Chili, le dossier noir

LA MORT D'UNE DÉMOCRATIE

par Raúl Silva C.*

Ce n'était pas là un de ces coups militaires caractéristiques de l'Amérique latine. On ne pouvait le comparer à ce qui avait eu lieu en 1966 en Argentine, ni en 1964 au Brésil. Il fallait plutôt le rapprocher du style iraquien ou indonésien. Un mouvement impitoyable qui détruisit des institutions nationales avec une force bien plus dévastatrice que cela ne s'était jamais produit dans l'histoire moderne de l'Amérique latine.

Lawrence Birns, The New York Times, 1er novembre 1973.

L'HÉRITAGE DE SALVADOR ALLENDE

Au matin du 11 septembre 1973, des tanks et des avions de fabrication américaine, pilotés par des officiers renégats entraînés à Panama, assassinèrent un peuple et son chef, Salvador Allende, à la faveur du plus violent coup d'Etat qu'ait connu l'Amérique latine au cours de ce siècle.

Quand le cauchemar sera loin, ce qui ne peut manquer d'arriver - quand les «larges avenues» de l'avenir, dont parlait Allende dans son dernier discours, auront retrouvé la voie que leur indique l'histoire, celle de tous les Latino-Américains, celle de chacun, des livres comme celui-ci deviendront inutiles.

Alors pourra s'affirmer le droit historique des peuples «à se défendre et non à se sacrifier».

Il nous faut pourtant aujourd'hui dresser un premier bilan. Les généraux renégats qui, à présent, gouvernent et assassinent, utilisent la délation et mettent à prix la tête des dirigeants de la gauche chilienne, ont déchaîné un massacre sans précédent. Selon des sources diplomatiques dignes de foi depuis Santiago, et les témoignages de nombreuses commissions internationales qui se sont rendues au Chili, les trois premiers mois de répression ont fait au moins 15 000 victimes.

Comment fut-il possible, cependant, de maintenir l'image d'un pays pacifique, respectueux des libertés et des droits de la personne humaine? Quelle est l'origine de la vision idyllique que bien des Latino-Américains avaient de la démocratie chilienne, et quelle fut sa véritable dimension?

LES ALLIANCES ET LES CONCESSIONS POLITIQUES

La classe dominante chilienne avait adopté, depuis le XIXe siècle, un système dont les caractéristiques principales étaient une certaine flexibilité et une certaine tolérance envers les nouveaux groupes sociaux qui se créèrent parallèlement à l'État moderne. Pour conserver le pouvoir, leur secret était de le partager avec les nouveaux arrivants, mais sans lâcher toutefois le meilleur morceau ! L'oligarchie agricole s'alliait avec la nouvelle classe marchande issue de l'impérialisme du moment - anglais par exemple - plutôt que de lutter contre elle, comme ce fut le cas dans d'autres pays du continent.

L'aristocratie ouvrit ses portes aux étrangers qui, grâce à leur talent et leurs «bonnes origines européennes», avaient fait montre de mérites suffisants auprès des belles créoles de souche basque. Un État autoritaire et paternaliste, fortement centralisé, empêchait le «caciquisme», mal endémique de l'Amérique latine à cette époque.

La classe ouvrière, pour sa part, se développait dans des centres géographiquement très éloignés du pouvoir central, et il était par conséquent difficile d'éviter qu'elle ne prenne de l'importance et n'acquière une conscience de lutte et d'unité. Les mines de salpêtre du Nord se trouvaient à plus de 1 000 kilomètres de la capitale administrative; celles de charbon étaient concentrées dans des zones isolées, à plus de 600 kilomètres dans le Sud.

Mais il y a toujours à la base même du système une énorme inégalité, et les privilèges de la classe dominante étaient parmi les plus grands que l'on puisse imaginer. Les luttes sociales furent longues et douloureuses. On leur a toujours opposé le principe du bâton et de la carotte : le bâton de la répression, et la carotte des infimes augmentations de salaire. On faisait l'aumône pour calmer la faim. On cédait quelques miettes du gâteau à la petite bourgeoisie afin d'isoler les ouvriers. Quand les choses tournaient mal, on avait recours au massacre, en invoquant la loi. La liste est interminable : plus de 3 000 morts à Santa Maria de Iquique, en 1904, où les ouvriers furent assassinés par l'armée; plus de 200 morts dans le port de Valparaiso en 1907; en 1935, les paysans de Ranquil furent massacrés pour avoir réclamé leur droit à la terre.

C'est ce qui explique sans doute que le mouvement ouvrier et syndical né de cette répression ait été si puissant, forgé qu'il était par une longue tradition de lutte organisée : le Parti Ouvrier Socialiste, fondé en 1912 par Luis Emilio Recabarren, donnera naissance en 1922 au Parti Communiste. Le Parti Socialiste, profondément enraciné, lui aussi, dans le prolétariat industriel et minier, viendra se joindre à lui en 1932, bien que formé d'éléments plus disparates puisqu'il comprenait également des intellectuels et des employés de la petite bourgeoisie.

Au cours des années 30 se produisit, comme dans plusieurs pays européens, un rassemblement vers la gauche pour réagir contre la progression du nazisme et du fascisme. Le Chili connaît en 1938 la victoire du premier Front Populaire de l'Amérique latine, bien que, comme ce sera le cas pour les pays européens, la direction politique demeure entre les mains des classes moyennes, représentées par le Parti Radical qui atteint son apogée politique aux alentours des années 20.

Dès lors, et jusqu'à la fin des années 50, on pratiquera par intermittence, selon l'orientation de l'aiguille de la balance politique et sociale du pays, une politique populiste qui oscillera entre la répression violente ne reculant pas devant les massacres urbains et l'amélioration des salaires.

En 1958, Salvador Allende obtint pratiquement la victoire contre le candidat des conservateurs, Alessandri, en démontrant brillamment que le populisme pur et simple est dépassé. La décennie suivante vit un gouvernement d'administrateurs d'entreprises, avec une participation directe du grand capital et la soumission aux intérêts étrangers. Alessandri lui-même gouverna le pays comme gérant d'entreprise.

LA DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE (1964-1970)

Mais un pays n'est pas une usine, et le marasme économique était si profond qu'en 1964 les Chiliens n'avaient qu'une alternative : ou bien la gauche socialiste, dont Allende était toujours le chef, ou un nouveau réformisme, celui d'Eduardo Frei qui, à la tête de la Démocratie Chrétienne, promettait une réforme de structures à travers ce qu'il appelait «la Révolution dans la Liberté». De nouvelles bannières étaient agitées au nom de la «Modernité de l'État» et de l'«Efficacité dans les entreprises». La direction des affaires de l'État dans un capitalisme moderne, «propre et efficace», serait désormais entre les mains des classes moyennes modernes, c'est-à-dire de groupes rattachés à l'appareil de l'État et à l'expansion de la sidérurgie, de la construction et de la pétrochimie.

