Chili, le dossier noir


L'UNITÉ DE LA GAUCHE : PREMIÈRE ÉTAPE DE LA RÉSISTANCE

Ce Dossier noir pourrait se poursuivre indéfiniment ; nous préférons l'arrêter ici, avec une page qui, à la différence de toutes les autres, contienne l'espoir : la déclaration d'unité de la gauche chilienne, signée le 12 février 1974 par les représentants des sept partis principaux en lutte contre le fascisme.

DÉCLARATION DE LA GAUCHE CHILIENNE - Paris, le 12 février 1974.

Depuis déjà cinq mois le peuple du Chili vit sous une impitoyable dictature fasciste. Envahi par ses propres forces armées, le Chili est aujourd'hui une longue frange de terre ensanglantée où des milliers de patriotes sont assassinés, torturés, privés de leur liberté, expulsés des instituts et des universités, implacablement persécutés et privés du droit de subsister moyennant un travail digne. La «clique» armée qui a usurpé le gouvernement pense, avec sa brutalité, pouvoir détruire le peuple et faire taire la voix toujours généreuse et vaillante d'un Chili qui souffre.

Ils n'atteindront pas ce but. Le combat de notre patrie contre ceux qui veulent la détruire complètement s'organise et se développe. Nous, militants de la gauche chilienne qui transitoirement nous trouvons à l'extérieur, sommes partie prenante de ce combat dont la direction se situe à l'intérieur du pays. Nous nous sommes réunis et mis d'accord pour rendre publique cette déclaration à la date d'un nouvel anniversaire de la fondation de la Centrale Unique des Travailleurs du Chili, comme un hommage à notre classe ouvrière et à tous les travailleurs chiliens.

I. SIGNIFICATION DU GOUVERNEMENT POPULAIRE

Les trois années de gouvernement de l'Unité Populaire ont représenté un changement profond et historique pour la société chilienne. La nationalisation de la propriété des monopoles transnationaux et le développement d'une politique internationale réellement indépendante et souveraine firent s'affronter le peuple chilien à l'impérialisme nord-américain. L'expropriation des latifundia a développé la présence de la paysannerie comme force sociale et productive. La formation d'un secteur industriel de propriété sociale et l'étatisation du système financier ont enlevé à la bourgeoisie monopoliste son rôle dirigeant. La stimulation de multiples formes de participation populaire dans l'appareil productif et administratif et le surgissement de nouvelles organisations populaires de base ont permis le développement d'un mouvement social caractérisé par une conscience politique élevée des masses.

La grande bourgeoisie et l'impérialisme ont été fortement frappés par l'avancée du peuple. Sa riposte de classe a été le putsch fasciste du 11 septembre dernier. La dictature militaire est son ultime recours.

II. L'IRRUPTION DU FASCISME :
SA NATURE CRIMINELLE, EXPLOITEUSE ET DÉPENDANTE

La Junte fasciste rompt l'institutionnalité que la bourgeoisie a créée et a dit défendre. Elle assassine le Président de la République ; elle ferme le parlement et les municipalités ; elle intervient militairement dans les universités ; elle décrète la dissolution de tous les partis politiques populaires sans exception, confisque leurs biens et tous leurs moyens d'expression et même met les partis de droite sous contrôle ; elle supprime les libertés de presse, de réunion et de pétition et le droit de grève, ignore toute norme juridique consacrée auparavant.

Les travailleurs sont privés de leurs droits les plus élémentaires ; la Junte décrète la dissolution de la Centrale Unique des Travailleurs et essaye d'empêcher le fonctionnement des syndicats. On fait porter sur eux le poids de la répression politique et économique qui s'étend à un rythme synchronisé, amenant le recul social, la misère, l'incertitude à des couches sociales chaque fois plus larges de la population.

La politique économique officielle s'efforce de rétablir le caractère monopoliste de la structure productive et financière, pour permettre aux grands entrepreneurs nationaux et étrangers de recommencer un processus d'accumulation fondé sur un degré chaque fois plus grand d'exploitation. Cette entreprise de démolition et de destruction s'exécute au prix d'une réduction des salaires réels et engendrant soit par la persécution idéologique, soit par la mécanique de la récession économique le taux le plus élevé de chômage que nous n'ayons jamais atteint. La redistribution des revenus en faveur du grand capital aux dépens de la masse travailleuse et de larges secteurs de classes moyennes est implacable. La tentative désespérée pour mettre en marche des mécanismes financiers externes qui soulagent la situation des moyens de paiement à l'extérieur se développe sur la base de l'entente avec les monopoles internationaux, de la dénationalisation de plusieurs industries et de la recherche de quelque subterfuge pour remettre le contrôle réel du cuivre chilien aux grandes entreprises nord-américaines.

