir, 78,4% des crédits commerciaux à court terme dont disposait le Chili venaient de fournisseurs et de banques américaines.

Or, les banques et les fournisseurs accordent des prêts aux importateurs ou aux organismes nationaux qu'ils considèrent solvables. Est solvable un demandeur qui obtient de bons scores dans l'épreuve des «Trois C»: capital, capacité, caractère. Étant donné la basse qualification du Chili dans l'épreuve des «Trois C», comment peut-on expliquer l'augmentation considérable des prêts accordés dans la décennie 1960-1970? De 1955 à 1970, les prêts bancaires à court et à moyen terme accordés au Chili sont passés de 50 millions de dollars à plus de 300 millions (comme l'expliquerait un banquier, «les Chiliens sont les mendiants les plus charmants du monde»). Les banques et autres organismes financiers semblaient désirer faire abstraction des «Trois C» de manière à se placer sur le marché chilien en expansion: leur risque était minime du fait que l'assistance américaine servait de garantie à l'économie chilienne. L'assistance bilatérale et multilatérale garantissait aux banques pourvoyeuses du Chili qu'elles récupéreraient les dollars dont elles avaient besoin pour continuer à participer au capitalisme mondial. Ce qui manquait au Chili en capital, capacité et caractère, les États-Unis le compenseraient en prêts et en pression afin d'assurer le respect de la propriété privée et des investissements étrangers.

Ce que n'a pas vu l'UP, c'est que l'assistance gouvernementale et l'appui américain avaient fait du Chili un débiteur solvable pour les investissements privés, les banques et les fournisseurs américains. L'UP espérait que son «légalisme», gagné par les urnes, empêcherait les E.U. de les soumettre à un blocus économique. Le blocus formel n'a pas été nécessaire. Tout ce qu'ont fait les États-Unis fut de retirer leur appui à l'économie chilienne, et les autres capitalistes fuirent la maison qui s'écroulait. Les banquiers et les exportateurs interrogés ont rapidement nié avoir subi des pressions politiques directes pour stopper leurs crédits au Chili. Cependant, les relations entre les trésoreries chiliennes et les banques de New York sont quotidiennes et personnelles et un banquier a admis: «Nous sommes influencés en grande partie par l'activité du gouvernement des États-Unis; il ne pourrait en être autrement. Nous commerçons avec l'URSS, la Yougoslavie et avec la Chine, mais pas avec le Chili. Pourquoi? A cause de la politique du gouvernement.» En théorie il n'aurait pas été nécessaire de faire des pressions directes. Étant donné le caractère dépendant de l'économie chilienne, le Chili serait devenu non solvable dès que l'appui des États-Unis et des organismes internationaux contrôlés par eux lui aurait été retiré. Les États-Unis ont lancé la fuite des capitaux du Chili; un banquier a décrit son mécanisme: «Quand une fuite de capital commence, c'est comme une boule de neige. Les crédits accordés par les fournisseurs au Chili étaient à peu près de l'ordre de 300 millions de dollars, en plus des 220 millions en ligne de crédit bancaire: ils ont été annulés. Les bénéfices furent rapatriés plus rapidement et le solde en liquide qui restait au Chili fut diminué. Il n'y eut besoin d'aucun plan.»

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

On serre la vis: les États-Unis suspendent les crédits.

L'Eximbank a adopté la ligne dure en refusant au gouvernement d'Allende sa première demande de prêt de 21 millions de dollars pour financer l'achat de 3 Boeing pour la Lan-Chile, compagnie aérienne chilienne. Antérieurement le Chili avait bénéficié de prêts pour les achats de Lan-Chile. Au moment où s'est effectuée la demande (au début de 1971) les fonctionnaires américains ont admis que le Chili payait ses dettes scrupuleusement et un fonctionnaire du département du Commerce a admis que la solvabilité du Chili était la partie la plus simple du problème, ce qui impliquait que l'accord ou le refus de crédit était une question politique.

Selon un article du New York Times du 1er août 1971, le Département d'État fit savoir que la décision du blocus des prêts de l'Eximbank fut «prise au niveau de la Maison Blanche» sous la pression des compagnies américaines.

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

Les institutions multilatérales: la BID et la Banque mondiale.

Depuis l'élection d'Allende, la Banque mondiale et la BID n'ont plus octroyé de crédits, bien qu'ils aient continué à donner ce qui avait été négocié précédemment.

A l'assemblée annuelle de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international en septembre 1972, Alfonso Inostroza, président de la Banque centrale du Chili, dit qu'en décidant de ne pas accorder de nouveaux crédits, la Banque mondiale avait agi «de manière manifestement précipitée et tendancieuse... non pas en tant qu'entité multinationale indépendante au service du développement économique de tous ses membres, mais en tant que porte-voix ou instrument des intérêts privés de l'un de ses membres». Et lors d'une conférence de presse à Washington en octobre 1972, Inostroza a étendu ses critiques à la Banque interaméricaine de développement.

La BID a accordé de nouveaux prêts au Chili pour les universités Catholique (7 millions de dollars) et Australe (4,6 millions). L'université Australe est dominée par la population chilienne conservatrice d'origine allemande et l'université Catholique est un bastion d'activités contre l'UP.

Cependant, le Chili continue d'amortir sa dette envers la B1J). En 1971 et 1972, 16 millions de dollars ont été remboursés et pour 1973, 17,5 millions devaient l'être. Sans nouveaux prêts, le Chili se retrouverait dans la situation pour le moins curieuse d'être un exportateur net de capital au BID.

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

La renégociation de la dette.

Le Chili avait dû suspendre le paiement de sa dette externe en novembre 1971. Le prix mondial du cuivre avait subi une baisse extraordinaire. Les documents de l'ITT avaient démontré que, dès octobre 1970, cette compagnie avait, d'un commun accord avec la CIA, l'intention de créer le chaos économique au Chili, pour vaincre Allende. Comment ne pas soupçonner alors que, derrière cette baisse du prix du cuivre, se cachait la main des grandes compagnies de cuivre américaines, dont les entreprises avaient été nationalisées? On calcule que chaque cent de dollar par livre de cuivre signifie pour le Chili 15 millions de dollars annuels. Or, la livre de cuivre, qui avait dépassé les 80 cents en 1968 et 1969, se trouvait, fin 1971 et début 1972, à moins de cinquante cents. Presque quatre cents millions de dollars de moins d'entrée pour le budget annuel chilien !

(Jorge Edwards: Persona non grata. Barral Editores, Barcelona, 1974, p. 438.)

La dette extérieure totale du Chili est de 4 000 millions de dollars dont plus de la moitié est due aux organismes financiers du gouvernement des États-Unis et aux créanciers privés américains. Début 1972, au Club de Paris, lorsque les créditeurs d'Europe et des États-Unis se sont réunis avec les envoyés chiliens, les États-Unis ont essayé de bloquer la renégociation...

Selon la Banque centrale du Chili, l'Angleterre et l'Allemagne tendaient à appuyer les États-Unis tandis que la France restait neutre et l'Italie et l'Espagne inclinaient vers le Chili.

Finalement les États-Unis furent forcés d'abandonner leur opposition à la renégociation et les nations créditrices convinrent de renégocier les 70% de la dette en exigeant que le Chili améliore sa balance des paiements (ce qui n'a pas été fait) et diminue le déficit fiscal et l'expansion monétaire (ce qui fut fait). La surveillance formelle de l'accord par le Fonds monétaire international n'a pas été déterminée, ce que le Chili considéra comme une victoire importante.

Pour retarder l'amortissement de la dette, jusqu'à 1973, le Chili projetait de revenir à Paris pour demander la réduction du paiement des 30% à 15% des 410 millions de dollars de dette. Les États-Unis arriveraient-ils à imposer leur loi aux autres créditeurs du Chili, que le Chili serait alors forcé d'accenter un stand by qui revient en fait à liquider la révolution ou ne pas payer sa dette. C'est-à-dire isoler le Chili du monde capitaliste. Les États-Unis supposaient que cette situation engendrerait une crise interne qui provoquerait la chute d'Allende.

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

Les effets du blocus sur l'industrie.

Alors qu'en général 40% des importations du Chili venaient des États-Unis, en 1972 ce pourcentage tomba de 13 à 20%. L'effet le plus immédiat de cette réduction fut d'engendrer des goulots d'étranglement dans la production, consécutifs au manque de pièces de rechange et de pièces détachées pour l'industrie.

La production du cuivre par exemple dépendait en grande partie de machines et de pièces de rechange américaines. Andres Zansquevitch, P.-D.G. de l'ex-Anaconda, avance les chiffres de 20 à 30 millions de dollars annuels pour l'importation de ces éléments. Dollars qui étaient avancés par les banques américaines. De source chilienne on estime que 30% des bus privés, 21% des taxis et 33% des bus d'État étaient paralysés faute de pièces de rechange. Les camionneurs qui participèrent à la grève d'octobre avancèrent qu'une des raisons de leur action était l'impossibilité d'obtenir les pièces de rechange dont ils avaient besoin pour continuer à travailler.

En somme en janvier 1973:

Alors que le secteur industriel augmenta considérablement entre 1971 et 1972, les investissements furent minimes en raison du manque de dollars et de l'obligation d'affecter les rares devises disponibles à des biens de première nécessité. Ainsi le taux de croissance a probablement diminué dans les années suivantes. Le rationnement devint nécessaire pour empêcher que le marché noir ne fixe des prix trop élevés aux articles de première nécessité, prix hors de portée des familles moyennes.

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

b) LA LONGUE MAIN DE LA CIA

Une vie exemplaire.