Les sondages d'opinion laissaient tous entrevoir le triomphe de la gauche socialiste. Alors la grande bourgeoisie fut prise de panique et retira son propre candidat Julio Duran pour voter massivement en faveur de Frei. C'était choisir le moindre mal; et c'était choisir un homme que l'on pensait pouvoir facilement éliminer plus tard... Ce parti, en effet, malgré une faction progressiste, comptait au gouvernement une majorité qui continua de s'allier à la classe dominante et de collaborer étroitement avec le capital américain. En fait le bruit courait que les compagnies multinationales avaient offert plusieurs millions de dollars, une vingtaine peut-être, à Frei, considéré comme seul barrage possible au triomphe populaire. Grâce à Jack Anderson, journaliste américain, la lumière se fit, bien des années plus tard, sur cette affaire. Ainsi fut financée la première des frénétiques campagnes de terreur anticommuniste. On distribuait des prospectus et des affiches qui expliquaient aux mères chiliennes comment la «pieuvre communiste», toujours accompagnée de quelque guérillero fameux, allait étouffer leurs fils de ses monstrueux tentacules. On racontait comment le «communisme international» se préparait à assassiner les bons chrétiens, les chefs d'entreprises, les petits commerçants, les militaires patriotes, et à détruire la famille chilienne. N'oublions pas, pour comprendre l'impact d'une telle propagande, que, contrairement à l'Europe où aucun pays ne possède plus de deux ou trois stations de radio et de télévision, le Chili en comptait 134, outre de nombreuses chaînes locales semi-indépendantes. Les radios, privées pour la plupart, étaient régies par le système de la libre entreprise. Avec le temps, seules 36 d'entre elles finirent par appartenir à l'Unité Populaire.

Les réformes proposées par la plate-forme politique du Parti Démocrate-Chrétien devaient se frayer un chemin à travers un système de dépendance intérieure et extérieure, identique à celles des gouvernements précédents, et ressemblant à celles des autres pays latino-américains. C'est ainsi qu'en raison des intérêts de la bourgeoisie industrielle, et agraire, par exemple, la loi sur la Réforme Agraire, jugée indispensable, ne s'appliqua qu'avec une grande timidité, jusqu'à être, en 1968, pratiquement paralysée, en raison de la résistance des grands propriétaires agricoles. Il faut préciser que cette loi, censée supprimer le latifundisme, ne fournissait aucun élément pour la planification de la production agricole, et ne permettait pas d'organisation sociale de la paysannerie qui dépassât l'intérêt patronal. Elle ne permettait pas non plus l'expropriation des machines ou des bêtes de trait, qui pouvaient donc, comme cela a été fréquemment le cas, être vendues, cédées ou tout simplement détruites. On ne pouvait non plus, en raison d'arguties techniques, exproprier un certain nombre d'haciendas jugées mal exploitées.

Quant aux ressources minières de base, la période démocrate-chrétienne s'en tint à une solution intermédiaire entre la propriété privée aux mains des grandes compagnies américaines, et la nationalisation pure et simple des mines. C'était la «chilénisation», processus qui consistait à racheter 51% des actions de ces ressources de base, afin de respecter le capital investi. Avec, toutefois, un effet négatif : les compagnies américaines s'arrangèrent pour extraire le métal des mines Chuquicamata au Nord et El Teniente au Sud, en se refusant à réinvestir le capital dans l'industrie minière. L'accroissement de la capacité d'extraction dut alors être financé, entre 1965 et 1970, par des emprunts à moyen terme. En 1969, le Kennecott - l'une des grandes compagnies, avec l'Anaconda Copper Company - reconnut tirer du Chili 25% de ses bénéfices mondiaux, tandis que 5,6% seulement de ses investissements concernaient ce pays. Le Chili n'était même pas parvenu à modifier le système d'impôt des grands trusts qui, pendant 30 ans, n'en payèrent pratiquement aucun : pour 1 000 dollars exportés aux Etats-Unis, le gouvernement chilien n'en touchait que 8!

L'expérience démocrate-chrétienne montra clairement les limites d'un programme de réformes partielles, et son incapacité à détruire un système de dépendance. Elle entraîna pourtant une scission de la classe dominante, qui se divisa momentanément entre partisans d'un capitalisme moderne et efficace, représentants du parti au pouvoir, et la vieille oligarchie unie aux intérêts agraires et au capitalisme étranger de grande envergure.

Ceci finira, en 1970, par provoquer une nouvelle répartition des forces politiques.

LE TRIOMPHE DE L'UNITÉ POPULAIRE

Les caractéristiques du système politique chilien laissaient supposer qu'en cas de triomphe des partis de gauche aux élections, un gouvernement populaire pourrait se former, qui serait une étape transitoire permettant d'arriver pacifiquement au socialisme. Pour cela, il était indispensable de choisir une nouvelle voie de développement, à savoir :

- accroître radicalement, à court terme, la consommation populaire en substituant à l'expansion extérieure une expansion intérieure fondée sur la pleine production et le plein emploi (les industries de Frei ne fonctionnaient qu'à 60 ou 70% de leur capacité);

- développer, à long terme et dans un autre ordre d'idées, l'organisation populaire afin de créer des centres de pouvoir dans les entreprises, les municipalités, les quartiers et autres lieux de pouvoir local, et d'augmenter quantitativement et qualitativement, grâce aux votes et au pouvoir ainsi obtenu, la conscience et la solidarité des travailleurs. Ces deux plans de programme représentant la «phase destructrice» et pacifique, pour ainsi dire, de l'État bourgeois exploité à l'extérieur, mais exploiteur à l'intérieur.

Le 4 septembre 1970, Salvador Allende fut élu à une majorité relative de 36,3% des voix contre 34,8% au candidat conservateur Alessandri et 27,8% à Tomic, toujours candidat de la Démocratie Chrétienne. Les conséquences de cette victoire furent immédiates. Le monde occidental et les Chiliens eux-mêmes apprirent, le 5 septembre, 'à leur réveil, cette étonnante nouvelle : un groupe de partis de gauche avec un programme destiné à refuser le capitalisme avait, pour la première fois dans l'histoire politique occidentale, triomphé par des élections libres fondées sur un vote à bulletin secret. Restait à voir si ce triomphe pouvait se transformer en un mandat politique dûment ratifié par le Congrès.

Le 6 septembre, la tension politique et sociale montait. Les banques étaient assaillies par des clients qui retiraient précipitamment leur argent et parlaient de quitter le pays. Ce fut le début des «50 jours les plus longs» de l'histoire chilienne. Ce n'est en effet qu'à la fin octobre que le Congrès devait, selon la loi, ratifier ou rejeter cette, majorité relative.

