La Nouvelle Chanson Chilienne

La Nouvelle Chanson Chilienne
Présentation de Jean Clouzet

ÉDITIONS SEGHERS, Paris 1975


A Régis et Angela,
pour qu'ils n'oublient pas.

« A certaines époques de l'année, les Chibisan élèvent près du fleuve Grasipala de petites huttes de pierre, de boue et de paille. Dans ces huttes parfaitement hermétiques, les jeunes gens qui vont être initiés sont enfermés, puis enfumés. La porte n'est rouverte qu'au moment où le dernier à être conscient apprend à la tribu, par des coups frappés contre la paroi, que ses compagnons ont perdu connaissance. « Dans notre vie, à nous aussi, seul l'individu qui a connu l'asphyxie sait vraiment ce que respirer veut dire. »

Jano kasahzwickos, Océanie peau de chien.

POUR L'EXEMPLE

Voici l'arbre, l'arbre
De la tourmente, l'arbre du peuple.
De la terre sourdent les héros
Comme les feuilles de la sève.
Voici l'arbre, l'arbre
Aux racines vivantes,
L'arbre qui a bu le salpêtre du martyr.

Pablo Neruda, Le Chant général.

Où est la joie
Du Calicanto
(1) d'hier ?
On dit qu'un président
Le traversait à pied.
Il n'y avait pas d'abîme
Entre le peuple et lui.
Le nouveau, je ne sais pas qui il est.

Violeta Parra, Ma poitrine porte le deuil.

Pour ceux qui ont de tout temps connu et aimé le Chili, comme pour ceux qui ont découvert l'existence de ce pays le 11 septembre 1973, le coup d'État des militaires fascistes relève du cauchemar. Ce que nous en avons découvert, d'abord à travers les dépêches d'agences, puis grâce aux témoignages des exilés, tient de l'absurde et de l'horrible. La Sainte Trinité éternellement renaissante. Kafka pour l'atmosphère, Ubu Dictateur pour l'absurde, Hitler pour l'horrible.

Si vous vous appelez Pinochet, on peut tout attendre de vous, sauf un bain de sang. Vous ne pouvez être que rassurant, vaguement ridicule, certainement pas effrayant. A la limite, si vous voulez vraiment vous faire passer pour un dictateur, vous serez condamnés à n'être qu'un dictateur d'opérette. Avec votre nom, on pourra jouer sur les mots, sûrement pas sur les morts. Mauvaises astuces bachiques : Pinot-chais. Jongleries freudiennes et politiques : Pine (machisme de l'Amérique latine) - hochet (armée chilienne dans la main des États-Unis). Politiques : Pineau (un ex-ministre français, comme un ex-général-chilien-loyal d'une ex-famille française) - Che (sans commentaire). Plus précisément conservatrices : Pie (le pape, la démocratie chrétienne) - Nocher (un Jean à nous, heureusement tombé dans l'oubli).

Ces jeux de mots sont faciles - mais à la guerre civile comme à la guerre civile -, sans doute parce qu'il leur manque la dimension du tragique. Or, le 11 septembre 1973, c'est l'insolite et l'horrible. Une descente aux enfers par étapes. Le début d'un tour du Chili du dérisoire et du sanglant. Ce sont - absurde - des instruments de musique déclarés hors la loi. Ce sont - horrible - après les camps, les stades de concentration. Ces stades Chile et National de Santiago qui, aux beaux jours de l'Unité populaire, avaient servi de cadre à nombre de meetings politiques et de réunions artistiques. Mais il fallait bien, là aussi, que l'absurde vînt se lover dans ces cruels jeux du cirque. Les martyrs et les gladiateurs. La vulnérabilité et la barbarie. « Jeux » aux règles inversées : ceux qui vont être livrés à la bête fasciste sont parqués sur les gradins tandis que leurs bourreaux se pavanent dans l'arène. Pavane pour une démocratie défunte.

