La Nouvelle Chanson Chilienne

LES OISEAUX DE LAINE

Comme Neruda, Luis Advis était, est, un voyant à sa manière. Santa Maria de Iquique, cette chronique d'une tuerie, avait une morale aux allures de prémonition. En son temps, l'avertissement chanté noir sur blanc est peut-être passé un peu inaperçu. A force de crier au loup... Et pourtant les enseignements du passé ne pouvaient pas ne pas éveiller l'angoisse de l'avenir immédiat :

Et maintenant, vous
Qui avez écouté notre histoire,
Ne restez pas assis
A croire que c'est du passé.
.......................................
Demain peut-être, ou plus tard,
Ou dans des temps futurs
La même histoire
Se répétera.

De la Conquête au stade Chile : des massacres, encore des massacres. De Pizarre à Pinochet, en passant par Ferez Zujovic : une lignée d assassins. Une lignée brisée. Une ligne brisante. Une ligne rouge. Celle du sang des martyrs de l'école Santa Maria comme jadis celle au sang des compagnons d'Atahualpa exterminés par Pizarre. Ligne de sang qui fixait hier les richesses à fournir au vainqueur pour retrouver un semblant d'indépendance, ligne de sang qui dessine aujourd'hui le visage de l'humiliation à subir pour garder espoir :

Plus tard, le monarque leva
Sa main fatiguée et au-dessus
Des fronts des bandits
Toucha les murs.
Ils tracèrent là
La ligne rouge.
Il fallait remplir
D'or et d'argent trois chambres
Jusqu'à cette ligne de leur sang (1).

Voici revenu le temps des assassins. Un peuple a été écartelé en place publique. Ses hommes ont été décimés, et un meurtre culturel sans précédent dans le pays a été commis. Les militaires ont dispersé aux quatre vents les cendres des livres, des films et des disques qu'ils ont brûlés, comme pour tenter d'effacer l'ineffaçable.

Du jour au lendemain, les habitants des poblaciones ont vu s'éloigner l'espoir d'en sortir. L'espoir de s'en sortir. Le prodigieux effort d'alphabétisation a été stoppé net. Les enfants adultérins sont redevenus des bâtards (2). Que vont devenir tous ces gens qui n'ont plus rien, alors que pendant quatre ans ils ont aperçu non pas le paradis, mais quelque chose qui ressemblait à la dignité? Que vont devenir tous ces gens qui ont perdu leur chant?

Du jour au lendemain, le Chili a été immergé à nouveau dans la musique des États-Unis et dans la musiquette des Quincheros. Pour bien marquer le virage en catastrophe, la télévision programmait le soir même du golpe une comédie musicale américaine. Et, comme par hasard, les Quincheros proclamaient un peu plus tard leur soulagement de se retrouver seuls dans la place forte. Serviables, enfin... prêts à reprendre du service, magnanimes, se penchant sur le sort de leurs «rivaux» défaits avec des phrases du genre : «Pardonnez-leur, mon dictateur, ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.»

La chanson chilienne a été étouffée. La rosé au poing est redevenue «la rosé qui pleure», emblème du premier festival de la chanson à Cuba. Larmes de sang qui tombaient des épines et qui tombent maintenant des barbelés des camps. Le Chili ne chante plus et n'a plus le goût de chanter. Les enfants des bidonvilles ne fredonnent plus Amanda.

Ah! camarade, qu'allons-nous faire pour toi?
Que vont faire les enfants du bidonville?
Qui leur chantera sur le pas de leur porte (3)?

S'ils chantent encore c'est sous la contrainte, lors des «cérémonies patriotiques du lundi», cet hymne national auquel, par ordre supérieur, a été rajoutée une strophe tombée en désuétude, à la gloire des militaires qui ont «gravé leur nom sur la poitrine des Chiliens». Le cynisme devenu force de loi. Beaucoup de poitrines ont fait connaissance au Chili ces temps derniers avec les «procédés en creux» de l'armée. Victor Jara transformé en quartier de viande avec une balle dans le flanc et de nombreuses autres près du cœur, voilà le paraphe de la junte reconnaissante. Reconnaissant de près ses ennemis héréditaires.