On commença aussitôt à conspirer. On avait observé quelques divisions au sein de la Démocratie Chrétienne. Une aile progressiste, à laquelle appartenait Tomic, reconnut sur-le-champ le triomphe populaire, et ne sembla pas disposée à s'unir à la droite pour empêcher la confirmation du succès d'Allende. En revanche, les dirigeants du parti et Frei à leur tête ne conspirèrent peut-être pas en secret pour l'empêcher, mais furent tacitement complices des groupes qui se préparaient dans l'ombre. Mais l'extrême droite commit une erreur de calcul et un acte désespéré, dont Frei, semble-t-il, fut tenu informé : alors qu'il ne manquait que quelques jours pour que le Congrès confirme Allende dans sa charge, elle tenta d'enlever, puis assassina le général René Schneider, commandant en chef de l'armée et partisan d'une armée «professionnelle» et non politique. Cet attentat émut profondément les Chiliens; c'était la première fois, en cent ans de vie républicaine, que se produisait un assassinat politique dans le pays; il provoqua instantanément l'unité institutionnelle autour de la personne de Salvador Allende dont le mandat fut ratifié quarante-huit heures plus tard.

Salvador Allende mit aussitôt à exécution les premières mesures annoncées par la gauche. En matière internationale, il renoua les relations diplomatiques avec Cuba, la Chine populaire, la République Démocratique du Vietnam, et plus tard, avec les Républiques Démocratiques coréenne et allemande. En matière économique, il imposa la nationalisation des banques, augmenta de 100% les allocations familiales et les pensions de vieillesse et, pour la première fois dans l'histoire du pays, réajusta les salaires sur les augmentations du coût de la vie et non à un niveau bien inférieur comme cela avait toujours été le cas. Mesure importante si l'on sait que depuis le début du siècle, le mal endémique de l'économie chilienne a toujours été l'inflation.

UN VIETNAM SILENCIEUX

Mais ce processus de profondes transformations sociales allait rapidement entraîner une intensification de la lutte des classes et avoir de profondes répercussions sur le plan social : grèves, occupations d'usines dans la banlieue de Santiago, Valparaiso et Concepción, les villes principales. Ces actions forcèrent le gouvernement à nommer des médiateurs pour régler les conflits avec les patrons, causés par de mauvaises administrations, ou parce qu'ils abandonnaient le pays. La lutte des classes touchait aussi la Démocratie Chrétienne qui connut d'autres divisions internes. Déjà, en 1969, un groupe de dissidents de son aile gauche avait formé le MAPU (Mouvement d'Action Populaire Unifié). C'était à présent au tour de la gauche chrétienne qui, en août 1971, devait se regrouper avec les formations politiques de l'Unité Populaire.

Mais les hésitations de la droite et son apparente désorientation allaient bientôt trouver l'occasion d'un regroupement total. En effet, le 22 juin 1971, un ex-ministre du gouvernement de Frei fut assassiné par un groupuscule : le VOP (Avant-Garde Ouvrière-Populaire). Ferez Zujovic, ex-ministre de l'Intérieur, avait été directement responsable des ordres de répression qui, au cours de l'administration démocrate-chrétienne, avaient abouti au massacre des ouvriers de la mine El Salvador en 1967 et des pobladores de Puerto Montt en 1969. Homme d'une ligne politique rigide, typique self-made man d'origine fort modeste, il était devenu un riche commerçant du Nord et avait oublié ses origines. Toutefois, l'acte de la VOP isolé et irresponsable, unanimement condamné par la gauche, entraîna l'union du Parti Démocrate-Chrétien et du Parti National et Allende fut accusé d'encourager la lutte armée dans le pays.

L'augmentation de la production - plan prioritaire du programme gouvernemental - se heurta à des difficultés d'organisation mais aussi au boycott systématique de l'opposition à travers la création d'un marché noir. On accaparait les produits afin de créer une escalade artificielle et d'en tirer cinq ou six fois le prix officiel. Le pays n'avait jamais connu un enrichissement aussi rapide des intermédiaires qui commercialisaient certains produits de façon illicite.

En octobre 1971, la Démocratie Chrétienne mit alors en marche un processus de réforme constitutionnelle destiné à réduire et à définir les secteurs de l'économie pour éviter les étatisations et empêcher la réduction du secteur privé. En même temps, en décembre 1971, à l'occasion de la visite de Fidel Castro, d'élégantes maîtresses de maison descendaient dans la rue, accompagnées de leurs servantes, pour manifester, à grand renfort de bruits de casseroles, contre la pénurie. Le tout, sous la protection d'un curieux groupe de jeunes gens aux casques brillants et qui brandissaient des chaînes : c'était la grande première du groupe fasciste «Patrie et Liberté». Et l'ITT proposait pour la deuxième fois à la Maison Blanche un plan en 18 points pour renverser le régime Allende.

LES ÉLECTIONS PARLEMENTAIRES DE MARS 1973: LE POINT DE NON-RETOUR

Le 4 mars se déroulèrent les élections pour le renouvellement du Parlement. Toute l'opposition, les groupes extrémistes, les propriétaires et les patrons se virent obligés d'unir leurs efforts à ceux des groupes étrangers de pression dans le dessein de renverser le gouvernement populaire. C'est là, en effet, que l'opposition joua sa dernière carte légale, basant sa campagne électorale sur l'obtention des 2/3 de la majorité requise pour mettre en accusation et renverser constitutionnellement le Président Allende. Les conditions semblaient, on ne peut mieux, réunies. L'inflation, par rapport au mois de mars 1972, atteignait plus de 160%. La pénurie des produits de première nécessité devenait dramatique, les queues pour le ravitaillement atteignaient déjà plusieurs centaines de mètres, le pain commençait à manquer et la mobilisation collective en arrivait à un point de non-retour : 40% des véhicules étaient paralysés ou ne roulaient qu'à grand-peine faute de pièces de rechange; les firmes nord-américaines se refusaient à les fournir, participant ainsi à la conspiration. La lutte électorale, fondée sur le vote démocratique à bulletin secret, était une occasion inespérée pour qu'une expérience de changement politique radical révèle combien l'opinion publique était lasse des fortes tensions et des problèmes économiques aigus.

L'histoire électorale du Chili avait montré de façon tangible jusqu'alors le phénomène de dégradation du pouvoir. Au cours de toute l'histoire politique chilienne du XXe siècle, c'était toujours un suffrage massif qui portait au pouvoir le nouveau gouvernement. Ce suffrage se reflétait dans le vote du Parlement et des municipalités. Puis, de la même façon, après deux ans de gouvernement, cette large majorité commençait à s'effriter irréversiblement.