Le vilain mois de septembre, c'est aussi, c'est surtout, des milliers, nous pouvons aujourd'hui écrire des dizaines de milliers de morts. Des cadavres dérivant au fil du rio Mapocho. Des corps désarticulés ne parvenant plus à maintenir les cadences. Un an auparavant, nous avions quitté le Chili avec la quasi-certitude, souvent exprimée là-bas à cette époque, qu'un coup de force éclaterait un jour ou l'autre. Pourtant, les plus pessimistes n'auraient pas osé imaginer cette extermination manichéenne ; cette répression méthodique, presque maniaque ; ce management du sadisme ; ce rendement dans la destruction d'un peuple. Une fausse guerre civile puisque à sens unique. Des Chiliens ne parlent plus aux Chiliens. Des Chiliens tuent des Chiliens.

Trois parmi ces dizaines de milliers de victimes se sont détachées de leurs frères anonymes pour « faire l'actualité ». Un homme politique assassiné, Salvador Allende. Un poète remercié, Pablo Neruda - un poète c'est fragile : quel comptable de la mort nous dira de combien de jours le chagrin et la colère ont amputé la vie de l'auteur du Chant général? Et un chanteur torturé, Victor Jara.

Si l'importance du premier et le génie poétique du second n'ont pas à être rappelés, tout, en revanche, nous reste à découvrir du troisième. Depuis les derniers mois de 1973, les textes consacrés au golpe (2) parlent de Victor Jara comme s'il allait de soi que nous connaissons l'auteur d'Amanda. Aujourd'hui encore, les articles de fond sur le Chili, les nombreux livres consacrés à l'Unité populaire et à sa fin brutale laissent sourdre le nom de Jara, mais uniquement comme le symbole du supplice infligé à un peuple, et non comme un apport culturel à prendre en considération. Bref, on ne nous dit jamais que Jara, avant d'être mort... a été vivant. Même les plus avertis de la réalité politique et artistique du Chili paraissent ne retenir de Jara que sa mort-destruction et non son œuvre-construction.

Ne tombons pas dans le piège : Victor Jara n'est pas plus grand mort que vivant. Plus célèbre? plus symbolique? Tant mieux pour l'éthique et l'esthétique qu'il défendait. Certains croient que cet artiste mort au chant d'honneur faisait de « la musique sud-américaine » au contresens où nous l'entendons habituellement. D'autres n'osent pas avouer le fond de leur pensée : comment peut-on être chanteur chilien?

Une injustice à réparer, avant tout. Il nous a semblé, à nous qui avions vu et entendu Victor Jara à la Peña de los Parra en août 1972, qu'il était indispensable de marquer le coup. Le coup d'État et le coup de sang de cette voix égorgée. Qu'il serait scandaleux de laisser se dissoudre dans l'oubli ce chant sans avoir tenté d'en montrer la force et la résonance. Pas question de laisser le trou dans la terre se combler ainsi. Pas question de laisser la mémoire se détourner avant qu'elle n'ait fait provision de souvenirs,

A la Peña nous avons découvert, entre autres, Victor Jara, Angel Parra et Osvaldo Rodriguez. Nous y avons acheté leurs disques - pas d'hypocrisie : pour un Français, les disques étaient une bonne affaire en cette période. Revenu à Paris, nous les avons écoutés et fait écouter parce que nous avions la certitude qu'il y avait là quelque chose de très important. A travers ce chant passait, à l'évidence, la vérité d'un peuple. Mieux, au-delà de son apparente spécificité, au-delà de l'éloignement géographique, au-delà des discordances entre son contexte socio-politique et le nôtre, entre ses traditions musicales et ce à quoi nous sommes habitués, il y avait là une voix, des voix qui nous prenaient à témoin et à partie.

Un an et un mois après, comme tout le monde, nous avons eu mal au Chili. Et, plus précisément, à ces chanteurs chiliens que nous n'avions pas oubliés. N'en déplaise à Brassens : mourir pour des idées... Sans faire un procès d'intention à nos chanteurs « engagés », nous ne pouvons pas ne pas nous poser la question : qui, parmi eux, aurait le courage de chanter trop loin, de risquer sa vie pour un refrain? Aux premiers coups de feu du golpe, Jara et ses compagnons ne se sont pas dispersés comme une volée de moineaux. Ils ont tous, d'une façon ou d'une autre, payé le prix de ce qui devrait être un pléonasme : mettre sa vie en accord avec ses idées et l'art qui les exprime.