La junte donne ses consignes «artistiques» par journaux-paillassons interposés. «Les programmes devront se préoccuper fondamentalement de transmettre la culture de notre peuple en mettant en relief les valeurs de la nationalité. La diffusion de la bonne musique chilienne est tout spécialement recommandée.» Le lecteur nous pardonnera-t-il de l'avoir mené dans un cul-de-sac? Cent pages inutiles! Si les militaires ont banni «la nouvelle chanson chilienne», c'est certainement - les militaires ne pourraient pas se tromper même s'ils le voulaient - parce qu'elle n'était pas une bonne musique. Minute, nous n'avons rien contre les étrangers mais, quand même, tous ces instruments indiens, ce n'était pas très catholique ni très chilien.

Voici revenu le temps des assassins. Entre leurs doigts en éventail de fer et de feu, presque plus rien ne peut s'échapper. Presque plus rien ne peut arriver jusqu'à nous depuis ce dernier poème de Victor Jara que nous n'aurions jamais connu sans l'ingéniosité et le courage de ses compagnons de détention. Cet Estadio Chile mis en musique par Payo Grondona - repris aujourd'hui par Pète Seeger - fait ressurgir, ici et là dans le monde, des mots qui crient l'épouvante de celui qui a vu «l'effrayant visage du fascisme», mais aussi des mots qui chantent déjà l'espoir de celui qui entrevoit le moment où «frappera de nouveau notre poing».

Dans la clandestinité d'un Chili replongé dans les ténèbres, la chanson refuse de mourir car elle a vite compris qu'elle a un rôle subversif à jouer. Les chanteurs en exil, les radios d'Amérique du Sud ou d'Europe de l'Est reçoivent de temps à autre des poèmes sur papier et des chansons sur bandes magnétiques sortis on ne sait comment du Chili, œuvres de chanteurs qui ne peuvent plus élever la voix ou bien d'inconnus qui prennent des risques sensés pour rappeler au monde ce qui a été fait à leur pays.

Sur place, tout a été détruit en apparence. Pourtant il subsiste, nous l'avons appris, quelques disques qui ont été miraculeusement sauvés des bûchers. Comme dans Fahrenheit 451, ceux qui en ont hérité -car il s'agit bien d' «un patrimoine laissé par une personne décédée et transmis par succession» - les apprennent à d'autres qui eux-mêmes... Passe à ton voisin; chante à ton voisin. Témoignages d'une culture chèrement payée et qui n'a pas le droit de déserter.

Là-bas, la chanson s'est enterrée. On cache les disques non pas comme on protège des reliques, mais comme on dissimule des armes. Les armes pour plus tard; les chansons pour plus tard et maintenant. Répétons que le premier geste d'opposition à la junte a été cette Internationale qui, aux obsèques de Pablo Neruda, a eu le courage de dire non. Pour prendre date.

En période d'oppression, tous les moyens sont bons, et la chanson peut parfois répandre la vérité comme une traînée de poudre. Le pouvoir est de moins en moins au bout d'un refrain mais, en attendant les fusils, la chanson a son mot à crier. Le Chant des partisans pendant la Résistance, ce n'était tout de même pas pour faire joli, non ?

Ailleurs, à l'étranger, tout est également différent de ce qui existait auparavant; mais dans l'autre sens. Jamais on y a autant entendu, mieux : écouté, la chanson chilienne que depuis qu'elle a été réduite au silence chez elle.

Partout en Amérique latine les chansons de Jara sont dans l'air. Ce n'est qu'une fin, semblent-elles dire, continuons le combat. Jara/Guevara : non pas bon débarras, comme l'ont trop vite cru les militaires; mais Jara/Guevara : même combat. Jara et le Che, qu'il avait tant de fois chanté, se retrouvent par le verdict de la camarde camarades d'un combat qui n'en finira sans doute jamais. Dans un continent latino-américain qui a le goût et le besoin d'images signifiantes, nul doute que Jara ne devienne le symbole de la chanson de protestation comme l'autre est devenu le symbole de la guérilla de protestation.

C'est dans la mesure où l'étranger restera «en état de manque», manque de Chili, que la compagnie à responsabilité illimitée Pinochet and Co pourra ne pas tout à fait sévir à sa guise, selon son bon sadisme.

Or, «la nouvelle chanson chilienne» peut jouer un rôle important, par le biais des «variétés», dans cette nécessité de maintenir l'opinion publique en état de mobilisation.

«La nouvelle chanson chilienne» a besoin de nous et nous avons besoin d'elle, ceux d'entre nous du moins qui acceptent de se regarder dans le miroir, hélas non déformant, qu'elle nous tend; ceux d'entre nous qui acceptent d'écouter ces voix qui répètent sur tous les tons : le fascisme existe, nous l'avons rencontré.