C'est pourquoi les démocrates-chrétiens et le Parti National étaient persuadés que le vote leur serait nettement favorable. Ce fut tout le contraire : non seulement le nombre des votes en faveur de l'Unité Populaire ne régressa pas, mais les 36,3% obtenus aux élections du 4 septembre 1970 passèrent à 44,9% en mars 1973. Il était clair que l'expérience du gouvernement populaire était une expérience de classe. Le peuple chilien, contre vents et marées, se prononçait en faveur d'un profond remaniement d'une société tributaire du capital étranger et de la bourgeoisie nationale. C'est pourquoi il acceptait de jouer le jeu des institutions de cette même société répressive.

Les détenteurs de l'ancien pouvoir économique et social allaient-ils l'accepter?

Entrés au cabinet en octobre 1972 afin de garantir la stabilité et l'ordre social avalisés en fait par le seul général Prats, chef «constitutionnaliste», les militaires se retirent. Sous la pression des partis qui le composent, le gouvernement populaire accélère nationalisations et expropriations auxquelles les militaires s'étaient opposés pendant leur passage au cabinet. Outre les nationalisations déjà entreprises d'une façon ou d'une autre, le gouvernement procéda à celles de quarante entreprises, objectif principal qu'Orlando Millas, ministre de l'Économie, s'était fixé. Cette décision reposait sur l'idée que de nouveaux rapports de force existaient dans le pays. Le vote populaire, effectué dans les conditions que l'on sait, avait eu une importance énorme; pour la première fois, la conscience de classe l'emportait sur toute autre considération. Cette expression quantitative d'un vote qualitatif changeait l'aspect des processus électoraux chiliens habituels.

Mais la bourgeoisie tira de ces faits une leçon bien différente, puisqu'elle ne pouvait songer à reprendre légalement le pouvoir, elle mettrait dès lors en branle les mécanismes qui permettraient, quelques mois plus tard, de déclencher un coup d'État.

VERS UNE ACTION CONCERTÉE MILITAIRE ET CIVILE

Début mai 1973, le Congrès national de la Démocratie Chrétienne rejeta définitivement la possibilité de créer un «consensus démocratique», c'est-à-dire un accord minimum qui aurait permis une ouverture institutionnelle au processus chilien. L'aile progressiste de ce parti y fut en effet vaincue et l'on choisit comme président Patricio Alwyn, politicien rigide et expérimenté dont la consigne était : «Ne rien pardonner au gouvernement.» Les séances qui eurent lieu par la suite m extremis avaient toutes un trait commun : on n'arrivait à un véritable accord que lorsque quelque chose «clochait» dans le programme du gouvernement.

C'est à cette époque que remontent les premières réunions secrètes de la marine de guerre. Les réunions étaient dictées par la volonté de créer un plan à moyen terme reposant sur une grande souplesse stratégique face à la crise institutionnelle et à l'exploitation du chaos économique et social. La marine restait à l'affût d'une conjoncture favorable au déclenchement d'une intervention armée.

Les amiraux Merino et Weber (le premier fait encore partie de la Junte militaire) figurent, dès le début de ce mois, comme les instigateurs et les coordinateurs des réunions secrètes qui se déroulèrent parfois à bord des navires mêmes de la marine de guerre. Ainsi, le 24 mai, à une heure du matin, se réunissaient à bord du croiseur Prat, ancré à Arica, plusieurs commandants, huit civils et un haut fonctionnaire de l'ambassade nord-américaine. A partir de ce jour-là, tous les bâtiments de l'escadre ont eu, à leur bord, des conseillers permanents des États-Unis. Selon un premier plan, la marine devait, en cas de besoin, soutenir les actions d'une partie de l'armée de terre et de l'aviation en bloquant les principaux ports et en préparant le débarquement de l'infanterie de marine dont l'équipement est ultra-moderne.

Toujours au mois de mai, lors d'une entrevue à laquelle assistaient tous les hauts commandants des forces aériennes, le général en chef de l'aviation, C. Ruiz Danyau, fit part à Allende de son désir de le voir mettre fin «au désordre et aux problèmes économiques provoqués par une mauvaise administration» et lui suggéra de confier aux forces armées, au cas où celles-ci feraient à nouveau partie du cabinet, les postes clés de l'administration. Le Président refusa.

Au cours du mois de juin, les officiers «golpistes» des trois armes renouvelèrent fréquemment leurs contacts et se rendirent dans toutes les garnisons de province pour sonder le degré d'adhésion à un éventuel coup d'État. Fin mai, le gouvernement populaire fut mis au courant de ce qui se tramait pour la seconde quinzaine du mois suivant. Et le 25 juin, en effet, on découvrit le rôle prépondérant joué par l'armée de terre dans l'action militaire en préparation. On arrêta aussitôt plusieurs officiers de grade subalterne et on instruisit un procès contre le ministère des Armées de Santiago. Le jeudi 28, j'eus moi-même l'occasion de dîner avec l'un des colonels qui instruisaient ce procès. Ce militaire de haut grade, légaliste, républicain, profondément anticommuniste et fidèle au général Prats, raconta avec précision que Prats lui-même avait été victime d'un attentat la veille. Il était tombé dans un «guet-apens» dirigé par un commando de droite, avec la participation d'une femme. Il se prononça avec assurance sur les nombreuses ramifications du complot découvert le 25, ramifications que soupçonnaient à peine les services secrets de l'armée. Il venait d'être muté à une garnison de province et conclut en m'annonçant qu'il quitterait le pays dès que possible «si les circonstances le lui permettaient». Elles faillirent ne pas le lui permettre.

LE «TANCAZO» DU 29 JUIN : RÉPÉTITION GÉNÉRALE

Aux premières heures du jour suivant, le vendredi 29, le commandant Souper, à la tête de plusieurs tanks du 2e régiment de blindés de Santiago, continua l'insurrection «contre vents et marées». Mais le général Prats, commandant en chef des troupes fidèles au gouvernement, contrôla rapidement la situation. Les rues qui entouraient le palais de la Moneda furent le théâtre d'escarmouches brèves mais violentes entre l'infanterie fidèle à Allende et les golpistes. Bilan : 30 morts civils et militaires.

Le Président s'adressa alors au pays et ordonna d'occuper les lieux de travail. C'est à partir de ce moment que se multiplièrent et se consolidèrent les «cordons industriels» qui avaient déjà fait une apparition timide au cours de la grève des camionneurs d'octobre 72. Ils ont constitué, selon le sociologue français Alain Touraine, un apport chilien original au mouvement révolutionnaire international. Ces cordons industriels, dont le but était de créer un pouvoir populaire, d'organiser la production, de contrôler la distribution et de mettre les ouvriers à la tête du processus de changement, devinrent très vite les organismes de défense d'un prolétariat désarmé. Les usines et les entreprises géographiquement voisines, à l'intérieur d'une ville, d'un quartier ou d'une commune, se regroupaient afin de se défendre. Elles étaient reliées entre elles par un système d'information, d'approvisionnement et de défense.