Une telle démarche devrait pour le moins faire réfléchir ceux qui nient la nécessité, le sérieux, la réalité même de la chanson militante. La chanson n'est peut-être pas une arme - non, le pouvoir n'est pas au bout de la guitare -, il ne nous en reste pas moins à comprendre pourquoi la junte a si durement frappé les chanteurs chiliens. Les aurait-elle poursuivis avec cette rigueur s'ils n'avaient été que des histrions, des alibis ou des otages culturels?

En pensant à chacun de ceux que nous avions écoutés à Santiago, nous nous demandions, comme dans le poème de Prévert : « Est-il mort, disparu ou bien encore vivant? » II nous a fallu du temps pour apprendre que le fils de la grande Violeta Parra avait été convié dans un camp, qu'Osvaldo Rodriguez avait pris le chemin de l'exil et que, après avoir fui en Argentine, il reprenait son souffle à Paris, à quelques dizaines de mètres de nous. Mais pour Victor Jara, nous avons su tout de suite.

Sa mort, nous n'en connaîtrons sans doute jamais les circonstances exactes, car les récits qui en ont été faits divergent par bien des points. Ce qui ne fait pas de doute c'est que Jara qui chantait et professait aussi à l'Université technique d'État (3) a été arrêté et conduit dès le deuxième jour du coup d'État au stade Chile où - ironie du sort, absurdité - il s'était produit plusieurs fois. Il semble, d'après les récits des témoins aujourd'hui rescapés de ce stade, qu'il n'ait pas été reconnu tout de suite. Quoi qu'il en soit, la vérité a dû très vite apparaître. Une des bêtes noires de la droite était tombée aux mains de ses hommes de main.

A partir de là, les versions diffèrent, les points d'interrogation se multiplient. A-t-il refusé au tout début, alors que la surveillance n'était pas encore implacable, la possibilité de s'évader que lui aurait offerte un gardien? S'est-il ou non manifesté en tant que porte-voix pour faire chanter ses compagnons d'infortune et tenter de leur insuffler un semblant de moral, comme cela avait été le cas quelques heures plus tôt dans l'Université technique encerclée par les tanks? Ou bien ses bourreaux Font-ils forcé à chanter, poussés par le désir compréhensible d'exorciser cette voix haïe? Tuer un chanteur chantant, c'était le rétablir un instant dans toutes ses prérogatives, pour mieux le détruire juste après, en connaissance de cause. En connaissance de cause perdue. Remettre en marche une voix ; la laisser s'élever; savoir qu'elle s'arrêtera dès qu'on l'aura décidé, cela n'est pas banal et a de quoi cristalliser le sadisme. A-t-il pu écrire ou dicter cet admirable dernier poème-blessure que l'on trouvera plus loin? Avant de lui couper la voix, la vie, lui a-t-on coupé les mains? Ses mains ont-elles été amputées ou « simplement » broyées? Ces mains dont la mutilation - horreur et absurdité - a été jusqu'ici, en Europe, les seules lettres de noblesse de Jara, ces fraternelles araignées qui avaient tant de fois couru sur la toile métallique de la guitare, qui nous dira un jour quel fut leur sort? Peut-être Joan Turner-Jara qui eut à reconnaître le corps de son mari... Nous reprochera-t-on de ne pas avoir poussé le mauvais goût jusqu'à l'interroger? Un rapport d'autopsie n'ajouterait rien à cette certitude : Ils se sont acharnés sur les mains de Jara pour qu'il ne les montre pas du doigt. Pour qu'il ne lève plus le poing.