Dans une cynique déclaration publique, la Junte annonce que 1974 sera «la pire année dans l'histoire du Chili d et affirme, qu'avec le soutien des fusils, toute la population devra réaliser des «sacrifices». En même temps cependant elle gaspille le peu de ressources dont dispose le pays, destinant le plus haut pourcentage du budget national jamais connu aux dépenses militaires, au maintien de l'appareil de terreur et à l'acquisition d'un armement nouveau et lui permettant de réprimer le peuple avec plus de brutalité, de renforcer le nouvel axe constitué avec le sous-impérialisme brésilien et de justifier les rêveries géo-politiques du chef de la Junte.

La Junte isole le Chili des nations traditionnellement amies et le rend de nouveau soumis à l'impérialisme nord-américain. Elle ouvre les portes du pays à la voracité des entreprises transnationales de triste réputation. Elle méconnaît le droit d'asile et de protection, viole, assassine en tirant à l'intérieur des missions diplomatiques accréditées au Chili. Elle ne peut enfin empêcher que son caractère fasciste projette son image sanglante vers l'extérieur.

III. L'IMPÉRIALISME ORGANISE LE COUP D'ÉTAT

Depuis le moment même du triomphe populaire en 1970 (à travers des plans préparés par la CIA et financés par les compagnies transnationales) s'est mise en marche la sinistre conspiration qui a culminé avec l'assassinat du Président Allende dans le sanglant coup militaire du 11 septembre dernier.

Une partie de ces plans furent le blocus et le sabotage économique, le boycott financier et l'action concertée des entreprises internationales qui constituent la nouvelle forme d'intervention de l'impérialisme.

La strangulation économique dont le Chili fut l'objet, destinée comme le prouvent les documents de l'ITT à créer les conditions propices à la sédition et à la subversion, a été définitivement prouvée par le câble de l'ambassadeur nord-américain au Chili, Davis, quand il conseille au département d'État de créer «un mécontentement si grand qui pousse majoritairement à l'intervention militaire».

L'action des généraux traîtres est, par conséquent, déterminée par une stratégie globale du grand capital international dont eux ne sont que les gendarmes chargés de réprimer le peuple chilien.

IV. LES CONSÉQUENCES DE LA BARBARIE FASCISTE

La Junte prétend consolider la terreur et la convertir en une forme de vie permanente pour le peuple du Chili. Elle annonce l'établissement d'un «ordre nouveau» qui n'est que la forme par laquelle la dictature prétend justifier sa volonté de rester perpétuellement au pouvoir avec l'objectif de construire une société qui enterre et oublie les formes les plus élémentaires de vie démocratique, qui oublie la culture, la liberté de penser, et de construire le destin du pays. Devant ses yeux fiévreux apparaissent comme «marxistes» l'Église, les Nations unies, les gouvernements d'Europe et jusqu'à la propre presse nord-américaine.

V. LE PEUPLE EST PRÉSENT!

La classe ouvrière et le peuple chilien subissent aujourd'hui les effets d'une politique qui fait reposer sur un travail exploité, sur la violente chute de son niveau de vie et sur la répression généralisée dont il est l'objet, la récupération du pouvoir économique des cercles que le fascisme exprime.

Tous les jours les travailleurs et les masses populaires sont entraînés encore plus à la misère, au chômage, aux prisons, à la torture et à la mort. Tous les jours, la nécessité de se débarrasser de la domination qui les écrase et prétend les bâillonner devient de plus en plus évidente. Les conditions pour développer une résistance populaire capable de faire face au régime fasciste et pour l'acculer et lui arracher le pouvoir s'accroissent de plus en plus.

Ni l'exploitation, ni la répression, ni le crime ne peuvent étouffer ce que la classe ouvrière a gagné en expérience, en conscience et en organisation. Et tout ceci, la dictature ne peut le détruire.

La répression brutale et massive n'a pas réussi à rompre l'esprit de combat et d'organisation des travailleurs ; elle n'a pas non plus atteint son objectif de rayer de la carte les partis qui expriment et dirigent le combat des masses. Au milieu des dures conditions imposées par le fascisme, mais entourés de la solidarité et de l'appui des masses, les partis populaires élèvent leur niveau d'organisation et de direction. Ils posent comme tâche première leur unité et s'apprêtent à diriger la lutte du peuple chilien.