Mais l'échec de ce coup d'État n'était qu'apparent, ou, en tout cas, provisoire. En fait, dès la découverte partielle du complot, les golpistes avaient opéré un repli stratégique. Les forces armées ne pouvaient accepter que leurs conflits internes rejaillissent à l'extérieur, ce qui aurait impliqué le risque d'une guerre civile longue et sanglante du fait de la mobilisation des masses. Il fallait donc attendre une autre occasion et procéder sans tarder à un «nettoyage» à l'intérieur avant d'organiser le renversement d'Allende. Les nombreuses tentatives manquées de l'armée, depuis octobre 1970, ont revêtu souvent les mêmes caractéristiques : tentative de coup d'État, puis repli stratégique immédiat, par crainte de provoquer des divisions intérieures qui auraient débouché sur un conflit armé. Une seule différence : elles manquaient encore de coordination au niveau de l'état-major. Car une armée professionnelle, née d'une démocratie bourgeoise, ne pouvait en aucun cas servir une idéologie révolutionnaire. Elle était mue uniquement par sa conscience professionnelle imprégnée de valeurs nationalistes, telles que le respect de la hiérarchie et la préservation de son unité intérieure. Rappelons que la devise choisie par la Junte militaire est précisément : «Hiérarchie, Ordre, Discipline.»

A mesure que se préciseront nos informations, nous verrons plus clairement comment la conspiration générale contre le gouvernement de Salvador Allende s'est transformée peu à peu en un véritable coup d'État par étapes successives et atteignant son paroxysme le 11 septembre 1973. Les diverses scènes des actions subversives s'y imbriquent peu à peu. Tout le secret consistait à couper progressivement les bras au pouvoir exécutif et à réduire la marge de son action politique en testant chaque fois sa capacité de résistance.

Ainsi, trois jours après la tentative militaire, alors que la classe ouvrière en était encore à fêter la «défaite» des golpistes, les forces armées entreprirent des perquisitions, n'hésitant pas à recourir à une violence extrême, sous couvert de la loi de contrôle des armes, qui leur avait conféré des pouvoirs illimités. Cette loi avait été soumise au Parlement en 1972 par le sénateur démocrate-chrétien de l'opposition, Juan de Dios Carmona, l'un des conspirateurs civils compromis dans les réunions secrètes dès les mois de mai et juin. Elle avait été approuvée le 21 octobre 1972, et, «mystérieuse erreur» administrative, on omit d'y inclure les vetos et les amendements de l'exécutif. Les partis de l'Unité Populaire n'avaient pu informer leurs bases de la gravité de ces dispositions répressives. La loi fut appliquée de manière draconienne aussitôt après le «tancazo» du 29 juin.

LA RAZZIA ET LES PURGES AU SEIN DE L'EXÉCUTIF

Le 2 juillet, la loi est appliquée pour la première fois à Valparaiso : 1 infanterie de marine force la porte d'un lycée de garçons, puis les locaux de la DINAC (Distribuidora Nacional) sur l'ordre du ministère des Forces navales. Quelques jours plus tard, la «razzia» s'étend à Santiago. Le 8 juillet, les forces aériennes profanent les tombes du cimetière métropolitain et molestent les ouvriers du voisinage. Le lendemain, dans le quartier du «Gran Santiago», on fait brutalement irruption dans les locaux des partis politiques en provoquant de nombreux dégâts (le MAPU est le premier touché). A partir du 9 juillet, la persécution s'étend à toute la région sud, Angol, Talcahuano et Puerto Montt. A la fin du mois, tout le pays a été systématiquement fouillé et quadrillé avec une extrême sévérité. Le 3 août, un mois après, de violentes perquisitions sont organisées pour rechercher des armes. On investit une usine de matériel de cuivre au Cordon Cerrillos, en blessant plusieurs ouvriers et détruisant des machines de grande valeur. Le jour suivant, à Punta Arenas, dans une opération du même genre, on tire sur les ouvriers au cours d'une perquisition massive dans huit grandes usines; un ouvrier est tué et bien d'autres sont gravement blessés à la baïonnette. Au cours de cette dernière opération, entre sept heures et treize heures trente, 12 tanks, de nombreux blindés armés de bazookas et des jeeps équipées de mitrailleuses ont entrés en action. Des hélicoptères ont complété ce déploiement militaire ainsi qu'un bimoteur des forces armées. L'armée avait pratiquement occupé la ville depuis le 29 juin et fait publier une ordonnance avertissant les travailleurs que toute tentative de formation de cordon industriel serait immédiatement réprimée. Son objectif : intimider la population civile, pousser les troupes à la violence en suscitant leurs réactions fascistes, briser la résistance du prolétariat, le convaincre de son impuissance à défendre son unité face au pouvoir militaire, et démontrer en même temps que les actions entreprises l'étaient au nom de la loi.

Le 6 août, le service d'intelligence de la marine arrête plus de cent sous-officiers et simples recrues à Valparaiso et les soumet plusieurs jours à d'atroces tortures. On les transfère ensuite à la prison militaire de Vina del Mar d'où ils sont envoyés à Talcahuano, port naval situé à 600 kilomètres au sud. Ces tortures dans le «style brésilien» ont été dénoncées par la presse de gauche; elles ont servi, de même que la répression et le conditionnement de la population civile, à intimider et isoler les militaires fidèles au gouvernement. Le prétexte de «mutinerie» contre les institutions dissimulait les véritables motifs. On s'en prenait en fait à des gens qui avaient manifesté leur adhésion au gouvernement constitutionnel au moment du putsch manqué du 29 juin et qui s'opposaient à la poursuite de ce coup d'Etat.

D'autres mesures permirent à l'armée golpiste de contrôler la situation à son avantage : au moyen de circulaires intérieures, on fit savoir, au mois de juillet, que seuls les officiers étaient autorisés à porter des armes; les sous-officiers et simples soldats étaient tenus de rendre les leurs; on déplaça systématiquement les entrepôts où étaient gardées les armes légères. On sépara les civils des militaires partout où ils étaient en contact, prétendant éviter ainsi toute «contamination idéologique» par les ouvriers qui travaillaient dans les chantiers navals. On multiplia parallèlement les discours exhortant les gens à se tenir prêts à «sauver le pays».

L'action golpiste atteignit son paroxysme lors de l'instruction du procès des marins «imprégnés d'idéologie marxiste», procès au cours duquel l'amiral Merino demanda la détention et la mise hors la loi du sénateur du Parti Socialiste Carlos Altamirano, et du député du MAPU J.M. Garretón, les accusant d'être les responsables idéologiques de l'infiltration et les auteurs de fréquents appels aux troupes à désobéir aux ordres d'insurrection de leurs chefs. Le coup d'État final remplaça ce jugement par une chasse à l'homme pure et simple; la conspiration du pouvoir judiciaire aurait de toute façon permis de les juger tous deux, les peines prévues allant de dix ans de prison à l'exécution. Comment un gouvernement légal aurait-il pu s'opposer à une telle procédure s'il avait lui-même avalisé de sa signature l'ouverture de ce procès?