Laissons à d'autres, qui ne s'en privent pas, les publicités équivoques. Une compagnie phonographique n'a pas hésité à mettre en vente un disque de Victor Jara avec ce bandeau : « Victor Jara, l'homme aux mains coupées. » Nous croyons même qu'il est préférable que toute la lumière ne soit pas faite sur les circonstances de cette mort. Comme pour Che Guevara, comme pour Allende, sans remonter à Federico Garcia Lorca, il est souhaitable, nous semble-t-il, que des imprécisions, voire des contradictions, persistent. Cela laisse une part de mystérieux, de non-achevé, de non-balise, de non-banalisé, qui profite au mythe. Et le mythe, c'est justement ce que les assassins ont le plus peur de voir s'installer.

Ce qui ne fait pas de doute, c'est que Victor Jara a été achevé plus de vingt-quatre heures après le début de son supplice. Peut-être s'est-il pris à espérer? Malheureusement, la mécanique de la destruction ne devait plus s'arrêter, comme pour la longue agonie de Guevara, le point de non-retour à la vie avait été dépassé. Après avoir donné libre cours à leur sadisme et avoir épuisé leur besoin de vengeance, les assassins ne pouvaient plus - à supposer qu'ils l'aient accepté - revenir en arrière. On ne laisse pas rentrer de l'enfer celui qui a subi ses tortionnaires, lorsqu'il est susceptible de témoigner ; à plus forte raison de parler haut et de chanter fort. Pour résoudre le problème : « Victor ou comment s'en débarrasser », Ils n'avaient qu'une solution : l'achever. Alors Ils l'ont achevé de sang-froid, en plein accord - comment aurait-il pu en être autrement? - avec leurs chefs à l'échelon le plus élevé. Sa qualité, sa notoriété, le si long délai entre son supplice et sa mort ne permettent pas de retenir l'hypothèse du faux pas ou de l'excès de zèle.

Ils l'ont tué et, selon le témoignage d'un prisonnier, Ils ont laissé son corps tout un après-midi au milieu du stade Chile « pour qu'il serve d'exemple ». Pour qu'il serve d'exemple à l'intérieur du stade, mais surtout pas dans la mémoire de ceux qui l'avaient écouté. Il était indispensable de faire définitivement silence sur cette voix qui venait d'être réduite au silence. Il était indispensable d'éparpiller les souvenirs, de faire barrage au passé, de nier jusqu'à l'existence. Victor Jara, dites-vous? Désolé, aucun artiste de ce nom n'a jamais chanté au Chili.

Le 11 février 1974, cinq mois, jour pour jour, après le golpe, le département de censure du sous-secrétariat général du gouvernement adressait une circulaire aux quelques fantômes de journaux autorisés à reparaître - puisque à la botte des militaires -, circulaire leur enjoignant de ne publier aucune nouvelle sans en avoir obtenu « la confirmation officielle », entre autres aucune information sur « le chanteur communiste Victor Jara ». La mention même de ce nom devait être rigoureusement bannie. Trop tard. Le point de non-retour à l'anonymat avait été atteint lui aussi. Pour la junte, l'incident était clos, la parenthèse refermée. Mais pour les Chiliens s'accrochant à ce qui leur restait, Jara entrait dans la légende. Quand on refuse aux gens de leur parler de ceux qui leur parlaient, ils réapprennent à rêver; à rêver, pourquoi pas? à des lendemains qui chantent.

Maintenant que nous avons l'assurance que la mort de Victor Jara ne sera jamais oubliée, il est temps pour nous de montrer que ce chanteur a été, avant de devenir le symbole d'un peuple assassiné, l'une des voix de ce peuple. L'une des voix. Qu'on ne se méprenne pas sur notre objectif. Nous n'allons pas consacrer les pages qui viennent à Jara, mais au mouvement musical dont il fut l'un des artisans : « La nueva canción chilena », « la nouvelle chanson chilienne ». Se limiter à un portrait de Jara, ce serait ne prendre en considération que l'un des maillons d'une chaîne. Ce serait tomber dans le piège que nous a tendu l'actualité : ne regarder que le cadavre qui cache la forêt, une forêt qui s'est enracinée profondément dans l'histoire du Chili de ces dix ou quinze dernières années. Ce serait surtout personnaliser ce qui ne doit pas l'être. Mettre artificiellement en valeur celui qui, à l'instar de ses camarades, a toujours voulu être un chanteur populaire, c'est-à-dire à l'écoute et au service de son peuple. Mais pouvons-nous percevoir cette acception du terme, nous pour qui la notion de chanteur populaire se traduit immédiatement en chiffres de vente de disques et en nombre de places occupées dans les music-halls ?

