Chili, le dossier noir


RÉFLEXION AU BOUT D'UN AN

Nous voici arrivés à la fin de ce dossier noir. Des impératifs de fabrication (1) nous ont empêchés de le compléter par des données récentes, des documents qui, tout en noircissant encore la situation chilienne, permettent d'entrevoir les signes de changements au bout desquels se trouve, peut-être, la lumière d'une victoire finale, oui, du peuple.

La liste des assassinats et des destructions institutionnelles, à un an presque jour pour jour du coup d'Etat, s'est allongée, et ceci malgré les apparences de légalité que les quatre généraux ont voulu faire valoir aux yeux du monde - des procès qui sont des parodies, des condamnations qui ne sont pas nécessairement des peines de mort, une phraséologie aussi grandiloquente qu'hypocrite. Nous avons tous vu le général Pinochet affirmer à la télévision qu' "au Chili il n'y a pas de prisonniers politiques : seulement des relégués politiques". Quel euphémisme pour parler des conditions de vie dans les camps de concentration où certains perdent 30 kilos, la raison et la vie, se suicident ou sont, plus souvent, «suicidés» par la troupe, tel l'ex-ministre de l'U.P. José Tohá!...

La terreur imposée par la Junte ne va pas sans contradictions. Son apparente efficacité dans la tâche d'extirper le «cancer marxiste» s'est accompagnée de la création d'un véritable vide politique autour du gouvernement, à partir du 11 septembre 1973 coupé des masses actives, mais coupé aussi, un peu plus chaque jour, d'importants secteurs d'une bourgeoisie non hostile au coup au départ, mais qui ne trouve ni normal ni acceptable une si longue période de répression dont les mesures prises contre les ouvriers finissent par les atteindre aussi - couvre-feu, licenciements, censure, etc. Même certains secteurs de l'oligarchie chilienne montrent des signes de fatigue; et, en dénonçant ouvertement dans une déclaration (2) la violation systématique des droits humains, les évêques leur ont fourni l'alibi moral nécessaire.

Mais l'isolement de la Junte n'est pas dû seulement à la terreur. Des facteurs économiques précis en sont la cause essentielle. Nous pouvons dire au bout d'un an que le modèle économique appliqué par la Junte implique automatiquement un régime de terreur. Et cela s'explique.

Le coup du 11 septembre fut le coup des monopoles. L'économie était déjà critique à cause du boycott systématique de la bourgeoisie contre le socialisme du président Attende. Le pari actuel repose d'une part sur une paupérisation des masses et donc une réduction du coût de la main-d'œuvre - ce qui favorise toute industrie d'exportation; d'autre part, sur l'élimination progressive des petites et moyennes entreprises qui, dans le contexte chilien actuel, où l'on dénationalise en faveur du monopole privé, constituent une concurrence sérieuse. La détérioration du pouvoir d'achat durant cette année, détérioration supérieure à celle des années précédentes, a provoqué des minirévoltes de grémialistes endurcis (petits commerçants, transports...) qui, ayant tout fait pour provoquer le coup d'État, se trouvent aujourd'hui parmi ses victimes.

Le gouvernement s'aliène donc les classes moyennes. La rentabilité exigée de toute entreprise, impossible dans un tel contexte, exaspère petits commerçants et petits industriels voués à la faillite, d'autant qu'on leur propose comme alternative la «reconversion» - c'est-à-dire de changer, chacun pour son compte et par ses propres moyens, la structure économique du pays et d'«. améliorer» à leurs frais le système actuel. Certains secteurs de l'oligarchie pensent encore que ceci est possible.

Fin de ce processus contradictoire d'un capitalisme vieilli et hystérique, une alliance objective de classes se constitue contre le fascisme de l'Armée dont, entre autres privilèges, et alors qu'on augmente les salaires de 20 % seulement, les militaires voient leurs soldes triplées tant que dure l'état de guerre interne qu'ils ont eux-mêmes décrété...

On pourrait se demander, devant l'isolement politique de la Junte, si les Américains n'ont pas changé, ne serait-ce qu'un tant soit peu, leur position d'instigateurs et de supporters du coup d'État et du régime actuel. En définitive, outre le fait de favoriser les monopoles, un coup à la chilienne devrait - comme au Brésil, par exemple - finir par améliorer le pouvoir d'achat et créer ainsi les conditions pour F introduction massive de la civilisation du supermarché... Cela n'est pas ainsi.