LA DEUXIÈME GRÈVE DES PATRONS

«Le Chili a une géographie folle», disait un écrivain national aujourd'hui disparu. La phrase est restée célèbre. C'est cette «folle» géographie qui rend les communications si difficiles. Partout, des montagnes de trois, quatre, cinq mille mètres. Une vie confinée dans d'étroites vallées où parviennent difficilement rails et lignes électriques. Au nord, un immense désert, le second après le Sahara, contribue à l'isoler. Au sud, des canaux et des fjords. Tout y manque. Dans le Nord il faut tout importer. Parfois, jusqu'à l'eau ! Les chemins de fer ne suffisent pas à la distribution de la production agricole et des produits de consommation courante. D'où l'importance de la Confédération Nationale des Transports Routiers, à laquelle appartient la toute-puissante Confédération des Propriétaires de Camions, responsable de la distribution aux particuliers de ces produits à travers les mauvaises routes chiliennes.

Les camionneurs, à la tête du Front d'Insurrection Grémiale, se mirent en grève au cours des derniers jours de juillet 1973 et maintinrent artificiellement le conflit. Leur comité de direction est marqué par la personnalité douteuse de son président Léon Vilarin. Au cours de ce conflit qui dura un mois et demi et ne prit fin qu'avec la chute d'Allende, à chaque solution entrevue, Vilarin avait de nouvelles exigences, apparemment syndicales mais en fait chaque fois plus politiques.

En octobre 1972, le même genre de grève avait été contrôlé par l'instauration de brigades de distribution dans les villes; elle n'avait touché alors que les campagnes et les zones semi-rurales. De toute façon, les responsables de la distribution étaient coupables de lourdes pertes : dans la province de Calchagua, au centre, 80% du lait tourna et ne put être utilisé; dans la région du Cautin, où vivent les Indiens Mapuches, 90 tonnes de fromage et 160 tonnes de lait en poudre servant à la distribution quotidienne et gratuite du demi-litre de lait aux enfants instaurée par le gouvernement populaire furent perdus. Seuls 17 des 219 grands camions de la province de Valdivia et d'Osorno, dans le Sud, roulèrent en octobre. Les propriétaires des camions ne se contentaient pas de faire grève; ils pratiquaient aussi un sabotage systématique. Les camions qui refusaient de participer à la grève furent attaqués, endommagés, et certains, détruits. Sur quelques routes, on sema les fameux miguelitos, petits clous à pointes multiples destinées à crever les pneus. Conspirations et sabotages partout. A la grande bourgeoisie et aux militaires à l'affût, venaient s'ajouter les petits propriétaires et les commerçants. Mais en octobre 1972, le rapport des forces leur était encore défavorable : sur 248 000 domaines agricoles répartis dans tout le pays, la Démocratie Chrétienne et l'extrême droite ne parvinrent à en paralyser que 107.

En avril 1973, par contre, la situation devint critique. Les «raisons économiques» furent vite oubliées. Ce n'était plus des augmentations que l'on réclamait mais la démission du sous-secrétaire aux Transports, Jaime Faivovitch, dont l'attitude envers les grévistes avait été très dure. Dès son départ, les grévistes soumirent une pétition en 14 points, parmi lesquels figurait la demande expresse que les 2 233 camions récemment importés par le gouvernement pour les entreprises du secteur social, c'est-à-dire le secteur d'économie mixte dirigé' par l'État et les ouvriers, leur soient remis. Mais à qui ? Au groupe manœuvré par Léon Vilarin qui n'entendait pas en rester là ! Une fois l'accord négocié, et les garanties offertes par le gouvernement acceptées, il demanda la promulgation de la Réforme constitutionnelle proposée par l'aile ultra de la Démocratie Chrétienne qui prétendait entraver définitivement le processus de changements des structures tenté par Allende.

Ces grèves identiques ont toutes deux été créées par les patrons de petites et de moyennes entreprises, et ont un caractère séditieux habilement déguisé sous des revendications économiques. Toutes deux ont prétendu semer le désordre et désorganiser la production et la distribution. Elles ont essayé de mettre en doute la légitimité de l'action gouvernementale, et elles sont très vite passées de l'accusation économique à la mise en accusation constitutionnelle du Président. Dans les deux cas aussi, les gremios (1) des professions libérales, médecins en tête, les soutinrent violemment et méthodiquement. Les médecins en arrivèrent même à de singuliers excès en réaction aux attaques portées à leurs privilèges de classe. Le secrétaire général du Collège médical du Chili, Eduardo Cruz Mena, répondit à un journaliste qui exprimait certaines réserves sur la conduite d'un corps professionnel dont l'arrêt de travail pouvait faire de nombreuses victimes parmi la population : «Ce sont des gens qui doivent mourir, ou le pays ? C'est comme en temps de guerre ! Personne ne descend dans la rue pour tuer volontairement, mais il faut bien tuer !» Ce même Collège médical demanda au Président Allende, le 26 août, de démissionner «dans un élan de sincérité et de patriotisme». Ils continuèrent à jouer ce même rôle après le 11 septembre, en publiant des listes de collègues à dénoncer, arrêter ou fusiller.

Eduardo Frei, à la tête de la Démocratie Chrétienne, est l'un des principaux responsables de la violence du mouvement insurrectionnel d'août 1973. A la différence du mois d'octobre de l'année précédente, l'attitude réticente de son parti s'expliquait par leur ferme conviction de remporter les élections parlementaires de mars 1973.

En août, les gremios accélérèrent à fond la révolte et reçurent un important soutien économique. Outre une distribution de produits alimentaires, on accordait aux camionneurs des indemnités quotidiennes équivalant à une journée de travail. Le dollar, vendu pourtant sur le marché noir jusqu'à huit fois sa valeur officielle, se mit curieusement à baisser en vertu des éternels impondérables de la loi de l'offre et de la demande : le marché noir était arrivé à saturation car la planche à billets verts avait trop fonctionné !