Non seulement dans la classe ouvrière et ses partis mûrissent les conditions pour la lutte et la victoire, mais aussi dans la paysannerie il devient de plus en plus évident que la politique démagogique de remise de quelques titres individuels de propriétés n'est que le masque d'une politique de dévolution des domaines expropriés et de restitution du pouvoir économique aux grands propriétaires terriens. Les années de lutte des paysans pour la terre et l'élimination des latifundia n'ont pas été inutiles. On ne peut pas effacer du jour au lendemain ce que la paysannerie a conquis dans une lutte dure et prolongée.

Les pobladores qui ont connu les crimes, les fouilles massives et la politique de rasement des lieux habités, se réorganisent et donnent leur appui à la lutte contre la dictature qui cherche à supprimer tout ce qui a été acquis.

Les manifestations d'opposition à la dictature atteignent aussi un vaste secteur de petits propriétaires, commerçants et industriels, même ceux qui collaborèrent activement avant le putsch de septembre.

Ainsi les conditions pour isoler la dictature, organiser la majorité du pays contre elle et accroître la remise en question de son pouvoir, s'ouvrent aujourd'hui.

VI. UNITÉ CONTRE LE FASCISME

La tâche de détruire le fascisme se trouve à la racine de la tradition profondément démocratique du prolétariat et, des autres secteurs du peuple.

Cette tâche coïncide avec les intérêts réels des secteurs moyens formés par les membres des professions libérales, des petits et moyens industriels et commerçants, etc. Un grand nombre d'entre eux n'avaient pas été capables de comprendre que leurs intérêts objectifs coïncidaient avec ceux du gouvernement populaire et avec le programme de l'UP. Aujourd'hui ils découvrent qu'en réalité, en dehors de son caractère inhumain et meurtrier, la dictature fasciste les soumet aux intérêts monopolistes du grand capital national et étranger. Elle leur arrache l'usage des libertés publiques et, avec ce retour à la barbarie, met fin pour eux à toute perspective de développement humaniste.

Les forces populaires observent avec intérêt la tendance croissante de secteurs chrétiens à s'incorporer activement à la lutte antifasciste. Un grand nombre de prêtres et pasteurs ont évité de se compromettre avec les crimes fascistes et se sont efforcés de défendre les droits syndicaux des travailleurs et les libertés publiques. En ce qui concerne la masse des chrétiens, les perspectives d'incorporation à la lutte sont encore plus grandes.

En plus, au sein même des forces armées, il y a des soldats, des sous-officiers et mêmes des officiers qui acquièrent une conscience croissante du rôle criminel et bestial que le fascisme exige. Beaucoup d'entre eux découvrent qu'ils sont utilisés par la minorité qui représente le grand capital et l'impérialisme, dans des buts antipatriotiques et antinationaux. Pour appliquer une telle politique, des généraux fascistes ont instauré une brutale répression à l'intérieur des forces armées. Beaucoup devront rejoindre progressivement la tâche patriotique et nationale de combattre le fascisme.

Le Parti Démocrate-Chrétien se trouve encore une fois dans un carrefour critique. Beaucoup de ses dirigeants ont collaboré ou ont fait le jeu du fascisme. Le fréisme, qui a imposé une conduite hégémonique à l'intérieur de ce parti, fomenta le coup d'État, conspira avec les fascistes. Aujourd'hui il négocie avec les fascistes ses positions de pouvoir. Ceci contraste avec l'attitude de nombreux autres dirigeants qui, dès le début, condamnèrent le putsch et aujourd'hui s'unissent à la grande tâche antifasciste. Mais surtout il y a de grands secteurs de ses militants et de sa base sociale qui ont choisi ou qui sont en train de le faire, individuellement ou collectivement. Ils sont solidaires du peuple, objet d'une exploitation évidente et d'une répression criminelle, et ils contribuent à la lutte contre la dictature et collaborent aux tâches du moment actuel.

VII. UN LARGE FRONT DE LUTTE

Ce large front antifasciste devient possible par l'alliance du prolétariat et des autres secteurs du peuple. Des hommes et des groupes sociaux qui, par leur conscience démocratique et humaniste sont forcés à lutter contre la dictature, s'y ajoutent de plus en plus. Ce front s'accroîtra jusqu'à devenir le plus large mouvement social qu'ait jamais connu l'histoire de la lutte sociale chilienne. Sa tâche principale est la défaite du fascisme dans toutes ses expressions. Mais, ce front devra surtout détruire les intérêts des véritables maîtres du système, le capital monopoliste national et l'impérialisme.