Notre vœu, c'est qu'apparaissent tout au long de cet essai l'authenticité, la maîtrise, l'ambition, la richesse de cette chanson chilienne des années soixante. Ce n'est pas l'homme-Jara mort qui doit « servir d'exemple », mais son apport culturel à côté de celui de dizaines d'autres créateurs. Pour tous ceux-là, l'art était, avant toute autre préoccupation, l'expression esthétique d'une réalité politique ou, pour ceux que le mot effraie, le reflet de l'histoire d'un peuple, de sa vie quotidienne, de ses problèmes et de ses espérances. Ce peuple qui, pour reprendre le titre d'un des disques les plus achevés de Jara, ne demandait que el derecho de vivir en paz, le droit de vivre en paix.

Dans aucun pays du monde, à aucune époque, un mouvement artistique n'a été aussi solidement intégré à un processus d'émancipation, n'en a épousé d'aussi près les réussites et les échecs. L'observateur un tant soit peu averti des choses du Chili peut retrouver une chanson pratiquement derrière chaque épisode de l'actualité récente de ce pays. Une chanson qui donne à cette actualité son climat et son écho populaire. Que ce soit pendant les longues années de grisaille et d'attente. Que ce soit pendant l'Unité populaire, bien sûr. Que ce soit aujourd'hui. Oui, aujourd'hui où tout a basculé, où ce « Chili au cœur » n'a plus le cœur à chanter.

Chanter peut maintenant coûter la vie, et c'est pourtant dans cette Internationale qui a osé s'élever aux obsèques de Neruda que s'est manifesté le premier geste d'opposition à la junte. Cette Internationale précédée des cris de « Camarade Pablo Neruda présent! », « Camarade Salvador Allende présent! », « Camarade Victor Jara présent! ».

Voudra-t-on admettre qu'il ne s'agit plus ici d'une anecdote, mais déjà de l'Histoire? Si l'expérience chilienne et le coup d'État qui y a mis fin ont eu une telle résonance en Europe, c'est bien parce qu'ils nous renvoient à nos problèmes, à nos espoirs et à nos angoisses. Dans l'excellent livre qu'il a consacré à Neruda, Jean Marcenac écrit à propos de la guerre d'Espagne : « Le docker de Barcelone, l'employé de Madrid, le mineur d'Oviedo, le paysan basque ne tombaient pas seulement pour assurer une destinée à l'Espagne. C'est à nous aussi qu'ils donnaient une âme (4). » C'est à nous, de même, que Jara et ses compagnons peuvent donner une âme. Les chanteurs chiliens, si nous les pratiquions, nous détourneraient sans doute de nombre de « nos » chanteurs, prête-voix infantiles, démobilisés et démobilisateurs. Il est des décalages horaires qui ne devraient pas peser lourd devant certaines affinités sociologiques. Les textes qui suivent cet essai nous concernent directement. Ils ont de quoi retenir l'attention, entre autres, des créateurs à la recherche d'un art populaire, c'est-à-dire d'une expression artistique de masse.

Les obstacles à la réalisation de notre projet ne sont pas minces. A l'occasion d'un séjour en France, un écrivain chilien découvre des chanteurs appelés Ferrât, Le Forestier, Ferré, totalement inconnus dans son pays. Convaincu de leur valeur, il décide dès son retour de les faire aimer à ses compatriotes. Avant qu'il en ait le temps, un coup d'État militaire éclate en France... Qu'on nous pardonne cette hypothèse de mauvais goût. Nous savons bien, nous Français, qu'une telle hypothèse fasciste est pure fiction. Ce n'est pas dans nos villes qu'on aurait mis en fiches « l'ennemi intérieur », qu'on aurait établi des listes d'hommes et de femmes à regrouper dans les stades en cas d'urgence. A Marseille, par exemple.