LA DÉMISSION DU GÉNÉRAL PRATS

Les événements se précipitèrent. Ils montrent clairement l'isolement du pouvoir exécutif au sein de l'État. Le 9 août, le général Prats entre à nouveau au cabinet pour tenter de mettre fin à la grève des camionneurs. Son passage éphémère révèle clairement combien la situation différait d'avec celle d'octobre de l'année précédente. Le rôle du nouveau cabinet, dans lequel entrèrent les trois chefs des forces armées, était de mettre un point final à la grève patronale. On voyait donc se profiler l'inévitable image d'autorité et de fermeté, accentuée par le délai péremptoire de 48 heures pour que cesse la grève, imposé par le gouvernement. Mais ce fut là un autre test qui favorisa les golpistes : le délai révolu, la grève continua et le gouvernement fut incapable d'appliquer des sanctions. Il montrait ainsi une fragilité d'autant plus grave que c'était des militaires - l'autorité par excellence - qui avaient avalisé cet ordre. Tout n'était que pression et «tests» pour mesurer le degré d'isolement de l'exécutif et calculer le moment de l'action finale. La résistance des travailleurs semblait partiellement vaincue. Commencées au niveau des sous-officiers et des soldats par des mutations et des déplacements, les manœuvres insurrectionnelles au sein de l'exécutif allaient s'intensifier quelques jours plus tard par la mutation et l'éloignement d'officiers de haut grade. Ainsi, le 17 août, on avertit Allende que d'importantes purges se préparaient parmi les officiers supérieurs de l'état-major. C'est peut-être grâce aux mesures préventives prises par le ministre de la Défense qu'échoua le coup d'État du 20 août dont C. Ruiz Danyau, commandant en chef de l'aviation, avait pris la tète avec une précipitation et une maladresse indéniables, sans l'aide de la marine, ni de l'armée de terre.

D'autre part, tous les actes terroristes cherchaient, à ce stade, à regrouper les tendances d'extrême droite afin d'en arriver au putsch final sans laisser la place aux «solutions intermédiaires». C'est le cas de l'assassinat du commandant Araya, aide de camp naval de Salvador Allende, abattu chez lui fin juillet par un commando de Patria y Libertad, attentat attribué par toute la presse et les radios de l'opposition à un groupe de gauche. Ainsi, également, les fusillades contre la résidence du cardinal Silva Henríquez par un commando de droite, lorsque ce dernier abritait les entretiens de Patricio Alwyn, principal dirigeant de la Démocratie Chrétienne, et du Président Allende, fin juillet, début août et même un peu plus tard.

A quelque temps de là, le Congrès, présidé par Eduardo Frei, déclara illégaux les actes du gouvernement. Bien que cette motion de censure n'ait eu qu'une valeur symbolique puisqu'elle n'avait pas recueilli les deux tiers des voix, cela produisit un effet psychologique terrible sur le gouvernement populaire. Ce fut, en outre l'un des éléments qui donna le feu vert à la réaction armée et précipita la chute du général Prats. La forme que revêtit cette action armée nous révèle les diverses et multiples pressions utilisées par les conspirateurs, qui allaient jusqu'à se servir des épouses des généraux de l'Etat-major.

Mais laissons la parole à celui qui fut le témoin le plus informé des derniers jours du gouvernement populaire, l'assesseur politique du Président Allende, miraculeux rescapé d'une fusillade à la sortie du palais de la Moneda où une patrouille tua tous ceux qui l'accompagnaient, l'épargnant par erreur parce qu'il n'avait pas été reconnu.

TÉMOIGNAGES DE JOAN GARCES SUR LA TRAHISON DE PINOCHET

Le 21 août, la droite organise une manifestation de quelques centaines de femmes devant la résidence du ministre de la Défense. Elles l'insultent grossièrement et exigent qu'il quitte les rangs de l'année. Le service de renseignements photographie là six épouses de généraux et autres officiers. Le soir du même jour, le général Prats, souffrant et alité, reçoit la visite du général Bonilla, l'homme de Frei dans l'armée, et dont l'épouse était l'une des manifestantes de l'après-midi. Bonilla vient lui conseiller de démissionner du poste de commandant en chef de l'armée. Quelques minutes après le départ de Bonilla arrive le Président Allende. Prats lui fait part de ses impressions; il estime qu'une haute trahison est en train de se tramer au sein de l'armée. Il s entretient avec le Président sur les mesures à prendre pour lui faire échec.

De retour à sa résidence, le Président Allende reçoit la visite du ministre de l'Intérieur et du directeur général suppléant des carabiniers, le général Urrutia. Il a invité à dîner plusieurs généraux de l'armée de terre, dont Auguste Pinochet. Objet des conversations : l'analyse de la situation et des mesures pratiques à prendre contre le coup d'État qui se prépare. A minuit passé, le Président convoque les dirigeants des partis de la coalition gouvernementale et de la Centrale Unique des Travailleurs. Il leur annonce que, en accord avec les hauts commandants de l'armée et compte tenu de la gravité de la situation militaire, il a décidé de mettre à la retraite les généraux impliqués dans l'insurrection et dont les épouses ont manifesté le jour précédent devant le domicile du commandant en chef. L'exercice du droit qu'a le Président de mettre a la retraite les généraux qui ont perdu sa confiance risque de provoquer une révolte; Allende explique qu'en conséquence le haut commandement a étudié un plan de défense prévoyant la collaboration de troupes régulières et de syndicats ouvriers. La garnison de carabiniers de Santiago, le corps armé dont l'origine sociale est la plus populaire, a été renforcée de mille hommes.

Vers deux heures du matin, le Président est informé de l'arrivée d'un officier supérieur chargé de régler avec le gouvernement et la Centrale Unique des Travailleurs les derniers détails du plan de défense antiputsch pour le lendemain. J'ai vu ce général. C'était Augusto Pinochet. Il était accompagné d'un officier supérieur dont le nom importe peu pour le moment. A la même heure, un émetteur radio de droite transmettait des messages militaires chiffrés depuis Puerto Montt. L'un d'eux disait : «Nous sommes plus nombreux que nous ne le pensions. Le Petit Chaperon rouge est avec nous.» Quelqu'un demanda qui pouvait bien s'abriter derrière ce pseudonyme et songea à «Pinocchio - Pinochet» ou à l'officier qui l'accompagnait cette nuit-là. Mais c'était pure hypothèse.

Nommé commandant en chef le vendredi 24 août, Pinochet déclare qu'il est préférable, en raison de la situation interne de l'armée, de limoger seulement trois généraux, ce qu'il s'engage à faire le jour suivant. Prétextant des réactions aussi graves qu'incontrôlables, le commandant en chef finit par ne mettre personne à la retraite. Par contre, le général Sepulveda, chef de la division de Santiago, et le général Pickering, chef des instituts militaires de Santiago, qui avaient aidé Prats à écraser le coup d'État du 29 juin, quittent l'armée. Les derniers jours d'août, Pinochet invoque le cas de force majeure et explique au Président qu'il faut attendre la réunion ordinaire de l'assemblée de contrôle de l'armée, prévue pour la deuxième quinzaine de septembre, avant de mettre les généraux à la retraite. La mesure pourra alors être présentée comme une décision «institutionnelle» interne à l'armée, il l'imposera en sa qualité de commandant en chef et elle ne pourra donc pas être critiquée comme mesure ce politique».

Pinochet a atteint son but, il est chef suprême de l'armée. Les officiers démocrates qui commandaient des troupes à Santiago ont été isolés et écartés. Il lui faut quelques jours pour muter d'autres officiers.