Pour s'acquitter de cette tâche, le peuple réorganise ses forces politiques et sociales, en dépit des conditions de répression sévères auxquelles il est soumis. Aujourd'hui les forces populaires antifascistes se trouvent dans une meilleure situation qu'au début de la répression criminelle. Nous devons travailler pour améliorer d'une façon permanente cette organisation et utiliser à notre propre profit les erreurs et faiblesses de la dictature.

Le choix de chaque méthode de lutte et du commencement de chaque phase du combat doit être le produit des corrélations des forces et du degré d'organisation que le peuple et les révolutionnaires atteignent à chaque moment.

La classe ouvrière et le peuple doivent être en condition d'affronter et vaincre la dictature qui les opprime, sur tous les terrains qu'il soit nécessaire. La SURVIVANCE des forces populaires et leur réorganisation dans les nouvelles conditions sont les premiers acquis de la lutte.

L'obtention et le renforcement de l'alliance du prolétariat avec d'autres secteurs du peuple, en y incorporant des démocrates antifascistes, ce sont les tâches à développer à présent. Les combats des masses pour la reconquête des droits politiques et sociaux ont déjà commencé dans la pratique.

VIII. SOLIDARITÉ INTERNATIONALE :
FACTEUR ESSENTIEL POUR LA VICTOIRE DU PEUPLE

Les peuples du monde ont été profondément bouleversés par le coup d'Etat militaire du Chili. L'immense majorité de l'humanité a condamné avec indignation les crimes de la Junte fasciste. Un vaste et puissant mouvement de masse de solidarité avec la lutte du peuple chilien s'est développé dans tous les continents.

La solidarité avec le Chili s'est transformée en un facteur d'unité entre de larges secteurs idéologiques, politiques et sociaux dans les différents pays ; elle s'est exprimée à travers de nombreuses manifestations de masses, en déclarations publiques, en campagnes permanentes exigeant la fin de la terreur, le respect des droits de l'homme qui ont été bafoués ; la liberté des prisonniers politiques et la fermeture des camps de concentration.

Des personnalités de renommée mondiale, se sont jointes à ces actions : des chefs de gouvernement et des partis politiques, les primats de différentes Eglises et le secrétaire général des Nations unies lui-même.

Des gouvernements et des peuples amis ont ouvert leurs ambassades et leurs pays pour recevoir des centaines de réfugiés politiques.

La solidarité internationale a été un puissant soutien moral pour le peuple chilien dans sa lutte contre la répression brutale, en outre elle a contribué à l'isolement interne du fascisme et a réussi dans un grand nombre de cas à paralyser la main des bourreaux.

Les tâches les plus urgentes de la solidarité.

Les forces représentant le mouvement populaire et révolutionnaire chilien se sont employées dès le début pour mettre en pratique l'impératif de l'unité. Ce processus de fortification unitaire a eu aussi son expression parmi les Chiliens que nous trouvons à l'extérieur. En décembre dernier, une déclaration de tous les partis et mouvements de la gauche - signée à Rome - rendait déjà publique la décision de conjuguer les efforts pour mener à bout les tâches destinées à l'appui et au développement du vaste mouvement de solidarité avec la lutte du peuple chilien qui est apparue dans tout le monde.

Nous faisons maintenant un pas en avant. Nous avançons dans le chemin de l'unité : nous avons décidé rétablissement d'une coordination permanente de la gauche chilienne à l'extérieur. Nous mettons à la disposition des travailleurs et du peuple chilien - ainsi qu'aux forces révolutionnaires et progressistes de tout le monde - un instrument plus efficace pour faire face aux exigences de la situation actuelle.

Au nom des travailleurs et du peuple chilien nous voulons remercier la solidarité qui nous est donnée. Nous sommes sûrs qu'elle se développera davantage, qu'elle sera toujours présente dans les masses populaires, qu'elle s'étendra avec plus de force dans chaque usine, dans chaque centre d'enseignement, dans chaque foyer, encourageant de tous les points du monde la résistance qui se développe au Chili et qui finira par triompher en ouvrant à notre peuple les portes d'une société nouvelle vraiment démocratique.

Partido Socialista de Chile
Izquierda Cristiana
MAPU Obrero y Campesino
Partido Comunista de Chile
Movimiento de Izquierda Revolucionaria
Partido Radical
MAPU


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
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