Ferrât meurt après avoir été torturé. Le Forestier se retrouve dans un camp, et Ferré en exil. Cela finit par se savoir au Chili. Souhaitant dépasser ces épisodes dramatiques pour qu'enfin soient révélées des œuvres qu'il s'obstine à croire belles et fortes, notre écrivain hésiterait pourtant devant des difficultés qui, en d'autres circonstances, prendraient presque un tour canularesque. Toute ressemblance entre ce Chilien et l'auteur de ces lignes n'est pas fortuite. Notre embarras est semblable.

Peut-on décemment présenter à un lecteur, même de bonne volonté et débordant de curiosité, des chanteurs dont il ignore souvent les noms, des chanteurs qu'il n'a jamais entendus et que, pour certains d'entre eux, il n'entendra sans doute jamais? Peut-on honnêtement espérer contourner la barrière de la langue? Puisqu'il y a volonté de notre part, après avoir dégagé les lignes de force de « la nouvelle chanson chilienne », de donner à lire des textes représentatifs de ce courant, il ne faut pas nous dissimuler et dissimuler que cette présentation dénaturera en partie ce qu'elle prétend respecter. Toute traduction, aussi fidèle et affinée soit-elle, ne peut faire passer ces chilénismes qui concourent à l'originalité des textes par nous retenus. Et puis, et là ce n'est plus particulier au sujet qui nous occupe, ne laisser apercevoir d'une chanson que ses paroles, c'est mettre à plat ce qui dans la réalité a une forme, un relief, un volume. Mathématiquement, c'est se priver des deux tiers de sa substance - la musique et l'interprétation -, alors que c'est dans la mesure où les trois constituants de base trouvent leur adéquation qu'une chanson manifeste son originalité.

Enfin, notre méthodologie n'en est pas une puisqu'elle ne peut pas s'appuyer sur une documentation digne de ce nom. Le 11 septembre 1973, c'est aussi l'apparition des bûchers de Fahrenheit 451. Dans de gigantesques autodafés, à côté des livres « marxistes » à purifier par le feu - Pierre Mac Orlan, H.G. Wells, Thomas Mann ! -, les disques de « la nouvelle chanson chilienne » ont fait la preuve par l'absurde qu'ils méritaient bien cette importance que nous leur accordons. Germes de subversion pour l'ordre à rétablir, ils devaient être détruits. Ils ont donc été détruits. Par ailleurs, les journaux et les revues qui ont consacré des articles à la chanson chilienne de contestation sont hors d'atteinte... à supposer qu'ils aient été préservés.

Alors, que nous reste-t-il, à part nos souvenirs : quelques disques ramenés du Chili et une plaquette publiée à Santiago en 1972 par Fernando Barraza, plaquette que nous avons cherchée pendant des mois en Europe et qui n'a pas répondu aux espoirs que nous avions mis en sa lecture? Il nous reste le bouche à oreille. Une tradition orale, faute de mieux. Il nous reste le témoignage de ces chanteurs exilés pour qui Paris est un point d'ancrage (les Quilapayun) ou une simple halte dans leur errance (Osvaldo Rodriguez, Patricio Manns). Le témoignage aussi de tous ces Chiliens anonymes qui, avant de se réfugier en Europe, ont pu écouter pendant des années ces voix dont ils parlent aujourd'hui encore au présent, comme si leur chant de désespérance et d'espoir les aidait à survivre « avec les bras de ceux qui ne sont plus; avec les mains de ceux qui ne sont pas encore nés » (sur la pochette du disque de Jara : Le droit de vivre en paix).