Le 16 juin 1973 un individu se disant être Richard A. Zanders se présenta au consulat chilien à Washington comme ancien membre de la CIA des États-Unis et de l'agence nationale de sûreté.

Zanders remit un document contenant certaines informations sur les plans de la CIA contre le gouvernement d'Unité Populaire chilien et affirma être en mesure de donner d'autres informations aux autorités chiliennes. Il demanda à être entendu à l'ambassade chilienne au Mexique.

Le gouvernement chilien ayant accepté, Zanders traversa la frontière en voiture, en présentant sa carte d'assurances sociales, et se rendit à Mexico où il donna les premières informations sur les plans de la CIA contre le Chili - informations qu'il avait obtenues par l'intermédiaire d'amis qui travaillaient toujours pour l'agence nationale de sûreté. Le fonctionnaire chilien spécialement envoyé à Mexico pour l'entendre conseilla le 30 juillet de faire venir Zanders au Chili.

Là, Zanders révéla au cours de divers entretiens les faits suivants:

Richard Alexander Zanders; âgé de 31 ans, divorcé, ingénieur diplômé de l'Institut technologique de l'Illinois; s'était engagé dans la marine en 1959. Il fut choisi pour se spécialiser dans les renseignements militaires. Il suivit un cours de quatre mois au camp Bobets, San Diego, puis fut transféré à Fort Tennyson. Par la suite, il fut envoyé à l'école spéciale San Heneystry où il séjourna pendant 30 jours, puis nommé responsable de la section des renseignements et de la sûreté des fusiliers marins à Seal Beach, Californie. Il suivit également des cours de criminologie et de sûreté. Démobilisé le 21 mars 1960, il entra dans la CIA. En 1968, il fut détaché à l'agence nationale de sûreté et devint directeur du département de fichage et classement des opérations, ayant rang de commandant.

Au cours de ces années, il accomplit des missions au Canada en 1965; deux fois au Vietnam en 1965 et 1968, au Panama, au Pérou et au Brésil en 1969. La même année, il se rendit en Suède, au Danemark et en Suisse. En 1970 il effectua des missions au Canada, en Jamaïque et à la base navale de Guantanamo. à Cuba.

Zanders avoua être un spécialiste des techniques les plus modernes d'espionnage électronique, photographique et chimique, et avoir participé à l'instruction d'agents spéciaux des organismes de sûreté américains. A l'appui de ces affirmations il remit divers appareils, dont: 4 micropoints insérés dans une pièce de 5 cents américaine, une bande cassette enregistrée en ultra-sons, un rouleau de pellicule infra-rouge. Tous ces appareils contenaient des copies d'originaux de plans de la CIA contre le Chili.

Zanders fit un bilan de ses activités pour le compte de la CIA et de la ANS. De 1960 à 1968 il avait travaillé pour la CIA dans la division de sûreté interne. Dans l'infanterie de marine, il avait pénétré des groupes de gauche, antibellicistes et pacifistes des forces armées.

En Europe occidentale, il travailla avec les services secrets européens pour la coordination des activités de contre-espionnage destinées à pister et à réprimer les jeunes gens qui avaient refusé le service militaire en raison de leur hostilité à la guerre du Vietnam.

Au Brésil, il collabora avec la police dans la répression des mouvements révolutionnaires. Il dirigea l'installation des microphones dans le consulat cubain à Kingston, Jamaïque, approvisionna des agents infiltrés en territoire cubain à travers la base navale de Guantanamo, rassembla de la documentation cubaine, et fut chargé d'une mission d'espionnage électronique: surveillance de l'éther, interception de communications officielles, etc., dans toute la zone des Caraïbes.

Interrogé sur les motifs de sa conduite actuelle, Zanders expliqua qu'il avait été impressionné par le génocide mené systématiquement contre les paysans du Nord-Est brésilien par certaines compagnies nord-américaines qui y avaient obtenu des concessions d'exploitation. Dans le cadre d'un projet de contrôle démographique, la CIA fournissait des produits stérilisants au gouvernement brésilien, qui étaient distribués dans cette région. Cela se traduisait par une grande quantité de malformations congénitales et de mort-nes.

La guerre du Vietnam lui avait également causé une impression défavorable.

Peu de temps après il fut muté à l'ANS. C'est là que Zanders eut connaissance pour la première fois des plans contre le gouvernement du président Allende et qu'il exprima son désaccord à ses supérieurs. Il décida alors de commencer à soustraire des documents secrets pour les photocopier. Au bout d'un an, il avait réuni deux grandes caisses contenant des milliers de documents sur le Chili. Il n'avait pas alors d'intentions précises quant à l'utilisation de ce matériel.

Découvert par la CIA, il fut condamné à trois ans de prison. Incarcéré à la prison fédérale de l'État de Washington, il fut soumis au régime de «sûreté maximale» mais au bout de trois mois ces mesures furent levées et il put travailler pendant huit mois dans une ferme. Il réussit à s'évader, mais fut repris à Tacoma.

Grâce à cette tentative d'évasion, sa mère fut informée du lieu où il était détenu: elle s'installa à Tacoma et réussit, au bout de quelque temps, à obtenir d'un gardien noir qu'il aide Zanders à s'évader moyennant paiement de 1 000 dollars.

Il vécut caché chez des amis et réussit à prendre contact avec certains de ses collaborateurs qui l'aidèrent à réunir des documents concernant les étapes les plus récentes du «Plan Centaure» contre le gouvernement d'Unité Populaire.

Après analyse des documents fournis, la Direction générale des Renseignements du Chili arriva à la conclusion que Zanders était effectivement un agent de la CIA. Bien que partiels, et comportant des zones obscures, les documents de Zanders complétaient les informations que possédait déjà la Sûreté chilienne.

Quelques semaines avant le coup d'État du 11 septembre, le gouvernement d'Unité Populaire disposait de toutes les pièces du «Plan Centaure». Après le coup, certains fonctionnaires de la Sûreté restés loyaux se joignirent à la résistance antifasciste et emportèrent l'information sur les activités de la CIA contre le Chili, qu'ils firent clandestinement passer à l'étranger.

Mais il y a aussi des sources plus conventionnelles pour connaître les agents de la CIA:

A maintes reprises au cours des dernières années, le gouvernement des États-Unis a utilisé des commandos spécialisés dans les coup d'État comme arme de choc contre les gouvernements anti-impérialistes. Ces commandos sont composés d'agents de la CIA dont la spécialité consiste à renverser les gouvernements. Dans la seule Amérique latine, des commandos de ce genre ont été utilisés au Guatemala (1954), au Brésil (1964), en Bolivie (1971), en Uruguay (1973), et tout récemment au Chili. Dans le cas du Chili, des agents de la CIA ayant une expérience des «opérations spéciales» se sont regroupés pour chercher à renverser Allende. Parmi les agents identifiés (voir les notices biographiques ci-dessous), deux ont participé au coup d'État du Guatemala en 1954, deux se trouvaient dans la République dominicaine au moment où elle a été envahie par les troupes des États-Unis en 1965, et trois ont joué un rôle actif dans les opérations brutales de «pacification» menées contre le mouvement de libération au Guatemala (1966-1969).

Il ressort des notices biographiques que l'ambassade des États-Unis au Chili, et plus particulièrement sa section politique, ont servi de couverture aux agents de la CIA. C'est la pratique normalement suivie dans la plupart des pays étrangers. Eu fait, la CIA contrôle une grande partie des postes les plus importants des Affaires étrangères. D'après le journaliste américain

Jack Anderson, plus de 1 500 membres de la CIA figurent sur les effectifs du Département d'Etat. Les fonctionnaires des Affaires étrangères ont ainsi vu leurs fonctions, dans de nombreux postes, réduites à des tâches subalternes. Et ils ne représentent dans certains cas que 25% de l'effectif total de la mission.

En outre, l'ancien ambassadeur du Chili au Mexique, Hugo Yigorena Ramirez, dit avoir vu des documents faisant état d'un plan conçu par la CIA sous le nom de code «Centaure», pour renverser le gouvernement Allende. Le Plan «Centaure» prévoyait une guerre économique et psychologique contre le Chili, notamment l'introduction de fausse monnaie et la destruction du rythme des cultures.

Une analyse du coup d'État militaire au Chili a été faite par Waldo Thayer dans le San Francisco Chronicle (1er septembre 1971). Selon Thayer, la CIA aurait mis au point un plan destiné à renverser six gouvernements sud-américains, à commencer par la Bolivie. Les coups d'État, dirigés et financés (14 millions de dollars) par la CIA, auraient été conçus par un brain trust international comprenant quatre anciens présidents du pays visé, d'éminentes personnalités de l'Église catholique et des officiers conservateurs. Selon cet article, l'ancien président du Chili, Eduardo Frei, a participé à cette conspiration.

Nous donnons plus bas les notices biographiques de quelques-uns parmi les nombreux agents de la CIA qui ont participé de près ou de loin au renversement d'Allende. Les sources de ces renseignements sont: la Foreign Service List, June 1973, The Biographie Register, 1972 et Who's Who in thé CIA de Julius Mader où toutes les personnes indiquées ci-dessous, sauf Shlaudeman et Davis, sont mentionnées comme agents de la CIA. Bien qu'il ne s'agisse que de présomptions, les indications sont suffisamment révélatrices pour exiger une enquête approfondie sur le rôle de la CIA.

Nathaniel P. Davis, nommé ambassadeur au Chili en 1971, est un fonctionnaire des Affaires étrangères dont la spécialité est la lutte contre le communisme. La brève biographie qui suit donne quelques indications sur la perspective dans laquelle il a été placé au Chili.