Les agences internationales et les gouvernements étrangers, sous contrôle ou inspiration américaine, ont prêté cette année 750 millions de dollars au Chili, ce qui fait exactement 750 millions de plus qu'à n'importe quel moment du régime U.P. Evidemment ce prêt n'arrange pas la situation : la dette extérieure est, bien entendu, passée de 3,5 milliards à 4,5 milliards de dollars. Et un doute demeure sur l'attitude des Américains dans un futur proche, qui ne financent jamais rien pour des raisons de pure idéologie mais comme résultat d'un calcul de rentabilité. Pour l'instant, le seul souci est d'améliorer l'image, non pas l'économie de la Junte.

Face à celle situation, l'Armée elle-même n'est pas tout à fait monolithique. Chaque branche - air, mer. terre, police - représente un groupe de pression presque autonome, dont les remous internes prennent parfois l'allure de farce. Mais les tendances politiques ne sont que deux : les réactionnaires et les desarrollistas - les fascistes orthodoxes et ceux qui, par contre, envisagent un certain type d'ouverture libérale où l'on favoriserait les entrepreneurs nationaux. Cette division, ajoutée à la rivalité entre les branches, pourrait être dangereuse, d'autant qu'une alliance cachée s'est créée entre certains éléments insatisfaits et l'Église. C'est par rapport à ces éléments que la déclaration des évêques joue le rôle le plus dangereux pour la Junte.

La Junte doit aussi faire face à l'opinion publique internationale. Condamnée partout, si ce n'est officiellement - les États reconnaissent les États et non pas les régimes, nous dit-on ! - la Junte l'a été aussi publiquement par le Tribunal Russell à Rome, en avril 1974. Les témoignages accablants ont été jugés dignes de foi par le tribunal, dont faisaient partie des figures prestigieuses des arts, des lettres, des sciences - comme Gabriel García Marquez, Julio Cortázar, Rafael Alberti, Alfred Kastler, Laurent Schwartz et autres.

D'autre part, en juin 1974, l'assemblée de l'Organisation Internationale du Travail (O.I.T.) a accepté les représentants de la C.U.T. en exil dans son sein, refusant les envoyés de la Junte; et, par un cote à l'unanimité moins un (le Chili), une résolution a été adoptée qui condamne la situation chilienne quant aux conditions de travail, à la répression syndicale, etc., et qui prévoit l'envoi d'une commission d'enquête au Chili.

Reste à se demander quelle résistance offre le peuple chilien à la Junte. Le silence qui entoure cet aspect ne doit pas être confondu avec la passivité. Plus d'une centaine de grèves ont eu lieu au Chili depuis le coup d'État, et certaines ont été gagnées par les travailleurs. Les partis politiques se reconstituent silencieusement, et deux d'entre eux, le M.I.R. et le M.A.P.U. Campesino-Obrero, ont réussi à garder leurs secrétaires généraux dans la clandestinité : ni exilés ni en prison. Une grande solidarité populaire semble évidente, dans laquelle les leaders politiques trouvent refuge et appui.

Par-dessus les divergences héritées du passé, parfois très difficiles à surmonter, la gauche tend à constituer un front unitaire de lutte se voulant très large, allant de l'extrême gauche à la D.C. Il ne faut pas oublier que la répression atteint aussi la D.C. et que, à l'exclusion de la droite du parti, derrière Frei, la D.C., brimée aujourd'hui comme les autres partis politiques, est prête à lutter contre le fascisme aux côtés des autres partis.

Une telle unité, appuyée par une solidarité internationale vaste et efficace, pourrait peut-être, en jouant sur les faiblesses de l'adversaire, faire basculer la situation.

Mais c'est l'avenir. Le Chili fait partie de l'Amérique latine, et ce qui y a lieu n'est pas indépendant de ce qui a heu dans le continent. L'affrontement entre le socialisme véritable et l'impérialisme ne se produit plus de façon ponctuelle mais globale. L'unité des forces progressistes mondiales, jouant sur les faiblesses de l'adversaire, non seulement au Chili mais partout, est la seule voie, croyons-nous, pour qu'arrivé ce changement et que s'ouvre la porte, non pas sur les structures du passé, mais sur un socialisme dans lequel le peuple ait véritablement le pouvoir.

Juillet 1974.


Notes:

1. La publication de ces dossiers était prévue pour le mois de mai 1974. La documentation s'arrête donc au 15 mars. Les événements de la vie politique française déconseillant la publication à la date prévue, elle est reportée à septembre, ce qui explique la lacune que nous voudrions combler avec cette postface.

2. Déclaration des vingt-huit évêques à Santiago, In seconde quinzaine d'avril 1974i, rendue publique par le cardinal Silva Henríquez.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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