Soyons honnête : ce manque de documents n'est pas aussi rédhibitoire qu'il le paraît. De toute façon, nous n'aurions pas utilisé certaines des précisions qui nous font défaut. Tout ne peut pas encore être révélé. Dans une période où l'on emprisonne et où l'on tue pour le moindre prétexte, et même sans prétexte, il faut se garder d'attirer la junte vers les chanteurs qui se trouvent encore dans leur pays, ou sur les familles de ceux qui l'ont fui.

Ces pages ne se veulent pas étude exhaustive. Angel Parra né le..., se produisait le 3 août 1967 à... Non, ce livre ne s'adresse pas aux Chiliens - Comment, vous n'avez pas parlé de X? Pourquoi n'avez-vous pas accordé plus de place à Y et plus d'importance au disque de Z? -, mais à des Français, des Européens, que nous n'avons nulle envie d'éblouir sous une projection de noms, de dates et d'anecdotes, témoignages suspects d'une érudition trop fraîche puisque de seconde mémoire. Il n'a jamais été dans notre intention de conter par le détail la vie de tel chanteur inconnu en France, ou de dresser des catalogues de disques introuvables en Europe (5), encore que... Après quelques disques des Quilapayun et de Victor Jara, un enregistrement d'Angel et Isabel Parra vient de paraître au moment où nous écrivons ces lignes. Peut-être qu'à leur suite les principaux repères discographiques de « la nouvelle chanson chilienne > vont nous être révélés peu à peu (6).

Les projecteurs de l'actualité, comme l'on dit, se détournent vite, et le Chili n'est déjà plus à la mode. Si, dans ces conditions, ces chansons s'insinuent dans nos "variétés", c'est à leurs qualités seules qu'elles le devront. Leur audience relèvera de moins en moins de la mort dramatique de Jara et de plus en plus des richesses du mouvement artistique qu'elles symbolisent. Nous ne ferions alors qu'anticiper la reconnaissance de leurs qualités et de leur apport.

Dans La Société du spectacle, Guy Debord écrit - qu'il veuille bien nous excuser de sortir cette phrase de son contexte : « L'art se laisse seulement évoquer dans le souvenir. La grandeur de l'art ne commence à paraître qu'à la retombée de la vie. » La vie au Chili est retombée. Ce pays est entré en hibernation pour un temps que nous n'osons pas imaginer. L'art de la chanson, puisque c'est de cela qu'il s'agit ici, ne peut se laisser évoquer dans le souvenir. Dans le souvenir des étrangers que nous sommes, qui ne l'ont pas connu en sa maturité. Est-ce une raison pour le laisser se perdre avant qu'il ne nous ait atteints, nous à qui il est aussi destiné ? L'expression « nouvelle » chanson chilienne n'est paradoxale qu'en apparence. Écrire : l'ex- ou l'ancienne-nouvelle chanson chilienne serait se rendre complice d'une grave contre-vérité.

Éloigné de ses racines, privé du public auquel il était destiné, ce mouvement n'est pas mort avec Victor Jara. Il s'est simplement replié sur lui-même. Il reprend son souffle. Pour mieux crier demain. Aujourd'hui déjà.


Notes:

1. L'un des ponts du vieux Santiago.

2. Coup d'Etat.

3. Il y était responsable du département de « propagation de l'art ».

4. Jean Marcenac, Pablo Neruda, "Poètes d'aujourd'hui", éd. Seghers.

5. La densité de la discographie que l'on trouvera plus loin paraît contredire cette difficulté à écouter la chanson du Chili. En réalité, beaucoup des disques mis en vente sur le marché français concernent plus le Chili que « la nouvelle chanson chilienne » proprement dite.

6. Au moment où nous ébauchions cette préface, nous ne savions pas encore que la marque DICAP qui, nous le verrons, enregistra les pièces maîtresses de « la nouvelle chanson chilienne », se réorganisait en exil et s'apprêtait à republier, à partir d'enregistrements originaux retrouvés ici et là, un nombre de disques proportionnel à l'accueil qui leur sera fait.


Edición digital del Centro Documental Blest el 07feb02
Capitulo Anterior Proximo Capitulo Sube