Davis était en poste à Prague (1947-1949) au moment où le gouvernement socialiste a pris le pouvoir et on le retrouve ultérieurement à Moscou comme conseiller politique (1954-1956). Il obtient ensuite la direction des affaires soviétiques au Département d'État, et, à ce titre, il a l'occasion d'accompagner Khrouchtchev lors de son voyage aux Etats-Unis en 1959. Davis est devenu ensuite premier secrétaire de l'ambassade des États-Unis à Caracas (1960-1962), puis est entré dans le Peace Corps (1962-1965) où il accède au poste de directeur adjoint. En 1962, il était directeur par intérim du Peace Corps au Chili.

En 1965, il est nommé ministre en Bulgarie dans l'intention d'établir des relations diplomatiques normales. De 1966 à 1968 il est membre du Conseil national de sécurité. En 1968 il remplace John Gordon Mein, tué par des guérilleros, au poste d'ambassadeur des États-Unis au Guatemala. Le personnel de cette ambassade était essentiellement composé d'anciens combattants des campagnes de «pacification» au Vietnam. Sous la direction de Davis, cette équipe mène au Guatemala une campagne du même type qui se solde par 20 000 morts en 1971.

Davis remplace alors Edward M. Korry, créature politique de Johnson, au poste d'ambassadeur au Chili. Korry, qui avait été correspondant d'UPI en Tchécoslovaquie en 1948 (quand Davis y était aussi), avertit alors Washington que la situation du Chili est comparable à celle de la Tchécoslovaquie en 1948. La connaissance qu'avait Davis des affaires communistes devait de toute évidence l'aider au Chili.

En décembre 1972, juste avant qu'Allende ne se rende à l'ONU, Davis envoie le câble suivant à Nixon:

«Ce qui est significatif! aujourd'hui c'est que se fait jour de plus en plus la conviction que l'opposition est possible dans les partis de l'opposition, au sein du secteur privé et ailleurs... Plus important encore: l'opposition apparaît de plus en plus nécessaire. Les actes du gouvernement sont incompatibles avec toute idée de transaction. Les objectifs d'Allende sont de plus en plus considérés comme allant au-delà de ce qui peut être accepté. Si nous considérons devoir protéger les intérêts de l'opposition, une confrontation sera peut-être inévitable.»

(Jack Anderson, Washington Post, 11 octobre 1972.)

Deane Roesch Hinton a joué un rôle central dans la campagne dirigée contre le gouvernement de l'Unité Populaire et visant à créer le chaos économique. Un long passé dans les services de renseignement et de lutte anti-insurrectionnelle l'a bien préparé à ce rôle. Hinton est entré à la CIA en qualité de chercheur du Département d'État. Au bout d'un mois il devenait chef par intérim, un mois plus tard (mars 1956), chef du Bureau de recherche et d'analyse pour l'Europe occidentale. Chargé des affaires financières à la mission des États-Unis auprès des communautés européennes pour trois ans, il suit les cours du National War Collège (1961-1962), pour être nommé directeur des affaires politiques et économiques de l'Atlantique où de 1963 à 1967 il reçoit une haute distinction honorifique.

Son poste suivant, officiellement celui de directeur au Guatemala de l'agence des États-Unis pour le développement international (AID), est l'un des plus difficiles dont il ait été chargé. Il y arrive au moment où la guérilla bat son plein après douze ans de lutte. Agissant en liaison avec l'armée locale et les Bérets verts américains, les forces de l'AID /CIA commencent une entreprise de «pacification» calquée sur celle du Vietnam. Hinton était toujours directeur de l'AID lorsque Nathaniel Davis, actuel ambassadeur au Chili, est nommé ambassadeur au Guatemala et lance une contre-offensive victorieuse contre la guérilla après une vaste campagne de terreur. Au Chili cette fois, Hinton précède encore Davis. Il y est début novembre 1969 en qualité de directeur de l'AID. En 1971, il est appelé à la Maison Blanche et nommé directeur adjoint du Conseil de la politique économique internationale, organe clé du Conseil national de sécurité.

Harry W. Shlaudeman est entré au Département d'État en 1954. Il est nommé dans les services consulaires de Colombie jusqu'en 1956. Shlaudeman est surtout connu pour son rôle capital en République dominicaine vers le milieu des années 1960. Charge des affaires politiques à Saint-Domingue en mars 1962, il y mène, après l'invasion des «marines» américains en avril 1965, des pourparlers avec le chef rebelle, le colonel Caamaño. Après l'écrasement des rebelles, Shlaudeman est nommé directeur adjoint pour les Caraïbes au département d'État. Il est muté à Santiago en juin 1969, au second rang après l'ambassadeur, comme chef de mission adjoint.

Daniel N. Arzac. Jr. entre au Département d'État et à la CIA en juillet 1953 en tant qu'analyste des services de renseignements. Il est nommé à Phnom Penh, son premier poste à l'étranger (octobre 1954-août 1956) après la défaite française en Indochine, puis à Montevideo (avril 1957-février 1958) lorsque E. Howard Hunt est responsable de la CIA pour l'Uruguay. A Bogota (Colombie), il est, de décembre 1963 à mai 1969, l'adjoint de l'ambassadeur et occupe un poste au Bureau des Affaires étrangères. Arzae est ensuite muté au Bureau des affaires politiques et économiques à Asunciôn (Paraguay) de mai 1969 à septembre 1971. Un an après l'élection d'Allende, il est nommé à l'ambassade des États-Unis de Santiago en qualité de conseiller politique.

Raymond Alfred Warren entre au Département d'État et à la CIA en 1954 en participant au coup d'État organisé par la CIA contre le gouvernement Arbenz au Guatemala. 11 est nommé conseiller économique à Caracas pendant un an, avant d'être muté à Santiago où il occupe Tin poste analogue, pendant cinq ans. Il est envoyé à Bogota comme conseiller politique fin 1960 et il y reste cinq ans. Puis il retourne au Département d'Etat. Warren arrive à Santiago en octobre 1970 en qualité de chargé d'affaires politiques,au moment où le parlement chilien confirme Allende dans son mandat de président.

Arnold M. haacs a travaillé pour la CIA en tant que spécialiste du renseignement un an après être entré au Département d'État en 1959. Isaacs est conseiller politique à Buenos Aires à partir de juillet 1967 jusqu'au moment où il est chargé des mêmes fonctions à l'ambassade de Santiago, soit en février 1970. Depuis cette date, il s'est fait connaître par les efforts déployés pour s'introduire dans les groupes américains de gauche au Chili.

Keith W. Wheelock travaille au Département d'État et à la CIA en tant qu'analyste des services de renseignements d'octobre 1960 à mars 1962. On le trouve au Congo ex-belge un an après l'assassinat de Patrice Lumumba par la CIA en mars 1962. C'est alors pour la CIA une période d'intense activité dans ce pays, dans le but d'éliminer les dernières poches de résistance. Wheelock retourne à Washington en tant que spécialiste des renseignements au Département d'État. En juillet 1966, il est nommé à Santiago conseiller politique. Il quitte le service diplomatique pour une couverture civile vers la fin de 1969. Selon des communiqués américains publiés au Chili immédiatement avant le coup d'État, Wheelock était lié au groupe terroriste paramilitaire de droite «Patrie et Liberté».

(NACLA, Vol. VII, n° 8, octobre 1973.)

D'autres serviteurs illustres:

James E. Anderson, «consular officer» à Santiago depuis janvier 1971, deux mois après l'entrée d'Allende en fonctions.

John B. Tipton, entré à la CIA en 1958, nommé à Santiago en janvier 1972 en tant que conseiller politique.

Frederick W. Latrash possède une longue expérience dans les pays africains et a participé au coup d'État au Guatemala; il est nommé conseiller politique à l'ambassade de Santiago en 1972, deux mois avant la nationalisation du cuivre.

Joseph F. Mc Manus arrive au Chili après septembre 1972 comme conseiller politique à l'ambassade.

Donald H. Winters, conseiller politique à l'ambassade américaine à Santiago.

Lawrence A. Corcoran, colonel de l'armée de l'air (USAF) des Etats-Unis. Attaché aéronaval à Santiago depuis août 1972; de fait, agent de la DIA = Défense Intelligence Agency (Services des renseignements du Département de la Défense), rivale de la CIA. Corcoran fut le fournisseur des 17 roquettes à 50000 dollars pièce qui servirent à bombarder La Moneda; toutes firent mouche.

William M. Hon, colonel de l'armée des Etats-Unis, attaché militaire de l'ambassade américaine au Chili. Membre de la DIA, en poste au Chili depuis juin 1971.

Adrian H. Schreiber, lieutenant d'aviation, appartenant également à la DIA. En poste au Chili depuis juin 1971, en qualité d'adjoint de l'attaché aéronaval Corcoran.

James R. Switzer, capitaine de vaisseau, membre lui aussi de la DIA. En poste au Chili depuis février 1973, en qualité d'attaché naval. Ses services furent jugés très utiles en matière d'interrogatoires et d'application du «troisième degré» aux sous-officiers et matelots chiliens mis aux arrêts en août 1973, pour cause de «conspiration en vue d'une rébellion».

Structure du détachement de la CIA au Chili.

Groupe d'opération en «média» (propagande et guerre psychologique):
Claude G. Villareal, Paul L. Good, Dennis A. Allred.

Groupe d'opérations clandestines (Covert Actions):
Robert J. O'Neill, Vall Moss, Donald H. Winters et Fred N. Shaver.

Groupe de travail contre les partis de gauche:
James F. Anderson et John B. Tipton. Groupe de travail avec les partis de droite: Daniel H. Arzac, Arthur B. Nixon et Joseph A. Vasile.