Violeta Parra avait raison et son El canto de ustedes que es mi proprio canto peut maintenant se lire dans les deux sens : et votre chant, à vous Chiliens, devient, est déjà devenu, mon propre chant. Et notre chant, à nous Européens, peut sans doute devenir votre chant, à vous les Chiliens.

Comme tous leurs compagnons d'infortune, les chanteurs chiliens chassés de leur pays ont pris leur envol pour des migrations dont personne ne peut encore prévoir la durée. Au fil des jours, au hasard des rencontres, il nous est donné de voir et d'entendre ces grands oiseaux noirs aux ailes de laine, effaçant leur corps sous des ponchos en berne, comme pour dissimuler ce qui risquerait de détourner l'attention de l'essentiel : le regard, la voix et la main qui se tend, ouverte, fraternelle, ou se referme, se crispe en un poing qui exige vengeance.

En juin 1974, sur la scène de l'Olympia - pourquoi pas? ce n'est pas leur Olympia, ce n'est pas leur problème -, les tambours sonnaient le glas, les quenas filaient le bourdon, les guitares se conduisaient en guitares. Et les Quilapayun de noir couverts répondaient aux Inti Illimani de rouge revêtus; statues du Commandeur brûlées d'un feu qui ne s'éteindra pas de sitôt.

Ces grands oiseaux migrateurs aux faces blêmes sont beaux. Beaux, oui. Tous les Chiliens que nous avons rencontrés sont beaux à leur façon. De cette beauté criante qui ne ressortit pas à un quelconque constat esthétique, mais témoigne de ces sursauts de dignité dans le malheur qui redressent les corps et schématisent les visages ramenés au fondamental, au vital.

Chanteurs, ils sont investis d'une mission qui va de soi : représenter leurs compatriotes restés là-bas, et qui ne peuvent dire l'indicible. Moduler la plainte que le peuple n'a même plus le droit de laisser échapper.

Les chanteurs chiliens de l'exil ont de la haine au ventre, de la tendresse en bandoulière et de l'espoir à n'en savoir que faire. Espoir parce que, pour eux, errance ne rime pas avec désespérance. Le doute, ils ne connaissent pas. Ils vont répétant, comme si cela était encore possible : El pueblo unido jamâs sera vencido.

Dans six mois, dans un an, dans dix ans ou plus tard, ils reviendront chez eux. En attendant, le désert est là, et il faut le traverser.

Ils se frottent donc à la culture de l'Europe. A ses chansons. Ils s'efforcent de s'accrocher à tout ce qui donne l'impression d'aller dans le sens de leur combat. Ils tentent de saisir tout ce qui peut enrichir leur expression pour «plus tard». Ils refont par la force des choses le séjour européen qu'avaient fait Violeta Parra et ses enfants. Mais, cette fois-ci, on les écoute. Ils ont payé le prix pour cela. Ils martèlent leur mots-rancunes, leur chant-arc-en-ciel-après-l'orage en poursuivant le fantasme de E.M. Cioran qui écrit dans De l'inconvénient d'être né : «Je rêve d'une langue dont les mots, comme des poings, frapperaient les mâchoires.»

Avant qu'ils ne découvrent cette langue, il leur faut résoudre un problème que «la nouvelle chanson chilienne» n'avait pas imaginé. Maintenant qu'ils ne sont plus les résonateurs d'un peuple - dont on a dit et redit qu'il leur était indispensable -, maintenant qu'ils sont coupés en apparence de leurs racines, comment peuvent-ils survivre, c'est-à-dire continuer à se vivre en tant que chanteurs, perpétuer leur art sans que celui-ci se transforme en une phonétique fossilisée, sans que l'on puisse jamais dire d'eux : «On est toujours le payador de quelqu'un»?

Neruda en exil n'avait besoin que d'une feuille de papier. Son expression, quand bien même se nourrissait-elle de l'immédiat, n'avait pas obligation de se manifester dans l'immédiat. Elle pouvait se permettre d'attendre quelques années ou quelques siècles ceux à qui elle était destinée.

Tout le problème est là : la chanson chilienne peut-elle exister, subsister, croître, se renouveler en dehors de son public spécifique? Nous autres, auditeurs européens, que nous nous tenions simplement au courant ou que nous nous tenions dans ce courant de pensée et peut-être d'action qui est passé par le Chili, nous sommes frappés d'un défaut rédhibitoire : nous ne sommes pas chiliens. Difficile de chanter maintenant les mêmes chansons. Périlleux de chanter ces chansons qui n'ont pas été composées pour nous. Pratiquement impossible de chanter la plupart des chansons contingentes, La Merluza, Las ollitas, devant des gens qui peuvent soutenir, mais qui ne peuvent pas remplacer. Devant des gens qui n'en ont rien à faire, du moins le croient-ils.