Le 7 septembre au matin, le Président Allende réunit divers généraux qui avaient toujours appartenu à l'entourage de Prats. Parmi eux, Pinochet. Le Président leur fait part de son intention de lancer, la semaine suivante, un appel au référendum, afin de résoudre de manière démocratique le conflit qui l'oppose aux Chambres. Les généraux ne dissimulent pas leur surprise et lui demandent si sa décision est déjà prise. Allende la leur confirme : «Oui, messieurs, j'annoncerai ma décision au pays la semaine prochaine.» Je fus frappé de voir Allende si content à l'issue de cette réunion...

Au terme de plusieurs semaines de débats au sein de l'Unité Populaire, début septembre, Allende ne veut plus attendre davantage et malgré l'opposition de certains partis, prend la décision de lancer un référendum.

Le message à la nation était annoncé pour le mardi 11. A l'heure prévue, les bombes et les balles réduisaient au silence pour toujours le président Allende. Dans la nuit, le pays entier entendit une voix complètement inconnue, la voix gutturale de Pinochet et de ses compagnons de la junte. Le sang des travailleurs coulait dans tout le Chili.

(Le Monde, 19 décembre 1973.)

«EL PUEBLO UNIDO JAMÁS SERA VENCIDO»

II faudra sans doute quelques années avant que l'on puisse évaluer à leur juste mesure l'ensemble des réalisations de l'Unité Populaire, ainsi que les causes de sa faiblesse interne, les erreurs de sa politique économique, l'extraordinaire générosité, la richesse et la véritable portée de ses mesures de transformation sociale; sa grandeur historique, en somme, et sa vulnérabilité.

D'autres seront amenés à le faire. Les mois ont beau s'écouler, la brutalité de la répression qui s'est abattue sur le peuple chilien ne s'atténue pas. Bien pis, elle est devenue sélective. On persécute les intellectuels et les fonctionnaires, par exemple, en prétendant que leurs postes sont devenus intérimaires - «dans un but de réorganisation et de rationalisation administrative». On supprime ensuite les fonds qui leur sont alloués dans le budget et ils se retrouvent bientôt rayés des fiches de paie. Le chômage guette les salariés chiliens. Au cours des trois premiers mois, se sont produites au moins deux cent mille mises à pied et ce n'est là qu'un chiffre très prudent. Le droit de grève est supprimé. Les délibérations interdites. Employés ou ouvriers doivent, au moment de renouveler leur contrat, jurer qu'ils s'abstiendront de toute action, ou jugements sociaux ou politiques pendant la durée de l'exercice de leurs fonctions. L'Europe entière a assisté aux autodafés d'une junte mue par un ardent désir d'extirper le marxisme et de rendre un glorieux hommage à l'heureuse époque du nazisme allemand. On sait que l'Honorable Junte a libéré les prix, ce qui implique que désormais, pour s'acheter une paire de chaussures, un ouvrier au salaire de 12 000 escudos devra travailler trente jours. C'est tout ce qu'il pourra s'offrir, elles coûtent 9 000 escudos ! Les télévisions d'Europe et d'Amérique ont diffusé les images de «ces Dames» offrant leurs bijoux pour la reconstruction de la «Nation», geste ridicule si l'on sait que le peuple paie de son sang et continuera à payer de sa sueur le rétablissement de l'ignominie.

Il est vrai, une époque capitale de la lutte du peuple chilien pour sa libération a pris fin tragiquement. Mais, dans la conscience persécutée, réduite au silence et torturée des travailleurs du pays, des faits indélébiles demeurent :

- diminution radicale du taux de mortalité infantile;
- diminution du chômage de 9,2% en 1909 à moins de 2% en 1973;
- augmentation du pouvoir d'achat des ouvriers de 45% par rapport à 1969;
- augmentation de 83% des effectifs scolaires;
- recul de l'analphabétisme de 12 à 13%, à moins de 5%;
- augmentation de 1,4 à 14% du nombre d'ouvriers inscrits dans les établissements d'enseignement moyen et supérieur;
- nationalisations : d'abord des mines jusque-là au pouvoir des Américains; puis des banques. Avant 1971, pour chaque dollar investi au Chili, les Américains en retiraient quatre. Depuis leur acquisition des mines, au début du siècle, les Américains ont retiré plus de trois mille millions de dollars sur lesquels ils ne payèrent pas un centime d'impôt les 25 premières années.

Il y a bien plus. Et c'est la longue tradition de lutte du prolétariat le mieux organisé de l'Amérique du Sud, et surtout, les trois années de lutte ouverte, de mobilisation des masses, d'organisation paysanne, de défense inconditionnelle des intérêts des travailleurs dans les mines et les usines, de défense des habitants des bidonvilles, de développement d'une conscience révolutionnaire.

Il est vrai : on ne peut rien faire sans détenir véritablement le pouvoir. Mais le régime du Président Allende a eu, entre autres mérites notables, celui de faire connaître profondément à un peuple sa vérité historique à travers un langage qui disait la vérité, ce qui fut donné à bien peu de peuples de l'Amérique latine. Ils sont bien dépassés les mythes créés par la bourgeoisie; elles sont loin les grandes maximes d'Égalité, de Justice, de Liberté et de Démocratie qui n'étaient appliquées qu'à condition qu'on ne touche pas aux intérêts de classe de cette bourgeoisie. Toute une phraséologie et une mentalité d'échappatoires et d'hypocrisies, de faux humanisme et de cynisme historique, rehaussées de métaphores chrétiennes et de «principes» sur le bien commun et la «grandeur de la Patrie» se sont effondrées. Et cent ans de Junte ne suffiront pas à les rétablir.

Il est vrai : aux problèmes que soulevèrent le développement d'une conscience politique de classe hors du pouvoir et la survivance tenace de l'ancienne idéologie dans de vastes secteurs de la classe moyenne, vinrent s'ajouter les erreurs et le manque d'unité tactique de la gauche. Mais l'ample appel des forces politiques les plus responsables et les plus enracinées dans le mouvement ouvrier, à créer une vaste plate-forme anticapitaliste avec un sentiment national, continue à retentir.

Et ces forces sont plus solides et plus vivaces que jamais. Parce qu'elles exhortent un peuple réprimé et torturé à s'unir en un grand mouvement de masse qui finira par anéantir la dictature. Et ceci, sous la forme de lutte que ce peuple aura décidé d'adopter, du sein de l'enfer où il vit à présent.


Notes:

* Raúl Silva C., écrivain et sociologue, ex-professeur de l'Université de New York, est actuellement professeur aux Universités de Poitiers et de Vincennes.

1. Les termes gremio et gremialismo et l'adjectif gremial, à proprement parler, n'ont pas d'équivalents en français. Comme nous le verrons au cours du texte, la traduction qui s'en rapprocherait le plus serait «corporation» et «corporatisme». Nous garderons cependant les termes espagnols dans tout l'ouvrage.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
Capitulo Anterior Proximo Capitulo Sube