Groupe de travail contre Cuba et les pays socialistes:
Allen D. Smith, Franklin Tonini et Arnold M. Isaacs.

Officiers de contact en Bolivie et au Brésil pour les opérations paramilitaires: Léo G. Karpoff (Bolivie), Robert L. Taylor (Bolivie); David Me Grath (Rio de Janeiro) et Claris R. Halliwell (Sâo Paulo).

L'organisation, l'entraînement, l'équipement et le financement des groupes paramilitaires étaient fortement prioritaires dans le cadre des plans de la CIA pour le Chili. Le terrorisme et la violence qu'ils instauraient étaient l'une des armes fondamentales contre le gouvernement d'Allende.

Ce groupe d'action avait pour but général l'instauration d'un climat d'insécurité et de terreur qui permettrait le coup d'État militaire, la création de foyers de violence appelant l'intervention des carabiniers et de l'armée, la provocation contre les organisations de gauche. En même temps il devait entraver des manifestations d'appui à l'Unité Populaire, créer des obstacles à la normalisation de l'activité en période de grève, contribuer à la détérioration de l'image internationale du Président Allende.

Pour organiser les groupes armés, la CIA opta en faveur d'individus qui n'étaient pas compromis avec les partis de l'opposition et qu'on ne pouvait identifier avec une tendance politique précise. Mais ces groupes devaient accepter les règles du jeu établies par la CIA. C'est ainsi que furent recrutés des éléments du monde de la délinquance, de la contrebande, de la drogue. Ces groupes agissaient sous l'autorité de Michael Towley, officier de la CIA, qui coordonnait leur activité mais ne travaillait pas à l'ambassade et ne possédait donc pas de couverture diplomatique. Les agents spéciaux boliviens et brésiliens travaillaient également sous ses ordres.

Ces groupes paramilitaires étaient entraînés à l'étranger. En Bolivie, l'agent de la CIA Arturo Marshall, Chilien, ancien officier de l'armée, se déplaçait librement sous le nom de Manuel Martinez, porteur d'un passeport bolivien. Il coordonait les actions de soutien logistique. La principale base se trouvait à Mendoza en Argentine, à proximité de la frontière chilienne. Il y avait là une base portant le nom d'ELSA (armée de Libération Sud-américaine) où étaient entraînés les militants des groupes Patria y Libertad, Tacna et Tizona. L'entraînement était dirigé par des officiers nord-américains, en majorité vétérans de la guerre du Vietnam qui étaient supposés se reposer à la base américaine de Mendoza. D'autres unités étaient entraînées en Floride dans les bases qui avaient servi aux contre-révolutionnaires cubains. Des agents cubains au service de la CIA les instruisaient en matière de subversion, sabotage et terrorisme.

Voici la structure d'un de ces groupes: Mario Poblete Moos, -chef de groupe, propriétaire de garage - Roberto Souper, étudiant à l'Université du Chili, neveu du commandant du régiment de blindés nº 2 qui mena le soulèvement du 29 juin 1972 contre le gouvernement d'Allende - Alberto Gasset Ojeda, frère de José Gasset, lieutenant du blindé nº 2 - Eduardo Keyner, médecin gynécologue de l'hôpital San Juan de Dios.

L'appui logistique à ces groupes paramilitaires était fourni à partir de la Bolivie et du Brésil. Diverses propriétés et aérodromes privés servaient de relais pour faire entrer le matériel au Chili.

Les fonctionnaires de la CIA qui dirigeaient les opérations paramilitaires étaient:

Leo G. Karpoff, membre de l'ambassade américaine à La Paz. Membre des services de renseignements militaires (MIS) de 1951 à 1967, il travailla ensuite pour la CIA au sein du Département d'Etat. - Robert L. Taylor, également membre de l'ambassade américaine à La Paz. De 1956 à 1959 il était analyste dans l'armée. Depuis 1960, il travaillait pour la CIA au sein du Département d'État. En 1965, il se trouvait à Saint-Domingue lors de l'invasion des marines. - David Me Grath, fonctionnaire de l'ambassade américaine au Brésil, résidait à Rio de Janeiro. Membre du contre-espionnage militaire de 1946 à 1947, il fut employé par la Sûreté militaire de 1951 à 1960, après quoi il travaillait pour la CIA au sein du Département d'État. - Claris R. Halliwell, fonctionnaire politique de l'ambassade américaine au Brésil, résidant à Sào Paulo, fut commandant du Service de Renseignements de la Marine de 1941 à 1946. De 1949 à 1957 il fit fonction d'officier de coordination dans l'armée. Depuis 1958, il travaillait pour la CIA au sein du Département d'État.

Tels sont les personnages. Les voici en action. L'histoire suivante a été reconstituée à Buenos Aires à partir d'enquêtes - celle par exemple de Martin Howe, du New York Times - et de divers témoignages. C'est le cas de Charles Hormans, abattu par la CIA probablement parce qu'il en savait trop.

Quels sont les faits?

Un soir de la fin octobre, le cadavre d'un homme est retrouvé sur les rives du Rio Mapocho. Le corps est troué de balles, la tête porte deux blessures par balles aussi. Traces évidentes de tortures, brûlures de cigarettes, écorchures, brûlures par électrodes. Les empreintes digitales dévoilent son identité: il s'agit de Charles Hormans, cinéaste américain, dont la femme et le père, présents au Chili, font publier depuis 15 jours des avis de recherche le concernant. L'ambassade des Etats-Unis refuse de s'occuper du cas, et même de procéder à l'identification du corps.

Qui était Charles Hormans, et que faisait-il au Chili? Depuis 1972, il travaillait avec sa femme tant à la réalisation de bandes dessinées, qu'à un scénario sur l'impérialisme au Chili. Militants, ils s'étaient rapprochés les derniers temps du cordon Vicuña Mackenna.

Le coup d'État les surprend dans la baie de Valparaiso, à Viña del Mar. Il ressort du témoignage de la femme de Charles Hormans que, durant les derniers jours avant le coup d'État, le cinéaste avait rencontré des civils et des militaires à Valparaiso. Il se lie d'amitié avec un ingé-nieur en chef du XVe district naval de la zone du canal de Panama qui lui avoue «qu'ils sont venus accomplir une tâche, qu'elle était accomplie et qu'ils s'en allaient». Nous sommes dans la nuit du 8 au 9 septembre. Charles Hormans se trouve par hasard ou par flair avec sa caméra dans le port de Valparaiso au moment où un important débarquement d'armes est effectué. Il en informe le lendemain la direction du Parti Socialiste de Valparaiso, leur promettant le film développé pour le jour suivant.

Le 13 septembre Charles Hormans est amené à Santiago dans la voiture du capitaine Ray Davis, chef de la mission militaire américaine au Chili. Au cours du voyage, le capitaine Davis parle beaucoup. Mais Charles est inquiet, il flaire un piège et en parle à sa femme. Le 14 septembre, il se cache dans un hôtel de Santiago et tente de prendre contact avec la résistance. Il a sur lui la pellicule développée, et peut-être aussi un enregistrement de certaines conversations avec des officiers américains. Il obtient un rendez-vous avec un camarade socialiste mais n'arrive pas à le joindre. Inquiet, il tente de se procurer deux billets d'avion et se rend à l'ambassade avec sa femme, puis au consulat. Deux heures plus tard, il est arrêté chez lui. De retour chez elle, sa femme trouvera la maison saccagée. Une grande quantité d'affaires personnelles ont disparu.

Le 18 septembre, le consul général des États-Unis, M. Frederick D. Purdy, est avisé par deux amis de Charles de son arrestation. Il répondra pourtant aux journalistes n'en avoir jamais été informé.

Selon des témoins, Charles Hormans est d'abord emmené au stade Nacional pour une journée, puis transféré dans une villa aménagée par la CIA dans la zone de Bilbao Oriente au flanc de la Cordillère des Andes. C'est probablement là qu'il trouvera la mort.

Le père de Charles fait pression sur ses amis du Congrès afin que l'ambassade des Etats-Unis à Santiago daigne s'occuper du cas de son fils disparu.

C'est alors que le capitaine Davis, chargé de l'enquête, convoque la femme de Charles à l'ambassade, use de la menace afin d'obtenir des renseignements sur un film qu'il aurait tourné, et exige la liste des amis de Charles. Il ressort de l'entretien que le capitaine Davis est à la recherche d'un autre film que Charles Hormans aurait aussi tourné. Pendant plusieurs jours la femme de Charles sera suivie dans les rues de Santiago.

Le 19 octobre, le père de Charles est informé du décès de son fils «par balles». Le corps est enterré au cimetière général. Les militaires chiliens nient formellement avoir détenu le cinéaste. M. Purdy, consul des États-Unis, déclare alors avoir été effectivement informé le 18 septembre, soit un mois auparavant, de la mort accidentelle de Charles Hormans dans la rue. Notons que le nom de M. Purdy figure depuis 1956 dans le Who's Who in thé CIA. De source chilienne enfin, il est apparu que les interrogatoires de Charles se sont déroulés en présence de membres du SIM (renseignements militaires chiliens) et du général Baeza, aujourd'hui directeur des services de renseignements, avec la participation active de militaires de l'ambassade américaine et de la CIA.

Comme le dira M. Purdy à un journaliste anglais: «Charles Hormans était un dangereux extrémiste.»

c) LA LONGUE MAIN DU PENTAGONE

Entre 1950 et 1970, le Chili a reçu plus d'aide militaire - 176 millions de dollars - que tout autre pays latino-américain à part le Brésil. Pour la plupart, l'aide arrivait juste avant les élections de 1964 et de 1970, afin de satisfaire des militaires susceptibles do penser à gauche. Pendant trois années, de 1970 à 1973, le niveau d'aide n'a pas fléchi, soit 46 millions, y compris les promesses pour 1974. Ceci correspond au double de la totalité de l'aide militaire pendant les quatre années précédentes.