Cette chanson en transit, cette chanson de transition, ne peut se contenter de ressasser son passé sous peine de tourner au magnificat, à la sonnerie aux morts. Elle doit se prouver et prouver qu'elle est toujours bien vivante et parfaitement capable d'évoluer. Elle doit se situer en même temps dans le passé - Ah! si vous aviez connu Victor Jara! -, le présent - Quelle heure peut-il être à Santiago? pour reprendre le titre nostalgique et angoissé d'un spectacle que vient de présenter le théâtre des Amandiers et auquel a participé Sergio Ortega - et l'avenir, bien sûr. Le peuple, aujourd'hui vaincu, un jour ne sera plus désuni. Il lui faut surtout veiller à la rigueur et à la qualité de son expression pour que nous qui ne sommes pas parti(e) prenant(e) soyons retenus autant de temps que cela lui sera nécessaire.

Le présent. Le futur. Nous retenir. Certains ont déjà compris que, tout autant sinon plus qu'une pétition pour réclamer la liberté de X ou de Y, une chanson pouvait accrocher cette méduse que l'on appelle l'opinion publique internationale (4). «La nouvelle chanson chilienne» donne l'impression d'avoir bien pris son virage. Au lieu de remâcher éternellement sa désillusion et de se réveiller chaque matin avec une gueule de cendres et de sang, elle revendique à sa manière la libération du secrétaire général du parti communiste chilien - et Sergio Ortega compose Libertad a Luis Corvalán - ou bien la survie du dirigeant du MIR Bautista Van Schouwen -, et Patricio Manns écrit La dignité se fait quotidienne.

La résistance s'ébauche dans l'ombre au Chili : nous n'en savons rien et n'avons rien à en savoir. A l'étranger aussi la lutte s'organise, et cela nous devons le savoir. DICAP vient de renaître, ici en France, et de reconstituer ce fonds de culture populaire acquis en moins de cinq années. Mais DICAP a l'intelligence de vouloir aller de l'avant, de ne pas se contenter de faire connaître des pièces de collection.

Son projet est aussi d'enregistrer les nouvelles œuvres d'une nouvelle chanson à la recherche de nouvelles perspectives. Son projet est aussi de donner un présent au Chili et de lui préparer un avenir culturel.

Jamais un auteur n'aura souhaité autant que nous que ce qu'il vient d'écrire vieillisse mal, n'ait plus un jour très proche sa raison d'être. Si le Chili revit un jour, beaucoup de ce que nous avons dit apparaîtra incomplet, sera sans doute en partie démenti par ce que nous n'avons pas eu le loisir de connaître.

En attendant, les couronnes que nous avons tressées à «la nouvelle chanson chilienne» ne peuvent pas être des couronnes mortuaires. «L'histoire ne finit pas avec les morts. Parce que la fin d'un livre n'est qu'une coupure arbitraire dans la vie d'un peuple (5)»

Un jour, «la nouvelle chanson chilienne» reviendra sur les lieux du crime. Pour l'instant, elle prend une fois de plus la voix de Neruda, celle du Fugitif - toujours la fuite, toujours l'exil -, pour nous confier la marche à suivre. Sa marche que nous devons suivre fraternellement. Attention à la marche, général Pinochet. Ne vous faites surtout pas apporter un exemplaire non calciné du Chant général, général. Vous risqueriez d'y lire le destin de "votre" pays :

Je suis peuple, peuple, peuple innombrable.
J'ai dans ma voix la force pure
Pour traverser le silence
Et germer dans les ténèbres.
Mort, martyr, ombre, glace
Recouvrent vite la semence.
Et le peuple semble enterré.
Mais le mais retourne en terre.
Ses implacables mains rouges
Transpercent le silence.
De la mort nous renaissons.

Paris, septembre 1975.


Notes:

1. Pablo Neruda, Le Chant général

2. Une des réformes premières du gouvernement de Salvador Allende avait été de légitimer les enfants nés hors mariage. La junte a rendu à la famille sa pureté.

3. In Chanson de mort et d'espérance pour Victor Jara, d'Osvaldo Rodriguez.

4. A condition, on n'en sort pas, que nos mass média lui fassent place.

5. Luis Vaja, Pierre Senart, Chili au cœur, La Courtille, 1974.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
Capitulo Anterior Proximo Capitulo Sube