Plus de 70% des appareils de l'aviation chilienne consiste en appareils made in USA. Au printemps 1973, les États-Unis ont donné des crédits au gouvernement marxiste d'Allende pour l'achat des chasseurs à réaction F-5E (comme ceux qui sont actuellement offerts à l'Arabie séoudite). Cette offre est significative puisqu'elle nécessite la signature personnelle de Nixon, étant donné le degré de sophistication de ce type d'avion. Le président ne donne sa signature que si les fonds sont considérés importants «pour la sécurité des États-Unis» - ce qui évidemment a été le cas.

La marine chilienne a aussi toujours eu l'appui du gouvernement américain. Le jour du coup d'État, elle réalisait des manœuvres conjointes avec la marine américaine.

Durant les 20 dernières aimées, plus de 4 000 officiers de l'armée ont été formés aux États-Unis et dans la zone du canal de Panama. Pinochet a été attaché militaire à l'ambassade chilienne à Washington et a visité à plusieurs occasions la zone du canal. Les autres membres de la Junte ont passé eux aussi des périodes de formation aux États-Unis (Newsweek, 24 septembre 1973).

Les carabineros ont reçu de l'aide américaine. Depuis 1961 la police chilienne a reçu 2,5 millions de dollars - mais le gouvernement d'Unité Populaire a interrompu l'aide eu 1971.

(Sources: Senate Hearings before the Committee on Appropriations, FY 1974; Hearings before the House Committee on Foreign Affairs on the Mutual Development and Cooperation Act of 1973.)

Parmi les 29 000 officiers et militaires sortis de Fort Gulick [académie militaire américaine dans la zone du canal de Panama (N. du T.)] 170 occupent aujourd'hui des postes de chefs de gouvernement, ministres, généraux en chef, commandants généraux et directeurs de services de renseignements en Amérique latine. Six d'entre eux ont des positions importantes dans l'armée chilienne en tant que chef des services de renseignements et commandants de la Deuxième Division d'Infanterie et de la Division d'Appui à Santiago, la Troisième Division d'Infanterie à Concepcién, l'École d'Ingénieurs à Tejas Verdes et l'Ecole de Parachutistes et de Forces Spéciales à Santiago.

(New York Times, 23 octobre 1973; cité par Gary MacEoin, No peaceful way, Sheed & Ward, New York, sous presse.)

d) D'AUTRES LONGUES MAINS...

L'intervention massive de la CIA et du Département d'État dans les élections présidentielles de 1964 a aidé tant à la défaite d'Allende qu'à la victoire de Frei. «L'intervention du gouvernement américain en 1964 a été criante et presque obscène», selon les paroles d'un fonctionnaire bien placé de la CIA. «Nous étions en train d'envoyer des gens à droite et à gauche, principalement du Département d'État, mais aussi de la CIA, cachés de toutes les manières possibles.» Un ex-ambassadeur au Chili affirme que le coût de l'appui caché des US à Frei a été de l'ordre de 20 millions de dollars.

(Washington Post, 6 avril 1973.)

La criante nature politique de l'assistance nord-américaine est mise en évidence par le prêt de 64 millions de dollars accordé au Chili à la veille des élections do 1964 «pour freiner l'inflation». Le montant croissant de la dette externe chilienne indique que plus de 1 300 millions de dollars, c'est-à-dire 140 dollars pro capita sont entrés dans le pays entre 1960 et 1964. C'est ce qu'a coûté la défaite d'Allende aux élections de 1964.

(Chile, facing the blockade, op. cit.)

L'Institut américain pour le développement du syndicalisme libre a pour objectif, selon son président, le P.-D.G. J. Peter Grâce, «de promouvoir des syndicats libres et démocratiques; d'empêcher l'infiltration communiste; et de la liquider là où elle existe déjà». «... L'AIFLD entraîne des Latino-Américains dans les techniques de combat contre l'infiltration communiste. Cet entraînement a été très rentable dans plusieurs cas. Par exemple, ce sont des élèves de l'AIFLD qui ont chassé les communistes des syndicats des ports latino-américains où ils gênaient le travail. Après quelques années d'effort soutenu, les hommes de l'AIFLD sont parvenus à contrôler le syndicat de dockers de l'Uruguay, dominé depuis longtemps par les communistes. Les hommes de l'AIFLD ont chassé les communistes qui contrôlaient les syndicats à la Guyane britannique; ils ont empêché les communistes de s'emparer des syndicats en Honduras; et ont chassé les communistes des très forts syndicats brésiliens» (An address by J. Peter Grace, brochure de l'AIFLD, 16 septembre 1965).

L'AIFLD a été liée au coup d'État contre Joao Goulart, au Brésil, en 1964. «En effet, des diplômés brésiliens de l'AIFLD se sont trouvés mêlés aux opérations clandestines de la révolution juste avant qu'elle n'éclate, le 1er avril. Ce qui s'est passé au Brésil, le 1er avril 1964, ne s'est pas "passé" tout simplement - c'était programmé - et programmé depuis des mois. Beaucoup de dirigeants syndicaux, dont plusieurs formés dans notre institut, prirent part à la révolution et au renversement du régime Goulart.» (Labor Policies and Programs, sous-comité pour les affaires de la République américaine, comité des Affaires étrangères, sénat américain, 15 juillet 1968, p. 4.)

Dans la liste des diplômés de l'Institut, publiée le 28 février 1973, figurent 108 Chiliens provenant d'une centaine de syndicats professionnels et surtout des syndicats des transports et des communications. Entre 1972 et 1973 le nombre d'élèves chiliens dans l'AIFLD a presque quadruplé. (NACLA, vol. VII, n° 18, p. 11.)

L'AIFLD invitait chaque fois plus de «syndicalistes libres» à participer aux programmes d'entraînement aux Etats-Unis. En fait, le secrétaire du commandement national pour la défense des gremios - comité de grève militant d'extrême droite - avait reçu en décembre 1972 une invitation à suivre le cours spécialisé en économie syndicaliste de l'université George Washington au printemps de 1973. (Sidney Lens, «American Labor Abroad - Lovestone Diplomacy», Nation, 5 juillet 1965; New Chile, Berkeley et New York: NACLA 1973: Los Gremios Patronales, Santiago: Quimantú, 1973. Voir aussi «La bourgeoisie à l'école de Lénine» d'Armand Mattelart, Politique Aujourd'hui 1-2 /1974, p. 23.)

Depuis la «grève» des camionneurs d'octobre, la preuve de l'aide américaine directe, en dollars, aux propriétaires des camions, a été établie. Pendant la grève d'octobre, par exemple, et pour la première fois depuis des mois, le prix du dollar est tombé, ce qui indique une entrée de dollars au pays. L'envoyé de Time, Rudolph Rauch, a rendu visite à un groupe de grévistes près de Santiago en train de manger «un somptueux repas de steack, légumes, vin et empanadas». A la question sur la provenance de l'argent pour le repas, les camionneurs ont répondu: «De la CIA.» (Time, 24 septembre 1973.)

WASHINGTON PREND UNE DÉCISION:
LES TROIS OPTIONS DE Mr. CRIMMINS

En mars 1973 eurent lieu des conversations américano-chiliennes à Washington. Armando Uribe, diplomate chilien qui a été présent aux conversations, raconte (8):

Une atmosphère pesante planait sur les participants chiliens: l'ambassadeur Letelier, le député Maira et d'autres (aujourd'hui détenus pour la plupart par la Junte). Le secrétaire d'État Charles Meyer avait déjà renoncé à sa charge. Jack Kubisch avait été nommé secrétaire pour l'Amérique latine (sur la recommandation de Kissinger, qui l'avait connu à Paris à l'occasion des pourparlers avec les Vietnamiens), mais il ne participait pas à ces conversations. John Crimmins, en sa qualité d'adjoint pour l'Amérique du Sud, le remplaça.

(...)

Mais les prémonitions qu'on pouvait avoir sur la décision nord-américaine de mars se confirmèrent tout à fait lorsque Crimmins, dans ses dernières paroles à l'ambassadeur chilien, présenta trois options apparentes qui recouvraient en fait un ultimatum certain:

«Acceptant qu'il y ait conflit entre les États-Unis et le Chili, nous croyons qu'il ne reste que trois éventualités: ou bien nous réglons ce conflit, ou bien nous le gelons, ou bien c'est la rupture.»

Désormais, les États-Unis jouaient cartes sur table. Le moment de l'intervention et le choix des modalités concrètes du plan qui serait appliqué au Chili n'étaient plus qu'une question de temps et de circonstances internationales, d'ailleurs étrangères pour une bonne part à ce pays. Le gouvernement chilien le prévoyait. Le 13 avril, le ministère des Affaires étrangères élabora une étude sur la question. En voici des extraits.

2. L'objectif des États-Unis est de détruire le gouvernement d'Unité Populaire.

(...)

3. A l'origine de l'objectif poursuivi sans relâche et sans merci par la politique nord-américaine contre le Chili, il n'y a pas seulement l'absence d'indemnisation «suffisante» (voire «symbolique») en contrepartie de la nationalisation du cuivre. (...) Non seulement l'existence et les actes du Gou vernement chilien nuisent directement aux intérêts nationaux américains au Chili même, mais cet exemple influe de manière très efficace sur les rapports de force en Amérique latine et dans le tiers monde en général, et - enfin et surtout - le succès de l'expérience chilienne a des répercussions très importantes sur les relations de puissance, essentielles pour eux, que les États entretiennent avec certains pays industrialisés de première importance en Occident, comme la France et l'Italie. (...) En résumé, ce n'est pas seulement l'absence d'indemnisation dans le cas du cuivre (et l'atteinte au principe correspondant) qui gêne les États-Unis. C'est l'existence d'un gouvernement comme celui de l'Unité Populaire qui réalise des actes politiques tels que cette non-indemnisation; et, à l'extrême, l'existence même d'un pays dans lequel est apparu et perdure un gouvernement d'Unité Populaire comme celui que s'est donné le Chili.

(...)

Chacune de ces trois options (et les Etats-Unis le savent) est inacceptable, voire impossible, pour le gouvernement du Chili. En bref:

- la première parce qu'elle signifie une transformation qualitative de la nature du gouvernement d'Unité Populaire, pouvant avoir des conséquen ces incalculables à la fois sur le plan intérieur (...) et sur le plan extérieur. (...) Facteur aggravant, le choix de cette option conduirait à accepter un «accord» - quel qu'en soit le montant - sur l'indemnisation des compagnies du cuivre et sur le principe même de cette réparation, dans des circonstances où les États-Unis feraient reposer toute cette politique sur la liquidation de l'expé rience même du gouvernement d'Unité Populaire;

- la seconde option (...) est inacceptable pour le Chili (et les États- Unis doivent bien le savoir), d'abord parce qu'elle est inconcevable sur le plan international: ils ne peuvent pas «geler» maintenant les relations entre deux pays qui ont maintes divergences sur des affaires où leurs intérêts res pectifs sont foncièrement opposés; ensuite, parce que le développement de la situation intérieure chilienne situe nécessairement dans un futur plus ou moins proche les conditions additionnelles qui viendraient briser un tel «gel», de la même façon que, dans le cas des États-Unis, les intérêts privés affectés par les mesures chiliennes ne sont pas «gelables» par la seule décision du gou vernement des États-Unis; troisièmement, le fait d'«entériner» ou de «régulariser» le conflit risque de créer des problèmes au gouvernement chilien au sein de l'Unité Populaire et de la gauche; quatrièmement, les termes actuels du conflit ainsi «gelé» impliquent déjà des préjudices sérieux, d'ordre économi que et autres, pour le Chili, qui iraient s'aggravant avec le temps; enfin, cette sorte de perpétuation du conflit dans ses termes actuels implique en fait une mise en «hibernation» des intérêts chiliens, une paralysie de sa politique de défense anti-impérialiste et autres, un graduel isolement du pays;

(...)

- la troisième option (rupture) contient naturellement une menace de fond qui précise le caractère d'ultimatum propre à l'ensemble du plan nord-américain de mars; il reste à l'analyser, car en faisant cette proposition, les États-Unis prennent l'initiative d'indiquer que, dans cette éventualité, la lutte avec eux serait sans ménagements et «an finish».

(...)

* *

En décembre 1972 les Chiliens ont tenté à nouveau d'arriver à un accord avec les Américains. Ils pensaient en outre, dans le cas d'un nouvel échec, obtenir l'appui de Léonid Brejnev. Mais Allende devait apprendre à Moscou que Nixon était passé par là avant lui, et qu'il avait obtenu l'abstentionnisme russe. La rencontre américano-chilienne de Washington devait donc rester infructueuse.

(...)

Par conséquent les Chiliens ont demandé l'application d'un vieux traité entre les États-Unis et le Chili, datant de 1916, qui devait servir à régler les conflits là où les canaux diplomatiques normaux se révélaient inefficaces.

Le traité stipulait la création d'une commission permanente internationale de cinq membres. La commission avait été renouvelée pendant la présidence Kennedy. Elle était présidée par Mme Suzanne Bastid, professeur de droit international à l'Université de Paris; les délégués pour le Chili étaient Edmundo Vargas, professeur de droit international à l'Université du Chili, et Manfred Lachs, expert polonais et membre de la cour internationale de La Haye. Les deux délégués pour les Etats-Unis étaient décédés.

Les Américains n'ont pas remis en cause l'existence du traité; mais ils ont déclaré qu'ils n'accepteraient pas de suivre ce chemin.

Quand Allende est allé à Buenos Aires, en mai 1973, pour l'installation du président argentin, il chercha donc à rencontrer le secrétaire d'Etat William Rogers. Lors de leur entretien, Rogers promit une réponse officielle de Washington au sujet de l'application du traité, dans les trois semaines. A ce moment Washington était probablement arrivé à la conclusion que la politique d'attente non seulement fonctionnait à merveille, mais qu'elle allait bientôt donner des résultats positifs, comme ce fut le cas.

(D'après un mémorandum présenté au sénateur Fulbright par des membres de PARA, des Chrétiens américains au Chili; cité par Gary MacEoin, No peaceful way, Sheed & Ward, New York, sous presse.)

PUIS C'EST LE COUP

Certains faits se succèdent rapidement pendant les mois d'hiver austral, mouvements de personnalités, de militaires, de diplomates. Par exemple:

- Trois dirigeants d'extrême droite chiliens se rendent à Washington juste avant le coup d'État raté du 29 juin 1973: Andrès A. Zaldivar, Mario Arnello et Juan de Dios Carmona. Dans un article d'El Rebelde,journal du MIR, ces personnes sont identifiées comme étant des membres du Commandement Opérationnel Central des forces anti-Allendistes.

- Quatre vaisseaux de la marine américaine se dirigent, comme par hasard, vers le port de Valparaiso le jour du coup. Ils font partie de l'opération Unitas, des manœuvres navales conjointes des pays de l'hémisphère qui se tiennent chaque année vers septembre/octobre en face des côtes du Chili (New York Times, 14 septembre 1973). Ces vaisseaux, dont un sous-marin, avaient participé aux mêmes manœuvres pendant la «grève» d'octobre 1972, première tentative sérieuse de renverser Allende.

- L'ambassadeur américain au Chili, Nathaniel Davis, se rend aux États-Unis le vendredi 7 septembre 1973, 4 jours avant le coup. Il s'entretient avec Kissinger le 8. Il rentre au Chili le 9.

- Le gouvernement Nixon admet avoir eu connaissance du coup avant le 11. Selon le New York Times (14 sept.), l'ambassade à San tiago savait qu'un coup devait avoir lieu le 11. Un porte-parole de la Maison Blanche a dit qu'aucun effort n'avait été fait pour prévenir le gouvernement d'Allende ni pour décourager le coup. Le télégramme avertissant l'ambassade américaine du coup est arrivé la veille même. Il a été communiqué, semble-t-il, à Arnold M. Isaacs présent en perma nence au bureau du Département d'État au Chili et l'un des agents de la CIA employés par l'ambassade américaine à Santiago (New York Times, 15 septembre 1973).

S'INGERER OU NE PAS S'INGERER: THAT IS THE QUESTION

On peut se demander dans quelle mesure tout ceci constitue une «ingérence» et même si «ingérence» il y eut. Pour les sceptiques et les récalcitrants, établissons quelques comparaisons. La Junte, par exemple, appelle «ingérence» l'attitude exemplaire de la représentation diplomatique suédoise à Santiago pour la défense des victimes de la répression militaire. En effet, dans une circulaire officielle du ministère des Affaires étrangères du Chili (n° 283, complément à la circulaire 279, signée «Huerta» et adressée à tous les ambassadeurs chiliens), la Junte communique sa réponse aux protestations du gouvernement suédois au sujet du cas de Consuelo Alonso Freira, réfugiée à l'ambassade cubaine (laquelle était à son tour hébergée par l'ambassade suédoise). Mlle Alonso avait été sauvée in extremis par les diplomates suédois à l'hôpital même où elle avait subi une intervention chirurgicale et cela dans des circonstances dramatiques. Au paragraphe 4e de cette réponse, il est dit:

«Quand le résultat de l'intervention chirurgicale de Mlle Alonso s'est avéré satisfaisant, des effectifs de la direction générale des investigations sont arrivés à la clinique pour l'arrêter afin de l'interroger ultérieurement et selon les dispositions légales cri vigueur. Les représentants diplomatiques suédois ont essayé d'empêcher cette arrestation, ce qui constitue une ingérence dans les affaires chiliennes, et sur son territoire national» (souligné par nous).

Toutefois, la Junte n'appelle pas «ingérence» la présence de spécialistes brésiliens aux «interrogatoires» des prisonniers politiques après le coup d'État. M. Antoine Blanca, membre du comité directeur du parti socialiste, qui s'était rendu du 1er au 6 octobre à Santiago avec une délégation de l'Internationale Socialiste, a déclaré qu'«une vingtaine d'officiers brésiliens, spécialistes des interrogatoires poussés et de la lutte antiguérilla, sont en permanence au stade Nacional» (Le Monde, 11 octobre 1973).

En revanche, chose étonnante, la Junte dénonce l'ingérence étrangère aux Nations Unies. Son ambassadeur, Raúl Bazan, dans une séance orageuse le 25 février 1974, se plaint au nom de la Junte des mensonges qui circulent au sujet des tueries et tortures dont on accuse les militaires partout dans le monde. Il soutient que la Junte a arrêté des gens, non à cause de leurs idées, mais pour avoir conspiré avec des puissances étrangères afin de faire rentrer des troupes étrangères et inciter à la révolte. Il admet, il est vrai, que quelques prisonniers aient pu être maltraités, mais il est catégorique: aucun oflicier chilien n'a jamais donné l'ordre de torturer quiconque (Herald Tribune, 27 février 1974).

Est-ce à dire que l'ordre est toujours donné par des officiers étrangers?

En tout cas, Amnesty International confirme la présence de tortionnaires brésiliens au Chili.

Dans une lettre de dénonciation signée par le secrétaire de l'organisation, et fondée sur une enquête d'une semaine menée par une commis-cion de juristes et de représentants de Amnesty International, présents à Santiago immédiatement après le coup d'Etat, il est dit:

Ceux qui se chargeaient de distribuer les prisonniers dans le stade Nacional du Chili n'ont eu aucun mal à reconnaître que la police brésilienne avait été présente aux interrogatoires, pour montrer ses méthodes aux policiers chiliens... On a parlé en particulier d'un cours de quatre jours donné par la police brésilienne au ministère de la Défense. (Marcha, 25 janvier 1974.)

D'autre part, des gens de vaste culture, diplômés d'une université très restricted, le Southern Command, dans la zone du canal, à Panama, ont apporté leur aide aux militaires au moment du coup:

Le Southern Command est à la fois une centrale de renseignement, une «université militaire» pluridisciplinaire et une base opérationnelle. Dans l'école antiguérilla, des milliers d'officiers et de sous-officiers latino-américains s'entraînent à la guerre contre la subversion. Les officiers reçoivent une formation technique complète dans les diverses écoles militaires éparpillées dans la zone du canal: école de transmissions, école d'état-major, école d'aviation. Des bâtiments souterrains, des locaux creusés dans les rochers abritent le centre nerveux d'un système de communication qui couvre tout le continent.

Ici, les responsables américains sont en liaison directe, par téléphone et par télétype, avec leurs correspondants implantés dans toutes les capitales sud-américaines, où leur rôle est plus important que celui des ambassadeurs américains «officiels». Un réseau aérien se superpose à celui des télécommunications. Pour rejoindre Rio, Santiago ou Montevideo, les agents civils et les «élèves» militaires du Southern Command disposent de leurs propres avions, de leurs propres aéroports. La création du centre remonte au début des années 1960. Il traduit un choix stratégique arrêté par Washington après l'échec de l'Alliance pour le Progrès. Le programme généreux de Kennedy, visant à aider les pays qui feraient des réformes sociales et agraires, s'est effondré devant la résistance des castes dirigeantes latino-américaines. Pour enrayer la progression de la «subversion» castriste, les Américains ont décidé de jouer la carte des militaires.

Dans les écoles de Panama, un mythe est né: celui de la «solidarité» des soldats sud-américains. L'action psychologique a largement réussi. Thème: «Nous avons les mêmes préoccupations, nous sommes des patriotes, nous voulons des réformes et nous avons un ennemi commun, le communisme.» Chez les officiers et les sous-officiers catholiques des armées du Sud, le plus souvent issus des classes moyennes, ces formules simplistes suffisaient le plus souvent à cimenter une conscience politique élémentaire. Trente-cinq mille d'entre eux ont reçu la bonne parole du Southern Command. Ils fournissent l'encadrement des armées qui ont pris le pouvoir au Brésil, en Bolivie, en Uruguay, au Chili. Et la «solidarité» des gorilles n'est pas un vain mot.

Les Brésiliens ont fourni aux militaires uruguayens une aide efficace dans la mise au pas des Tupamaros. En Bolivie, leurs «spécialistes» ont activement participé à la «normalisation» entreprise par Banzer. Aujourd'hui, c'est le tour du Chili. Les gorilles boliviens, brésiliens et uruguayens sont à Santiago, à Valparaiso, à Concepciôn. Dans les stades, les camps et les prisons, ils interrogent, trient et tuent selon les méthodes éprouvées qui leur ont été inculquées dans les écoles du Southern Command.

(François Schlosser dans Le Nouvel Observateur, 22 octobre 1973.)

Mais le Southern Command n'était qu'une source d'aide directe parmi d'autres.

Montréal (A.F.P.). - Un avion de l'armée de l'air américaine, spécialement équipé pour des missions d'espionnage, a coordonné les communications radiophoniques entre les forces armées chiliennes le jour du coup d'État du 11 septembre, indique l'agence clandestine chilienne Arauco.

L'agence chilienne, qui donne le numéro de l'appareil et le nom des pilotes, précise que le nom de code de la mission était Airstream. L'appareil, qui devait servir de station de radio volante, franchissait la frontière chilienne depuis Mendoza, en Argentine, et disposait d'une liste d'aéroports chiliens utilisables en cas d'urgence. (Le Monde, 14 décembre 1973.)

(...) Le 7 septembre, selon des sources bien informées, 32 avions d'observation et de combat américains ont atterri à l'aéroport du Plumerillo, Mendoza [Argentine, en face de la Cordillère, à moins d'une heure de vol de Santiago (N. du T.)), dont 15 sont retournés le mercredi 13 dans l'après-midi (...). (Panorama, 20 septembre 1973.)

Et plus précisément: le journal conservateur mexicain Excelsior publie, le 2 octobre 1973, un entretien avec l'ex-députée chilienne, Gladys Marin, à l'endroit où elle se cachait. Mme Marin déclarait:

«La Moneda a été bombardée avec les roquettes les plus sophistiquées que l'industrie de guerre américaine ait jamais expérimentées au Vietnam. Ces roquettes, qui ne font pas partie de l'arsenal chilien, ont été envoyés ad hoc de Washington. (...) L'amiral Huerta occupe le deuxième étage du palais de la Moneda, là où ont travaillé Letelier, Almeyda et d'autres ministres des Affaires étrangères. Ce fait, et le fait que ni la chaussée ni les trottoirs entourant le palais n'aient été touchés, montre clairement la précision extraordinaire de ces engins, qui n'ont détruit que l'aile où se trouvaient les bureaux d'Allende et du ministre de l'Intérieur. En outre nous avons vu des télex échangés une semaine avant le coup d'Etat, entre l'aviation chilienne et Washington, pour embaucher une équipe d'acrobates et de chasseurs bombardiers supersoniques. Nous avons les noms des pilotes de la US Air Force. Ils doivent être déjà de retour dans leur pays.»

(Excelsior, Mexico, 2 octobre 1973.)

On peut ajouter que la précision des roquettes a été le sujet d'innombrables articles de presse partout dans le monde, de la part de journalistes fascinés par le pouvoir des armes. On a noté mille fois, en particulier, que les 17 roquettes utilisées contre la Moneda ont toutes atteint leur cible. On a aussi souligné que chaque roquette coûtait 50 000 dollars.

Mais les coups d'Etat militaires sont toujours chers. Qui finance?

Deux témoignages, l'un public, l'autre secret, confirment que le capitalisme brésilien a joué un rôle essentiel. Dans le Washington Post (le journal qui dévoila le «cas Watergate»), Marlise Simmons publie un article traçant le parallèle entre le coup d'État brésilien de 1964 et celui du Chili. Selon Simmons, Glycon de Paiva, un géologue et collaborateur de Castelo Branco au moment du renversement de Joào Goulart, avait donné sa «recette» à des personnalités des affaires chiliennes; une recette très chère, dont les ingrédients principaux étaient la création du chaos économique et l'organisation de manifestations et d'actes de terrorisme. Selon Simmons, il n'y a pas de preuves de la participation directe du gouvernement du Brésil à cet effort. Il est bien plus probable que des émissaires de Santiago se soient adressés à un membre de ce qu'on appelle au Brésil le Mouvement Démocratique Brésilien, M. Aristoteles Drummond qui, selon ses propres déclarations, a transporté de l'argent au Chili pour des actions politiques.

L'autre témoignage provient... de Washington ! Et en particulier du directeur même de la CIA, M. William Colby. Devant la chambre des représentants du Congrès américain, Colby fut assailli de questions, le 11 octobre 1973, au sujet des liens entre la chute d'Allende et les intérêts des entreprises brésiliennes liées aux multinationales siégeant aux Etats-Unis. Questionné sur ce qu'il savait au sujet des transferts d'argent du Brésil au Chili et, en particulier, s'il était au courant de deux voyages réalisés par Jack Wyant, représentant du Council of thé Ame-ricas (entreprise privée), M. Colby dut concéder:

Colby: Je ne peux pas l'exclure. Franchement, je ne sais pas, mais je ne peux pas l'exclure.

Il est alors interrompu par son assistant, Davis, certes imprudent pour quelqu'un de la CIA:

Davis: Il y a des preuves de la coopération entre des groupes d'hommes d'affaires brésiliens et chiliens, mais ceci n'a été qu'une partie de l'aide financière. La partie la plus importante a été fournie par les Chiliens aux-mêmes. (Information recueillie dans La Opinion de Buenos Aires, du 20 janvier 1974, et Marcha, de Montevideo, du 11/1/74.)

Quelques jours après le coup d'État, Pinochet devait déclarer:

«Notre mouvement est un mouvement national. Ni les Etats-Unis m aucun autre pays n'y a été mêlé. Le secret était tel, que même ma propre femme n'était pas au courant de ce qui allait se passer. Il s'agissait d'un problème qui était notre problème, et celui de personne d'autre.»

(Le Monde, 23 septembre 1973.)

Que le général cache à son épouse ce que boa lui semble ! Une chose est sûre: l'aflirmation de Pinochet est fausse.

QUE RESTE-T-IL AUJOURD HUI DU BLOCUS INVISIBLE AUTOUR DU CHILI? ABSOLUMENT RIEN

Rio de Janeiro. - La mission envoyée par la junte militaire chilienne, fin octobre à Brasilia, afin d'obtenir aide économique et lignes de crédits, n'est pas revenue les mains vides. Tout n'a pas été révélé des négociations qui ont eu lieu, pendant deux jours, entre le nouveau président de la banque centrale de Santiago, le général Eduardo Cano, et les autorités brésiliennes. Un porte-parole de la banque vient cependant de déclarer qu'un crédit de 12 millions de dollars avait été accordé au gouvernement du général Pinochet pour acheter du sucre brésilien.

(Le Monde, 1 novembre 1973.)

* * *

Le 8 novembre dernier, la CORFO (Institut de développement), organisme d'État le plus important, annonçait que la BID lui avait octroyé un prêt de 20 millions de dollars pour promouvoir un plan d'électrification rurale. Le lendemain, James R. Greene, président de l'Association des Banquiers de New York, informait à Santiago que la Manufacturer Hannover Bank de cette ville venait de concéder un prêt de 24 millions de dollars au Chili pour l'achat à l'étranger d'articles de consommation courante. Enfin, le 11 novembre, des banques privées américaines ont approuvé des crédits pour plus de 100 millions de dollars en faveur de la Banque Centrale du Chili, destinés à promouvoir le commerce extérieur. En outre, le Fonds Monétaire International - qui prépare actuellement à Santiago un rapport sur l'économie du pays - octroiera un prêt spécial de 80 millions de dollars une fois le rapport terminé.

(Marcha, 23 novembre 1973.)

* * *

Une délégation d'experts de la Banque mondiale a été reçue le lundi 11 février à Santiago du Chili par le président de la Banque centrale chilienne, le général Eduardo Cano. La Banque mondiale a déjà accordé au Chili un prêt de 13 millions de dollars à l'occasion de la visite à New York du ministre chilien de l'Économie, M. Fernando Leniz. D'autre part, la quinzième assemblée de la Banque interaméricaine de développement se tiendra du 1er au 4 avril à Santiago du Chili en présence de quelque mille experts parmi lesquels les ministres des Finances et de l'économie des États-Unis, du Canada, et des pays d'Amérique latine, à l'exception de Cuba. Cette réunion sera la première conférence internationale qui aura lieu au Chili depuis l'arrivée des militaires au pouvoir, le 11 septembre dernier.

(Le Monde, 10 janvier 1974.)

* * *

(...) on a appris à Santiago que la Junte militaire chilienne avait reçu près de 300 millions de dollars de prêts depuis qu'elle est au pouvoir. L'organisme qui lui a accordé le prêt le plus important est le Fonds monétaire international (95 millions de dollars), suivi par la Banque interaméricaine de développement (30 millions de dollars) et la Banque mondiale (13 millions de dollars). Le Brésil, les États-Unis et l'Argentine ont prêté à eux trois 146 millions de dollars à la junte. C'est le Brésil qui a accordé les prêts les plus importants: 62 millions de dollars.

(Le Monde, 16 janvier 1974.)

Mais le Chili est «usé» pour la presse; on lui accorde chaque fois moins de place. De temps à autre, des personnes connues et préoccupées par le tour que prennent les alignements politiques se prononcent sans qu'on puisse les ignorer.

Nous avons reçu de MM. Michel Blum, secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l'homme; Joe Nordmann, secrétaire général de l'Association internationale des juristes démocrates; Louis Petiti, président de l'Association internationale des juristes catholiques, et Leopoldo Torres, secrétaire général de l'Association internationale des juristes catholiques, une lettre dont nous extrayons les passages suivants:

Les pays occidentaux créanciers du Chili vont se réunir avec les représentants de la junte pour examiner la question du paiement de la dette extérieure chilienne.

(...)

En fonction des modalités de cet examen, et surtout de l'opinion politique que les créanciers, principalement des États-Unis dans le cas du Chili, se formeront de la Junte au sein du Club de Paris, celle-ci obtiendra de nouvelles lignes de crédits, des conditions favorables pour le commerce avec les membres du Club et le reste du monde, une considération internationale nouvelle, une sorte de «légitimation» plus importante que les reconnaissances diplomatiques.

Est-ce que la Junte mérite cette «légitimation» accordée par la finance? Plus précisément, est-ce que les pays de l'Europe occidentale, en examinant sans discrimination les points de vue qu'apporteront les représentants de la Junte, peuvent laisser de côté les abus de droit commis par celle-ci? N'y a-t-il pas au demeurant une contradiction entre une prétendue «bonne conduite» de la Junte pour le Club de Paris, et son comportement inhumain que nul ne conteste en ce qui concerne l'exercice des droits fondamentaux au Chili?

(...)

Le Club de Paris qui, sous l'influence prépondérante des États-Unis, avait refusé à l'administration Allende les facilités économiques demandées, va-t-il les accorder à présent à la Junte?

Si la Junte, pour démontrer sa «bonne conduite», s'engage à payer de grosses compensations pour le cuivre (lesquelles peuvent être masquées sous la forme de «commissions» sur les ventes de cuivre, ou tout simplement par la cession en fait des leviers de commande en «accordant» en même temps des sommes fictives à titre de compensation), doit-on admettre qu'elle mérite des crédits supplémentaires qui faciliteront le paiement de ces compensations supplémentaires ?

Espérons que le Club de Paris mesurera toutes les incidences de ses décisions et que, malgré son caractère en principe technique, il tiendra compte, malgré tout, des crimes commis par la Junte contre les droits humains.

(Le Monde, 20 février 1974.)

Hélas, la définition des mots «crimes» et «droits humains» semble changer selon les intérêts de chacun. Toutefois, ...

La délégation des Pays-Bas a proposé, le jeudi 21 février, aux autres membres du Club de Paris, actuellement réunis, que l'on demande au Chili de faire preuve de libéralisme chez lui s'il voulait bénéficier de conditions favorables pour le remboursement de sa dette extérieure, qui s'élève à plus de 4 milliards de dollars. On confirme, de source bien informée, que les Pays-Bas ont soutenu ce point de vue «avec énergie» devant le Club de Paris, qui regroupe tous les créditeurs du Chili, mais que cette initiative a suscité l'hostilité de la délégation française, qui a estimé qu'il ne convenait pas d' "introduire des questions politiques dans une négociation financière». Cette attitude a été approuvée par les délégations de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne de l'Ouest et des États-Unis, qui détiennent à eux seuls la moitié de la dette extérieure chilienne. C'est la France qui préside cette réunion du Club de Paris.

Le Chili espère ne devoir rembourser que 5 à 10% de ses dettes au cours de cette année, et que le Club adoptera une attitude positive à l'égard de ses perspectives économiques, ce qui lui permettrait d'obtenir de nouveaux crédits. L'appui des États-Unis à un accord à long terme fait suite aux engagements pris par le régime actuel d'accorder des compensations aux compagnies minières américaines nationalisées par le gouvernement Allende, déclare-t-on encore de source informée. Les États-Unis ont conclu un accord bilatéral avec le Chili en décembre dernier sur un remboursement de 124 millions de dollars, environ 6% de sa part de la dette. Cet accord, pour 1971-1972, était en suspens depuis une réunion du Club en 1971.

(Le Monde, 23 février 1974.)

Une règle d'or: ne pas mélanger la politique et les alïaires. Bertolt Brecht n'aurait pas mieux exprimé l'essence même de la démagogie impérialiste que nous vivons.

Le Chili a trouvé hier un accord de base avec ses créditeurs au sujet de la renégociation de sa dette extérieure de 4 milliards de dollars.

L'accord, lié à l'engagement chilien d'indemniser les compagnies productrices de cuivre qui avaient été nationalisées par le gouvernement de Salvador Allende, donne du répit au régime militaire qui prit le pouvoir en septembre.

De source chilienne, on sait que leur délégation était «très satisfaite» du résultat, bien que le Chili soit finalement obligé de payer plus qu'il ne croyait. Selon la même source, l'accord, atteint après trois jours de réunion du Club de Paris, permet au Chili de ne payer que 5 à 10% des mille millions de dollars correspondants à 1973-1974.

C'est ce que le Chili voulait; mais il a dû accepter aussi de régler d'autres dettes. Nous ne disposons d'aucun détail, mais il pourrait s'agir, selon des experts, de quelque 200 millions de dollars. (Herald Tribune, 25 février 1974.)

* *

La délégation chilienne s'est déclarée satisfaite de l'issue des travaux du Club de Paris, bien que le Chili soit appelé à verser plus qu'il n'avait escompté.

Le communiqué publié à l'issue de la réunion de Paris est laconique et se contente de souligner que les pays et les organismes intéressés «ont constaté la gravité des problèmes de balance des paiements du Chili et ses efforts d'assainissement sur le plan économique et financier. Ils ont préparé certaines lignes d'action dans le domaine qui les concerne et sont convenus de ne réunir à brève échéance».

(Le Monde, 26 février 1974.)


Notes:

1. Repris par une dépèche AP datée de Washington, 3 janvier 1971.

2. Cité par Anthony Sampson dans Sovereign State, p. 247.

3. Peter Jenkins, The Guardian, Londres, oct. 1973. Reproduit dans le South China Morning Post, également en oct. 1973. Repris dans Le Monde diplomatique: Armando Uribe, «L'empir américain au Chili", nov. 1973. Jenkins attribue directement cette citation à Kissinger: " In an off the record press briefing in september 1970, Dr. Henry Kissinger told reporters: "don't think we should delude ourselves ' ... "

4. Dépêche AP, 3 janvier 1971.

5. Le Monde diplomatique, nov. 1973, art. cit. Voir également dans le même numéro l'article intitulé «C'est la guerre»...

6. Voir l'exposé du ministre chilien de l'Économie devant la sous-commission de la CIAP (Comité interaméricain de l'Alliance pour le Progrès) sur le Chili, avril 1972.

7. Study on loan terms, debt burden and development, AID, 1965, p. A-46

8. Armando Uribe, op. cit., p. 199 et suiv.


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